CHAPITRE PREMIER
Le départ. — L'utilité des langues. — Mes compagaons de route. — Bordeaux. — L'Atlantique. — Les cartes postales. — Pauillac. — Adieu à la terre. — En mer. — Comment on fait connaissance à bord. — Le charme des eafants en voyage. — Un lever de soleil. — Le commandant Lataste et l'hospitalité à bord. — Une voile à l'horizon. — La traversée du golfe de Gascogne .
30 JUIN 1909. — 7 heures du soir. — Le sort en est jeté^ en route !
Il a fait une journée superbe. J'ai horreur de me mettre en chemin par un temps sombre. Cela me semble de mauvais augure.
Car, enfin, on ne peut se dissimuler que, si l'on part, il n'est nullement prouvé que l'on reviendra. On a, certes, beaucoup de chances de se tirer d'affaire ; mais les hasards de la route sont si grands qu'une a^'enture tragique peut surgir au moment le plus inattendu, paralysant toutes les précautions et détruisant tous les calculs.
Il est bon d'être fataliste. J'ai confiance dans mon étoile; advienne que pourra.
Vamos ! C'est le cas de lancer mon premier mot de portugais. Les autres, hélas ! appris avec tant de peine, ne me serviront guère.
Douce illusion de s'imaginer qu'une langue peut s'apprendre en trois mois. A Paris, tout marche pour le mieux et l'on réussit à se faire comprendre, n'ayant généralement comme auditeurs que des gens intelligents.
Arrivé sur les lieux, en contact avec le peuple, il faut déchanter. On prononce mal; c'est à peine si l'on peut expliquer ce que l'on désire, et, d'ailleurs, on n'est guère plus avancé dans tous les cas, attendu que, huit fois sur dix, on ne saisit aucun mot de la réponse !
Je devais en faire l'expérience. Malgré tout, quand on possède l'habitude des voyages et qu'on se montre quelque peu « débrouillard », il est bien rare qu'on ne réussisse pas à se tirer d'embarras .
A la gare d'Orsay, de nombreux amis étaient venus me serrer la main, MM. de Castro Guimaràes et Moutier, de la Mission brésilienne, bourrant mes poches de cigares et de lettres de recommandation, qui, au Brésil, valent leur pesant d'or ; M. Mirabel-Chambaud, un des meilleurs, et d'autres.
Puis tous les miens, accourus une dernière fois, comme si, nouveau Tartarin, je partais pour « l'Antarctique » !
Un coup de sifflet ! I^e train s'ébranle. . .
Adieu, Paris ! !
J'examine mes compagnons de route. Assez insignifiants ! lyC premier, guindé et ganté de clair, quelque bureaucrate en tournée d'inspection, pose évidemment pour un personnage important ; le deuxième, âme simple et pure, ne devait faire qu'un somme jusqu'à Bordeaux; et le troisième, mon vis-à-vis, prudemment restait silencieux, ce qui, à mon sens, est la meilleure règle à adopter en voyage !
Cependant un incident quelconque vint rompre la glace, amenant une conversation qui contribua à rendre les heures moins longues .
Causeur aimable, je dois le reconnaître, assez instruit en tout cas, il a fait, me dit-il, une brochure sur le feu terrestre avec conceptions philosophiques, qu'il me développe longuement, sans pour cela qu'elles me paraissent beaucoup plus claires.
« Je vous enverrai ce travail », me dit-il, et nous échangeons nos cartes avec componction .
Comme toujours, je n'ai rien reçu ! Pourquoi ébaucher des connaissances en voyage ? On sait parfaitement qu'au sortir de la gare on se tournera le dos sans jamais se revoir. Peu importe... on y va néanmoins de son petit bout de carton, quitte à recommencer une heure après la même comédie .
J'ai, dans mon portefeuille, destinée à ces précieux souvenirs..., une poche spéciale que je vide religieusement tous les huit jours, me débarrassant cyniquement de son contenu... sans même en reprendre connaissance î ! !
