SIDI-CASSIM
Samedi, 19 Janvier.
Je m’explique maintenant les brises nauséabondes d’hier et tout ce nocturne charivari. A vingt mètres de nous, j’aperçois, en mettant le pied hors de la tente, tous les chiens du douar acharnés sur une carcasse de cheval en putréfaction, qu’ils dépècent à belles dents. Et dire que toute la nuit nous avons dormi sous le vent de cette charogne, au milieu de ces immondes ripailles.
La matinée est fraîche, l’air vif, le soleil, le beau soleil aimé rayonne dans l’éther profond. Et de nouveau nous allons dans la plaine, qui se déroule avec sa fatigante uniformité, son éternel rideau de montagnes bleues barrant l’horizon.
On s’enfonce dans des terres détrempées d’où partent des nuées d’oiseaux; on côtoie des mares fangeuses; on aborde des sols plus secs et on marche à travers des menthes, des hautes ciguës desséchées qui vous fouettent les jambes, des jujubiers épineux. Le soleil frappe dur : des huées chaudes, où tourbillonnent en une rumeur confuse des
myriades d’insectes, des nuées de moustiques, flottent à ras de terre, et dans des bouquets d’arbres chauves et de plantes grêles on aperçoit des huttes en forme de ruches, des sommets pointus de tentes en poil de chèvre, des toits de chaume gris.
Nous sommes dans des régions cultivées, parmi des luzernes, des colzas, des champs d'orge et de maïs. Un village s’élève au milieu de tamaris, de chênes verts et d’oliviers; quelques-unes des maisons ont un étage, et sur les murs, en torchis jaune, on remarque au-dessus des portes des arabesques en creux, indiquant certaines velléités artistiques.
Les longues colonnes des caravanes continuent à nous croiser, ainsi que les petits ânes horriblement chargés, les beaux cavaliers aux mines altières, aux brillants vêtements, et les nobles vieillards sur leurs mules blanches, richement caparaçonnées, suivis de leurs nombreux domestiques.
L’arrière-garde de nos bagages est loin derrière nous; nous l’attendons au bord de la route tout près d'un «douar».
Nous nous sommes approchés de l’entrée; on entend sous les tentes des éclats de voix et des rires étouffés. Puis, une belle enfant brune s’avance timidement, avec des airs de gazelle effarouchée, et nous présente des œufs qu’elle tient à même dans ses deux mains. Elle est jeune, très jolie, sa taille est mince et svelte, sur son front est tatouée une croix bleue, et quand elle rit, ses dents mignonnes brillent, avec des reflets nacrés, entre ses lèvres humides rouges comme des grenades entr’ouvertes. Ses massifs colliers d’argent s’étalent sur sa poitrine, et sa gorge naissante tremble sous son péplum blanc ; une amulette de drap rouge, à laquelle pendent une griffe de tigre et un morceau de corail, est suspendue à son cou. Ses épais cheveux noirs tressés, à reflets bleus, retombent sur les tempes en deux torsades lourdes dont les extrémités se rejoignent sur la nuque. Très souple, elle s’approche en hésitant, lentement, et, avec une grâce singulière, elle tend ses deux mains contenant les œufs.
Forestier, en galant chevalier, vient à sa rencontre souriant dans les épaisseurs noires de sa barbe frisée, quand, tout à coup, un vieil Arabe édenté surgit, le bâton levé, chasse l’enfant, qui se réfugie sous la tente, et se campe devant l’intrus, grommelant et roulant des yeux terribles. Forestier, imperturbable, fait une belle révérence à l’irascible vieillard, et, pivotant lestement sur ses talons, nous rejoint à l’entrée du « douar ». De là, une mimique amoureuse très amusante et très mouvementée s’engage entre nous et la jolie fille, qu’on aperçoit dans l’ombre de la tente.
SIJDI-CASSIM
Pendant ce temps, deux vieilles en train de laver du linge se sont prises de querelle. Elles s’injurient avec des cris perçants et sont prêtes à s’arracher les cheveux quand le vieux, toujours armé de sa trique, et heureux de pouvoir décharger sa colère sur quelqu’un, vient mettre le holà en les empoignant rudement par le cou et les plaçant chacune à un coin opposé du « douar », après leur avoir caressé les côtes d’un ou deux coups de matraque bien appliqués.
