‹ A travers le Brésil au pays de l'or et de diamantsChapitre 24 sur 50 · SA · texte numérisé non relu

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ses cascades tombant en nappes et se perdant dans des profondeurs insondables, qu'on y ajoute le prestige d'une végétation tropicale, c'est à peine si l'on pourra donner une faible idée de la magnificence du paysage, qui change d'ailleurs à chaque tournant de montagne, toujours aussi grandiose, toujours aussi sauvage,.., effrayant quelquefois quand l'œil se risque à plonger jusqu'au fond des gouffres que l'on côtoie et du fond desquels s'élèvent des bruits de cataractes ou de rochers qui s'éboulent dans un épouvantable fracas !

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PARAXAGi:A. — I,e chemin de fer dans la montagne.

Il faut avoir parcouru cette route fantastique pour se faire une idée de ce que l'énergie humaine peut enfanter de chefsd'œuvre, lya nature semblait avoir dit à l'homme : tu n'iras pas plus loin. Plus puissant qu'elle et dédaignant les obstacles presque insurmontables qu'elle jetait sur sa route, il a passé quand même !

Depuis Curityba jusqu'à Paranaguâ, la ligne n'est qu'une longue succession de travaux d'art, dont quelques-uns dépassent en audace tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour.

En un certain endroit, la ligne aboutit à une vallée tellement profonde et dominée par des falaises tellement à pic qu'il semblait impossible d'aller plus loin.

Qu'a-t-on fait? Pendant des mois, peut-être des années, une armée de travailleurs suspendus par des cordes le long de la paroi, armés du pic, et à coups de dynamite, a creusé dans la roche, sur je ne sais combien de kilomètres d'étendue, des trous profonds, dans lesquels ont été scellées d'énormes travées de fer, formant dans leur enfilade comme une sorte de gril, et c'est sur ces supports fragiles que, jetant des

PARANAGUA. — Un coin de forêt vierge.

rails à perte de vue, on a eu l'audace de lancer une première locomotive.

On frémit quand on franchit ce passage efïro3'able en songeant que l'on est suspendu sur un gouffre de 5 ou 600 mètres de profondeur.

Qu'on juge du reste, d'après cette description !

10 heures. — Nous atteignons la partie la plus élevée de la ligne. Inutile de chercher le nom des gares... elles sont vierges de toute indication !

Je n'entends pas faire la moindre critique malveillante. I^' exploitation est à peine ouverte... On comprend donc que le confortable ait été quelque peu négligé. Je suis sûr de ne pas reconnaître la ligne si je retourne l'année prochaine au Brésil !

La voie serpente sur le flanc de la montagne en lacets vertigineux.

La forêt... toujours la forêt, avec sa merveilleuse végétation. L'œil plonge avidement au fond des fourrés, où s'épanouissent d'admirables fougères, dont les frondes, divergeant en tous sens, forment d'immenses corbeilles verdoyantes. Des arbres chargés de fleurs bleues ou jaunes s'inclinent à la

PARANAGUA. — Un coin de forêt vierge.

rencontre les uns des autres, mélangeant leurs ramures; des lianes, cordages capricieux, semblent relier, comme en un bouquet, toutes ces fleurs merveilleuses.

Puis, ce sont des arceaux capricieux formés des tiges grêles des bambous entrelacés; des arbres énormes, chargés jusqu'à leur sommet de milliers d'épiphytes qui ont élu domicile dans les moindres anfractuosités et dont les fleurs multicolores varient à l'infini, groupées dans un désordre sauvage qui les rend plus belles encore, et d'autres... plus vieux..., dont les branches décharnées sont couvertes de longs filaments de lichens flottants, et dont les dernières gouttes de sève servent à nourrir les parasites qui n'ont pu trouver place ailleurs.

Dans cette nature vierge, b. vie se confond avec la mort...

sans transition, sans arrêt, par une fatale course, et l'arbre qui naît... qui plus tard donne des fleurs... devra, pour se faire une place au soleil, marier ses rameaux chargés de sève et de vie, aux branches vermoulues et rongées par les vers des ancêtres qui l'auront précédé...

C'est surtout le long des fleuves que la végétation acquiert toute son intensité. Les arbres venant jusque dans l'eau,

projettent autour d'eux des branches énormes qui, en se rejoignant à celles de l'autre rive, forment une épaisse voûte sous laquelle s'épanouissent, dans une éternelle fraîcheur, d'admirables fleurs de nymphéas, aux corolles flottantes sur lesquelles les papillons voltigent capricieusement, gourmands de pollen, ivres de parfum.

