‹ A travers le Brésil au pays de l'or et de diamantsChapitre 8 sur 50 · Duo des Hirondelles {de Mignon) M™e Julienne Prudent · texte numérisé non relu

Duo des Hirondelles {de Mignon) M™e Julienne Prudent

(Chant). Le lieutenant MoxxET.

CONFÉRENCE DU D' LATTEUX

Voyage dans " L'Au-delà " : Le collier d'Ahmôsis

Avant-propos

Pour la compréhension de l'histoire qui va suivre, quelques mots d'explication sur la religion de l'ancienne Egypte sont indispensables :

1° ly'être humain, outre son enveloppe corporelle, matérielle et tangible, était considéré comme en possédant une seconde, éthérée et impalpable, incluse dans la première, qu'on appelait « le double », et qui devenait libre après la mort.

Les objets matériels eux-mêmes étaient considérés comme ayant également leur double.

Dans l'au-delà, rien n'était changé. I^e mort se retrouvait tel qu'il était sur terre, avec ses palais, ses trésors et tout ce qui lui avait appartenu.

Son double habitait le tombeau avec la momie et la nuit pouvait s'extérioriser et se transporter dans les sphères de l'au-delà où il continuait le même genre d'existence qu'il avait mené sur la terre.

2° Il existe dans les solitudes du Thibet des couvents habités par des sectes religieuses, dont les membres li\Tés aux pratiques de l'ascétisme le plus compliqué passent pour posséder des secrets inconnus des profanes.

Ils auraient entre autres pouvoirs, tant leurs sens sont affinés par la pénitence, celui de communiquer à distance

par la pensée, et la faculté de s'extérioriser à volonté, libresde se transporter à leur gré dans les mondes qui peuplent l'infini.

Il existe quelques rares initiés.

30 II est enfin nécessaire de noter que l'auteur, collectionneur enthousiaste d'antiquités égyptiennes, possède chez lui une magnifique momie, renfermée dans une cage vitrée. C'est celle d'une jeune femme. Les vêtements funéraires, dans lesquels elle a été ensevelie, montrent qu'elle appartenait à une classe élevée de la société.

C'est elle qui fait l'objet de l'histoire qu'on va lire

Parmi les nombreux incidents qui émaillèrent un V03^age que je fis en Ég}'pte, en 1895, il en est un que j'avais oublié et qui, cependant, devait plus tard être l'origine d'un des. événements les plus mystérieux de mon existence. . Par un de ces matins radieux, comme il en existe seulement en Orient, j'avais quitté le Caire, dans le but de visiter les antiques pyramides qui, insensibles aux morsures du temps,, s'élèvent encore fièrement dans la plaine de Memphis.

Sous la conduite d'un excellent guide, Mustapha Saïd, qui connaissait le pays mieux que n'importe quel fouilleur de tombeaux (peut-être même appartenait-il à cette intéressante confrérie... je l'ai toujours, du moins, un tantinet soupçonné), j'avais décidé d'explorer la grande pyramide de Saqqarah, un des plus vieux monuments du monde, sépulture de l'antique roi Zozer, sans oublier ni le Serapeum, ni le mastaba du grand prêtre Ti, presque aussi ancien, que nous a conservé le sol mystérieux de l'Egypte.

Monté sur un petit âne blanc, aux jarrets d'acier, coquettement tondu, avec des manchettes aux pattes et de petits favoris le long des cuisses, je chevauchais en plein désert.

par une température de 40^^, apercevant la niasse imposante de Saqqarah, que Ton croit toujours toucher du doigt, tant l'atmosphère est transparente et qui paraît s'éloigner à mesure qu'on s'en rapproche...

Un silence de plomb nous environnait... troublé seulement par le cri des vautours qui planaient au-dessus de nos têtes et par le crépitement des os blanchis par le temps, que nos montures écrasaient sous chacun de leurs pas, dans cette immense nécropole de Memphis, où dorment sous le sable les millions d'êtres humains qui vivaient sur ce sol, il y a 5000 ans .

Enfin, vers onze heures, nos efforts étaient couronnés de succès et nous mettions pied à terre devant une anfractuosité de la pyramide, sur la face opposée au soleil, où nous espérions trouver, pour déjeuner, une fraîcheur relative...

