‹ À travers le MarocChapitre 12 sur 23 · SIDI-CASSIM · texte numérisé non relu

SIDI-CASSIM

âcre et impalpable, tourbillonne sous le pied des mules et nous affecte douloureusement les paupières. On débouche sur une sorte de terrain vague bouleversé, complètement aride, situé entre les faubourgs de la ville et la rivière.

Le sol est parsemé de paille hachée, d’ailes de poulet, d’immondices; des cercles noirs, où la terre est battue, indiquent la place d’anciens campements. Nos hommes choisissent un coin, le moins sale, le nettoient du mieux qu’ils peuvent, et on dresse les tentes.

Sidi-Cassim.

Un jeune kaïd, le sous-gouverneur de la ville, est venu nous rendre visite. Il est arrivé tout enveloppé de mousseline de soie blanche, monté sur un beau cheval gris à selle cramoisie, brodée d’or, accompagné d’un vieillard, en burnous bleu clair, emmitouflé, lui aussi, dans un « haïk » blanc comme neige, suivi d’une escorte de quatre cavaliers fusil au poing.

Il reste pour prendre le thé et semble heureux de revoir Harris qui a fait sa connaissance deux ans auparavant. Sa tête fine de sphynx égyptien a beaucoup d’expression, et ses traits sont d’une extrême mobilité; il rit facilement montrant de belles dents bien alignées, touche à tout, regarde partout et nous accable de questions. Un négrillon est accroupi à ses pieds, et un domestique porteur d’une lanterne reste à l’entrée de la tente. Il prend le manteau de fourrure d'Ingram pour une peau de loup, et quand on lui dit que c’est une peau d’ours, il

paraît fort intrigué et semble se demander à quoi peut bien pouvoir ressembler un pareil animal.

Har ris lui montre sa carabine et lui en explique le mécanisme : le jeune kaïd prend l’arme et demande une cartouche pour l’essayer. On acquiesce à son désir et on lui place le fusil entre les mains. Il sort de la tente, épaule, vise en plein milieu d’une caravane qui vient pour s’installer ^près de la nôtre, et la balle, manquant son but, va casser la patte à un chien aboyant après les nouveaux venus. Il remet alors tranquillement l’arme à son propriétaire, constatant avec une superbe indifférence que le tir est très juste.

Un peu avant de partir il nous montre une de ses dents qui le fait souffrir : Forestier lui donne un morceau de sucre humecté de quelques gouttes de chlorodine, et il lui offre un peu de quinine qu’il a demandé pour un de ses amis qui a la fièvre.

Une heure après son départ il envoie deux de ses serviteurs nous demander, sous le sceau du secret, un peu d’eau-de-vie, pour sa dent creuse, sans doute. Ces derniers ont amené avec eux un magnifique « sloughi » dont leur maître fait présent à Harris. Une copieuse « mouna » a été apportée au camp.

de

Méquinez.

VOLUBILIS

Dimanche, 20 Janvier.

Ce matin on a ramené au camp le « sloughi » d’Harris qui, pendant la nuit, avait rongé la corde qui l’attachait au lit de son nouveau maître et était allé rejoindre son ex-propriétaire.

Nous quittons Sidi-Cassim de bonne heure : on côtoie des vergers, on traverse des champs cultivés, on passe quelques ruisseaux et nous voilà escaladant les premiers contreforts de la montagne.

C’est "d’abord une large chaussée de terre nue qui se dresse devant nous se détachant comme un long carré d’étoffe brune qu’on aurait jeté sur les herbes courtes d’un vert gris, qui tapissent une pente raide, rocailleuse, montant tout droit. Elle s’arrête au sommet du plateau encombré de rocs éboulés, puis plus de chemin.

On avance de biais sur d’énormes blocs de basalte couchés dans de brusques inclinaisons et arrondis comme des dos énormes de bêtes antédiluviennes. Ces surfaces polies réverbèrent une lumière aveuglante, une chaleur suffocante. Un faux pas de mule et on roulerait brisé au bas des rocs. On se faufile dans des anfractuosités, des fissures

à fonds de vase recouverts d’inextricables lacis d’herbes sèches, de plantes, de ronces d’où les mules empêtrées se dégagent difficilement.

A mi-chemin de la hauteur on trouve une large chaussée pavée de dalles grossières dont un grand nombre ont été arrachées. La voie est encombrée de grosses pierres, d’éclats de rocs, de sables. Elle est

Au sommet du premier contrefort.

taillée dans le flanc du rocher et bordée du côté opposé d’un mur bas à moitié démoli formant parapet. Les mules buttent souvent.

Du haut de ce premier gradin le décor est admirable : c’est à nos pieds Sidi-Cassim dans son nid de verdure, avec ses minarets dont les triples boules dorées étincellent au soleil, ses mosquées aux toits de faïences vertes, luisant, avec des éclats de bronze, ses blanches maisons s’étageant en nombreuses terrasses, tandis qu’à travers les bosquets et les vergers sa rivière miroite et se tord comme un reptile. Puis c’est la vaste plaine d’un vert amorti, très mat, où le Sébou déroule ses nombreux circuits minces comme des fils d’argent, et plus loin une bande blanche, indécise comme une vapeur, Harbassiz. Enfin, au dernier plan, à l’extrême horizon, on aperçoit, noyées dans le ciel, une ligne de montagnes d’un bleu pâle très léger.

Nous sommes en plein milieu du massif. On gravit des côtes, on descend dans des vallées ; on traverse de grandes étendues toutes grises

VOLUBILIS

sous la multitude de chardons qui les recouvre. Les caravanes, en passant, ont frayé une route à travers cette végétation, foulant les tiges des plantes, écorchant la terre, et de loin cette large bande foncée tranchant sur les nuances claires des collines semble un large ruban de velours sombre jeté sur un tapis de soie grise.

La chaussée pavée.

Dans des cirques de montagnes aux sommets aigus, la terre noire et grasse se renfle en ondulations molles, et de grands carrés presque réguliers, de longues bandes d’un roux foncé, se découpent sur les gris légers, sur les verts atténués des croupes des collines, indiquant des champs labourés. Près de huttes de branchages, des fumées d’herbes qu’on brûle montent en tournoyant dans l’air et des paysans, des « khrammès », se livrent aux travaux des champs. Des vapeurs bleues, ténues, très transparentes, flottent comme des gazes légères, envahissant tous les replis des vallées.

Au sortir d’un creux de terrain, nous émergeons au soleil dans un endroit ouvert. A l’ombre d’un rocher, un vieil Arabe, en guenilles, est assis à côté de « koufas » d’oranges; on lui achète toute sa

marchandise, pour une somme insignifiante, et c'est une débauche de fruits frais, dorés, parfumés.

Le « sloughi » suit bien, c’est à qui le caressera parmi nos hommes, qui croient que sa présence leur portera bonheur.

Pendant des heures, on continue à travers des gorges sauvages, des plateaux cultivés, des terres basses inondées; puis nous sommes hors du massif, sur la crête de ses derniers contreforts, au faîte d’une hauteur rejoignant en une pente doucement inclinée une ravissante vallée où coule en capricieux méandres une mignonne rivière aux bords boisés, touffus de plantes, bariolés de fleurs.

Entre nous et la rivière, la touchant presque, se montre le cercle noir des tentes d’un «douar» : vue d’ici à vol d’oiseau, on en peut voir distinctement la courbe en forme de croissant, ouvert sur la rivière, formée par les tentes groupées les unes contre les autres, entourées d’épines sèches. Des femmes travaillent assises en rond, d’autres vont puiser de l’eau avec des amphores, des vieillards sont accroupis près des tentes, des chiens vont et viennent, et on entend leurs aboiements, très assourdis à cause de la distance.

Nous descendons. Près du «douar», nous évitons un âne mort pour tomber sur un chien crevé que ses congénères, peu dégoûtés, se disputent avec des grognements féroces.

La rivière est à notre droite. On s’en approche ou on s’en éloigne

Douar de Bédouins.

suivant les circuits du chemin. Çà et là c’est une voûte d’aqueduc près d’un marais, un pan de mur ancien délabré, une pierre de taille enfouie sous les ronces. On suif un moment un sentier escarpé, creusé dans le flanc d’une côte abrupte, à travers des rocs éboulés, des amas

VOLUBILIS

pierreux, on traverse Y « oued » à un gué, à quelques mètres en amont d’une ligne de roches moussues, par-dessus lesquelles le courant cascade avec des bouillonnements, et, immédiatement, on fait halte sur un gazon vert tapissé de fleurs, séparé de l’eau par un rideau d’arbustes. C’est là qu’on va élever nos tentes à cent mètres d’un village perché sur le versant de la colline.

