‹ À travers le MarocChapitre 14 sur 23 · EN VUE DE FEZ · texte numérisé non relu

EN VUE DE FEZ

9 Février.

Nous quittons Fez aujourd’hui : Marshall va mieux et Ingram doit être de retour à Londres avant la fin du mois.

Nos malles sont bondées d’achats faits à Méquinez et à Fez. Nous avons de splendides « haïtes » brodés d’or; des manuscrits rares du Ivoran, enluminés comme d’anciens missels du moyen âge; des tapis, des broderies, des colliers, des bracelets, de curieux bijoux; des étoffes de soie, brochées et lamées d’or; des étriers, des selles, des harnachements, des « sulhams » pourpre, des « ferradjiehs », des burnous, des « haïks », des « tarbouchs », des sacoches de cuir ouvragé, des fusils, de tout enfin ! Quelle fête quand nous allons accrocher toutes ces richesses aux murs de nos ateliers.

Nos mules ont été ferrées à neuf, nos selles réparées, les brides et courroies raccommodées. La caravane disloquée a été reconstituée et expédiée en avant. Le kaïd Maclean a renouvelé nos provisions en partie épuisées. Il ne nous reste plus qu’à prendre congé de nos aimables hôtes et à partir.

Nous repassons par les rues que nous avons suivies en arrivant; nous traversons les grandes portes à ogives s’ouvrant dans les hauts murs délabrés, la grande place aux enceintes farouches et nous sommes hors de la ville.

Nous avançons entre les champs cl’orge et les terres labourées de la plaine de Fez et nous apercevons nos tentes dressées non loin de notre dernier campement près des lacs.

Harris, toujours anxieux d’arriver premier, enfonce ses éperons dans le ventre de son cheval et, soufflant furieusement dans sa corne, passe comme une trombe entre la mule de Forestier et la mienne, et nos deux bêtes, prises de peur, effarées, s’emballent, ruant de gauche et de droite. Celle de Forestier finit par briser sa sous-ventrière et envoyer son cavalier piquer une tête au beau milieu d’un champ de colza. J’ai toutes les peines du monde à maîtriser ma monture qui, par esprit d’imitation, essaye de se débarrasser de moi.

Forestier, heureusement, ne s’est fait aucun mal. Nos hommes ont rattrappé sa bête qui détalait à cœur joie et nous gagnons le camp sans membres cassés.

Ce soir, des gens du village sont venus nous prier de visiter un des leurs atteint d’hydropisie et d’une maladie d’yeux, et Harris, empiétant sur les attributions de Forestier, notre docteur attitré, les a suivis, a fait avaler au patient une pilule de rhubarbe, lui laissant du permanganate de potasse pour s’en frotter les yeux. Il est revenu le cœur léger, satisfait d’avoir accompli son devoir de médecin et de chrétien.

En allant à Mekis.

MEKIS

10 Février.

Nous nous réveillons de nouveau sous la tente. Les fleurs foulées la veille clans notre installation se sont redressées : une gerbe de grands soucis jaunes d’or s’épanouit à la tête de mon lit, des marguerites tapissent le sol, mêlées à des bluets et à des anémones, et une brise fraîche, parfumée de bonnes senteurs, se coule par-dessous les bords de la tente qui se gonflent avec de légers bruissements.

On suit, en se dirigeant vers le nord, cette fois, les contreforts des montagnes de Zahroun qui élèvent à notre gauche leurs sommets hérissés, se profilant en noir sur le ciel bleu. Sur leurs flancs boisés apparaissent des cercles de tentes, des toits de chaume, des terrasses, perdus dans les massifs verts.

On chemine sur des collines se succédant en ondulations infinies, couvertes de palmiers nains. Puis on se trouve dans des solitudes de fougères et d’asphodèles; on aperçoit des tentes isolées dans des ravins, des troupeaux paissant sur les pentes de vallées fleuries.

