CHAPITRE V
Rio de Janeiro. — Débarquement, — Les hôtels. — Description de la ville, il y a 50 ans. — Promenade dans la ville. — Manière de s'orienter. — Le quai Pharoux, la place du 15-Novembre, l'Avenida Central. — La douane. — Les magasins. — La rue d'Ouvidor. — Tableau de la vie brésilienne. — Les dames brésiliennes. — Ce que coûte une séance de coiffure. — Le Parc de la place de la République. — L'architecture. — Les bonds ou tramways. — Le viaduc et la colline de Santa-Théréza. — L'hôtel Bellevue. — Les moustiques. — Les lits brésiliens.
20 JUILLET. — 7 heures du matùi. — Un dernier adieu au commandant I^ataste et je quitte l'Atlantique, accompagnant l'aimable M. Monnerie qui veut bien guider mes premiers pas sur le sol brésilien.
Tout en gagnant la terre, je contemple l'admirable baie de Rio de Janeiro. I^e panorama est ravissant. Partout des palmiers s'élèvent au-dessus des maisons, généralement entourées de jardins où s'épanouit toute la flore tropicale. Le paysage, sous cet éclairage matinal, est d'un charme tout particulier. De quelque côté que l'on se tourne, ce ne sont que des chatoiements de fleurs et des massifs verdoyants où dominent les frondaisons vert clair des bananiers et des latania.
On débarque au quai Pharoux, situé dans un des plus beaux quartiers de la ville.
La première question, et la plus importante pour le voyageur, est le choix d'un hôtel. A Rio, il en existe de nombreux et qui ne laissent rien à désirer au point de vue du confortable. On pourra choisir l'un d'eux, si l'on est absolument obligé de séjourner dans la ville même; sinon, il est de beaucoup préférable de s'éloigner du centre et de s'établir sur l'une des nombreuses collines qui dominent la capitale. On y trouve une foule d'avantages, dont le premier et le plus important est de goûter tous les charmes d'un air pur et d'une admirable végétation.
I^es tramways, dont nous parlerons plus loin, sont tellement bien organisés, qu'en quelques minutes on parcourt d'énormes distances et dans toutes les directions.
On m'avait indiqué comme résidence de choix les hauteurs de Santa Thereza, avec l'hôtel Bellevue. De la terrasse de cet établissement, situé à 3 ou 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, on jouit d'un panorama merveilleux et l'air y est d'une pureté incomparable.
C'est là que me conduisit ma bonne étoile et, au risque
RIO. — Quai Pharoux.
de passer pour vouloir faire de la réclame à cet établissement, ce qui est loin de ma pensée, je souhaite à mes successeurs de porter leurs pas de ce côté. J'ai rencontré là, chose rare dans les hôtels, une véritable hospitalité et les plus délicates attentions de la part de M. Bozier, son propriétaire qui, pendant mon séjour, s'est multiplié pour me rendre une foule de petits services et me guider toutes les fois que le besoin s'en faisait sentir.
Je lui garde un bon souvenir!
Un tramway électrique, qui porte le nom de « bond », monte le long des flancs de la colline et mène en cinq minutes à la station de Curvello, où l'on descend. I^' hôtel est, sur la gauche, à cent mètres plus loin.
Cette ascension au sein d'une végétation exubérante et l'étendue panoramique qui se déroule à perte de vue sur la droite, jusqu'au Corcovado et à la Tijuca, donnent déjà une idée des merveilles qui attendent plus loin le voyageur. . Il est assez difficile de fournir une description de Rio, qui, occupant un immense territoire, englobe dans son enceinte deux ou trois petites montagnes.
lyC premier jour, le nouveau débarqué se trouve quelque peu embarrassé, d'autant plus que les trois quarts des rues ne portent aucune plaque indicatrice et que les plans de la ville sont absolument défectueux (i).
