CHAPITRE X
Départ pour Curityba. — Sorocabana. — Boituva. — Morro-Alto. — Les termites. — Le déboisement. — Un jour à Itararé. — Les voitures. — Les hôtels. — La ville d'Itararé et ses curiosités. — Herborisation. — La cuisine brésilienne. — Une promenade dans la nuit. — Ponta Grossa. — Curityba. — La ville. — Excursion à Paranaguâ. — Les travaux d'art de la route. — Les forêts vierges. — Les poulets à 40 francs. — Retour à Sào Paulo. — Nouvel arrêt à Itararé. — Mœurs locales. — Une aventure. — Retour à Rio.
9 AOUT. — N'ayant plus rien qui me retienne à Sào Paulo, je m'enquiers des moyens de continuer ma route. Il est fort difficile de se renseigner. Il n'existe ni horaire, ni indicateur officiels et, dans les hôtels, c'est à peine, quand on parle de Curityba, si l'on connaît l'existence de cette ville.
Après beaucoup de pas et de démarches, je finis par apprendre que la ligne était inaugurée depuis quelques jours seulement, mais qu'il était impossible de se rendre directement à Curityba, le train marchant à très petite vitesse et s'arrêtant à Itararé, vers dix heures du soir, pour ne repartir qu'à trois heures du matin.
Itararé, ajoutait-on, est un abominable trou, assez éloigné de la gare, où l'on est obligé de passer la nuit dans un hôtel borgne, à moins que l'on ne préfère attendre à la belle étoile, la gare, espèce de hangar en bois, ne possédant naturellement aucune salle d'attente.
C'est dans ces conditions de documentation que je montai dans le train partant de la gare de la lyUz à cinq heures quarante-cinq du matin, laissant à l'hôtel ma valise principale et n'emportant avec moi que mon sac en bandoulière et un filet renfermant une chemise et quelques chaussettes. Ces détails sembleront puérils; ils ont une importance énorme Au Brésil, il faut savoir voyager sans impedimenta de route,
sous peine d'être à chaque instant aux prises avec des difficultés de toute sorte.
A peine a-t-on quitté Sào Paulo, que le paysage apparaît dans toute sa magnificence. On traverse un pays vallonné, verdoyant, au milieu d'une végétation exubérante et variable à l'infini.
9 heures. — Sorocaha. — On s'arrête un instant. De hautes cimes de montagnes limitent l'horizon, avec de mystérieuses
ITARARE. — Ravins boisés.
forêts couvrant les pentes d'un épais manteau de verdure sombre. I^e train marche très lentement et, de la portière du wagon, j'assiste au défilé d'une flore prodigieusement variée : tantôt ce sont de grands arbres, chargés d'épiphytes qui ont pris racine dans les moindres anfractuosités du tronc ou des branches principales, tantôt ce sont des clairières couvertes de Composées arborescentes aux corolles blanches, semblables à nos marguerites et tellement abondantes, qu'en portant les yeux jusqu'aux limites extrêmes, le sol apparaît tout blanc, comme s'il était couvert d'un épais manteau de neige.
Plus loin, on traverse des régions rocailleuses, et c'est alors un nouveau régal pour les yeux du naturaliste. I^'eau mis-
selle de tous côtés et entretient l'humidité au sein d'un humus épais où poussent dans un désordre charmant de nombreux Lycopodes, aux longues tiges rigides, qui, comme des cordages, s'enroulent autour des souches des fougères finement dentelées, protégeant de leur ombre des tapis de mousse d'un vert tendre qui masquent entièrement la nudité de la roche. Des papillons aux couleurs chatoyantes voltigent capricieusement, s'arrêtent sur quelque belle fleur d'orchidée, ou se perdent dans les méandres de grands arbres
PIRAHY
En allant à Itararé.
couverts de fleurs bleu clair, analogues à nos Pawlonia, aux premiers jours du printemps.
Midi. — Après un long trajet de six heures, nous atteignons Boituva, où l'on s'arrête une heure pour déjeuner. Au bufïet, c'est-à-dire à la gargotte, on paie très cher et on mange fort mal.