Pendant que Mustapha déballait les provisions et mettait en lieu sûr les précieuses bouteilles d'eau qui, dans ces régions brûlantes, valent le nectar le plus délicieux, j'avais poussé une pointe en avant et gravi quelques degrés du monument, entreprise qui, vu la hauteur des blocs éboulés, n'est ni sans danger, ni sans difficultés de toutes sortes.

J'allais regagner notre salle à manger... je veux dire notre • caverne... lorsque, levant la tête, j'aperçus un voyageur qui descendait péniblement, hésitant sur la route à suivre, ne sachant trop comment rejoindre la piste qu'il ne pouvait distinguer du point qu'il occupait... masquée qu'elle était... par des pierres énormes...

Voyant son embarras, je me portai à sa rencontre et l'aidai à atteindre la base du monument.

Il me remercia beaucoup.

Nous reprîmes le chemin du campement et il me fit le plaisir d'accepter un verre d'eau parfumée avec quelques gouttes de mastic, m'avouant qu'il mourait de soif... s'étant égaré depuis plusieurs heures !

C'était un petit homme... maigre, aux cheveux noirs, sans barbe... portant un lorgnon d'or et dont les yeux brillaient d'un si étrange éclat, que je pouvais difficilement

soutenir le regard... qu'il ne cessait de braquer sur moi... dans le but évident de tâcher de deviner qui je pouvais bien être...

Nous causâmes... ou plutôt je le fis causer... car jamais je n'avais rencontré savant plus érudit. Il connaissait son histoire d'Egypte, mieux qu'un Maspéro ou un Morgan !

îl me fit certaines remarques que je n'avais jamais notées nulle part et me signala des détails inconnus... comme je m'en assurai plus tard, auprès des égyptologues' les plus éminents... les laissant eux-mêmes très intrigués sur la source où j'avais pu puiser mes documents.

Ses aperçus sur le tombeau de Ti en contradiction com.-

plète avec tout ce qui a été écrit jusqu'à présent, me laissèrent rêveur... et il mit le comble à ma surprise en me parlant de certain temple... dont j'ignorais le nom et dont il décrivit les moindres détails avec la précision d'un érudit auquel rien ne saurait échapper...

Ses yeux .. pendant son discours... semblaient se perdre dans un vague lointain et ses phrases se succédaient... espacées et cadencées.

Ivisant dans ma pensée... et prévoya.nt quelque interrogation, il me prévint : ... Ce temple n'est pas encore connu, me jeta-t-il négligemment... et il changea de conversation I !

Mais alors, pensai-je... comment peut-il si bien le décrire?... Comment en connaît-il l'histoire... l'emplacement... puisque nul ne l'a encore visité ! !

Je voulus savoir quel était cet énigmatique personnage et lui offris ma carte... pensant qu'il me donnerait la sienne en échange... Il la lut et s'excusa d'avoir oublié les siennes...

« Un voyageur qui passe... dit-il... parcourant le monde et que vous reverrez peut-être... plus tard 1 »

J'allais insister, mais son escorte l'avait rejoint et me regardant une dernière fois avec un singulier sourire, il me salua, me faisant un geste d'adieu et laissant tomber sa main droite le long de son corps jusqu'à son genou... mode en usage chez les anciens Égyptiens aux époques les plus reculées.

Après avoir donné dans une langue inconnue les ordres

nécessaires pour le départ, il enfourcha sa monture et ne tarda pas à disparaître derrière des dunes de sable !

J'interrogeai Mustapha... Le voyageur mystérieux lui était totalement inconnu... aussi bien que. ses guides à la peau cuivrée... qui n'étaient pas du pays... et dont il ne comprenait pas l'idiome...

J'avais oublié cet incident de voyage... lorsque neuf ans -après... au mois d'avril 1904, se présenta chez moi un visiteur, que j'introduisis dans mon cabinet...

C'était un petit homme... maigre, aux cheveux noirs... un peu blanchissants... portant un lorgnon d'or et dont les yeux brillaient tellement que je cherchai dans ma mémoire où j'avais bien pu rencontrer déjà un si troublant regard.

C'était l'homme de Saqqarah !

