‹ A travers le Brésil au pays de l'or et de diamantsChapitre 7 sur 50 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

En route pour Dakar. — Le *mal de mer. — Les Canaries. — Une fête à bord. — Je suis nommé président. — Un discours. — Nouvelle fête. — Une histoire d'occultisme : le collier d'Ahmosis. — Une tombola. — Une histoire de commissaire priseur.

Arrivée à Dakar. — Promenade à terre. — La ville. — Le marché. — Les femmes indigènes. — Les baobabs. — Les bijoutiers et le travail de l'or. — Les nègres plongeurs et les amulettes. — Leur genre de mentalité. — Une leçon de politesse donnée par l'un d'eux.

Corée. — La vie à bord de l'Atlantique. — Une leçon de navigation. — Nous rencontrons le Chili. — Une cure d'air. — Passage de la ligne. — La Croix du Sud. — La fête nationale. — Le père « la Ligne ».

La côte d'Amérique est en vue. — Les baleines. — Les jangadas, barques indigènes. — Pernambuco. — La barre à l'entrée du port. — Débarquement mouvementé. — Les requins. — Les fruits des tropiques. — Les perroquets de Pernambuco et leur langage. — Difficultés de la navigation. — Route semée d'écueils.

Bahia. — Merveilleux panorama. — Impression en descendant à terre. — L'odeur du nègre. — Réflexions sur la race noire. — Le funiculaire et la ville. — Les ingénieurs brésiliens. — Retour à bord et dispute avec les bateliers.

En mer. — Les Abrolhos. — Nouvelle leçon du commandant Lataste. — Les dangers de la navigation. — Visite de la machine de l'Atlantique. — Un merveilleux coucher de soleil. — La dernière journée à bord. — Arrivée à Rio.

5 Juillet. — 4 heures. — Le charbon est embarqué. Les trois coups de sirène appellent les retardataires.

h' Atlantique largue ses amarres. La foule sur le quai agite ses mouchoirs et envoie les derniers adieux aux amis qui partent pour de longs mois !

Le bateau s'éloigne de terre et devant nos 3'eux commence à défiler le même panorama qu'à l'arrivée.

Le paysage, au soleil couchant, revêt des teintes plus douces et n'est pas sans charme.

Mais, je le répète, la plupart des voyageurs sont d'accord avec moi pour trouver grossie la réputation faite à Lisbonne dans toutes les descriptions.

Trieste, Constantinople, Naples, offrent un autre prestige ! et nombre de villes espagnoles, Séville, Grenade, Cadix, lui sont bien supérieures.'

A mesure qu'on s'avance vers l'embouchure du Tage, le roulis et le tangage du bateau commencent à se faire sentir.

La question du mal de mer tient une grande place dans la conversation et déjà quelques voyageurs, gens de précautions que guide une saine prudence, s'enferment dans leur cabine pour y attendre des temps meilleurs.

Personnellement, je ne suis pas accessible à cette malheureuse infirmité, et faut-il l'avouer, par un sentiment d'égoïsme involontaire, le bonheur étant relatif, on ne peut s'empêcher de s'estimer heureux lorsque, au lieu de l'affreux mal de mer, on sent l'appétit qui s'éveille et s'aiguise à l'attente d'un bon repas 1

7 heures. — Nous gagnons la pleine mer. On commence à danser ferme. Signe caractéristique, on adapte aux tables « les violons », système de cordes tendues pour empêcher la vaisselle de s'éparpiller dans les mouvements de roulis et de tangage.

La vue de ces préparatifs décide les derniers hésitants... qui disparaissent à leur tour et la vaste salle à manger de V Atlantique semble presque vide.

Le commandant Lataste, tout en regrettant ce méchant contre-temps, nous tient sous le charme de sa conversation, ce qui ne nous empêche pas d'apprécier à sa valeur la cuisine du bord qui véritablement est excellente.

Entre parenthèse, la supériorité sur ce chapitre est accordée à l'unanimité aux paquebots français.

10 heures du soir. — On sert le thé, prétexte pour se retrouver avec les aimables compagnons du dîner.

La gaieté ne cessera désormais de régner à bord jusqu'à la fin du voyage î

Nous sommes par le travers de Gibraltar. En cette région, la mer est presque toujours plus ou moins houleuse.

6 Juillet. — La nuit a été agitée et des flancs du navire s'élevaient les plaintifs gémissements des infortunés que torturait l'horrible mal de mer.

Devant l'impossibilité de leur venir en aide, le plus simple était de s'endormir philosophiquement, ce que nous fîmes, tout en réfléchissant qu'au-dessous de la planclie qui nous portait, l'Océan, profond de 4 ou 5,000 mètres, pouvait, dans un accès de mauvaise humeur, faire instantanément disparaître l'Atlantique, aussi facilement que le moindre grain de poussière... que le vent chasse dans l'inconnu !

7 heures du matin. — Soleil radieux, la mer est bleue et quelques petites crêtes d'écume au sommet des vagues sont le seul indice qui reste de la houle qui nous a secoués.