Certains de ces cours d'eau roulent des diamants. Ces gemmes précieuses viennent généralement se déposer dans des poches où on les rencontre plus ou moins empâtées dans une gangue ou conglomérat formé de cailloux agglutinés.

Je fais route avec un ingénieur très au courant de tous les travaux qui ont été exécutés dans cette région si tourmentée et il me raconte une foule d'anecdotes que, malheureusement, faute de place, je ne puis relater ici.

L'une d'elles, assez originale, mérite de faire exception. Nous passions devant une ferme où de maigres volailles cher-

PARANAGUÂ. — Dans la montagne.

chaient une hypothétique nourriture sur le sol aride. Comme je faisais quelques réflexions à ce sujet, il me fit observer que je ne pourrais me procurer le moindre de ces volatiles tel quel à moins de quarante francs, mais, que si je consentais à l'acheter vidé, je pourrais les avoir tous à dix sous pièce.

Il me donna l'explication de l'énigme. Dans ce pays diamantifère, il n'est pas rare que les volatiles rencontrent de petits diamants, qu'ils avalent, et c'est pour cela que les vendeurs se réservent d'explorer les entrailles. On cite, paraît-il, d'assez curieuses découvertes ayant cette origine.

PARANAGUÂ. — La gare.

Je ne parlerai pas de Paranagua, où le train me déposa à midi. Je ne pourrais que vanter la beauté des sites.

Tout l'attrait de cette excursion réside dans le trajet en chemin de fer.

Aussi se contente-t-on, à moins d'affaires particulières, de déjeuner à la hâte dans un hôtel très confortable d'ailleurs, surtout très hospitalier et de reprendre immédiatement le train de deux heures, grâce auquel on est de retour à Curitybâ à sept heures.

14 AOUT. — C'est avec un certain plaisir que je vais quitter Curityba. Il pleut, il fait froid, je me suis enrhumé' Décidément, cette partie du Brésil manque de charme et j'aspire à remonter vers les régions ensoleillées.

6 heures du matin. — C'est sous une pluie battante que je quitte l'hôtel pour gagner la gare.

Des « fazendeiros » attendent le train, chaussés de grandes bottes et protégés par une sorte de châle frangé, espèce de vêtement en forme de chemise, ouvert de chaque côté, avec, en haut, un orifice pour passer la tête.

Ce sont généralement de solides gaillards et d'une belle prestance.

Ce voyage de retour me semble interminable. Aucune distraction sur la route, sinon de descendre aux stations pour

PARANAGUA. — Rua Pavsandâ.

assister au ravitaillement de la locomotive, qui fait du bois !

Nous repassons par Ponta Grossa et enfin, à dix heures du soir, après seize heures de secouage, le train s'arrête à Itararé, où l'on doit coucher, comme à l'aller, pour repartir à trois heures et demie du matin.

Il fait un temps épouvantable. I^a pluie tombe en cataractes. Je ne trouve à la gare aucun garçon d'hôtel pour me guider et la nuit est tellement noire que l'on ne voit même pas à S3S pieds.

Connaissant le chemin à suivre ou plutôt, comme on va le voir, croyant le connaître, je me décide à me rendre tout seul à l'hôtel do Commercio pour 3^ passer la nuit.

Il s'agit de gagner le pont qui traverse le torrent. Une fois là, je suis sauvé !

J'avais compté sans la pluie qui, tombée sans interruption depuis le matin, avait transformé le sol en un bourbier sans nom. Le terrain est devenu tellement glissant qu'on piétine comme sur un glacier et que vingt fois, malgré mon bâton, je manque de tomber à la renverse.

Puis ce sont des trous remplis d'eau, des pierres contre lesquelles on bute, des fragments de rails qui barrent le chemin...

J'hésite presque à aller plus loin. Aucune lumière pour

PARANAGUÂ. — Station de ReStii...

me guider et, à gauche, les bords du torrent à pic. La situation devient critique...

Enfin, après une demi-heure de tâtonnements pour faire deux cents mètres, je sentis sous mes pieds les planches du pont...

L'obscurité était complète, aussi compacte que dans une cave. La route s'étendait devant moi, montant en pente... Je crus apercevoir une faible lumière éloignée et je continuai, faisant des prodiges d'équilibre pour ne pas tomber.

