DANS LE G H A R B
chênes-lièges, de fougères d'un vert violent, où, avec des éclairs métalliques, brillent d’étroites flaques d’eau et les sillons tortueux de nombreux ruisseaux s’écoulant jusqu’à la mer, fertilisant toute cette végétation. Des vaches rousses parsèment de tons fauves cette nappe de verdure. A droite, un lac, l’estuaire de la Tsaha-Dartz s’enfonce dans les terres, reflétant les lueurs plombées du ciel. Les rives sont déchiquetées en une foule de caps, de pointes, de promontoires. Des langues de terre plates, étroites, s’avancent semblables à de gigantesques épées étendues sur l’eau et des milliers d’oiseaux aquatiques s’ébattent sur ses eaux ternes, se cachent dans les joncs du rivage
Estuaire de la Tsaha-Dartz.
ou partent en de grandes envolées, avec de forts bruits d’ailes. A gauche, tranchant brutalement sur ce tapis d’émeraude, la plage déroule ses blanches solitudes et, tout au bout, c’est le cap Spartel avec la colonne claire de son phare et la mer, semblable à une coulée de plomb fondu.
La pluie recommence, nous nous réfugions sous notre tente et nous prenons le thé. L’eau tombe à torrents, le vent s’en mêle et à la nuit cela devient un véritable ouragan.
Les hommes du village, requis par le kaïd pour veiller sur nous la nuit, supportent sans broncher ce déluge, qu’ils subiront jusqu’au lendemain matin. Pauvres gens! On entend leurs cris d’appel pour se tenir éveillés. La pluie, la grêle, crépitent contre la toile tendue. L’eau, par mille rigoles, se fraye un passage à travers le sol sous la tente et des gouttes traversent la toile. Une humidité pénétrante s’exhale de partout, la bise siffle à travers toutes les ouvertures, il fait un froid de loup : nous nous enfonçons sous nos couvertures.
Notre tente ébranlée oscille sous les secousses de la rafale. J’entends le kaïd qui hêle nos hommes, le murmure de voix confuses, de pas
d’hommes martelant le sol, de coups de maillet précipités qui enfoncent les piquets de nos tentes à moitié arrachés. Puis ces bruits cessent, les -cordes mouillées se raidissent, la toile se tend, les ruisseaux qui coulent sous nos lits, à travers nos effets, se vident et je m’endors aux mugissements de l’ouragan qui fait rage.
Aujourd’hui on fait la grasse matinée. Le temps s'est éclairci : des nuées argentées courent comme de fines mousselines dans un ciel bleu, d’un bleu mouillé. De temps en temps le soleil perce à travers un nuage et sous le glacis d’or pâle de ses rayons les verts llambent, des buées montent de la terre réchauffée/ les gouttelettes, suspendues au bord des feuilles comme autant de diamants, s’évaporent, bues par le soleil, séchées par le vent; les branches alourdies des arbustes se redressent, légères et souples, et leurs feuilles frissonnent au vent, avec des bruissements doux et prolongés. Les fleurs, rafraîchies, exhalent de plus fortes senteurs ; les abeilles, blotties dans leurs calices, se grisent de nectar à leurs suaves corolles et, dans l’air frais et parfumé, des myriades de petits êtres ailés tourbillonnent, ivres de vie, avides de soleil, avec d’infinis bourdonnements.
Ingram, Carlton et Harris sont en chasse. Forestier fait des croquis, Marshall et moi, le fusil en bandoulière, allons du côté du lac. On enfonce jusqu’aux genoux dans les marais bourbeux qui bordent les rives. A peine pouvons-nous approcher à deux portées de fusil des joncs, où pullulent les poules d’eau, les bécassines, les canards, tandis qu’au loin, des îlots, littéralement couverts de flamants, ressemblent à de longs voiles roses et blancs étendus sur les eaux.
Nous nous arrachons à ce supplice de Tantale et, en désespoir de cause, nous remontons la colline dans la direction du village en tirant des alouettes au cul-lever.
Une route sablonneuse, très sèche, s’allonge entre des champs d’orge et de trèfle. Un paysan nous croise, une houe sur l’épaule, puis une femme avec un panier d’œufs et une cage de poulets ; vient ensuite un gros bonnet de l’endroit, tenant son fils à califourchon devant lui sur sa mule, toute caparaçonnée de velours mauve brodé d’or. Deux esclaves femelles, chargées à plier, suivent derrière la mule. Ces gens-là nous regardent sans trop de surprise, en souriant. Impossible, dans ces grands yeux impénétrables et uniformément noirs, dans l’expression tranquillement polie ou froidement indifférente de ces
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traits basanés, de démêler la nature d’un sentiment quelconque. Leur sommes-nous sympathiques, nous haïssent-ils ou sommes-nous tout simplement pour eux comme le premier passant venu? On ne peut rien deviner derrière le masque impassible de ces faces sombres, de ces visages fermés qui vous inquiètent comme une énigme indéchiffrable.
Voici le village : une trentaine de huttes carrées à toit de chaume. Elles s’en vont à l’aventure, semées sans ordre, suivant les caprices du terrain ou la fantaisie du propriétaire. C’est toujours un mur en pierre ou en terre séchée, de la boue en guise de mortier, un toit de
Les Lacs.
chaume consolidé par un treillis de baguettes entre-croisées appliqué extérieurement. Une porte basse donne accès dans l’intérieur et une lucarne, un trou pratiqué dans l’épaisseur du mur, sert de fenêtre. Une haie d’épines ou de cactus fait le tour de la maison et la protège plus efficacement que ne le ferait un mur. Un fossé assez profond, qui sert de dégagement pour les eaux pluviales et domestiques, contourne la haie en dehors.
Tout autour, des meules de paille coniques, éventrées, sèchent au soleil, pourrissent à la pluie. Des charrues primitives, ayant l’air de dater des commencements du monde, gisent à terre parmi des détritus. A côté, des carcasses putréfiées exhalent d’horribles odeurs ; des meutes de chiens hargneux, à poils rudes, plaqués de plaies purulentes, les disputent, avec des aboiements rauques, à des bandes de vautours et de faucons.
Là, un âne pelé, galeux, n’ayant plus qu’un souffle de vie, est étendu sur un tas d’immondices, et les rapaces brigands de l’air tournoient déjà au-dessus de lui en cercles de plus en plus rapprochés, comme s’ils voulaient le dévorer de son vivant.
Des poulets picorent ; des pigeons s’abattent avec bruit au milieu de volées d’oiseaux piaillards et, sur les pignons des toits fauves tout tapissés de mousses et de lichens^ des cigognes silencieuses, une patte repliée, le bec enfoui sous le duvet de leur aile, assistent, raides et dédaigneuses, aux dégoûtantes ripailles, aux batailles bruyantes.
Yoici les tentes maintenant, les tentes en poil de chameau, noires, basses, semblables à des pitons de montagnes, vues dans la distance. L’étoffe, épaisse et rugueuse, supportée en dedans par des piquets de grandeurs inégales fixés dans le sol, se tend avec des ondulations irrégulières et la tête des piquets fait saillir fortement la lourde couverture qui, à cet endroit, s’appuie avec effort et menace de crever. De grossiers morceaux de toile, des baillons, des nattes déchiquetées, sont étalés sur les parties trouées par la pluie, le vent, les intempéries. Toute cette friperie a été transpercée par la bourrasque de la nuit, suinte d’humidité et fume en buées lourdes.