Que, par exception, cependant, le monsieur « au feu terrestre )) reçoive mes excuses, pour avoir oublié son nom.
i^r JUILLET. — Bordeaux. — J'ai retenu mon passage sur l'Atlantique, de la Compagnie des Messageries maritimes. Le paquebot ne partant que demain, il me reste une journée pour prendre mes dernières dispositions d'embarquement et même explorer la ville, qui me semble bien embellie depuis l'époque très éloignée où j'eus l'occasion de la traverser. C'est actuellement une de nos plus belles cités et l'une des plus riches !
Ma première préoccupation est de visiter le navire, la maison flottante, que je vais habiter dix-sept jours. Un tramway conduit directement au cours où se trouvent les Magasins généraux des Messageries maritimes.
h' Atlantique est à quai, s'apprêtant à quitter Bordeaux pour aller mouiller à Pauillac, où je dois le rejoindre demain matin sur un petit vapeur spécialement affecté à ce service.
A bord, le branle-bas du départ bat son plein. J'ai apporté mes bagages que je confie au maître d'hôtel, qui en prend livraison et se charge de les caser, le jour même, dans ma cabine.
Je ne saurais trop recommander aux voyageurs de liquider cette question des bagages aussitôt leur arrivée.
On se trouve ensmte libre de toute préoccupation et maître de ses mouvements.
Faisant honneur à nos Messageries maritimes, l'Atlantique est un superbe bateau, qui présente une superstructure assez élevée au-dessus du pont. J'aperçois le commandant Lataste, entouré de son état-major, arpentant la passerelle, qui domine l'ensemble de son immense navire de la hauteur d'un second étage.
Il donne les derniers ordres... La sirène siffle trois fois à quelques minutes d'intervalle et, majestueusement, l'Atlantique gagne le milieu de la rivière pour aller nous attendre à Pauillac, où il doit, paraît-il, embarquer son charbon.
Le reste de la journée se passe à visiter Bordeaux, qui
mérite bien qu'on lui consacre quelques heures et à envoyer hélas ! aux amis et connaissances, les premières cartes postales, qui vont faire tant d'heureux.
I^es cartes postales !... Qui eût jamais cru que cette invention diabolique était capable d'empoisonner le plus joli voyage. Il en est pourtant ainsi. Sous peine de compromettre toutes les relations qu'on laisse derrière soi, il faut chaque jour, quelque fatigué qu'on puisse se trouver, avant toute autre préoccupation, bravant le sommeil... ou mangeant en quelques minutes pour économiser le temps nécessaire... il faut, dis-je, « faire de la carte postale ».
C'est un véritable supplice... I^e pli en est pris... c'est la mode!... Personnellement, j'ai calculé que j'avais chaque jour, pendant mon voyage, consacré peut-être une heure à cette insipide obligation.
Et encore, si la corvée était gratuite, peut-être pourrait-on à la rigueur s'y résigner ; mais, avec les progrès de cette industrie qui a créé des modèles coloriés, quelquefois assez artistiques et d'une certaine valeur, on se trouve forcé de prélever sur le budget prévu du voyage une somme relativement considérable, qui trouverait facilement, je crois, un emploi plus intelligent.
Voyageur, mon ami, qui pars pour le Brésil, tu peux inscrire 150 ou 200 francs à ce chapitre, l'article étant fort cher. Chaque carte, dans ce pays, avec son affranchissement, ne coûte guère moins de 30 à 40 centimes.
Résigné, ayant affranchi et fait partir ma collection de cartes, je terminai ma dernière journée à terre par un gai repas que des amis m'offrirent au « Chapon fin » pour boire à l'heureux succès de mon voyage.
2 JuiLi^ET. — II heures du matin. — Nous embarquons sur le petit vapeur et en route pour Pauillac. Pour tuer le temps et digérer les cinq ou six heures de voyage, sur un fleuve aux rives assez insignifiantes, on ne trouve à bord que les ressources d'un restaurant, modeste, mais très cher.
Comme on n'a pas le choix, on est bien obligé de passer sous ses fourchettes caudines.