PERNAMBUCO
I,e Rtxife.
Il n'est pas rare de voir ces frêles esquifs chavirer. Les ma.rins qui les montent, et qui sont des nageurs émérites, remontent sur le côté qui revient à la surface et replantent la voilure, comme si aucun accident ne s'était produit. Sur ces embarcations, les indigènes ne craignent pas d'affronter la haute mer et parcourent quelquefois, dans ces conditions, d'énormes distances.
La côte se rapproche de plus en plus et le navire la longe à trois kilomètres de distance. Nous passons devant Olinda, charmante petite ville enfouie sous les cocotiers et les orangers en fleurs dont les émanations embaumées se font sentir jusqu'à bord. Le site est ravissant et possède un joli cachet exotique.
5 heures. — Pernambuco apparaît enfin et l'Atlantique mouille à deux kilomètres du rivage.
La rade, très mauvaise, ne permet pas aux bateaux d'avancer davantage et, comme les sautes de vent ne sont pas rares en ces régions, il faut être prêt à gagner au besoin le large, au plus vite.
Cependant la mer, loin de se calmer, devient de plus en plus mauvaise et l'on aperçoit maintenant distinctement, au loin, la barre redoutable qui commande l'entrée du port.
Elle me rappelle celle de Jaffa, où, en 1895, dans un voyage que je fis avec un de mes fils, nous fûmes à même de faire connaissance avec les dangers auxquels, en pareil cas, on se trouve exposé, soit pour l'embarquement, soit pour le débarquement.
Soulevées par des lames énormes, les embarcations risquent à chaque instant d'être submergées et c'est miracle de s'en tirer sans un dommage quelconque.
Le plus dangereux est le retour de terré, pour rejoindre le bateau.
Les barques, soulevées par les vagues, menacent de se briser sur les parois du navire et c'est avec les plus grandes difficultés et des prodiges d'acrobatie, qu'on réussit à sauter sur l'échelle qu'il faut attraper au hasard des mouvements des vagues, qui vous inondent aussi complètement que si l'on tombait à la mer.
Dans ce voyage de Jaffa, une malheureuse dame eut dix centimètres de peau arrachée sur la jambe et un autre voyageur ne s'en tira qu'au prix d'une luxation du pied !
Le commandant ne me conseille pas d'aller à terre, me faisant observer que le retour à bord, par suite de l'état de la mer, se trouve quelquefois impossible.
Je dois avouer que je n'insistai pas.
Un coup de canon salue la terre ! Mais on ne peut encore débarquer, le service de santé devant, au préalable, donner son assentiment.
Au Brésil, comme on le verra par la suite, on n'est jamais pressé et ce n'est qu'à six heures que la Santé fait son apparition, c'est-à-dire presque à la nuit !
Nous plaignons "nos pauvres compagnons qui font escale à Pernambuco. La mer est démontée et les embarcations dansent une épouvantable sarabande, menaçant à chaque mouvement de se briser sur les flancs du navire.
Les passagers prennent place dans un immense panier, semblable à une nacelle de ballon, qu'une grue tournante soulève au-dessus du pont, passe par-dessus le bastingage et dépose dans les barques qui, avec des efforts inouïs, arrivent à l'arrimer à leur bord.
C'est effrayant d'assister du pont à cette manœuvre. Les barques menacent de chavirer et c'est avec non moins de terreur qu'on les voit s'éloigner pour gagner la terre.
A chaque instant, elles disparaissent entre des lames énormes et l'on croit tout fini. Les bateliers sont heureusement d'une grande habileté et, malgré tout, les accidents sont rares.
Le plus grand danger serait de tomber à l'eau. Les requins sont tellement nombreux que l'on serait fatalement perdu.
On m'a raconté l'histoire d'un matelot qui, pour avoir manqué la première marche de l'échelle et avoir seulement plongé la jambe dans la mer, avait été immédiatement amputé du pied !