C'est après s'être perdu plusieurs fois qu'on réussit à s'orienter. Il suffit d'ailleurs de s'adresser au premier passant qui, avec la complaisance la plus parfaite, de règle en ce pa^^s, vous donne toutes les indications désirables.
lyC déjeuner terminé et après avoir pris un avant-goût de la cuisine brésilienne, je regagne le « bond )> qui m'a amené, lequel passe toutes les cinq minutes à la station de Curvello et, pour 300 réis, me débarque au I^argo da Carioca, c'est-àdire en plein centre de Rio, à deux pas de l'Avenida Central, dans le plus beau quartier de la ville.
Avant de commencer nos promenades d'exploration dans les divers quartiers, je ne puis résister au besoin de mettre sous les yeux du lecteur les impressions d'un voyageur qui, il y a un demi-siècle, venait de débarquer au Brésil.
Iy.es lignes qui suivent sont extraites d'un petit volume : Le Brésil tel qu'il est, par Charles Bxpilly, 1862.
«' ... Quelle déception lorsqu'on quitte le mouillage ! Et d'abord que sont devenues ces belles fleurs que signalent certaines narrations enthousiastes, parmi les sables du rivage? Nous n'avons aperçu ni les pervenches, ni les Ipoméas tant vantés. Peut-être la fièvre jaune les aura dévorés. Mais,
(i) Depuis notre retour, cet état de choses a changé et nous apprenons avec plaisir que, de même que dins les autres villes, toutes les rues possèdent actuellement des plaques indiquant leur nom et leur direction. — Un nouveau plan même, très bon, vient de paraître.
en revanche, nous avons découvert bien d'autres choses : d'abord, c'est l'absence absolue d'un débarcadère pour recevoir le voyageur et pour cacher à ses yeux, encore éblouis par l'opulent tableau de la baie, la couleur noirâtre d'un sol calciné. Donc, point de débarcadère imposant ou même commode. Des échelles rompues, pourries, où le pied glisse, relient la mer à la terre ferme.
« Bn même temps que l'œil est attristé par cette pauvreté à laquelle il ne s'attendait pas, l'odorat est désagréablement affecté par une odeur nauséabonde, pénétrante, qui vous saisit à la gorge. Les parfums de la baie sont moins suaves que cette odeur n'est infecte. On se demande involontairement si la peste ravage la cité; mais on a, à l'instant même, l'explication de cette corruption atmosphérique; elle vous est donnée par les nègres qui se dirigent vers la plage en portant un baril sur leur tête.
« lycs maisons de Rio, bâties sur un terrain humide, n'ont pas de fosses d'aisance. Toutes les ordures du ménage sont jetées pêle-mêle dans des barils que les esclaves vont vider le soir dans la mer.
« On devine la nature des émanations qu'exhalent ces barils pendant le jour, au milieu des terribles chaleurs qui régnent dans le pays.
« Les maisons voisines en sont infectées. L'hôtel Pharoux, entre autres, devient inhabitable quand le vent de mer rejette sur la ville ces abominables émanations. »
Puis :
« La rue Direita (aujourd'hui rue de la Douane), artère principale, a un pavé détestable; elle reçoit perpendiculairement un certain nombre de voies qui ne sont pas dans un meilleur état. En thèse générale, les rues ne sont point pavées à Rio; celles qui ont un simulacre de pavage sont hérissées de trous, de chausse-trapes, de fondrières, qui offrent parfois des dangers sérieux. Au lieu d'être bombée par le milieu, comme en Europe, la chaussée descend en pente de chaque côté des maisons; elle aboutit à un unique ruisseau, qui n'est le plus souvent qu'un égout affreux... »
Et plus loin, pour compléter le tableau :
« Si, en partant de la rue Direita, on suit jusqu'au bout la rue Do Hospicio, on débouche sur une place immense, qui mesure quatre fois l'étendue de celle du Carrousel, et que l'on nomme Campo d'Acclamaçâo.
« lyC voisinage de cette place est indiqué par une odeur acre qui vous prend à la gorge et qui quelquefois vous fait cuire les yeux. C'est que le Campo d'Acclamaçâo, après avoir été un abattoir en 1828, est resté le Montfaucon et le dépôt central de toutes les ordures de Rio.