L’Oued-Faraouiii

Les « fusils » parcourent les monts, Harris en tête, sonnant de sa trompe, à tue-tête. Cette terrible fanfare a mis le village sens dessus dessous. Prenant ce bruit étrange, qui pour la première fois résonne à leurs oreilles, pour les rugissements d’un monstre quelconque d’une espèce inconnue et féroce, nouvellement arrivé dans ces parages, les hommes sautent sur leurs armes, les femmes se sauvent, les enfants poussent des cris et les chiens la queue entre les jambes hurlent d’une façon lugubre. Et toujours à travers les halliers, à travers les vallons, retentit vibrante, sonore, infatigable, la fameuse corne d’Harris. Puis le bruit s’affaiblit, se perd dans la distance, cesse tout à fait, les frayeurs se calment, les chiens se taisent, le calme renaît.

La paisible vallée retombe dans son adorable repos, ses tranquilles murmures, ses caressantes tristesses. Et sa gentille petite rivière limpide, aux rives embaumées, gazouille gaiement sur son lit de cailloux

blancs, entre ses berges d’herbe fine, émaillées d’iris, d’hyacinthes, de marguerites, parsemées de boutons d’or, plantées de lauriers-roses, de saules, de grenadiers, et Tonde glisse sous les dômes de verdure avec des reflets d’émeraude et de doux et mélodieux bruissements.

Aussitôt après le coucher du soleil le ciel s’est couvert soudain d’une vapeur d’un bleu noir, plombé, terne, et sur ce fond morne les montagnes, devenues tout à coup d’un rouge cramoisi, ont flamboyé avec des tons ardents de métal en fusion, comme si elles eussent reflété les flammes d’un immense incendie, emplissant toute la vallée de lueurs écarlates. L’effet était étrangement puissant, plein d'une sauvage et sinistre splendeur.

La nuit entière, les hommes de garde ont chanté et se sont appelés les uns les autres. L’endroit est hanté, nous dit-on, et, ce qui est pire, les environs sont infestés de brigands.

Méquinez.

MÉQUINEZ

Lundi, 21 Janvier.

Toute la matinée, nous avons chassé sur les bords de la séduisante rivière, l’Oued-Faraoun, un affluent de TOued-Rdoum. On a fait des hécatombes de perdrix. Antonio ne manque pas un coup, sa chienne Metza a un flair d’une remarquable finesse et arrête à merveille ; Harris, grâce à sa corne, ou malgré elle, foudroie quelques perdreaux ; Ingram et Marshall font une assez belle besogne avec Don et Rover ; Forestier et moi abattons plus de croquis que de gibier.

Après un affreux massacre d’un tas de pauvres bêtes à poil et à plumes ne demandant qu’à finir leurs jours en paix sur les bords aimés de la rivière, nous la traversons à tour de rôle sur le dos de la mule d’ Antonio, que Sambô vient d’amener, sauf Ingram qui, cédant à ses instincts d’amphibie, se précipite tout habillé dans le courant et aborde à l’autre rive trempé comme un barbet. De là, nous gagnons des ruines romaines qui s’élèvent sur un renflement de terrain, les restes de Volubilis, de « Kasz-Pharaoh », le

château de Pharaon comme les appellent, sans savoir pourquoi, les Arabes.

Le temps s’est éclairci, le vent a balayé* les brumes matinales, le soleil a bu les abondantes rosées, séché les taillis humides, durci les sentiers mouillés.

De l’antique Volubilis, il ne subsiste qu’un arc de triomphe, aux pierres disjointes, d’un très bel appareil, faisant face à une muraille percée d’une porte cintrée et, plus loin, les portes d’une basilique. Le sol, où parmi les palmiers nains poussent de hautes herbes grêles, des chardons, des ronces, est jonché de pierres taillées et d’éclats de toutes sortes. Des soubassements, interrompus de larges brèches, rampent à moitié enfouis sous une végétation sauvage. Des quantités de pigeons reposent sur les sommets des murs ruinés où les vautours et les faucons ont fait leurs nids; des aigles planent très haut dans l’éther.

Et l’altière ville romaine n’est plus. Les blocs de ses assises ont servi à construire les remparts de Méquinez, la ville sainte de l’Islam ; ses colonnes ont orné ses portes monumentales, ses élégants portiques ; ses marbres ont servi à décorer ses palais, comme en Egypte les antiques murailles de Memphis ont servi de carrières aux constructeurs de Fôstat; ses colonnes ont soutenu les arcades de ses mosquées; ses plaques de porphyre embellissent leurs sanctuaires.

L’antique cité, dépecée par morceaux, s’en est allée pierre par pierre, à travers les montagnes, à travers les plaines, à travers les vallées, sur le dos des chameaux, dans les « koufas » des mules; et des tronçons de colonnes, restés sur les chemins, jalonnent encore la route

MÉQUINEZ

suivie par ces destructeurs du passé, ces rapaces enfants du désert, brisant, pour se les approprier, les œuvres des autres, avec la même incurie, la même stupide insouciance que celles avec lesquelles ils laissent périr les leurs.

A deux kilomètres de là, dans une gorge sauvage des monts Zahroun, dont les âpres sommets tranchent durement sur le ciel, la ville de Mouley-Idriss s’étage en terrasses sur la pente abrupte, et les tons d’ocre jaune de ses murs ressortent violemment sur les verts foncés de ses jardins de figuiers et d’oliviers, échelonnés sur le versant de la montagne.

C’est un lieu fort vénéré que la ville de Mouley-Idriss. Sa « zaouïa » renferme le tombeau du très saint Mouley-Idriss-Ben-Abdallah, père du glorieux fondateur de Fez. L’entrée de la ville est sévèrement interdite aux Juifs et aux chrétiens, qui s’exposeraient à être massacrés en voulant y pénétrer quand même.

Ingram et Harris, accompagnés du kaïd, sont partis en avant-garde à Méquinez, comme fourriers, pour obtenir nos « billets de logement » du gouverneur, pour qui nous avons une lettre de recommandation de Si-Torrès, le ministre des Affaires étrangères du Maroc, résidant à Tanger. Nous possédons aussi une lettre du Sultan, laquelle nous donne droit à la « mouna » et aux égards des pachas, sheiks, kaïds et autres fonctionnaires de l’empire, qui répondent de nos existences sur leur tête. Nous préférons, toutefois, payer les vivres que les habitants nous apportent et notre kaïd est chargé de leur en régler le montant.

Depuis quelque temps, de vagues indices nous le font soupçonner de ne rien donner du tout aux malheureux paysans et de réaliser de beaux bénéfices à nos dépens et aux leurs. Nous vîmes plus tard que nos suppositions n’étaient que trop fondées et à Fez le vieux gredin reçut du kaïd Mac-Lean, qui nous avait offert une aimable hospitalité, une semonce telle, avec menace de lui infliger la bastonnade, qu’il fui guéri, je pense, pendant le reste du voyage, de recommencer ses frasques quotidiennes.

Nous avançons sur une colline s’élevant en rampe douce à travers des terrains sablonneux, parmi des monticules coupés d’étroites et profondes tranchées, creusées par les pluies. Nous nous croisons à chaque instant avec des piétons, des cavaliers armés, des bandes de chameaux, des caravanes de marchands.

Quelquefois, dans un de ces boyaux tortueux, où on ne voit pas à quatre mètres devant soi, on se rencontre face à face avec un grand diable de chameau, balançant à ses côtés de longues poutres taillant le sable avec des mouvements de catapulte. Comme il n'y

a pas suffisamment de place pour qu’on puisse marcher deux de front, surtout quand on a pour vis-à-vis une de ces vilaines bêtes lourdement chargées, il faut que F un cède le pas à l’autre et recule, et comme le chameau, très entêté de sa nature, n’entend pas de cette oreille-là et que les catapultes évoluent d’une façon redoutable, on est obligé de rétrograder, au plus vite, jusqu’au premier embranchement venu et de s’y enfourner précipitamment, en courant la chance de s’y heurter de nouveau aux mêmes difficultés. C’est amusant les premières fois, on en rit, mais à la fin, cela devient fastidieux.

Au bord d’un plateau rocheux nous nous arrêtons, frappés du magnifique panorama qui se déroule à nos yeux. Le terrrain s’abaisse en pente raide, aride, toute hérissée de rocs éboulés, d’amas de pierres, d’énormes pans de calcaire à fleur de terre, jusqu’au bas d’une vaste étendue mamelonnée, s’arrondissant dans une ceinture de montagnes basses. Celles qui nous font face, droit au Sud, ont leurs sommets couverts de neige, et plus loin, un peu à droite, on aperçoit illuminées de teintes pourpres, par le soleil couchant, les pics neigeux de la chaîne de l’Atlas.