Sur les buissons d’épines qui en défendent l’approche, sèchent des loques, des burnous rapiécés. Des êtres noirs, malpropres, couverts de haillons d’un gris sale, vaquent aux alentours à travers les débris de pots, de cruches cassées, dont le sol est jonché. Des bambins à jambes grêles, aux genoux cagneux, le ventre ballonné, les yeux chassieux, se -roulent dans les ordures et la boue et s’en relèvent barbouillés des talons à l’occiput. Avec une perversité précoce, ils s’ingénient, en forme de passe-temps, à cribler à coups de paquets d’épines le nez et les yeux d’une malheureuse chèvre étique au piquet, et la pauvre bête, tirant sur sa longe, s’étrangle presque dans ses efforts désespérés pour échapper à ses bourreaux.
Ingram, Carlton, Harris, plus heureux que nous, ont tué une douzaine de perdreaux, et comme les gens du village nous ont apporté la « mouna », du lait, du beurre, des galettes plates de pain, des poulets et un énorme plat de « couscoussou », nous ne mourrons pas de faim aujourd’hui.
Il a tellement plu la nuit que les rivières sont débordées. Nous attendrons ici, jusqu’à demain, que les eaux aient baissé et que les gués soient praticables.
Un Arabe nous a offert tout à l’heure un mouton. Il s’est approché en suppliant d Ingram, avec sa femme et son jeune enfant et, en pleurant, ils lui ont baisé les mains, les appuyant ensuite contre leur poitrine et leur front, l’ont conjuré d’user de son influence auprès du sheik d’Arzilah pour obtenir la grâce de leur fils aîné.
Ce dernier, paraît-il, avait chassé un chameau qui avait pénétré
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dans son jardin. L’animal, en se sauvant, avait renversé une femme, laquelle s’était blessée dans sa chute, et le propriétaire du jardin avait été de ce chef rendu responsable et condamné à la prison.
Ingram promet à ces malheureux de faire tout son possible pour que leur fils soit mis en liberté et ils se retirent en lui baisant les mains, le comblant de remerciements et l’assurant de leur éternelle reconnaissance.
Pendant ce temps, le kaïd s’était empressé d’égorger et de dépecer la victime propitiatoire et, naturellement, de s’en approprier la peau, la laissant sécher après l'avoir étendue à terre, détirée et fixée sur les bords par des piquets.
L’après-midi est magnifique, on la passe en un farniente général. Nos Arabes, sous leur tente, fument du « kif », chantent, jouent du « guimbry », absorbent d’innombrables tasses de café et de thé. Hadj Mohammed, assis sur une caisse, sèche devant la braise pétillante, ses burnous superposés. De temps en temps, il entre sous la tente, furette partout, flairant les boîtes de conserves, et, dès que Brooks a le dos tourné, il chippe un « bisket », glisse dans sa poche un morceau de sucre, dont il est très friand, lape, rubis sur l’ongle, les gouttes de chartreuse ou de « whisky » restées au fond des verres.
Brooks, qui se méfie de lui et ne peut pas le sentir, lui lance des regards furibonds et lui prodigue, en anglais, les épithètes les moins flatteuses. A ses vertes remontrances, le représentant du Sultan répond en arabe, avec un air de candide innocence, par d’emphatiques protestations, accompagnées de gestes d’une courtoisie exquise et raffinée, mais dont notre chef de cuisine n’est pas dupe, et qui augmentent encore sa défiance à l’égard du trop obséquieux fils du prophète.
Nous apercevons tout ce manège de nos tentes et nous nous en amusons beaucoup.
Antonio aide Brooks en fumant des cigarettes.
Harris, pour tuer le temps, passe des heures à peigner la queue de son cheval, à natter sa crinière, pendant que Sélim lisse son poil à l’user.
Ingram, étalé sur sa couche, roulé dans sa peau d'ours, fait des siestes prolongées. Son bain d’hier lui a valu une jolie bronchite et il tousse sans désemparer.
Forestier fait des études de mules.
Carlton joue des niches au kaïd, très bon enfant au fond, lutte à main plate avec lui, le « tombe « et une fois qu’il est abattu, le roule comme un paquet de linge au milieu des rires des assistants, rires auxquels le kaïd est le premier à se joindre.
Des chiens faméliques rôdent autour clu camp, chipant impudemment des os au nez de Don et de Rover qui voient leur présence d’un mauvais œil et grognent, le poil tout hérissé, quand ils s’approchent de trop près. Des vautours tournoient constamment, guettant les débris de la table : l’un d’eux, s’abattant tout à coup, a poussé l’audace jusqu’à enlever d’entre les pattes de Don un lambeau de chair qu’il allait dévorer.
Depuis le matin, des groupes d’Arabes, en haut de la colline, fument des cigarettes et ne perdent pas un seul de nos mouvements.
On vient d’apporter de l’avoine ; les bêtes qui l’ont sentie, hennissent joyeusement. On la verse dans une large « koufa » et le kaïd procède à la distribution : cinq doubles poignées par mule ; les hommes reçoivent la ration, les uns dans un sac, les autres dans une natte ou tout simplement dans un pan de leur burnous. Ils trouvent encore le moyen de se quereller à propos de ce partage.
Après le thé, Forestier, qui est aussi bon musicien qu’il est excellent artiste, a pris son violon et a joué une partie de la soirée, les Arabes l’écoutaient et nous étions assez curieux de savoir l’impression faite sur eux par la musique européenne. Sélirn, interrogé, répond qu’avec du temps et de l’application Forestier pourra certainement jouer du « guimbry » aussi bien qu’un Arabe.
Arzilah.
ARZILAH
10 Janvier.
A onze heures, ce matin, par un soleil radieux, on lève le camp. Nous suivons d’abord la plage, puis, regagnant la terre ferme, nous arrivons au sommet d’un promontoire où l’on fait halte près de quelques ruines romaines. Au bas de la colline la rivière Ghrifa se jette dans la mer. On attend que la mer baisse un peu pour traverser. Sur l’autre rive une troupe s’est arrêtée pour le même motif.
Carlton et Harris poussent une reconnaissance et vont prendre contact des étrangers. Un Arabe à pied s’avance d’abord en sondant avec une perche. Ils passent ensuite; leurs chevaux ont de l’eau jusqu’à la selle.
D’où nous sommes nous dominons les environs : devant nous, dans la distance, Arzilah flamboie au soleil et à nos pieds la rivière clapote avec des scintillements; ses tons de métal ressortent vivement sur les sables d’un jaune ardent de la plage à travers lesquels la rivière, après un coude brusque, vient se jeter dans la mer. A gauche, bordée par de hautes collines à pic formant falaise et couronnée de rares maisons, se déroule une succession de marais et de lagunes à travers lesquels la Ghrifa se tord en replis tortueux.
Carlton revient, laissant Harris avec les gens de l’autre caravane, qui se trouvent être de sa connaissance, et Ingram qui l’a rejoint. Un
Arabe ramène leurs chevaux, qui nous portent à l’autre rive. Ce sera le tour des mules et des bagages quand la mer aura baissé davantage.