« Voici comment cela se pratique :
« Tirez une ligne imaginaire qui partage la place en quatre carrés égaux; sur l'un de ces carrés s'élève une perche où flotte un drapeau noir. Ce signal produit immédiatement son effet. Dès qu'ils l'aperçoivent, les habitants des environs ne manquent pas d'envoyer leurs esclaves porter au pied du mât les immondices de toutes sortes que renferme le logis : cadavres de chiens et de burros (mulets), vaisselle cassée, chats morts, vieux pots, chapeaux et vêtements hors de service, toutes les choses sans nom, comme les barils et les eaux grasses du ménage, se donnent ici un fraternel rendez- vous.
« Ces apports quotidiens forment des couches successives qu'on aplanit de temps en temps et lorsque les tas d'ordure ont atteint un certain niveau, on plante le drapeau noir sur un autre carré. La même opération recommence alors. Telle est la manière, originale peut-être, mais, à coup sûr, peu hygiénique, qu'on emploie ici pour exhausser le terrain.
« Rio est bâti sur un sol tellement humide qu'on rencontre l'eau en creusant seulement avec l'ongle du doigt. Les fondateurs de la ville n'y ont pas regardé de si près. Leurs descendants, plus raffinés, essaient de combattre les nombreuses causes de maladies que renferme la cité; l'humidité étant une des principales, ils entreprennent de l'en chasser à tout prix, au risque même de la remplacer par la peste ou le choléra.
« Et l'on s'étonne que la fièvre jaune se soit installée souverainement à Rio depuis 1849 ! que le choléra morbus y ait exercé et y exerce encore aujourd'hui d'affreux ravages.
« Si Ton passe un jour d'été, en janvier par exemple et en plein midi sur le Campo d'Acclamaçâo, en manquant d'être asphyxié par les miasmes impurs qui s'exhalent du sol, on ne pourra s'étonner que d'une chose, c'est que la peste n'ait point établi sa résidence habituelle dans la capitale du Brésil. ))
Aujourd'hui, en lisant cette relation et en se promenant dans les superbes squares qui étalent leur luxuriante végétation sur l'emplacement de ces anciens cloaques, on croit
rêverten réfléchissant ^ ^» aux efforts de l'industrie et de l'énergie humaine qui créent de telles merveilles.
Pour se diriger dans Rio, il est nécessaire de se rappeler certains points de repère.
Quand, placé au
quai Pharoux, près
du débarcadère, on
regarde la ville, le
dos tourné à la
mer, on a, à droite
les bâtiments de la
douane et à gauche
le pavillon d'embarquement des vapeurs qui font le service
de la rade. Ce point s'appelle Bar cas. Un peu plus loin
et à droite s'élève le ministère de l'Industrie.
En s' avançant, on traverse la magnifique place du 15 de Novembre et au bout s'étend transversalement la rue iP de Marco, allant de l'Est à l'Ouest. En la suivant à droite, on arrive à la Poste et, en continuant dans le même sens, on rencontre sur la gauche nombre de rues qui en partent perpendiculairement pour aboutir toutes à VAvenida Central. La plus importante est celle à'Ouvidor, qui continue au delà de
RIO. — Avenida central.
l'Avenida Central, jusqu'au Largo do S. Francisco de Paulo, où se trouve l'École Polytechnique.
Le Largo da Carioca, tout près duquel viennent aboutir la plupart des lignes de tramways et le bond du Corcovado, comniunique avec l'Avenida Central par la Rue d'Assembléa. C'est de cette place que commenceront nos diverses promenades.
Ces points principaux reconnus et bien étudiés sur un plan, il devient facile de s'orienter et de choisir le tramway qui doit vous emmener dans la direction souhaitée.
1° Excursion à la Douane. — C'est la première démarche que doit faire le voyageur pour aller retirer ses bagages; le bateau des Messageries ne pouvant les délivrer au moment du débarquement les dépose dans les entrepôts de la douane, où ils doivent subir un contrôle assez minutieux.
Seuls les petits bagages à main passent sans formalités.
Autrefois, et toujours d'après l'auteur cité plus haut, il régnait un désordre épouvantable; tous les colis, gros et petits, étaient entassés pêle-mêle, les plus lourds écrasant les plus légers.