Jouissant de ma surprise : « Je vous avais dit que nous nous reverrions quelque jour... vous le voyez... je ne vous ai pas oublié... le moment est venu de me faire connaître... Vous avez devant vous le Grand Maître du Suprême Conseil d'Initiation, dont le siège est à Lhassa, dans les montagnes du Thibet.

« Peu vous importe mon nom véritable, que ne doit entendre prononcer aucune oreille profane.

« Qu'il vous suffise de savoir que, pour les misérables besoins des communications terrestres, je suis le comte de P...

« Ceci dit, écoutez-moi !

« Encore obscurci par les brouillards épais, au sein desquels se déroule l'évolution de la vie terrestre, votre esprit suppose que, lors de votre voyage en Egypte, c'est le hasard seul qui a dirigé vos pas, les guidant vers l'Orient.

« Erreur absolue. Il n'y a pas de hasard... il n'existe dans l'univers que des lois dont les résultantes combinées tendent

vers un but final bien défini... que seuls connaissent les initiés les plus avancés.

(( Sachez donc que si vous êtes venu, fantôme réincarné que vous êtes, fouler le sol de l'Egypte, c'est que sur cette terre, il y a 3,000 ans, s'écoula pour vous une des vies les plus heureuses, parmi celles qui vous furent dévolues.

« Une force supérieure et intelligente vous guidait, vous la connaîtrez plus tard.

« Sur ma proposition, le Grand Conseil a décidé que vous étiez digne de subir les épreuves de l'Initiation sacrée. J'espère que vous en sortirez victorieux.

« Pour votre instruction et votre perfectionnement, je vous ferai revivre alors toutes ces existences. Vos yeux, s'entr'ouvrant à la sublime lumière, pourront contempler dans leur majesté les mystères de l'évolution des mondes, trouvant sur leur route le secret des lois éternelles. »

Puis, se levant et parcourant du regard les mille objets rapportés par moi comme souvenirs de voyages :

« Ces bracelets égyptiens, ces colliers, ces amulettes, sont, sans que vous vous en soyez douté jusqu'ici, les objets préférés qui charmaient votre vie.

.« Ce n'est pas le hasard qui les a réunis !

" Cette momie que vous tenez précieusement enfermée dans un cadre luxueux et qui semble endormie dans son éternelle beauté, au milieu des étoffes précieuses, qu'elle affectionnait... ce n'est pas le hasard qui l'a amenée chez vous...

i< C'est... •

Il allait continuer et anxieux je buvais ses paroles. Il s'arrêta, comme s'il eût trop parlé...

« Si l'initiation t'a rendu plus fort, en te dévoilant les grands secrets, n'oublie pas qu'elle t'impose aussi de nouveaux devoirs dont le moindre est de pratiquer, sous toutes les formes, la charité vis-à-vis de ton prochain.

« Plus tard, quand ayant médité les enseignements que je t'ai donnés, tu auras grandi en sagesse... que tu seras nieil-

leur... peut-être alors te sera-t-il permis de pénétrer plus avant dans l'inconnu !

« Quelle que soit la distance terrestre qui pourra 'nous séparer... je serai toujours à tes côtés... veillant sur toi... Adieu !»

Des mois ont passé, complétant des années, et la lumière astrale, dans son étincelante et mystérieuse clarté, visible aujourd'hui pour moi seul... grâce au maître qui guida mes pas chancelants, a depuis longtemps chassé de mon esprit les brouillards opaques des visions terrestres, me laissant maître de contempler, dans une admiration toujours nouvelle, les radieuses beautés des mondes inconnus roulant dans l'infini...

Salut aux maîtres vénérés qui, dans les hauteurs inaccessibles où s'affinent leurs facultés terrestres, accumulent les secrets qui seront communiqués plus tard et pour le bien de tous, à l'être humain, actuellement encore dans les ténèbres de l'enfance.

I/'homme à cette époque bénie n'aura plus d'autre objectif ni d'autres aspirations que d'atteindre les sommets élevés, où le mal est inconnu et où rayonnent dans une gloire éblouissante, la bonté et l'idéale beauté, émanations divines î

lyC 25 janvier dernier, je reçus une lettre surchargée de timbres... Elle venait directement de lyhassa, capitale du Thibet...

D'après sa date, elle avait mis près de six mois à me parvenir, ayant été sans doute écrite dans les régions inaccessibles qu'habitent seuls les grands initiés de l'occultisme oriental.