Nous voici, maintenant, dans des régions de sables, sur des plateaux vallonnés, ravinés, brisés de gorges rocheuses où de grêles et chétifs arbustes poussent avec effort sur un sol stérile.

Nous nous croisons avec une bande d’Arabes ; ce sont des gens d’une tribu éloignée qui se rendent en pèlerinage à Mouley-Idriss. Ils n’ont avec eux ni bêtes de somme, ni tentes, ni bagages d’aucune sorte, rien que les vêtements qu’ils portent. Depuis douze jours ils sont en route exposés aux vents, au soleil, à la pluie, couchant sur la terre nue, vivant de figues et de dattes sèches ; gais, insouciants, misérables.

Après avoir parcouru une série de petites vallées sauvages, dans un pays de plus en plus accidenté, on fait halte près d’un village, perché sur le sommet d’un monticule descendant en une rampe assez raide jusqu’aux bords d’une rivière qui arrose une plaine entourée d’un cercle de collines et de montagnes.

Les abords de ce hameau sont semés de carcasses desséchées, et d’infectes odeurs se dégagent de ces pourritures. Le sheik insiste auprès de notre kaïd pour que nous dressions nos tentes au centre du « douar », les environs étant peu sûrs, infestés de voleurs. Une troupe de chameaux y est déjà installée, avec les chameliers, auprès d’une meute de chiens efflanqués en train de dévorer des lambeaux de chairs putréfiées. Nous déclinons l’offre du sheik, et préférant la chance d’être volés à la certitude de respirer toute la nuit les immondes odeurs, nous établissons notre camp à cent mètres des habitations en ayant soin d’éviter de nous placer sous le vent des abominables charognes.

Cette vallée est très pittoresque : la rivière, l’Oued-Mekis, une gentille petite rivière, à fond de cailloux, au cours tranquille, serpente, bordée de joncs, de saules, de lauriers-roses, au milieu d’une plaine cultivée.

Autour de bœufs attelés à des charrues sans roues, des ibis blancs

MEKIS

voltigent, des hérons sautillent avec de gauches mouvements d’ailes. A tous moments s’envolent des bandes criardes de pluviers. Quand nos gens mènent boire les bêtes à la rivière, des canards partent du milieu des joncs, des poules d’eau font le plongeon, et des merles dérangés fuyent en poussant des cris stridents.

L’Oued-Mekis.

La plaine est encaissée entre des rangées de collines où, parmi les palmiers nains, se montrent des découpures brunes, là où la terre a été mise à nu par la charrue. Derrière ces premiers mamelons, s’étagent des suites de collines, et tout à fait au loin, à l’horizon, pointent des sommets de montagnes. Sur les faces exposées au nord, des neiges à moitié fondues étincellent au soleil avec des reflets rosés.

Marshall, plus entêté que nos mules, et à peine remis de sa maladie, s’est empressé de reprendre, malgré nos objurgations réitérées, ses anciennes habitudes de négligence, et il s’est obstiné, la nuit dernière, à vouloir se coucher tout habillé, il est vrai, mais sans la moindre couverture pour se garantir contre le froid et la rosée du matin. Le résultat de cette niaise imprudence ne s’est pas fait longtemps attendre : pendant toute la journée il s’est plaint de vives douleurs dans les reins, de maux de tête, et ce soir il n’est pas d’humeur bien gaillarde.

Je fume ma pipe pendant que Forestier bûche son numéro de printemps, bougonne contre son paresseux Pylade, et crible de coups de pied l’insupportable Don, qui se précipite à tout moment effaré dans ses jambes, bouleversant l’appareil compliqué et fragile de sa table de travail improvisée.

Ingram sommeille sur sa couche en attendant le dîner, se relevant entre temps, pour aller rôder dans la cuisine, bousculer Brooks et faire d’atroces menaces à ses chiens.