Tous les plats sont servis en même temps et l'on peut ainsi apprécier de suite la succulence du menu, — qui ne varie jamais et dont le riz, sous diverses formes, les haricots rouges et les poulets étiques, sont invariablement les pièces capitales. Te ne parle pas d'une foule d'objets indécis, cancrelats tombés
dans la marmite, par exemple, qui craquent plus ou moins sous les dents et viennent péniblement inquiéter la digestion. Bast! les indigènes du cru n'y regardent pas de si près et si, après avoir croqué un de ces insectes, vous récriminez, ils s'étonnent et ne trouvent à vous répondre gentiment que ces simples mots : « Ce n'est rien, senhor, c'est un cancrelat. » Aussi vaut-il mieux choisir quelques provisions séparées et
déjeuner tranquillement dans son compartiment.
lya gare de Boituva est le point de départ de nombreux embranchements; mais, il n'existe aucune indication sur la direction des lignes et j'étais tranquillement occupé à terminer mon déjeuner, lorsque je constatai que j'étais absolument seul dans le wagon.
Ce fait me parut insolite et j'eus, heureusement, l'idée de descendre pour aller aux renseignements. Je n'eus que le temps de sauter dans un train qui partait. C'était le mien qui continuait sa route dans la direction de Curityba !
Aucun employé ne m'avait indiqué de changement de ligne, On m'avait oublié dans mon coin, où j'aurais pu probablement demeurer jusqu'au lendemain, les mouvements de train étant fort espacés.
Je me promis désormais d'avoir l'œil ouvert et de ne rien laisser au hasard. J'appris par le contrôleur que la ligne était directe jusqu'à Itararé.
ITARARÉ. — Station du chemin de 1er.
2 heures. — Nous atteignons Tatuhy, puis Morro Alto. Je fais la connaissance d'un confrère, le D^" Christovào de
Gama, qui parle français et me donne d'intéressants renseignements sur le pays.
J'avais remarqué depuis longtemps déjà une foule d'éminences dressées comme des bornes au milieu des prairies. Il m'apprit que c'étaient des nids de termites. Il en est qui ont plus d'un mètre de hauteur et on dirait de loin des huttes de bergers. J'eus plus tard l'occasion de les examiner de près. Ils sont d'une telle dureté que c'est à peine si la pioche peut
ITARARÉ. — Hôtel do Commercio.
les entamer et, intérieurement, ils sont perforés d'innombrables galeries communiquant les unes avec les autres. Des territoires entiers sont recouverts de ces nids, qu'on compte par milliers.
Dans ce pays montagneux et tourmenté, d'importants travaux d'art ont dû être exécutés pour donner passage à la voie ferrée; les tunnels se succèdent, se continuant par de profondes tranchées à parois verticales, le long desquelles pendent de jolies lianes chargées de fleurs couleur orange, formant comme des festons tout le long de la voie. Le sol de couleur rouge-brique donne au paysage un aspect tout particulier.
Quand le terrain est détrempé par la pluie, les animaux semblent avoir pataugé dans un bain d'ocre rouge. Rien n'est plus original que l'aspect de certains de ces animaux, qu'on
pourrait qualifier de bicolores; ils ont conservé sur le dos leur couleur blanche naturelle, tandis que le reste du corps est devenu du plus beau rouge.
A mesure qu'on avance, le pays devient de moins en moins boisé. De vastes plaines dénudées apparaissent, s'étendant à perte de vue.
lyC feu a passé par là, détruisant tout. Au loin, d'immenses incendies annoncent que les travaux de défrichement se continuent ardemment. Où s'arrêtera cette fièvre de destruction, qui, si elle n'est pas endiguée, transformera en steppes arides
ITARARÉ.
ces magnifiques pays couverts encore d'immenses forêts, mais oii déjà se montrent des brèches inquiétantes ?
Pour se rendre compte des ravages produits par le déboisement, il n'y a qu'à visiter la Grande Canarie, autrefois couverte de forêts et où l'eau, ruisselant de partout, faisait de ce pays un véritable paradis au point de vue de la fécondité du sol.
Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un rocher aride où la végétation se trouve confinée dans certaines vallées et où les cultures ne peuvent prospérer qu'en irriguant le sol artificiellement, au prix des plus grandes dépenses.
Si on n'y prend garde, le Brésil, si grand qu'il soit, n'échappera pas à la loi commune.
