‹ À travers le MarocChapitre 10 sur 23 · SIDI- AÏSS A-BENI-H ASS AN · texte numérisé non relu

SIDI- AÏSS A-BENI-H ASS AN

arêtes des pierres, glissent sur les toits de chaume, sur la cime des haies de cactus, éclairent les sommets des tentes, et, subitement, s’évanouissent. Une grande teinte bleue, légère, transparente, tombe du ciel, estompant les lignes, apaisant les vigueurs, adoucissant les contrastes, et tout se fond dans une grande tranquillité froide, sereine, parfumée. Et toujours on entend, troublant ce calme profond, le formidable concert des grenouilles de la plaine, le grand murmure monotone des troupeaux parqués entre les tentes des douars.

Notre camp est au bas de la côte, entre le village et les marais, à quelques mètres de la route suivie par les caravanes. Les piquets de nos tentes touchent presque le bord du chemin, et chaque fois que nous entendons passer près de nous, avec des cris et des beuglements, une file de chameaux et d’hommes, nous sommes pris d’inquiétude, craignant qu’à tout moment une de ces horribles bêtes s’empêtre dans les cordes, se précipite à travers notre campement de toile, bousculant tout dans sa course affolée. Les troupes de gens et d’animaux défilent, et nous en sommes quittes pour la peur.

Un incident s’est produit ce soir, qui nous a permis de constater de quelle façon sommaire on punit la désobéissance aux ordres d’un supérieur. Sept hommes avaient été requis pour garder notre camp la nuit, comme d’habitude, et le sheik du village nous les avait amenés. L’un d’eux, alléguant que la nuit était trop froide, se refusa à être de garde, et quand on insista et voulut l’y contraindre, il résista et tira son poignard. Immédiatement, il fut saisi, désarmé, couché à terre, sur le ventre, et, pendant que ses camarades le maintenaient dans cette position, l’un pesant du genou sur sa tête, les autres tenant les bras et les pieds, le sheik et notre kaïd, tirant chacun une lanière de cuir à nœuds, toujours suspendue à leur cou, le fustigèrent de main de maître. On lui lia alors les bras derrière le dos, on lui attacha les pieds et les genoux et on le plaça ainsi ficelé à son poste, où il passa la nuit comme prélude à un emprisonnement de quelques mois.

La nuit est venue, une nuit d’Afrique, belle, calme, limpide : la lune brille au ciel avec un éclat doux, et les étoiles luisent dans l'immensité bleue avec d’imperceptibles scintillements; des reflets argentés tremblent sur les eaux et, au loin, les montagnes se profilent nettes, claires, précises ; çà et là des feux brillent, des ombres grises se meuvent, et, dans le morne silence, où le moindre son résonne avec une intensité étrange, on entend sous les tentes des notes grêles

de «guimbry»; dans le village, des chiens qui aboient, des chameaux qui grognent; au dehors, du côté de la plaine, des courlis qui jettent leurs cris stridents, les multitudes des grenouilles qui coassent et, de temps en temps, un glapissement isolé de chacal se mêlant à tous ces bruits.

Douar dans la plaine du Sébou.

DANS LA PLAINE DU SÉBOU

Vendredi, 18 Janvier.

La nuit a été froide, la rosée abondante et l’eau suinte le long des parois intérieures de nos tentes.

Nous partons par un beau soleil, un splendide ciel bleu et nous voilà recommençant nos courses à travers les champs d’asphodèles, les narcisses, les marguerites.

Le terrain est sec, les sentiers engageants; Forestier, Marshall et moi quittons nos mules et nous marchons côte à côte avec les muletiers. Nous allons d’un bon pas et nos jambes raidies s’assouplissent un peu.

Nous avons repris nos montures : la plaine ondoyante s’étend indéfiniment. Les parties basses sont inondées et forment des lacs foisonnant en oiseaux aquatiques qui partent en grandes envolées à notre approche.

Une éminence sur notre droite s’élève, comme un îlot, au milieu de la plaine; des maisons s’étagent en terrasses se détachant en lumière sur des massifs de verdure : c’est Harbassiz.

Notre kaïd revient avec un cavalier qu’il est allé demander au gou-

verneur de la ville. Il doit nous servir de guide jusqu’au Sébou, à l’endroit où se trouvent les bacs.