Aujourd'hui, des salles spacieuses, munies de rayons, reçoivent les bagages des voyageurs qui, classés par date d'entrée, peuvent être retirés avec la plus grande facilité.
De plus, chose que nous ne connaissons guère en France, les employés sont d'une grande complaisance et d'une excessive politesse.
Ayant fait passer ma carte au chef de service, il me fit aussitôt entrer dans son bureau, me recevant très aimablement et ajoutant que mon arrivée était depuis longtemps annoncée au Brésil.
C'était un homme instruit, très aimable. Il m'interrogea sur le but de mon voyage et nous causâmes agréablement quelques instants.
Inutile d'ajouter qu'il m'évita tous les désagréments qui, chez nous, sont de règle avec nos douaniers généralement plus ou moins mal éduqués !
Il n'existe guère de voitures pour le transport des bagages.
qui se fait généralement à dos d'homme, ou pour mieux dire, sur la tête.
On n'a que l'embarras du choix pour embaucher un portefaix. La plupart sont de véritables hercules capables de porter des charges effrayantes.
J'en arrêtai un et, après être convenu du prix et avoir bien débattu toutes les conditions, ce qu'il ne faut jamais oublier de faire^en semblables circonstances, tous mes bagages
furent rapidement transportés à mon i-.^ hôtel ;
T^ ^.,. ^ 2^ Faisons mainte-
nant une excursion générale dans la ville.
Au fur et à mesure, nous signalerons les monuments rencontrés sur notre route, sans nous y arrêter, nous réservant de parler de chacun "^ d'eux plus longuement dans un des chapitres suivants.
Le Largo da Carioca, superbe place entourée de maisons à cinq étages, comme on en trouve dans les plus belles capitales du monde, présente un aspect des plus pittoresques et des plus animés. Une foule affairée, bariolée, circule dans toutes les directions.
C'est un des points les plus commerçants. Ici s'épanouit, à la devanture des magasins de comestibles, un assortiment de tous les fruits des tropiques : oranges, bananes, ananas, mangues, etc., et comme primeurs plusieurs de nos espèces européennes : cerises, raisins, pêches.
Puis ce sont des confiseurs rivalisant avec nos plus luxueuses boutiques parisiennes. Au Brésil, les dames sont gourmandes et le choix des bonbons est très varié. Les fruits confits constituent une spécialité importante.
RIO. — I,argo da Carioca et Rua d'Assembléa.
Des magasins de bijouterie étalent leurs trésors et leurs pierres merveilleuses qui scintillent sous les rayons d'un soleil ardent.
Un cinématographe fort bien monté attire le public par ses affiches originales et la variété de ses sujets. Ce genre de spectacle est fort goûté et on ne peut faire un pas sans en rencontrer d'autres semblables, tous luttant d'actualité et d'originalité.
N'oublions pas les marchands de tabac, aux comptoirs bien achalandés, où l'on peut trouver les plus beaux produits du Brésil et de la Havane.
Prenant sur la droite, voici la rue d'Assemblea, qui se dirige directement vers le port. Sillonnée de tramways et très bien entretenue, c'est un plaisir de la parcourir en s'arrêtant devant les magasins variés que l'on rencontre sur sa route.
Une chose remarquable à Rio, c'est l'absence de la poussière. Rien de pareil à certaines de nos villes européennes, où ce fléau empoisonne les promenades. L'eau abonde et les arrosages sont fréquents. Bien que la pluie soit inconnue pendant la plus grande partie de l'année, les arbres conservent leur feuillage intact, ce qui contribue pour beaucoup à entretenir la gaieté du paysage.
On ne tarde pas à déboucher sur une place immense, Praça 15 de Novembre, dont le centre est occupé par un beau square, bien planté et bien entretenu, où s'élève la statue équestre du général Osorio. Sur les côtés, un kiosque, tout
RIO
Avenida central.
enguirlandé de lianes fleuries, sert pour les concerts très suivis qui se donnent deux ou trois fois par semaine.