C'était mon maître qui me l'écrivait :

Mon Fii.s,

Tu as suivi le bon sentier, sans te détourner... sans crainte, sans faiblesse... !

• Les temps sont proches où tes yeux vont s'ouvrir sur des horizons nouveaux.

Dès à présent, avec la permission des Maîtres qui me guident moi-même, une force nouvelle te sera communiquée, en récompense de tes efforts à t'instruire.

IvC i6 mars prochain, à minuit, à l'heure calme où tout repose dans la nature, la porte des grands secrets s'entrebâillera pour toi.

Quoi que tu voies ou puisses entendre, bannis la peur., faiblesse humaine... et obéis !

Bien qu'invisible, je suis toujours à tes côtés !

(Signature lisible de moi seul.)

Je lus et relus cette missive, cherchant à en dégager le sens. Je dus y renoncer, et attendre le jour désigné, avec une impatience facile à comprendre.

Le i6 mars, à la date fixée, j'avais dîné chez des amis et les quittais vers onze heures du soir. Très préoccupé, et dans l'incertitude des événements qui allaient se dérouler, je regagnai mon domicile, par une nuit de brouillard accompagné d'une pluie fine et glaciale.

Je venais de pénétrer dans la première pièce de mon appartem^ent, à la recherche d'une bougie, quand je restai pétrifié...

Une lueur opaline, bleuâtre, flottait dans l'air, comme une gaze légère, illuminant la cage vitrée de la momie dont, malgré l'obscurité, elle me permit d'apercevoir les traits !

La vision disparut avec la rapidité de l'éclair ! .

J'écartai un rideau de la fenêtre, pensant que la lune était l'auteur du phénomène...

Le ciel était noir, sans une étoile; la pluie battait les vitres...

Je fis rapidement de la lumière et m'approchai de la momie. . rien ne semblait changé. . .

lyC cadavre était toujours aussi sombre dans son linceul de lin... énigmatique probablement pour l'Éternité.

Sans chercher à approfondir le mystère, comme j'étais fatigué, je me couchai rapidement et ne tardai pas à m'en, dormir d'un sommeil profond.

Les douze coups de minuit commençaient à tinter. . . je me réveillai en sursaut, une sueur froide au front, sûr cette fois de ne pas être le jouet d'une hallucination.

La lueur bleue s'était rallumée, elle emplissait la chambre, me permettant d'apercevoir, dans la pièce à côté, la momie tout entière, transfigurée, une couronne de fleurs dans les cheveux !

Je n'eus pas le temps d'avoir peur. Le brouillard opalin s'était condensé et une forme féminine dont je ne voyais que la tête, charmante, avec de grands yeux noirs, comme du velours, se pencha vers moi, et déposa sur mon front un ineffable baiser...

Une voix chantante retentit à mon oreille.

« Rends-toi ce soir à notre villa, je te rejoindrai ! »

Puis une main vaporeuse surgit à son tour et sous l'impulsion d'un choc violent... je tombai à la renverse sur mon lit... éprouvant la sensation nouvelle de m'en voler dans l'espace !

Malgré l'heure avancée, Memphis était en rumeur.

Les rues étaient envahies par une foule en liesse, bariolée et bruyante. Partout des chants et des acclamations d'allégresse !

Amenemhé I^^ devait le lendemain se rendre au temple d'Osiris, pénétrer dans le tabernacle secret, dont seul il a la clef, afin de parler au Dieu et le remercier de sa dernière victoire, avant d'assommer de sa main royale les captifs de marque qu'il lui destinait en sacrifice.

Le ciel étincelait d'étoiles... la nuit était tiède.

Le moment était venu de me rendre au rendez-vous.

Chose singulière... je me demandai un moment si je possédais toute ma raison, j'avais presque oublié le chemin de ma villa...

Après des efforts inouïs, je me rappelai qu'elle s'élevait sur les bords du Nil... à deux heures de la ville !

Un trouble particulier s'était emparé de moi... trouble singulier... il me semblait que je n'y avais pas mis les pieds depuis des siècles...

Pourtant je me souvenais des heures charmantes, passées à la dernière lune, avec Ahmosis et des douces caresses échangées.