Notons en passant que le prix de débarquement, quand la mer est mauvaise, peut atteindre 50 ou 60 francs. La mo^-enne, dans les cas les plus favorables, est de 30 à 40 francs, aller et retour !
Nous faisons nos adieux à M. Preudhomme qui, accompagné de sa femme, ne laisse pas que d'être légèrement inquiet.
Nous assistons à un magnifique coucher de soleil. Sur un ciel d'un bleu vénitien teinté de rose, des traînées de feu s'élancent, ardentes et rouges, lançant des étincelles comme si l'horizon cachait quelque forge infernale !
8 heures du soir. — La mer s'est calmée. Le temps est superbe et la Croix du Sud apparaît maintenant dans toute sa splendeur, voisine du Centaure.
La rade forme au loin un cercle lumineux. Un phare rouge et blanc à éclipse indique l'entrée du port.
L'aspect général est à peu près le même qu'à Dakar.
i6 JUILLET. — 6 heures du matin. — Je monte sur le pont. A cette heure matinale, il règne une fraîcheur délicieuse.
La ville est inondée de lumière et le coup d'œil de la rade est ravissant. Malheureusement, la perspective de cette maudite barre jette une note sombre sur le paysage.
Lorsque les travaux du port seront achevés et que les bateaux pourront accoster directement, Pernambuco sera certainement une des escales les plus importantes du Brésil.
De nombreuses barques s'agitent autour de V Atlantique, apportant à bord des provisions de toutes sortes : ananas, oranges, bananes, etc.
Les ananas surtout sont exquis. Ils n'ont rien de commun avec ces fruits ridicules, poussés en serre chaude, qu'on vend dans les grandes villes d'Europe.
Pernambuco est le pays des perroquets et nombreux sont les indigènes qui montent à bord pour placer leur marchandise. Ces oiseaux sont susceptibles d'éducation et arrivent à parler facilement.
Je ne puis résister au plaisir de reproduire un passage que j'emprunte au savant ouvrage de M. Turot (i).
Un ancien historien, Ferdinand Denis, dans son ouvrage Le Brésil, dit : « Dans ces régions, où nul monument, où nulle espèce d'écriture n'attestait le passage des nations, il pouvait arriver une chose dont le plus célèbre de nos vo^^ageurs fut témoin, c'est que le langage si incomplet d'un ara ou d'un perroquet fût le seul vestige d'une tribu ayant cessé d'exister.
« A Maipure, M. de Humboldt entendit parler un vieux perroquet et les Indiens eux-mêmes lui apprirent qu'ils ne le comprenaient pas. Il parlait la langue des Aturès, puissante nation, complètement éteinte depuis plusieurs années. »
(i) TtTROT. — V Amérique latine. — Paris 1908.
9 heures du matin. — Nous quittons Pernambuco. En route pour Bahia.
Latitude : 7^9' sud; longitude : 36026' ouest.
1^' Atlantique suit la côte à une distance assez considérable. Navigation d'un calme absolu.
On aperçoit de nombreuses baleines.
Après le déjeuner, le commandant m'entraîne sur la passerelle ; je suis trop heureux de le suivre et de continuer à m'initier à cette vie de navigation, « pleine d'incidents et d'imprévus ».
Nous sommes dans des parages dangereux; nous longeons une côte plate et sablonneuse. C'est merveille de voir avec quelle précision les ordres sont donnés.
Nous allons passer en face de l'embouchure du San-Francisco.
Mais, auparavant, il faut reconnaître un petit phare et le village de Samoco.
Ce n'est pas sans difficultés; cependant, longue-vue en main, nous finissons par l'apercevoir nettement.
Le commandant, désormais fixé sur sa route, ne cache pas sa satisfaction, ce point de repère étant indispensable à relever.
Il existe, en effet, dans cette région, des bancs de coraux, dont il faut se garder à tout prix et d'autant plus à craindre qu'ils se modifient chaque année. On a signalé des fonds qui ne dépassaient pas 8 mètres de profondeur. On conçoit avec quelle prudence on doit gouverner et combien se trouve grande la responsabilité du commandant.
