CHAPITRE VII
Les tramways et les moyens de transport à Rio. — Les faubourgs de Rio. — Botafogo. — Le Jardin botanique. — M. de Barros et l'hospitalité brésilienne. — Excursion au Corcovado. — La flore tropicale. — Un peu de rêverie dans les grands bois. — Le papillon aux ailes d'azur et d'or. — Visite à Son Excellence le ministre de l'Industrie. — Comment on reçoit les étrangers au Brésil. — Excursion . à Nitheroy. — Excursion à la Tijuca. — Chasse aux serpents.
20 JUILLET. — Nous venons de donner un aperçu général des principaux monuments de Rio, il nous faut maintenant faire connaissance avec les environs qui sont merveilleux et constituent un ensemble féerique que l'on chercherait vainement ailleurs.
Les distances à parcourir sont assez grandes et les voitures, relativement rares, sont d'un prix inabordable.
Cet inconvénient est compensé par l'existence de nombreuses lignes de tramways électriques parfaitement aménagés, qui rayonnent dans toutes les directions et, .pour quelques réis, transportent le voyageur à des distances de plusieurs kilomètres.
Nous en avons déjà dit quelques mots. Ajoutons que la Compagnie la plus importante est celle du « Jardim botanico », dont le point de départ est dans l'Avenida Central, à l'angle de la rue S. José.
De nombreuses voitures partent à chaque instant, desservant toute la région ouest de Rio, en passant le long de la mer jusqu'à Botafogo où elles s'enfoncent dans l'intérieur pour aboutir au Jardin botanique, après quarante ou cinquante minutes ô,e parcours.
Les autres compagnies, à traction animale, sont celles de « Carris urbanos », partant du quai Pharoux, rayonnant dans tous les quartiers de la ville et celle « S. Christovào », par-
tant du lyargo S. Francisco pour desservir la zone du nord, dans la direction de la Tijuca.
Une troisième, la Compagnie de « Villa Izabel », à traction électrique, part de la place Tiradentes pour se diriger au nord vers les quartiers de Villa Izabel et Andarahy Grande.
Selon notre habitude, nous avons, dès le premier jour, parcouru les lignes dans toute leur étendue.
C'est le meilleur moyen pour prendre rapidement connaissance de la topographie générale de la ville.
Tout d'abord, nous irons visiter le J ardin botanique, une des curiosités de Rio.
Partant, comme nous l'avons dit, de l'Avenida Central, le tramway débouche sur la Praia de Santa Luzia et suit le bord •de la mer jusqu'à la Praia de Botafogo, en traversant celles -de Gloria et de Flamengo.
Ce trajet, de 3 ou 4 kilomètres, est véritablement presti- •gieux et unique au monde. Tout le long de la baie se déroule une admirable promenade, ayant quelque analogie avec celle ■des Anglais, à Nice, qui n'en donne d'ailleurs qu'une pâle idée.
Plantée de jardins magnifiques, où des parterres, soigneusement entretenus, étalent, sur une largeur de 50 à •60 mètres, l'exubérante végétation tropicale, elle est bordée du côté de la mer par une somptueuse balustrade de granit, d'où l'on embrasse le panorama le plus grandiose que l'on puisse rêver.
RIO. — Jardin botanique.
Toute la baie de Rio se développe aux yeux éblouis, inondée de lumière, avec ses montagnes découpées à l'emportepièce ou voilées de vapeurs opalines aux heures matinales; la mer azurée vient battre le pied de l'immense balustrade, d'où l'on peut suivre en rêvant le mouvement incessant des grands paquebots transatlantiques arrivant de toutes les parties du monde et les évolutions plus modestes des innombrables navires de commerce qui viennent s'entasser, confondant leurs mâts et leurs vergues, dans cette immense rade où toutes les flottes du monde pourraient évoluer à leur aise.
