‹ À travers le MarocChapitre 13 sur 23 · AUTOUR DU MAROC · texte numérisé non relu

AUTOUR DU MAROC

Ensuite la plaine reprend avec les palmiers nains, les espaces arides, les plateaux rocheux d’où sortent de dessous des voûtes de calcaire striés de zébrures verdâtres, des ruisseaux allant se perdre dans des gorges et des vallons.

On côtoie quelque temps une petite rivière et on fait halte près

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d’un village d’une douzaine de tentes et de maisons de chaume, le village de Djedida.

En face de nous, à trois milles de distance, s’élève la chaîne des montagnes de Zahroun aux sommets tourmentés coupés de profondes déchirures. Elles sont habitées par des tribus indomptées qui ne reconnaissent aucune autorité. Les gens du village racontent qu’il y a peu de jours ces féroces montagnards ont coupé en morceaux un envoyé du Sultan.

Les Nemrod, pendant que le camp se dresse, arpentent les alentours. La trompe d’Harris sonne, les coups de fusil crépitent, et les

DJEDIDA

heureux chasseurs reviennent abondamment pourvus de gibier. Notre garde-manger regorge de perdrix et de cailles.

Le temps se gâte après le coucher du soleil. Le ciel se voile de vilains nuages gris et l’eau tombe à torrents. Toute la nuit, par la pluie battante, les Arabes qui veillent sur nous ont poussé leur cri d'appel et chanté.

Vieux pont avant d’arriver à la Mehdiouna.

LA MEHDIOUNA

Samedi, 26 Janvier.

Le beau temps est revenu, le chaud soleil, le ciel bleu. Le pays est très giboyeux, Harris, Ingram et Marshall partent, avec Antonio, à la poursuite des compagnies de perdrix, et nous suivons une autre route avec la caravane et le kaïd. On se donne rendez-vous non loin de là, à un pont sur le chemin de Fez.

Le kaïd paraît soucieux. Est-ce le voisinage des montagnes infestées de tribus pillardes qui le rend ainsi? Est-ce un autre motif? Je 1 ignore. Il a examiné avec soin les batteries de son fusil, en a fait jouer les ressorts, l’a amorcé à nouveau et Fa placé bien en main. Il a donné ensuite de l’éperon dans le ventre de sa bête qui, tout en conservant son immuable pas automatique, a pris une allure un peu plus vive, et il reste à vingt mètres en tête, maintenant la distance. Nous avançons en un groupe serréy personne ne parle. On sent qu’une inquiétude vague, gênante, pèse sur tout le monde. Un danger inconnu nous menace-t-il...? Allons-nous être attaqués d’un moment à l’autre...?

Depuis une demi-heure nous apercevons à notre droite, sur la crête

extrême de la colline qui borde la plaine, un cavalier armé qui galope parallèlement à nous et semble surveiller tous nos mouvements. De temps en temps il s’arrête, nous fait face, reste un moment immobile le fusil en travers de sa selle, et repart à fond de train longeant la côte sans jamais nous perdre de vue. Que diable cela veut-il dire...?

Le kaïd semble plus anxieux. Il s’arrête souvent, porte la main gauche en abat-jour au-dessus de ses yeux, et son regard paraît sonder les replis de la plaine, les anfractuosités de la montagne. Et toujours, à notre droite, la silhouette du cavalier fuyant se détache en ombre noire sur le ciel.

Nous sommes à l’extrémité du plateau, le mystérieux cavalier a disparu, s’est évanoui comme une ombre. Le kaïd a repris son air habituel, nos hommes se sont remis à babiller, et nous avons replacé nos fusils en bandoulière. Cette fois nous en sommes quittes pour la peur, si toutefois il y a eu lieu de craindre quelque chose. Il n’était pas écrit que notre dernière heure sonnerait ce jour-là.

Le plateau s’abaisse brusquement en une pente aride, rayée de grandes strates de roches grises, hérissée d’énormes blocs de calcaire aux arêtes déchirées. Au bas, coule l’oued Mehdiouna, entre des rives boisées tranchant crûment sur le versant nu et rugueux. Un pont traverse la rivière.

Nous apercevons Ingram, au milieu du courant, faisant ses ablutions. Des Arabes attroupés contemplent avec une maligne curiosité ce gros garçon gras, dodu, épanoui, aux chairs blanches, s’ébattant avec des mouvements de jeune phoque dans l’onde qui rejaillit en gerbes autour de lui.

Harris et Marshall sont là aussi, avec Antonio, dont la mule est chargée de dépouilles opimes. Ils ont fait une chasse miraculeuse : une quarantaine de perdrix, des cailles, des bécasses, des pigeons, etc. Les gens du village qui les avaient accompagnés, en rabattant le gibier, les ont suivis jusqu’ici, pour ramasser les douilles de cuivre des cartouches vides.

C’est un endroit fréquenté par les caravanes et les voyageurs qui, d’habitude, s’y arrêtent. Des soldats du « maghzen » font baigner leurs chevaux. Un riche Maure, accompagné de son harem, s’est installé à l’ombre d’un olivier. Des domestiques tiennent les mules par la bride, d’autres préparent une collation. Ses femmes, voilées, couchées sur le gazon, caressent d’adorables bébés, habillés de soie rose, bleue, jonquille, amarante, vert d’eau, et de frais éclats de rire, des envolées de petits cris joyeux, partent à tous

LA MEHDIOUNA

moments du groupe bigarré. Un pacha à barbe grise vient de mettre pied à terre ; les hommes de son escorte ont étalé un tapis et y déposent des provisions.

En amont du pont, l’eau coule très calme entre des rives bordées de joncs, d’iris, de glaïeuls, parmi les saules et les lauriers-

roses et va se perdre plus loin sous l’ombre de massifs d’oliviers et d’orangers paraissant très verts sur les tons roux de la colline pelée.

Devant les piles du pont s’élèvent des gerbes de roseaux et leurs hautes tiges minces en dépassent le tablier.

En aval, la rivière conserve quelque temps ce même aspect paisible, mais, à deux cents mètres plus loin, son lit se creuse tout à coup, avec de brusques ressauts, et l’eau se précipite en une série de chutes bouillonnantes. Du bord de berges escarpées, en pente presque verticale, on aperçoit au bas du précipice, à une

profondeur de deux cents pieds, les eaux écumantes, se frayant un passage à travers d’énormes rocs, dressant leurs têtes noires au milieu du courant. Au fond de cette gorge abrupte, une sauvage végétation s’est développée : sur des îlots de rochers et de terre, des figuiers et des oliviers ont poussé parmi d’épais buissons ; d’étroites bandes d’alluvions, retenues par des racines et des ceintures de rocs moussus, s’élancent de gigantesques roseaux, de plus de vingt pieds de haut, dont le soleil dore les cimes et l’eau baigne les pieds ; des plantes tapissent les parois rugueuses, pénètrent dans les crevasses, s’enroulent aux saillies aiguës, et une vapeur fraîche, bleue, irisée, monte constamment d’en bas avec le rugissement des eaux.

Nous prenons quelques croquis et les enragés chasseurs nous quittent et vont en avant, détruisant tout sur leur passage.

Tandis que je dessine, un cavalier paraît à peu de distance, à un coude que fait la route, cause un instant avec les Arabes de Djedida, les rabatteurs, qui lui montrent leurs cartouches vides, et tout à coup, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval se lance ventre à terre de mon côté, brandissant son fusil qu’il décharge à mes oreilles, arrête net, d’une brusque secousse, l’animal qui fléchit, saute à terre, s’incline, me prend la main et la baise. Il me faisait l’honneur d’une fantasia. Je réponds à cette marque de politesse par l’offre d’une cigarette, qu’il accepte de grand cœur, et je lui fais cadeau d’une cartouche pleine, ce qui le comble de joie. Nous nous saluons mutuellement et il s’éloigne suivi des Arabes.

Nous quittons la Mehdiouna et, à trois milles de là, nous retrouvons Harris, Ingram et Marshall se reposant en nous attendant auprès d’une autre rivière. Nous la traversons à un gué, à cinquante mètres au-dessus d’une chute effroyable tombant d’une hauteur de trois cents pieds de haut.

C’est une autre Mehdiouna, mais plus sauvage, plus âpre, avec plus de caractère encore. Le paysage en amont est tranquille et morne. Des champs cultivés arrivent en pente très douce jusqu’à la rivière, mais, pas un arbre, pas un buisson, rien, ne brise la désolante monotonie de ces terres de labour.

En aval, c’est un effrayant spectacle. Dans une plaine immense, aride, limitée par une ligne basse de montagnes d’un bleu sombre, s’ouvre, semblable à une tranchée de Titans, dans un terrain argileux d’un brun rouge, une fissure gigantesque, large, profonde, comme si, dans quelque affreuse convulsion, la terre s’était subitement déchirée.

LA MEHDIOUNA

Au fond du gouffre, obstrué de pans entiers de calcaire, de blocs de basaltes brisés, de formes étranges, d’amas de pierres usées, polies par les frottements répétés, l’onde roule en grondant avec des tourbillons,

des remous, des refoulements prodigieux. Et l’énorme masse liquide, lancée dans le vide, retombe en Ilots d’écume dans l’abîme avec un épouvantable fracas, hurlant sa plainte déchirante et terrible.

Sur un plateau formé par un affaisement du sol et surplombant le précipice, des Bédouins ont dressé leurs tentes, à l’extrême bord du terrain et, à chaque heure du jour, à chaque heure de la nuit, ils entendent l’incessant tonnerre de la cataracte, le sourd bruissement des eaux rongeant la base de la falaise. Et un jour, celle-ci, minée dans ses fondements, disparaîtra dans les eaux mugissantes, emportant tout avec elle. Et les gens des caravanes à qui on racontera l’histoire du plateau détruit, du village disparu, diront : « C’était écrit, que la volonté d’Allah soit faite. » Et d’autres Bédouins iront planter leurs tentes sur les bords croulants du ravin maudit.

La cataracte,

Il existait encore l’année dernière un pont de pierre, audacieusement jeté par-dessus l’abîme. Il s’est effondré, emporté par les pluies de l’hiver et les attaches du pont, avec un bout de chaussée pavée, restent encore de chaque côté, muets témoins de la catastrophe.

Et les Arabes indifférents suivent maintenant le gué, comme autrefois ils traversaient le pont, qui ne sera jamais reconstruit, pas plus que ne seront jamais rebâties les murailles ruinées de Méquinez, les palais écroulés des anciens sultans, les superbes mosquées de l’Islam. C'était écrit ! qu’Allah soit loué ! car tout est écrit au Maroc, même ce qui ne peut pas s’écrire.

Nos hommes sont à peu de distance d’ici, dans un village où nous camperons ce soir. Du haut d’une éminence nous pouvons les apercevoir avec les mules. Nous les rejoignons à travers des champs labourés avec les chasseurs sur nos flancs, qui fusillent à tort et à travers, mettant en révolution tout le pays.

Nos mules effrayées, les oreilles droites, soufflent fortement, ruent, se cabrent, font des écarts et, entre temps, s’arrêtent tout à coup pour braire à tue-tête. Soudain la mule de Forestier part à fond de train, la mienne la suit et nous voilà, mal d’aplomb sur nos selles à peine sanglées, sautant les fossés, escaladant les haies, dévalant le long des talus, absolument à la merci de nos bêtes affolées. Nous arrivons comme une trombe dans le village, une meute de chiens se précipite en aboyant à nos trousses, des gamins nous poursuivent. Les hommes nous regardent d’un air narquois, les femmes se garent en riant avec leur marmaille, des bandes de poules effarées se sauvent en poussant des cris suraigus. Nos gens, loin de soupçonner que nous subissons le caprice de nos coquines de mules, croient à une fantaisie de notre part, nous accueillent par de bruyants hurrahs et nos bêtes, subitement calmées par le son de ces voix connues, s’arrêtent brusquement dans un tonnerre de cris et d’aboiements et nous permettent de reprendre possession de nous-mêmes.

