‹ A travers le Brésil au pays de l'or et de diamantsChapitre 5 sur 50 · VJ · texte numérisé non relu

VJ

2 heures. — 'L'Atlantique nous attend, majestueux, mollement bercé par la marée montante.

%e bateau accoste à l'échelle et nous grimpons à bord.

J'ai le plaisir de constater que mes bagages sont bien dans ma cabine ; à Paris, où la complaisance est grande au bureau d'inscription de la rue Vignon, l'aimable chef du service m'a donné le n^ 28, où je serai seul, privilège inappréciable pour celui, qui, comme moi, se propose de travailler un peu pendant la traversée.

Les chaînes s'agitent, les panneaux se ferment ; on va partir.

Toujours pittoresque le départ d'un bateau !

lya sirène retentit, appelant les retardataires. On sonne la cloche dans tous les coins du navire pour expulser les intrus. Des accolades, des embrassements s'échangent sur le pont et les visiteurs dégringolent l'échelle pour regagner les barques qui les ont amenés. De nombreuses . embarcations chargées d'amis, agitant des mouchoirs, s'éloignent à regret. De pauvres femmes, dont les maris ou les fils sont à bord, retiennent à grand peine les larmes qni les étouffent !

Ce coup d'oeil du départ, au moment où l'on va quitter le sol de la patrie, ne laisse pas d'évoquer une certaine mélancolie, même chez ceux dont le cœur semble le plus endurci.

Reverra-t-on ceux qu'on quitte ! C'est le cas où jamais de se draper dans sa philosophie !

h' Atlantique, libre de toute entrave, s'avance prudemment d'abord pour gagner le chenal et ne tarde pas à accélérer sa marche...

lycs rives de la Gironde défilent sous nos yeux. lyC fleuve s'élargit de plus en plus, un léger roulis nous annonce que nous approchons de l'embouchure.

Nous laissons la tour de Cordouan à notre gauche et gagnons la haute mer. La terre de France, lentement, se confond avec les nuées opalines et bleuâtres, puis disparaît tout à fait avec les derniers feux du soir !

Adieu !

Maintenant la vie libre commence, la vraie vie, telle que je la comprends ! A chaque voyage, l'impression que j'éprouve

est la même. Quand, sous mes pieds, je sens vibrer le pont d'un navire, il me semble que je porte vingt ans de moins sur les épaules.

Nous ne verrons la terre qu'à Lisbonne.

7 heures. — La cloche du dîner retentit. Les passagers s'acheminent vers la salle à manger dont la décoration est véritablement artistique.

Le menu ne laisse rien à désirer et le confortable ne cessera de régner jusqu'à la fin du voyage.

J'aurai l'occasion de reparler plus loin de notre service de Messageries maritimes, de dire tout le bien qu'il mérite et ce qu'on en pense à l'étranger.

Le maître d'hôtel, qui est à bord un personnage important, est souvent doublé d'un profond observateur et quelquefois d'un véritable psychologue. C'est lui qui distribue les places; il faut voir avec quel art il sait grouper les voyageurs selon les affinités mutuelles qu'il suppose et qu'il n'a pas été long à reconnaître .

C'est ainsi qu'à notre table, nous nous trouvons former un groupe de personnes instruites, de professions variées et susceptibles de sympathiser rapidement.

Le dîner n'était pas terminé que mes deux voisins se révélaient déj à comme devant être plus tard de charmants compagnons de route. L'un d'eux, M. Meyer, représentait une grosse maison de commission de Paris, et l'autre, M. Preudhomme, ingénieur, se rendait à Pernambuco, comme chef des travaux du port.

D'autres groupes qui s'étaient constitués fusionnèrent avec nous, et le soir sur le pont, la conversation était devenue générale.

Le golfe de Gascogne, d'ailleurs, se montre clément. Le roulis est à peine perceptible. La mer est magnifique et le ciel scintille d'étoiles.

Après le thé qui se sert à neuf heures, des poignées de mains s'échangent déjà. On fait vite connaissance en vo3"age et les premières impressions sont souvent les meilleures.

Je regagne ma cabine, très confortable à tous les points de vue et ne tarde pas à m'endormir.

J'avais compté, hélas ! sans un terrible revers de la médaille. Je suis, en effet, bientôt réveillé par les cris d'une demi-douzaine d'enfants en bas- âge, couchés dans les cabines voisines et qui, victimes du mal de mer, poussent des clameurs assourdissantes et ne cessent de geindre et de pleurer...

Il paraît qu'ils sont, à bord, une douzaine, tous plus pleurards les uns que les autres. Cela promet de la satisfaction pour la route.

C'est une peste sur un navire ! Mais qu'y faire ! Les Argentins fabriquent des enfants aussi facilement que nous pourrions faire des œufs sur le plat, et il n'est pas rare d'entendre citer des familles qui en comptent une douzaine. Ils sont très fiers de cette prouesse. Grand bien leur fasse !

3 JUII.I.KT. — 4 heures du matin. — Je monte sur le pont. Il fait petit jour. Le coq chante, comme à terre. Je suis seul et j'allume un cigare !

Les dernières étoiles scintillent au firmament. Vénus brille d'un éclat inaccoutumé, semblable à un immense papillon nacré qui voltigerait dans l'espace. Le ciel est gros bleu... la mer ridée par une petite houle matinale berce le navire.