Chassant loin de moi ces impressions inexplicables que je mis sur le compte de l'émotion du rendez- vous donné... je me dirigeai vers le fleuve en passant par un dédale de ruelles qui m'étaient familières... Ma grande embarcation était à quai, j'apercevais sa proue surmontée d'une large fleur de lotus et je reconnus la grande voile de pourpre que gonflait déjà la brise embaumée de la nuit.

A l'arrière, mon lit d'ébène incrusté d'ivoire, à moitié caché sous les coussins brodés de ses doigts délicats, dont les fleurs alternativement jaunes et violettes, si parfaitement imitées, semblaient envoyer leurs parfums jusqu'à moi.

j\Ies douze esclaves syriens, immobiles sur leur banc, les rames dressées en l'air, attendaient le signal.

Je montai à bord et m'étendis paresseusement sur ma couche, pour rêver à mon aise à l'amante aimée que, dans quelques instants, j'allais presser dans mes bra.s et dont, en fermant les yeux, je revoyais, comme dans un doux songe, les traits charmants et les yeux si troublants.

« En route », fis-je à Sakhet, mon chef d'équipage ! Sur mon

ordre, les rames battirent les flots en cadence... nous gagnâmes le milieu du fleuve.

lya lune s'était levée. I^es grands palmiers agitaient mollement leurs longues feuilles rigides, dont l'ombre se projetait à la surface de l'eau bleue, sans qu'aucune brise ne vînt en troubler la surface, unie comme un miroir.

Il me tardait d'être arrivé !

« Quelques coups de lanière, fis-je à Sakhet... sur le dos de ces endormis, qui rament si paresseusement ! »

lyC fouet siffla dans l'air... le bruit des rames reprit plus intense.

Nous approchions. Je reconnus le bois de platanes.

Chose singulière, il me parut plus épais... Depuis ma dernière visite les arbres semblaient avoir poussé d'une façon fantastique... ils paraissaient énormes !

Encore quelques coups de fouet bien distribués et ma villa se dessina dans le lointain avec ses briques multicolores, émaillées, scintillant vivement sous les rayons de la lune.

Sakhet dirigea la barque vers le débarcadère. Un gros crocodile noir, à moitié endormi sur les marches, s'opposait à ce qu'on mit pied à terre. Je donnai l'ordre de l'écarter respectueusement en le poussant légèrement avec une rame et quand il eût plongé je lui fis offrande d'une oie et de deux canards afin de me le rendre favorable !

Mon palanquin d'ébène, incrusté d'ivoire, m'attendait sous la garde de nombreux esclaves, dont les robustes épaules avaient cependant de la peine à le porter.

Je m'installai... six porteurs de torches parfumées marchaient en avant... tandis que d'autres agitant les plumes flexibles des flabelli entretenaient la fraîcheur autour de ma tête tout en chassant les importuns moustiques...

Menonia, ma petite négresse nubienne, laissait apparaître sa tête rieuse dans l'entrebâillement de la porte. « Je t'attendais, Maître ! »

Je passai la main dans la chevelure crépue de l'enfant et la suivis jusqu'à ma chambre à coucher, dans la galerie supérieure.

Mes coffres d'érable étaient à leur place habituelle. Mon

grand fauteuil, avec ses pendentifs de soie multicolore et ses clochettes en forme de lotus, semblait me tendre les bras.

Je m'y installai un moment avant de réparer le désordre de ma toilette, tandis que Menonia, avec une agilité de jeune chatte, faisait défiler sous mes yeux mes plus belles perruques et mes tuniques blanches du lin le plus fin

Elle avait eu soin de brûler les parfums qu'affectionnait Ahmosis !

Je lui donnai l'ordre de disposer les coussins sur la terrasse et de tenir prêt le souper.

— Le chasseur a tué cette nuit une antilope, le gibier favori d' Ahmosis, fit Menonia toute joyeuse et les jarres de vin sont rafraîchies !

— C'est bien... Monte alors sur la terrasse et donne le signal ! Toi seule sais imiter le cri du hibou ! Dépêche-toi, je vais aller attendre son arrivée à la petite porte du jardin.