Le sheik de Djedida, c’est le nom du village, outré sans doute de cette débauche inattendue de coups de fusil, a montré une rare mauvaise volonté à notre égard, se refusant à nous fournir quoi que ce soit : mais Harris, l’impétueux Harris, toujours à cheval sur son amour-propre, très soucieux de sa dignité, et d’une susceptibilité pointilleuse pour tout ce qui touche à sa réputation d’homme qui ne se laisse pas marcher sur le pied, l’a vite remis à sa place, et traité de la belle façon.

Il était allé, au débotté, voir le sheik. Ce dernier, ignorant qu’une lettre du Sultan, périmée entre parenthèses, nous autorisait à requérir

La Mehdiouna,

LA MEHDIOUNA

ses bons offices, avait reçu Harris avec une froideur marquée. Celui-ci, vexé de se voir traité comme le premier galopin venu, avait d’un geste théâtral lancé à ses pieds la lettre du Sultan. Le sheik l’avait ramassée, baisée avec révérence, et portée à son front. Puis, après en avoir pris connaissance, avait présenté ses excuses à Harris, s’était mis entièrement à sa disposition et lui avait tendu la main en lui souhaitant la bienvenue.

Mais Harris, courroucé, blessé dans sa dignité d’illustre voyageur méconnu, avait refusé, en bloc, la main, les excuses, les souhaits de

Djedida.

bienvenue et, dans un jargon arabe, qu’heureusement lui seul avait compris, il avait prodigué au pauvre fonctionnaire abasourdi les épithètes les moins choisies et était parti se réfugier sous sa tente, comme Achille, après l’avoir traité de misérable chien.

Quand ce dernier s’était présenté au camp pour lui renouveler ses excuses et ses offres de service,, il avait noblement refusé de le recevoir et avait confié au kaïd le soin de lui remettre une liste de provisions qu’il devait fournir sur-le-champ et sans aucune rétribution, et le malheureux sheik, tout confus, était parti pour commander la « mouna » si impérieusement exigée.

On le voit Harris n’y était pas allé de main morte : il avait fièrement revendiqué ses prérogatives, flétri comme elle le méritait la conduite de ce personnage indigne, poussant l’audace à ce point de refuser la « mouna » à des étrangers, jusqu’à ce qu’il se fût assuré, par un ordre écrit, qu’ils y avaient droit, l’aveuglement à ce degré

de ne pas voir du premier coup sur nos faces, sur celle d’Harris à tout le moins, que nous étions porteurs d’une lettre de Sa Majesté le sultan et chérit du Maroc.

Il est vrai que, si dès le début, on eût commencé par la lui présenter il se fût immédiatement incliné devant la volonté de son souverain, nous eût traités avec les égards que comportait la missive et ce regrettable incident ne se fût pas produit. C’eût été plus logique, j’en conviens, mais nous eussions perdu la belle scène entre Harris et le sheik, le coup de théâtre de la lettre lancée à ses pieds, et cela valait bien une entorse donnée au sens commun. Et puis! Harris, Al-Aïssoui, le héros de Sheshouan, pouvait-il s’abaisser à ce point, de donner à un simple subalterne une preuve de la validité de la requête qu’il lui faisait? Non, ce n’était pas possible, c’eût été déchoir, et Harris, pour ne pas en tomber, s’était fait visser sur le piédestal de sa renommée en attendant le moment de s’y faire couler en bronze !

Les étangs près de Fez.

LES ÉTANGS PRÈS DE FEZ

27 Janvier.

Au petit jour, nous sommes réveillés en sursaut par un tapage infernal, et Harris, très excité, armé de pied en cap, fait irruption dans notre tente, sonnant à pleins poumons dans son olifant.

Il nous explique, en quelques mots, que les habitants du village ont eu dernièrement maille à partir avec une tribu berbère voisine, et, qu’en ce moment même, on rassemble tous les hommes valides des environs pour aller vider la querelle. Il ne sera pas dit qu’on se sera battu quelque part, près de lui, et qu’il ne s’y sera pas trouvé : il accompagnera ces braves guerriers, sera leur stratège, et leur fera faucher des bottes de lauriers. Sa trompe terrible saura sonner la charge, et, au besoin, la retraite. Il emporte sa fidèle et redoutable carabine et son fameux revolver, la terreur des musulmans.

Nous faisons remarquer à Harris que cette querelle n’est pas la sienne, qu’il n’a rien à voir dans cette dispute de clocher, que peutêtre les gens qu’il veut aider à exterminer sont plus dans leur droit que ceux qui les attaquent. Peines perdues... Il a senti la poudre, l’ ivresse des combats l’a gagné, il fera parler la poudre quand même, à gauche, à droite, en avant, en arrière, en haut, en bas, peu lui

importe, pourvu qu’elle parle. Est-ce que l’héroïsme raisonne? Et, il s’élance de la tente, brandissant son revolver, et chantant à tue-tête :

En avant, Fanfan la Tulipe,

En avant, nom d’une pipe, en avant !

Croyant à un accès momentané d’aliénation mentale, ou tout au moins à un commencement d’insolation, nous le suivons afin de prévenir, s’il est possible, les suites désastreuses de cet emballement inexplicable, de cette folie guerrière.

Il a dit vrai ! Tout le village est sur pied, en armes. De grands gars bronzés, bien découplés, à peine vêtus, armés de longs fusils cerclés de cuivre, circulent et causent avec animation. La carabine en bandoulière, le revolver en main et sa cartouchière bondée, Harris parcourt les groupes, les harangue, et s’offre pour partager leur périlleuse entreprise. On examine son fusil, son revolver, ses cartouches, sa corne, son couteau, et des gaillards athlétiques le dévisagent avec une moue dédaigneuse. Ils veulent bien lui emprunter ses armes, mais refusent formellement de s’embarrasser de sa personne.

Notre kaïd arrive à la rescousse; il prévient le sheik du village, encore sous l’impression du savon qu’il a reçu la veille, que, s’il arrive quoi que ce soit à Harris, il en sera tenu responsable. Notre bouillant ami, de son côté, arrive, réflexions faites, à cette conclusion qu’il servira très certainement de cible aux deux partis. Sa fièvre belliqueuse se calme, et, tout en regrettant cette superbe occasion manquée d’ajouter une nouvelle feuille à sa couronne de lauriers, il cède à nos pressantes sollicitations, se laisse entraîner par Ingram, qui veut revoir encore une fois, pour la photographier, la sauvage ravine, et les soldats s’en vont, en riant, de leur côté.

Profitant du départ des guerriers, les femmes, n’ayant plus personne pour mettre un frein à leur curiosité, accourent de tous les coins du village avec des nuées d’enfants, et viennent regarder les hommes d’Europe.

Har ris et Ingram reviennent sur ces entrefaites, et saisissent l’occasion pour photographier quelques aborigènes. Epouvantés d’abord de cette sorte de grosse araignée noire, qui les regarde de son œil unique, ils finissent vite par s’y habituer, et en arrivent même à traiter, avec une familiarité compromettante pour son équilibre, l’appareil braqué sur eux. Ingram n’en fait pas moins une jolie collection de types.

Nous partons entre deux haies grouillantes de femmes, d’enfants,

LES ÉTANGS PRÈS DE FEZ

de vieillards. On suit des sentiers sur la lisière de champs d’orge et de colza. Puis les cultures cessent, les- herbes sauvages se montrent, et, devant nos yeux, se déroule une vaste plaine, descendant en pente très légèrement inclinée, bordée par la chaîne des montagnes de Zahroun, d’un bleu d’une admirable transparence.

Les grandes, étendues d’asphodèles reparaissent, les champs infinis

Femmes de la campagne.

de palmiers nains, les frais ruisseaux, les petits lacs azurés aux rives verdoyantes, les étangs mornes chatoyant au soleil. Les ondulations se succèdent comme de grandes vagues figées, et la brise passe chargée de fortes senteurs de plantes.

Des alouettes huppées courent de tous côtés devant nous, presque sous les pieds des mules; près des mares, perdus dans les joncs, des hérons reposent raides sur une patte, le bec au chaud sous le duvet de leur aile.

On aperçoit, à de longs intervalles, des taches brunes se découpant sur les tons d’émeraude de la prairie ; ce sont des champs cultivés par

les habitants de « douars », dont on distingue les tentes sombres aux sommets aigus.

Tout le long de la route, nous croisons des gens et des bêtes en quantité : des soldats à cheval, des femmes voilées assises sur des mules; des ânes, des mulets, des chameaux, des troupes de chevaux, et toujours devant nous se développent des lointains bleus de montagnes et les pics neigeux de l’Atlas.

Nous sommes près d’une rivière au cours paisible, aux eaux claires et peu profondes. Les rives gazonnées sont couvertes de fleurs, d’arbustes, de roseaux et des bancs de joncs forment des îlots au milieu des eaux.

Il y a un pont, un beau pont à plusieurs arches, presque intact, décoré de mosaïques entourées de bandes de faïence d’un vert pâle éteint, où, dans une calligraphie entortillée, se déroulent, en lettres noires, des versets du Koran. Le parapet est orné d’entrelacs, rongés par le lichen et les pluies. Les bases des piles des arches sont cachées par un lacis d’herbes, de ronces, d’arbustes, qui ont poussé dans les interstices des pierres. Parmi des buissons et des cactus, à côté d’un vieux figuier tout tordu, un grand palmier s’élève contre le parapet du pont, coupant de la longue et mince bande de son ombre le gazon émaillé de pâquerettes de la berge.

On aperçoit, sur une des rives, des soubassements de pierres grises, tachés de lichen jaune, zébrés de marbrures rousses ; des pans de murailles lézardées où grimpent des vignes et des jasmins; des pierres de taille ébréchées, couchées dans l’herbe fine ; et, dans des coins, dans des angles de murs, d’épais buissons d’arbustes, de plantes, de fleurs.

Il n’y a pas un souffle d’air, un calme profond règne sur la vaste plaine et, dans la voûte infinie du ciel, le soleil descend lentement dans son éblouissante splendeur baignant de lueurs d’or la grande mélancolie des choses. Les verts se nuancent de teintes chaudes ; sur les vieux murs gris, courent des glacis ambrés; de sourdes clartés glissent le long des entrelacs usés, luisent sur les vieilles mosaïques ternies, se reflètent dans les eaux immobiles; les cimes chauves des montagnes bleues se frangent de minces filets écarlates et, très loin, dans le sud, les glaces de l’Atlas brillent toutes roses dans les pourpres violacées du ciel.

La caravane restée en arrière nous a rejoints. On suit encore pendant quelques instants des sentiers perdus à travers les palmiers nains, et la plaine de Fez se déroule, une plaine verte, immense, d’où sur-

LES ÉTANGS PRÈS DE FEZ

gissent çà et là des monticules isolés, arides, d’un brun rouge. On arrive auprès de champs roux qu’on laboure ; on tourne à gauche par un chemin bordé d’arbres et de haies vives par-dessus lesquelles des ânes tendent leurs têtes curieuses, des bœufs regardent de leurs grands yeux tristes ; on entend des chevaux qui s’ébrouent, et un village apparaît.