Ayant marché un quart d'heure encore et à tâtons, pour ainsi dire, j'entendis des bruits de voix et je vis enfin, sur ma droite, une rue qui me sembla être celle oti se trouvait mon hôtel.

Une maison légèrement éclairée apparaissait, en effet, à quelques pas. J'étais arrivé!

J'en avais à peine franchi le seuil que je reconnus mon erreur. J'étais tombé dans un bouge, où, groupés autour d'une table dont la nappe était maculée de vin, une vingtaine d'Italiens, terrassiers occupés aux travaux du chemin de fer, étaient en train de se griser en compagnie de femmes que je ne fis qu'entrevoir.

Un bolide tombant dans cette bande n'aurait pas causé plus d'étonnement que mon entrée intempestive. A onze heures du soir, un étranger arrivant dans semblable trou, ne s'était jamais vu à Itararé, de mémoire d'homme. Quel était le personnage qui ne craignait pas de s'aventurer tout seul dans ce coin perdu?

Un silence absolu avait succédé aux chants et aux cris des ivrognes... Chacun me regardait curieusement. Que faire?... J étais évidemment égaré... Mais, au dehors, la pluie redoublait... je ne pouvais repartir dans la nuit noire et, après tout, comme c'était un hôtel et que je n'avais pas l'embarras du choix, je me décidai à faire contre fortune bon cœuf.

Traversant la salle, je me dirigeai au fond où j'apercevais une sorte de comptoir occupé par le propriétaire de la maison et rétonnement sembla augmenter quand on m'entendit demander une chambre avec un lit.

Se levant aussitôt, le patron me fit bon accueil et, m' engageant à le suivre, me conduisit un peu plus loin, vers une porte ouvrant sur une pièce où se dressaient deux lits.

Pour le coup, ma philosophie s'évanouit. Il y a des limites, on en conviendra, par le récit qui va suivre.

lyC lit de gauche m' apparut occupé par un couple, qui ne semblait pas se disputer... On me saura gré de glisser rapidement. . . Celui de droite, par un Italien, gris comme un Polonais et qui était tombé en travers.

« Bh î Beppo, dit le patron, debout ! »

ly'ivrogne s'était levé et l'hôtelier, me montrant gracieusement la place encore libre, car le lit était pour deux personnes, fit mine de s'éloigner.

lycs conversations avaient repris de plus belle dans la

grande salle. J'ignore quel en était le sujet, mais je crois bien qu'il devait s'agir de moi.

Bien qu'armé, je n'avais rien de bon à espérer en prolongeant mon séjour dans ce milieu interlope, et je résolus d'en sortir.

Frappant sur l'épaule du patron et le regardant bien en face, je lui dis ces simples mots : « Conduis-moi à l'Hôtel do Commercio ! » Il faut croire que je prononçai ces paroles avec une véritable autorité, car, ayant hésité un instant, il prit son chapeau et se dirigea vers la sortie.

Je respirai dehors plus librement... et, suivant mon guide, j'aperçus enfin l'Hôtel désiré qui était à cinq minutes plus loin, mais dans une autre rue.

Ce fut avec un réel plaisir que je lui glissai un bon pourboire pour son déplacement.

Je racontai mon histoire et l'on ne se gêna pas pour me faire comprendre que j'avais eu de la chance de sortir indemne du guêpier où j'étais tombé.

Il est probable que, lorsque le patron revint, ses hôtes durent lui reprocher la maladresse qu'il avait montrée en laissant partir ainsi, une proie qui leur semblait pour ainsi ^re tombée du ciel. Ma vie n'eût pas été en danger, je le crois, mais il est plus que probable, comme on me le dit après, qu'on m'eût fait jouer ou même fait dévaliser sans cérémonie, par les dames aimables que j'avais entrevues et qu'on eût chargées de ce soin.

Tout étant relatif en ce monde, je trouvai ce soir-là l'hôtel do Commercio un séjour ravissant, heureux après tout de mon aventure, qui venait jeter une note pittoresque à travers mon voyage.

15 AOUT. — Lever à 3 heures du matin. — Il s'agit de ne pas manquer le train de Sâo Paulo et, comme à l'aller, d'être encore obligé de rester une journée en panne.

lya pluie n'a pas cessé. Je réveille le fils du patron, exigeant cette fois qu'il me conduise avec une lanterne.

Il fait tellement noir que c'est à peine s'il peut trouver là route. Tout seul, jamais je n'aurais pu atteindre la gare. On

ne peut se rendre compte de la difficulté qu'on éprouve à marcher droit devant soi, sans dévier à droite ou à gauche. Même guidés par la lanterne, nous faillîmes tomber dans un des fossés latéraux.