C'est un plaisir de voir avec quelle netteté il relève sur sa carte la route à suivre et donne ses ordres, en conséquence.
9 heures du soir. — La nuit s'annonce mal. Le vent s'est élevé et des rafales de pluie ralentissent notre marche.
Le roulis met en fuite nombre de passagers. Une forte houle secoue le bateau.
17 juiivi^ET. — 7 heures du ?natin. — Je monte sur le pont. La terre est en vue. Un brouillard désagréable empêche de distinguer les détails et la pluie tombe fine et serrée !
Vais- je donc avoir une désillusion?
Débarquer, pour la première fois, sur la terre d'Amérique, un parapluie à la main, on conviendra que c'est l'enterrement de toute idée poétique !
Dans quelques instants, nous allons jeter l'ancre et la situation ne semble pas s'améliorer. Ce n'est qu'à travers une
L'Atlantique en vue ds Bania.
brume grisâtre que nous distinguons avec peine le panorama de la ville et de ses environs !
Eh bien ! au risque de paraître paradoxal, je dirai presque que nous ne pouvions arriver dans de meilleures conditions.
9 heures. — En effet, tout à coup, avec la rapidité d'un changement à vue, comme il s'en produit au théâtre, les nuages étaient balayés, et un soleil éblouissant illuminait le paysage mouillé de tout à l'heure, déroulant le plus ravissant panorama que l'on puisse rêver.
Bahia, développée en amphithéâtre sur d'assez hautes collines dominant la mer, étalait à nos yeux ravis ses maisons
blanches ou patinées par le soleil, ombragées par d'immenses palmiers ou noyées dans des massifs de bougainvilleas aux fleurs roses, sous lesquels elles semblent enfoncées.
Nous ne devons rester à Bahia que quelques heures. On a juste le temps de descendre à terre, de prendre connaissance sommairement de la ville et de regagner le bord.
Sans tarder, je hèle un batelier et en route ! Je constate avec peine qu'il faut une demi-heure pour atterrir. C'est une observation qu'il ne faut jamais manquer de faire dans des
BAHIA. — Une partie d: la rade.
occasions semblables, car on doit toujours, avant d'aller de l'avant, savoir au juste le temps dont on dispose.
10 heures. — On accoste à une sorte d'escalier dont les marches sont couvertes d'algues glissantes. Il faut de grandes précautions pour ne pas tomber.
Les bateliers nègres qui assistent généralement à l'arrivée s'esclaffent en voyant le voyageur faire de faux pas, au lieu de lui tendre la main et de l'aider.
Quelle engeance ! Il sont jugés de suite et tout ce que l'on a pu dire sur leur compte n'est pas exagéré. Ce sont des brutes, sur" le dos desquels on casserait volontiers sa canne
et qui ne craignent que la force. Il n'est nul besoin d'user avec eux de ménagements... Ils ne sauraient les apprécier et, prenant la bonté pour de la faiblesse, ne chercheraient qu'à mieux exploiter le voyageur.
Je suis devenu véritablement négrophohe en débarquant à Bahia et, en revenant à bord après ma promenade, j'ai constaté que mon impression première sur cette catégorie de sapajous n'était que trop justifiée !
Ah ! le débarquement à Bahia manque de charme !
Une fois à terre, l'impression n'est pas meilleure. Il a plu et on patauge dans un lac de boue, au milieu d'immondices et de détritus sans nom. C'est infect. On se croirait dans certaines villes d'Orient où jamais le balai n'a passé.
lyC port est, en effet, le quartier nègre, et cela suffit pour expliquer la saleté qui s'étale partout comme une lèpre. De plus, et je n'exagère pas, il flotte dans l'air une odeur rance; « ça sent le nègre », tout le monde en convient ; et quand, comme le matin, il s'y joint le fumet des fritures en plein vent, c'est complet et, pour peu, on retournerait à bord au plus vite.
Assez philosophe, je pris mon parti. et jetai un coup d'œil autour de moi.