Nous longeons les côtes du Maroc.

Le mal de mer est oublié. Tous les passagers, le visage un peu fatigué, reparaissent sur le pont, heureux de renaître à l'existence.

Comme passagers, nous avons à bord une trentaine de jeunes officiers de l'armée coloniale qui vont remplacer dans les postes ,de l'Afrique centrale leurs camarades qui viennent d'achever leur temps de séjour réglementaire. Parmi eux se trouve le D^ Emily, dont on n'a pas oublié le rôle si important qu'il eut à jouer dans la mission Marchand.

Ce sont les plus charmants compagnons de route que l'on puisse rêver et M. Preudhomme, ingénieur du port de Pernambuco, non moins aimable et de jo^^eux caractère, nous soumet l'idée de leur offrir une petite fête.

La motion est acceptée à l'unanimité.

Demain le Champagne pétillera dans les coupes !

Le commandant veut bien se joindre à nous et nous accorde gracieusement la jouissance du salon pour la nuit.

Mais, hélas ! toute médaille a son revers. J'avais eu le grand tort de montrer trop d'enthousiasme et, malgré mes protestations, je fus forcé d'accepter le rôle de président de la fête, avec toutes les conséquences habituelles à ces sortes de prérogatives, dont la moindre est le discours traditionnel.

7 Juii^ivET. — Le temps passe si vite que l'on oublie rapidement les dates.

^ Nous sommes par 38043' latitude nord et 17^25' longitude ouest.

II heures. — On nous sert un plantureux déjeuner, au dessert le commandant nous annonce qu'il nous réserve une surprise.

Fort aimablement, il modifie un peu la route et va nous faire passer en vue des Canaries.

On lui vote immédiatement un ban d'honneur. Je ne suis pas le dernier à battre des mains, heureux de revoir ces Iles Fortunées que j'ai parcourues en 1902 et dont j'ai conservé un souvenir si poétique.

2 heures. — Les Canaries sont en vue ! Les sombres rochers de la Isleta surgissent à l'horizon... Je reconnais le paysage grandiose qui n'a cessé d'être gravé dans ma mémoire I

Peu à peu les contours se précisent et la Grande Canarie apparaît dans sa majestueuse splendeur !

Nous côtoyons le rivage à 300 mètres au plus et Las Palmas défile, étincelante de blancheur et de grâce, dans le cadre magnifique de ses montagnes, avec sa belle cathédrale qui s'élève fièrement sur la place centrale.

Le commandant nous invite à monter sur la posserelle pour jouir du coup d'œil véritablement féerique !

Pas un drapeau français dans le port. En revanche, de nombreux navires anglais ou allemands.

La chose est fort triste quand on pense qu'il y a trente ans, c'était la France qui détenait tout le commerce dans ces régions .

Nos modes, nos articles de Paris faisaient prime. Aujourd'hui, c'est en vain, à Palmas, qu'on chercherait la moindre maison française !

3 heures. — 1^' Atlantique marche à toute vitesse ; peu à peu la terre s'éloigne... La cathédrale semble s'enfoncer dans la mer; encore quelques secondes et l'œil ne contemplera plus

qu'un grand cercle bleu s'étendant à l'infini autour du

navire. Des bandes de poissons volants, précurseurs de la zone tropicale, commencent à faire leur apparition .

II heures du soir. — La fête commence. Nos invités sont fidèles au rendez-vous et le commandant fait son entrée, salué par de bruyants hurrahs.

Je prends... en riant... possession du fauteuil présidentiel, m'excusant de n'avoir à offrir qu'un bien mauvais morceau d'éloquence !

Messieurs, ou pi^utôt msîs chers amis,

Cette familiarité de mon entrée en matière me sera pardonnée et me semble justifiée par la marque de sympathie qae vous m'avez témoignée en m'appelant à l'honnear di présider cette amicale petite réunion.

Je ne suis pas assez prétentieux pour attribuer cette faveur à mes mérites personnels. J'aime mieux croire que j'ai été choisi à l'ancienneté !

En tout cas, je jette auj :>urd'hui quelques-unes de mes années ai gouffre de l'oabli, je veux me rajeunir, ne serait-ce que quelques moments, pour ne pas me montrer trop morose ! * Vive la jeunesse !

Je suis fier de me trouver à vos côtés. Ne représentez- vous pas, vous tous qui m'écoutez, tout ce que notre belle France possèd? d'intelligence et de virilité !

Vous avez devant vous le temps et l'espace. Que vous réserve l'avenir ? Je vais vous le dire : une brillante destinée, sans doute, si le destin veut bien exaucer les vœux que je fais pour chacun de vous, en ce moment.

Que vo"s-je en effet ?

Les uns, ingénieurs audacieux, s'en vont dan 3 les pays encore v'.erges, luttant pied à pied contre les forces naturelles, effondrant les falaises à coup de dynamite, pour creuser des ports où nos grands bateaux, drapeaux flottant fièrement à la brise du large, viendront s'amarrer à des quais magnifiques, apportant av.ec eux un peu du génie de la France.

