‹ A travers le Brésil au pays de l'or et de diamantsChapitre 38 sur 50 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Départ de Rio. — Le chemin de fer du Grand Central. — Les bagagas. — Bélem. — Juiz de Fora. — Quéluz. — Sao Juliâo. — Ouro-Preto^ — L'hôtel Martinelli. — Bello-Horizonte . — Curvello. — Comment on s'égare dans la montagne. — Chasse à la panthère. — Excursion vers Diamantina.

En Europe, lorsque nous voulons nous déplacer, rien n'est plus simple. Nous consultons V Indicateur des chemins de fer et, en quelques minutes, nous pouvons tracer notre itinéraire.

Au Brésil, rien de semblable. On ne trouve aucun guide imprimé (i) pour se renseigner et on en est réduit à se rendre à la gare, la veille du départ, pour connaître l'horaire des trains — ou plutôt « du train » — car il n'y en a généralement qu'un par jour, au moins sur les grandes lignes de pénétration.

Encore faut-il s'estimer heureux quand on y rencontre un employé qu'on puisse interroger, les bureaux étant généralement inoccupés la majeure partie de la journée.

27 AOUT. — 6 heures du matin. — L'excellent M. Bozier, le directeur de l'hôtel Bellevue, m'accompagne à la gare, et ne me quitte qu'après m' avoir installé confortablement dans le train.

Je n'emporte qu'une valise et c'est déjà beaucoup! La question des bagages quand on voyage sur les réseaux brésiliens, est, nous l'avons déjà dit, de première importance. Si l'on s'en sépare, il faut payer une somme assez considérable et il arrive quelquefois qu'ils s'égarent en route.

(i) Il paraît que cette lacune est comblée depuis peu et qu'il existe maintenant un livret que l'on peut acheter.

Il est d'usage courant de les conserver avec soi, ce qui fait que, dans les compartiments, il y a plus de malles et de valises que de voyageurs.

A part ce désagrément, les wagons sont assez confortables. Un chemin central les partage dans toute la longueur et latéralement sont alignés les banquettes ou les fauteuils.

Il n'existe que deux sortes de compartiments, premières et secondes. Ces dernières sont réservées à la basse classe; malgré tout, les premières, encore très mélangées, ne sont guère plus agréables à fréquenter que les troisièmes de nos chemins de fer français.

Il est certain que, dans un temps très proche, cet état de choses sera modifié.

Quant au personnel, on peut le citer comme modèle au point de vue de la complaisance et de la politesse !

Nous partons. Il fait encore nuit et, à cette heure matinale, on supporte volontiers une couverture.

Au loin, la ville de Rio, avec ses lumières, commence à disparaître peu à peu.

Nous franchissons une zone occupée par des jardins maraîchers où l'on cultive en grand à peu près tous nos légumes européens.

Peu à peu le paysage prend plus d'étendue. Nous traversons un pays accidenté, au milieu de montagnes boisées, recouvertes d'une végétation exubérante. Partout, dans les ravins, de magnifiques touffes de fougères arborescentes, dont les frondes sont encore couvertes des gouttelettes brillantes de la rosée matinale.

Nous montons, nous montons toujours. I^a voie forme d'innombrables lacets.

9 heures. — Bih.EM. — 6i kilomètres.

Il s'agit de traverser la Serra do Mar dont les contreforts se dressent devant nous comme une barrière infranchissable.

Le train s'engage sur des pentes inclinées, décrivant des courbes hardies. D'admirables travaux d'art surgissent à chaque pas. Il a fallu des prodiges d'énergie pour construire

cette partie de la ligne et l'amener au sommet de la Serra, à 427 mètres au-dessus de Bélem, en traversant des forêts vierges, en franchissant des vallées profondes et au milieu de précipices abrupts.

Il est dix heures, le train s'arrête à Barra do Pirahy (108 kil.) . On descend quelques minutes, le temps de prendre une excellente tasse de café.

Ici la ligne se divise en deux grands tronçons, l'un qui va à l'Ouest vers vSâo Paulo et l'autre à l'Est, en descendant le Parahyba.

Tous les coteaux sont couverts de plantations de caféiers.

JUIZ DE FORA. — Vue prise de la gare.

Nous continuons notre route au milieu d'un pays accidenté, vallonné, dont le paysage change à chaque tournant de colline. On regrette de ne pouvoir s'arrêter quelques instants pour contempler d'admirables petits coins qui disparaissent aussi vite qu'ils sont apparus.

Un peu après Vassouras, j'ai noté une vallée profonde, avec d'énormes falaises taillées à pic, couvertes de fougères et de vieux arbres chargés de longues barbes blanches, au fond de laquelle s'écoule un torrent limpide, provenant d'une superbe cascade qui tombe de 25 ou 30 mètres, éclaboussant les rochers de ses perles cristallines. On ne saurait se faire une idée de la magnificence de cette végétation tropicale et de la beauté de ces sites sauvages !

A 197 kilomètres de Rio, nous franchissons le Rio Parahybana, rivière torrentueuse qui n'est guère navigable.

Le long du bord, la végétation s'avance jusque dans l'eau. De magnifiques touffes de bambous s'élèvent à de grandes hauteurs, se reflétant dans les ondes limpides comme du <:ristal, et des arbres aux feuilles à deux tons, vert foncé dessus, argenté dessous, donnent au paysage un aspect tout particulier.