Si, tournant le dos à la mer, on regarde l'autre côté de la promenade, l'œil n'est pas moins charmé. De jolies villas se succèdent, entourées de jardins bien
plantés, où les fleurs, en abondance, laissent partout flotter des parfums capiteux, où des lianes fantaisistes et capricieuses s'enroulent autour des balcons, laissant tomber leurs festons chargés de fleurs roses, semblables à des dentelles jetées au-devant des habitations, qu'abritent de grands palmiers dont les frondes s'agitent sous la brise du soir.
Arrivé à la Praia de Botafogo, le tramway s'engage à travers des quartiers bâtis de jolies maisons ou de villas occupées par la haute bourgeoisie de Rio ou par les gros négociants.
Continuant sa route, il s'éloigne peu à peu de la zone
RIO. — Jardin botanique.
habitée et longeant la « Lagôa Rodrigo de Freitas », il finit, après un long parcours, par atteindre le Jardin botanique.
A peine a-t-on franchi la grille de cet établissement qu'on s'arrête émerveillé : une allée, plantée de palmiers gigantesques, s'étend à l'infini. Ces arbres (Oreodora oleracea) atteignent 37 mètres de hauteur et s'élèvent rigides, absolument parallèles, confondant leurs palmes gigantesques.
Renflés à leur base, leur tronc est blanc et lisse jusqu'à la tête. I^e bourgeon floral est entouré d'une spathe caduque de 2 mètres de longueur qui, en tombant, serait capable d'assommer un homme et dans la concavité de laquelle on pourrait facilement se cacher, comme derrière un paravent.
Un bassin en marbre, avec cascade, occupe le centre de l'avenue, tellement longue qu'à la perspective, il semble situé à son extrémité. Mais, à sa hauteur, l'avenue se continue et se bifurque en deux autres voies latérales, plantées également de palmiers tout aussi élevés.
I/'aspect est féerique. Ces arbres magnifiques ne sont pas très vieux, paraît-il. Ils auraient seulement une soixantaine d'années. Ils donnent une idée de ce que peut être la puissance de la végétation dans les régions tropicales. Quand on frappe leur tronc avec une canne, il résonne comme un objet creux qu'on aurait heurté. Ils sont très flexibles, ce qui explique la facilité avec laquelle ils résistent à la
RIO
Jardin botanique. — Touffe de Pandanus utilis.
violence des vents. J'en ai cependant vu, dans une partie de Rio, quelques-uns qui avaient été complètement décapités. Des lianes énormes, grimpant autour du tronc persistant servant de tuteur, ne tardent pas à atteindre le sommet, d'où elles retombent en gracieux festons.
De la partie centrale partent une quantité d'allées, se déroulant en capricieux méandres et bordées d'innombrables espèces botaniques, toutes plus variées et plus curieuses les unes que les autres.
Toutes les espèces de palmiers sont représentées dans ce musée vivant. D'énormes Pandanus et Carludovicia, la plupart chargés de fruits, attirent particulièrement l'attention; puis ce sont des myrta- ,cées, des manguiers, des girofliers, des canneliers.
La petite rivière Macaco traverse le jardin, irriguant tout sur son parcours et formant de petits lacs. A la surface de l'un d'eux nage en toute liberté, et dans sa splendeur, le Victoria regia, dont les feuilles, qui peuvent atteindre un mètre de diamètre, sont tellement solides qu'elles pourraient presque supporter le poids d'un enfant et lui servir de radeau.
Comme on l'a fait remarquer, ce jardin est absolument unique et nulle part ailleurs on ne pourrait reproduire le pareil.
A citer encore de merveilleuses collections de fougères arborescentes, d'orchidées, etc., etc.
Puis des bambous gigantesques donnant naissance à des avenues ombragées par suite du croisement des sommets qui
RIO
Jardin botanique.
s'inclinent pour former une voûte épaisse et des arbres gigantesques dont les branches sont couvertes d'un cacttis parasite, qui pend en longues lanières blanches et simule de larges touffes de barbe.
On donne à cette espèce le nom de harha de velho, barbe -de vieillard.
C'est dans cette promenade que je devais, pour la première
fois, prendre un avant- Sl goût de l'hospitalité brésilienne.