Et, au milieu de cet amphithéâtre grandiose, Méquinez la Sainte, la ville blanche, apparaît comme une vision. Elle est si loin, si loin, qu’on ne distingue qu’une masse claire vaporeuse, d’une pâleur dorée avec des reflets roses. On voit un éclair de métal qui reluit la houle d’un minaret; une lueur d’émeraude d’un toit de mosquée; une bande d’ocre aux tons ambrés, la ligne de ses remparts ; mais tout cela indistinct, voilé, effacé, plein d’une inexprimable harmonie, d’une douceur infinie.

Nous descendons l’effroyable pente, on gravit des coteaux, on disparaît dans des ravins resserrés et on arrive dans une région boisée ayant des aspects de parc. Il se fait grand mouvement de gens et de troupeaux, se dirigeant vers la ville. On traverse une rivière, le Rdoum, sur un grand vieux pont dégradé, tout gris, tout rongé de lichen.

Il y a une foule maintenant, une foule fiévreuse qui se hâte, se bouscule, pressée d’arriver, et le cri de gare ! l’incessant, l’éternel « baleuk ! » braillé, gémi, sur tous les tons imaginables, nous fouette impitoyablement les oreilles. Antonio nous dit de presser nos bêtes, car on va fermer les portes de la ville, et nous voilà emportés dans ce torrent d’hommes, de femmes, de bœufs, de moutons, de chèvres, de chevaux, de chameaux, d’ânes, de mules ; criant, beuglant, mugissant, bêlant, hennissant, brayant. Et tout cela trotte, court, galope, se précipite dans un tourbillon furieux, gravissant la large chaussée

MÉQUINEZ

qui conduit à la ville. D’âcres senteurs, des buées chaudes se dégagent de toutes ces chairs en sueur, de tous ces corps heurtés, collés ensemble, et une longue clameur monte comme les grondements sourds d’un tonnerre lointain.

Des chameaux, dans cette masse houleuse, basculent leurs fardeaux, qui frappent à gauche et à droite comme des béliers; des bœufs, l’œil hagard , soufflent fortement avec des pans de burnous accrochés à leurs cornes , des mules se mordent, des chevaux se cabrent, des ânes ruent, et le torrent hurlant roule vers la ville, s’engouffre comme une trombe sous l’arche d’une porte gigantesque et s’écoule dans les rues. Cette débandade effrénée a tout à fait l’air d’une déroute, d’une panique de troupes battues, se ruant affolées dans une ville avec l’ennemi sur leurs talons.

Notre kaïd, accompagné d'un cavalier envoyé par le pacha à notre rencontre, se tient près de la porte, en dehors, guettant notre arrivée. Il nous a vus, s’est frayé un passage dans ]a foule, nous a rejoints, et il nous conduit à la maison que nous devons habiter.

Nous traversons de larges rues boueuses, tristes, presque vides. Hadj Mohammed paraît fort pressé et nous mène, tambour battant, dans un labyrinthe de ruelles, de places, de carrefours. On passe sous des arches délabrées, des voûtes humides, des couloirs obscurs et on s’arrête devant une petite porte massive garnie de rangées de clous, la porte de la maison que le pacha met à notre disposition pendant le temps que nous séjournerons à Méquinez. Le seuil en est très élevé, la porte très basse, et on doit se baisser pour entrer dans un corridor carré et coudé, pavé de faïences. On franchit une seconde porte à gauche, et on se trouve dans une grande cour à cieFouvert. Elle est entourée d’arcades au fond desquelles s’ouvrent de larges portes de cèdre à deux battants, donnant accès dans de longues chambres étroites très

Porte de Méquinez.

hautes de plafond, les nôtres. Dans un des battants de chaque porte existe une autre porte toute petite, une sorte de chatière.

Harris nous raconte avec beaucoup d’humour la façon expéditive dont on a expulsé les propriétaires.

Le matin il s’était donc décidé à partir avec Ingram et le kaïd, et à faire l’étape de Méquinez à franc étrier. Son motif était d’arriver à temps pour faire les démarches nécessaires afin d’obtenir du pacha un logement pour nous et nos gens.

Le kaïd avait formellement décliné de les accompagner, prétextant que son cheval fourbu ne pourrait jamais fournir, d’une traite, une course d’aussi longue haleine et « Al-Aïssoui » avait bravement piqué des deux, suivi d’Ingram, laissant Hadj Mohammed derrière lui.

Harris reconnaissait, de son propre aveu, avoir commis une grave imprudence, en se risquant ainsi, sans un kaïd responsable sous la main, sur cette route où, à chaque pas, il allait se croiser avec des fanatiques de la plus belle eau, où, à tout moment, pouvaient fondre sur

lui, du haut de leurs montagnes, les terribles Zemours. Et alors c’en

eût été fait de lui et de son malheureux compagnon ; « l’Illustrated

London News » paraissait encadré de noir ; Forestier faisait un croquis saisissant, les représentant luttant jusqu’au dernier soupir, je décrivais d’une façon pathétique, le cœur brisé, leur fin pitoyable, leurs noms passaient à la postérité et le journal tirait à quatre cent mille exemplaires.

Heureusement la bonne étoile d’Harris voulut qu’au lieu de fanatiques il rencontrât de braves commerçants qui, au lieu de lui chercher noise, le saluèrent poliment, lui demandèrent à voir son revolver, dont la réputation était parvenue jusqu’à Entrée d'une maison. eux, ce à quoi il consentit de la

meilleure grâce du monde, et le prièrent de souffler dans sa corne, ce qu’il ne put leur refuser.

A un moment, cependant, il eut une vive émotion. Pendant qu il traversait une rivière, il entendit tout à coup, derrière lui, un galop précipité, qu’il crut être celui d’une troupe nombreuse de cavaliers. Nul

Rue près de notre maison à Méquinez.

MÉQUINEZ

doute que ce ne fussent les féroces Zemours lancés à sa poursuite. Il enfonça les éperons dans le ventre de son cheval, qui en deux bonds atteignit à l’autre rive, et au moment où, faisant contre fortune bon cœur, il recommandait son âme à Dieu et, après une subite volte-face,

se préparait, revolver en main, à vendre chèrement sa vie, il aperçut... Ingram, qu’il avait complètement oublié, abordant à ses côtés, un peu étonné de le voir dans cette belliqueuse attitude, et à deux cents mètres,

au lieu des Zemours redoutés, le pauvre vieux kaïd essoufflé qui,

se décidant enfin, avait fait prendre le trot à sa rosse poussive et s’évertuait à le rejoindre.

Après cette fausse alerte, ils étaient arrivés sains et saufs àMéquinez où il avait longtemps attendu, à la porte du pacha, que ce dernier voulut bien le recevoir.

D’intelligentes ruades de son coursier l’avaient vite débarrassé des importunités d’une foule gênante, poussant l’impudence jusqu’à appeler sur sa tête toutes les malédictions du ciel, et l’ignorance à ce point de confondre avec un mouton noir, notre cher Rover. Il avait ensuite présenté au fonctionnaire du Sultan ses lettres d’introduction, et ce dernier, impressionné par ce je ne sais quoi de chevaleresque et d’imposant qui se dégageait toujours de sa personne, lui avait témoigné une grande déférence et s’était lentement empressé de lui trouver une maison pour lui et... sa suite.

Gomme il n’y en avait pas de libre, les soldats du pacha étaient entrés dans la première habitation venue, en avaient fait lestement déguerpir les hôtes, les mettant en demeure de vider immédiatement les lieux et d’enlever leur mobilier dans le plus bref délai possible. Les pauvres gens stupéfaits n’avaient pu qu’obéir : hommes, femmes et enfants s’étaient mis activement à la besogne et en une demi-heure avaient fait place nette.

Comme auparavant ses amis, après son expédition de Sheshouan, lui avaient reproché son excessive témérité, nous reprochâmes vivement à Harris son audacieuse équipée où, avec une impardonnable imprudence, il avait joué si légèrement sa vie et celle de son aimable compagnon. Nous eûmes, je dois l’avouer, un mouvement de crainte rétrospective en pensant que, nous aussi, et encore sans soldat pour nous protéger, nous avions couru les mêmes dangers et y avions échappé aussi miraculeusement, avec cet avantage, nous fit judicieusement observer Harris avec un fin sourire, que n’étant pas prévenus du danger, aucune désagréable appréhension ne nous gâta le plaisir de la route. Ce spécieux raisonnement était trop juste pour ne pas être accepté d’emblée par nous tous. Ce que nous fîmes.