La nuit était tiède, la lune brillante éclairait le bassin de marbre à la surface duquel s'épanouissaient, en leur fraîcheur nocturne, les fleurs blanches et bleues des nelumbos, dont le parfum pénétrant se répandait dans les allées ombragées par les mimosas et se confondait avec les senteurs •embaumées des cistes et des myrtes verdoyants.

Leurs larges feuilles, polies et vernissées, mollement étalées à la surface, reflétaient comme des miroirs les pâles rayons de l'astre des nuits.

Un peu plus loin, je retrouvai le berceau couvert de vigne, dont les grappes dorées brillaient comme des grains de topaze.. . et j'atteignis le mur du jardin.

Un bruit léger d'étoffe me fit battre le cœur... la petite porte tourna sur ses gonds, Ahmosis tomba dans mes bras !

Nous restâmes longtemps follement enlacés, échangeant de douces caresses, incapables de parler.

— Enfin, je te retrouve, ma douce gazelle aux yeux noirs; je puis donc encore une fois te presser sur mon cœur... Notre séparation m'a semblé bien longue ! Si tu savais combien je t'aime !

Mais, dis-moi, ton père ne s'apercevra pas de ton absence... tu as pu venir me rejoindre sans éveiller de soupçon?

— N'éprouve aucune crainte ! Memphis est en fête. Demain, le Pharaon doit sacrifier aux dieux, au temple d'Osiris, et mon père est de service au Palais ! Ses fonctions de « Gardien des trésors royaux » ne lui permettent pas de s'éloigner et tout son temps est pris à préparer les bijoux rituels dont Amenemhé doit orner son auguste personne lorsqu'il paraîtra aux yeux de son peuple, porté sur son palanquin d'ébène incrusté d'or et de pierreries î

lyC Pharaon, à la fin de la cérémonie, doit lui conférer en récompense de ses services le « grand pectoral d'or » que la reine, suprême honneur, daigne elle-même l,ui attacher sur la poitrine ! . . .

Arrivé au plus haut point de la puissance, il se trouve obligé de rester constamment à la disposition du souverain et de l'accompagner en tous lieux...

Nous sommes donc bien seuls et n'avons rien à redouter !

— Mais, dis-moi, fis-je très ému, il me semble que des siècles se sont écoulés depuis notre dernière rencontre.

Comment expliquer le trouble singulier qui m'envahit en ce moment. J'ai comme l'impression d'avoir été séparé de toi... longtemps, bien longtemps 1

— Rassure- toi, reprit Ahmosis, et penchant sa jolie tête sur mon épaule .

Écoute, tu sera rassuré dans quelques instants, quand tu connaîtras la vérité tout entière.

Te souviens-tu de certain collier dont tu me fis cadeau jadis et de la joie que j'éprouvai lorsque toi-même me l'attachas autour du col.

Te souviens-tu de cette misérable esclave qui me le déroba? Tu la fis fouetter... Mais il fut impossible de le retrouver. Vendu à des marchands phéniciens qui parcouraient le monde, il avait disparu avec eux.

C'est alors que, pour se venger, elle nous empoisonna tous deux et que nous mourûmes le même jour.

J'écoutais, vivement impressionné, le récit d' Ahmosis. Un voile semblait se déchirer devant mes yeux... Je revivais le passé . . .

Nous comparûmes ensemble au Tribunal de la Vérité.

Nos âmes furent déposées dans la balance et, comme nous avions été justes et bons l'un et l'autre, elle pencha suffisamment en notre faveur pour nous permettre d'entrer dan^ l'éternel séjour des heureux.

Je vois encore le bon chacal Anubis, soufflant légèrement sur le plateau pour venir à notre aide.

A partir de cet instant, nos doubles quittant chaque nuit leur sombre hypogée se réunissaient pour continuer dans les sphères éthérées le même genre de vie que nous menions de notre vivant.

Ce bonheur dura longtemps, jusqu'au jour où un destin cruel nous sépara en te forçant à te réincarner sur cette même terre, que nous avions habitée ensemble.

Tu vécus ainsi un grand nombre d'existences, et tu en achèves une dernière, en ce moment.

Si je te possède en cet instant, apprends que c'est grâce à la puissance qui t'a été communiquée par les grands maîtres de la secte à laquelle tu es affilié et en récompense de tes vertus.

lyC même destin, pour rendre la séparation moins amère, mit en ta possession la momie que j'avais laissée après moi... et que tu entouras de soins si empressés, comme si quelque pressentiment t'avait attiré vers elle.