JUIZ DE FORA.

Midi. Juiz de Fora. — 275 kilomètres de Rio, 676 mètres d'altitude.

lyC train s'arrête. Nous sommes à l'entrée de la Manti- •queira.

Nous avons parlé tout à l'heure des magnifiques travaux d'art accomplis pour la traversée de la Serra do Mar ; mais d'autres difficultés bien plus considérables se présentaient ^our triompher de la Serra de la Mantiqueira, dont l'altitude est de 1.117 mètres!

Bn effet, aussitôt après Juiz de Fora, les montagnes se -dressent menaçantes, avec d'effroyables escarpements limités -par de formidables falaises à pic.

Pour atteindre la station de la Mantiqueira qui est au pied

de la Serra, à l'altitude de 878 mètres, il a fallu établir une série de lacets contournés et d'une extrême complication.

C'est à partir de ce point que commence la montée. Elle est franchie par quatre tunnels : de 193 mètres au kilomètre 342,470; de 107 mètres au kilomètre 343,045; de 142 mètres au kilomètre 345,627 et de 139 mètres au kilomètre 347,217. On atteint le point culminant de la voie au kilomètre 350,964, à l'altitude de 1,117 mètres.

La différence de niveau, qui est de 238 mètres depuis le pied de la Serra, est vaincue sur une longueur de 13 km. 684, et l'on atteint la station de Joào Ayres, dans le col de ce nom, au kilomètre 351,500 (i).

De l'aveu de tous, les travaux exécutés sont admirables. Il a fallu des terrassements formidables et des ouvrages d'art que les constructeurs les plus renommés envieraient justement.

Il faut avoir parcouru ce trajet fantastique pour se rendre compte de la science et de l'audace des ingénieurs qui ont osé concevoir pareille entreprise.

En certains endroits, sur des remblais qui, pour être exécutés, ont dû exiger le déploiement de toutes les forces humaines, le train glisse le long de précipices dont on ne peut sonder la profondeur sans éprouver une sorte de vertige.

Quant au panorama qui se développe aux yeux du voyageur, il faut renoncer à le décrire. C'est admirablement beau... c'est tout ce que l'on peut en dire !

L'aspect général peut être comparé à certains « barrancos » des Canaries, à celui de Badajoz, entre autres; mais dans des proportions dix fois plus considérables et plus grandioses, par suite de cette luxuriante végétation tropicale qui lui donne un cachet m^^stérieux, et procure au voyageur l'impression d'un monde insoupçonné !

Je note précieusement mes impressions de route, pour m'arrêter au retour dans ces régions qui doivent réserver au naturaliste tant de rêves et tant de joies !

{i) Le Brésil, Alfred Marc.

4 heures. — Nous atteignons la station de Sitio, après avoir traversé neuf fois, dans les divers lacets de la voie, le Rio Bandeirinha.

Rien n'est pittoresque comme le bord de ces cours d'eau aux eaux d'une limpidité parfaite, ombragés par une végétation d'une magnificence inouïe. Tantôt ce sont des fougères arborescentes qui projettent leurs frondes épaisses comme autant de voûtes de verdure, tantôt ce sont des arbres qui s'inclinent et dont l'image se reflète dans le cristal des eaux. Puis, le cours devient tumultueux. Des rochers semblent vouloir lui barrer la route, tandis que plus loin des cascades, tombant doucement dans des vasques tapissées de mousses vertes, chantent mélancoliquement leur chanson cristalline.

Il paraît que ce cours d'eau est très poissonneux et roule de l'or, comme la plupart de ceux que nous allons désormais rencontrer.

Après Sitio, on traverse momentanément un pa3's moins montagneux. De belles plaines s'étendent, parsemées de" fermes, où l'on cultive le blé et où même on cherche à acclimater la vigne. ly' élevage des bestiaux tient également une place importante.

Ces terrains sont arrosés par les rivières de tête du Rio das Mortes, qui, plus loin, va par S. Joào d'El Rey, se joindre au Pirapetinga, pour se réunir au Rio Grande.

ly'altitude qui, à Sitio, était descendue à 1,039, ^^t remontée à 1.135 pour atteindre, à Carandahy, 41 kilomètres plus loin, la cote de 1.065 mètres.

Au kilomètre 421,250, la voie traverse le rio Carandahy, qui, lui aussi, va au Rio das Mortes; là, il a fallu chercher à franchir le contrefort occidental de la Mantiqueira, qu'on nomme la Serra das Taipas.

Déjà, après 3 kilomètres, la ligne pénètre dans la vallée du Piranga, affluent du Rio Doce, dans un endroit dont les grandes formations calcaires sont des plus notables.

Enfin, au kilomètre 427,750, on franchit la gorge du Alto das Taipas, et l'on rentre dans la vallée du Carandah3% pour traverser, 5 kilomètres plus loin, le col ou Garganta das Paineiras, qui donne accès dans la vallée du Paraopeba.

Les lignes de contour des deux bassins (i), si distinctes du Rio Doce et du Rio das Velhas, se juxtaposent ici d'une façon saisissante, se pénètrent réciproquement par des courbes capricieuses, que les accidents du terrain laissent mal apercevoir de la ligne, mais qui se détachent avec un puissant relief, si Ton gravit un des sommets voisins.