A gauche s'élèvent le ministère de l'Industrie, avec ses magnifiques palmiers, aussi hauts que le monument, et le Télégraphe national, où siège depuis peu de temps le ministère de l'Agriculture.
La place traversée, nous trouvons devant nous la Rua Direita qui se prolonge, à droite et à gauche, parallèlement
à la mer et, comme nous le verrons, à VAvenida Central. KUe porte aussi le nom de Rua iP de Marco.
'Devant nous s'élèvent les églises de la Cathédrale (ancienne Chapelle Impériale) , et du Carmo, puis, à droite, les bâtiments de la Poste.
C'est dans ces parages que l'on rencontre la plupart des changeurs, ainsi que de nombreuses pharmacies dont quelques-unes constituent des établissements modèles.
Des cafés tendent les bras aux promeneurs altérés, offrant soit d'excellent café, soit de la bière locale qui ne manque pas de certaines qualités et qui possède, en tout cas, le mérite d'être fraîche.
Au niveau de la poste, à gauche, commence la Rua do Ouvidor et plus loin celles do Rosario, do Hospicio, da Alfandega, do General Camara, Theophilo Ottoni et Visconde de Inhaûima, moins brillantes, mais fort commerçantes.
La Rua do Ouvidor mérite de nous arrêter un mom.ent : c'est certainement une des plus pittoresques de Rio et une de celles ayant gardé leur anr'en cachet d'originalité.
Très étroite, mais minutieusement entretenue, elle n'est pas accessible aux voitures. Elle ressemble à certaines rues
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RIO. — Avenida Central.
espagnoles et a beaucoup d'analogie avec la fameuse rue des Sierpes, de Séville.
On l'a comparée avec assez de raison à quelques-uns de nos passages parisiens, celui des Panoramas, par exemple, ou à l'ancien Palais-Royal, avec cette différence qu'elle est à ciel ouvert.
RIO. — I,e Théâtre municipaU
C'est là que l'on trouve les plus belles boutiques et les magasins de premier ordre.
A droite et à gauche, c'est un ruissellement de bijoux, plus fantastiques les uns que les autres. I^es diamants se jouent avec les rubis, les rubis avec les saphirs ; les tourmalines rivalisent avec les émeraudes, dont elles possèdent quelquefois presque l'éclat.
lyes magasins de modes étalent toutes leurs tentations féminines. C'est également là que se trouvent les grands restaurants, les librairies importantes : celle de Francisco Alves et O^, la mieux installée de toutes, et celle de la maison Garnier, une des rares maisons françaises de Rio; les fleuristes, les confiseurs, quelques cafés, etc.
Cette rue constitue une sorte de lieu de rendez- vous où, vers quatre heures, chaque- jour, le « tout Rio » tient à se
montrer. C'est là, surtout le mercredi, que se promènent dans tout leur éclat et toute leur grâce, nombre de charmantes Brésiliennes qui, comme nos Parisiennes, parcourent les magasins, s'arrêtent devant les étalages des bijoutiers, admirant les diamants qui ne sont pas plus brillants que leurs yeux ou les perles aux reflets nacrés, moins blanches
que celles qu'elles laissent voir entre leurs lèvres roses.
Beaucoup sont fort belles, avec un teint mat, de grands yeux veloutés et une opulente chevelure. On les dit co quettes ... j ' entends quant à la question du costume et, il faut bien l'avouer, elles portent admirablement la toilette, qu'elles savent agrémenter de gestes souples et harmonieux, du plus gracieux effet.
Biles aiment également les parfums ; il en existe au Brésil certains qui, je crois, inconnus à Paris, sont d'une suavité tellement particulière que la vertu des pauvres mortels exposés à les respirer se trouve soumise quelquefois à de dures épreuves.
J'oubliais de citer les barbiers qui, dans la Rua do Ouvidor, occupent une place importante.
J'aurai plus loin l'occasion de parler du prix de la vie au Brésil. Je ne puis, cependant, dès maintenant, ne pas donner un souvenir au brave perruquier de la Rua do Ouvidor, chez lequel, le premier jour de mon arrivée, me conduisit ma mauvaise étoile. Non seulement il me garda une grande demiheure sous sa coupe, n'en faisant pas davantage qu'à Paris,
RIO
Avenida central : maison mauresque.
où nos artistes capillaires nous demandent vingt sous, mais il cota son intervention à 2.500 reis, quelque chose comme 4 fr. 50.
