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Sans y penser, les heures s'étaient écoulées et, consultant ma montre, je constatai qu'il était près de cinq heures.
C'est alors que je regrettai d'être parti seul! La nuit vient à six heures et demie et je dus m 'avouer que j'étais totalement égaré. Contrairement à ma prudence habituelle et entraîné par mes recherches botaniques, j'avais marché sans trop me préoccuper de la direction et fatalement tourné sur moi-même.
Dans quelle direction se trouvait Curvello ? Impossible de m'en rendre compte et d'ailleurs je devais en être trop loin pour espérer l'atteindre avant la nuit !
Il fallait pourtant prendre une décision.
J'escaladai le dernier rocher qui dominait la vallée et je crus apercevoir une piste •qui serpentait 200 ou 300 mètres plus bas.
Il n'y avait pas à hésiter et, sans m' amuser cette fois à admirer les
belles fougères que je froissais au passage, je réussis, non sans risquer cent fois de me casser le cou, à atteindre le but désiré.
C'était en effet une piste inclinée, pouvant avoir 50 centimètres de large et où des mulets avaient certainement passé.
Mais, que faire? Fallait-il la suivre en montant, ou en descendant? Je me décidai pour le second cas et j'accélérai la marche, me demandant comment finirait mon aventure.
Je marchais depuis près d'une heure et la nuit était presque venue, lorsque je crus percevoir les aboiements d'un chien. Je tirai un coup de revolver et, cette fois, j'eus la joie de
CURVEU<0. — Ja forêt.
constater que je ne m'étais pas trompé. Ives aboiements redoublèrent, augmentant de sonorité, à mesure que j'avançais.
Enfin, chance presque inespérée, j'aperçus une petite fazenda, dont une fenêtre était éclairée.
J'étais sauvé. lycs chiens avaient signalé mon approche et je vis venir à ma rencontre un homme qui, prudemment,. avait pris son fusil, la bretelle à l'épaule.
J'agitai mon mouchoir, pour attirer son attention, et m'approchai en lui criant de loin : « Tem a hondade de me dizer 0 caminho para ir ao Curvello. »
Il se mit à rire en me répondant quelque chose que je compris à peu près et qui voulait dire que j'en étais bien loin !
Puis, me faisant signe de le suivre, il me montra la maison.
C'était une petite ferme, comme on en voit beaucoup dans les endroits isolés, entourée d'une palissade en bois. Trois ou quatre bambins jouaient à qui mieux mieux, se poursuivant dans la pièce où je pénétrai et, d'une autre pièce, j'entendis une voix de femme qui les gourmandait.
Mon guide, déposant son fusil dans un coin, s'approcha de moi et, me tendant la main, me fit signe de m' asseoir sur un banc qui longeait une table centrale. Puis, il reparut avec sa femme à laquelle il dit quelques mots où je distinguai « Curvello », qui revint plusieurs fois.
Bile souriait et, d'un geste large, me fit comprendre que c'était loin... loin!
La table était préparée pour le repas du soir. La brave femme, se dirigeant vers un buffet, en tira deux assiettes qu'elle vint déposer devant moi et, me montrant son mari, me fit comprendre que j'allais dîner avec eux.
Décidément j'étais tiré d'affaire. Avec les quelques mots de portugais que je possédais, je remerciai et, pendant le repas auquel je fis honneur, je réussis à expHquer mon aventure à mes hôtes improvisés. J'avais affaire à de braves gens et je ne tardai pas à voir qu'ils n'avaient qu'une idée, celle de m'être agréables et de me venir en aide.
J'avais sur moi quelques bons cigares. Au dessert, j'en
offris un à mon hôte et dès lors l'intimité s'établit. Il me versa à son tour un petit verre de « cachaça », eau-de-vie de canne à sucre et, une heure après mon arrivée, nous étions les meilleurs amis du monde.
Il fut convenu que le lendemain il me remettrait en bon chemin.
On m'accrocha un hamac et je crois, le diable m'emporte, n'avoir jamais de ma vie passé une nuit meilleure. Au-dessous de mes pieds, on avait étendu une superbe peau de pan-
CURVEIyLO. — I^a chasse dans la forêt.
thère et comme le lendemain je l'admirais devant lui, le fermier me fit comprendre, en me montrant la montagne et en simulant un coup de fusil, que c'était lui qui l'avait tirée et il m'en présenta aussitôt deux autres, presque aussi belles.