Nous saluons les étrangers, qu’ïïarris nous présente : un gros Anglais à figure rouge, à cheveux jaunes, l’Anglais typique. Il voyage avec sa femme, une jolie blonde, et un Espagnol olivâtre, son ami.
On mange un morceau sur le pouce, en attendant le reste de la caravane. Harris bavarde avec les amis que le hasard lui envoie et papillonne auprès de la jeune femme.
Quand la dernière mule aborde, nous prenons congé des voyageurs et continuons notre route. Harris et Carlton recommencent sur le sable leurs courses désordonnées, Ingram fait comme eux, les mules de charge s’emballent, partant dans toutes les directions, les muletiers hurlent; cela devient une véritable débandade. Nos mules, entraînées par la contagion de l’exemple, dressent les oreilles, baissent la tête et se permettent de scabreuses fantaisies fort compromettantes pour la stabilité de notre équilibre. Forestier ouvre l'œil et serre les genoux : le matin, la sous-ventrière de sa bête s’est cassée, dans un temps de galop, et il s’est étalé dans le sable, se relevant indemne de tout mal, heureusement, pendant que sa monture, allégée, détalait à toute vitesse et était rattrapée par Harris et Carlton, partis à sa poursuite.
Nous approchons d’Arzilah. On peut maintenant distinguer ses murailles crénelées. Nous devançons le gros de la caravane, et, suivant au galop de nos montures les cavaliers partis en avant à fond de train, nous arrivons, après une course folle d’une demi-heure, au pied des remparts de la ville.
Pendant que les tentes se dressent, Ingram et Marshall vont chasser, Harris, Forestier et moi allons visiter Arzilah, la Zélia des Carthaginois qui, les premiers, y établirent leurs comptoirs, puis la Constantia Zelis des Romains, conquise par les Goths, détruite par les Anglais, reconstruite par Abder-Rhaman, calife de Cordoue, tombée ensuite au pouvoir des Portugais, fortifiée par eux, puis enfin ressaisie par les Marocains.
Dans la ceinture encore imposante de ses vieux remparts ruinés, tout poudreux sous la lèpre de lichen qui les ronge, l’ancienne ville, si souvent prise et reprise, démolie et rebâtie, s’éteint doucement dans le fier sépulcre de ses hautes murailles décrépites, corrodées à la base, couronnées à leurs sommets crénelés d’herbes et de broussailles, trouées de part en part, fendues de grandes lézardes où rampent les cérastes, où nichent les bêtes de proie. Un millier et demi environ de Maures et de Juifs y apportent un semblant de vie, y font une ombre de commerce qui, tous les jours, diminue.
Porte d’Arzilah, vue de l’intérieur.
ARZILAH
Et le moment est proche où les vautours planeront au-dessus des tours écroulées, où les glapissements du chacal empliront le silence de ses ruines, où les palmiers nains pousseront là où s’élevaient ses blanches terrasses.
Et le pâtre mènera brouter ses chèvres là où étaient les hauts murs menaçants, et il broiera de son talon nu les tiges des Heurs sauvages, ignorant qu’une ville morte repose sous ses pieds, que ses ancêtres ont vécu là, et la nature, dans son lent et infatigable travail, aura repris à l’homme ce que l’homme lui avait arraché.
Nous prenons le café chez le consul d’Angleterre, un Juif, fort affable, d’une politesse excessive, une des nombreuses connaissances d’Harris, puis nous errons dans la ville.
Quelles rues infectes ! un cloaque noir, d’où surgissent des choses immondes , exhalant d’abominables odeurs, bordé de murs éventrés, de boutiques hideuses, dont les auvents pendent, disloqués. Nous nous faufilons le long des murs, nous cramponnant aux fermetures des boutiques, aux anfractuosités des murs, à tout ce qui se trouve sous la main, pour éviter le contact de cette fange ignoble. Dans ce sentier étroit, où on ne peut marcher deux de front, il y a de pénibles arrêts, quand un passant arrive en sens opposé et que, nez à nez, œil à œil, se regardant avec une rage froide en se collant chacun obstinément à la muraille, on attend anxieusement que le plus pressé cède « le mur » en vous contournant avec des précautions infinies, pour ne pas s’étaler dans cette putréfaction. Et
nous étions les plus pressés , nous estimant encore très heureux
qu’à ce même moment difficile, une mule passant, un cheval piaffant, ne nous eût pas éclaboussés de cette boue noire et fétide.
C’est inouï ce qu’il y a de choses dans cette rue, ce canal plutôt,
cette « cloaca maxima », et , toutes les rues sont ainsi à Arzilah, et
toutes les rues des villes du Maroc sont comme les rues d’ Arzilah, et toutes les villes de l’Orient sont comme les villes du Maroc. Ce qu’on
y trouve : carcasses de bêtes, détritus de légumes, fientes d’animaux, vieilles loques, grabats infects, grouillant de vermine, meubles brisés, cages défoncées, blocs de pierre, c’est le tout à l’égout, dans le sens absolu du mot.
Et cela restera là des jours, des mois, des années, jusqu’à ce que les bois se pourrissent, les pierres s’effritent, les détritus se décomposent et retournent à la terre, que les chairs arrachées aux carcasses disparaissent par lambeaux dans l’estomac des vautours. Et, quand les soleils brûlants de l’été auront desséché ce marais, calciné ces os, ce qui restera s’en ira en poussière, foulé sous le pied des passants, sous le sabot des mules.
Et d’autres charognes rempliront le chemin, d’autres lacs puants, remplis de débris et d’immondices, se reformeront aux époques des pluies, et le soleil et les bêtes de proie recommenceront leur travail, nettoyeront ces écuries d’Augias. Et, toujours, il en sera ainsi, tant que l’Orient sera aux hommes d’Orient.
Nous nous écartons dans des ruelles latérales qui aboutissent, après des détours sans fin, aux remparts. La vue de la mer repose nos yeux de toutes ces ignominies, et nous respirons la brise fraîche à pleins poumons.
Des femmes qui sortent de bouges affreux reculent tout à coup, épouvantées à notre vue, et rentrent avec des cris perçants en nous montrant le poing.
A travers les fentes de portes vermoulues, on aperçoit sur des bastions envahis par les ronces de vieux canons rouillés, gisant, enfouis sous l’herbe, et d’autres, mal d’aplomb, sur des affûts démantibulés. Des boulets de fonte, badigeonnés de goudron, sont épars sur le sol. Elle est belle l’artillerie du Sultan, et bien tenue surtout.
De petits drôles, à peau noire, nous suivent de loin, avec une maligne curiosité ; en bons petits musulmans qu'ils sont, ils nous traitent de chiens de chrétiens et quelques-uns nous lancent des cailloux qui n’arrivent pas jusqu’à nous.
Des chats roux, maigres, hérissés, sautent dans les flaques d’eau, poursuivis à coups de pierres, par des gamins à moitié niis et disparaissent dans des trous béants.
Des Juifs sales, aux cheveux plats et luisants, coiffés d’une calotte noire, serrée d’un mouchoir à carreaux, nous coudoyent, l’œil louche, enveloppés dans leurs souquenilles bleues, décolorées, trouées, rapiécées, et une odeur fade de relent s’échappe de dessous ces loques sordides.