A ce prix exorbitant, je jurai, mais un peu tard, que je ne retournerais pas souvent me faire raser !
Bn suivant dans toute sa longueur la Rua do Ouvidor, on laisse latéralement d'autres petites voies parallèles, tout aussi pittoresques et non moins intéressantes à parcourir : les rues do Carmo, da Quitanda, Nova do Ouvidor, puis l'Avenida Central, qui la coupe perpendiculairement ; après quoi, en continuant toujours, on aboutit à la place S. Francisco de Paulo,
où s'élève une belle Rio. — Avenida Mem de Sa.
église.
ly'École Polytechnique remplit un des côtés de la place.
A gauche, commence la rue du Théâtre qui aboutit à la place Tiradentes, avec un joli square au milieu duquel s'élève la statue équestre de D. Pedro I^'' ; dans cette place on remarque plusieurs théâtres.
lya partie centrale est occupée par la statue de José Bonifacio.
Continuant toujours, on ne tarde pas à rencontrer sur la gauche, une rue qui mène directement au parc de la place de la République, le plus étendu de la ville, le plus beau et le plus pittoresque au point de vue décoratif.
Il couvre un espace de 198.000 mètres carrés. Entouré d'une magnifique grille et de forme carrée, il possède quatre entrées, l'une en face de la Rua do Hospicio, l'autre du quartier général de l'armée, la troisième du quartier général des pompiers, et la quatrième en face de la rue do Aréal.
Admirablement planté et dessiné, il constitue un véritable jardin botanique où l'on peut rencontrer presque tous les types brésiliens un grand nombre d'autres appartenant aux régions tropicales.
Il est parcouru par un petit ruisseau artificiel, formant des lacs charmants, alimenté par l'eau provenant d'une belle cascade également artificielle, au-dessous de laquelle s'ouvre une sorte de grotte, parsemée de stalactites donnant facilement accès à la partie supérieure.
Des cygnes et autres oiseaux aquatiques prennent leurs ébats sur les pièces d'eau, que réunissent des ponts rustiques.
De plus, s'ébattent en liberté, sur toute l'étendue des pelouses, de nombreux petits animaux, mammifères ou oiseaux, dont la plupart sont à peu près apprivoisés.
Rien n'est plus gracieux ni plus poétique que ce magnifique parc, quand le matin, à l'ouverture, on se perd dans ses méandres. Au milieu d'une végétation luxuriante, on respire un air d'une pureté absolue, qu'embaument les émanations subtiles d'une multitude de plantes aux parfums les plus variés.
Iv' artiste trouve, en ces lieux, de véritables enchantements et le touriste photographe l'occasion de prendre d'admirables clichés.
Revenant sur ses pas, par le même chemin ou par des rues parallèles à celles parcourues, on rejoint l'Avenida Central, la principale artère que l'on peut comparer à notre avenue
RIO. — Parc de la Praça di Republic.i.
de l'Opéra, qu'elle égale en splendeur, si même elle ne la surpasse pas.
En tout cas, elle est quatre ou cinq fois plus longue et beaucoup plus large.
Elle est bordée de superbes maisons remarquables par leur architecture différente.
Admirablement construites avec tous les raffinements du confort moderne, on peut y observer tous les styles. Une des plus fantaisistes représente l'art mauresque. Une des plus hautes abrite le Journal du Brésil et peut servir de point de repère pour s'orienter.
Partant de la mer à l'Est, elle n'est pas encore complètement terminée, mais quelques mois encore et elle viendra aboutir
directement à la magnifique Praia de Santa lyUzia; les Brésiliens peuvent en être fiers.
Les boutiques de l'Avenida Central ne le cèdent en rien, comme luxe de décoration, à celles de la Rua do Ouvidor.
