CHAPITRE X
HISTORIQUE DES EXPÉDITIONS ENTREPRISES POUR TRAVERSER LA BANQUISE DELA COTE ORIENTALE DU GRONLAND
TV "1 ous avons réussi à traverser la banquise du Grônland oriental Il et à atterrir sur celte côte que tant de marins, avant nous, ont essayé d'atteindre. Nous avons dû, il est vrai, débarquer beaucoup plus au sud du point que nous avions choisi, et nous arrivons au Grônland beaucoup plus lard que nous ne l'avions espéré. Avant de poursuivre le récit de notre voyage, je présenterai un résumé des nombreuses explorations organisées avant la nôtre dans ces parages. C'est pour nous un devoir de rendre hommage à nos courageux devanciers dans cette voie, quel qu'ait été le résultat de leurs efforts. Un petit nombre d'expéditions ont atteint la côte orientale du Grônland. Presque toutes ont été arrêtées par la banquise plus ou moins large amoncelée par le courant polaire pendant la plus grande partie de l'année le long de ce littoral.
1b2 A TRAVERS LE (iKO.NLAMi.
Les anciens Normands connaissaient les difficultés de la navigation
dans ces parages1, comme le prouvent les nombreux récits de voyages au Grônland el de naufrages survenus au milieu des glaces contenus dans les sagas.
Quelques-uns de ces hardis marins ont, croyons-nous, atteint la côte orientale.
En 908, rapporte la VMamannasaga (le manuscrit date du xme siècle), l'Islandais Thorgils Orrabeinsfoslre, assailli par une tempête, dans une traversée à la côte occidentale, fit naufrage sur la côte est, près des « glaciers du Grônland », dans un golfe sur une plage de graviers. Des deux côtés de la baie descendaient à la mer de grands glaciers. Le naufrage eut Heu au milieu d'octobre, précisément à l'époque où la côte est le plus accessible.
Thorgils était accompagné de sa femme, de ses serviteurs, et de la famille d'un nommé Joslein. Thorgils passa quatre hivers et quatre étés dans cette région inhospitalière en se nourrissant des produits de la chasse et de la pêche. Du désastre il n'avait pu sauver qu'un canot, quelques brebis et un peu de farine.
Pendant deux ans Thorgils séjourna sur le lieu du naufrage'. Au début du premier hiver, sa femme, nommée Thorey, mit au monde un garçon. Ln peu plus tard, Jostein, sa femme, ainsi que ses compagnons, moururent, du scorbut vraisemblablement. Jostein ne parait pas, d'après le récit de la saga, avoir su astreindre ses gens à une règle de conduite. Au printemps qui suivit le second hiver, un jour que Thorgils et ses hommes étaient allés sur une montagne observer les mouvements de la glace, Thorey fut assassinée par ses esclaves; le crime accompli, les meurtriers s'enfuirent vers le sud avec le canot et les approvisionnements que possédaient les naufragés. A son retour, Thorgils trouva sa hutte pillée, sa femme assassinée, l'enfant telait le cadavre de sa mère. Pour sauver son fils, il se frappa la poitrine d'un coup de couteau : aussitôt le sang qui
1 . Les anciennes colonies normandes au Grônland étaient situées sur la côte occidentale; l'Osterbi/gd dans le sud. dans le district actuel de Julianehaab, et le Vesterbygd, plus au nord, sur les séries des fjords voisins de Godthaab.
'J. Il a été impossible de reconnaître le point atteint par Thorgils a l'aide des renseignements contenus dans la saga. En tout cas. la description donnée par ce document s'applique très exactement à la côte orientale.
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coula de la blessure se changea en lait. Thorgils et ses compagnons vécurent ensuite des produits de la chasse, puis construisirent une embarcation en peau.
IMus tard, la banquise s'étant disloquée, les naufragés se mirent en route vers le sud en suivant la côte; après une pénible navigation qui dura deux étés, ils arrivèrent à une maison1 construite près du cap Farvel par un exilé, Rolf de l'Osterbygd. Après avoir passé chez lui l'hiver, ils arrivèrent l'été suivant à l'Osterbygd.