Un âne nous barre le chemin. Il n’a que la peau et les os, et regarde
ARZILAH
tristement dans l'espace, la tête appuyée sur le parapet du mur, avec une expression de souffrance et de mélancolie indicibles. Partout où les os saillent, la peau est entamée, et des essaims de mouches s’abattent sur les chairs mises à nu ; de longues stries, dépourvues de poils, indiquent la place d’anciennes plaies fermées, et le corps en est labouré.
Pauvre bête ! voilà la récompense de longs et pénibles services : des coups, qui ne cessent de pleuvoir sur ta misérable échine que quand la main de ton maître, fatiguée de frapper, retombe inerte à scs côtés; ta peau durcie, tannée, gercée par le vent, le soleil et les pluies ; ton corps criblé de cicatrices. Puis, quand tes vieux reins usés plieront sous le fardeau, que tes jambes desséchées fléchiront, que le souffle te manquera et que, meurtri, épuisé, tu tomberas mourant à la peine, alors, pour t’aider à te relever, l’Arabe te frappera à tour de bras, sans pitié, sans miséricorde, et ton ventre tendu résonnera sous les coups comme un tambour, et le bâton se brisera sur tes os durcis. Et lui, quand il verra que c’est la fin, que tu es tombé pour la dernière fois, que ton œil terne regarde déjà dans l’au-delà, alors il t’abandonnera avec une imprécation, et les bêtes du ciel achèveront ce qu’il a commencé, et tu rentreras dans le néant, d’où ta malchance t’avait tiré. Et pas une caresse n’aura adouci l’amertume de ton douloureux martyre, jamais tes membres épuisés par les rudes labeurs n’auront reposé sur une litière fraîche, jamais après les longues journées de marche, ton estomac criant la faim n’aura trouvé le luxe d’un peu de nourriture ; et, au lieu d’un coin tranquille où mourir en paix, ton maître, le dur, l'implacable Sémite, au cœur corné, t’aura laissé sur les pierres de la route, et tu auras râlé pendant que les faucons t’arrachaient les yeux des orbites, que le chacal déchirait tes chairs pantelantes, que les bêtes rampantes pénétraient dans ton corps encore chaud !
Avant de quitter la ville, je dessine la porte par laquelle nous sommes entrés. C’est une ouverture quelconque, tellement la maçonnerie a été attaquée et ravagée de partout. Il n’y a plus d’angles : la belle ogive en fer à cheval n’est plus qu’une courbe informe, tailladée en tous sens; les deux énormes battants en bois de chêne, couverts de poussière et de bouc coagulée, sont tout dentelés et déchiquetés à leur partie inférieure.
Au-dessus de l’entrée, une portion de la muraille, percée de deux meurtrières, s’avance en encorbellement. Un ruisseau d’eau claire, qui sort d’une source auprès de moi, descend, en nappes fraîches, s’éparpille en rigoles nombreuses, sur les pavés, passe sous la voûte et va se perdre de l’autre côté dans les sables.
Une nuée de moutards nous entoure immédiatement, puis un cercle d’hommes et quelques femmes curieuses qui viennent se mêler au groupe et regarder ce que fait le Roumi. De temps en temps, j’écarte ceux qui me serrent de trop près et ils se reculent en souriant. Les plus voisins de moi montrent mon dessin du doigt en indiquant ensuite la porte et ce sont des explications, des commentaires, des gesticulations à n’en plus finir.
La foule augmente, les nouveaux venus poussant les premiers arrivés ; ceux-ci se rapprochent de plus en plus à me toucher. Je sens leur haleine me passer sur le cou et une chaleur intolérable ; une odeur « sui generis » se dégage de tous ces corps pressés les uns contre les autres. Devant moi, c’est une houle de capuchons pointus, de petits crânes basanés à houppes frétillantes, s’agitant avec de fébriles mouvements de singes. Il me semble sentir des démangeaisons courir tout le long de mon corps. Quelque chose de noir vient de s’abattre, avec un bruit sec, sur le vélin de mon album. Horreur! c’est une puce! une puce musulmane! une puce circoncise, grasse, dodue, luisante, habituée à faire bonne chère, une puce d’avant le ramadan, laquelle, curieuse de voir de près un Nazaréen, s’est élancée d’une touffe de cheveux voisine. Avec la pointe de mon crayon je m’empresse de renvoyer délicatement à son propriétaire cette aimable pensionnaire, quand une seconde arrive, puis une troisième, puis d’autres, puis des
ARZILAH
centaines, des escadrons entiers, qui s’abattent sur le papier avec des crépitements de grêle. Mon croquis a disparu sous les noirs bataillons. Rendant à César ce qui appartient à César, je secoue vivement mon album, semant, au petit bonheur, ces hôtes incommodes sur les crânes touffus, sur les capuchons blancs, n’importe où, et, fendant la foule, nous regagnons lestement le camp , laissant à ces trop curieux parasites le soin de réintégrer leurs domiciles respectifs.
Notre camp est placé près de la « khouba » d’un vénérable rnara-
bout, entre les remparts de la ville et la mer dont les flots viennent se briser à deux cents mètres de nos tentes.
Je n’ai jamais rencontré quelque chose d’aussi gracieusement pittoresque, d’aussi frais que cette « khouba ».
Le soleil était alors très bas sur l’horizon et s’abîmait lentement dans la mer, ses dernières lueurs ourlaient d’un mince filet de pourpre les sommets des hautes tours d’Arzilah, dont les masses sombres, d’un gris bleu, nuancé de mauve, se détachaient en silhouettes vigoureuses sur un ciel d’opale, où erraient de légers nuages d’un rose tendre bordé d’argent.
Sur ce fond si harmonieusement doux, tranchait, très claire, avec de froids reflets, dans ses massifs de verdure, l’élégante coupole surmontant le mausolée.
Et parmi les tamaris aux feuillages gris, les palmiers souples, les longs roseaux flexibles, on entrevoyait un angle de toit couvert de faïences vertes, un bout de mur caduc brodé de ravissants entrelacs. A travers des lacis de plantes, des enchevêtrements d’arbustes, on apercevait, s’ouvrant dans un mur blanc tout tapissé de mousses, enguirlandé de liserons, de roses, de jasmins, une porte ogivale, d’une courbe exquise, ornée de merveilleuses arabesques. De la porte par-
taient des degrés allant se perdre, en bas, dans des amas de grands glaïeuls rouges, des rangées d’iris violets, des traînées de pervenches. Sur la dernière marche, en haut, un Arabe, un « santon », drapé dans son burnous, droit, immobile, sévère, tournait les grains de son chapelet. Entre cette oasis et la plage, des ruisseaux limpides circulaient, creusant leurs lits dans le sable, à travers des champs de joncs et d’alfa que la vague venait baigner à marée haute.
Les chasseurs reviennent éreintés à la tombée du crépuscule; la journée n’a pas été bonne : on a tué seulement huit perdrix. Les chiens ne peuvent plus se traîner.
La nuit est belle, la lune brille avec un éclat doux dans un ciel étoilé, on entend le bruissement des vagues qui viennent mourir sur la plage, à deux portées de fusil de nos tentes.
DJELIFAH
11 Janvier.
11 y a du brouillard ce matin, léger, d’un bleu transparent et comme doré par le soleil qui essaye de percer à travers. Arzilah prend des aspects de vieille ville fortifiée du moyen âge.