La maison est spacieuse et humide. Le rez-de-chaussée est pavé de faïences vertes, noires, jaunes et blanches. Un trou au centre sert d’écoulement aux eaux des pluies et ménagères. Sous un des portiques on entend le murmure d’une fontaine dont l’eau, par deux jets, s’échappe d’une ravissante mosaïque incrustée dans les parois du mur. En forme de fer à cheval, elle est, d’un dessin charmant, résultant de l’alternance et de l’entrelacement de motifs dérivés du cercle et de l’hexagone. Elle est encadrée par deux étroits pilastres surmontés d’un fronton, et l’eau retombe dans une vaste cuve carrée revêtue extérieurement de faïences. A côté est une large amphore.

MÉQUINEZ

Aux quatre angles de la cour des colonnes carrées, recouvertes d’une couche de stuc, supportent des poutres de cèdre, encorbellées et sculptées, formant l’ouverture des portiques. Sur ces poutres repose le plancher de la galerie du premier étage où logent nos hommes. La balustrade en « moucharabieh », à panneaux variés, est d’un travail délicat, et les lignes en sont com- /

binées avec un goût très sûr.

Tout en haut de la maison, une terrasse entourée d’un mur à hauteur d’homme sert de toit. Un escalier tournant de deux pieds de large à peine, complètement obscur, ménagé dans un des angles de l’édifice fait communiquer tous les étages, du rez-dechaussée à la terrasse.

Mais tout cela est vieux, usé, minable. Les faïences de la fontaine tombent une à une; celles de la cour montrent des vides déplorables ; les gracieux entrelacs ornant les pilastres des portes sont brisés ; les moulures des impostes sont frustes ; les nervures des archivoltes sont martelées ; les grandes portes de cèdre, luisantes de crasse,

sont vermoulues; les « moucharabiehs » son disloqués et troués.

Une humidité glaciale à laquelle se mêlent de fades odeurs d’égouts emplit toute la maison. Le ciel s’est assombri, la pluie commence à tomber, notre logis prend un aspect lugubre.

Une rue.

Ce matin, au saut du lit, nous apercevons du fond de notre puits, un grand carré de ciel bleu où roulent, emportés par le vent, de gros nuages d’un blanc doré.

Des Juifs arrivent. De mouchoirs sales, à carreaux de couleur, qu’ils tirent de dessous leurs robes noires fripées, ils sortent des bracelets,

des colliers d’argent, des chandeliers de cuivre, et insistent d'une façon gênante pour nous faire acheter à des prix exorbitants ces objets de peu de valeur. Nous les laissons conclure des marchés avec Ingram et Harris, et Forestier m’accompagne dans la ville avec Antonio, qui va nous servir de cicerone.

Notre ruelle étroite, bordée de hauts murs sans ouvertures, débouche sur une rue assez large. Les maisons sont peu élevées et il y a de larges espaces vides. Partout, des flaques de boue, des immondices, des blocs de pierre obstruant le chemin. Dans des pans de murs crevassés, cuits et recuits par le soleil, sont encastrées des devantures de boutiques. Les volets sont vermoulus ; les planches disjointes, pourries, des auvents sont couvertes d’épaisses mousses vertes ; le bas des murs est déchaussé, miné par les pluies.

Un long passage, à plafond de solives de bois, fait un trou noir au bout duquel on aperçoit un carré de lumière nettement dessiné sur des murs blanchis à la chaux, et dans ce carré étincelant un autre trou noir, l’entrée d’un autre passage.

Sur la place un énorme sycomore abrite sous son ombre une quantité de petites boutiques en planches, mal d’aplomb, démantibulées, verdâtres, vides pour la plupart, ou fermées par des cloisons en planches.

Nous pénétrons sous une grande porte cintrée ornée d’arabesques d’un dessin très pur. Elle s’ouvre dans une muraille grise toute tachetée d’une lèpre de lichen jaune. Des herbes sauvages, des mousses, des fleurs, qui tapissent son faîte ruiné, des arbustes et des ronces qui ont poussé dans les interstices des pierres, lui donnent un aspect de décrépitude, de vétusté inexprimables. Sous la voûte, des bancs de pierre s’appuyent de chaque côté contre la base du mur. Une seconde porte ogivale, d’égale grandeur, fait face à la première et nous amène au milieu de la cour d’une auberge, d’un « fondak ». Au-dessus de nos têtes un grillage de fer recouvre l’ouverture de la cour entourée de portiques. Leurs colonnes, à pans coupés jusqu’à la naissance des chapiteaux, sont protégées à leur partie inférieure par un étui en bois, et de leurs impostes partent des arches, brisées de courbes et de lignes droites, coupées, avant leur intersection, par une triple rangée en retrait sous la baie, de poutres superposées et sculptées surmontées d’une galerie en « moucharabieh ». Des portes au rez-de-chaussée et au premier étage donnent accès dans des chambres qu’on loue à des marchands ou à des voyageurs.

Le tout est dans un état de dilapidation sans nom. Le pavage de la cour est défoncé; le sol est plein de flaques d’eau croupie, où pourris-

MÉQUINEZ

sent des détritus de légumes, des pattes de poulet, des vertèbres quelconques; les revêtements de bois des colonnes, ornés au bord supérieur d’une mince torsade délicatement fouillée, sont rongés à la base et souillés de boue et de crasse ; des morceaux détachés de la gracieuse galerie en « moucharabieh » du premier étage pendent, enduits d’une croûte de poussière, coagulée par les pluies; le stuc moulant les fines nervures des courbes et des pilastres a disparu, mettant à jour les briques, et sur les façades dégradées, apparaissent de hideuses plaques dénudées, accentuant encore l’air d’abandon, de profonde désolation de cette cour puante et humide.

Dans des coins, des solives de bois, des planches, des troncs d’arbres sont empilés et des scieurs de long manœuvrent leurs grandes scies. Sous une des arcades, un Arabe est accroupi cuisinant sur un fourneau de terre. Une porte massive, celle de la seconde entrée, a été déposée le long des colonnes, où elle restera à jamais exposée aux morsures du soleil, aux atteintes de la pluie, au lieu d’être replacée sur ses gonds. De temps en temps, une porte s’ouvre, un Arabe sort silencieusement, referme la porte et s’en va.

Nous traversons des passages voûtés, des ruelles tortueuses, des couloirs ténébreux, entre d’immenses murailles hautes, sévères. Et rien ne brise l’uniformité désespérante de ces grandes façades nues si ce n’est, à de longs intervalles, une meurtrière en forme de croix, une étroite ouverture, barrée de planches moisies, une porte basse garnie de rangées de clous saillants. Et pas un son ne trouble le silence de ces sinistres oubliettes, où nos pas, amortis par la couche molle et élastique des détritus, ne font aucun bruit; où de temps à autre une ombre blanche glisse et disparaît comme un fantôme à l’angle d’un mur. Et en avançant au fond de la sombre tranchée, on se sent oppressé par la tristesse taciturne de ces façades austères, de ces rues désertes.

Nous voici près du bazar, dans un carrefour pittoresque : une partie de la rue est voûtée, une autre est à ciel ouvert ; le soleil s’abat sur les murailles et la lumière ruisselle en une nappe étincelante. Des pans entiers de murs sont couverts de « moucharabiehs » d’un travail remarquable. Quelques boutiques sont ouvertes. Un des volets relevé sert à garantir du soleil, l’autre est rabattu, et ses cloisons saillantes servent de marchepied pour monter dans la niche. La voie n’est d'un bout à l'autre qu’un marais fangeux. Nous sommes obligés de longer les échoppes en nous accrochant à leurs auvents, aux chambranles des portes, à tout ce que l’on peut saisir pour suivre l’étroite bande de terrain laissé à sec, de chaque côté de la chaussée.

Yoici un beau Maure aux yeux de velours, aux ongles teints de henné, limés, polis, précieusement sertis dans la chair, d’une propreté méticuleuse. Drapé dans ses vêtements blancs et parfumés, chaussé de patins de bois pointus à armatures de fer, à hauts talons doubles, retenus sur le cou-de-pied par des brides de cuir rouge, brodé de soie rose, il avance avec de lentes précautions, évitant soigneusement la boue et les éclaboussures. Il passe à côté de nous avec une indifférence dédaigneuse, en égrenant son chapelet. Il s’est approché d’une boutique, a relevé un des volets, rabattu l’autre, est entré dans sa niche et s’est accroupi dans l’amas de mousselines transparentes de son « haïk »

à côté d'une pyramide de farine d’une blancheur immaculée.