Quand j'aurai dit que les locomotives sont chauffées au
bois, on comprendra encore mieux l'étendue de la menace. Enfin, si l'on considère que certains hauts fourneaux où l'on traite le minerai de fer fonctionnent avec le même genre de combustible, on conviendra que le péril est grand. L'un d'eux n'a cessé de brûler pendant deux ans... sans interruption ! Une forêt a dû disparaître peu à peu dans ses entrailles. Nous reviendrons plus loin sur un sujet aussi important, en racontant nos excursions dans l'État de Minas Geraes.
La route est assez monotone jusqu'à Itararé. Les centres habités sont fort clairsemés. Ce ne sont que des bourgades
ITARARÉ. — lya grande rue.
infimes dont les principales sont : Rondinha, Bacellar, Guahyra, Itanquâ, etc.
Espacés, le long de la voie, quelques misérables ranchos, habités par des bûcherons employés au défrichement, simples hangars en planches avec un fo^^er central pour faire la cuisine.
5 heures. — La ligne est encore peu fréquentée. Les quelques vo3^ageurs montés à Boituva se sont éparpillés aux diverses stations et je continue le voyage, seul, dans le wagon de première classe, abandonné aux hasards de la route.
7 heures. — Lorsque le train s'arrête à Itararé, je suis le seul voj^ageur qui débarque au milieu d'une foule de portefaix empressés qui me regardent comme une bête curieuse et
se disputent avec acharnement, pour faire agréer leurs offres de service.
J'écarte de ma canne les plus entreprenants qui cherchent à s'emparer de mon maigre bagage et, n'ayant aucun renseignement sur le pays, je me résigne à accompagner un gamin qui représente « l'hôtel do Commercio », où, dit-il, je serai très confortablement reçu.
Il fait presque nuit. Je sors de la gare qui n'est qu'un misérable hangar en bois, une sorte de rancho devant lequel
ITARARR.
Un magasin de nouveautés.
stationne un horrible haquet à deux roues, découvert, avec un banc sur le devant et traîné par un âne. Je m'installe de mon mieux, à côté de mon guide et en route... pour gagner Itararé, qui est à cinq ou six cents mètres de la station.
J'ai eu l'occasion, en Sicile, de faire connaissance avec les fameux véhicules appelés « corricolos », et qu'on ne peut mieux comparer, pour la forme, qu'à nos petites voitures à bras. Attelées généralement d'un cheval vigoureux, ces guimbardes que n'arrêtent ni les ornières, ni les pavés, ni les fondrières, marchent au grand galop, menaçant à chaque secousse de projeter sur la route le voyageur qui doit rester vigoureusement cramponné à la balustrade. On en sort moulu, rompu et les reins en capilotade.
Eh bien, ce sont des voitures de luxe en comparaison de celle dans laquelle je viens de monter.
Le chemin à parcourir était tellement horrible et creusé de si profondes ornières, que vingt fois je crus, sous les secousses effroyables des cahots, être lancé par-dessus bord. Le supplice dura dix minutes et j'avais les membres meurtris en maints endroits, lorsque je débarquai devant le fameux hôtel, lequel se composait, comme la gare d'ailleurs d'un simple
ITARARÊ. — Un grand salon de coiffure.
rez-de-chaussée, avec une ouverture centrale servant de porte d'entrée et deux fenêtres latérales.
Une superbe lampe fumeuse, au pétrole, répandait une clarté douteuse, embaumant l'atmosphère.
Je ne fus pas autrement étonné, j'avais été prévenu.
Le gamin qui m'avait amené descendit ma valise et, me faisant signe de le suivre, me conduisit à la chambre qui m'était destinée.
Je ne suis pas difficile en voyage et la simplicité ne me gêne pas... mais je trouvai vraiment que le local manquait de confortable.
Qu'on imagine une sorte d'écurie, de boxe pour les chevaux, en planches mal jointes et séparée d'une chambre voisine analogue par une cloison ne s'élevant pas jusqu'à la hauteur du plafond.
Avec cela, un mobilier luxueux composé d'un lit sommaire, d'une chaise boiteuse et d'une table lamentable servant de toilette avec une cuvette ébréchée.
Je demandai quelque chose de mieux... On parut surpris de ma requête... On m'avait gratifié de la chambre d'honneur !
Faisant contre fortune bon cœur, je fis un bout de toilette
pour réparer le désordre de la route et je me rendis pour dîner dans la salle à manger, c'est-à-dire dans l'unique pièce du milieu.