Sur la route, des femmes s’en vont, courbées sous d’énormes charges de fagots.
Nos hommes arrivent; on envoie les baisers d’adieu à l’aimable demoiselle du «douar», et on repart pour retrouver bientôt le Sébou. Nous en côtoyons pendant quelque temps les bords escarpés. La rivière aux eaux troubles coule au bas d’une falaise de glaise de près de cinquante pieds de haut.
Sur le bord opposé, montant en pente douce, des massifs d’arbres s’élèvent dans des taillis buissonneux, une ou deux huttes de toits de chaume paraissent perdus dans la verdure.
Nous suivons un sentier sur l’extrême crête de la berge; .à notre droite les champs d’orge, de blé, les luzernes se succèdent, et des bandes de pluviers partent bruyamment de tous côtés.
Un beau vieillard, d’aspect très distingué, enveloppé dans un nuage de mousseline, arrive en face de nous monté sur une haute mule grise à poil luisant, aux sabots fins, caparaçonnée de velours bleu de ciel brodé de soie jaune. Des soldats l’accompagnent; les longs canons de leurs fusils cerclés d’argent luisent au soleil, leurs chevaux secouent leurs épaisses crinières, et des flocons blancs s’échappent de leurs bouches pleines d’écume.
Quand nos deux troupes faisant halte se sont saluées, un éclair rapide a flambé dans ses prunelles noires. Notre kaïd lui a respectueusement baisé la main, une main fine très délicate, une main de duchesse, qu’il a sortie lentement de dessous ses burnous; ils ont causé
Femme de la campagne.
un moment, puis il s’.est légèrement soulevé sur sa selle, nous a salués d’un imperceptible signe de tête et s’en est allé avec sa brillante escorte.
C’est, il paraît, un gouverneur de ville qui retourne de Fez. Il a vraiment fort grand air ce vieillard à barbe blanche, d’une propreté exquise, perdu dans le fouillis léger de ses mousselines immaculées parfumées de benjoin et d’aloès. Son assurance hautaine, sa politesse grave, dédaigneuse, où se mêle une pointe d’ironie, presque d’impertinence, n’est point banale du tout et vous a un fort ragoût de grand seigneur.
On laboure. Des Arabes manœuvrent des charrues de bois on ne peut plus primitives. Les attelages varient à l’infini. Ici ce sont des bœufs, là des chevaux ou des mules, plus loin des ânes, ou bien un chameau et un âne. Quand les bêtes font défaut, les femmes les remplacent. La terre est si légère, la charrue si peu lourde, la femme si ravalée, qu’entre elle et une bête de somme la différence n’existe guère, et cette chose monstrueuse paraît toute naturelle ici.
Un gamin juché sur un petit âne revient des champs sa journée terminée; les deux morceaux de sa charrue démontée reposent dans les « koufas » qui battent les flancs de sa bête.
Les montagnes, devant nous, sont plus hautes dans le ciel, moins bleues, moins unies de ton, leurs cimes sont plus nettes, leurs arêtes plus vives. On distingue des déchirures, des anfractuosités, de vigoureux pans d’omhre.
Pendant une heure nous chevauchons à travers des terres plantureuses, des luzernes, des colzas, et de nouveau ce sont des fleurs sous les pas de nos mules : des marguerites, des soucis, des champs de lavande ; puis on suit la berge élevée d’un affluent du Sébou, une assez large rivière aux bords admirablement boisés. On passe sous les branches d’énormes figuiers, de vieux chênes-lièges, d’acacias ; on se fraye un passage à travers des massifs de myrtes et de lauriers-cerises, au milieu de jardins fleuris, de bosquets d’orangers et de grenadiers; on avance parmi des alignements de palmiers, et nous voyons apparaître, dans la verte ceinture de ses nombreux vergers, Sidi-Cassim, toute rose sous les derniers rayons du soleil. Comme un pygmée au pied d’un Titan, elle repose au bas des derniers contreforts des montagnes de Méquinez, ces montagnes qui, tous les jours, fuyaient comme un rêve devant nous.
Il faut d’abord traverser un lac de boue emplissant toute la largeur de la rue; puis on s’engage dans un dédale de ruelles ou la boue, séchée par le soleil, tassée en une profonde couche de poussière