De magnifiques hibiscus aux fleurs jaunes (H. Tiliaceus), plantés le long du quai, suffisaient pour donner au paysage un aspect exotique, mélangés qu'ils étaient à d'autres arbres inconnus dans nos régions et dont l'un porte de petites grappes de fleurs jaunâtres, entourées d'immenses bractées rouge corail, qui semblent être les fleurs véritables et qui ne sont que les calices hypertrophiés.
lyC mouvement du port est très intense. Partout des marchandes en plein vent offrent des fruits : oranges, bananes, ananas; de jolis poissons, des piments gigantesques d'un rouge intense, qui sont d'ailleurs très doux, ou d'autres, minuscules, de même couleur et dont la force est telle que, lorsqu'on en a mâché une parcelle, il semble qu'on ait le feu dans la bouche.
Citons les oranges de Bahia, dont la renommée est universelle. Il serait difficile de rencontrer un fruit plus
exquis et plus parfumé, qui n'a d'ailleurs aucun rapport avec son malheureux homonyme de Nice, aigrelet et acide à plaisir.
Prenant à gauche, je m'engage dans une rue boueuse, bordée de magasins et d'entrepôts, où viennent s'accumuler des marchandises de toutes sortes.
Plus j'avance, plus le terrain devient mauvais et glissant. Partout des fondrières et des marécages. On barbote
BAH LA. — Une partie de la rade.
dans une boue visqueuse, et je bénis le ciel d'avoir eu la bonne idée d'enfiler mes bottes !
Plusieurs fois il me vient à l'esprit de revenir sur mes pas. Enfin, j'atteins un point un peu plus élevé, où je rencontre l'ascenseur qui va me permettre de gagner la ville.
Je dois dire que ce dernier effort est aussitôt récompensé. A peine débarqué sur la hauteur, le panorama devient magique. La rade apparaît dans toute sa magnificence et se développe sur une étendue immense. Je reste longtemps en admiration devant ce prestigieux décor !
Rapidement je parcours la ville, visitant quelques églises, la plupart luxueusement ornées de tableaux plus ou moins anciens et de statues représentant tous les saints du Paradis, dans les costumes les plus brillants et les plus riches.
Quelques belles places attirent mes regards. Elles sont bordées de maisons modernes, bien bâties. ly'ensemble laisse, en somme, une bonne impression. Comme dans toutes les villes du Brésil, on a la sensation de se trouver dans un pays qtii aspire au progrès sous toutes ses formes et qui, dans un temps peu éloigné, se trouvera au niveau, sinon au-dessus, des nations les plus raffinées de l'ancien monde.
Le Brésil possède actuellement des ingénieurs et des administrateurs, aux idées grandioses, d'une instruction technique étendue et d'une hardiesse que rien ne semble arrêter. J'en ai fait causer plusieurs. Ils rêvent de faire de leur patrie le premier pays du monde et, si l'on envisage les admirables travaux d'art qui sont déjà sortis de leurs cerveaux, on peut se rendre compte des merveilles que leur génie saura créer sur ce sol si fécond, que la nature a doté de tant de ressources, n'attendant que la main puissante de l'homme entreprenant et audacieux pour les mettre en valeur.
J'aurais volontiers poussé plus loin mes investigations, mais l'heure est venue de regagner le port.
Je retrouve le batelier nègre qui m'a amené et, comme la chose pouvait se prévoir avec cette engeance particulière, une contestation ne manque pas de s'élever pour le règlement du prix de retour. Après bien des discussions et des menaces, nous finissons par nous entendre. Aucune complaisance n'est à attendre de la part de ces indigènes. Ce sont des brutes dans l'acception la plus largo du mot.
Pour s'embarquer, le danger n'est pas moindre qu'à l'arrivée. On est obligé de monter sur le parapet du quai et de sauter d'un mètre de haut dans le canot, en visant un petit mât auquel on se cramponne !
C'est merveille si l'on ne tombe pas à l'eau. Il ne leur
vient pas à l'esprit de tendre la main pour vous aider
Au contraire, si on fait mine de faire un faux pas ils
n'attendent que ce signal pour s 'esclaffer comme de véritables idiots.