6 heures. — I^e train s'arrête à la station de Lafayette, près de Queluz, 462 kilomètres de Rio.

QUElyUZ

Au sortir de Queluz, la ligne traverse deux fois le Rio Baneiras, une fois le Ventura I/Uiz et trois fois le Soledade, tous tributaires du Rio Maranhào, puis au kilomètre 497, elle passe de la vallée du Paraopeba dans celle du Rio das Velhas, mais elle a dû, pour cela, remonter à la cote de 1.132 mètres.

Durant ce trajet, elle a parcouru ou longé une haute plaine célèbre sous le nom de Campos Geraes. lyC terrain, pittoresquement ondulé, s'élève graduellement jusqu'à la hauteur appelée Bandeirinha de Cima, à 15 kilomètres de Queluz. De là, on aperçoit la Serra de Itatiaia, celle de Ouro Branco, qui se prolonge jusqu'au mont Deus-te- Livre, le tunnel d'Ouro Branco, S. Juliâo, la Serra de Pires, le pic d'Itabira, la Serra da Boa-

(i) Alfred Marc, Le Brésil.

Morte et celle de Moeda et l'on a devant soi aussitôt le Alto dus Tarpas, le point culminant de la région.

La voie s'est un peu infléchie vers l'Ouest pour passer près de Congonhas do Campo, au milieu de campos fort agréables, au pied en quelque sorte de la Serra de Pires, qui sépare les vallées du Paraopeba et du Rio Itabira et dont le nom provient de son plateau à la forme concave d'une poire. lyC Rio Maranhâo divise cette localité en deux parties et, tout près d'elle, il reçoit sur sa droite le Rio de Santo Antonio, venu

PARAHYBUNA.

En allant à Ouro Preto.

de la Serra da Boa Morte; il est formé des rios Soledade et Gagé, ce dernier lui-même formé des rios Ventura, lyuiz et Bananeiras, que la voie a traversés maintes fois dans leurs méandres. I^e Maranhâo court à l'Ouest et, dix kilomètres au-dessous, se réunit au Paraopeba. Celui-ci reçoit à gauche, 7 kilomètres plus loin, le Camapuam, puis 4 kilomètres au delà, il forme le Funil do Paraopeba, où ses eaux, extrêmement resserrées, passent dans un canal des plus étroits, là où il est traversé par la Serra da Boa Morte, prolongeant celle du Pires.

Pour pénétrer dans la vallée du Rio das Velhas, la voie passe sous le tunnel d'Ouro Branco, long de 255 mètres.

ouvert en grande partie dans la roche calcaire, en avant duquel, à 500 mètres environ, se trouve la station d'embranchement sur Ouro Preto. Cette Serra d'Ouro Branco est une montagne escarpée, majestueuse, presque toujours enveloppée d'un manteau de nuages; un peu au delà de la ligne même, on découvre la Serra de Itatiaia, d'où descendent en jolies nappes argentées des ruisseaux cristallins, formant çà et là les cascades les plus ravissantes.

Celle-ci et la Serra de Tltacolumy sont à l'est et toutes les eaux qui en sortent vont au Rio Doce, tandis que celles

PAI^MYRA. — En allant à Oaro Preto.

qui naissent vers l'Ouest de l'Ouro Branco vont auParaopeba et au S. Francisco.

7 heures du soir. — Station de S. Juliào, à 497 kilomètres de Rio. — Panorama superbe de montagnes boisées.

C'est de là que part l'embranchement pour Ouro Preto, d'une étendue de 46 kilomètres, à l'altitude de 1.126 mètres.

Traversant le col de S. Juliào, la ligne se dirige par le bassin du Paraopeba, s'élevant constamment jusqu'au col du Desbarrancado ; là, elle pénètre dans le bassin du Rio das Velhas jusque près du kilomètre 12,820; elle rentre ensuite dans celui du Paraopeba, franchit le col du Vira Saia et tombe dans le bassin du Rio Doce, qu'elle parcourt jusqu'au

col da Pedra, par lequel elle rentre dans le bassin du Rio das Velhas, d'où elle atteint son point culminant (1.362 mètres) au Alto da Figueira, près du kilomètre 20.

Déjà elle a exigé des tranchées considérables et de nombreux travaux de consolidation nécessités par la nature du terrain, argileux, très décomposé, qu'il a fallu drainer fortement.

A partir du col du Alto da Figueira, la ligne se développe de nouveau dans le bassin du Rio Doce, traverse les cols du Matto da Roça et José Corréa, diviseurs d'affluents du

PAIyMYRA. — En allant à Ouro Preto.

même bassin. Il a fallu recourir ici à des travaux très importants de consolidation comme ceux da Grotta Tunda, qui a la forme d'un immense entonnoir très escarpé, dont les plis forment autant de grandes cataractes à la saison des eaux et a une tranchée profonde d'environ 25 mètres, celle de Matto da Roça au kilomètre 519. Déjà, au col de Passa Cobras, kilomètre 511, en plein schiste, on a dû dévier sur la droite, afin d'éloigner la voie du côté où est le talus de la plus grande hauteur et pratiquer des drains d'épuisement; le terrain est un talc très décomposé dans la tranchée de Matto da Roça, tout suintant d'eau ; il a nécessité de grandes

galeries d'écoulement, des drains longitudinaux et transversaux. Les contreforts en terre foulée sont garnis de filtres communiquant les uns avec le drain longitudinal central, les autres ayant leur écoulement propre.