Des trous semblables à des ouvertures de puits, au niveau du sol, se montrent en plusieurs endroits. Ce sont des silos vides, et, comme le

crépuscule tombe, nous avançons avec beaucoup de précautions. Marshall a failli disparaître dans l’un d’eux, dont l’orifice était complètement dissimulé par des ronces.

Le village se compose de quelques bâtisses couvertes en chaume et de tentes marron rayées de bandes noires, en poil de chèvre. Un peu plus loin, on aperçoit un hameau se détachant très clair sur le fond bleu d’une chaîne de collines. Entre celles-ci et le camp, de grands lacs, des étangs plutôt, s’étendent, entourés de joncs, de marais, de terres détrempées. De l’autre côté des lacs, très éloignés dans la distance, on distingue une mince ligne d’arbres d’un vert gris, les jardins du Sultan près de Fez, des mamelons dénudés, et derrière, très loin, l’Atlas avec ses neiges ; tout cela baigné d’une ombre bleue et froide, s’absorbant en un grand ton neutre harmonieux et doux qu’apporte le crépuscule avec ses soudaines et pénétrantes fraîcheurs.

La nuit a été froide, la gelée blanche raidit les herbes, et les branches des arbustes sont couvertes de givre. Mais le soleil s’élève radieux dans le ciel, trouant l’humide voile des brumes. Sous ses chaudes ondées les couches ténues de glace fondent, ruissellent en perles liquides et s’évaporent en buées transparentes dans les espaces lumineux, les herbes assouplies se courbent sous les tièdes haleines, et les feuilles dégagées de l’étreinte du froid frémissent au bout des branches flexibles. Tout un monde de petites créatures ailées s’agite éperdument, emplissant l’air de la rumeur confuse de ses bourdonnements infinis. Dans l’éther les alouettes planent invisibles, réchauffant leurs ailes engourdies, et c’est à peine si l’on entend le bruit affaibli de leur chant matinal.

Sur les lacs, des bandes d’oies, de canards, de pluviers s’ébattent; des bécassines partent du milieu des joncs et des outardes s’enlèvent d’un vol lourd.

Dans le village on entend les bœufs mugir longuement. Les hommes se rendent aux travaux des champs. Les femmes vaquent aux soins du ménage : traient les vaches, vont puiser de l’eau à la source voisine, écrasent du grain entre des meules de pierre, tissent de grossières étoffes avec des poils de chèvre ou de chameau. Des enfants jouent et de grands vieillards secs, drapés dans leurs « haïks » de laine, debout, adossés aux murs, accroupis à terre, se chauffent au soleil appuyés sur leurs longs bâtons.

Et alors, devant la placidité sereine du cette existence effacée, on se sent pris d’un violent désir de vivre de cette saine et simple vie champêtre, s’écoulant tranquille, uniforme, immuable, telle aujourd’hui qu’elle était hier, qu’elle sera demain, qu’elle sera toujours.

Le chemin des caravanes se trouve entre le « douar » et nos tentes : à chaque instant, ce sont des cavaliers, des piétons, des files de chameaux, des troupeaux.

Une troupe de cavaliers et d’hommes montés sur des chameaux s’avance : un vieux nègre à barbe grise, à turban clair, le chef, la précède et l’escorte des cavaliers suit immédiatement en arrière. Sur les chameaux sont attachés des hommes, têtes nues, à peine vêtus. Us ont des chaînes pesantes aux chevilles et aux poignets, et des filets de sang coulent de larges entailles produites par le frottement constant du fer contre les chairs. Ce sont des chefs de tribus rebelles.

LES ÉTANGS PRÈS DE FEZ

clés Beni-Mter, que Ton conduit à Maroc et, pendant des jours, des mois, sous un soleil brûlant, sur des chemins arides, souffrant de faim et de soif, ils feront des lieues pour aller mourir misérablement au fond d’un ignoble cachot. Et ils s’en vont, ces révoltés, levant fièrement leurs têtes énergiques et farouches, acceptant leur sort avec cette passive résignation à la volonté d’Allali devant laquelle s’incline, sans murmurer, tout le monde de l’Islam.

La « justice du sultan a passé » et les chasseurs, revenus bredouilles, ou à peu près, sont d’une humeur de dogue. Harris est dans un état lamentable : éreinté, couvert de boue « de l’orteil au sommet du crâne » et très vexé. Il a voulu poursuivre des oiseaux dans les marais et a criblé de grains de plomb le mutlc d’une vache enfoncée dans les joncs, croyant tirer sur une outarde.

Après notre dîner nos gens viennent nous annoncer que l’une des maisons du village est en feu. Nous y courons avec des lanternes, car il fait une nuit noire, et nous risquons vingt fois de disparaître dans les silos béants. En arrivant nous voyons les hommes levant les bras et invoquant le nom d’Allah, les femmes poussant des gémissements, les enfants hurlant, tous regardant le chaume flamber sans rien faire pour arrêter l’incendie. Seule, une vieille femme, avec un enfant accroché derrière son dos, puise de l’eau à une jarre dans une petite écuelle de bois et la répand sur le feu, ce qui a pour unique résultat d’activer la flamme.

Nos hommes ont apporté des seaux ; sous le commandement d’Antonio, sur les lieux un des premiers, tout le monde s’est mis à l’œuvre, et en quelques minutes le feu a été éteint.

Village près de Fez.

FEZ

29 Janvier.

Depuis quelques jours nous n’entendons plus les sonorités de cristal fêlé de la voix de Marshall chantant les louanges de Mary-Ann.

Par suite de son obstination à refuser, malgré notre insistance répétée, de se couvrir suffisamment la nuit, et faute aussi de n’avoir pas apporté assez de discrétion dans le régime de sa nourriture, en abusant des oranges, qu’il dévorait à peine mures, il souffre d’une dysenterie qui l’a fort affaibli.

Ce matin, au tournant d’un sentier, nous avons surpris, auprès d’une source, notre vieux kaïd faisant sa lessive. Il avait déposé à terre son fusil, son sabre, sa poire à poudre, tout son attirail guerrier. Son cheval, attaché aux branches d’un buisson, en mordillait les feuilles du bout des lèvres et lui, pieds nus et la tête découverte, à côté d’un seau rempli d’eau de savon, dansait péniblement sur ses misérables frusques ruisselantes. Une partie déjà lavée séchait au soleil étendue sur la baie d’épines.

Vu ainsi, de loin, foulant de ses tibias décharnés ce tas de linge blanc, son burnous relevé à mi-cuisse, son crâne chauve brillant au soleil, il avait l’air d’un énorme héron trépignant sur ses œufs.

Tout le monde est en selle, le kaïd en tête, en linge blanc, avec un

burnous bleu flambant neuf. On passe à côté des mamelons de sable roux, et brusquement, en haut d’une dernière ondulation, Fez, la vieille capitale, la Mecque de l’Occident africain, nous apparaît, se découpant sur les sommets étincelants de l’Atlas, entre les deux hautes montagnes qui l’enserrent. On aperçoit une grande ligne grise de remparts crénelés, brisés de tours carrées, d’où pointent, du milieu d’innombrables terrasses, des • mosquées, des minarets, la masse des murs du palais du sultan. On continue quelque temps à suivre d’étroits sentiers s’entre-croisant, à travers des champs d’orge et nous voici au pied des remparts de la ville.

Les hautes murailles, vues de près, ont un aspect menaçant, austère, avec leurs créneaux noirs s’enfonçant dans le ciel. Nous passons sous une immense ogive décrépite, à base déchaussée, et nous débouchons dans une large cour bordée de murs sinistres où nous faisons halte. Celui qui nous fait face, et dans lequel s’ouvre une autre porte, monte à une hauteur prodigieuse, traversé de grandes lézardes, troué dans son épaisseur d’ouvertures à travers lesquelles paraît le ciel, plaqué de grandes découpures jaunies d’où est tombé le revêtement de mortier. Quelques créneaux sont restés intacts; tous les autres ont disparu avec une partie du couronnement. A gauche, la place est barrée par une autre enceinte de moindre élévation et en meilletir état de conservation. Sur le quatrième côté, à droite, on construit un mur qui s’élève déjà à quatre mètres au-dessus du sol. On le bâtit en « tabia » : ce mélange de sable et de chaux est coulé, comme du béton, entre deux cloisons de planches, maintenues verticalement par des poteaux enfoncés en terre, reliés entre eux, à travers la maçonnerie, par des traverses en bois, que l’on enlève ensuite, quand cette sorte de mortier a acquis une consistance suffisante. C’est là ce qui explique cette multitude de trous que l’on remarque dans toutes les constructions au Maroc.

Une quarantaine d’ouvriers, armés de masses en bois, de « demoiselles », sont rangés au faîte du mur, chantant à l’unisson et, entre chaque stance, ils frappent tous, à la fois, un coup sur le béton pour le tasser. A notre vue ils nous ont tous fait face, d’un seul mouvement, très comique dans son ensemble automatique, ils ont cessé subitement leur chant, nous ont regardés en riant et, sur un signal du contremaître, ont opéré une autre amusante volte-face, en sens contraire, en nous montrant leur dos cette fois, et ont repris leur monotone complainte scandée par les coups sourds des maillets de bois foulant le mortier en cadence.

Harris est allé demander au pacha une maison pour nous et nos

FEZ

hommes. Pendant qu’on décharge les mulets, la foule s’amasse, pénètre parmi nous, va et vient au milieu de nos bagages, et on a de la peine à l’écarter.

Des tentes noires, jaunes, grises, dépenaillées, souillées, en lambeaux, sont dressées de différents côtés. Il y a des baraques disloquées où l’on vend des aliments, des cuisines en plein vent où mangent des chameliers. Des marchands d’eau font sonner leurs gobelets; des négresses, accroupies en plein soleil, vendent des galettes plates de pain; sous des claies, soutenues par des piquets, des barbiers rasent des clients; des chameaux avec des entraves aux pieds beuglent effroyablement; des mules se roulent dans la poussière. Relégués dans un coin, quelques vieux étalons poussifs, pris de velléités égrillardes, hennissent galamment, en esquissant des simulacres de courbettes, quand arrive, souple et fringante, une belle jument blanche, montée par un « makhzeni ».

Des troupes d’ânons folâtrent, en ruant, bouleversant tout devant eux.

Dans la foule, en burnous, parmi les bêtes, de brillants cavaliers passent au galop, des soldats flânent nonchalamment, des femmes voilées, aux yeux étincelants, se promènent, et des bandes de gamins nus courent comme des furets en poussant des cris à fendre la tête.

Harris est revenu : il n’a encore rien obtenu du pacha. Nous allons toujours, en attendant qu’il se décide, entrer dans l’intérieur de la ville.

Les mules sont rechargées : nous traversons la seconde porte de la place et longeons des enceintes crénelées. Le chemin, coupé de fondrières, est obstrué de gros rocs polis, troué d’ouvertures sombres de silos et de voûtes défoncées.

On passe sous une porte ogivale et nous sommes dans la ville, dans « Fas Djcdid », le nouveau Fez. Nous suivons des rues étroites, d’autres assez larges, très fréquentées, bordées de maisons, de boutiques, de hautes murailles décrépites. On avance sous des arches des voûtes, des toits de roseaux. Quelquefois on s’arrête

dans un carrefour à l’ombre d’un vieux figuier dont les branches s’étendent par-dessus les terrasses des maisons, pour laisser défiler des caravanes, des troupeaux de bœufs, des chameaux chargés.