Tous les genres d'industrie y sont représentés : bijoutiers, magasins de modes, de chaussures, de chapeaux, etc., grands cafés, où l'on peut prendre des glaces excellentes. Photographies artistiques, où s'étalent toutes les vues de la capitale et des environs, marchands de comestibles, grandes pharmacies, papeteries, et, comme nous l'avons déjà dit, de nombreux cinématographes se faisant une terrible concurrence. C'est là également qu'on peut faire l'acquisition de jolies pierres de couleur, à rapporter comme souvenirs de voyage; mais je ne saurais trop engager les amateurs à prendre des
RIO. — Rua da Quitanda.
renseignements avant de faire leurs achats, sous peine, en certains endroits, que je ne puis naturellement mentionner plus clairement, d'être exposés à payer les objets dix fois leur valeur.
Comme collectionneur, j'ai pu me rendre compte de l'exactitude de ce que j'avance. Heureusement qu'en revanche j'ai rencontré deux ou trois maisons dont les propriétaires se sont mis en quatre pour m'être agréables et m'ont permis de faire
RIO. — Parc de la Praça da Republica.
chez eux, dans des conditions acceptables, les acquisitions qui m'intéressaient.
Comme en quittant Rio nos relations étaient devenues des plus amicales et que j'ai conservé d'eux le meilleur souvenir, je citerai leurs noms, sûr de rendre service à ceux de mes successeurs qui iront visiter leurs belles collections (i).
Pour ma première journée au Brésil, j'avais bien employé mon temps et je regagnai le lyargo da Carioca pour prendre le bond électrique.
J'en dirai quelques mots, en passant, pour ne plus y revenir.
(i) MM. Durisch et C», rua da Alfandega et Migiiel da Silva Ribeira, 157, Avenida Central,
Les voitures, ouvertes des deux côtés, garnies de banquettes transversales, sont très confortablement aménagées.
On peut y fumer, excepté sur les trois premières banquettes.
La plus grande politesse règne entre les voyageurs, qui se dérangent pour laisser monter une dame , ou même descendent momentanément pour la laisser passer sans difficulté.
Les départs ont lieu toutes les cinq ou six minutes. La voie, encaissée-
RIO. — Parc de la Praça da Republica.
RIO. — parc de la Praça da Republica.
d'abord entre les maisons, s'élargit à mesure qu'on monte et, en quelques instants, on voit se dérouler un panorama.
merveilleux ; on domine la ville entière et toutes ses collines ,^^^ apparaissent ainsi que
î^T .^É^flBÉte l^s moindres détails
de la baie.
lyC bond passe sur un viaduc qui domine la ville à une hauteur de 37 mètres. Des palmiers énormes, plantés à sa base, s'élèvent plus haut que lui î
lyC viaduc traversé, la voie grimpe au flanc de la colline de Santa Thereza, ayant à sa droite des fourrés inextricables, vestiges des forêts vierges défrichées d'hier et laissant voir à gauche un panorama inoubliable de grandeur et de grâce.
Ces deux aspects, sont véritablement impressionnants.
Ce bond conduit jusqu'à Sylvestre, dernière station où l'on prend le funiculaire qui mène jusqu'au sommet du Corcovado.
Pour aujourd'hui, nous descendrons à la première station, celle de Curvello.
RIO. — Parc de la Praça da Republica.
Après une journée aussi bien remplie, j'avais droit au repos et ce fut avec
RIO. — Palmier envahi par un immense Phvdodendron.
plaisir que j'aperçus de loin les tiges élevées des beaux palmiers bordant la terrasse de l'hôtel Belle vue.
C'est le cas déparier un peu de cet établissement, digne d'être recommandé à tous les points de vue, et qui est plutôt une pension de famille qu'un hôtel.
Les voyageurs de passage y sont rares, pour la bonne raison que, la clientèle habituelle étant composée de familles américaines ou portugaises qui viennent y
RIO. — Parc di la Praça da Republica, touffe d'Euphorbia canariensi?..
faire de longues cures d'air, sous ce
SANTA-THÉREZA. — En montant à Sylvestre.
climat incomparable, il est assez difficile d'y trouver de la place.
C'est grâce à M. Monnerie, un ami et un ancien client de la maison, que j'avais pu profiter d'une chambre disponible.