•Près du kilomètre 521, la ligne passe encore dans le bassin du Rio das Velhas et le suit jusqu'au défilé du Inferno. De là au col des Topasios, elle longe à ses cimes celui du Rio Doce. Cette section est remarquable par l'immense mouvement des terres et par la tranchée des Topasios au kilo-

OURO PRIiTO. Paysage montagneux ; vue prise au-dessus de la gare.

mètre 525 (près d'une mine de ces pierres précieuses), pratiquée dans un schiste argileux qui se décompose par les eaux et coule comme de la boue le long des parois. Il a fallu, outre les rigoles d'écoulement longitudinales, soutenir les talus par un mur en pierre sèche.

Au kilomètre 527, le col des Crioulos a exigé une tranchée en pleine argile décomposée et inondée et qu'il a fallu traiter de même.

Du col des Topasios au col des Très Porteiras, la ligne est dans le bassin du Rio das Velhas; à partir de là, elle reste dans celui du Rio Doce.

Vers le kilomètre 534, elle entre par une étroite déchirure de la montagne dans la vallée du ruisseau Tripuy, où le terrain devient très escarpé et très différent de ce qu'il a été jusqu'ici. Sur un parcours de 150 mètres, on franchit trois fois le Tripuy sur autant de ponts succédant à de hautes tranchées dans un schiste presque noir. Vient ensuite un terrain moins raide, jusqu'à ce qu'on pénètre dans un défilé, où il y a deux ponts, un viaduc et un tunnel. Passé celui-ci, le terrain s'améliore un peu, mais dans la vallée du ruisseau de

OURO PRBTO.

Place près de la gare.

Funil, il redevient escarpé, car le rio coule dans un ravin très étroit et abrupt.

lyC Funil n'est autre que le Rio Sacramento, qui prend ce premier nom après s'être grossi du Tripuy.

Enfin, 126 mètres plus loin, l'on arrive à la gare d'Ouro Prête.

On voit que cet embranchement, qui traverse un terrain inégal et d'une conformation extravagante, a nécessité, presque à chaque kilomètre, un nouveau spécimen de construction qui apparaît comme le plus convenable pour vaincre la difficulté du tracé.

ly'ingénieur en chef, sous la direction duquel ont été exécutés ces admirables travaux, est M. Francisco I^ob lycite Pereira, le laborieux ingénieur du chemin de fer de S. Paulo.

Tous les détails qui précèdent ont été puisés dans le livre si documenté d'Alfred Marc : Le Brésil, 1889.

Cet ouvrage en main, à mesure que le train poursuivait sa route, nous relevions les kilomètres au passage et, comme

OURO PRETO. — Près de la gare.

le meilleur des guides, il nous a permis d'admirer le merveilleux panorama qui se déroulait sans trêve ni merci, au milieu de cette nature sauvage et chaotique.

De plus, un charmant compagnon de route, élève distingué de l'École des mines d'Ouro Preto, avec lequel j'avais la chance de voyager, s'était mis à ma disposition pour me donner toutes les explications nécessaires. Comme il connaissait admirablement le pays, ce fut pour moi un charme véritable de lui faire nommer au passage les rivières que nous traversions, les cols que nous franchissions et les montagnes si nombreuses dont les pics surgissaient de toutes parts chevauchant les uns sur les autres.

lya description détaillée de cette grande voie tracée à travers un pa^^s où les obstacles accumulés semblaient défier

les forces humaines, montre ce qu'ont pu faire, à force d'audace et d'énergie, les ingénieurs brésiliens.

Rien désormais ne saurait nous étonner de leur part. Chaque année, d'ailleurs, d'autres merveilles sortent de leurs mains et le Brésil, si le même élan se continue, ce qui est certain, ne tardera pas à posséder un réseau de chemins de fer qui le mettra sur ce terrain au premier rang des nations les plus avancées.

OURO PRETO. — Vue prise au-dessus de la gare.

9 heures. — C'est avec un réel plaisir que je débarque à Ouro Preto.

Il fait nuit noire et la gare ne brille pas par son éclairage.

Une foule de portefaix bruyants et agités se précipite audevant de moi et j'ai toutes les peines du monde à défendre mes bagages.

Un nègre surtout devient tellement insolent que je suis obligé de le menacer de ma canne.

C'est à qui me proposera son hôtel, qui est le meilleur de tous!

N'ayant aucun renseignement, j'accepte l'hôtel Martinelli, dont le nom résonne le plus souvent à mon oreille et, faisant

choix du moins turbulent des porteurs, je lui confie ma valise.

Au sortir de la gare, on n'est pas dans la ville qui, ainsi que je devais le reconnaître le lendemain, est perchée comme un nid d'aigle sur la hauteur.

Mon guide prend le galop et j'ai toutes les peines à le suivre, à travers des chemins raboteux et pleins d'ornières. C'est à peine si l'on distingue la route, qui n'est pas éclairée.