On s’est enfoncé sous une porte de quartier à triples arches, les

boutiques cessent, nous descendons une rue relativement large, dévalant en pente raide, entre des bâtiments aux façades nues, des murs croulants, supportant des baraquements en planches et nous faisons halte dans un carrefour.

Là, Harris nous quitte emmenant Ingram, qu’il désire présenter au kaïd Maclean, officier anglais au service du sultan, et de qui il a fait connaissance l’année dernière.

Il demeure dans les environs. Par la même occasion il va lui expliquer notre cas et lui demander aide et conseil; car le temps presse, le pacha ne semble pas se préoccuper outre mesure de nous trouver un gîte, et nous courons grand risque de coucher à la belle étoile.

Pendant trois heures nous croquons le marmot, attendant impatiemment son retour, puis, comme sœur Anne, ne voyant rien venir, nous envoyons un des muletiers en Rue du vieux Fez. reconnaissance, avec mission de rap-

peler à Al-Aïssoui que nous sommes à nous morfondre sur nos selles à l’angle de deux rues, exposés, comme une bande de Hurons, à la curiosité malveillante de la foule.

Bien nous en prend, car après quelques minutes notre envoyé revient nous annoncer, ce dont nous nous doutions fort, qu’Harris nous avait complètement oubliés.

Après avoir présenté Ingram au kaïd, il n’avait pu résister au plaisir d’initier ce dernier aux terribles péripéties de « My ride to Sheshouan ». Le kaïd, avec son urbanité accoutumée, avait écouté d’une oreille poliment attentive les périodes fleuries, les digressions savantes, les pi-

Rue du vieux Fez,

Fez

quantes réflexions du poète voyageur, et Harris, encouragé par cette approbation tacite, allait continuer avec : A visit to Wezzan, quand F arrivée inopinée de notre messager Favait brusquement rappelé à ses devoirs.

Le kaïd, saisissant la balle au bond, s’était élancé sur son cheval, qui attendait tout sellé dans la cour, Ilarris bavait accompagné, et ils avaient laissé Ingram échoué sur un sofa où il s’était profondément endormi dès le début de « My ride to Sheshouan ». Cinq minutes après le kaïd était près de nous et nous priait d’accepter l’hospitalité sous son toit.

On échange des poignées de main, et nous remercions le kaïd de sa gracieuse invitation, que nous acceptons avec empressement. Il se met à notre tête et nous le suivons. On entre dans une ruelle étroite entre des murs de jardins. Nos étriers raclent les murs tellement le passage est resserré. On tourne à droite, puis à gauche ; et là, au risque de tomber, au moindre faux pas de votre monture, dans un cours d’eau qui longe le chemin et fait tourner la roue d’un moulin qui nous fait face, et dont on entend le tic tac, on franchit une petite porte basse que nous ouvre un vieux nègre, et nous sommes dans le jardin du kaïd : un bois d’orangers où des chevaux harnachés sont au piquet, où des soldats vont et viennent. Le kaïd nous présente son frère, le capitaine Allan Maclean, et notre aimable hôtesse, Mme Maclean, nous fait, avec une grâce charmante, les honneurs de sa maison.

Nous sommes logés chez le capitaine .Allan Maclean, qui habite à peu de distance, dans un pavillon, au milieu d’un délicieux jardin d’orangers et de citronniers, où coulent de frais ruisseaux.

Dans une haute et vaste chambre à plafond de poutres apparentes supporté par un fort pilier central et percée d’une large fenêtre grillée, nos lits de camp ont été dressés et, avec nos valises, encombrent l’élégante habitation du capitaine. Un escalier étroit ménagé dans l’angle de l’édifice conduit au rez-de-chaussée et sur la terrasse. Dans un recoin, avant d’arriver sur la plate-forme, couche Ahmed, un jeune Maure aux traits tins, le domestique de notre hôte.

De la terrasse on aperçoit la ville s’étageant dans sa ceinture de vallées, en une infinité de terrasses blanches d’où surgissent les tours carrées des minarets, les menaçantes enceintes des remparts, les hauts murs jaunes des palais du sultan. En bas un portique est adossé au pavillon, et les ogives de ses arcades reposent sur de jolies colonnes octogonales blanchies à la chaux.

Devant cette façade, une source dont on éhtend le murmure remplit de son eau limpide un large et profond réservoir carré. Ses marges sont au niveau du sol, et ses parois revêtues de mosaïques de faïences. Le trop-plein de l’eau s’échappe par des rigoles à travers les fleurs, les plantes, les massifs d’orangers et de citronniers. Leurs rameaux chargés de fruits forment un dôme de verdure au-dessus du bassin, et leurs extrémités frôlant les murs de la maison pénètrent à travers la grille de la fenêtre jusque dans notre appartement.

Le soleil perce par les interstices de l’épaisse voûte de feuillage, piquant le sol d’une multitude de taches lumineuses ; des oiseaux voltigent en gazouillant ; le vent frémit à la cime des arbres. De temps en temps une orange qui se détache tombe dans le bassin avec un bruit sec, et l’eau jaillit en gerbes de diamant.

Des mousses, des lichens, des saxifrages couvrent les sommets ébréchés des vieux murs entourant le jardin; des chèvrefeuilles, des volubilis, des liserons, tapissent leurs parois crevassées, rampent sur des pans éboulés de maçonnerie, se faufilent à travers les arbustes. D’épais fouillis de plantes, gorgées de sève, poussent d’une façon désordonnée, envahissant des coins ruinés, et une fraîche et délicieuse odeur parfume l’air.

Ce matin, au déjeuner, Harris nous raconte une orageuse entrevue qu’il vient d’avoir avec le pacha. La veille, ce dernier, sur la présentation des lettres de Si-T^rrès, avait immédiatement promis de nous trouver un logement. Le soi1 '*ant venu et le pacha n’ayant pas tenu sa promesse, Harris était re* J à la charge, insistant pour que l’on mît une maison à notre disposition avant la tombée de la nuit. On l’avait endormi avec de trompeuses promesses , et pendant que nous étions chez le kaïd Maclean, nos hommes avaient reçu l’ordre d’aller camper sur un terrain vague entre le vieux et le nouveau Fez, et ils y avaient passé la nuit.

C’était là un grand manque d’égard que notre bouillant ami ne pouvait supporter sous aucun prétexte, et qui lui avait gâté sa première nuit à Fez. Aussi, à peine levé, était-il accouru chez le pacha, qu’il trouva rendant la justice entouré de ses soldats et de ses fonctionnaires. Ce dernier, sans tenir le moindre compte de sa présence avait, avec une tranquille indifférence, continué d’appeler et de juger les différents cas qui se présentaient.

Porte d’un fondak à Fez,

FEZ

La patience dTIarris s’était lassée devant cet oubli si complet des convenances, cette insolente insouciance. Il avait bondi dans la salle, l’œil étincelant, l’air provoquant, et, d’une voix vibrante, avait mis le pacha en demeure de tenir sa promesse séance tenante. Il avait essuyé de la part de ce dernier, outré de se voir ainsi traité en plein exercice de ses fonctions, un refus des plus catégoriques.

Devant ce dernier affront, Al- Aïssoui avait ordonné à ses « soldats » (c’est ainsi que dans son noble courroux il désignait nos muletiers) de lever le camp, d’entrer dans la ville et d’aller y dresser les tentes en plein sous les fenêtres du Sultan. Puis se tournant d’un air de défi vers le pacha, il lui avait fait savoir que, pendant toute la nuit, il tirerait des coups de fusil jusqu’à ce que le Sultan « lui-même», et il avait appuyé sur le a luimême », vînt s’informer des motifs de cette fusillade insolite, etqu’alors il lui ferait connaître l’indigne conduite de son subordonné.

Le pacha, pour se débarrasser d’Harris, avait alors envoyé un de ses soldats à la recherche d’une maison quelconque, et ce malhonnête subalterne, sans doute par ordre de son supérieur qui voulait Rue près des bazars,

se venger des importunités agressives d’Harris, l’avait, par dérision, conduit dans une ignoble étable remplie d’immondices.

Cette suprême insulte avait mis Al-Aïssoui hors de lui-même. Il était retourné à la cour, avait éclaté en de violentes récriminations, cinglant les oreilles du pacha d’une grêle d’épithètes, malsonnantes au dernier degré et, en fin de compte, le facétieux serviteur du Sultan, qui tout le temps s’était agréablement moqué de notre irascible ami,

avait fini par mettre fin à cette plaisanterie d’assez mauvais goûl en louant à Harris, pour un prix exorbitant, une maison passable, où il pût loger ses « soldats » et déposer nos bagages.

Marshall est très faible; il peut à peine se tenir sur ses jambes. On lui a dressé un lit dans la maison du kaicl Maclean, on a fait venir le Dr Linarès de la mission française, un ami de la maison, et on lui prodigue les soins les plus empressés. Espérons que ce sera pour lui une leçon et qu’il nous écoutera un peu plus à l’avenir.

Nous allons visiter la ville, accompagnés de Sélim et de notre kaïd. C’est partout aussi vieux, aussi ruiné, aussi décrépit qu’à Méquinez, mais il y a plus de vie, plus de mouvement. Les bâtiments sont plus hauts, la foule est plus remuante, plus bruyante. Cependant les constructions se mêlent, se pénètrent de la même inextricable façon, avec les mêmes bizarres complications d’architecture. Des séries d’arches superposées s’élancent à de grandes hauteurs par-dessus les rues; des corps de bâtiments sont jetés d’une maison à l’autre. Sur leurs façades sont greffées de petites baies à coupoles et à pans coupés, supportées par des encorbellements de bois de cèdre sculptés ; des étages se projettent soutenus par des poutres en retrait artistement fouillées, et entre les faîtes des maisons qui se touchent presque on aperçoit une étroite bande de ciel.

On marche oppressé entre ces grands murs tristes, nus, percés de temps à autre d’une étroite meurtrière, d’une fenêtre grillée à meneaux en croix, ou parfois, dans une petite ouverture basse, dont la porte, bardée de rangées de clous, s’entr’ouvre et se referme tout à coup, sans bruit, une forme blanche disparaît.

On pénètre sous de longs tunnels voûtés suintant d’humidité, tachés de moisissures; sous des passages couverts, à plafonds de poutres sculptées. Çà et là de ravissantes fontaines déploient sur les murs caducs leur riche manteau de mosaïques, les merveilleux enlacements de leurs arabesques, leurs fines broderies d’entrelacs.

On entrevoit, à travers des ogives délabrées, des cours entourées d’arcades, et remplies d’hommes et d’animaux. Ce sont des caravansérails, des auberges où on loge à pied et à cheval.

A chaque instant on passe sous de doubles et de triples arches élégamment décorées, à ogives dentelées. Des trous béants s’ouvrent dans la chaussée pavée et on entend le bruit d’eaux souterraines qui s’échappent en bouillonnant.

Dans certaines de ces rues, on circule difficilement, tellement la foule est nombreuse, et, constamment, à tout propos, devant vous, der-

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rière vous, à vos côtés, toujours et partout, retentit le glapissement continu, l’exécrable et menaçant « baleuk » î

Des soldats passent an galop de leurs chevaux, à peine a-t-on le temps, pour ne pas être renversé, de s’aplatir contre la muraille... « baleuk » !

Des chameaux portant des madriers, des piles de bois, des sacs d’orge, s’avancent barrant toute la rue, battant les murs de leurs charges pesantes, écorchant les murailles, bousculant les gens devant eux... (( baleuk » î

C’est un troupeau de bœufs poussés par des pâtres farouches qui encombrent la voie, on se gare comme on peut dans une embrasure de porte, un recoin quelconque, et on laisse le flot menaçant s’écouler... « baleuk » !