Harris est toujours fourré sous la tente des muletiers : il joue avec eux aux jeux innocents, prend des leçons de « guimbry », corrige auprès d'eux son exécrable prononciation arabe, et apprend par cœur

des versets du Koran. En échange il leur récite tous les soirs « My ride to Sbeshouan », leur inculque les bonnes manières de l’Occident et les débarrasse de leurs puces. Celles-ci, très friandes de chair blanche, grimpent à l’assaut de sa personne en bataillons serrés : seules quelques pucettes au biberon, oubliées dans la précipitation du départ, quelques vieilles puces sédentaires, ou d’autres, à goûts dépravés et tenaces dans leurs habitudes, restent à s’user les mandibules sur les épidermes coriaces de nos muletiers.

Quand il sort de ce chenil, nous lui refusons catégoriquement l’entrée de notre tente, et on le prie d’aller secouer ses puces ailleurs.

Sambô n’est plus avec nous : il abusait du « kif », déplaisait à ses compagnons, cependant peu difficiles ; on l’a laissé à Fez et remplacé par un autre nègre d’un noir magnifique, répondant comme son prédécesseur au nom de Sambô.,. Sambô II.

Un parent du chérif d’Ouezzan, de la branche cadette, nous a accompagnés depuis Fez. Il se rend à Tanger et a été heureux d’accepter, momentanément, notre hospitalité. Quoique fortement mâtiné de nègre, sa physionomie ne manque pas de finesse; il possède pour tout bagage une hachette de chérif et une casserole au manche orné d’une touffe de plumes. Il doit nous quitter demain, à la bifurcation des routes de Tanger et de Ouezzan, et continuera sa marche en demandant l’aumône.

Cet humble rejeton des chérifs est gentilhomme jusqu’au bout des ongles. Nous nous en sommes aperçus à un acte, insignifiant en luimême, mais gros de suggestions.

Un énorme pou, rouge, gras, dodu, à face luisante et pouponne, d’une santé plantureuse, aux allures bourgeoises, aux gestes amples, un pou gâté comme un king charles chassieux de vieille douairière, flânait nonchalamment sur le cou de Cyclope, chauffant au soleil d’anciens rhumatismes persistants. En « thoroughbred gentleman » qu’il est, le descendant de Mahomet avait délicatement saisi le promeneur, entre le pouce et l’index, et au lieu de- le jeter simplement à terre ou de l’écraser, ce qu’eût fait indubitablement un de ces rustres de l’Occident, il l’avait, avec une exquise politesse, déposé sur la main de son propriétaire, laissant celui-ci libre de disposer comme bon lui semblerait du sort de son pensionnaire.

Cyclope, qui ne manquait pas non plus de savoir-vivre, avait poliment remercié le chérif et après avoir très attentivement considéré le captif et s’être assuré de son identité, il l’avait gentiment replacé sur sa nuque, disant que c’était un père de famille et qu'il ne voulait

MEKIS

pas faire d’orphelins, le Koran recommandant d’être bon pour les animaux.

Je fus, je l’avoue, profondément ému par cette extraordinaire mansuétude, cette charité évangélique et surtout peu banale, s’exaltant à ce point de préférer se laisser dévorer par les vermines plutôt que de jeter le deuil dans leurs familles.

Je m’inclinai devant cet acte de suprême politesse orientale ; admirant, sans toutefois aller jusqu’à désirer les voir s’implanter chez nous, ces mœurs si poétiquement chevaleresques, dignes des anciens Abencérages. Mais, à partir de ce moment, j’ai eu soin de tenir Cyclope à une respectable distance, évitant précieusement tout contact avec son auguste personne; craignant toujours qu’un des membres de sa piquante et nombreuse clientèle, fatigué du menu arabe, ne voulût tâter de la cuisine française et n’essayât d’établir ses quartiers sur mon individu.

Et Harris, qui se fait initier par lui et ses compagnons aux derniers raffinements du « high-life » maghrébin! jusqu’où va-t-il pousser l’imitation des belles manières orientales, le malheureux!

Douar arabe.

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