Désirant obtenir quelques renseignements particuliers, j'avais arrêté un jardinier et, cherchant à utiliser les quelques mots de langue portugaise que je pouvais posséder, j'essayais de m' expliquer de mon mieux, sans grand résultat, hélas!
Deux jeunes Brésiliens qui venaient dans mon sens s'étaient arrêtés; voyant mon embarras, l'un d'eux vint à moi et, dans le plus pur français, me demanda s'il ne pourrait pas m'être utile et me servir d'interprète.
Je le remerciai et quand il sut que je désirais avoir certains détails scientifiques, il m'offrit aussitôt de me servir lui-même de guide. Nous échangeâmes nos cartes. J'avais rencontré un confrère, le docteur de Barros et son compagnon, médecin également, était le docteur Armando Fragào, préparateur d'histoire naturelle à la Faculté de Rio. Cinq minutes après, la glace était rompue et, vu la similitude de nos tendances d'esprit, une charmante familiarité ne tardait pas à s'établir.
Ils me firent les honneurs du Jardin botanique, en vrais
RIO. — Jardin botanique.
botanistes qu'ils étaient, et, en leur compagnie, la journée passa vite.
La conversation ne languit pas. Nos idées philosophiques étaient les mêmes et quand nous nous séparâmes le soir, de retour à Rio, nous étions déjà sincèrement amis.
Nos relations ne devaient pas en rester là et j'avais pu rapidement apprécier la droiture de leur caractère.
Je ne m'étais pas trompé, comme on le verra par la suite.
RIO. — Santa Thereza.
A sept heures, j 'étais de retour à l'hôtel Bellevue, enchanté de ma promenade.
Les nuits brésiliennes sont si belles qu'on ne peut se décider à se coucher
De la terrasse de l'établissement, le coup d'ceil est féerique. J'en ai déjà parlé et n'y reviendrai pas. On resterait volontiers des heures à rêver, en contemplant les belles constellations qui scintillent au firmament ou en sondant du regard les profondeurs de la baie dont l'eau bleue, sous les rayons de la lune, brille comme un miroir et lance des traînées phosphorescentes et lumineuses, comme de l'argent fondu dans un creuset immense !
21 JUILLET. — Une des plus belles excursions que l'on puisse faire est l'ascension du Corcovado, montagne de 715 mètres dominant la baie de Rio, dont on aperçoit partout le sommet pointu, grâce auquel il est relativement facile de s'orienter.
Cette promenade doit se faire dans l'après-midi, vers deux heures. Le matin, la vallée est plus ou moins voilée par le
brouillard et le panora.ma perd la plus grande partie de sa magnificence.
Le bond qui fait le service jusqu'au sommet part de la rue Cosme Velho, da.ns le faubourg de Laranjeiras, et on peut s'y rendre en partant de l'Avenida Central par le tramwa}' portant l'indication d'^ guas ferre as. Le chemin de fer à crémaillère commence de suite à monter le long d'une rampe escarpée à 25 0/0, et pénètre au sein d 'une inextricable forêt, se frayant une route à travers la végétation la plus luxuriante que l'on puisse imaginer.
La route est vertigineuse, taillée en plein roc, sur le flanc de la montagne, avec, à droite, d'effrayants précipices et, à gauche, le maquis de la forêt vierge. La voie est si étroite qu'il est possible au passage de cueillir des fleurs ou des tiges de fougères arborescentes qui viennent fouetter le wagon.
Si l'on jette un coup d'œil au fond de ces précipices, dont les pentes sont boisées, on ne sait qu'admirer.
De grands palmiers aux frondes flexibles jaillissent d'un
SYLVESTRE. — Le Chemin de fer à crémaillère du Corcovado.
fond de verdure généralement foncée, et au-dessous d'eux foisonne une végétation inénarrable de fougères, de dracœnas, de pliyllodendrons ou de broméliacées aux fleurs multicolores.