Après cinq minutes de marche, n'apercevant pas de maisons je commence à me demander où l'on me mène, mais il m'est impossible de me faire comprendre et philosophiquement, après avoir toutefois cons taté dans ma poche la présence de mon revolver, ce qui était bien inutile, ainsi que je le vis plus tard...

je me résigne.

Cette promenade me rappelle, comme charme, celle d'Itararé, que j'ai racontée plus haut.

Enfin, nous atteignons la base d'une colline et commençons une véritable ascension. C'est le seul chemin pour arriver à la ville, que l'on n'aperçoit pas d'en bas. Ignorant ce détail, j'allais refuser d'aller plus loin. Je continuais, néanmoins de suivre mon porteur, lorsque, enfin, nous débouchâmes sur une place où l'hôtel Martinelli apparut à mes regards, dans sa simplicité toute primitive.

Il serait difficile de trouver des gens plus honnêtes et plus hospitaliers qu'à Ouro Preto et je dois reconnaître franchement que les guides, encore qu'un peu bruyants, sont les meilleurs enfants du monde !

OURO PRETO. — Une église

I^'hôtel Martinelli, un des premiers, sinon le premier, d'Ouro Preto, ne ressemble que de très loin à nos établissements parisiens. On ne peut pas dire qu'il soit luxueux, mais il est propre, et c'est beaucoup ; de plus, ce qui vaut mieux encore, il est dirigé par de braves gens, dont je devais bien des fois apprécier la complaisance et dont j'ai gardé le meilleur souvenir.

I,a chambre où l'on me conduisit était d'une simplicité monacale : un lit avec un matelas de quelques centimètres

OURO PRETO.

d'épaisseur, une table un tantinet boiteuse, une chaise et une autre table supportant un pot à eau et sa cuvette, constituaient tout le mobilier. Pas de papier sur les murs qui sont blanchis à la chaux, et à la porte une serrure remontant au moins à l'époque de la conquête du Brésil, munie d'une clef qui, certainement, ne lui appartenait pas.

Mais, à Ouro Preto, cela ne tire pas à conséquence et on m'expliqua gracieusement qu'on ne fermait jamais la porte, vu qu'en ce pays les voleurs sont inconnus.

Je demandai une chambre plus confortable, mais il n'y en avait pas d'autre de disponible et on me fit observer que c'était d'ailleurs la plus belle, ce qui était la vérité î

Êreinté par mes seize heures de chemin de fer, je me couchai, très heureux de reposer un peu mes membres endoloris.

Ah ! il ne faut pas, au Brésil, être trop difficile sur le confortable. Les lits, en particulier, ne sont autre chose qu'une planche recouverte d'une natte décorée du nom de matelas. De plus, les draps sont de la grandeur d'une serviette et, pour peu que l'on fasse en dormant le moindre mouvement, on est sûr d'être réveillé à chaque instant par la fraîcheur de la nuit.

J'avais trouvé le moyen, comme remède à cette situation lamentable, d'attacher les deux draps avec des épingles de nourrice et de me glisser à l'intérieur comme dans un sac.

Que mes successeurs prennent bonne note de ce procédé, qui leur évitera plus d'une nuit sans sommeil.

Quand on réclame, on vous fait observer que l'usage, au Brésil, n'est pas de faire au

lit un séjour prolongé, et qu'il est d'habitude courante de se lever aussitôt qu'on est réveillé î

C'est, en effet, le meilleur parti à prendre, pour nous autres Français, sous peine d'y gagner en plus, une belle et bonne courbature.

OURO PRETO. — ly'hôtel Martineili.

28 AOUT. — 7 heures du matin. — Je suis réveillé par un soleil superbe et je pars en excursion à travers la ville, qui est fort curieuse et fort originale.

Devant l'hôtel Martineili s'étend une vaste place bordée de maisons peu élevées, dont le rez-de-chaussée est occupé par des boutiques variées.

A cette heure matinale, elle est presque déserte. Seuls, quelques convois de mulets la traversent, guidés par des indigènes qui viennent des environs pour vendre des fruits ou des légumes. lyC son des clochettes qu'ils portent au col a quelque chose de mélancolique.

J'ai fait à peine quelques pas que j'arrive à gauche au seuil de la route accidentée suivie hier soir, dans la nuit noire.

Cette voie, très pittoresque, descend presque à pic jusqu'à la gare; des séries de marches, séparées par de nombreux

OURO PRKTO.

Place devant l'hôtel :Martinelli.

paliers, ont été heureusement établies sur le côté droit; la pente est si raide qu'il faut prendre de grandes précautions pour ne pas glisser.

Cent mètres plus bas, on rencontre une plate-forme occupée par une assez belle église; enfin un chemin épouvantable, d'une déclivité terrible, pavé de vulgaires galets arrondis, où l'on manque à chaque pas de se rompre les os, aboutit à une large avenue conduisant à la gare.

C'est la seule voie d'accès pour arriver à la ville, qui, comme je l'ai dit plus haut, est cachée, tel un nid d'aigle, au milieu des rochers.

Si, sortant de l'hôtel, on tourne à gauche, on tombe dans une rue assez large, qui est le centre du commerce et où l'on rencontre toutes sortes de magasins.