Je dois dire que je fus reçu poliment, surtout, lorsque ayant remis ma carte, on vit que j'étais médecin et que j'avais une mission officielle.
Je m'enquis des prix, selon mon habitude, lya pension était fixée à huit mille reis, soit environ douze fr., presque le prix des hôtels de premier ordre dans les grandes villes.
N'ayant pas l'embarras du choix et mon séjour ne devant pas se prolonger, je ne discutai pas.
Inutile de dire que le repas était à la hauteur de l'établissement et que je ne fus pas long à l'expédier. Quelle cuisine !
lyC train partait à trois heures et demie du matin et l'on me promit de me réveiller.
Je sortis un instant pour prendre l'air; mais il faisait nuit noire et, comme il n'y avait aucun établissement où l'on pût
Un groupe de papayers.
se distraire, je rentrai rapidement, d'autant plus que la température était assez fraîche.
Quelle différence avec les belles nuits étoilées de Rio !
Quelques habitants d'Itararé, ayant appris l'arrivée d'un médecin français, m'attendaient et me prièrent de leur donner une consultation. Je me prêtai de bonne grâce à leur désir et je dois dire que très loyalement, ils voulurent me payer.
IPANEMA.
En allant à Curitvba.
Quand ils \àrent que je n'acceptais pas d'honoraires, ils me remercièrent vivement et se déclarèrent mes amis.
Il n'est pas jusqu'au patron de l'hôtel qui, atteint d'une violente bronchite, compliquée d'emphysème, me demanda conseil et fit exécuter une ordonnance qui le soulagea rapidement.
On verra plus loin comment il me témoigna sa reconnaissance.
A neuf heures, je quittai mes nouveaux amis et gagnai mes « appartements ».
Tous les services de cet hôtel sont installés sur le même pied de confortable, on va en juger par l'anecdote suivante :
M'étant enquis de certain endroit que je crois inutile de spécifier plus clairement, le gamin qui m'avait amené et qui
était le fils de la maison alluma une chandelle et, me précédant, ouvrit une porte donnant sur une vaste cour située derrière le bâtiment.
Après quelques pas en avant, il s'arrêta et, déposant par terre son lumignon, m'indiqua de son air le plus aimable que « c'était là ». En effet, une foule de cartes de visite dispersées sur le sol indiquaient clairement la trace des nombreux explorateurs qui m'avaient précédé, dans les mêmes intentions.
J'eus un moment d'hilarité. lyC gamin était reparti et je me soumis, comme mes prédécesseurs, à la loi commune,
IPANEMA. — En allant à Curityba.
malgré les cris et les grimaces d'un coati, à demi apprivoisé, que j'avais troublé dans son sommeil et qui, retenu par une chaîne, était sorti de sa niche, menaçant l'intrus qui était venu le déranger.
On jugera, par ce détail, quelque peu puéril, du degré de civilisation de ces bourgades perdues.
10 AOUT. — Le train pour Curit^'-ba devant partir, comme on me l'avait indiqué, à trois heures et demie, je me lève une heure avant, n'ayant aucune envie de prolonger mon séjour dans cette chambre à coucher, où toute 4a huit j'avais eu à lutter contre des régiments-^e puces, qui ne m'avaient pas laissé un instant Se répit.
11 fait nuit noire. On ne semble pas pressé de partir. Enfin,
à trois heures, l'horrible véhicule de la veille stationne devant la porte de l'hôtel et nous nous mettons en route poui la gare, moi et un autre voyageur, accompagnés par le fils du patron de l'hôtel, qui a toutes les peines du monde à garder, sous les rafales du vent, sa lanterne allumée. A chaque tour de roue, je me demande si nous n'allons pas verser et c'est avec des efforts inouïs que le malheureux baudet s'avance à travers les trous et les obstacles de toutes sortes.
J'entends mon compagnon de route parler de Sào Paulo
PIRAHY.
En allant à Ponta Grossa.
et il m'explique qu'il sera heureux de faire route avec moi jusqu'à cette ville.
Je lui fais comprendre que je vais dans le sens opposé et, alors, j'apprends avec une colère que l'on comprendra facilement, que mon train était parti à trois heures et que celui qui nous attendait à trois heures et demie se dirigeait vers Sào Paulo !
Le patron de l'hôtel do Commercio avait profité de mon ignorance de l'horaire du chemin de fer pour me faire manquer le train et me faire payer une journée de plus dans son horrible boîte.