Inutile d'insister sur le confort général. Ma chambre est vaste et aérée, avec deux grandes fenêtres s 'ouvrant sur le magnifique panorama de la baie, inondée de soleil que tamise d'un côté l'ombre d'un arbre à pain, dont les larges feuilles viennent battre les murailles et de l'autre un réseau de lianes verdoyantes qui s'agitent sous la brise comme un immense éventail.
Hôtel Bellevue. — Jardin.
Iv'heure du dîner arrivée, je descends dans la salle à manger et je puis, à première vue, me rendre compte de la qualité des clients attitrés de la maison. Ce sont des familles anglaises, des fonctionnaires publics, des professeurs de la Faculté de médecine, etc., bref, des personnalités du meilleur monde avec lesquelles je devais plus tard nouer d'excellentes relations.
Quand j'aurai dit que la cuisine ne laisse rien à désirer> que le personnel est d'une complaisance rare et que M. Bozier, son directeur, d'une intelligence bien au-dessus de sa profession, est devenu mon ami, il ne me restera rien à ajouter pour compléter le tableau.
Une terrasse magnifique entoure l'hôtel embrassant une immense étendue de paysage. Le soir, le coup d'œil est prestigieux. On domine toute la ville, qui semble phosphorescente. Des milliers de lumières scintillent, indiquant par des traits de feu la direction des grandes artères.
Le Morro da Gloria, colline implantée au milieu de la cité, resplendit de mille feux et tout en bas l'œil suit, en un alignement ininterrompu de becs électriques, les sinuosités, le long de la mer, de l'admirable promenade qui, partant de la Praia de Santa Luzia se prolonge sur plusieurs kilomètres, j usqu ' à Botaf ogo et au delà.
Le coup d'œil est superbe et probablement unique. Ajoutez à cela un ciel étincelant d'étoiles, dans les feuillages, des nuées de lucioles qui semblent autant de feux follets voltigeants, et l'on comprendra" que, devant pareil spectacle, les heures puissent s'écouler rapidement!
La température d'ailleurs est si douce, la brise si parfumée qu'on resterait toute la nuit en extase et c'est avec peine qu'on se décide à aller prendre un peu de repos.
J'avais emporté une moustiquaire, d'après les avis d'amis empressés.
Je me fais un devoir de déclarer ici que je n'ai pas, dans tout mon voyage, trouvé l'occasion d'ouvrir mon paquet.
Encore une légende qu'il faut détruire. Autrefois, le fléau des moustiques sévissait peut-être. On a fait de tels trava^ox
Hôtel Bellevue.
I^e berceau et M'"* Bozier.
d'assainissement et de dessèchement qu'on a réussi à se
débarrasser de cette vermine.
Dans nombre de voyages, en Italie, en Orient, le mal sévit encore, et il faut s'attendre à des nuits sans sommeil.
Ici, rien de pareil.
S'il existe encore quelques-uns de ces insectes malfaisants dans les quartiers bas de la ville, on n'en rencontre plus à la hauteur de Santa Thereza et, à plus forte raison, sur les montagnes qui dominent.lvcs brises qui
soufflent le soir ne leur permettraient pas de séjourner.
Hôtel Bellevue.
Terrasse.
RIO. — Vue prise de la Praia da L,apa.
Il ne faut donc pas s'étonner si, dans ces régions privilégiées, les lits sont dépourvus de moustiquaires. Biles sont inutiles.
— Ii3 —
Mais, par exemple, ce que l'on peut critiquer, c'est le genre de literie en usage dans le pays.
Sous prétexte de la chaleur, les matelas sont d'une telle minceur qu'ils sont presque théoriques. Ils reposent généralement sur un treillis serré en fils de fer, aussi résistant qu'une planche et les premiers jours il semble qu'on ait dormi sur un lit de camp.
Il faut renoncer à nos vieilles habitudes européennes de faire « la grasse matinée » et sauter à bas du lit quand le coq salue le retour de l'aurore. C'est d'ailleurs le meilleur moment de la journée et les promenades matinales ont un charme tout particulier.