Je constate tout d'abord la propreté qui règne partout Ouro Preto donne l'impression d'une de nos petites villes de province. Tout y est calme, reposé. lycs habitants ne sont pas pressés; ils causent volontiers avec les passants sur le pas de leurs magasins et se montrent d'une grande affabilité pour les étrangers. Ce sont, comme je l'ai dit plus haut, d'excellentes gens, très serviables. J'ai eu l'occasion de faire

OURO PRETO. — Maisons.

connaissance avec plusieurs d'entre eux et je leur garde le meilleur souvenir.

Les boutiques ne sont pas luxueuses; mais on y trouve à peu près tous les articles nécessaires à l'existence journalière. Plusieurs sont établies sous forme de bazars, où se vendent les marchandises les plus disparates. Il n'existe que peu de spécialités. Les marchands sont obligés de cumuler quelquefois plusieurs professions; une seule ne leur permettrait pas de vivre, vu le nombre relativement restreint des habitants.

Ouro Preto qui, autrefois, en a possédé jusqu'à 80.000, au temps de sa splendeur, a vu sa population s'abaisser successivement; le chiffre actuel des habitants ne dépasse guère 15.000.

Poursuivant ma route, je continue de suivre la voie principale, qui monte de plus en plus.

En passant, je remarque la poste et l'école. C'est l'heure de la sortie. Je photographie au passage toute cette jeunesse pétulante de santé qui s'échappe comme les oiseaux d'une cage, sous l'œil attentif des aimables professeurs qui dirigent leurs travaux.

Dans l'État de Minas, l'instruction publique tient une grande place. Il existe actuellement 1.492 écoles primaires

OURO PRETO. — Maisons.

fréquentées par 82.144 élèves. Quant à l'enseignement supérieur et secondaire, il est représenté par une école de droit, à Bello Horizonte; à Ouro Preto par une école de pharmacie, une école d'accouchement et d'odontologie, et par une École des mines, établissement de premier ordre, dont je parlerai plus loin en détail; à Juiz de Fora, existent d'autres centres aussi importants : Académie de commerce et des beaux-arts, divers gymnases littéraires et scientifiques, de nombreux collèges, écoles normales, etc. Puis ce sont des écoles d'agriculture où se donne un enseignement essentiellement professionnel.

Plus loin, et toujours en montant, on traverse une seconde

place, où s'élève un monument commémoratif relatif à la distribution de l'eau.

On tourne à gauche et on arrive au pied d'une longue rue encore plus accidentée , qui aboutit enfin au sommet de la ville sur une grande place, où se rencontrent d'abord l'École des mines et, en face, une caserne et la mairie, je crois.

De ce point élevé, la vue est magnifique et permet de juger de la situation de la ville qui, de tous côtés, est entourée de

OURO PRETO. - Maisons.

hautes montagnes, chevauchant les unes sur les autres et dont les parois déchiquetées portent, comme autant de vieilles blessures, les traces des innombrables exploitations minières dont elles furent autrefois le théâtre.

Cette place est entourée de jolies maisons, peu élevées, mais d'une architecture pittoresque et d'aspect généralement soigné. Presque toutes sont ornées de balcons où les dames de la ville sont bien aises de respirer la brise du soir.

Quant aux fenêtres, elles sont toutes munies de persiennes ou de jalousies que des mains curieuses et invisibles, de jolies mains, j'en suis sûr, entr'ouvrent discrètement, pour voir

passer les promeneurs, ou, par les nuits limpides, pour encourager les musiciens qui se croient quelque droit à venir offrir une sérénade !

Du côté de la montagne, la ville ne présente, pour ainsi dire, pas de limites; de nombreuses maisons, noyées dans la verdure, s'espacent jusqu'à une hauteur considérable.

Cependant, pour se faire une idée de l'aspect général d'Ouro Preto et de son étendue, il est nécessaire de s'élever sur un des sommets qui la dominent. J'aurai l'occasion d'en reparler

OURO PRETO. — place devant la caserne.

plusieurs fois et, d'ailleurs, les vues nombreuses que j'ai reproduites dans ce volume montreront combien les paysages sont variés et pittoresques.

De quelque côté que l'on se tourne, on éprouve un charme véritable à contempler les moindres détails d'un panorama changeant, encadré partout de cette végétation exubérante, si décorative et qu'on ne rencontre que dans ces belles régions tropicales.

Derrière l'École des mines partent des chemins en lacets, longeant des ravins pittoresques et qui aboutissent finalement au centre de la ville.

U^e déception m'attendait : j'appris que le docteur

Costa Sena, directeur de l'École des mines, était absent pour quelques jours.

Aussi, pour attendre son retour, je résolus de continuer ma route dans le nord de l'État de Minas et de pousser une pointe jusqu'à Curvello, où l'on m'avait signalé de curieuses excursions à faire, tant au point de vue botanique que minéralogique.

29 AOUT. — Je ne m'attarderai pas à faire la description de la route, aussi pittoresque que celle que j'ai décrite en détail, jusqu'à mon arrivée à Ouro Preto.

Au Brésil, le pa^'sage ne varie guère et finirait par être monotone, s'il ne présentait partout une telle magnificence que l'œil ,ne saurait, malgré tout, se lasser de l'admirer.