Dans le fond, on entend murmurer des ruisseaux ou tomber des cascades. Sur les rochers s'étale une flore exubérante de petites plantes, gracieuses au possible, fougères argentées à leur face inférieure, sélaginelles au feuillage dentelé, vert clair ou bleu tendre.
RIO. — Vue prise au sommet du Corcovado.
Des lianes pendent partout comme d'énormes cordages, enserrant tous les arbres, parmi lesquels je citerai une Composée de 3 à 4 mètres de hauteur, couverteMe fleurs blanches comme nos marguerites et dont le tronc ]était caché par les frondes hélicoïdales d'un liseron de couleur orange qui grimpait jusqu'en haut, mélangeant ses fleurs à celles des marguerites, lye contraste des teintes était ravissant. ly' arbre entier formait un gros bouquet globulaire.
Quand n'ous aurons dit, pour compléter ce tableau, que des nuées de papillons brillants et d'oiseaux-mouches aux couleurs d'azur et de feu voltigent dans les ramures fleuries, on comprendra l'admiration du vo3^ageur qui, pour la première fois, contemple ce spectacle enchanteur.
On monte, on monte toujours et le paysage s'élargit de plus en plus. A certains endroits, on aperçoit la ville à ses pieds et les moindres contours de la baie se dessinent à l'horizon.
lyC train grimpe à toute allure, suant, haletant, rendant un bruit de ferraille assourdissant, et s'arrête un instant à Sylvestre, à une altitude de 208 mètres.
Puis, continuant sa route sur une rampe de plus en plus rapide et escarpée, il atteint Paineiras, à 465 mètres. De là, l'œil plonge dans les abîmes et l'on ne peut s'empêcher de
RIO DE JANEIRO. — Vue prise du sommet du Corcovado.
frémir en contemplant le viaduc en fer, sur lequel on a pu les franchir.
Après un arrêt de quelques minutes, le train reprend sa marche ascensionnelle et s'arrête enfin à 670 mètres, dans l'impossibilité d'aller plus haut, la pente atteignant 30 0/0.
Le reste du trajet, qui demande quelques minutes, se fait à pied et l'on atteint enfin le sommet du pic couronné par un gracieux édifice en fer, sorte de kiosque ouvert en tous sens, qu'on appelle le « Chapeo de Sol ».
Arrivé à cette hauteur, on demeure fasciné. Le panorama est tellement féerique qu'on ne trouve pas de mots pour témoigner son admiration. L'impression peut être comparée
à celle qu'on éprouve dans la nacelle d'un ballon. L'œil contemple un horizon immense. Des pics surgissent dans toutes les directions, chevauchant les uns sur les autres et quand le regard plonge au fond du gouffre, les objets ne présentent plus de relief et semblent dessinés sur le sol.
En cherchant à s'orienter, on remet chaque détail à sa place : voici d'abord la ville, qui paraît minuscule, mais qui laisse reconnaître ses rues, ses grandes avenues, ses monu-
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Pavillon au sommet du Corcovado.
ments, puis la rade, avec ses innombrables îles verdoyantes, puis, plus loin, à l'opposé de Rio et en face, Nitheroy.
Le jardin botanique s'étend au-dessous du pic qui semble l'abriter et enfin, vers l'est, se détachent le sommet de la Tijuca et un massif montagneux couvert d'impénétrables forêts.
Il faisait un soleil superbe et l'œil ravi ne perdait pas un détail du paysage. Quelques nuages opalins, d'un violet pâle, flottaient doucement, adoucissant d'une ombre légère les contours trop heurtés du Pâo d'Assucar et des montagnes ambiantes.
On serait resté des heures entières à contempler ce pa^'sage de rêve. Malheureusement, le chemin de fer donne à peine
un quart d'heure de répit, et rappelle de son sifflet, pour le retour, les voyageurs attardés.
A quatre heures, le train s'arrêtait à Sylvestre, où je descendis. Il existe en cet endroit une correspondance pour retourner à Santa Thereza, Curvello et Rio. C'est le bond, dont j'ai déjà parlé, et qui débarque les voyageurs au I^argo
da Carioca.
