I.A TIJUCA. — Cascade
mètres du centre de Rio, sur un large emplacement où s'élève un superbe hôtel, muni de tout le confort moderne
et entouré de jardins admirablement plantés et soigneusement entretenus.
C'est là que l'on descend.
Prenant alors une route qui commence sur la droite, il ne reste plus qu'à la suivre aussi loin que possible.
A peine a-t-on parcouru 500 mètres que le bruit d'une
chute d'eau se fait entendre et l'on ne tarde pas à arriver au pied d'une belle cascade, dont les eaux tombent de 30 mètres de haut, au milieu des frondes des fougères arborescentes qu'elles couvrent d'une poussière cristalline, scintillant sous les rayons du soleil comme des pierres précieuses, pour aller remplir une énorme vasque naturelle d'où s'échappent plus loin de jolis ruisseaux aux eaux fraîches et murmurantes.
Grâce à l'humidité et à l'ombre des grands arbres, la végétation acquiert en ce point une exubérance prodigieuse.
On admire longtemps la beauté du site et c'est avec peine que l'on poursuit sa route.
I^e chemin monte de plus en plus, formant des lacets et, de temps en temps, une brèche dans la forêt permet à l'œil de contempler au loin le panorama de Rio et de la baie tout entière.
A gauche, la montagne se dresse formant une muraille naturelle, boisée jusqu'au sommet, tandis qu'à droite la route longe
I,A TIJUCA. — Cascade.
des précipices dont on ne soupçonne pas la profondeur masquée par une luxuriante végétation.
Les espèces les plus variées sont mélangées ; citons-en quelques-unes : l'arariba, la bicuhiba, de nombreux canneliers, le cèdre rose, le bois du Brésil (Hematoxylon), le jequitiba et une foule de palmiers, de latanias, mélangeant leurs larges feuilles en éventail aux dentelures si délicates d'innombrables fougères arborescentes.
I,A TIJUCA. — Un ruisseau.
Quand on a marché environ deux heures, on arrive à la Grotte de Paul et Virginie, site qui, en lui-même, ne présente aucun intérêt.
Si, au débarcadère, on suit la route qui descend vers la gauche, on ne tarde pas à trouver des sentiers qui s'élèvent de plus en plus, et conduisent ai col de la Tijuca, à l'altitude de I.02I mètres.
Il ne faut pas essayer de décrire le panorama qui se déroule aux yeux éblouis; les mots n'existent pas pour rendre l'impression qu'on éprouve en présence d'une pareille merveille. Du haut du Corcovado, on croit impossible de trouver un spectacle plus grandiose. Bn comparaison de celui qu'on a au sommet de la Tijuca, il est relativement insignifiant.
Aussi ne faut-il pas manquer de commencer les excursions par le Corcovado, qui ne dirait plus rien si l'on connaissait avant lui les sites merveilleux de la Tijuca.
Pour être juste, chacune de ces deux excursions présente des charmes particuliers et l'ensemble est magnifique.
A plusieurs reprises, j'ai fait des explorations à travers les
parties les plus sauvages, récoltant pour mes collections d'innombrables espèces végétales. En quelques heures, le naturaliste peut réunir un herbier de cent à cent cinquante espèces, appartenant toutes ou presque toutes à des genres inconnus en Europe.
ly' entomologiste n'a que le choix également : les plus beaux papillons s'offrent à ses regards, ainsi que les coléoptères de couleurs et de formes si mystérieuses. Les papillons, je n'en ai pas fait l'expérience, me semblent difficiles à capturer, dans l'impossibilité où l'on se trouve le plus souvent de les poursuivre. On ne ferait pas trois pas sans s'embarrasser dans des lianes et sans faire des chutes plus ou moins désagréables. Ajoutez à cela qu'il est bon, en ces endroits fortunés, de toujours regarder à ses pieds, car les serpents, sans y être communs, s'y rencontrent quelquefois.
Je devais en faire l'expérience.
Dans la dernière excursion que je fis à la Tijuca, entraîné
I,A TIJUCA. — Une allée.
par ma passion botanique, je m'étais aventuré sous bois à une fort grande distance, suivant une piste assez vague, sans trop savoir où j'aboutirais. Mais les trouvailles étaient si précieuses que, à force d'avancer, je me trouvai un moment à peu près égaré, sans trop savoir de quel côté opérer mon retour.
A ma droite, une sorte de mur naturel me barrait la route, planté verticalement et couvert de broussailles et, à gauche, des pentes presque à pic ne me disaient rien qui vaille.