La route commence à sécher, mais par places des flaques d’eau boueuses nous forcent à suivre des chemins latéraux presque aussi mauvais.

Ces parages sont fort fréquentés. Les «douars» sont nombreux et les petites buttes coniques en roseaux, les cases de nègres, commencent à se montrer, mêlées aux maisons de chaume, aux tentes des Bédouins. On ne voit plus de « djellabiehs », on porte le long « haïk » de laine drapé sur le corps.

A quelques pas de la route, près d’un puits, un trou énorme, irrégulier, à fleur de terre, un nègre, presque nu, la figure couturée de cicatrices bleuâtres, puise de l’eau et en emplit des vases d’argile clissés; un autre est accroupi avec deux larges amphores devant lui. A leurs jambes sont rivés des anneaux de fer auxquels s’attache une lourde chaîne qui traîne en raclant le sol. Ce sont des prisonniers, des forçats. Plus loin nous en voyons d’autres, enchaînés de la même façon, travaillant au fond d’une tranchée, dans l’eau jusqu’aux genoux, sous la surveillance d’une sorte de garde-chiourme, armé d’un fort bâton d’arganier.

Nous traversons un marais où poussent des joncs, de longs roseaux, où s’ébattent des poules d’eau, des canards, des bécassines. Au-dessus de nos têtes passent des vols de hérons.

Après une dernière course sur un terrain plat et dur, nous nous trouvons au bord du Sébou, le Sebur des Phéniciens, le « magnifique », comme l’appelle Pline.

Le fleuve, très large, au courant rapide, aux eaux bourbeuses, est encaissé entre des berges de terre excessivement élevées. Dans la falaise à pic on a taillé de biais un chemin en pente douce, qui permet d’arriver sans trop de difficultés jusqu’aux deux bacs qui font le service d’une rive à l’autre.

DANS LA PLAINE DU SÉBOU

Quatre ou cinq caravanes sont là, attendant. Des ballots, des sacs, des planches, des poteries, des cages pleines de poules, sont à terre pêlemêle parmi des mules, des chameaux, des chevaux, des ânes, du bétail, des nègres, des Juifs, des Maures, des Arabes, des Bédouins. Et tout cela se heurte, braille, brait, beugle, hennit, bêle, mugit, piaille, et c’est une tourmente de cris, de hurlements, de disputes, quand le bac arrive et que chaque troupe, voulant précéder l’autre, cherche à prendre l’embarcation d’assaut. Des gens tombent à l’eau, piquent des plats ventres dans la boue liquide, se relevant horriblement maculés. D’autres, cramponnés aux plats-bords, enfoncés dans l’eau jusqu’aux épaules, refusent de quitter prise et ne lâchent, avec des imprécations, que lorsque le sabot d’une mule ou un coup de rame d’un batelier, leur a meurtri les mains.

En haut, sur la berge, des soldats superbement habillés, montés sur des chevaux luxueusement harnachés, fument des cigarettes et attendent patiemment que leur tour vienne.

Depuis une heure, nous sommes là faisant le pied de grue, mais toujours le bac part sans nous, avec sa cargaison d’hommes, de caisses, de bêtes de toutes sortes. D’autres caravanes sont arrivées, et elles aussi veulent qu’on les transporte.

Harris, qui a fait retenir les bateaux à l’avance, est exaspéré. Il tire son fameux revolver, brandit sa carabine, met les gens en joue, jure de leur faire sauter la cervelle, se démène comme un diable dans un bénitier. Les Arabes ne s’émeuvent pas du tout et le croyant fou ils

Le Sébou.

s’écartent respectueusement de lui, murmurant tout bas « maboul ! » fou ! Et les bacs fendent toujours lourdement les eaux boueuses, emmenant gens, bêtes et bagage, tout le monde excepté nous.

Les beaux soldats sont partis, nous les voyons aborder à l'autre

rive, sauter en selle et disparaître au galop de leurs chevaux.

Notre kaïd, aidé du soldat d’Harbassiz, a fini, à force de cris et de menaces, parfaire entendre raison aux bateliers, et quelques coups de lanières appliquées à propos sur les épaules d’entêtés qui, trop pressés de partir, voulaient quand même s’emparer de l’embarcation, ont produit plus d’effet que le pistolet, la carabine et l’emportement intempestif d’Harris, et nous sommes maîtres de la place.