Nous passons devant des entrées de mosquées aux ogives gigantesques, ornées de merveilleuses dentelles d’arabesques. Dans l’entrebâillement des portes à ornements de bronze, on entrevoit vaguement, dans la pénombre bleue, d’innombrables alignements de colonnes, des perspectives d’arceaux infinies, des portiques, des fontaines jaillissant de murs constellés de mosaïques et retombant dans des vasques de marbre, des coins de cours pavées de faïences flamboyant au soleil.

Une chaîne de fer soutenue par deux bornes de bronze est tendue en travers de la porte. Sur le seuil sont étalées , roulées dans des haillons, d’horribles créatures rongées d’ulcères, de lèpres répugnantes, mendiant en psalmodiant les louanges d’Allah. En nous voyant, ces malheureux soulèvent à demi leurs corps cadavéreux, exhibant leurs plaies hideuses, et leurs yeux luisent avec un éclat plus fort, leur voix sort plus âpre, sur leurs faces émaciées brille une exal-

Rue près des bazars.

Un « fondak » à Méquinez.

MK QU IN E Z

tationplus farouche, et, levant leurs bras décharnés, ils nous maudissent.

Puis on arrive dans la rue principale du bazar, large, à murs élevés, garantie du soleil par un toit de roseaux, jeté sur des solives transversales et crevé de nombreuses ouvertures à travers lesquelles darde le soleil chatoyant sur les parois blanchies en mille langues de feu.

Là, comme partout ailleurs, le milieu de la voie est un cloaque, mais il y règne un peu plus d’animation. La plupart des boutiques sont ouvertes. A leurs devantures sont exposées des « ferradjiehs », des « kaftans » écarlates, des burnous, des cordons de soie brochés d’or, roses, violets, bleu tendre. On y vend des cuirs travaillés, des bottes et des babouches jaunes, bleues, rouges, brodées de soie et d’or; des selles et des harnachements de mules et de chevaux ; des étriers niellés d’or et d’argent ; des éperons pointus comme des stylets.

Des piles de tapis de haute laine de Rabat et de Mogador emplissent les petites niches, et derrière on voit apparaître, tenant très peu de place, le marchand fumant des cigarettes ou tournant machinalement les grains de son chapelet, plein d’une indifférence absolue pour les rares clients qui peuvent se présenter.

Plus loin ce sont des « okels » peuplés de Juifs. Les uns rangent soigneusement, dans de petites boîtes, des tiges desséchées de salsepareille, des feuilles de séné; les autres vendent du sucre, du tabac, des épices.

De temps en temps un haut minaret gris se dresse, au-dessus des murailles lézardées, dominant la rue de sa puissante silhouette. Ses faïences ternies brillent avec des éclats doux et ses boules dorées étincellent. Des cigognes ont fait leurs nids entre les créneaux de sa galerie et, c’est à peine si elles s’éloignent d’un vol lourd quand le « muedden », paraissant sur le balcon, hisse le drapeau blanc et appelle les vrais croyants à la prière.

Nous voici sous une haute porte ruinée, délabrée, finie. Les parois de ses murs disparaissent sous de petites échoppes bancales, accrochées les unes aux autres, où pendent des brides, des sacs, des courroies; dans des recoins sont accroupies des femmes à côté de paniers d’oranges ; des Arabes vendent des dattes et des figues sèches.

Tout près de là, dans des boutiques dont la vétusté défie toute description, des choses de toutes espèces, les plus disparates sont amoncelées : des sabres rouilles à poignée de corne de rhinocéros, des yatagans, d’anciennes poires à poudre, de formes fantastiques, des lances, des fusils, des tambourins, des flûtes, des harnais, des poteries, etc. Et tous ces débris d’autres âges, échoués là, sont vieux, usés, cassés, racornis comme les vieillards caducs au regard éteint qui les manient de leurs mains décrépites.

A côté est le quartier des orfèvres : une série de passages étroits aboutissant à une rue très large, très sale, très inégale, toujours avec son inévitable ruisseau plein d’immondices et de chairs mortes. Des mûriers et des sycomores centenaires jettent un peu d’ombre sur la large chaussée. Les maisons, très peu élevées, sont de simples cubes de maçonnerie percés d’un trou carré. Là dedans, devant un petit comptoir en bois blanc, auprès d’une forge d’une simplicité enfantine, des gens travaillent des bijoux d’or et d’argent, avec des instruments primitifs, et sur des étagères crasseuses sont étalés des objets d’argent de formes extraordinaires. Ce sont des agrafes où, en guise d’émeraudes, de rubis, on a enchâssé de fausses perles et des grains de verre coloré de Venise ; des colliers d’argent aux formes lourdes, aux dessins étranges ; des anneaux de chevilles ou de poignets, datant de Mouley-Ismaël, usés par le contact des chairs ; de la bijouterie en or du Soudan. Puis ce sont des griffes de tigre, des dents de lion montées en argent, avec des pendeloques de corail, pour conjurer le mauvais œil ; des flacons d’argent contenant du « koheul » pour se teindre les cils ; des amulettes bizarres, curieusement ciselées pour chasser les « djinns ».

Des Juifs cauteleux nous suivent pas à pas ; avec des regards défiants, ils tirent de foulards fripés et sales des bijoux de prix, et ils nous harcèlent pour nous les vendre.

Plus loin, sont les armuriers, les forgerons, presque nus, travaillant dans des trous plus spacieux, en sous-sol, fabriquant les longs fusils des cavaliers du « Maghreb » .

Nous regagnons la vieille porte délabrée, qui est celle du « mellah » du quartier juif, un amoncellement de maisons, tassées, pressées les unes contre les autres.

Porte de la kasbah à Méquinez, vue extérieure.

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Du sol gras et mou qui s’exhausse constamment sous les couches superposées d’immondices, de détritus de légumes pourris et de viandes putréfiées, s’élève une puanteur sans nom, mêlée à d’abominables odeurs de cuisine. Tout cela flotte en vapeurs lourdes oppressantes, entre ces murailles suintantes, où l’espace fait défaut, et on se sent le cœur défaillir.

Dans d’ignobles ruelles, des marchands d’une malpropreté repoussante vendent je ne sais quelles marchandises peu ragoûtantes. Des enfants teigneux en loques grouillent et se roulent dans les ruisseaux d’eau croupie avec des chiens galeux. Des hommes pâles, jaunes, à longs cheveux graisseux en papillotes, coiffés de calottes noires, passent courbés, les épaules rentrées, le regard clignotant, sanglés dans leurs lévites sombres, à côté d’autres très gras à figure rosée, aux gros yeux bleu-faïence à fleur de tête, aux cheveux roux.

Des femmes charnues, communes, d’une blancheur malsaine, sont assises sur le seuil des portes, épluchant les têtes de leurs nourrissons, et leurs gros pieds informes débordent en bourrelets de graisse sur leurs babouches de cuir.

Par une porte entre-bâillée, j’aperçois, parée comme une châsse, une Juive aux yeux profonds, aux cils peints, aux bandeaux noirs. Elle est d’une pâleur mate, avec des tons de cire. Sa tête est recouverte d’une sorte de mitre pointue, brochée d’or. D’épaisses boucles d’oreilles d’un travail compliqué et fastueux encadrent sa figure, elle porte à ses chevilles des anneaux et à ses poignets de massifs bracelets ornés de pierreries. Son corsage, tout chamarré de dorures, bride étroitement, sur sa chemise lamée d’or, et sa jupe de velours, aux coins alourdis par de larges broderies d’or, retombe droite sans un seul pli.

Des portes ouvertes, s’échappent des bouffées chaudes, écœurantes, qui se déposent en huées le long des murs, en imprégnant les vêtements de cette population blême, dont le sang, faute d’air, se corrompt au fond de cette prison, et d’infects relents se dégagent des gens qui nous entourent.

Nous sommes heureux de retrouver les aspects mornes des grandes murailles grises, les tranquillités sépulcrales des quartiers ruinés, de nous perdre dans les rues désertes, les couloirs sombres où passent

Place devant la kasbah.

silencieux, drapés dans leurs blancs vêtements parfumés, les Maures au visage grave, à la démarche noble.