C’est un important fonctionnaire, un « arnin », passant sur sa mule, sa tête fine encadrée dans les mousselines de son « haïk », accompagné de domestiques...

« baleuk » !

Yoici maintenant un superbe cavalier nègre de la garde du Sultan, un « bokliari » en « sulham » blanc, drapé dans les plis de son haïk de soie, monté sur un cheval noir... baleuk! Encore et toujours, baleuk!

Toujours, dans les villes, dans les villages, sur les routes, partout, résonne à vos oreilles, bourdonne dans la foule l’éternel ^ baleuk! l’incessant, l’inévitable cri de garde du Maghreb.

On quitte ces voies bruyantes et on s’égare dans de sombres labyrinthes de ruelles, de couloirs, de culs-de-sac, d’un silence sinistre, où gisent des carcasses; on frôle de grands chats maigres, galeux, à poils hérissés, on escalade des monceaux de décombres, on roule sur des

gravats, on évite des ouvertures béantes à fleur de terre, au fond desquelles des eaux courantes bruissent sourdement avec des reflets ternes.

Puis on se trouve tout à coup dans des endroits ouverts, des

Soldat marocain.

vergers, des jardins, dans des ruelles entourées de murs peu élevés, fendillés par le soleil, couverts de lichens jaunes, de saxifrages, d’herbes grêles, de broussailles. Des figuiers étendent par-dessus les murs leurs branches tordues; des orangers chargés de fruits forment un berceau au-dessus de nos têtes; et la brise attiédie par le soleil passe chargée de suaves odeurs.

On entend des ruissellements d’eau, des bruits de roues de moulin. On rencontre à tout moment des nappes d’eau se précipitant du haut de murs moussus et disparaissant en grondant sous des voûtes.

Des ânes passent chargés de sacs de grains ou de farine conduits par des gamins tout poudrés de blanc, et on se presse contre les murs pour leur faire place.

Et pourtant, au milieu de ces ruines, de cette décrépitude absolue, on constate dans les moindres détails d’architecture une acuité d’observation, une recherche d’élégance, un raffinement de goût surprenants. A des portes vermoulues de maisons abandonnées sont suspendus, à moitié arrachés de leurs écrous, de merveilleux frappoirs, remarquables de forme et ciselés avec un goût exquis, une étonnante sûreté de main ; des arches, en forme de fer à cheval, aux courbes d’une admirable pureté, sont ornées de délicieuses dentelles, d’arabesques, de mosaïques, composées avec un rare bonheur de lignes et de couleur ; des angles de murs sont chanfrenés de courbes, de lignes brisées d’un effet heureux et inattendu; sur les parois des maisons, des ornements, profondément cbamplevés sur le stuc, produisent des jeux d’ombres et de lumières qui charment l’œil, en rompant la monotonie fatigante des grandes murailles nues.

Quelquefois, pour enjoliver une simple ouverture, une modeste fenêtre, on a dépensé des trésors de goût et de patience dans l’élaboration d’une série d’arcatures, de colonnettes, d’ogives, d’entrelacs, de motifs d’ornements, de combinaisons de courbes et de lignes droites, se résumant en un bijou d'architecture d’une adorable fantaisie.

Nous avons hâte de voir les bazars. Les sentiers en zigzag, bordés de vieux murs des jardins voisins de celui du kaïd, nous amènent dans une rue assez large, très longue, descendant en pente rude jusqu’au quartier des marchands.

Le haut de la voie est barré par une grande porte ogivale à créneaux, très délabrée, étayée de poutres. Un peu plus bas, à gauche, s’ouvre, dans une haute muraille crénelée, une autre porte à ogive flanquée de tours octogonales. Une triple rangée d’arabesques festonne autour du cintre et la partie supérieure de la façade est couverte d’entrelacs

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et de mosaïques d’un joli dessin, d’une tonalité harmonieuse. Les créneaux sont presque tous brisés, de grands trous déparent la splendide façade, la base des murs est corrodée et les pans coupés des tours sont entièrement dilapidés.

Il y a un grand mouvement de soldats qui entrent et sortent, et sous la voûte profonde des gens sont étendus le long du mur, roulés dans leurs burnous.

Plus bas, dans un angle rentrant, une très belle porte attire notre attention. Les doubles panneaux de bois sont revêtus d’ornements de cuivre artistement dessinés. Une série de poutres encorbellées, sculptées avec une précieuse perfection, couvertes de peintures rehaussées d’or, soutiennent un toit de faïences vertes sur lequel s’épanouit en pleine liberté toute une végétation de mousses, d’herbes et d’arbustes.

Plus loin est une tour de mosquée ruinée. Sur son sommet, des cigognes ont construit leurs nids et de misérables échoppes sont adossées à sa base.

A côté, des mendiants efflanqués sont affaissés dans des renfoncements sombres ; des vieilles, édentées, chauves, horribles, portant de lourds fardeaux, nous injurient en passant.

Nous pénétrons sous des voûtes,

SOUS des arches, nous avançons le Rue dans le vieux quartier,

long de hautes murailles glabres,

de bâtiments sinistres puis, toujours descendant, nous disparaissons sous un passage couvert, obscur, humide, d’où nous émergeons en plein soleil sur une sorte de place irrégulière, un carrefour assez large.

Sur un des côtés de la place, dans une gigantesque muraille, s’ouvre entre deux étroits bastions une porte monumentale.

Le long de l’immense ogive courent en festons des rangées d’arabesques et un triple filet en relief forme un encadrement rectangulaire autour de ces ornements. Au-dessus du filet horizontal se déploie une longue bande de mosaïques de faïences, de couleur indistincte, où se détachent en noir des inscriptions tirées du « Koran ». Immédiatement au-dessus, se superposent, en une série d’encorbellements alvéolés, des rangées infinies d’greafures superposées, dentelées, à pendentifs, reposant sur de mignonnes colonnettes. Des denticules ouvragées, des pilastres délicats et d’interminables entrelacs savamment combinés s’enchevêtrent dans les intervalles des ogives, qui semblent taillées dans une large dentelle de pierre. Pardessus le tout, domine, fortement projeté en avant et recouvert d’un toit de faïences vertes, un puissant couronnement supporté par une suite de consoles en retrait les unes sur les autres, fouillées d’ogives, de guirlandes d’arabesques, avec une profusion inouïe. Au-dessus, encore plus haut, continue la grande muraille toute lisse avec son faîte recouvert d’un toit de faïences.

Tout cela forme une masse grise, poudreuse, terne, ravagée par les siècles, mais pleine encore d’une splendeur morne et grandiose. Les oiseaux ont édifié leurs nids dans les voussures des ogives, les araignées ont tissé leurs toiles entre les corniches des consoles, des plantes parasites ont poussé dans des angles et de grandes stries noirâtres salissent les dentelles d’entrelacs; des couches de poussière coagulées empâtent les listels des cannelures, les fines arêtes des courbes, les délicates ciselures des filets, et l’antique monument, rongé par les pluies, fendu par le soleil, s’en va en miettes dispersées par les vents.

Le bastion de droite avançant en une saillie fortement prononcée, entre la porte majestueuse et le trou noir par lequel nous sommes arrivés sur la place, est orné d’une gracieuse fontaine s’échappant en deux jets d’eau vive d’un cintre en mosaïques incrusté dans le mur, pour retomber dans un vaste bassin de marbre. Au-dessus du cintre passe une bande d’entrelacs, surmontée d’une frise formée par des poutres superposées avec leurs angles ornementés, et plus haut, sur un alignement de consoles sculptées et peintes, repose un toit de faïences. L’ensemble est dans un état de vétusté, de délabrement effrayant. Sur l’autre bastion est un simulacre de fenêtre en ogive qui a été murée.

Cette porte colossale donne accès dans l'intérieur d’un « fondak ». La cour est entourée de portiques à colonnes octogonales, dont la base

Intérieur d’un fondak à Fez.

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est garnie d’un revêtement en bois. Les chapiteaux à faces planes dont les encorbellements forment l’arcade sont fouillés de délicieuses arabesques et les arêtes d’étroites ogives alternant avec les larges ouvertures des portiques sont dentelées de fines moulures. Au-dessus s’élèvent deux étages de galeries à balcons ornés de «moucharabiehs » garnis de bancs. Sur ces galeries s’ouvrent les portes de chambres où les Juifs emmagasinent leurs marchandises.

Les portiques du rez-de-chaussée sont fermés de portes ouvragées surmontées de grillages en fer.

Là aussi, tout s’émiette, se corrode, s’en va, le stuc se décolle de la maçonnerie, les moucharabiehs se pourrissent, les panneaux sculptés sont vermoulus, les ogives festonnées se désagrègent ; c^est une ruine générale.

Un « caouadji » est installé sous les , voûtes de l’entrée : dans la cour, des ballots, des caisses sont déposés, et à côté sont des chameaux et des mulets que l’on décharge.

En dehors du « fondak », à droite, à l’ombre d’une vieille vigne grimpant le long de murs crevassés, rampant sur un treillage disloqué, des chameliers dorment auprès de leurs bêtes allongés; des ânes sont couchés, des mendiants font la sieste.

De grands murs, percés de quelques portes, longent la place à droite de la fontaine. A gauche, dans des masures basses, dans des appentis en planches, se voient des boutiques de bourreliers et d’épiciers.

Nous sommes à l’entrée des bazars. C’est ruc du vieux Fez.

d’abord une longue rue montante, extraordinairement encombrée d’hommes et de bêtes, bordée de boutiques, où, dans l’encadrement de milliers d’objets suspendus à leurs devantures, reposent, accroupis dans leurs petits trous carrés, des marchands froids et réservés.

L’air est imprégné d’odeurs d’aromates : on respire des parfums d’encens et de « kif », où se mêlent des senteurs chaudes de bêtes

en sueur, de fientes d’animaux, et, quand roule le flot sourd de ces gens, dont les pieds nus ou en babouches ne font aucun bruit en se posant sur le sol, les talons de nos bottes résonnent étrangement sur les petits pavés ronds, unis et luisants.

Les boutiques sont variées, ici : il y a des selliers, des marchands de soie, de cuir, d’épices, de tabac. On y vend du thé, du café, des peaux écarlates de Fez; des cuirs jaunes de Maroc; des tables basses, à plateaux de mosaïques de marbre, aux pieds sculptés et peints; des étagères de cèdre, à couleurs éclatantes, relevées d’un peu d’or, fabriquées à Tétouan. A côté d’échoppes encombrées de miroirs d’Allemagne, de quincaillerie de France, de cotonnades anglaises, de jais de Venise, de corail d’Italie, de samovars de Russie, s’étalent des produits du Soudan, des plumes d’autruche, des gommes du Sénégal, des amulettes de drap, des pierres noires protégeant contre la morsure des reptiles.

On y coudoie des montagnards à l’air farouche, sous leurs amples « djellabiehs » brunes, mouchetées de houppes de soie multicolores, la tête ceinte de la gaine de drap rouge de leurs fusils, qu’ils portent sur l’épaule. Ce sont des Berbères blonds, drapés dans leurs « haïks » de laine rude; des illuminés aux yeux hagards, des saints complètement nus, bouffis de graisse, psalmodiant des versets du Koran; des mendiants aux plaies rebutantes, de nobles cavaliers, des pachas montés, sur de belles mules brillamment harnachées, des Juifs cauteleux glissant furtivement, des femmes voilées faisant des achats.