Dans certains moments, on aurait un plaisir réel à leur caresser l'échiné ! Ce sont certainement des êtres d'une nature inférieure, vicieux, fainéants et à peine plus dé-
grossis que leurs ancêtres que, il y a vingt-cinq ans encore, on ne pouvait faire marcher que le fouet à la main.
La race nègre est-elle susceptible de progrès? Je n'oserais l'affirmer. En tout cas, cette population du port de Bahia ne vaut guère mieux, dans son ensemble, que nos apaches parisiens !
Revenu à bord, je raconte mes impressions à mes compagnons de route qui, à l'unanimité, partagent mon opinion.
Le soleil brille maintenant de tout son éclat. Autour de nous, la baie se développe dans sa magnificence, immense corbeille de fleurs, que la mer azurée semble envelopper d'une écharpe de gaze.
2 heures. — Nous levons l'ancre. Pendant deux heures, les côtes défilent sous nos yeux, dans un décor inoubliable.
Quelle différence avec Lisbonne tant vantée. Combien ces régions sont plus grandioses 1
i8 JUILLET. — Nous ne perdons guère la terre de vue. Nous arrivons par le travers des « Abrolhos », passage des plus dangereux, hérissé de récifs de corail. Certains rochers sont presque à fleur d'eau et d'autres ne sont immergés que de quelques mètres. La topographie change d'ailleurs très rapidement, d'année en année, et, dans ces parages, la plus grande prudence est de rigueur.
Autrefois, les bateaux passaient entre ces îles et la côte ; mais, depuis l'échouage de l'un d'eux, la route, modifiée, passe au large, les laissant sur la droite.
Le commandant, aux côtés duquel je me trouve précisément, veut bien me continuer ses leçons de navigation.il me montre comment on établit l'angle de route dans ces parages dangereux et comment la moindre erreur amènerait fatalement une catastrophe !
On ne peut s'empêcher d'éprouver quelque émotion en songeant qu'on navigue sur une fourmilière de bas-fonds, hérissés de pointes sur lesquelles le navire pourrait s'entr'ouvrir, à la moindre erreur d'orientation !
Une partie de la matinée a été consacrée à la visite de
la machine. On ne peut se faire une idée du coup d'œil à la fois effrayant et superbe, qui attend le visiteur.
Cinq foyers immenses, béants comme des gueules de volcan, constituent, en somme, au centre du navire, un éternel incendie qu'entretiennent les centaines de tonnes de charbon qu'on y jette sans arrêt. On est étonné de la merveilleuse régularité qui préside à tous les mouvements. Ces masses de fer, d'un poids colossal, manœuvrent d'une façon si précise, remontent et descendent si doucement, qu'il semble qu'un doigt suffirait à les arrêter.
lyC mécanicien en chef, personnage le plus important du bord après le commandant, me fait les honneurs de la visite et me montre les plus petits détails. Avec un guide aussi aimable et aussi instruit, le temps passe vite.
Quand on remonte sur le pont et qu'on retrouve le soleil et la mer bleue, on a la sensation de sortir des enfers !
10 heures. — Depuis une heure, le commandant cherche à relever le phare des Abrolhos. Il apparaît enfin ! Nous sommes sauvés ! La route est désormais assurée ; mais néanmoins, il faut se méfier des courants.
6 heures. — De nombreuses baleines ou baleinoptères se montrent dans cette région.
Jamais je n'ai rencontré aussi admirable coucher de soleil.
lyC disque énorme, vermillon, rutilant comme un feu de forge, s'abaisse peu à peu pour s'enfoncer dans la mer et disparaît, lançant des lueurs rouges qui viennent mourir en une pluie d'étincelles éparpillées sur un ciel de couleur améthyste.