Cette après-midi, nous allons voir la « kasbah ». Des ruelles tortueuses nous conduisent à une vaste place aride, entourée de murs. A notre gauche, des têtes de rocs crevant le sol, arrondis par les pluies, le soleil et les gens qui viennent s’y reposer, forment une chaîne parallèle à une haute muraille, sinistre dans son effrayante nudité. A droite, des murs peu élevés, garnis de quelques boutiques, lui font face. Derrière nous s’étend l’enceinte crénelée de la ville, dominée par deux grands minarets, et on voit, comme un trou noir, la porte que nous venons de franchir. Devant nous se dressent, formant le quatrième côté du carré, les remparts crénelés, d’un jaune roux, de la « kasbah » où s’ouvre la porte magistrale de Mouley-Ismaël.

Sa masse imposante, brisant la ligne des remparts, se détache en sa robuste élégance, pleine d’une sombre majesté entre ses deux bastions

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carrés, dont les arches s’appuyent sur de trapus et courts piliers de marbre.

La gigantesque ogive en fer à cheval est supportée de chaque côté par de doubles colonnettes de marbre. Une collerette d’arabesques l’entoure de ses festons, délicieux de finesse et de lignes, et un encadrement carré, ourlé de moulures à gorges fortement évidées, une sorte de ruban, où s’enroulent, en lettres noires sur fond vert, des versets du Koran, la distingue nettement du reste de la haute façade, complètement cachée sous le magnifique revêtement de ses faïences.

On reste stupéfait devant l’agencement si parfait de ces milliers de petites pièces vernissées, dont le dessin se perd dans des alternances de courbes et de lignes brisées s’intersectant, se mêlant à l'infini en une série de combinaisons géométriques d’une complication inouïe, mais d’un goût exquis dans leur gracieuse fantaisie.

Les ombres portées par les reliefs des entrelacs, les nervures des filets, jouent avec les lumières frisantes, tombant sur les innombrables faïences, atténuant la vigueur des oppositions, adoucissant la rigidité des lignes,

noyant l’ensemble dans une coloration chaude, calme, reposée, d’une harmonie indéfinissable que le temps, les intempéries et la patine des siècles n’ont fait qu’accentuer davantage, en fondant encore plus les nuances, les confondant toutes dans une grande teinte neutre, ambrée, d’une douceur infinie, d’une mélancolie indicible et grandiose.

La base de la porte et des murs est excoriée, dégradée, rongée ; toute la partie inférieure de la muraille, jusqu’à une hauteur de dix pieds,

Tète de rebelle.

a été badigeonnée à la chaux et les délicates arabesques, les fines moulures ont disparu sous les crépissures successives.

L’emplacement compris sous la porte coudée entre l’ogive regardant la ville et celle opposée, sans lui faire face, s’ouvrant sur la cour de la « kasbah », est recouvert d’une voûte très élevée. Là se trouve l’entrée de la « Justice », une petite porte s’ouvrant dans une cloison en planches. Sous des arches peu profondes pratiquées dans le mur, des Arabes sont couchés sur des gradins de pierre, enveloppés dans leurs burnous. Le sol est pavé de cailloux ronds, durs et glissants.

La façade donnant sur la cour est complètement unie, sans aucun ornement. Elle est revêtue d’un épais lit de mortier, de couleur jaunâtre, qui s’en va par plaques laissant voir la brique à travers de grandes écorchures. L’ogive de la porte repose, elle aussi, sur des colonnettes de marbre. Le sommet de l’édifice est démantelé en partie, et des herbes, des arbustes, des giroflées, poussent sur le fronton ruiné, entre les créneaux restés debout et sur le faîte des murs, auxquels la porte est reliée de chaque côté.

Au-dessus de l’entrée, des crocs en fer sont solidement fixés. Après chaque révolte de tribus, les chefs des rebelles précipités du haut des créneaux, avec une adresse cruelle, s’enganchent sur ces pointes sinistres, où ils restent exposés comme un exemple terrible de la toutepuissante justice du Sultan, et les oiseaux du ciel, tandis qu’ils respirent encore, viennent arracher les yeux de leurs orbites et déchirer leurs membres pantelants. Leurs cadavres restent suspendus là et les chairs putréfiées se détachent et tombent en lambeaux dégoûtants que les chiens dévorent le jour et les chacals viennent leur disputer la nuit.

Nous sommes dans les cours intérieures de la a kasbah » ; on passe devant d’autres portes donnant sur de grands espaces vides, silencieux, clos de rangées de murs menaçants ; on côtoie d’interminables murailles grises lézardées, on pénètre sous des arches informes et on arrive sur une vaste esplanade rectangulaire, très ouverte, entourée d’enceintes et de constructions.

Le temps se couvre, un coup de tonnerre éclate, et la pluie tombe torrentielle. Nous nous mettons à l’abri sous un portique, adossés à une porte bardée de cuivre, munie d’un fort cadenas, d’un dessin gracieux, à serrure originale très compliquée. De là nous apercevons, flanqués de bâtiments en ruine, les loits verts surmontés de boules dorées des « khoubas » en parfait état de conservation, recouvrant les tombeaux des sultans Mouley-Abdhuram et Mouley-Ismaël, le sultan cruel le plus vénéré de tout le Maroc.

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C’était un monsieur peu commode que ce sultan Mouley-Ismaël, qui coupait de sa main la tête des ouvriers qui ne travaillaient pas à son gré, cassait sur la tête des entrepreneurs les briques de mauvaise qualité, et murait vivants les esclaves chrétiens qui lui déplaisaient.

La pluie a cessé, le soleil a reparu. Nous quittons la porte au ravissant cadenas. Près de là est un trou dans le sol, une sorte de soupirail ; c’est l’entrée d’immenses caveaux se prolongeant, au dire des Arabes, sous tout le palais. Forestier et moi nous nous hasardons dans le trou noir : le terrain s’incline en pente raide à peine éclairé par la faible lueur qui arrive du dehors par l’étroit orifice. Nous roulons, plutôt que nous descendons, le long du talus et allons nous buter dn bas contre une carcasse desséchée de chameau. Des arcades voûtées en plein cintre, à piliers carrés, forts et élevés, s’étendent dans toutes les directions. Des chauves-souris nous frôlent à chaque instant ; on glisse sur des matières visqueuses, et une odeur fade de moisi et de pourriture emplit ces funèbres couloirs. Nous nous hâtons d'en sortir par une autre galerie débouchant sur la place.

C’est sous des voûtes de ce genre, racontent les Arabes, que les sultans, depuis un temps immémorial, entassent leurs trésors, et il court d'effrayantes légendes de gens murés dans l’épaisseur de la maçonnerie, de misérables noirs chargés de veiller sur ces trésors, qui resteraient jusqu'à leur mort dans Les caveaux de la kasbah.

ces fatals souterrains, sans jamais

voir une seule fois la lumière du jour, et ma foi ! l’aspect de ces murs sinistres, de ces salles ruinées, de ces lieux désolés, vous prédisposent assez à accepter comme vrais ces récits étranges, auxquels

Harr is, dans son amour du merveilleux, ajoute une foi aveugle.

Nous avançons maintenant le long d’une série interminable d’enceintes crénelées, de murs menaçants, éventrés, sapés par la base, ne tenant que par un prodige d’équilibre ; on passe sous des voûtes

trouées au pied de terrasses, de tours, de bastions se superposant, s’enchevêtrant dans un désordre vertigineux, gardant, malgré leur caducité, leurs flancs ravagés, je ne sais quel air farouche et imposant.

On traverse des lieux abandonnés, et, entre de hautes murailles tristes où des jardins se sont formés, on marche sur un tapis d'herbe fine où poussent à foison des pavots, des pâquerettes, des anémones.

Le ton général de ces amoncellements de murailles, d’arches, de couloirs, de tours éboulées, est d’un jaune d’ocre rayé de longues coulées d’un brun rouge. Tout cela est usé, émietté, rugueux, se désagrège lentement et semble avoir été taillé dans du sable durci. Une végétation sauvage envahit et recouvre peu à peu ces décombres.

Des giroflées, des résédas poussent parmi les mousses sur le faîte des murs; des ronces, des broussailles cachent des trous béants ; des cactus géants sortent de larges fissures; et parfois un figuier centenaire, venu dans une crevasse, baigne de son ombre bleue ces masses jaunes calcinées par le soleil. Partout des cigognes se tiennent immobiles près de leurs nids de branches sèches.

Et toujours les alignements sans fin de murailles mornes, les bastions sévères, les arches redoutables, projettent sur le ciel bleu les durs profils de leurs sommets ébréchés, se succédant avec cette oppressante et taciturne uniformité des choses mortes, si pleine d’une indicible mélancolie, d’une si poignante tristesse.