Parfois, on entend les notes déchirantes des « ghaïtas », ces cornemuses arabes aux accents si tristes, le son des flûtes et de coups de fusil tirés précipitamment : on est alors refoulé contre les boutiques, des bandes armées se ruent avec des hurlements à travers la foule, bondissant comme des fauves, lâchant des coups de feu à gauche et à droite. C’est le jeu de la poudre, le « lab-el-baroud », une fantasia que l’on célèbre à l’occasion d’un mariage ou d’une circoncision.

Nous sommes devant la porte de la mosquée de Karaouïn, la mosquée sainte par excellence. Nous passons lentement. Entre les massifs battants ouverts, on entrevoit d’interminables rangées de colonnes, des successions infinies d’arcades se perdant dans des lointains sombres, dans une pénombre mystérieuse; des milliers de lanternes sont suspendues aux voûtes du sanctuaire, et, par terre, une foule est prosternée, le front dans la poussière et dans la fièvre d’uûe exaltation religieuse sauvage implore, haletante, la miséricorde du Très-Haut.

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L’immense murmure de ces voix, unies dans une solennelle et formidable prière, pour invoquer le nom d’Allah, roule en grondant sous les innombrables voûtes, s’échappe et monte dans l’espace, avec de sourds retentissements, mêlés d’étranges et terribles éclats.

Nous tournons autour de la mosquée, le long de hautes murailles ternes, gercées, aux faîtes noirâtres, s’enchevêtrant dans les maisons voisines. Par d’autres portes, donnant sur la mosquée, on aperçoit des « mirhabs » de marbre, à élégantes colonnettes; d’antiques chaires à prêcher en bois de cèdre, ornées de merveilleux reliefs, d’incrustations d’ivoire et d’ébène. A côté de piliers trapus à cintres lourds s’alignent des avenues d’élégantes colonnes reliées entre elles par de frêles arceaux découpés comme de vieilles dentelles, des façades de portiques d’une blancheur éclatante. On voit luire, avec des tons éteints, des morceaux d’architecture, rehaussés de dorures ternies, de couleurs fanées, pâlies sous un suaire de poussières accumulées pendant des siècles. Entre les créneaux des minarets, des cigognes reposent tranquilles sur leurs nids.

De murs revêtus de mosaïques, étincelant au soleil avec d’éblouissants reflets, jaillit et retombe dans des cuves de marbre, avec des ruissellements d’or liquide, l’eau de fontaines limpides. Et toujours, comme le grondement d’un tonnerre lointain, résonne l’imposante clameur, l’hymne religieux des fidèles prosternés.

Nous avons regagné les bazars : Nous sommes dans ceux des selleries et des poteries, dans une ruelle large, peu élevée, où le jour passe tamisé à travers un toit à claire-voie de roseaux jetés sur des poutres transversales, appuyées sur le sommet des boutiques. Des vignes centenaires ont poussé dans des angles de murs, et leurs rameaux s’étendent à travers les treillages gondolés "par les chaleurs et les pluies, adoucissant les rudes clartés du soleil.

Des Arabes boivent à des bornes-fontaines adossées au mur. De quelques devantures pendent des harnachements de velours, rouge cramoisi, bleu clair, vert céladon, réséda amaranthe, jonquille, ornés de pierreries ; des selles à trousâequin relevé, à pommeau pointu, tout en velours brodé d’or; des étriers, incrustés d’or ou d’argent; des gourmettes^ des mors, des éperons ciselés avec une grande recherche; des rênes de cuir brodé de soie et d’or.

Puis ce sont des rangées de poteries ravissantes de forme, de dessin,

de couleur, mouchetés de points pourpres semblables à des gouttes de sang : des urnes d’un galbe pur, d’une rare élégance, à anse double ou triple; des vases rappelant les antiques canopes de Memphis, ornés de bandes, d’enroulements de rinceaux, de fleurons, de denticules, de couleurs variées; des plats, des coupes, à pieds largement évasés,

cannelés parfois, semés à l’intérieur de rosaces, d’étoiles, d’ogives à palmes et à bouquets, s’entremêlant à des lignes d’un savant arrangement. Toutes ces choses sont recouvertes d’un émail de couleur légèrement rosée, rehaussé de décorations polychromes où dominent les verts crus, les jaunes citrin, les bruns chauds, les bleus d’azur, d’une séduisante harmonie.

De là nous allons au bazar aux armes, une rue étroite en pente raide où reluisent des amas d’armes. Quelques poutres transversales, sur lesquelles reposent des restes de planches pourries, indiquent qu’autrefois le bazar a été couvert. Des vignes ont poussé dans des coins, se tordant le long des murs, escaladant des arches, se glissant dans

Bazar aux armes. -, -,

les crevasses des murs.

Ici les marchands sont rudes, moins polis, plus négligés dans leurs costumes et les soins de leurs personnes que ceux des autres bazars. Beaucoup sont d’origine berbère ou kabyle. Ils ont les manières brusques, le verbe dur et des accès de gaîté vulgaire qui font étrangement ressortir la gravité froide, les manières distinguées et polies de leurs confrères des autres bazars. Ils deviennent vite d’une familiarité gênante, insistent pour vendre et vous retiennent par vos vêtements pour conclure un marché.

Les boutiques regorgent d’armes, d’armes blanches surtout, de toutes formes, de toutes les époques, de tous les pays : des sabres

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à poignée en corne de rhinocéros, à garde de fer, portant gravées en lettres d’or sur leur lame les devises de nobles maisons d’Andalousie; des « khangiars » à lame recourbée, à fourreau de cuir ciselé; des cimeterres avec leur lame marquée du sceau de Salomon et dont la garde d’acier est niellée d’or et le pommeau orné de rubis ou d’émeraudes; des « Hissas » kabyles à lame courbe et étroite, au manche de cuivre guilloché; des pistolets à canon damassé, à crosse artistement fouillée, ornée de pierreries; de vieux tromblons espagnols, héritage de quelque bandit; des épées droites, fines, flexibles, à large coquille à jour ouvragée, dont la lame souple se plie de telle sorte que la pointe touche la garde, et quand, rendant la main, on cesse de forcer sur la poignée, l’acier se redresse d’un coup brusque, coupant l’air avec un sifflement et vibre longtemps après. On y trouve des adargues, ces curieux boucliers à lance, datant du xve siècle; des fourches de guerre, à trident et à crocs; des fléaux d’armes; des haches damasquinées; des armures sarrazines; des fusils du Sous, à minces crosses d’ivoire incrustées d’argent, ornées de rubis, de topazes, d’améthystes, aux canons niellés d’or, cerclés d’argent, à dessins en repoussé.

Mêlés à ces armes, on aperçoit des boucliers en cuir d’hippopotame; des lances à hampes de bois de fer; des javelots dont la lame est fixée au manche par des boyaux d’animaux; des arcs, des carquois de peau humaine remplis de flèches barbelées et empoisonnées; des couteaux de fer à lame large et coudée, grossièrement emmanchée dans du bois ; des grands sabres à large lame droite du Soudan, à poignée garnie de lanières de cuir rouge, à fourreau de peau jaune, à baudrier, orné de coquillages, et qui se portent suspendus à l’épaule gauche.

Puis c’est tout un amas d’informes et sinistres instruments de mort et de torture : des chaînes pesantes; des anneaux que l’on rive aux poignets et aux chevilles; des boules de fer hérissées de pointes aiguës, munies d’une tige aiguisée, dont les santons fanatiques se transpercent les joues.

Nous voici dans le bazar aux babouches, un couloir dallé, très étroit, très sombre, où, dans des enfoncements obscurs, sont entassés des cuirs, des chaussures, des gibecières de toutes espèces et de toutes couleurs. L’air circule difficilement dans ce boyau éclairé d’une lumière crépusculaire, l’atmosphère est lourde et chargée d’une forte odeur de cuir. Il y a de magnifiques bottes rouges, jaunes, bleues, brodées de soie et d’or, des « temmag »; de délicieuses pantoufles de femmes bleu turquoise, jaunes, saumon, vert d'eau, ornées de soie qui apparaît à travers le cuir délicatement ajouré. Un peu plus

loin ce sont : des gibecières à divers compartiments; des aumônières enjolivées de dessins en soie; des cartouchières à pompons de couleur; des étuis de peau brodés de soie et d’or pour y renfermer le Koran. Des femmes voilées, pelotonnées dans leurs « haïks », assises sur le rebord des boutiques, essayent des chaussures et les marchands s’empressent galamment auprès de leurs jolies clientes.

C’est maintenant le bazar aux vêtements, couvert aussi, mais un peu moins étroit, un peu moins sombre. Des « caftans » de drap et de soie pourpre, orange, cramoisi, mauve, pendent accrochés aux devantures des boutiques; des étoffes tissées d’or, lamées d’argent; des cordons de soie bleue, mauve, verte, violette, rouge, citron, pour suspendre le$ « khangiars », les gibecières, les aumônières, les beaux étuis de cuir travaillé où l’on serre le Koran. On nous montre des broderies remarquables , de larges ceintures de femmes, dorées et dures comme du carton. On déroule devant nous de superbes tentures, des « haïtés » de soie et de velours resplendissant de broderies d’or. Des marchands, calmes, sérieux, très polis, assis au fond de leurs trous noirs, au milieu de Femme en promenade. piies > 'étoffes, nous offrent des tasses de

thé parfumé d’ambre et de menthe et nous surfont outrageusement des marchandises qu’ils finissent par nous laisser à des prix convenables. Des vendeurs à l’encan, chargés d’objets de toutes sortes, circulent en criant les enchères.

Dans une petite cour attenant au bazar, où a poussé un énorme figuier, au tronc duquel s’enlace une vigne, des femmes du peuple et de la campagne, accroupies à l’ombre du vieil arbre, offrent aux acheteurs dont la bourse est modeste de vieux vêtements, des bijoux usés, des hardes, et dans les quelques boutiques qui sont ouvertes des Juifs vendent des bracelets, des colliers, des rubans, des flacons d’eau de rose, des dentelles, du « koheul », de l’antimoine, du « souak », qui est de l’écorce de noyer pilée et réduite en poudre, que les Maures mâchent pour se raffermir les gencives.

Plus loin on vend des produits du Tafilet, des dattes, des œufs

Une prison de Fez.

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d’autruche ; des marchandises de Tlemcen ; des huiles d’olive et d’argan de Sous.

Nous sommes au hazar aux tapis : une cour carrée, à claire-voie, entourée d’échoppes surmontées d’un étage à cloison de hois percées d’ouvertures en forme d’ogives et d’étoiles, symétriquement placées. Cette sorte de baraquement couronnant les boutiques se projette fortement en avant soutenu par des corbeaux de hois. Une fontaine coule dans un angle. On nous expose des tapis de Rabat et de Mogador traversés de bandes ornementées jaunes, orange, violettes; des couvertures de laine à raies rouges à pompons bleus ; de vieux tapis de prière rapportés de la Syrie, à nuances atténuées, charmantes.

Yoici la rue des teinturiers : dans de larges excavations, en sous-sol, des hommes au torse presque nu, les bras badigeonnés, trempent des étoffes dans des baquets contenant des teintures de pourpre, de jaune, d’indigo.

Puis nous arrivons dans les rues des armuriers, où l’on fabrique par milliers ces fusils aux formes immuables, à crosse évasée incrustée de lamelles de cuivre, bardée de clous de

meme métal, au long canon à cercles d’argent, armes préférées à toutes les autres par les cavaliers arabes.