Soudain un rais de feu sillonne l'horizon; le ciel pâlit et se teinte de nuances roses opalines.

Le disque solaire sort de la mer, lentement, très lentement, sous forme d'un croissant lançant des éclairs pourpres et verdâtres. Peu à peu le cercle se complète... la mer est inondée de lumière... un nouveau jour commence !

Ce spectacle qu'il m'a été donné de contempler bien des fois est toujours empoignant !

Je fais passer ma carte au commandant Lataste, que j'ai entrevu hier et pour lequel je possède une lettre d'introduction.

Il me fait aussitôt l'agréable surprise de m'inviter à venir m' asseoir à sa table en compagnie de son état-major et de quelques passagers de choix qu'il avait déjà distingués, dont quelques dames argentines, plus aimables les unes que les autres.

Je n'oublierai jamais l'accueil amical qu'il me fit. Comment pourrai-je jamais dire de lui tout le bien que j'en pense et combien tous, sans exception, l'estimaient à bord.

Vieux loup de mer, dans la belle acception du terme, d'un courage à toute épreuve et d'une expérience consommée, il joignait, à ces qualités professionnelles, l'art délicat de savoir conquérir de suite toutes les sympathies.

Causeur charmant, ayant beaucoup vu et beaucoup appris, auprès de lui les heures semblaient courtes.

Avec quelle grâce et quelle courtoisie il présidait la table où nous avions la bonne fortune d'être assis autour de lui. Jamais la conversation ne languissait et l'on ferait un volume avec les anecdotes qu'il racontait si bien et qu'il avait vécues dans ses longs voyages.

Plein de tact, ayant un mot aimable pour chacun, il arrivait par le charme de sa parole et sa bonhomie à toute épreuve à faire sourire certains de nos compagnons que l'affreux mal de mer ne prédisposait pourtant guère à la gaieté.

Quand il lira ces quelques lignes, je vois d'ici le bon sourire qui viendra illuminer son visage. Il se rappellera avec plaisir, j'en suis sûr, les bonnes causeries sur le pont ou sur la passerelle, dans les courts loisirs que lui laissaient ses importantes fonctions.

Avec de tels marins, on n'a rien à craindre ; à bord de V Atlantique nul ne doutait qu'il saurait conduire à bon port son beau navire et soutenir partout, au besoin, le prestige du pavillon français.

Qu'il me permette de lui adresser ici, au nom de tous, un respectueux et affectueux souvenir !

Midi. — Une voile à l'horizon !... Toutes les lorgnettes sont braquées et chacun de donner son opinion. C'est un Norvégien, dit l'un... un Grec, prétend un second et toutes les nationalités auraient défilé successivement, si le commissaire du bord, avec ses yeux de lynx, et d'un seul regard, ne nous avait départagés, en nous déclarant que c'était un brick portugais .

Il vient au-devant de nous, toutes voiles dehors... Nous nous croisons assez près pour échanger quelques saints !

D'où vient-il? Où va-t-il? Où sera-t-il demain? Où seronsnous? C'est la vie qui passe. . . Qu'importe !

IvC point est affiché tous les jours à midi dans un cadre réservé.

A bord, il n'y a pas de petits événements. On s'intéresse à tout.

Nous constatons : lat. 44^07' Nord, longitude 9^22 Ouest.

lyCS sympathies commencent à s'accentuer nettement. Parmi nous, se trouvent une vingtaine d'officiers, en destination de Dakar, d'où ils doivent se disperser sur tout le territoire de notre lointaine colonie.

On ne saurait imaginer meilleurs compagnons de route, gais, spirituels, ayant la plupart beaucoup voyagé et fort intéressants à faire causer.

Très simples, toujours disposés à rendre service, quelquesuns sont artistes et possèdent de fort belles voix ; comment ne pas se rappeler les bonnes soirées où chacun d'eux, sans jamais se faire prier, payait de sa personne pour l'agrément de tous ?

5 heures. — Nous approchons des côtes d'Espagne.

Nous sommes favorisés par un temps magnifique. D'innombrables mouettes voltigent autour du navire, garde d'honneur qui semble venue au-devant de nous pour nous guider au port.

Rien n'est plus gracieux que ces oiseaux au plumage blanc d'argent, auxquels le soleil donne des reflets d'ivoire et de nacre. Presque apprivoisés, ils planent à quelques mètres à peine au-dessus de nos têtes, sachant qu'à bord des navires ils ont droit de cité et qu'on les respecte comme les messagers heureux qui annoncent l'approche de la terre !

Nous doublons le cap Finisterre, laissant derrière nous le golfe de Gascogne et ses tempêtes toujours menaçantes.

Désormais la mer sera calme ! lyC beau temps ne nous quittera plus jusqu'à Rio.

Quelques passagers, tapis depuis le départ dans leur cabine,

se hasardent à mettre le pied sur le pont... Ils ne sont pas encore bien valides... leur gaieté est un peu factice... Quelques heures encore et ce seront les plus vaillants ! Nous les englobons d'ailleurs dans le groupe joyeux que nous avons fondé dès le départ. Il faudrait vraiment mettre de la mauvaise volonté pour ne pas s'associer à la bonne humeur qui règne parmi nous.

Nous apprécions de plus en plus les qualités nautiques de l'Atlantique, excellent bateau, remarquable vraiment par sa stabilité et nous filons à bonne allure.

LISBONNE. — I,e Tage.

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