A cent pas de notre tente, entre la «khouba » et le camp, il existe un lieu révéré, une « n’sala » près d’un autre tombeau de saint, mais de saint beaucoup moins vénéré, de saint de troisième classe. C’est une sorte de terrasse carrée, à toit plat, flanquée aux angles de créneaux en gradins. Une chaire à prêcher, à sculptures assez délicates, à laquelle on arrive par un escalier droit de quelques marches, a été creusée à l’extérieur, dans la muraille, auprès d’une niche à prière, également pratiquée dans le mur. A côté, une porte cintrée, étroite, permet de pénétrer à l’intérieur.
Sur la terrasse, dans la brume, des formes blanches se meuvent les bras levés en l’air, s’agenouillent, se prosternent ; et en bas, dans le cimetière, parmi des pierres, qui jonchent le sol, des tombes, des femmes voilées sont accroupies, dans des poses mornes, se dressent
avec de grands mouvements souples, tendent les bras, s’en vont, glissant plutôt qu’elles ne marchent, disparaissent, se perdant dans les nuées grises qui rasent le sol.
Maintenant, le soleil brille, éclatant, dans un ciel bleu splendide, sans un seul nuage. Sur la plage, devant la grande porte délabrée, c’est un va-et-vient de gens se rendant à la ville, d’autres qui en reviennent, de troupeaux bêlant, poussés par des pâtres.
C’est un soldat magnifique, sur son cheval richement caparaçonné de velours et de soie brodée d’or. Les larges manches de sa chemise de fine baptiste et de son cafetan, couleur cerise, flottent et se mêlent avec les plis plus lourds de ses deux burnous, l’un de laine blanche, l’autre d'étoffe bleue, drapés fun sur l’autre. Il passe fièrement au pas de son cheval, son fusil en travers de sa haute selle rouge.
Un pauvre mulet vient péniblement, chargé de lourds sacs de grain, par-dessus lesquels sont juchés deux Arabes, armés de bâtons, qui activent sa marche en le frappant à coups redoublés.
Puis, c’est toute une défilade de troupeaux d’ânes, d’ânons, de bœufs, de veaux, de vaches, de chèvres.
Et sur la plage unie, d’un beau jaune safran, coulent capricieusement une foule de petits ruisselets, creusant leur léger sillon dans le sable lin.
Tout cela est mouvementé, charmant, gaiement pittoresque.
Voilà Forestier, déjà en selle, qui me hêle, tenant mon mulet en bride. Je saute en selle et nous rattrapons la caravane.
Une n’sala.
Ingram et Harris, les Nemrod de la bande, sont partis chasser dès le matin. Carlton, qui est souffrant depuis liicf, prend la mule d’ Antonio qui monte son cheval.
Il y a une route... ! les pieds des mules, des chevaux, des chameaux, des troupeaux, des hommes, l’ont faite, en tassant le sable. Elle est nivelée presque, très large, trop large même, pour continuer longtemps
DJELIFAH
et, après un quart d’heure de marche, elle finit, brusquement, en une infinité d’étroits sentiers partant, à travers les palmiers nains, dans toutes les directions.
On est sur une hauteur, d’où on domine Arzilah.
Comme la distance poétise les choses ! comme la lumière les transfigure ! et quel habile metteur en scène est ce soleil de l’Afrique qui
Arzilah, vue de l’intérieur des terres.
transforme et idéalise tout ce qu’il effleure de sa touche brûlante et lumineuse! Arzilah, la cité boueuse, aux murailles ternes, aux tours éventrées, prend tout à coup, d’ici, un aspect féerique, un air de ville des « Mille et une Nuits ». Elle se détache, aérienne, toute blanche, sur l’azur foncé de la mer, assise dans ses jardins, ses massifs d’un vert d’émeraude, et les minarets de ses mosquées, brisant la ligne sévère de ses remparts, se découpent sur la nappe bleue, étincelants de lumière.
Au premier plan, sur la large route bordée de palmiers nains, vient un troupeau de chèvres, marchant de front, barrant le passage, et un berger avec un long bâton, d’une superbe prestance, sous sa « djellabieh » jaune.
Depuis une grande heure, nous chevauchons dans des landes interminables de palmiers nains et toujours à environ cent mètres en avant se profile sur le ciel, se détache sur le fond des vallées, la haute silhouette de notre vieux kaïd, le fusil en travers de sa selle, perché sur son grand diable de cheval roux, à reflets mordorés, marchant à petits pas uniformes, scandés, inquiétants par leur précision mathématique.
Que de fois avons-nous essayé, Forestier et moi, de rendre en aquarelle les tons étourdissants, les nuances changeantes, les reflets chatoyants de cette robe indéfinissable! Que d’efforts désespérés n’avonsnous pas faits pour reproduire sur le plus pur « whatman » les tons cuivrés ou bleuâtres, jaunes ou gris, gais ou mélancoliques de cette croupe mouvante, de ce tronçon de queue chauve, dont les couleurs
insaisissables, aussi mobiles que celles du caméléon, variaient à tout bout de champ, suivant les heures du jour, la direction des vents, les intempéries de l’air!
Que de fois avons-nous pu constater avec stupéfaction la régularité inexorable de ce pas automatique, si invraisemblablement invariable dans son mouvement de pendule, qu’il nous servait de chronométré -et que, pendant des mois, nous avons pu 'compter les heures d’après le nombre de pas de cet incomparable coursier, de cette clepsydre à pattes.
Et le cavalier ! Avons-nous assez souvent voulu fixer sur les pages de nos albums les lignes ondoyantes de cette silhouette falote, de préciser sur des pages immaculées la vision fuyante et macabre de cette vieille momie accroupie dans une posture de chimpanzé, au-dessus de sa haute selle, enveloppée dans des paquets de laine, disparaissant entièrement, comme recouverte d’une cloche, sous le capuchon pointu, sous les plis raides d’un burnous bleu, fané, déteint par les pluies, roussi par le soleil, maculé par les boues, si luisant aux endroits saillants, si terne dans la rentrée des plis, si jaune dans les parties flottantes, que toutes ces teintes se fondaient en un ton unique violacé et verdâtre, avec des reflets métalliques aux protubérances, et se distinguait à peine de la robe usée, décolorée, reflétant le burnous, de la pauvre vieille rosse.
Quand dans la distance au milieu d’un champ de palmiers nains ou d’asphodèles cheval et cavalier s’arrêtaient un moment, immobiles, on les aurait pris volontiers pour un vieux groupe équestre en bronze abandonné au fond d’un parc.
Et il avait une tête de vieille commère, si malicieuse, si amusante dans sa laideur caractéristique, notre chère vieille canaille de kaïd, avec ses deux grêles mèches grises bouclées s’échappant coquettement de dessous son turban, papillotant sur ses tempes creuses, ombrageant son petit front étroit, bombé et sillonné de rides.
Son long nez busqué avait le vomer si proéminent qu’il semblait vouloir percer les chairs, et sa peau tannée, d’un brun rouge, luisante et huileuse, se moulait sur les saillies de la face avec de fortes tensions.
Ses petits yeux verts en vrille, profondément encaissés sous des arcades saillantes, brillaient étrangement, et quand, à travers les broussailles de sa barbe grise clairsemée, sa large bouche s’ouvrait montrant un gouffre noir où tremblaient quelques tronçons de dents jaunes et qu’un rire muet secouait sa vieille carcasse, toute sa personne, alors, avait une expression diabolique pleine d’ironie, d’astuce, de cruauté froide qui vous gênaient sur le moment.