Parti le matin d'Ouro Preto, j'arrivais le soir à Bello Horizonte, qui mérite bien qu'on s'y arrête quelques heures, ne serait-ce que parce qu'elle est actuellement la capitale de l'État de Minas et, en conséquence, destinée probablement à jouer dans l'avenir un rôle prépondérant.

« lyorsqu'on changea la capitale de Minas Geraes, dit M. Manuel Bernardez (i), auquel nous empruntons l'historique qui va suivre, pour l'installer à Bello Horizonte, le changement fut loin d'être improvisé. Il était projeté depuis

OURO PRBTO. —Monument commémoratif.

(Service des Eaux.)

(i) Manuel Bernardez, Le Brésil, sa vie, son travail, son avenir, Buenos Ayres, 1908.

un siècle déjà. On en trouve la première idée dans le programme de la « Inconfidencia », nom sous lequel est connu, dans l'histoire du Brésil, le glorieux et tragique épisode de la conspiration républicaine, dont le chef était Tiradentes.

« Cent ans après, la République triomphante décrétait, après une longue lutte d'intérêts locaux difficilement dominés, la mise en oeuvre de la pensée des premiers républicains.

« Beaucoup de villes aspiraient à l'honneur d'être choisies. Cela ne laisse pas d'être Curieux, que ce fut la localité la

OURO PRETO. — Sortie du gymnase.

plus insignifiante et la moins influente qui triompha contre des villes aussi importantes que Mariana, Barbacena, Sabara, Juiz de Fora et Sâo Joào d'El Rei. Alors que ces villes avaient lutté longtemps déjà entre elles, le petit village eut, lui aussi, la prétention de vouloir la préférence. Il commença par changer son nom, Curral d'Bl Rei, qui se transforma d'abord en Horizonte, puis en Bello Horizonte. Il haussa la voix ensuite, parla de soi, et finit par obtenir le triomphe. Il était indubitable qu'il avait pour guide une heureuse étoile et que les promoteurs de son entrée en lice avaient eu la claire inspiration du destin, moins à ce qu'il me semble en ce qui concerne le changement du premier nom trouvé. Horizonte était

sans doute le nom idéal, parce qu'il parlait à l'esprit du panorama topographique aussi bien que de l'horizon moral, tandis que Bello Horizon te rapetissa le sens, le limitant au paysage en\dronnant, lequel est d'ailleurs véritablement beau, outre qu'il est vaste, ce qui n'est pas commun dans une région continuellement accidentée et semée de montagnes, semblables aux flots d'une mer chimérique, pétrifiée eft pleine tempête. « La ville de Bello Horizonte fut construite, depuis les fondations, en un peu plus de trois ans, car le décret date de 1894 et la capitale y fut installée en 1897.

ou KO PKiiTO.

Une rue.

« C'est là un trait caractéristique, parmi les autres nombreux qui parlent à l'observateur, de la capacité de ce peuple brésilien, si intéressant par ses vertus solides de volonté et d'énergie.

« Bello Horizonte ainsi construit, c'est un haut fait semblable à la création de La Plata.

({ Bien que moins édifiée et moins monumentale que la capitale de la province de Buenos- Ayres, Bello Horizonte a, elle aussi son même aspect de grande ville, son même plan d'avenues diagonales, plus larges encore, pour pouvoir être, comme elles l'ont été, dotées de trois chaussées et de quatre rangées d'arbres qui donnent aux perspectives un feuillage épais des plus attrayants.

« La maison présidentielle, les ministères, les facultés, tous les services de l'État, sont logés en des édifices à l'architecture sobre et appropriée. On y relève le bon goût de l'ingénieur Aaron dos Reis, chef de la commission qui construisit la ville.

« Il y a laissé des traces caractéristiques et il a imposé son influence discrète dans la construction générale.

« Aussi les édifices de Bello Horizonte, lorsqu'ils ne sont pas beaux, sont agréables à voir. On n'y relève pas d'extra-

OURO PRETO.

vagances, ni non plus de façades prétentieuses aux contorsions plébéiennes. Les nombreux chalets avec jardin devant, résidences hospitalières et fraîches, donnent à l'ensemble urbain un cachet aimable de bien-être et de vie facile.

« Récemment, la ville vient de compter 20.000 âmes, mais elle est en croissance continuelle; son enceinte est dessinée de manière à se prêter à tout agrandissement. Les quartiers possèdent, tous, les services d'eau de montagne, d'une pureté extraordinaire ; ils sont dotés d'égouts, de places, de parcs, magnifiquement pavés ; partout la lumière électrique, et des tramways parcourant des lieues entières aux alentours.

« Et ils s'étendent, ces quartiers, sur une série de collines

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assez hautes pour rehausser le panorama sans rendre la circulation fatigante en quelque point.

« Au contraire de toutes les anciennes villes brésiliennes qui sont couvertes d'églises, Bello Horizonte, en démonstration de l'esprit des temps nouveaux, n'a qu'un temple, un beau temple sévère, au st^'le gothique. On en construit un autre, sans se presser, et l'on n'en projette point de nouveaux. Il faut dire aussi qu'il en existe un, protestant, qui ferait, paraît-il, pas mal de prosélytes.