Que faire? il n'y avait qu'à accepter le fait accompli et à regagner Itararé, avec la perspective de passer une journée entière dans un pays absolument dénué d'intérêt.
Inutile d'ajouter que, de retour à l'hôtel, je traitai le propriétaire comme il le méritait, lui reprochant sa conduite et la manière dont il avait su me remercier des soins que je lui avais prodigués. Il fit semblant de s'excuser, prétendant n'avoir pas compris que j'allais à Curityba; mais je lui fis sentir que je n'étais pas dupe de sa mauvaise foi.
J'étais rompu de fatigue; comme il faisait encore nuit, je me recouchai philosophiquement, pour tuer le temps, et réussis à m'endormir, malgré mes ennemis de la veille qui avaient repris l'offensive.
J'avais devant moi une journée entière.
Je résolus d'abord d'explorer la ville... ou plutôt le « trou » qui porte ce nom. A part deux ou trois maisons bâties en pierre et occupées probablement par les autorités locales, tout le reste consiste en masures construites en planches, espèces de ranchos, abritant une population interlope et cosmopolite, où l'élément italien est surtout largement représenté. I^a plupart des ouvriers qui travaillent à la construction de la voie appartiennent à cette nationalité et les habitants mêmes du pays n'ont pour eux qu'une confiance et une estime très relatives. Des rixes et des batailles à coups de couteau éclatent tous les jours et chacun reste sur ses gardes.
Bn un quart d'heure, on a parcouru les cinq ou six rues qui constituent Itararé et qui ne présentent rien d'intéressant. Quelques pauvres boutiques vendant un peu de tout, espèces de maigres bazars, telles sont les curiosités qui s'offrent aux yeux du voyageur.
Je citerai un « grand magasin de nouveautés », où, autant que j'ai pu le voir, les modes de Paris ne sont que faiblement représentées. L'établissement afiiche d'ailleurs une grande simplicité et, sur le pas de la porte, le patron qui, probablement, dédaigne les grandes manières, se mouche tranquillement dans ses doigts en me regardant passer. Heureuses mœurs primitives !
J'ai deux ou trois heures devant moi à dépenser avant le déjeuner et je dirige d'abord mes pas vers la gare, pour refaire le chemin de la veille.
Comme, au retour de Curityba, il me faudra passer encore
— J'il —
une nuit à Itararé, je tiens à pouvoir, au besoin, m'orienter tout seul.
La station actuelle du chemin de fer n'est que provisoire et on est en train de construire, pour la remplacer, un bâtiment en pierre semblable à ceux que l'on rencontre sur la ligne, aux embranchements les plus importants.
On me pardonnera les quelques critiques que je me permets de faire en ce moment, qiand j'aurai ajouté que, sur
Paysage sur la route de Ponta Grossa.
cette ligne qui vient à peine d'être inaugurée, nombre d'améliorations successives ne peuvent manquer de se produire peu à peu.
D'ailleurs, pour qui connaît le caractère brésilien, je ne parierais pas que, d'ici dix ans, une grande ville ne surgisse sur l'emplacement d'Itararé si modeste aujourd'hui.
La construction de la ligne, dans son ensenible, représente un si merveilleux effort, que toutes les h>^othèses me semblent possibles.
La voie qui mène de Rio à Curityba, en passant par Sào Paulo, constitue une énorme artère, qui drainera tout le transit commercial des villes échelonnées sur son parcours et un avenir considérable me semble lui être réservé.
lO
Pour se rendre de la gare à la ville, la route est détestable, surtout autour de la gare même où le terrain a été particulièrement défoncé pour le placement des rails. On arrive ensuite sur les bords d'un torrent qu'on traverse sur un pont et l'on tombe sur une voie en pente très rapide, qui monte directement à la ville et qui n'est pas pavée; cette voie, en temps de pluie, comme je devais le constater au retour, se transforme en un horrible marécage.
Sur les bords du torrent, des blanchisseuses lavent le linge
station de Castro, en allant à Ponta Grossa.
sale et, autour d'elles, sautillent des centaines de petits vautours noirs, demi-apprivoisés, qui remplissent, à Itararé, le rôle très important de nettoyeurs publics. Ce sont eux qui font disparaître les ordures de la ville et, à ce titre, ils sont reconnus comme des fonctionnaires d'un ordre spécial, qu'on respecte en conséquence.