D'autres, pionniers aventureux, pDur lesquels il n'est pas d'obstacle, marchent intrépidement, sans trêve ni merci, poussant devant eux les rails de fer, cornue l'aveugle qui, de son

bâton, cherche la route incertaine, éventrant les forêts impénétrables, ou s' enfonçant dans les déserts sans fin, entraînant à leur suite les puissantes locomotives avec toutes les merveilles de la civilisation !

Ht notre brave armée, nos courageux officiers, quel éloge faire de leur valeur ! j'admire leur énergie et l'abnégation avec laquelle ils risquent leur vie, chaque jour, pour conserver intact le patrimoine colonial que nos aînés, cnt conquis, en arrosant le sol de leur sang !

Que ne puis- je les suivre dans ces courses aventureuses et partager leurs joies et leurs peines.

J'en aurais encore beaucoup à dire, si je ne craignais de vous endormir par un trop long discours.

Je ne puis pourtant, voyant en face de moi mon éminent confrère le Docteur Kmily, et d'autres collègues, ne pas jeter également quelques fleurs sous leurs pas ! Quels dangers n'affrontent-ils pas chaque jour, luttant contre ces maladies terribles des tropiques, qui terrassent les plus forts et qu'ils combattent sans trembler.

Quel beau rôle ils remplissent, quand, loin de la patrie, au chevet des pauvres malades qui grelottent sous la fièvre, montrant toute leur abnégation et tout leur dévouement, ils arrachent à la mort les vies précieuses sur lesquelles la Frs.nce a fondé tant d'espérances.

Dans quelques jours, les amitiés contractées à bord seront rompues par les hasards de la destinée. Chacun de vous suivra sa marche capricieuse, ballotté plus ou moins sur l'océan de l'inconnu.

Que mes vœux de bonheur vous accompagnent sur votre route et rappelez-vous que je serai toujours l'ami qui, du fond du cœur, applaudira à vos succès.

Moi-même, lorsque dans quelques semaines, seul, couché dans mon hamac, j'écouterai pendant la nuit, la grande voix mystérieuse de la forêt brésilienne, je me souviendrai avec regret des bonnes causeries du soir, sur le pont de V Atlantique, et ferai revivre en rêve les figures amies que je contemple en ce moment.

Je termine ce bavardage beaucoup trop long.

Mes chers amis,

Dans ma jeunesse, au bon temps où j'étais étudiant, il n'était de joyeuse réunion sans boire : .( Au clergé, à la magistrature... à ces dames ! »

Le clergé, nous glisserons vite..., je ne crois pas que nous soyons de bien fervents adeptes.

La magistrature... le mieux est, pour en parler, d'attendre des temps meilleurs !

Restent les dames ! Ici, je lève mon verre pour porter en leur honneur tm toast enthousiaste et vibrant.

Enfin, pour terminer, et je vous vois déjà tous battre des mains, je porte la santé du vaillant commandant de V Atlantique , auquel nous souhaiterons de diriger longtemps encore le beau bateau qui porte en ce moment notre fortune !

Un ban, en mon honneur, fut voté à l'unanimité, ce qui prouva qu'en faisant l'éloge de nos braves compagnons, j'avais trouvé la note juste.

Puis la petite fête continua jo3'euse et pétillante d'esprit, entremêlée de chansonnettes et d'anecdotes plus humoristiques les unes que les autres.

Le Champagne n'était pas mauvais et à deux heures du matin, les refrains les plus endiablés du quartier latin, repris en chœur, témoignaient qu'on ne s'ennu^'ait pas à bord de l'Atlantique.

Jeudi 8 juii.i.et. — lo heures du matin. — Nous franchissons le Tropique du Capricorne. Il fait un temps superbe. Demain soir, nous serons à Dakar.

Notre réunion d'hier soir, où les dames ne figuraient pas... inutile d'insister... avait éveillé leur curiosité.

Aussi décidèrent-elles de prendre leur revanche le jour même et, plus aimables que nous, il faut bien l'avouer, elles ne voulurent pas laisser les messieurs en pénitence.

J'avais raconté la veille une histoire de « l'au delà )^ étude d'occultisme : <( le collier d'Ahmosis », qui avait semblé intéresser mon auditoire. L'un de nos compagnons en avait-il parlé... toujours est-il que je reçus une députation de deux ou trois dames qui, gracieusement, me demandèrent d'inscrire

mon nom à leur programme et de donner une seconde édition de ma fantaisie.

J'eus beau expliquer que mon histoire ne méritait pas leurs suffrages, il fallut me soumettre, ce que je fis d'ailleurs de bonne grâce, estimant qu'à bord, chacun doit, autant qu'il le peut, contribuer à multiplier les distractions et à rendre la vie en commun aussi agréable que possible.

Je reproduis le programme dont l'ensemble varié fut suffisant pour nous permettre de passer une charmante soirée .

COMPAGNIE DES MESSAGERIES MARITIMES Paquebot : Atlantique, le 8 Juillet 1909.

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