J'avais devant moi un chasseur émérite. Au mur, à un râtelier improvisé avec des cornes de cerfs, étaient suspendus deux bons fusils qu'il me montra avec orgueil.
I^a difficulté que j'éprouvais à me faire comprendre me gênait beaucoup; mais, en écrivant chacun à notre tour sur un papier que nous nous passions, je pus presque entretenir une conversation.
Une idée m'était venue et je lui demandai s'il ne pourrait
me faire assister à une chasse à la panthère. Je pensais qu'il soulèverait quelque difficulté. Il n'en fut rien et, au contraire, se montra très heureux, déclarant qu'il voulait bien m'emmener avec lui. Cela fait, il décrocha un fusil et, me faisant signe de l'accompagner, il s'éloigna pour aller fixer un morceau de journal sur le tronc d'un palmier distant de 30 ou 40 mètres.
Puis, il revint et, me mettant le fusil en main, il me
OURO PRETO. — Pinus paraguaisnsis.
fit signe de tirer sur le but. Il voulait connaître mes talents cynégétiques.
Je ne bronchai pas ; la chance aidant, je mis dedans la première balle et, avec le second coup chargé de chevrotines, fis deux ou trois trous dans la cible.
Mon hôte me tapa dans le dos, en signe de contentement et m'expliqua longuement qu'il connaissait une piste, mais qu'il était nécessaire d'aller la vérifier.
C'était dans un endroit rocheux, à deux heures de marche de la ferme.
Il fut convenu qu'il pousserait une pointe jusque-là et que, en cas de chance favorable, nous tenterions le soir l'aventure.
Pendant la journée, je parcourus les environs et cette fois,
averti par l'expérience, j'étais à la ferme, avant le retour de mon chasseur, qui ne tarda pas à arriver.
Tout était pour le mieux ; il avait trouvé des traces fraîches et d'autres plus anciennes, semblant indiquer que chaque jour l'animal fréquentait ces parages. Il existait d'ailleurs, près de là, une source qui l'attirait particulièrement.
Le dîner expédié rapidement, nous nous mîmes en route, chacun avec notre fusil, un coup à balle, l'autre à chevrotines et il fut convenu que je ne tirerais qu'en second, la
OURO PRliXO. — Un inouiaut à l'Itacolouiy.
direction complète de la chasse lui appartenant. Je n'avais rien à objecter, n'ayant pas l'expérience nécessaire, et la prudence me faisant d'ailleurs un devoir de suivre ses conseils.
Pour ce genre de chasse, il existe au Brésil une race spéciale de chiens. On fait en quelque sorte la chasse à courre et l'on arrive à traquer la bête qui, généralement, ne sachant plus où se réfugier, grimpe après un arbre dans lequel elle se blottit et où on la fusille. C'est ainsi qu'opèrent les chasseurs professionnels.
Le chien de la ferme ne possédait pas, je crois, un caractère bien belliqueux. Nous l'emmenâmes cependant, on verra pourquoi, ainsi qu'un gros coq qui devait servir d'appât.
L'endroit choisi pour l'affût était bien compris. Un cirque
de rochers dominant une petite clairière; à droite, le ruisseau dont j'ai parlé; au fond, des fourrés s'étendant dans la montagne et, en arrière, le grand bois, très touffu, qui, à la rigueur, pouvait être considéré comme nous protégeant contre une surprise.
Il était neuf heures quand nous arrivâmes à notre poste. lyC coq, attaché à un petit arbuste par une ficelle nouée à la patte, et abandonné au milieu de la clairière, nous allâmes
OURO PRETO. — Vue prise de TJ^cole des Mines.
nous poster derrière les rochers, à moitié couchés sur le ventre €t le fusil tout armé.
Mon guide m'expliqua qu'il ne fallait ni parler, ni fumer, •éviter de respirer trop bruyamment, etc., etc., et s'armer de
patience Il devait tirer ses deux coups le premier, et ce
n'est que s'il manquait l'animal, que j'avais le droit, pendant qu'il rechargerait, de faire feu à mon tour.