IvC soleil brillait encore de tout son éclat et, avant de regagner mon gîte, la boîte de botanique sur le dos et le bâton à la main, je m'enfonçai dans le fourré, suivant une piste minuscule, où à chaque pas les lianes enchevêtrées me barraient complètement la route.
En moins d'un quart d'heure, j'avais fait de remarquables trouvailles botaniques.
Tout d'ailleurs était nouveau pour moi. Il me semblait herboriser dans une serre immense.
lycs magnifiques fougères que j'avais tant admirées au Muséum de Paris, les Lycopodes, les Broméliacées, les Orchidées et tant d'autres joyaux de la nature, toutes ces belles plantes aux feuillages colorés ou aux parfums si suaves, toutes défflaient sous mes yeux, me causant une sorte d'ivresse.
Il faut être naturaliste pour ressentir ce genre d'émotion. Dans les premiers moments, c'est à peine si j'osais les frôler, de peur de les froisser, c'est à peine si j'osais en détacher un rameau pour enrichir mes collections. Biles m' apparaissaient si belles que j'hésitais presque à les cueillir.
Cependant, au bout de quelque temps, la forêt était devenue
Sylvestre.
si compacte et ma piste si imprécise, qu'il me fallut bien me résigner à marcher sur quelques-unes et à me frayer une route au travers des autres, le couteau à la main.
Marchant lentement et regardant prudemment à mes pieds (car enfin, s'il n'y a pas autant de serpents qu'on se plaît à le dire en Europe, il n'en est pas moins vrai qu'il est possible d'en rencontrer), j'arrivai enfin sur les bords d'un ruisseau qui descendait des hauteurs voisines, en gazouillant sur un lit de petits cailloux quartzeux, brillants comme des diamants.
Un gros arbre était tombé en travers, couvert de végétaux parasites, qui vivaient en maîtres sur son vieux tronc pourri, envahi d'ailleurs par un épais revêtement de mousses, qui formaient un coussin moelleux.
Je m'assis et laissai mes regards errer autour de moi. Comme Paris était loin ! Quelle différence avec nos pauvres petites forêts ! Des bruits nouveaux frappaient mon oreille, cadencés, comme de petits coups de marteau. J'en cherchais depuis un certain temps^ la cause, lorsqu'un oiseau au plumage verdâtre vint s'abattre sur une branche à portée de ma vue. C'était lui qui, de son bec, sondait certains points de l'écorce, pour découvrir les insectes dont il se nourrit. Je le suivis un instant des 3^eux et j'étudiais ses allées et venues lorsque je restai immobile, n'osant faire un mouvement : à deux pas de moi, sur une des branches de l'arbre où j'étais assis, venait
SYI^VEvSTRE. — Un coin de forêt.
de se poser, merveille de grâce et de légèreté, un énorme papillon aux ailes d'azur, de la grandeur de la main. Sans se soucier de ma présence, il s'était rapproché, et si près que j'aurais pu le saisir en allongeant le bras. Ses ailes, à l'extérieur, étaient gris foncé avec deux magnifiques arabesques de couleur orangée.
La bestiole n'avait probablement jamais vu mon pareil et ne se doutait pas que certains confrères en histoire naturelle,.
En allant à Sylvestre.
moins scrupuleux, n'auraient pas hésité à mettre fin à sa frêle existence. L'idée ne m'en vint même pas; l'insecte était une merveilleuse petite œuvre d'art, comme la nature seule sait en faire. S'en emparer eût été un crime... il semblait se fier à moi ! Je me trouvai heureux de l'admirer !
Le site était charmant et, tirant mon carnet de la poche de mon veston, je traçai quelques lignes en souvenir de cette apparition poétique.
« — Joli papillon aux ailes d'azur et d'or, d'où viens-tu?
« — Je viens des bois profonds, où les ruisseaux limpides tombant en cascatelles chantantes, éclaboussent de leurs perles cristallines les frondes toujours vertes des fougères et des sélaginelles.