« Par contre, les écoles prospèrent et se multiplient en de beaux édifices hygiéniques et clairs, d'où l'on a le bon sens de bannir le luxe. Ainsi le Gouvernement s'est imposé le programme de renouveler la vie et préparer la richesse de Minas, au moyen de l'école élémentaire et de l'école d'agriculture. Cette dernière est appelée à diriger le travail vers de nouvelles destinées, ancré comme il est encore dans les petites exploitations minières et les cultures traditionnelles, avec des procédés rudimentaires. »

Tel est certainement le tableau exact de cette ville intéressante et qui est appelée à devenir un grand centre commercial.

Pour le visiteur de passage, il n'existe aucune raison de prolonger le séjour.

Je me contentai d'explorer les environs, qui sont assez riches au point de vue spécial de la variété de la flore, et le lendemain je reprenais ma course pour ne m' arrêter qu'à Curvello, où j'arrivai le i^'^" septem'bre, après une journée passée à explorer les environs de Sete I^agoes, en suivant la vallée du Rio das Velhas.

jer SEPTEMBRE. — Curvello est Une petite ville située au milieu d'un joli paysage. I^e terrain n'est pas très montagneux, mais très boisé et fort riche au point de vue de la

variété de la flore.

J'ai trouvé un hôtel assez rudimentaire, ainsi d'ailleurs qu'ils sont tous, à mesure qu'on s'avance davantage dans les terres, mais très suffisant pour un voyageur qui, comme moi, ne fait qu'y coucher et passe son temps en excursions.

Quand j'aurai ajouté qu'il ne laisse rien à désirer au point de vue de l'hospitalité, on conviendra qu'on ne peut demander davantage à 350 lieues dans l'intérieur du Brésil.

Parti à 7 heures du matin, je me mis en devoir d'explorer un petit massif montagneux, assez éloigné, et dont la configuration me semblait devoir répondre à mes espérances botaniques.

Couvert d'une belle végétation, il devait cacher, dans les

CURVEIyl.O. — Forêt vierge.

fentes des rochers, de belles fougères, famille qui a toujours eu le don d'attirer mes préférences.

Tout en herborisant, j'avais depuis longtemps quitté la route et gravi sur ma gauche les premiers contreforts. Plus j'avançais et plus la marche devenait difficile. On ne peut se figurer les obstacles que l'on rencontre à chaque pas pour se frayer un chemin, au milieu d'un inextricable lacis de lianes et à travers un terrain tellement couvert de végétation, qu'il est presque impossible de voir exactement où l'on pose le pied.

Je regrettais presque de ne pas avoir emmené un guide avec moi; mais, me fiant à ma bonne étoile, je continuai à grimper jusqu'à des rochers aux formes bizarres et tourmentées qui

avaient attiré mes regards et où j'eus, en effet, le plaisir de récolter plusieurs plantes intéressantes.

L'endroit était ombragé, embaumé de l'odeur de grands cistes aux larges fleurs roses et il eût été difficile de trouver un coin meilleur pour se reposer et déjeuner en paix!

Je m'assis sur un rocher, dont un creux naturel que j'avais rempli de mousse constituait un siège des plus moelleux et, en face de cette nature luxuriante qui m'environnait de toutes parts, je fis honneur aux provisions de bouche que mon hôte m'avait préparées au départ.

Comme succulence, peut-être eût-on pu soulever quelques critiques sur le menu de mon festin; et je n'ai pas oublié cer- » taines « boulettes de viande roulées dans de la poudre de piment )> ! Il faut être au Brésil pour digérer un mets pareil!

Heureusen;ent qu'une

source voisine, à l'eau cristalline et sentant la noisette, me permit d'éteindre le feu qui me brûlait les lèvres !

Au bout de peu de jours, on s'habitue à cette nourriture spéciale qui, en somme, est appropriée à la nature du climat.

Autour de moi voltigeaient de jolis papillons et des oiseaux, dont je regrette de ne pas savoir le nom, gazouillaient dans les fourrés. Peu sauvages, quelques-uns s'étaient même enhardis et avancés peu à peu dans ma direction. Doucement, je leur jetai quelques miettes de pain, qu'ils ne dédai-

CURVEU^O. — Uanes et Épiphytes.

gnèrent point. C'était probablement la première fois qu'ils voyaient iigure humaine!

J'avais peine à quitter ce site enchanteur. Je repris ma route, sautant de rocher en rocher et m' aidant quelquefois de lianes propices, qui ont la solidité de vrais cordages et auxquelles on peut se fier pour franchir certains passages difficiles.

La rencontre d'un serpent qui fila à mon approche me rappela à la prudence, car j'avais cru déjà plusieurs fois

IJi

CURVEIyI<0. — I,a forêt vierge.

entendre des bruits suspects à travers les brindilles mortes qui jonchaient le sol.

Cependant, la marche en avant devenait de plus en plus difficile, et je fus obligé de revenir sur mes pas, pour tourner un bloc de roches absolument infranchissables.

Je me faisais cette réflexion assez simple qu'en cas d'accident, dans ce lieu sauvage, une entorse vulgaire, par exemple, je serais assuré de périr de faim misérablement, sans pouvoir espérer le moindre secours.

Enfin, après des efforts surhumains et les mains ensanglantées par les épines, j'atteignis le sommet de la montagne, où je fis une récolte botanique qui eut vite fait de me consoler de mes fatigues.

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