Je réfléchissais sur le parti à prendre, lorsque, devant moi, j'entendis un bruit de brindilles cassées ou de feuilles sèches remuées et j'aperçus, sans le moindre plaisir, je dois l'avouer, un reptile qui serpentait, se dirigeant dans le sens de la paroi rocheuse dont je viens de parler.
Iv' animal, qui, probablement, m'avait aperçu, ne demandait, je crois, qu'à prendre la fuite et, accélérant sa marche, il prit son élan pour grimper le long du talus. I^a pente était trop raide, il retomba pour recommencer de nouveau sans plus de succès.
Alors, avec la rapidité de l'éclair, il se lova en un bloc de la grosseur d'un petit potiron, ne laissant voir que la tête qui surmontait la masse d'environ dix centimètres.
Autant que j'avais pu en juger tout d'abord, quand l'animal semblait fuir, il pouvait avoir 2 mètres à 2^^,50 de longueur, le corps était de la grosseur du poignet, de couleur brun clair, comme les feuilles mortes, avec des taches brunes irréguHères .
J'étais resté immobile, ne sachant trop quel parti prendre
I,A TIJUCA. — Route bordée de bambous.
et, sans fausse honte, j'avoue que j'aurais volontiers tourné bride, si la chose eût été possible. Je me trouvais à lo mètres de la bête et, du point que j'occupais, je l'apercevais très nettement.
Je n'avais sur moi, comme arme, que mon revolver, une arme excellente toutefois et d'une puissance de pénétration -considérable. De plus, habitué à m'en servir, j'étais à peu près sûr de mettre toutes mes balles dans une cible aussi large que celle que m'offrait mon ennemi.
Ma foi, dans ces conditions et, disons-le, l' amour-propre s'en mêlant, je visai l'animal, auquel j'envoyai coup sur coup deux balles, tirant à la base de la partie qui émergeait du bloc.
Je m'attendais à le voir sursauter et, que sais-je? s'enfuir Il n'en fut rien, la tête retomba inerte je lui
avais probablement cassé en plusieurs points la colonne vertébrale.
Heureux de ma victoire et pour plus de sûreté encore, je lui envoyai, cette fois, à coup sûr, deux autres balles qui pénétrèrent dans le tas, sans provoquer le moindre mouvement.
Il était bel et bien tué!
Bt cependant, me disais-je, ces animaux ont la vie dure... méfions-nous. La crainte assez naturelle, d'ailleurs, qu'ils inspirent, et le danger qui résulterait d'une morsure, ces deux conditions réunies, firent que je n'osai m' approcher.
Je décidai d'attendre au lendemain pour revenir et, dans le cas où il n'aurait pas bougé, de l'emporter comme trophée de chasse.
Je pris comme point de repère un arbre superbe, couvert de fleurs bleues, qui dominait tous les autres et je me mis en devoir de regagner les sentiers civilisés.
Ce ne fut pas facile, et quand j'eus rejoint la grande route, je respirai plus librement, car la nuit vient vite en ces régions tropicales et, le soleil couché, la forêt devient presque obscure.
De retour à mon hôtel, je racontai ma chasse ; on jugea que j'avais été bien imprudent d'attaquer, attendu que
si j'avais manqué l'animal, il se serait jeté sur moi à coup sûr... On me félicita de ma chance. D'autres personnes prétendirent que jamais les serpents n'attaquent et qu'ils n'ont qu'une idée, surtout quand ils sont blessés, s'enfuir au plus vite.
Je n'ai pu encore être fixé sur ce point. Je serais volontiers du dernier avis, car les serpents que je vis par la suite semblaient faire tous leurs efforts pour éviter ma rencontre.
I,A TIJUCA. — Plautation de bananiers.
Le lendemain, je n'eus rien de plus pressé que de retourner à la Tijuca. Après plusieurs heures de recherches, je finis par découvrir mon arbre à fleurs bleues, mais le bois était tellement touffu qu'il me fut impossible de retrouver la place où j'avais laissé mon serpent.
Ce fut en vain que j'explorai tous les environs. Cela prouve combien, dans les grands bois, il est difficile de s'orienter.
Force me fut d'abandonner mes recherches et je dus rentrer bredouille, regrettant vivement ma réserve timorée de la veille.