On les voit par bandes de quarante ou cinquante quelquefois, juchés sur le faîte des maisons, où ils se groupent alignés comme des soldats en bataille.
Je descends sur les bords du torrent, où se développe une flore très intéressante de charmantes espèces, dont je fais ample provision pour enrichir mon herbier.
Cependant, l'heure du déjeuner est arrivée et je me raccommode un peu avec la cuisine brésilienne. Et puis, en
voyage, il ne faut pas se montrer difficile. Veut-on connaître la composition d'un menu? Voici ce que le grand hôtel do Commercio offrit à ses hôtes, le lo août 1909 :
Soupe macaroni saupoudrée de piment ;feijoada; riz bouilli; rosbif, véritable pièce de résistance; langue (excellente!) et gâteau de riz au gingembre.
Ce n'est certes pas un menu du Café de Paris, mais il est des jours, quand on est égaré dans la brousse, et qu'on n'a
Pins du Paranâ.
rien à se mettre sous la dent, où l'on ne se montrerait pas aussi dédaigneux.
L'après-midi fut consacrée à explorer les environs de la ville. Il serait difficile de trouver un pays plus dénué d'intérêt. Tout est déboisé. A peine quelques bouquets d'arbres subsistent encore.
C'est à grand'peine que je réussis à tuer le temps, maudissant le destin qui m'avait fait échouer dans un trou pareil.
lya soirée se passa sans incident et je me couchai de bonne heure, très préoccupé de ne pas manquer une seconde fois le train de Curityba.
Je n'avais avec moi qu'une simple valise. On ne peut se faire une idée des embarras de toutes sortes dont elle peut être la cause. C'est encore trop ! Grâce à cet impedimentum.
si minime qu'il soit, on n'est pas libre de ses mouvements et on est forcément tributaire d'un tiers, dont il faut, à tout moment, acheter la complaisance à coups de pourboire.
II AOUT. — Cette fois, je suis debout à deux heures du matin. C'est moi qui réveille le gamin pour porter mon bagage à la gare. Il aurait été capable peut-être de recommencer la farce de la veille et de me faire encore manquer le train.
Malgré ses récriminations, je réussis à le faire lever et, à la lueur d'une lanterne fumeuse, nous prenons le chemin de la gare, glissant à chaque pas, ou mettant le pied dans des trous, au risque de se rompre les os.
L'horizon s'illumine partout de lueurs sinistres. Ce sont les incendies allumés intentionnellement pour les travaux de défrichement.
3 heures. — Xe train est en gare. Les compartiments sont à peine éclairés par quelques mauvaises lampes à pétrole et c'est à peine si l'on peut s'orienter.
On ne prend de voyageurs que jusqu'à Ponta Grossa, où il faudra changer de train pour atteindre Curityba.
Toutes ces lignes de chemins de fer sont encore dans la période embryonnaire. Pour le voyageur libre de son temps,* qui recherche l'inconnu et le pittoresque, et auquel les hasards de route ne déplaisent pas, ce mode de locomotion ne manque pas de présenter un certain charme.
Mais, il faut être seul. Je ne sais vraiment pas comment, dans ces régions, il serait possible à un Parisien de voyager en compagnie féminine ! On viendrait se heurter à des difficultés matérielles d'un ordre particulier, absolument insurmontables.
Nous partons... Il fait presque froid... La buée obscurcit les vitres du wagon. Le train vole au milieu d'une pluie d'étincelles et de flammèches que vomit la machine chauffée au bois. On dirait qu'autour de lui éclate, à jet continu, comme un feu d'artifice, se renouvelant sans cesse, d'innombrables « soleils )).
Le coup d'œil est très curieux... Inutile de dire que tous les terrains qui bordent la voie ont été successivement
plus ou moins grillés par les escarbilles incandescentes. Cinq ou six voyageurs ont pris place dans le train... qui marche seulement depuis quelques jours.
7 heures. — Jaqiiariahyva. — Une buvette primitive prend le titre pompeux de buffet. Cinq minutes d'arrêt; on en profite pour descendre et prendre du café chaud. C'est dans ces conditions qu'on peut vraiment apprécier la valeur de la boisson brésilienne, qui n'a rien de commun avec ce que l'on sert dans les établissements similaires sur nos lignes
orû--
CQRITYBA. — Praça Tiradentes.
françaises. Quand on a absorbé une tasse de l'excellent breuvage, qui ne coûte, si je me rappelle bien, que cent reis, on se trouve retrempé et ragaillardi pour de longues heures.