DJELIFAH
Oh! le vieux pélican, roublard hypocrite et mielleux, dont la face parcheminée, à force de l’avoir contemplée, nous était, par la force de l’habitude, devenue indispensable. Etait-il assez drôle, lorsque accroupi, sa tête de gorille baissée, grillant ses tibias décharnés devant les charbons ardents, il séchait, sur ses genoux, un mouchoir à carreaux percé de trous, maculé de tabac, mouchoir très platonique et que le pan de son burnous remplaçait avantageusement. Avait-il un air de satisfaction béate assez prononcée, quand, secouant de ses longs doigts noueux, sur le revers de sa main, une pincée de tabac tombée de son élégante tabatière en noix de coco, petite et de forme oblongue, il la passait sous son museau pointu, aspirant la poudre chère à son olfactif avec un bruit de narines formidable et des clignements d’yeux inénarrables.
Plein d’amabilité et de prévenance pour nous, toujours aux petits soins, d’une politesse exquise, il nous volait de main de maître avec une aisance singulière, une absence complète de scrupules, absolument comme il nous eût coupé le cou et mutilé, si les circonstances l’eussent permis.
Nous quittons le plateau et descendons dans une vallée. On traverse des cours d’eau très peu larges mais profondément encaissés et d’un abord difficile. La vallée est délicieuse, fraîche, tapissée de plantes. Les ajoncs, les bruyères, le thym, abondent mêlés aux palmiers nains. Partout de clairs ruisseaux aux innombrables méandres, aux bords touffus de fleurs, des mares mignonnes couvertes de nénuphars, de cresson, où boivent, enfoncés jusqu’aux épaules, des bœufs de petite taille. Très doux, peu sauvages, ils tendent leurs mufles humides, et, sans se déranger, nous regardent de leurs yeux paisibles. Des chèvres sont éparpillées de côté et d’autre. Des arbres, des arbustes, poussent par-ci par-là. On se croirait dans un « moor » d’Ecosse.
On remonte le versant opposé et on s’arrête en haut d’un mamelon couvert de thym et de palmiers nains, semé de roches grises. A peine avons-nous fait quatre heures de marche.
Notre vieux kaïd.
La position est charmante. Sur la crête de la colline qui nous fait face et nous domine, un village, Djelifah, se découpe en lignes dures sur le ciel. Du village, descendent en s’entre-croisant des sentiers conduisant à une source où vont emplir leurs cruches les jeunes filles et les vieilles femmes. À gauche, c’est, au dernier plan, la mer sur laquelle se détachent les cimes vertes de bosquets d’orangers couverts de fruits, et, par devant, des alignements de figuiers formant une sorte de rideau gris; puis ce sont des groupes de bambous de quatre à cinq mètres de haut que le vent a courbés, les enchevêtrant les uns dans les autres. Sur la droite c’est d’abord, à l’horizon, l’énorme Atlantique aux teintes livides. Puis, à partir de notre plateau, c’est une immense nappe verte de chênes-lièges, d’arbustes, de palmiers nains, où brille l’éclair des ruisseaux sinueux, où miroitent des lacs, se déroulant avec des lointains toujours de plus en plus bleus, bordée par le long ruban des sables jaunes de la plage et s’arrêtant à la pointe d un gris pâle très ténu du cap Spartel.
Des enfants tournent timidement autour de nous, à distance, et nous offrent des oranges qu’ils jettent à terre, n’osant s’approcher. Puis ils s’enhardissent peu à peu et finissent par s’apprivoiser tout à fait. Ils sont très drôles, ces moutards, sous les capuchons pointus de leurs « djellabiehs » à manches courtes fendues au coude, à travers lesquels ils ne passent pas leurs bras, et qui se tendent horizontales et raides, semblables à des ailerons lesquels, de loin, donnent à leurs propriétaires un faux air de pingouins.
Des gens du village arrivent ; leur sheik entre en pourparlers avec le nôtre. Les habitants, hommes et femmes, ont quitté leurs huttes. Nous les apercevons debout, accroupies, couchés sur des éminences, regardant curieusement notre installation.
Le temps a fraîchi, et nous faisons cercle autour d’un feu de broussailles et de branches sèches qu’on vient d’allumer. La flamme pétille, s’élance en grandes gerbes rouges, et des nuages de fumée couvrent le camp.
Au crépuscule, dans les premières ombres du soir, nous voyons apparaître, drapé dans son « haïk » de laine blanche, le sheik, suivi de gens chargés. Il a les traits fins, la démarche noble, et s’avance lentement, la tête haute, avec une grande dignité : d’une main il tient une cruche de forme kabyle, remplie de lait, de l’autre une écuelle en bois, contenant du beurre de brebis. Ses hommes, en burnous, marchent derrière lui, silencieux, apportant la « mouna », du « kouskoussou », des pains, des œufs, des poulets. On dirait, dans la nuit qui tombe,
une procession de fantômes. Nous recevons le sheik sous notre tente et nous l’invitons à prendre le thé. Il accepte l’invitation par une tranquille inclinaison de tête.
Et cet homme qui n’a peut-être pas vu vingt Européens dans sa vie, qui ignore nos habitudes , n’a aucun point de commun avec nous, qui, pour la première fois sans doute, voit nos choses d’Occident, ce sauvage n’éprouve pas le moindre embarras, ne se sent nullement gêné, et quelques instants après le thé, de crainte de nous importuner par sa présence, il nous serre les mains et se retire gravement.
11 a plu toute la nuit, il pleut encore.
Nous nous levons par un temps gris et froid. Dans la tente il règne une humidité pénétrante : au dehors la pluie tombe fine, serrée, monotone, de grandes nuées ternes rampent dans un ciel triste, chacun reste sous son abri de toile.
Les mules, rangées en ligne, sont là, sous la pluie, immobiles, têtes basses, les yeux fixés à terre; les chevaux grattent le sol, impatientés, frissonnent et hennissent plaintivement. Brooks, lugubre, trempé, promène de la cuisine à la tente son corps anguleux, voûtant ses épaules, glissant sur l’herbe humide, maugréant constamment.
C’est un affreux gâchis sous nos pieds : le sol, hier encore un parterre de fleurs, a été tellement foulé par nos allées et venues, trépigné par les chiens, envahi par l’eau qu’on ne sait où se placer. Plus d’herbe, plus de plantes, tout a été saccagé ; on se croirait dans une étable et une étable mal tenue encore. Nos malles, nos valises, nos sacs, nos effets, gisent dans la boue, nos lits semblent flotter au-dessus d’un marais, l’eau suinte à travers la toile de la tente emplie d’une huée épaisse, tous les visages sont renfrognés. Les coups et les imprécations pleuvent sur le malheureux Don qui, plus que jamais, s’obstine à vouloir établir son domicile entre les tibias de Forestier exaspéré, et sécher à ses mollets son poil dégouttant de pluie, et quand bien malgré lui il cède la place et abandonne son coin favori, c’est pour se réfugier sur nos lits qu’il souille affreusement, imité en cela par son camarade Rover.
Groupe de paysans.