Près de là est le bazar aux cuivres : là, sans cesse, on martelle le métal, incisant les arabesques sur des Un prisonnier,

plateaux, des tables, des

vases, des brûle-parfums percés à jour, des lampes de forme cylindrique.

Aujourd’hui nous sommes allés visiter une prison. On a traversé deux ou trois couloirs obscurs et pénétré dans un préau sombre rece-

vaut le jour d’un étroit soupirail grillé. Sur un ordre écrit du pacha que nous ayons montré au gardien, ce dernier nous a introduits dans les chambres du rez-de-chaussée, où les détenus en haillons, quelques-uns les fers aux pieds, paraissent supporter assez philosophiquement leur triste sort.

Ils vivent de dons et de ce que leur apportent leur famille et leurs amis. Ceux qui n’ont personne qui s’intéresse à eux meurent de faim, ou à peu près, à moins qu’ils ne se livrent à de menus ouvrages de sparterie, tels que des nattes, des « koufas », des corbeilles, dont la vente leur procure quelques sous, avec lesquels ils achètent un peu de nourriture.

L’étage inférieur est effroyable : sous des voûtes humides, où filtre à travers un trou, un pâle filet de lumière, des prisonniers, rongés de vermine, les vêtements en lambeaux, sont enchaînés à de forts piliers carrés. Un carcan de fer leur serre le cou, des anneaux sont rivés à leurs chevilles, et quand ces fantômes aux chairs livides, aux traits émaciés, font un mouvement, les lourdes chaînes se choquent avec bruit.

Sur le sol, parmi les ordures, des corps exsangues, d’une maigreur de squelette, sont étendus. Ils ont une rigidité de cadavres, et et d’immondes rats, noirs et velus, courent sur leurs membres nus.

Quelquefois on entend un hurlement déchirant, un gémissement lamentable, douloureusement prolongé ; et un de ces êtres maudits, pris de folie subite, secoue furieusement ses chaînes, s’élance et retombe étranglé par l’horrible carcan de fer, les chevilles ensanglantées par les anneaux qui le retiennent à son calvaire.

Quand un de ces infortunés succombe, on attache une corde à ses pieds, on traîne au dehors son cadavre, à moitié dévoré par les rats, et on l’emporte sur une civière.

Le gardien vient de nous conduire dans un angle du cachot, d’où s’exhale incessante une plainte sourde, palpitante, pleine d’une indicible angoisse. C’est à peine, si d’abord, dans l’ombre noire nous pouvons entrevoir, accroupie dans un cloaque infect, une masse grisâtre, recroquevillée, ramassée sur elle-même. En approchant nous distinguons un être humain, enchaîné au mur, et le geôlier nous fait comprendre que cet homme est un voleur qui subit le supplice du sel et qu’il sera mort avant la nuit, tué par l’épouvantable souffrance.

Les bras tendus en avant, les yeux démesurément ouverts, les pupilles dilatées, les dents serrées à se briser, les traits bouleversés, raidi dans une suprême convulsion, le malheureux agonisait. Et nous

Un fou dans une prison de Fez.

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restions glacés d’horreur, devant l’expression de poignante douleur empreinte sur la face contractée de ce misérable râlant devant nous, mourant du terrible supplice.

Ce châtiment, qu’on inflige quelquefois aux criminels, est atroce. Voici en quoi il consiste : on fait une incision dans la paume des mains; on remplit les blessures de sel, on ferme la main, en ayant soin d’introduire les ongles dans la plaie et on maintient le poing fermé en

l’enveloppant avec une peau fraîche serrée fortement. Au bout d’un certain temps on enlève la peau : la main ankylosée ne peut plus s’ouvrir; les ongles, en vertu d’un phénomène particulier, continuent de pousser, pénètrent dans les chairs et causent d’intolérables tourments qui tuent ou rendent fou le malheureux soumis à ce supplice.

Une autre variété de torture consiste à brûler les yeux avec un fer rougi au feu; et très fréquemment on rencontre aux coins des rues, aux carrefours des chemins, de ces misérables aux orbites saignants, implorant la pitié des passants.

A côté de cela, c’est presque une bagatelle que de couper la main à un voleur ou d’appliquer la bastonnade sur les reins d’un pauvre hère.

Du haut de la terrasse de la maison où logent nos hommes, l’aspect de la ville est féerique.

C’est d’abord toute une succession de plates-formes blanches, une agglomération de terrasses s’étageant les unes sur les autres, se pénétrant, s’étendant à l’infini, allant se perdre dans les lointains bleuâtres. Du milieu de cette nappe blanche, surgissent les grandes tours des mosquées, les hautes murailles crénelées de la kasbah, les enceintes formidables de la ville, les murs du palais du sultan enfouis dans des massifs de verdure. Puis, c’est un vaste cirque de montagnes, aux sommets aigus, aux pentes raides au bas desquelles on voit des restes de

murailles, et où paraissent, comme des points blancs, des « khoubas », des dômes, des coupoles de tombeaux, et plus loin, très loin au sud, l’Atlas avec ses neiges éternelles.

Les terrasses sont couvertes de femmes : les unes sont couchées sur des tapis, d’autres se promènent par groupes, quelques-unes, assises les jambes pendantes sur le rebord des murs, causent avec leurs voisines d’en face. Il y a des allées et venues de maison à maison, de terrasse à terrasse. On jette des ponts volants pour passer d’un côté de la rue à l’autre ; on escalade des toits; on grimpe avec des agilités de chat à de courtes échelles appliquées contre les murs bas. Et dans cette gymnastique amusante, de soudains coups de vent, de capricieuses indiscrétions de costume, laissent voir de temps à autre une belle gorge, un joli pied cambré, une jambe merveilleusement faite, et quelquefois davantage.

Des femmes auprès de petits fourneaux de terre préparent le repas, d’autres lessivent, étendent du linge sur des cordes, le détirent, le plient, se livrent aux soins du ménage.

Rien n’est plus intéressant, plus curieusement original que la vue de ces toits fourmillant de monde, que cette vie féminine se développant

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à l’aise, sans contrainte, sur cette multitude de terrasses, exubérante d’entrain, de gaieté, de mouvement.

La plupart sont belles, d’une beauté fière, sauvage, attirante. Leurs allures sont d’étranges souplesses mêlées de surprenantes brusqueries, et, dans leurs mouvements félins, leurs poses alanguies étonnamment gracieuses, inconsciemment provocantes, il y a quelque chose de voluptueusement fatigué.

Les unes, le front couvert de sequins, les yeux agrandis par l’antimoine, les cils et les sourcils noircis, le front tatoué de bleu, restent les bras croisés, debout, immobiles, l’œil fixe, le regard interrogeant l’espace.

Elles ont sur la tête 1’ « hantouze »

étincelante, dont les rubans lamés d’or retombent de chaque côté de leur buste comme les bandelettes d’un dieu égyptien, et dont les légers voiles brodés d’or voltigent sur leurs épaules.

Une large et raide ceinture de soie et d’or retient à la taille leur « kaftan » tombant jusqu’aux genoux, sous un surplis de gaze transparente, et le « kaftan » soutaché d’or, fendu sur la poitrine, laisse entrevoir leur chemise de lin, ressortant très blanche sur leur peau brune constellée de colliers et de bijoux. Leurs larges manches relevées par des cordelières de soie découvrent jusqu’aux épaules leurs beaux bras nus ornés de bracelets d’argent de forme antique, et sur leurs fines chevilles sonnent des anneaux d’argent.

On dirait à les voir ainsi dressées, dans une désinvolture impérieuse et farouche, magnifiquement parées, de mystérieuses idoles qu’on aurait exposées hors de leurs temples vénérés.

De sveltes jeunes filles aux grands yeux noirs, avec un simple foulard de soie attaché autour de la tête, se meuvent avec des flexibilités de couleuvres, et les tresses épaisses de leurs cheveux dénoués retombent sur leurs épaules.

Des esclaves, des négresses au dur profil, au visage sombre, les oreilles garnies de lourds anneaux de métal, habillées d’étoffes quadrillées, à dessin rouge ou bleu sur fond blanc, la taille serrée dans une ceinture rouge, se tiennent dans des attitudes sculpturales.

Ces femmes se promènent enlacées avec de voluptueuses ondulations de hanches, s’accoudent sur les vieilles murailles blanchies, s'allongent lascivement sur les toits calcinés. Et les causeries intimes commencent, les confidences délicates se font à voix basse, les secrets du harem se confient à l’oreille, des gaietés fraîches éclatent en notes perlées mêlées aux rires stridents des négresses, et l’écho de ces voix jeunes, de ces aimables ébats, de cette amusante vie en plein air, monte des innombrables terrasses en un long et mélodieux murmure.

Et les belles créatures, dans l’auréole de leurs coiffures d’or, dans la splendeur de leurs poses superbes, aspirent la brise du soir; et quand les tièdes baleines chargées d’odeurs troublantes, de benjoin et d’aloès mêlés à des senteurs fortes de plaines lointaines, glissent entre leurs

lèvres humides, baisent leurs dents nacrées, enveloppent d’une caresse leurs beaux membres nus, leurs narines frémissent doucement, leurs seins se soulèvent un peu plus, des lueurs s’allument dans l’ombre de leurs yeux profonds, et [leurs chairs inassouvies, secouées d’inexplicables tressaillements, frissonnent mordues de mystérieux désirs.

Le soleil, descendant lentement dans la voûte immense, baigne de sa lumière d’or les vieux murs des terrasses qui prennent des tons ambrés ; les mitres d’or des « hantouzes » reluisent ; les bandelettes lamées d’or, les voiles étoilés scintillent, les colliers rayonnent ; de fauves reflets courent sur les hères têtes brunes, sur les beaux bras nus cerclés de bracelets ; les négresses aux profils inflexibles resplendissent comme des statues de bronze, et des teintes chaudes chatoient sur les chevelures flottantes des jeunes biles aux souples cambrures.

L’orbe de feu a disparu derrière la plus haute des montagnes, cernant d’un filet de pourpre ses cimes déchirées, et une grande ombre

Incident de harem.

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bleue descend sur les terrasses effaçant les aspérités, voilant la rudesse des tons. Les yeux mourants jettent un glacis rose sur les faïences vertes des toits des mosquées; puis une dernière flamme illumine le faîte des hauts remparts, nimbe les sommets des tours des minarets ; leurs boules d’or étincellent, les vieilles mosaïques usées luisent avec des éclats doux, et dans le ciel d’un jaune pâle, moucheté de nuages de pourpre, des triangles d’oiseaux passent fuyant vers le sud, et des cigognes volent à tire d’ailes.

Alors, dans un grand et imposant silence qui s’est fait soudain, des voix ont retenti tristes, aiguës, traînantes, et la solennelle prière s’est faite, courbant, le front dans la poussière,, tout le monde de l’Islam.

Nous voyons souvent le D' Linarès, et plus on le voit plus on désire le revoir. Il a remis Marshall sur pied, et ce dernier achève sa convalescence en parcourant Rue du Bagchiche.

platoniquement les bazars.

Ce matin le docteur nous a invités à déjeuner, Forestier et moi, et en pleine ville de Fez on nous a servi un repas essentiellement parisien, depuis les hors-d’œuvre jusqu’au dessert. Le vin était excellent, les liqueurs choisies, le café un nectar ; et, comme le docteur est un charmant convive doublé d’un érudit, et que Forestier est le garçon le plus gai et le plus spirituel du monde, en même temps qu’un remarquable artiste, je vous laisse à penser si nous avons passé une série d’agréables quarts d’heure.

