CHAPITRE II
L'entrée du Tage. — Le Tour de Bélem. — Lisbonne. — Ses monuments. — Le Jardin botanique.
4 Juillet. — 2 heures de V après-midi. — Le déjeuner a été rapidement expédié. La terre est en vue.
Laissant à gauche le phare de Sào Juliâo et à droite celui de Bugio, nous entrons dans le Tage.
Où est le fleuve aux eaux bleues, si chantées ? Celui-ci ne roule que des ondes limoneuses, jaunâtres, d'aspect vraiment peu poétique.
Le paysage qui se déroule sur les deux rives est assez décoratif ; mais on l'a tant vanté qu'en le contemplant, on éprouve une véritable désillusion. Sa renommée est surfaite. La ville se développe sur des collines basses, couvertes d'une maigre végétation et brûlées par un soleil ardent.
Il faudrait des montagnes pour servir de fond à ce paysage .
Quelques rares palmiers rompent l'uniformité de l'ensemble. Il est impossible de mettre Lisbonne en parallèle avec les beaux ports d'Italie, auxquels on l'entend souvent comparer .
I^es Portugais se^ plaisent à répéter :
Quem nào teni visto Lisboa.
Nào tem visto couza boa.
Qui n'a vu lyisbonne n'a rien vu de beau.
C'est la même idée empruntée aux Napolitains qui chantent : Voir Naples et mourir !
'L'Atlantique s'avance majestueusement. A gauche, nous apercevons le château de Cintra perché sur les hauteurs,
LISBONNE. — I.e Port.
Oeiras, petite ville assez gracieuse, puis Caxias; à droite Trafaria près de la pointe de Bugio et plus loin Almada.
3 heures. — Voici la tour de Bélem, un des monuments les plus intéressants du Portugal.
Bâtie en 1520 sur un rocher isolé dans le fleuve, elle commandait alors le passage.
Depuis, elle s'est trouvée peu à peu ensablée et reliée à la terre ferme.
De forme carrée, la tour proprement dite, d'une hauteur totale d'environ 30 mètres, est ornée du côté du Tage d'un balcon avec parapet, richement décoré de nervures, et des fenêtres en plein cintre.
Au sommet, une plate-forme, flanquée de quatre tourelles en poivrière avec créneaux et mâchicoulis.
La base est entourée d'une enceinte hexagonale, couronnée de créneaux, avec des écussons aux armes de l'ordre du Christ.
Six élégantes tourelles s'élèvent sur les angles.
L'ensemble est d'un style particulier au Portugal; tous les monuments construits à cette époque ont le même cachet;
I,lvSBOXXE. — Vue du sommet de l'aqueduc.
on donne à ce style le nom de Maniielino, en souvenir du roi Manuel I ■", qui régnait alors.
Quand on arrive à Lisbonne, l'aspect de cette tour est séduisant. Malheureusement, la perspective est affreusement gâtée par une immense cheminée d'usine qui enlève à la vision une partie de sa poésie.
La rade est immense et la ville est située tout au fond.
Elle ne tarde pas à apparaître.
Coup d'œil général assez banal. Bile se déploie sur une longueur de 5 kilomètres le long du littoral, en amphithéâtre, escaladant les collines riveraines, dont la plus haute s'appelle Estrella ou Buenos- Ayres.
Pas de cathédrales pointant fièrement vers le ciel ; mais des
maisons à toits rouges entassées par étages superposés. A gauche, le Palais royal, tout blanc, semble littéralement <:uire au soleil.
4 heures. — U Atlantique aborde à quai. Nous descendons à terre.
Désillusion ! On est aveuglé par des tourbillons d'une poussière impalpable qui rappelle le port de Valence, en Espagne. Ces deux villes me semblent posséder sur ce point un joli record.
Nous montons dans un tramway qui suit le rivage... interminablement, pour arriver à la poste d'où nous envoyons à Paris quelques télégrammes. I^e personnel est d'une complaisance remarquable.
Je trouve l'occasion de placer quelques mots de portugais -et, la chance aidant, je réussis à me faire comprendre.
Mes compagnons qui, paraît-il, n'ont pas eu les mêmes raisons que moi de se louer des employés, prétendent en riant -que c'est pour cela que je les trouve charmants et affirment qu'ils ne valent pas mieux que ceux que nous possédons en -France. Après tout, cela est bien possible !
Comme je suis le plus fort linguiste (!) de la bande, on me -charge d'organiser la promenade. I^es cochers sont généralement bons garçons. J'en choisis un qui me semble déluré et avec des prodiges d'adresse, accompagnés d'une mimique •savante, je lui fais comprendre que nous désirons visiter la ville.
Nous parcourons les principaux quartiers. Rien de bien intéiressant : d'immenses avenues plantées d'arbres qui semblent honteux de la poussière qui les couvre et qui crèvent de -soif !
Il faut reconnaître cependant que la municipalité fait tout -ce qu'elle peut pour remédier à ce fléau et qu'un nombreux personnel est toujours occupé à l'arrosage. Mais, avec le -soleil local, il faudrait distribuer des tonnes d'eau.
Lisbonne est pourtant une ville privilégiée sous ce rapport.
Un monument très intéressant à visiter est la « Màe d' Agua », •château d'eau situé à 8i mètres au-dessus du Tase et achevé
en 1834. Cette « mère d'eau », une des constructions les plus grandioses de I^isbonne, se compose d'une immense salle de pierre, au centre de laquelle se trouve un réservoir long de 30 mètres sur 25 mètres de large et 10 mètres de profondeur.
Un escalier mène à la conduite d'eau, composée d'une galerie basse et de deux canaux, ainsi qu'au toit plat de l'édifice à 29 mètres au-dessus du sol.
De là le voyageur embrasse tout le panorama de lyisbonne. La vue d'ensemble est fort belle.
Port de Lisbonne.
Il ne faut pas quitter la ville sans faire une visite au jardin botanique, un des plus riches qui existent en Europe.
Il renferme des serres magnifiques et présente une remarquable avenue de palmiers, qui donnent déjà un avantgoût de la flore tropicale.
Enfin, de nombreuses plates-bandes sont garnies d'une multitude d'espèces, représentées généralement par de beaux échantillons.
Le climat délicieux du Portugal permet d'y cultiver en plein air quantité d'espèces tropicales.
L'espace nous manque pour citer les autres curiosités susceptibles d'intéresser le voyageur.
Mentionnons cependant, parmi les édifices religieux, le cou-
vent des Hiéronymites, derrière la tour de Belem, avec son superbe cloître et l'église d'Estrelle qui domine Lisbonne. Nous conseillons de faire l'ascension du dôme, d'où l'on jouit d'un coup d'œil magnifique sur la ville et le Tage, et enfin de ne pas négliger le musée archéologique, où l'on peut admirer une jolie collection d'objets préhistoriques.