On croirait assister à l'éruption d'un immense volcan. Puis, le ciel, d'un bleu vénitien, parcouru par des stratus rougesang qui le barrent en tous sens, laisse apercevoir quelques nuages blancs, floconneux comme un duvet léger qui, peu à peu, en se condensant, semblent éteindre l'incendie. C'est la nuit qui vient !
Le croissant lunaire, filiforme comme une faucille d'or,
apparaît à l'opposé, sur l'impeccable pureté du ciel bleu des tropiques.
19 JUILLET. — C'est la dernière journée du voyage. On fait ses malles, en vue du débarquement.
C'est avec peine que l'on va quitter le navire sur lequel on a déjà pris ses habitudes et où l'on va laisser des amitiés contractées certes rapidement, mais souvent non moins sincères. La vie en commun, à bord, permet de se connaître vite
I,e cap Frio.
et je ne me suis guère jamais trompé sur le caractère de ceux dont je faisais mes amis.
Midi. — Nous relevons le cap Frio. Nous passons à 200 mètres. La sirène salue la terre. Notre arrivée à Rio est déjà signalée î
Malheureusement, nous ne ferons notre entrée qu'à la nuit et ne pourrons jouir du merveilleux panorama tant vanté.
Peu m'importait d'ailleurs, étant destiné, dans mes pérégrinations futures, à l'admirer bien des fois.
6 heures. — h' Atlantique pénètre dans la rade immense en passant entre les deux îlots qui en commandent l'entrée et qui sont connus sous le nom de « Pae e Màe ». A gauche, le Pain de Sucre s'élance majestueusement, sentinelle avancée !
I^a nuit est venue les quais s'illuminent de mille feux
à perte de vue; le coup d'œil est imposant! En regardant autour de- soi, d'énormes collines apparaissent couvertes de
jolies maisons et ombragées de palmiers
Des milliers de fanaux brillent comme des étoiles au milieu du feuillage.
L'effet est prestigieux !
Arrivé devant le quai Pharoux, le navire laisse tomber l'ancre, attendant, comme toujours, l'arrivée de la Santé.
Malheureusement, les bateaux n'abordent pas et à Rio, ainsi que dans la plupart des autres ports, il faut compter avec l'horrible confrérie des bateliers dont la seule idée est de piller et de rançonner les voyageurs qui sont, en réalité, à leur merci.
Le débarquement s'opère au milieu des disputes et dans le plus effroyable désordre que l'on puisse imaginer. On doit batailler pour sauvegarder ses bagages que s'arrachent, à coups de poings, les bateliers qui prétendent vous accaparer. Souvent ils disparaissent, sans qu'on puisse jamais les retrouver.
Quand tout cela se passe de nuit, comme c'est le cas en ce moment, on avouera que cet état de choses est lamentable à tous les points de vue.
Les passagers sont empilés dans des barques qui les emmènent ils ne savent en quel endroit et conduites par des individus dont on a toutes les raisons possibles de se méfier.
Quand on réclame, on vous répond : <( On n'y peut rien ; il faut laisser à ces gens du port la seule industrie qui les fait vivre, sinon ils se révolteraient.. » De sorte que, pour faire le bonheur de ces gredins, on doit se résigner à se laisser violenter ou dévaliser.
Un pareil état de choses ne saurait durer longtemps encore. Les travaux du port sont presque achevés et d'ici quelques mois, les grands bateaux pourront accoster à quai et débarquer leurs passagers dans de meilleures conditions ce qui, actuellement, en présence des coutumes locales, leur est malheureusement de toute impossibilité.
Personnellement, je pus éviter tous les inconvénients que je viens de signaler, grâce à l'amabilité du commandant Lataste, qui m'autorisa à passer la nuit à bord et à ne débarquer que le lendemain.
Panorama de Rio de Janeiro.
Il me fut donné de passer encore une agréable soirée en sa compagnie, la dernière, hélas !
Le lendemain, profitant de l'offre aimable de M. Monnerie, conseiller du commerce extérieur de France à Bahia, qui débarquait aussi, j'acceptai une place à ses côtés et, à 8 heures, je mettais définitivement le pied sur le sol brésilien.