Le jour est venu et le soleil s'est levé radieux. Nous tr?.versons quelques forêts. On se demande quelle énergie il a fallu développer pour arriver à lancer une voie ferrée à travers le dédale d'une végétation aussi exubérante.
A cette heure matinale, c'est un enchantement. Tout le long de la voie, de grands bambous à feuilles verticillées se courbent en arcades, formant d'admirables berceauxy au-dessous desquels s'épanouissent d'énormes fougères arborescentes dont les frondes allongées et découpées sont encore couvertes de perles de rosée. On les croirait saupoudrées de poudre de diamant.
J'ai noué connaissance avec deux ou trois de mes compagnons de route. Nous avons fait, au dernier arrêt, quelques provisions de bouche et c'est avec un appétit sérieux, sinon avec plaisir, que nous déjeunons en route de « carne secca » et de gâteaux de manioc.
Pauvre menu ! Il faut sérieusement « jouer des mâchoires ». Malheur à ceux qui n'ont pas de bonnes dents... Quand on attaque ce plat national... on s'imagine mâcher du caoutchouc ! Dans ces moments difficiles, que ne donnerait-on pas pour un bon plat de cheval parisien !
A mesure qu'on avance, les forêts disparaissent. D'immenses plaines s'étendent à perte de vue. On les appelle « campinas ». Le paysage devient banal et monotone.
La voie suit pendant un certain temps les bords d'un rio assez large, qui n'est pas navigable à cause des chutes nombreuses qui obstruent son cours.
Je constate en passant des coins ravissants. Une abondante végétation descend jusque dans l'eau et les arbres, s'inclinant et mélangeant leurs branches, couvertes de fleurs jaunes, forment un dôme au-dessus de la rivière.
Il paraît que ces cours d'eau sont très poissonneux et renferment des espèces dont la chair est extrêmement délicate.
Midi. — Ponta Grossa. — Station importante, surtout pour l'avenir, où l'on change de train, heureusement pour la dernière fois, jusqu'à Curityba.
Désormais, ce ne sont plus que des plaines. Le pays est absolument dénudé. <.
On brûle partout et une odeur de fumée flotte dans l'atmosphère.
Quand on considère les belles forêts qui restent, si grandioses et si pittoresques dans leur sauvagerie primitive, on ne peut se défendre d'un serrement de cœur en songeant qu'elles sont destinées à disparaître à bref délai !
Je regarde en passant ces arbres énormes, dont les branches sont couvertes de lichens, semblables à des barbes flottantes ; on croirait voir des vieillards accablés par les ans et dont les jours sont fatalement comptés.
7 heures. — Voici seize heures que nous roulons sans arrêt.
Le train s'arrête enfin. Les bagages sont couverts d'une épaisse couche de poussière rougeâtre et les vêtements ont perdu leur couleur naturelle.
Nous sommes arrivés à Curityba.
Un jeune instituteur, avec lequel j'ai fait route et qui parle français, m'a indiqué le « Grande Hôtel », où je fais transporter ma valise. Je constate tout d'abord que la population locale ne possède pas l'exubérance de certains autres centres.
Maisons à Curityba.
Ici, les gens sont calmes et proposent leurs services avec certaines réserves de politesse.
Je dépose ma carte en arrivant et quand je descends pour dîner, je trouve une petite table qui m'était réservée. Mon nom avait été publié quelques jours avant dans les journaux locaux et l'on savait que j'étais chargé d'une mission officielle. Il n'en fallait pas plus pour me concilier toutes les sympathies.
L'établissement est très bien tenu et la cuisine excellente, ce qui ne laisse pas que d'être assez agréable quand, pendant deux jours, on a soupe de croûtes de pain ou de biftecks en caoutchouc, comme à Itararé.
Les pensionnaires de l'hôtel sont des habitants de la ville ou quelques négociants de passage. Inutile de dire que les Français y sont rares, sinon inconnus, de même que dans la
plupart des autres villes qu'il m'a été donné de visiter. On rencontre souvent des Allemands ou des Anglais en mission comme nos commis voyageurs, mais peu ou point de compatriotes. Pourtant, je suis convaincu que, pour des voyageurs actifs et entreprenants, il y aurait de belles affaires à mettre sur chantier !