Le bac, une vieille carcasse informe, trouée, rapiécée, prenant l’eau, est retenu près du bord par deux hommes qui le maintiennent à chaque bout et le transbordement commence. Entre le pied de la falaise et le lleuve il y a un lac de glaise liquide et glissante. On enfonce jusqu’aux cuisses. Nos hommes nous prennent à califourchon sur leurs épaules et nous déposent à bord ainsi que les chiens. Puis vient le tour des chevaux et des mules. On les attache par un pied, on tire par devant, on pousse par derrière; les pauvres bêtes, affolées, s’ébrouent, ruent, regimbent et finissent par s’écrouler, avec un grand bruit de sabots, dans l’embarcation où elles restent debout, abruties, toutes frissonnantes de peur, au centre de la barque, tenues en bride par les muletiers assis sur les plats-bords. A Pavant et à l’arrière, les mariniers, des nègres aux membres athlétiques ruisselants de sueur, saisissent leurs lourds avirons et entonnent leur chanson. Réfugiés à l’extrême bout de Pavant, nous nous faisons tout petits pour ne pas les gêner dans leurs mouvements, et nous voilà lancés sur les eaux jaunes du Sébou.

Après un quart d’heure nous sommes à l’autre rive. Celle-ci est sèche, en pente douce, et des chardons poussent drus sur le limon durci et gercé. Nous attendons en haut de la berge que le transport de nos animaux et de no's bagages, qui nécessite deux autres voyages, soit terminé.

Un douar.

Nous repartons dans la plaine, unie, monotone, avec sa ligne de montagnes bleues à l’horizon.

Les terres sablonneuses, les asphodèles ont fait place à des champs fertiles, d’une terre noire et grasse, une terre opulente où poussent,

DANS LA PLAINE DU SEBOU

en bancs épais, des mauves, des soucis, des colzas ; on traverse des marais herbus, on parcoure de grandes étendues blanches des camomilles dont l’arome nous suit, persistant longtemps après que nous avons passé.

Tout le long du chemin on rencontre du monde, on se croise avec des animaux : des paysans revenant des champs et regagnant leurs chaumières, des femmes voilées sur des ânes, tenant des enfants devant elles, des files de chevaux et de chameaux, des troupeaux d’ânons, des bœufs, des brebis.

Le soleil est couché, il souffle une brise aigre et nous sommes encore loin du lieu oiTnous devons camper.

On accélère la marche et on trotte ferme, tantôt à travers les terres labourées, tantôt le long des petits sentiers qui les limitent. Çà et là on rencontre un assemblage de huttes coniques, un toit de chaume, un groupe d’arbres; les champs de blé et d’orge se succèdent alternant avec des carrés irréguliers de luzerne , des plantations de maïs.

Les ombres du soir s’épaississent, l’air fraîchit davantage, les montagnes bleues, dans la distance, deviennent presque noires. Dans la voûte assombrie du ciel, la lune découpe son dur croissant, de pâles lueurs d’étoiles apparaissent et toutes les couleurs se noyent en une grande teinte grise et froide, qui s’étend partout sur la vaste plaine triste, infinie comme la mer.

A la nuit, nous arrivons à un hameau : quelques maisons de chaume entourées de meules de paille auprès de tamaris et d’oliviers, et à la

lueur de lanternes à flamme vacillante, éclairant à peine, on dresse le camp à proximité des habitations.

L’emplacement de nos tentes est aride : sans une fleur, sans un brin d’herbe. Partout le sol est couvert de vieille paille hachée, de poussière, de fiente de bêtes, de flocons de laine plaqués de houe noire, d’os rongés à moitié, de branches d’épines desséchées. Une odeur infecte vient de je ne sais où, sans doute d’une charogne qui pourrit aux environs. Une douzaine de chiens maigres, puants, rôdent autour de nos tentes, et toute la nuit c’est un concert affreux et incessant de voix rauques, aiguës, enrouées, avec des disputes et de lamentables hurlements.

Depuis que nous. avons traversé le Sébou, nous sommes sur le territoire des Beni-Hassan, des gens peu commodes, paraît-il, des tribus indisciplinées et pillardes, assassinant à leurs moments perdus. Demain nous serons sur celui des Cherabras, aussi voleurs que leurs voisins, mais moins féroces et plus soumis à l’autorité du Sultan.

Près de Sidi-Cassim.

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