Il faisait un temps superbe; la lune s'était levée et on voyait clair presque comme en plein jour, • — trop clair, paraît-il !
Dans ces conditions, le temps semble singulièrement long. On parle toujours du « silence de la nuit ». C'est une expression consacrée. Rien n'est moins silencieux que la forêt, la nuit! Des bruits inconnus, variés à l'infini, vous tiennent en éveil : c'est une branche qui casse, un tronc qui s'abat, un
oiseau qui frappe avec son bec ou fait entendre un chant plus ou moins bruyant; des insectes qui produisent des sortes •de stridulations, des chauves-souris qui battent l'air de leurs ailes; un serpent qui froisse les feuilles, un tapir qui se fraie un chemin dans les fourrés ; une graine qui tombe. . . que sais- je, et bien d'autres causes...
Mon guide prête l'oreille... il y a déjà deux heures que nous sommes en faction... Soudain, il me pousse le coude... Dans
PHt^
OURO PRETO.
la brousse, un froissement mal défini de brindilles cassées se fait entendre... Le bruit se rapproche et cesse...! Le coq m.anifeste une certaine terreur et cherche évidemment à Tompre son entrave. Il bat constamment des ailes. Jusqu'à ce moment, il était resté immobile.
Chose plus caractéristique, le chien s'est rapproché de nous €t tremble, comme s'il avait froid !
J'ai beau plonger dans les ténèbres, pour tâcher d'aperce- A^oir quelque chose, je ne puis rien distinguer. J'entends cependant d'autres bruits que tout à l'heure. Cela est certain !
« Attention, me dit mon guide, l'animal est là et pas loin ! »
Une heure se passe encore, puis une heure encore... rien n'est changé... Voilà cinq heures que nous sommes à l'affût. Je regarde l'heure à ma montre. Il est trois heures.
Le coq s'agite, constamment; quant au chien, impossible de le faire avancer. Il est évident qu'il flaire un danger.
Je commence à ressentir une véritable fatigue. Décidément, je n'ai pas la patience voulue. Mon compagnon, lui, ne bouge pas, il attend; et je me demande combien de temps cela doit durer...
Je crois que nous serions restés là jusqu'au jour, c'està-dire neuf heures consécutives, si (j'en fais encore toutes
OURO PRETO. — Paysage dans la montagne.
mes excuses à mon excellent hôte), croyant apercevoir quelque chose qui remuait à 20 mètres de moi, devenu nerveux et ayant assez de cette faction morose, je n'avais subitement déchargé mes deux coups de feu dans cette direction.
J'ai rarement vu un homme plus furieux. Je venais, comme chasseur, de commettre une hérésie. « Il fallait attendre, me criait-il, d'un air désespéré. La bête était là, devant nous et aurait fini par se démasquer. Maintenant, elle est loin ! Au petit jour, on l'aurait vue ! »
Un peu honteux de mon manque de patience, je m'excusai de mon mieux; mais je vis bien que j'avais perdu dans son estime.
Et comme je lui proposais de regagner la ferme, il ajouta :
« Vous ne savez donc pas que c'est la nuit que les serpents chassent ? Il faut attendre le jour ! »
La nuit était fraîche. Nous allumâmes du feu et, ma foi, j'éprouvai une véritable joie à fumer ma pipe, libre de pouvoir remuer à mon aise mes jambes endolories par la longue station d'immobilité que nous avions dû garder.
Mon hôte, pour lequel je garde un affectueux souvenir, me remit de bonne heure sur la route de Curvello; nous nous serrâmes la main, certainement, mais je vis, dans son regard en quel mépris il tenait un homme, un chasseur, qui, au bout de six ou sept heures d'affût seulement, avait été assez lâche pour abandonner la partie et n'avait pas su patienter davantage.
Il me fallut marcher quatre heures pour regagner Curvello, dont j'étais fort éloigné et, quand je parus pour le déjeuner, je fus reçu à mon hôtel avec de véritables marques d'amitié. On commençait fortement à se demander ce qu'était devenu le « Français » !
Après une longue excursion vers Diamantina, où j'eus l'occasion d'étudier les gisements de tourmaline et d'en rapporter une magnifique série de cristaux de toutes les teintes, je regagnai Ouro Preto.