Obligés de repasser devant le bouge où j'étais entré, j'entendis les mêmes voix et les mêmes chants qu'à l'arrivée. I^'orgie continuait et battait son plein.

Nous croisons un homme qui en sort et qui emmène avec lui une des reines de l'endroit. Singulière vision dans la nuit noire, que ce couple qui barbote dans une boue gluante et cette silhouette de femme, portant un immense chapeau à plumes, et qui pousse de petits cris effarés, semblant peu empressée à suivre son cavalier.

Pour comble de malheur, à moitié chemin, le vent éteint la lanterne. Je réussis à grand'peine à la rallumer et, après des efforts inouïs pour ne pas glisser sur cette route détrempée et en pente rapide, nous atteignîmes enfin la gare, éclairée par une ou deux mauvaises lampes à pétrole.

Le service du chemin de fer laisse encore beaucoup à désirer. Pas de guichet pour la distribution des billets. Une simple balustrade sépare le public du bureau du chef de gar%r On demande son ticket que l'on vous remet de la main à la main et l'obscurité est telle que l'on éprouve les plus grandes difficultés à tirer de son portefeuille les billets nécessaires au payement. On est bousculé par les autres voyageurs et il est impossible de vérifier T exactitude de la somme rendue.

J'en fis l'expérience. Arrivé dans le wagon, je m'aperçus qu'on m'avait retenu lo.ooo reis en trop. Je rejoignis le distributeur qui, son service fini, s'en allait déjà avec la caisse; sur mes observations, assez peu courtoises, je l'avoue... il ne fit aucune objection et me restitua immédiatement la somme réclamée. Je n'insiste pas... mais, je me promis à l'avenir d'être plus méfiant.

4 heures. — Enfin, le train se met en marche et c'est avec joie que je vais quitter cette zone brésilienne dont je ne conserverai qu'un assez mauvais souvenir.

— -itu —

Il fait froid et l'air est saturé d'humidité.

Le compartiment de première classe que j'occupe est envahi par une population d'une propreté douteuse. Pour comble de malheur, une demi -douzaine d'enfants en bas âge circulent partout, les mains barbouillées de graisse, montent sur les banquettes et ne cessent de piailler.

Il rappelle les wagons de troisième classe des réseaux italiens, dans lesquels aucun voyageur convenable ne saurait pénétrer, sous peine d'en sortir couvert de vermine.

Il pleut toujours et on comprendra avec quel plaisir, quand le train s'arrêta le soir, à dix heures, à Sào Paulo, je pus enfin regagner mon hôtel, à moitié transi et d'assez maussade humeur.

Finalement, j'avais poussé dans le Sud une randonnée de 400 lieues dans l'espoir de rapporter une belle récolte minéralogique et je rentrais bredouille.

Mais l'excursion du Paranaguâ est tellement prestigieuse, qu'à elle seule elle fait oublier tous les avatars de la route.

D'ailleurs, toutes mes critiques n'auront plus de raison d'être dans quelques mois, probablement; l'exploitation est encore dans sa période embryonnaire et mes successeurs riront bien- alors de toutes les mésaventures rencontrées sur ma route.

Je demeurai encore quelques jours à Sào Paulo; mais, le mauvais temps persistant, je regagnai Rio, heureux de retrouver le soleil, la mer bleue, les quelques amis que j'avais laissés et surtout la bonne hospitalité de l'Hôtel Bellevue, où l'excellent M. Bozier m'attendait depuis plusieurs jours.

lyCS environs de Rio, outre qu'ils sont très pittoresques, sont excessivement intéressants à parcourir au point de vue de l'histoire naturelle et principalement de la botanique.

IvC chemin de fer central, avec ses lignes suburbaines, donne toutes facilités pour exécuter de nombreuses excursions.

La flore se montre d'une richesse incomparable et, en quelques jours, il m'a été possible de récolter plusieurs centaines de plantes intéressantes, appartenant aux familles les

plus variées. Je n'entrerai pas ici dans des descriptions qui seraient fastidieuses pour le lecteur et qui m'entraîneraient bien au delà des limites que je me suis tracées.

Je consacrai les quelques jours qui me restaient à passer à Rio, à me documenter le plus possible sur l'État de Minas que j'allais parcourir et dont je vais tâcher de faire ressortir toute l'importance dans un des chapitres suivants.

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