En comparant dans mon souvenir. les dessins qu'il por-
tait sur la peau, avec les échantillons que m'avait donnés avant mon départ, mon excellent ami M. de Castro Guimaràes, je crois que ce reptile appartenait à l'espèce décrite sous le nom de Jararaca,
26 juiivLET. — Je commence à me familiariser avec la vie brésilienne. J'ai visité les principales curiosités et désormais je sais à peu près m'orienter et diriger ma course suivant mes besoins. Il y a la langue portugaise avec laquelle je reste encore passablement brouillé.
RIO. — Palais de l'Exposition.
Mais, avec un peu d'adresse et avec la complaisance que l'on rencontre en tous lieux, on finit toujours par se faire suffisamment comprendre.
Une dernière excursion à l'Exposition et je posséderai un ensemble satisfaisant de la belle capitale brésilienne.
Pour s'y transporter, on prend un des tramways de la Compagnie du Jardin botanique, qui, partant de l'Avenida Central, suit dans son étendue, le long de la mer, toute la magnifique terrasse dont nous avons parlé.
Citons en passant, lorsqu'on débouche sur la Praia de Santa Luzia, un joli monument appelé le palais de Monroë.
C'est la plus élégante construction de la ville. Bile est due au général Souza Aguiar, préfet de Rio.
I^e palais Monroë a figuré à l'Exposition de Saint-IyOuis en 1901, comme pavillon brésilien, et il a été beaucoup admiré.
Placé comme il l'est à l'entrée de l'Avenida Beira :Mar, il produit grand effet.
Le tramway qui mène à l'Exposition, arrivé à Botafogo, continue à gauche, suit la mer et passe près de l'Ecole militaire.
Une énorme colline qu'on appelle Pedra de Urca, rocheuse, presque aride, domine la baie et vient mourir dans la mer.
C'est à sa droite que s'élèvent les bâtiments de l'Exposition.
Nous citerons les principaux : d'abord le pavillon général,
puis le théâtre ; le pavillon du District Fédéral et ceux de Sào Paulo, de Bahia et de Minas. Ce dernier est particulièrement remarquable.
Notons enfin la Porte monumentale, de grande allure et qui, de loin, produit grand eftet.
Un congrès d'hygiène se tient actuellement dans le palais principal et de nombreux savants sont venus y prendre part de toutes les parties du monde. On a pu y entendre des communications de la plus grande valeur Ceux qui espéraient
se documenter sur la fièvre jaune ont été déçus. Il n'en a guère été question, le fléau ayant complètement disparu de Rio, où les améliorations hygiéniques de toutes natures ont, depuis plusieurs années, rendu son développement impossible.
Si quelques cas et toujours à l'état sporadique, sont signalés
RIO. — Exposition.
Palais du District fédéral.
de temps en temps, avant peu, maintenant qu'on connaît son étiologie, cette terrible m.aladie aura complètement, disparu.
Je terminerai ici le récit de mes excursions dans Rio. J'ai signalé les points les plus intéressants. Mais, ce qui m'entraînerait trop loin, ce serait de décrire tous les aspects fantaisistes que l'on rencontre, quand, sans se soucier de la route, on marche devant soi un peu à l'aventure.
Les mœurs populaires se déroulent à chaque pas, prêtant matière à de nombreux sujets d'observation.
On peut s'égarer quelques instants; il est impossible de se perdre. Il suffit de sauter dans le premier tramway venu (et ils abondent dans tous les quartiers), pour être sûr d'être ramené dans la partie la plus centrale de la ville.
Mon ami, M. de Barros fils, m'avait invité à dîner le soir dans sa famille; j'ai pu m'y rendre compte de ce que valait l'hospitalité brésilienne.
A Paris, on m'en avait fait grand éloge, et je m'aperçus de suite qu'on n'avait rien exagéré.
M. de Barros père, un des premiers jurisconsultes du Brésil, aussi modeste et affable qu'érudit profond, m'accueillit avec la plus charmante cordialité et M"^^ de Barros sut ajouter quelques paroles aimables qui me touchèrent vivement.
Je me trouvais, je le vis de suite, dans un centre patriarcal, et les mille attentions délicates dont on m'entoura me firent presque croire que je venais de rencontrer une nouvelle famille.
Je passai une soirée délicieuse. Quelques amis non moins sympathiques avaient été invités, et les heures passèrent trop vite, hélas !
Quand ils liront ces lignes, ils verront que, loin d'eux, dans la vieille Europe, il est un ami qui ne les a pas oubHés et qui voudrait bien avoir des ailes pour revenir de temps en temps s'asseoir à leur foyer hospitalier.