« Je viens des bois profonds, où règne un éternel printemps sous un ciel toujours bleu; où les oiseaux gazouillent leurs chansons d'amour au milieu des ramilles fleuries et des lianes serpentines... ! ! !
« — Joli papillon aux ailes d'azur et d'or, où vas-tu?
« — Je vais vers les régions heureuses où les fleurs s'épanouissent..., où la vie semble douce! Je vais, butinant à mon gré, symbole de l'idéale liberté !
« — Quand reviendras-tu, joli papillon aux ailes d'azur et d'or?
« Ferme un instant tes ailes... laisse-moi t'admirer ! N'es-tu point la Poésie qui passe?
(( Vois ces fleurs aux corolles chatoyantes qui distillent pour toi leurs senteurs enivrantes... mollement frémissantes sous la brise légère qui les caresse ! Ne semblent-elles pas t'inviter à jeter l'ancre un moment dans ta course vagabonde?
« Mais non... dédaigneux, tu continues ton vol!
« — Mon vol est l'image de la vie qui s'enfuit, rapide et sans lendemain... comme le nuage qu'emporte la tourmente! Hâtons-nous d'en jouir, tant que brille son soleil! Iv'avenir... c'est la nuit! Après... le néant... plus noir encore!
« Voyageur qui passes, tu ne me reverras jamais. Songe quelquefois, quand tu seras de retour dans ta brumeuse patrie... quand les frimas auront flétri les roses... songe au petit papillon aux ailes d'azur et d'or qui, un soir, sous le beau ciel du Brésil, sema un peu de lumière et de joie sur ta route aventureuse (i) ! »
Je m'étais un peu attardé dans mes réflexions et le soleil baissant, la nuit arrivant vite dans les régions équatoriales^ je n'eus que le temps de revenir sur mes pas. Il ne ferait pas bon passer la nuit égaré dans ces maquis, où de ^fâcheuses rencontres sont toujours possibles.
22 JUILI.ET. — En partant de Paris, j'ai été gratifié d'un grand nombre de lettres de recommandation pour les princi-
(i) J'ai dédié cette petite fantaisie à mon ami, le doctear de Barros.
paux personnages de Rio et, bien que je ne sois pas très amateur de visites, je dois cependant faire honneur aux personnes qui me les ont offertes.
Ma première démarche sera pour S. Kxc. le docteur de Sa, ministre de l'Industrie.
D'après les indications que j'avais pu recueillir, l'heure la plus favorable pour se présenter était de onze heures à midi. Mais, au ministère, on me répondit que Son Excellence ne serait à son cabinet qu'à deux heures.
Au Brésil, le temps ne compte pas. Personne n'est pressé. J'aurai assez d'occasions de distribuer des éloges, pour avoir le droit de faire quelques critiques, pas bien méchantes d'ailleurs, ainsi qu'on le verra.
A l'heure convenue, j'étais exact au rendez- vous. Je remis ma carte à un personnage faisant l'office de garçon de bureau, qui disparut et ne tarda psts à revenir, me disant, d'un air aimable d'ailleurs, et en me montrant un fauteuil : <( Espère, senhor ! », ce qui veut dire, en bon français : « Veuillez attendre. »
C'était la première fois que ce mot résonnait à mon oreille. Je devais, hélas! l'entendre de nouveau prononcer bien des fois!
Chez nous, en France, on n'a pas le temps d'attendre et même, l'aurait-on, qu'on ne saurait se plier longtemps à pareille invitation. Au Brésil, attendre, c'est la règle. Très rares sont les circonstances où l'on peut, de suite, se mettre en relation avec la personne que l'on vient visiter ; généralement, il faut se résigner à « poser » plus ou moins longtemps et s'armer d'une dose de patience dont s'arrange mal le caractère français.
Je devais en faire personnellement, et en maintes circonstances, l'expérience à mes dépens.
Je reviens à mon histoire.
J'étais arrivé à deux heures...; deux heures et demie, trois heures..., trois heures et demie avaient sonné, j'étais toujours dans mon fauteuil, me morfondant... pensant qu'on allait enfin m'appeler. De guerre lasse, en entendant sonner quatre heures, je pris le parti de me mettre à la recherche
du susdit garçon de bureau pour obtenir quelques renseignements.