En somme, nous sommes choyés comme des enfants gâtés partout le monde; on nous comble de gracieusetés, de prévenances de toutes sortes. Quand ce n’est pas notre excellent hôte, le kaïd Maclean, ou son frère, le capitaine Allan Maclean, c’est le Dr Linarès,

et je leur saurai toujours un gré infini de leur aimable courtoisie.

Nous devons prendre le thé chez le consul d’Espagne à Fez, Si-Omar Barada, un Maure avec qui nous avons eu quelques relations commerciales. Il doit ensuite nous faire visiter la maison d’un de ses amis, un riche marchand de la ville.

A travers un dédale obscur de rues étroites et tortueuses, il nous amène dans une ruelle étranglée et obscure, couverte, à une grande hauteur, d’un plafond de solives de bois supportant un corps de bâtiment. Il ouvre une porte basse dans la haute muraille grise et, par un corridor coudé, nous entrons dans la cour rectangulaire, à ciel ouvert, de sa demeure, une assez jolie maison, à portiques sculptés et peints.

Des esclaves apportent le samovar, des petits verres de cristal émaillé en guise de tasses, et nous prenons cinq ou six « verres » de thé parfumé de menthe. Si-Omar et ses amis se sont accroupis sur des nattes à l’entrée d’un des longs appartements et on nous a offert des chaises en paille.

La négresse qui a servi le thé, réfugiée sur les dernières marches de l’escalier, nous examine des pieds à la tête, et des rangées de têtes mutines à l’air éveillé, aux yeux très noirs, se montrent au-dessus de la galerie du premier étage et disparaissent subitement, dès que nous levons la tête de leur côté.

Nous achetons différentes choses à Si-Omar et il nous conduit chez son ami.

Dans une rue sale, bordée de murs en ruine, il nous arrête devant une porte vermoulue, qui donne accès dans une cour infecte. Le centre est un cloaque, où flottent des détritus ; dans un angle, un poulet crevé se putréfie sur un tas d’immondices.

Nous montons quelques marches de pierres disjointes; Si-Omar Barada frappe, et son ami, un Maure remarquablement propre, à tête expressive, à barbe grise, vient nous ouvrir la porte. Après un échange de salutations, nous le suivons à travers les méandres d’un étroit corridor absolument noir, aboutissant à une vaste cour carrée, en plein ciel, aux murs blancs comme neige, pavée de mosaïques de faïences, entourée de portiques. Leurs colonnes blanches, jusqu’aux impostes, supportent des arceaux brisés de lignes s’infléchissant en courbes gracieuses, à pendentifs fouillés avec goût, aux faces revêtues dùme dentelle d’arabesques, enduites de couleurs vives, très fraîches, rehaussées d’or.

Sur trois côtés, sous les arcades, des portes en ogive symétrique-

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ment disposées conduisent dans les appartements. Les doubles battants de ces portes sont entièrement recouverts de peintures éclatantes sou- 1 ignées d’or. Sur un fond vermillon pur, ce sont des enchevêtrements géométriques de lignes, de courbes, d’étoiles, de rosaces bleues, vertes, jaunes, dans des cintres festonnés, encadrés rectangulairement de bandes où,, sur un fond blanc pâle d’une teinte carnée, se détachent en bleu d’outremer des inscriptions religieuses. Et la crudité de ces tons, qui se tuent mutuellement par l’excès même de leur violence, se confond en un ensemble chaud, lumineux d’une extrême harmonie ressortant vigoureusement sur la blancheur des murailles.

Sur le quatrième côté est une jolie fontaine murale :

dans une arche cintrée surbaissée, se groupent, admirablement agencées, des mosaïques de faïences où, dans un dessin délicieusement compliqué, les nuances se mélangent d'une façon exquise. Une vasque de marbre reçoit l’eau, s’échappant par un double jet. Intérieur mauresque.

Quand on pénètre sous

la porte d’appartement, faisant face à la fontaine, de l’autre côté de la cour, on se trouve dans une longue pièce, très haute, à plafond orné de caissons de bois sculpté, décorés de peintures et dorés. Dans le mur, sur les parois duquel court une plinthe élevée en mosaïques de faïences, existe, opposé à la porte, un retrait, une sorte d’alcôve où continue la plinthe. Le plancher, aussi en mosaïque, est un peu plus haut que celui du reste de la chambre. L’ouverture de la baie est en forme d’ogive. C’est d’abord un cintre pur, et un second à l’intérieur brisé de stalactites ; puis un troisième, puis d’autres entremêlés de

pendentifs, d’alvéoles, de petites ogives, s’enchevêtrant d’une façon vertigineuse, dans un désordre apparent, en une série de courbes d’un dessin serré et mathématiquement exact.

Et tout cela, enluminé de peintures ardentes, de rouges, de verts, de bleus, de jaunes, relevés d’or, pend en innombrables facettes polies au-dessus de votre tête formant une voûte ravissante de lignes, de couleur de brillante fantaisie. Par terre, sur les mosaïques sont jetés des tapis de line laine, à nuances délicates et amorties. Les portes sur les deux autres côtés sont fermées.

An premier étage, une galerie munie de « moucharabiehs » de couleur remplit, à une hauteur de quatre pieds, l'intervalle des colonnes des portiques, peints aussi et sculptés.

Sous les arcades moins élevées que celles du rez-de-chaussée sont percées également des portes symétriques.

Dans une des pièces où nous sommes introduits, des tapis couvrent le sol et le jour arrive par des fenêtres grillées garnies de vitraux colorés, à travers lesquels le soleil filtre tombant sur les tapis, faisant flamber les couleurs qui brillent comme autant de rubis, d’émeraudes, de saphirs.

Quand nous redescendons, le maître de la maison nous montre, à mi-chemin, la cuisine, une petite pièce donnant sur l’escalier.

A peine sommes-nous en bas, que déjà une quantité de petites frimousses curieuses, de têtes brunes coiffées de Y « hantouze » ou d’un foulard de soie, se penchent par-dessus la balustrade, anxieuses de contempler les « roumis », disparaissant comme par enchantement au moindre regard jeté de leur côté.

Nous absorbons de nombreuses tasses de thé; nous présentons nos remerciements au maître de céans, on retraverse l’abominable cour, et Si-Omar Barada nous accompagne jusque chez le kaïd.

Ce matin, le kaïd Maclean a mandé Hadj-Mohammed, notre chère vieille canaille de kaïd. Il paraît que la nuit dernière, dans la maison louée à Harris par le pacha, nos hommes se sont laissé aller à une débauche corsée, ont introduit des femmes et des gens de mœurs assez équivoques, et ont mené une vie de polichinelles. Le kaïd, au lieu de s’interposer et d’user de son autorité pour faire cesser le scandale, y avait, au contraire, contribué du reste de ses forces épuisées, menant le branle et conduisant l’orgie.

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Quand il est arrivé il taisait peine à voir : sa figure décomposée sous son turban souillé et placé de travers, ses deux mèches grises pendant flasques le long de ses tempes creusées, ses yeux caves, son

regard éteint, son teint terreux, sa suffisamment la large part qu’il

avait prise à cette petite fête de famille.

Le kaïd Maclean le fit appréhender par deux de ses soldats, lui fit vivement sentir l’indignité de sa conduite, lui reprocha ses vols journaliers et conclut en donnant l’ordre de lui donner la bastonnade. Puis faisant semblant de se laisser fléchir par les larmes et les promesses de ne plus recommencer du vieil enfant vicieux qui s’était précipité à ses genoux, il le laissa partir sur cette verte semonce.

démarche incertaine, indiquaient

Chaque fois que dans les villages, sur les routes, dans les villes, nous avons demandé aux Arabes s’ils connaissaient Al-Aïssoui, le disciple du grand saint Sidi-Ben- Aïssa, l’illustre charmeur de serpents, tous ont été d’accord pour nous répondre qu’ils ignoraient son existence et n’en avaient meme jamais entendu parler.

Cependant Harris est connu

sous ce nom dans tout le Maroc : maintes fois il nous l’a affirmé, et meme un livre de lui, récemment publié par mon aimable éditeur anglais, sous le titre de « The land of an African Sultan », porte ce surnom cote à côte avec son propre nom, et dans la préface il a grand soin d’apprendre au lecteur qu’il est ainsi désigné dans tout l’empire du Maroc.

Quand nous nous sommes ouverts à lui de notre profond éton-

Rue

dans le quartier des Marchands.

nement d’apprendre que personne ici ne semblait tenir compte de son illustre renommée, il nous a pris à part et très confidentiellement nous a expliqué que le sultan, effrayé de sa réputation toujours croissante, craignant un jour de voir l’amour de ses sujets se détourner de sa personne pour se reporter sur lui, Al-Aïssoui, dont le nom était dans toutes les bouches, allant jusqu’à le soupçonner de vouloir le détrôner pour régner à sa place, avait, pour couper court à cet engouement inexplicable des populations, défendu sous peine de mort de jamais prononcer son nom. Et voilà pourquoi Harris le Terrible, l’enfant gâté du Maroc, un sultan à l’état embryonnaire, Mouley- Walter-IIarris-El-Aïssoui, le prédestiné, devait, par une aveugle fatalité du sort, par le caprice jaloux d’un sultan, passer comme un simple inconnu, comme un touriste Cook & G0 quelconque, au milieu d’une population de huit millions de musulmans qui tous avaient son nom gravé au fond de leur cœur.

Mais Allah veillait sur les destinées d’Harris et allait réparer les injustices du sort, déjouer les ineptes précautions du sultan. « My ride to Sheshouan » était maintenant connu de tout le Maghreb. Les conteurs d’histoires dans les carrefours des rues, les trouvères errants sous les tentes brunes des Bédouins, les vieillards sous les toits de chaume avaient, rapsodes enthousiastes, chanté en s’accompagnant du « guimbry », l’inoubliable épopée d’Al-Aïssoui; et devant ces faits extravagants, ces surprenantes aventures, ces événements miraculeux, le peuple, pour se venger du véto mis sur le nom d’Al-iAissoui, ne désignait plus son idole que sous le sobriquet de Bouak-el-IIadj, le fils du pèlerin ou ton père était pèlerin. Et quand ces mots résonnaient à son oreille, Harris souriait dans sa fine moustache et répondait : Salam al Koum, ce qui veut dire que le salut soit avec toi, ou quelque chose comme cela.

Il est vrai que l’expression Bouak-el-Hadj, un tant soi peu commune, un peu vulgaire, triviale même , était quelquefois prise en mauvaise part, se disait d’habitude d’un hâbleur, de quelqu’un vous contant des histoires à dormir debout. Mais c’était, nous disait liai ris sous le sceau du secret, un simple stratagème pour éluder l’ordre formel de taire son nom, une façon ingénieuse qu’employait la foule d’endormir les défiances du sultan, incapable un seul moment de supposer que celui que la foule disqualifiait d’une semblable appellation put jamais être son élu, celui qui devait un jour le remplacer.

Et maintenant sous les tentes, sous le chaume, dans les villes,

FEZ

partout on ne parle que cle Bouak-el-Hadj, la deuxième incarnation d’Harris charmant les hommes après avoir charmé les serpents, préparant comme Brahma sa troisième et dernière incarnation dans la peau d’un sultan glorieux, Mouley-Walter-Harris-El-Aïssoui, Bouakel-IIadj, le mahadi du Maghreb-el-Aksa et du reste de l’Orient.

La plaine de Fez.

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