Nous suivons un chemin de ronde assez large, au bas du mur d’en-

Ruines près de Me qui nez.

Porte de la kasbah à Méquinez, vue de l’intérieur,

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ceinte, sur la lisière d’enclos ombreux où coulent des ruisseaux bordés de saules, le long de vergers pleins d’arbres fruitiers où s’épanouit avec une profusion inouïe, au-dessous des austères murailles, une végétation exubérante. Parmi les lauriers-cerises, les amandiers, les cactus, poussent, avec une surabondance de sève étonnante, des orangers, des grenadiers, des figuiers. Des rosiers grimpent le long des vieux murs moussus; des liserons s’enroulent autour du tronc des arbres; des loriots, des pinsons, des fauvettes, des mésanges, voltigent dans le feuillage touffu, lançant à pleine gorge leurs trilles perlées, et parmi l’herbe haute et drue de ces jardins incultes des glaïeuls, des iris, des fougères, forment d’impénétrables fouillis.

Nous sommes hors de la ville côtoyant le bord, en pierres de taille, d’un réservoir d’une grande étendue, de forme carrée, dont l’eau limpide disparaît presque sous les larges feuilles d’une prairie de nénufars.

Près de là sont des ruines étranges, inexplicables. Ce sont des avenues d’arches massives en «tabia », à lourds piliers carrés et à ciel ouvert dans un état de dégradation complet. Une douzaine de vaches errent dans ces enfilades d’arches , paissant l’herbe à travers les décombres, et quelques chèvres broutent les feuilles de ronces venues dans les interstices des piliers.

Nous rentrons en ville et allons visiter un bazar couvert. On y entre par une porte ogivale, barrée d’une traverse en bois qui défend le passage aux mules et au bétail. Des piliers de cèdre à pans coupés supportent un plafond à solives apparentes. Le jour vient de fenêtres latérales grillées, et des dalles recouvrent le sol. La pièce est vaste, les boutiques sont nombreuses, mais quelques-unes seulement sont ouvertes et il y a peu de monde.

On y vend de tout : des épices, des vêtements, des tapis, des armes, des harnachements de chevaux et de mules. Harris et Ingram marchandent d’assez jolies choses et font d’assez bons marchés. Harris, commerçant dans la moelle des os, a un flair tout particulier pour découvrir des choses rares, des objets curieux, et une façon, qui n’appartient qu’à lui, de les obtenir à un prix presque dérisoire. Il y met des heures, mais il lasse la patience proverbiale des Orientaux, ce qui n’est pas peu dire, et finit par arriver à ses fins. En vrai «quaker» qu'il est, il roulerait, je crois, le Juif le plus retors.

A la barbe de Forestier, laquelle se hérisse de désappointement, il rafle, avec une désinvolture pleine d’aisance, des bibelots que le terrible Calabrais voyait déjà en imagination accrochés aux murs de son atelier. Des amulettes d’un dessin original que je guignais ardemment,

croyant déjà les tenir en ma possession, me passent sons le nez et disparaissent prestement dans ia sacoche du fidèle Sélim, fier d’emmagasiner les achats de son maître.

Si Harris consacre des heures à conclure un marché, Marshall, avec sa nonchalance lymphatique, y emploie des jours, ce qui explique le seul achat fait par lui à Fez, un mouchoir d’une valeur de quatre francs qu’on lui laissa, huit jours après, pour vingt-cinq sous, sans doute pour le récompenser de cette procrastination sans exemple.

Quant à Ingram , il s’incline devant la supériorité commerciale d’Har ris et le charge de toutes ses transactions, ce dont il n’a pas à se repentir.

On a étalé devant nous de superbes tapis à nuances amorties, aux dessins délicieux ; on a retiré de recoins ténébreux des vêtements de soie et de velours brodés d’or, des étoffes tissées d’or et lamées d’argent, des étriers niellés d’or, des armes rares, des sabres à lames damasquinées, et nous sommes partis éblouis de toutes ces richesses, datant la plupart d’époques lointaines, que sortaient de leurs trous noirs ces marchands graves, polis/glissant silencieusement comme des ombres, enveloppés de leurs linceuls de mousseline.

Il fait un froid de loup ce matin, et il tombe de la neige !... Du haut de la terrasse de notre maison nous apercevons les montagnes toutes blanches. Une heure après, la neige cesse de tomber, le soleil paraît et avec le soleil la .bonne et douce chaleur.

Forestier reste pour terminer une aquarelle de notre maison. J’accompagne, avec Harris et Marshall, Ingram, qui s’est muni de son appareil photographique, et pendant toute la journée on erre dans la ville, photographiant des portes de mosquées, des rues, des coins pittoresques.

Oh ! ce misérable appareil photographique d’Ingram, combien l’ai-je maudit... plus tard. Que de fois ai-je lancé l’anathème contre ce pseudo-artiste, cet automate en bois de chêne ou d’acajou, cet espion maladroit, à la fois myope et presbyte, voyant faux à travers l’arrangement compliqué de ses lentilles concaves et convexes, infestant aujourd’hui le Royaume-Uni de ses reproductions blafardes, de ses copies mortes, pervertissant le goût du public et donnant comme dernière expression de l’art, comme critérium du beau et du vrai, un calque bête, une image déformée et lugubre d’êtres et de choses.

Le bazar aux vêtements de Méquinez.

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Et dire que pendant que je t’entourais de soins, le comblais d’attentions délicates, que j’affermissais son trépied tremblant, qu’avec des précautions presque maternelles j’aidais Ingram à le réintégrer dans son étui de maroquin, ce misérable caméléon, ce perfide serpent à lunettes, ce cyclope ingrat, mitonnait tranquillement ma ruine et celle de mes confrères du crayon.

S’insinuant peu à peu dans le journal, avec des timidités de pauvre honteux, il s’y présentait les yeux baissés avec une hypocrite candeur, à titre de simple document..., d’auxiliaire..., d’aide-mémoire... pour les artistes, occupant une toute petite place modeste, un strapontin, relégué dans un coin, inaperçu. Puis, jouant vigoureusement des coudes, il élargissait sa place, prenait celle des autres et s’y carrait avec l’impudence insolente des parvenus, accaparant toutes les feuilles du journal, débordant sur la couverture, encombrant tout, côte à côte avec l’imbécile réclame des trafiquants, salissant d’ignobles platitudes le vélin immaculé réservé autrefois à ces maîtres du crayon qui pendant plus d’un demi-siècle avaient charmé le public de leurs œuvres originales.

Aurais-je jamais pu me douter que cette boîte de Pandore, aux faces vernies, aux dehors si séduisants, contenait dans ses flancs de pareilles horreurs ; que cette espèce d’accordéon avec ses airs de jouet d’enfant, son aspect bonhomme', ses allures inoffensives, était un terrible engin de destruction, une matière explosible qui devait pulvériser le monde des arts.

Pouvais-je penser qu’un monstre redoutable était tapi, comme un tigre dans la jungle, dans l’ombre de sa chambre noire, ourdissant de sinistres complots et, patronné par le « procédé », de connivénce avec les trop avides directeurs du journal, tramait froidement la perte, préparait d’un cœur léger l’exode d’une bande éplorée de dessinateurs et de graveurs, éléments, désormais inutiles, d’un journal mécanique.

Et ce pauvre Ingram ! oubliant combien la roche Tarpéienne est près du Capitole, aurait-il pu jamais se douter, lui, aussi, quand grâce à ce hardi coup de main photographique, à ce balayage subit d’un tas d’artistes et des graveurs grincheux et coûteux, il réalisait de prodigieuses économies et entassait des montagnes d’or ; aurait-il pu deviner que l’heure était proche où, entraîné dans la débâcle générale des feuilles illustrées, allait s’effondrer sans espoir, assassiné par la photographie, ce glorieux journal, ce compagnon aimé et inséparable de toute la gent instruite et respectable de l’Angleterre et de ses colonies, cetjmique et splendide recueil de faits pris sur le vif, de pages d’une vibrante

actualité, pleines cle pittoresque, d’humour et de charmante fantaisie, F « Illustrated London News»! ce monument sorti d’un hloc du cerveau d’un homme de génie, comme Minerve était sortie armée de toutes pièces du cerveau de Jupiter.

Aurait-il pu, un seul moment, concevoir l’idée de cette chose inouïe, invraisemblable : F « Illustrated London News », ce géant à la puissante circulation, atteint d’anémie et rendant le dernier soupir faute d’une suffisante circulation, après avoir absorbé, dans les vains efforts faits pour le relever, les sommes fabuleuses qu’il avait rapportées.