« Espère, senhor, » me répéta- t-il de nouveau, en souriant tranquillement.
Je me replongeai rageusement dans mon fauteuil jusqu'à cinq heures où, perdant absolument patience, j'interrogeai un autre serviteur qui me déclara que Son Excellence était partie.
Le premier garçon de bureau avait suivi le même exemple et, si je ne m'étais décidé à aller aux informations, on m'au-
RIO. — Ministère de l'Industrie.
rait laissé bien tranquillement dormir jusqu'à la fermeture du ministère.
Le garçon avait-il remis ma carte ? Je ne pus le savoir. Mais, grâce à son incurie ou à sa mauvaise volonté, j'avais perdu une journée entière.
Je revins furieux à mon hôtel, où je racontai mon aventure et on me donna le conseil bien simple de glisser en même temps que ma carte i.ooo ou 2.000 reis dans la patte de l'huissier de service.
J'abrège cette histoire. Le lendemain, grâce au talisman qu'on m'avait enseigné, ma démarche était couronnée de succès.
« Espère, » me dit-il cependant, par habitude ; mais j 'étais à peine assis qu'il revint me chercher et me fit pénétrer dans
une immense pièce où des groupes se promenaient en causant familièrement.
Je pensais attendre encore, lorsque je vis venir à moi, tenant à la main ma carte, un personnage qu'à sa belle prestance et à l'affabilité de son visage, je reconnus de suite pour être le ministre des Voies de Communication et de l'Industrie dont on m'avait montré la photographie.
M'entraînant dans un angle, Son Excellence me fit asseoir «t voulut bien m 'interroger sur le but de mon voyage et sur les impressions que j'avais ressenties lors de mon arrivée.
BAIE DE RIO. — En allant à Nitheroy.
Je ne lui cachai pas que j'étais enthousiasmé de la beauté des paysages, que je ne savais comment faire l'éloge de l'hospitalité brésilienne et que j'espérais, après avoir parcouru les régions les plus intéressantes de son beau pays, emporter d'inoubliables souvenirs et surtout assez de matériaux pour publier un volume où je me proposais particulièrement de faire connaître les ressources énormes que renferme le territoire brésilien et les immenses débouchés que le commerce français pourrait y rencontrer.
En m 'entendant parler si chaleureusement du Brésil et, certes, sans la moindre intention de flatterie, Son Excellence avait souri.
« Nous vous aiderons, me dit-elle, autant qu'il sera pos-
sible et des lettres de recommandation vous seront remises à votre prochaine visite. )>
Ayant appris que ma mission était « gratuite », un sourire effleura ses lèvres... Ce sourire en disait long!
« Nous n'accordons plus maintenant de permis de circulation sur nos lignes ferrées. Il s'est produit des abus qu'on a dû faire cesser... mais, ajouta Son Excellence, quand vous serez de retour à Rio, à la fin de votre voyage, tous vos
BAIE DE RIO. — Bateau faisant le service de la rade.
frais de route vous seront remboursés ! Nous serons heureux de collaborer ainsi au succès de votre mission. »
Tout commentaire serait superflu. La conversation continua quelques minutes encore et je me retirai, remerciant sincèrement le ministre de la bienveillance toute particulière dont il venait de m'honorer.
Il était deux heures quand je quittai le ministère. Un des bateaux à vapeur faisant le service de la rade sifflait et allait partir. Sans trop savoir où il me mènerait, je montai à bord... Il traversait la baie pour aller à Nitheroy, capitale de l'Etat de Rio de Janeiro.
Cette promenade est admirable et le panorama de la baie merveilleux !
On laisse à gauche l'île « das Cobras », ainsi nommée parce
qu'autrefois les reptiles y abondaient; elle porte actuellement le nom « d'îlot fiscal >\ On y a construit un magnifique palais.