Harris a le spleen, et sa petite figure en lame de couteau aux lignes coupantes s’aiguise davantage et se pince avec des tics nerveux.
Ingram, emmailloté dans ses fourrures, tousse plus que jamais et entre deux quintes épanche sa bile avec une louable impartialité sur Brooks et les chiens. Marshall, dont le teint bilieux tourne doucement à des tons de jaunisse, reste étendu inerte sur sa couche, indifférent à tout, et quand sa voix mouillée, plus aigre que jamais demande languissamment aux échos : Has anybody seen my Mary-Ann? Non! répond l’écho furieux de nos voix, avec un ensemble parfait et une unanimité touchante, à sa plainte lamentable.
Forestier, avec un courage que je lui envie et un dédain du confort de l’installation que j’admire, se campe à la table bancale, assis sur une malle les pieds dans la boue, éclairé à faux jour, horriblement agacé par Don qui, à tout propos, se précipite dans ses jambes en bousculant sa table improvisée. Il étale son papier, sort ses. tubes de teinte neutre, de blanc de Chine, saisit ses pinceaux et commence une gouache. Nous devons faire en collaboration les illustrations d’un roman : « Wild Darric », par Christie Murray et H. Herman, qui doit être publié dans le prochain « Summer Number » de Y « Illustrated London News », et plein d’une noble ardeur provoquée par l’état du temps, Forestier s’est bravement mis à la besogne. Comme je fais la sourde oreille à ses pressantes sollicitations de me mettre aussi au travail, il m’envoie sa malédiction et me menace des foudres de M. Jackson, le directeur du journal, si par ma faute le numéro est en retard.
Vers les midi, profitant d’une accalmie, nous prenons nos fusils et laissons Forestier à ses crayons.
Nous partons à travers les terres mouillées, les buissons dégouttants d’humidité, les bas-fonds couverts d’herbes et de mousses épaisses chargées d’eau comme des éponges. On patauge dans des flaques de boue, on s’enfonce dans un sol vaseux, on fait de terribles glissades sur des terrains argileux que la pluie a rendus lisses comme du verglas et, après deux heures d’une pareille corvée, pendant lesquelles nous n’avons vu ni plume ni poil, ni âme qui vive, la pluie reprend de plus belle, toutes les cataractes du ciel sont ouvertes.
On s’abrite comme on peut sous des taillis. Mais, sous la trombe, l’eau ruisselle de partout; des filets glacés nous dégringolent dans le cou, glissent le long de nos visages, filtrent à travers nos... imperméables, transpercent nos vêtements. Nos bottes, enfouies dans un pied de glaise, prennent l’eau de toutes parts, nous sommes trempés du haut en bas, c’est à n’y plus tenir.
DJELIFAH
On déguerpit de cet abri inhospitalier et, sous l’averse battant son plein, nous rentrons au camp à pas de course et nous nous précipitons sous notre tente rincés, furieux et... bredouilles.
Pendant des heures, nous entendons crépiter la pluie, hurler le vent, hennir les bêtes. Ingram a des quintes de toux effrayantes, Marshall est vert, je suis d’une humeur de dogue.
De temps à autre, un de nous se hasarde dehors, erre comme une âme en peine et revient en grelottant s’abattre désespéré sur son lit.
Nos hommes sous leur tente mènent joyeuse vie, absorbant d’innombrables tasses de thé, fumant du « kif », jouant du « guimbry ».
Dieux! que la journée paraît longue par ce temps exécrable et que l’arrivée de la nuit est accueillie avec des soupirs de satisfaction. Forestier a trouvé le moyen de terminer à la lueur d’une bougie sa composition et d’en faire une petite merveille de dessin et de couleur. Ma conscience me reproche amèrement ma paresse et pour calmer mes remords j’allume ma pipe, je me fourre sous mes couvertures et je finis par m’endormir au bruit de la pluie qui fouette la toile et des ronflements de mes compagnons.
Le Djebel-Sarsar.
SAHAL-EL-KHEMIS
13 Janvier.
La pluie a cessé; nous allons enfin lever le camp. L’état de Cari ton a empiré. A force de s’exposer imprudemment à la pluie pendant le jour, au froid pendant la nuit, son rhume a pris des proportions inquiétantes. Malgré tous nos efforts pour le retenir, il a sellé son cheval et est parti bride abattue dans la direction de Tanger.
C’est seulement lors de notre retour que nous apprîmes qu’il avait fait le trajet en treize heures, à franc étrier, traversant la Ghrifa à marée haute, au risque d’être entraîné en mer, ce qui était arrivé à deux Maures, qui s’étaient noyés en essayant de passer la rivière en même temps que lui. En arrivant à la ville, il était tombé évanoui de fatigue et était resté six semaines au lit avec une congestion des poumons.
Nous partons par un temps gris, chargé d’humidité, pataugeant
clans des terres détrempées par les pluies. Les mules, qui enfoncent jusqu’aux genoux dans cette argile molle, hésitent, font de longues pauses et, à chaque instant, refusent de continuer. La ligne de la caravane s’allonge avec des solutions de continuité très inquiétantes pour ceux qui , restés en arrière sans guides , tâtonnent, cherchant les endroits praticables, s’embourbant jusqu’au ventre de leurs mules, égarées sur de fausses pistes. Le kaïcl s’arrête souvent , attend les traînards , leur indique la voie et excite nos hommes , qui ont un mal inouï à faire avancer leurs bêtes dans cette mer de boue. Puis on sort de là pour gravir une colline, on redescend pour se replonger dans les marais, et cela continue ainsi pendant des heures.
Cramponné à ma mule, l’excitant des poings, des talons, de la voix, j’avance péniblement, et la vue de Forestier à mes côtés, livrant les mêmes combats à sa bête récalcitrante, adoucit l’amertume de ma précaire position. Courbé sur sa selle, il fait d’énergiques efforts pour se maintenir en équilibre sur sa mule qui, plusieurs fois, a failli disparaître avec lui dans les profondeurs de ces tourbières maudites. Il est navrant à voir : sa tête de brigand calabrais retiré des affaires se hérisse avec des airs plus calabrais que jamais, et il a des monologues effrayants avec sa grande bringue de bête dont il réprime, à vigoureux coups de cravache, l’irrésistible tendance à prendre un bain de siège à chaque cours d’eau, à chaque marais qu’on traverse. Nos mains sont couvertes de durillons à force de frapper, de tirer sur les rênes, et ce n’est pas sans une secrète envie que, dans notre détresse, nous voyons à cent pas devant nous, Antonio confortablement assis sur sa mule, au milieu de ses sacs et de ses couvertures, roulant des cigarettes, laissant les rênes libres sur le cou de son intelligente monture, laquelle, en brave et sagace petite bête qu’elle est, marche allègrement, sans broncher, dans les terres défoncées. Cette ironie du sort et la constatation flagrante de notre impuissance à faire autre chose que la volonté de nos mules achèvent de nous abattre, et nous suivons de loin désespérés.
Enfin, après des alternatives fatigantes, nous abordons une sorte de chemin sablonneux, couvert par places d’herbe fine, sillonné de ruisselets d’eau claire. De nombreux chênes-lièges énormes, aux troncs noueux, poussent vigoureux à travers des rocs grisâtres, parmi des cactus épineux, et leurs branches tordues touchent à terre et se perdent dans les hautes fougères et les palmiers nains croissant de tous côtés .