Gomment eût-il pu s’imaginer un seul instant que le public, ce public d’élite qui se délectait à parcourir ses belles illustrations, put un jour être dégoûté de cette profusion idiote de photographies et de réclames et cesser d’acheter ce qui, après avoir été un superbe mémorial de l’époque, n’était plus qu’une exhibition banale de portraits, cartes de messieurs quelconques, un ramassis d’actualités ankylosées prises au hasard de la fourchette chez le premier photographe venu, un étalage éhonté de niaises et prétentieuses réclames commerciales.

Oh ! si l’infortuné, complice inconscient du collodion, avait pu se douter des conséquences désastreuses de son engouement irréfléchi pour l’invention de Daguerre, du résultat de ses fatales complaisances pour l’objectif et prévoir la catastrophe finale qui devait l’entraîner avec nous !

Mais ! Est-ce qu’un directeur de journal se doute de quelque chose ou prévoit quoi que ce soit !

Nous partons demain. Forestier et moi profitons d’un soleil radieux pour aller croquer un peu partout, dans la ville, pendant toute la matinée.

L’après-midi, nous allons voir la grande porte par laquelle nous sommes venus emportés par la foule houleuse. Nous traversons, de nouveau, les ruelles étroites, les allées couvertes. Puis nous avançons sous une arche délabrée, sous une autre qui lui fait face et nous débouchons sur une large place entourée de chaque côté de murailles ruinées derrière lesquelles poussent des figuiers gigantesques.

Des gens sont campés sous des tentes en lambeaux, des ânes sont couchés auprès d’un troupeau de chèvres, sur la paille hachée qui couvre le sol ; des poutres équarries sont appuyées contre les murs ou gisent à terre une face pourrissant dans la houe, l’autre se desséchant au soleil.

Mosquée près de la porte du Nord à Méqninez.

MÉQUINEZ

Un minaret, situé dans une rue voisine, s’élève majestueux, dépassant les murs et domine la place où s’étend sa grande ombre violette.

Devant nous se dresse l’immense porte découpant sur le ciel son énorme ogive. Nous passons sous sa voûte élevée entre ses hautes et lourdes portes, blindées de plaques de cuivre. Vue de ce côté elle est imposante, tranchant par la puissante carrure de sa taille sur la ligne des vieux remparts, flanquée de ses deux lourdes tours carrées, aux sommets ruinés, aux pans lézardés, fermant de sa masse jaune la longue et large chaussée qui descend jusqu’au fond de la vallée, bordée de murs d’un côté, de fortes haies de cactus et de roseaux de l’autre, défoncée, ravinée, bossuée d’ondulations, semée de gros rocs, polis et usés par le va-et-vient des caravanes.

Plus simple, mais aussi grandiose dans sa superbe ordonnance que celle de la « kasbah », avec ses deux pilastres montant jusqu’à son faîte et couronnés chacun d’un chapiteau très proéminent, orné de pendentifs, elle disparaît sous une magnifique broderie d’entrelacs et de faïences vernissées, enchevêtrées avec un grand art, et une remarquable fantaisie, brillant avec des reflets doux, éteints, s’atténuant et se mêlant en un ton neutre gris d’une exquise harmonie.

Plus bas, adossés au mur courant le long de la chaussée, sont le tombeau et la c( khouba » du très vénéré Sidi-Ali-Ben-Hamdouch et sa jolie fontaine monumentale construite à côté.

L’ensemble de ces gracieux édifices se détache très clair sur un groupe

Tombeau et khouba de Sidi-Ali-Ben-Hamdouch.

d’oliviers d’un vert gris et terne. L’arche de la porte de la « khouba » est d’une admirable pureté : un simple filet l’entoure se nouant au sommet et se reliant à une moulure carrée qui l’encadre. Au-dessus règne un entablement à corniche encorbellée et ajourée, recouverte

d’un toit de faïences vertes, où poussent à foison les herbes et les mousses. Un talus pavé et bordé de parapets conduit à la porte.

La fontaine contiguë, dont la corniche est semblable à celle de la « khouba », mais dépourvue de toit, est construite avec plus de recherche. Du milieu d’un cintre gothique de faïences d’un dessin d’une rare élégance, résultant de combinaisons dérivées de l’hexagone et de l’octogone, s’échappe l’eau limpide/ retombant dans une auge carrée. Autour du cintre, se déroule une triple rangée d’arabesques d’un effet très décoratif, fouillées avec une grande habileté et pleines d’une gracieuse originalité.

Nous regagnons la ville avant la fermeture des portes.

DJEDIDA

Vendredi, 25 Janvier.

Nous quittons la ville morte, le Versailles du Maroc. Le ciel est radieux. Nous suivons d’interminables rangées de murailles décrépites, rongées, éventrées; on s’enfonce sous des passages voûtés, on escalade des amas de décombres.

Près de la porte de Fez nous apercevons un groupe de cavaliers en haut d’une éminence. C’est le pacha de Méquinez qui vient nous faire ses adieux, et nous prie de camper près de sa maison de campagne où rien ne nous manquera.

Il a l’air très bien, ce pacha à barbe blanche, à fine physionomie, dans sa robe de soie mauve, enveloppé dans son « haïk » de mousseline blanche, monté sur une mule magnifiquement caparaçonnée, en avant de ses soldats à belles mines, aux vêtements multicolores, aux fusils brillant au soleil. Harris s’est approché, l’a remercié. Le vieillard a salué, a mis la main sur son cœur, et a fait volte-face avec son escorte. Puis nous avons continué à longer les vieux murs croulants.

On passe sous une dernière arche, on franchit un pont et nous voilà hors de la ville. La rivière, très peu profonde, semée de rocs, coule sur un fond de cailloux, baignant le pied des remparts dans un fouillis d’arbres et d’arbustes. Des centaines de femmes, des négresses pour la plupart, la face voilée, mais les jambes nues jusqu’aux cuisses, font la lessive, battant le linge de leurs pieds en chantant sans désemparer. Des

hommes après avoir lavé les uniques vêtements qu’ils possèdent, les ont exposés au soleil et attendent, dans un état de nudité complète, qu’ils soient secs pour s’en couvrir.

Nous nous arrêtons un moment près d’un bastion ruiné couronnant le haut de la colline que nous venons de gravir. Méquinez, de là, se montre sous un aspect saisissant.

Au-dessus de lignes de formidables remparts se superposant, s’entrecroisant, avec des séries de murs menaçants , d’enceintes inextricables, de tours démantelées crevées de trous béants, s’étagent, chevauchant les unes sur les autres, se pénétrant, se tassant à l’infini, les innombrables terrasses des maisons, les toits verts Vue de Méquinez. des mosquées, les hauts minarets,

les faîtes broussailleux des palais abandonnés des Sultans. Et sur toute cette blancheur de sépulcre chauffée par l’implacable soleil pèse la morne et solennelle tristesse de la vieille ville agonisant dans ses ruines farouches.

Notre kaïd a sa maison à Méquinez. L’émotion de se retrouver en famille a dû être très forte chez lui, car il semble exténué aujourd’hui. Souvent il reste en arrière, et il paraît plus vieux, plus cassé, plus ratatiné que jamais. Ses yeux caves, sa peau atrocement tendue sur les os, ses mouvements raides, automatiques, lui donnent des airs de momie articulée. Sa physionomie est empreinte d’une telle expression d’indéfinissable tristesse, de profond abattement, de résignation forcée, qu’on se sent pris involontairement de pitié pour ce vieillard raidi sur sa selle, supportant avec un calme stoïque la douloureuse angoisse de sa jeunesse disparue, de ses forces épuisées devant ses désirs restés jeunes.

DJEDIDA

Nos hommes, derrière lui, sourient malicieusement, et le pauvre soldat, droit, figé dans sa pose, avec une ombre de vie dans son vieux corps usé, avance, l’œil fixe, regardant devant lui sans voir de ses yeux atones.

Après des bois d’oliviers ce sont des champs d’orge, entre de hautes

Un pont près de Djedida.

murailles jaunes, lézardées, des restes de forts. Puis reviennent les immenses plaines de palmiers nains, avec des horizons de montagnes bleues, et plus loin des pics couverts de neige. On traverse de frais ruisseaux aux bords fleuris, et au fond d’un ravin escarpé, on passe un cours d’eau sur un pont à dos d’âne à une seule arche sous laquelle poussent des roseaux.

A l’angle du pont, devant une hutte de chaume, un nègre aux orbites vides, d’où coulent des filets de sang, implore la pitié des voyageurs.

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