Partout on croise d'autres petits vapeurs qui desservent les localités les plus intéressantes et l'on côtoie de grands bateaux de guerre, peints en blanc et, paraît-il, construits avec les derniers perfectionnements.
Après un quart d'heure de navigation, on aborde à quai.
Nitheroy possède environ 30.000 habitants et se développe
BAIE DE RIO. — Vaisseau de guerre.
en demi-cercle sur la rade. Son aspect est des plus riants. Partout de jolies villas, entourées de jardins et ombragées par de beaux palmiers.
A peine débarqué, on arrive sur une grande place, qui est le point de départ de nombreux tramways allant dans toutes les directions.
Pour prendre connaissance du pays, nous conseillons, ce que nous fîmes, de monter dans chacun d'eux, et de suivre jusqu'au point terminus.
Nous recommanderons spécialement trois localités, particulièrement pittoresques : la plage à'Icarahy, celle de das Fléchas et Canto do Rio, avec son ravissant paysage.
Un des tramwaj^s pénètre dans l'intérieur et passe auprès du Colle gio Salesiano de Santa Rosa, dont les bâtiments sont
dominés par une statue gigantesque et dorée de Notre-Dame- Auxiliatrice, qui resplendit sous les rayons du soleil et fait grand effet.
Ce collège, dirigé par les Salésiens de Dom Bosco, donne l'enseignement secondaire à 300 élèves, tous internes; il y a en outre une école professionnelle pour plusieurs métiers et, en particulier, toute l'industrie du livre.
Du haut de la colline, où s'élèvent les bâtiments de cet établissement, on jouit d'une vue magnifique et l'on domine toute la rade dans une étendue immense.
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NITHEROY -- Embarcadère.
Des bateaux partant à de courts intervalles ramènent les voyageurs à Rio.
lya traversée de la rade présente im charme tout particulier lorsque le soleil est à son déclin. Les montagnes se teintent à l'horizon des nuances les plus variées et les derniers feux du soir font étinceler, comme un lac d'argent fondu, la mer qui vient baigner les quais de Rio.
23 juii.i,ET. — Après le Corcovado, une des plus belles promenades que l'on puisse faire aux environs de Rio est, sans contredit, celle de la Tijuca, qui constitue quelque chose d'unique et de merveilleux, propre au Brésil, et dont on chercherait vainement ailleurs l'analogue.
A Paris, nous avons notre Bois de Boulogne, avec ses lacs, ses routes spacieuses, et sa belle végétation.
A Rio, on a la Tijuca, montagne de 1.021 mètres d'altitude, couverte de forêts vierges qui vont rejoindre le Corcovado, forêts presque impénétrables, abritant sous leurs arbres immenses une inextricable végétation.
Kh bien, c'est au milieu de ce chaos de la nature, à travers ces pentes escarpées et bordées de précipices, qu'un homme de génie, le D^" Pereira Passos, un des préfets de Rio,
a eu l'audace de porter la pioche et la hache, traçant des routes magnifiques dans ce maquis qui semblait inattaquable pour en faire un parc naturel, incontestablement l'une des plus belles conceptions artistiques du Brésil.
I^a partie civilisée de la promenade, si je puis m'exprimer ainsi, celle qui comprend des routes, s'étale sur une étendue considérable et il faut une journée entière, en voiture, pour la parcourir dans son ensemble. C'est par là qu'il faut commencer et c'est un excellent exercice pour se familiariser un peu avec la forêt vierge véritable, qui constitue la seconde partie et qui, en réalité, représente le côté intéressant de l'excursion.
Si, quittant les routes, en suivant quelque piste incertaine, on s'enfonce à travers la forêt, c'est là qu'on peut avoir l'impression exacte de la grande nature tropicale, là que le botaniste trouvera l'occasion de faire de merveilleuses trouvailles .
Pour se rendre à la Tijuca, le mieux est de prendre au
I,A TIJUCA.''— Un coin de forêt.
coin de la Rua d'Assembléa le tramway qui porte l'indication de Bôa Vista Alto. Après un trajet de trois quarts