Tu sauras maintenant, pendant le temps qui te reste encore à passer sur terre, que tu possèdes la relique de celle qui t'aime toujours. Ce sera le palladium qui te protégera et détournera de toi les dangers menaçants.

J'ai pu reprendre un instant possession de mon enveloppe matérielle et aller au-devant de toi pour t'amener jusqu'ici.

Désormais, tu pourras, quand tu voudras, te séparer de tes entraves terrestres. Plus libre alors que l'oiseau des airs, plus léger que le gaz le plus subtil, franchissant l'espace infini, tu viendras auprès de celle que tu aimes, oublier quelques moments les misères humaines.

Le brouillard qui obscurcissait mes yeux s'était dissipé. Je revivais mon passé ! Je me revoyais, au temps d'Amenemhé 1^^: exerçant l'art médical à Memphis, où ma réputation était

grande et donnant mes soins au Souverain qui m'avait accordé sa confiance et comblé d'honneurs.

J'avais retrouvé Ahmosis et, avec elle, la jeunesse, et son cortège de joies et d'illusions.

Ménonia avait disposé sur la terrasse de moelleux coussins.

Sous la nuit étoilée, protégés par les grands palmiers dont une brise embaumée balançait doucement les larges feuilles, nous connûmes comme autrefois les enivrantes caresses 1 : !

Cependant les étoiles pâlissaient, le jour n'était pas loin.

— Il faut nous quitter, me dit Ahmosis. Si tu tardais à réintégrer ton enveloppe terrestre, tu mourrais de nouveau et qu'arriverait-il? Nous serions peut-être encore séparés !

Puis, se penchant à mon oreille, elle me glissa un mot magique et mystérieux.

— Quand tu le prononceras, dit-elle, à minuit, l'une de vos heures terrestres, tu t'endormiras doucement et tu reprendras possession de ta villa céleste, où nous pourrons goûter à jamais l'éternel bonheur !

J'allais l'interroger encore... Elle fit un geste... tout s'obscurcit... plus rien ! !...

Je me réveillai brusquement... Mon cœur battait à rompre la poitrine... J'éprouvais une fatigue immense!

Je songeai à cette hallucination dont je me souvenais avoir été l'objet, et automatiquement j'allumai ma lampe, me dirigeant, anxieux, vers la vitrine où reposait la momie.

Chose fantastique... la tapisserie qui recouvrait la main droite était déplacée et une fleur fraîche de nélumbo était aux pieds du cadavre... Un parfum spécial que je me souvenais avoir respiré dans mes voyages d'Orient emplissait ma chambre...

Je faillis laisser échapper ma lampe, me demandant si je ne devenais pas fou ! . . .

Depuis lors, bien souvent, dans les nuits profondes, m'endormant d'un sommeil mystérieux..., je vais retrouver celle

que j'aime, dans ce monde que j'habiterai probablement à mon tour et où, réunis pour toujours, nos deux âmes se confonderont dans un ineffable amour, au sein du divnn Osiris.

Un concert charmant termina la soirée.

La mer est superbe. Le ciel étincelle merveilleusement. Le voyage promet de s'accomplir dans les meilleures conditions.

Vendredi 9 juillet. — Tous les jours, quelque nouvelle surprise attend les passagers.

Nos aimables compagnes de route veulent nous montrer que, si elles sont artistes, elles sont aussi des femmes charitables. Elles ont imaginé de tirer une tombola au profit de "la Caisse des naufragés.

Un certain nombre de lots ont été réunis et les billets rapidement placés.

Mis un peu en évidence par ma conférence de la veille, plusieurs dames, jugeant que je pouvais servir utilement leur cause, vinrent me demander de vouloir bien présider la cérémonie.

Vainement je fis valoir que mes talents, sur ce chapitre, laissaient fort à désirer... je dus m'exécuter et accepter l'honneur qui m'était fait.

Une cinquantaine de lots étaient étalés sur une estrade improvisée. Je montai au fauteuil de la présidence et je pris comme collaborateurs une demi-douzaine de gentils bébés, brésiliens et argentins, qui, tour à tour, tournèrent les roues indiquant les numéros gagnants.