Le récit des événements fabuleux contenus dans cette saga peut faire douter de la véracité du narrateur. La description du pays se rapporte si exactement à la côte orientale du Grônland que ce document n'a pu cependant être inventé de toutes pièces. On voit, par exemple, que les naufragés ont au printemps gravi les montagnes pour suivre les mouvements de la glace; aujourd'hui les voyageurs n'agissent pas autrement. La saga rapporte également que Thorgils longea des glaciers et des montagnes escarpés, passa dans la dernière partie du voyage devant une région découpée par de nombreux fjords et qu'enfin presque toute l'année la banquise reste amoncelée près de terre, tous renseignements qui ne peuvent s'appliquer qu'à la côte orientale du Grônland. Le récit des événements extraordinaires arrivés à Thorgils a pu être imaginé en tout ou en partie, mais l'auteur ou les auteurs de la saga en devaient connaître le théâtre. Très certainement les anciens Normands ont fait naufrage sur la banquise ou sur la côte orientale du Grônland, et se sont ensuite réfugiés;» terre2.
Plusieurs passages du k'ongespeil (1250) prouvent que les Scandinaves connaissaient au moyen âge cette côte. « Sur cette mer. lit-on dans ce document, se produisent des phénomènes absolument extraordinaires. Nulle part ailleurs dans le monde on ne rencontre une masse de glace aussi considérable. Quelques-uns des glaçons sont absolument plats, comme si la surface de la mer avait été congelée ; leur épaisseur varie de 4 à 5 aunes. 11 est parfois nécessaire de naviguer pendant plusieurs jours au milieu de ces blocs avant de pouvoir atteindre la côte. Celte banquise est beaucoup plus compacte
1. Sur la côte orientale du Grùnland, on ne connaît qu'une seule ruine normande, à Karsak, dans le fjord Lindenor.
2. Les sagas contiennent le récit de plusieurs naufrages survenus sur la banquise.
au nord et au nord-est que vers le sud, le sud-ouest ou l'ouest. Pour cette raison, les marins qui veulent atterrir doivent contourner la cille vers le sud-ouest et l'ouest, jusqu'à ce qu'ils aient dépassé les glaces; après cela seulement ils doivent se diriger vers terre. Des navires qui n'ont pas suivi cette route ont été plusieurs fois pris au milieu de la banquise. Des marins nous ont fait eux-mêmes le récit de leurs aventures. Pour se sauver, ils avaient dû abandonner leurs navires et gagner la côte dans des canots. Avant de pouvoir atterrir, quelques-uns sont restés quatre à cinq jours sur la glace, d'autres même plus longtemps.
« Souvent les glaces sont immobiles, mais il peut arriver qu'elles se déplacent. La vitesse de leur marche peut dépasser celle d'un navire poussé par une bonne brise. La banquise dérive parfois en sens inverse de la direction du vent. On rencontre encore sur cette mer des glaçons d'une autre espèce que ceux dont nous venons de parler, et que les habitants du Grônland appellent fall-jôkla' . On dirait de hautes montagnes s'élevant au milieu de la mer. Généralement, elles ne se trouvent pas avec les autres glaces et restent isolées. »
On pourrait croire cette description de la banquise du Grônland écrite de nos jours. Le régime des glaces dans ces mers était donc au moyen âge le même qu'aujourd'hui 2.
Peu de temps après la composition du Kcmgespeil, les communications entre l'Europe et le Grônland cessèrent, les colonies Scandinaves tombèrent en décadence et les marins oublièrent ces renseignements sur la navigation dans ces parages.
Le souvenir du Grônland se maintint toujours dans la mémoire des Scandinaves, et pendant longtemps la question fut agitée d'envoyer des navires à la recherche des « colonies perdues ». Sous le règne de Kristianll, par exemple, l'archevêque norvégien Yalkendorf proposa de rattacher le Grônland à sou diocèse, mais ce projet n'eut même pas un commencement d'exécution. Dans la seconde moitié