Je fais la connaissance, à table, d'un charmant confrère, le Dï" de Mello, qui parle français. Comme toujours et comme tous les Brésiliens, il se fait un plaisir de me donner tous les renseignements qui peuvent m'intéresser.
Sào Paulo, le soir, semble une ville endormie, où il n'existe aucune distraction.
Curityba paraît plus animé. Après le dîner, je sors pour prendre l'air et errer un peu à l'aventure.
Une belle rue, bien éclairée, se présente à mes yeux et je ne tarde pas à entendre résonner le bruit d'un orchestre.
Je continue ma route et découvre un café où une troupe allemande donne chaque soir des auditions très suivies.
lya musique est excellente, la bière très fraîche, les habitants très hospitaliers, que peut-on demander de plus? Il n'en faut pas davantage pour passer une très agréable soirée.
CURITYBA.
La cathédrale.
12 AOUT. — Je pars le matin en excursion. On m'a donné à Paris l'adresse d'un ingénieur faisant le commerce des minéraux et la perspective de faire quelque belle trouvaille n'a pas peu contribué à diriger mes pas jusqu'ici.
Je commence donc par cette première visite. C'est avec peine que j'apprends que mon ingénieur ne possède aucun
échantillon de minéralogie et qu'il n'a écrit à Paris que pour se proposer vaguement comme intermédiaire !
J'avais fait inutilement deux cents lieues pour aller et j'allais en faire autant pour revenir à Rio.
Assez mal impressionné par cette mésaventure, j'acceptai cependant le fait accompli et me mis en devoir de parcourir la ville.
Le temps brumeux, presque froid, fut-il pour quelque chose dans mes impressions? mais je fus vite désillusionné.
Curityba est une ville banale et triste, où il n'y a absolument rien d'intéressant à visiter.
WÊt-
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Pa ...:.-.
Un chariot, à Curityba.
Ne sachant comment abréger le temps, je pris quelques photographies, je montai dans tous les tramways, et, en une heure, j'avais tout vu!
Peu enthousiasmé, je revins déjeuner à l'hôtel et fis durer le repas le plus longtemps possible; puis, pour achever la journée, il me vint une idée lumineuse : je fis la sieste, ce qui ne m' arrive jamais, et je pus gagner ainsi quelques heures.
Il pleuvait, d'ailleurs, et l'aspect de cette ville morne était capable de donner le spleen.
Puissé-je m'être trompé dans le tableau assez sombre, je l'avoue, que je viens de tracer de Curityba.
Je résolus de partir le lendemain même pour aller faire une excursion à Paranaguâ.
13 AOUT. — Excursion à Paranaguâ. — Je devais prendre le train partant à six heures du matin. On juge de mon désappointement lorsque, debout à cinq heures, j'entendis la pluie fouetter les vitres.
Décidément, c'était la continuation de la déveine. Que faire? Rester une journée encore à Curityba me parut audessus de mes forces et, bravant les éléments, je me mis en route pour gagner la station.
Quel déluge! Quand j'arrivai à la gare, j'étais trempé
jusqu'aux os et il faisait presque froid.
Je montai cependant dans le train dont le confortable laisse beaucoup à désirer.
9 heures. — J'ai eu raison de compter sur mon étoile. I^a pluie a cessé et un chaud rayon de soleil perce la nue. Désormais, il CURITYBA. — Un camion. fera beau toutc la
journée.
Nous traversons un pays magnifique, au milieu d'un paysage de toute beauté. Nous entrons dans la forêt vierge que nous ne quitterons plus jusqu'à Paranaguâ.
On m'avait fait un éloge enthousiaste de cette excursion ; on était certainement resté encore bien au-dessous de la vérité.
J'ai parlé plus haut du chemin de fer de Sào Paulo à Santos et je crois avoir épuisé dans mes descriptions tous les termes que comporte l'admiration qui vous étreint tout le long du trajet. Ce que l'œil contemple est merveilleux et il semble qu'on marche dans un rêve.
Ici, c'est bien autre chose! Qu'on se représente la Suisse, avec ses montagnes à pic, ses précipices, ses gorges sauvages,