Plusieurs de ceux que le sort avait favorisés, refusèrent, dans leur générosité, de prendre livraison des lots, propo-

sant de les mettre en vente pour augmenter la somme à verser, et une nouvelle cérémonie commença.

Je fus bombardé, à l'unanimité, commissaire-priseur !

ly'idée était drôle; je pris mon rôle au sérieux et, me rappelant mes nombreuses visites à l'Hôtel des ventes de Paris où m'avait appelé souvent ma passion de collectionneur, je me mis en devoir de faire sortir l'argent des poches, au bénéfice des naufragés.

Brandissant un marteau, insigne de mes fonctions, je frappai les trois coups réglementaires.

— Mesdames, Messieurs, la vente va commencer î

Un charmant vase de Chine, de la famille verte, provenant du pillage du palais d'Été, lors de l'expédition de i8**. Pièce unique ! Remarquez l'élégance de la forme et la beauté du coloris. Véritable occasion.

(L'objet provenant d'un bazar valait bien 40 sous.)

Nous demandons 20 francs.

Parcourant la salle d'un regard circulaire : « Y a-t-il acheteur à 20 francs? Commençons par 10. J'entends 8 francs, je crois, à droite. »

Un gros monsieur intimidé par mon regard et n'osant refuser, fit un signe afïirmatif.

« 9 francs, j'entends, en regardant un second qui ne put se dérober. »

lycs mettant aux prises, je fis monter les prix :

— 10 francs, 11 francs, 12 francs.

— 15 francs, fit le gros monsieur, piqué au vif.

— Adjugé!

Une dame qui, fort aimablement, avait bien voulu remplir auprès de moi les fonctions d'assesseur, me passa le no 2, une magnifique broche en ^^ toc », avec superbes diamants faux . . . rebut de quelque pacotille .

— Nous mettons en vente un superbe bijou, provenant de la grande maison Boucheron, de la place Vendôme. Nous garantissons l'or à 19 carats. Quant aux diamants, ils sont de première eau. Le prix réel est de 1000 francs. Nous demandons 25 francs. Occasion absolument unique !

J'essayai de coUoquer mon rossignol au gros monsieur, mais cette fois il refusa de marcher, restant complètement muet.

— Bijou magnifique, ajoutai-je ! Un véritable cadeau à faire à une dame !

— 8 francs, j'ai entendu à gauche et, visant urT jeune passager qui faisait un doigt de flirt à une petite danseuse, je le mis dans l'impossibilité de refuser.

— 9 francs, fit une voix... lo... 15... 20... Les enchères montaient... C'est pour rien, Messieurs...

— 25, fit le jeune homme, pris par l' amour-propre et ne voulant pas, aux yeux de son amie, passer pour un avare.

— Adjugé : 25 francs.

Je continuai ainsi, une heure durant, mes boniments fantaisistes et j'eus le plaisir, la vente terminée, de constater qu'elle avait produit 180 francs.

L'ensemble des lots pouvait valoir 25 francs, commercialement parlant.

Pour me remercier, l'auditoire vota un ban en ma faveur et le commandant me décerna un diplôme d'honneur de membre de la société des naufragés.

Plus que récompensé, je déposai mon marteau, heureux de m 'être tiré à bon compte de mes délicates fonctions.

II heures du soir. — Le phare de Dakar est signalé : feu rouge sur la gauche, vert sur la droite.

La mer est magnifique, le ciel brillant d'étoiles.

La côte commence vaguement à s'estomper, tant l'atmosphère est pure.

I heure du matin. — La sirène retentit, demandant un pilote.

Un coup de canon salue la terre !

Un remorqueur accoste le bateau. Le pilote monte à bord : c'est lui désormais le seul maître.

I heure et demie. — L,' Atlantique jette l'ancre. Il fait une chaleur fantastique. La peau est moite.... et beaucoup de passagers gémissent sous cette température tropicale.

Pour mon compte je m'en accommode au contraire fort bien.

Samedi io juili<ET. — Lever à 5 heures du matin. — I,e soleil se montre radieux, éclairant une côte basse, couverte de maisonnettes blanches, ombragées par de grands palmiers.

De nombreuses embarcations montées par des nègres du plus beau noir, entourent le navire, en quête de clients pour les conduire à terre.

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