Le temps s’est éclairci et, dans le ciel devenu bleu, de gros nuages
SAHÀL-EL-KHEMIS
argentés roulent entraînés par le vent. Assis sur les rochers, nous prenons notre « lunch» à l’ombre des arbres séculaires. De l’autre côté de la route, sur un rocher, deux Arabes sont debout, leurs burnous flottent au vent et ils se détachent très blancs sur le ciel bleu. Un pâtre, drapé comme un Romain, passe grave et lent sur le chemin, poussant ses brebis devant lui ; il disparaît à un tournant derrière un bouquet de lentisques et d’oliviers. Tout au loin, au bout d’une plaine mamelonnée immense, par-dessus une rangée de collines, on voit les cimes bleues du Djcbel-Sarsar.
On quitte à regret ce coin ravissant et, derechef, on se lance à travers les plaines submergées, on recommence les rudes efforts de tout à l’heure. Puis, soudainement, en haut d’une colline, changement de décor : une route de sable, où pousse par place un gazon fin, part en ligne droite entre des luzernes, des prairies de mauves piquées de coquelicots, des champs de lavande qui embaument, à travers une région de cultures, de collines boisées, de vergers pleins de fruits. La route traverse un joli bois d’oliviers et de figuiers; nous y faisons une halte en attendant le reste de la caravane, et, quand nous voyons apparaître la première mule au haut de la route nous repartons. Côtoyant en le remontant un cours d’eau qui descend des hauteurs nous finissons, arrivés sur le sommet du plateau, par chevaucher dans le lit même du ruisseau, qui nous sert de route.
Il est très pittoresque ce ruisseau dont les eaux claires coulent en murmurant sur un lit de cailloux, retombent en cascades par-dessus les rocs qui encombrent son cours, s’étendent en petites mares tranquilles remplies de fleurs aquatiques. Nous nous frayons un passage à travers des chênes verts rabougris, des térébinthes, des lauriers-roses. Par places les branches se rejoignent au-dessus de nos têtes formant berceau. De temps en temps, on remarque un brusque froissement de branches, une forte ondulation du feuillage, un arrêt subit des chiens, c’est un sanglier surpris au gîte que notre présence a mis en fuite et qui, d’un bond, détale de sa bauge et s’élance dans les taillis. Des merles partent à tous moments avec des cris stridents, de grosses couleuvres verdâtres glissent sur les mousses, disparaissent sous les pierres, et des nuées d’insectes bourdonnent bruyamment. Partout des fleurs, des marguerites bleues, des anémones rouges, des plantes grimpantes enlacées après les arbustes.
Les fleurs écrasées sous les sabots des chevaux, les fougères brisées, les feuilles arrachées sur notre passage, développent de fortes senteurs, comme celles des foins coupés, et l’air chargé de toutes ces
odeurs tiècles et moites passe sur nos têtes, frôlant nos fronts de ses âcres effluves.
Dans le ciel, des vapeurs blanches glissent comme des voiles de gaze, se déchirent et se dispersent en légers flocons blancs, fuyant sous la poussée du vent.
Des aigles tournoient très haut dans l’azur, et des vautours nombreux nous suivent en décrivant des cercles au-dessus de nous. De temps en temps Fun d’eux tombe à pic sur une proie, à deux pas de nous, et devant l’éclair fauve de son brusque passage ma mule, prise de peur, tressaille, dresse les oreilles et s’arrête court.
Une forte brise tord avec des grondements de houle cet océan de verdure, le roulant en de longues oscillations, avec de violents ressauts, de soudains et silencieux arrêts.
Ces steppes sauvages aboutissent à des terrasses de sables fins très boisés, et nous chevauchons gaiement à travers de gracieuses allées de hêtres, de bouleaux, de chênes verts. A travers les éclaircies, sur notre droite, on aperçoit la mer d’un bleu tendre presque gris, avec de grandes raies d’un blanc laiteux. A notre gauche, le Djebel-Sarsar découpe plus nets sur l’horizon ses sommets dentelés d’un bleu dur et froid, nuancés de tons violets.
A la lisière du bois nous tombons dans des terrains bouleversés, traversés d’une large tranchée de l’autre côté de laquelle le bois continue plus épais, plus fourré, planté de beaux chênes verts, de pins odoriférants, de chênes-lièges, de cèdres, d’acacias. Dans cette région, le sol d’argile et de sable quartzeux, mêlé de feldspath, est tellement chargé d’ocre rouge que la terre est presque de cette couleur. Nous suivons cette ravine conduisant, en pente douce, à un plateau où poussent de grêles arbustes, nous passons près des huttes de charbonniers, et la fumée s’échappant des brasiers couverts où le bois vert se transforme en charbon nous enveloppe de ses voiles bleuâtres que le vent chasse en tourbillons.
De là on aperçoit les maisons d’un gros bourg, Sahal-el-Khemis, où nous devons camper. Nous sommes à l’extrémité du plateau, qui finit en une haute falaise descendant abruptement jusqu’à la mer qui se déploie dans sa majesté infinie, illuminée par les lueurs d’or du couchant. Nous côtoyons la gigantesque falaise rafraîchie par la brise de mer; nos mules, éreintées, reprennent courage, et au bout de vingt minutes nous sommes à l’entrée du village : un chemin creux, obstrué par d’énormes blocs de pierre, flanqué de chaque côté d’un talus élevé couronné de cactus et de haies d’épines, derrière lesquels on entrevoit
SAHAL-EL-KHEMIS
des pignons de chaume gris, des murs de pierre ou de pisé, de grands pieux fixés en terre.
A peine avons-nous dépassé les premières maisons que nous sommes accueillis par le hourvari assourdissant d’une tribu de chiens jaunes, hargneux et agressifs en diable. Ils se jettent sur nous, sautent aux jarrets des bêtes et nous avons de la peine à défendre nos mollets de leurs crocs acérés. Quelques pierres adroitement lancées par nos an i ers nous en débarrassent vite et ils déguerpissent en hurlant de
Un coin de Sahal-el-Khemis.
douleur. Un coup de pierre est ce que redoute le plus le chien arabe ; menacez-le d’un bâton il n’en continuera qu’avec plus d’acharnement, faites le geste seulement de vous baisser pour ramasser un caillou et il décampera au plus vite, quitte à aboyer à distance.
Le village paraît assez considérable. Une large route irrégulière, défoncée, parsemée de grosses pierres, pleine de flaques d’eau fangeuse, le traverse d’un bout à l’autre. A l’extrémité du village d’autres voyageurs sont campés auprès d’un petit étang, nous faisons halte et plantons nos tentes en face les leurs, de l’autre côté de l’eau.
Nos voisins sont des Anglais, le capitaine T. P., qu’un accès de goutte retient sur son lit, et son fils. Ils nous font les honneurs de leur tente, nous offrent des rafraîchissements, et pendant qu’IIarris, Ingram et Marshall parlent chasse avec leurs nouveaux hôtes et comparent le goût de l’cdrish whisky» à celui du « Scotch whisky», nous nous éclipsons discrètement avec Forestier et nous allons flâner à travers le village.
De chaque côté de la large route les maisons se suivent, irrégulièrement placées, orientées dans tous les sens, toutes en forme de carré long, couvertes en chaume. Partout sur les toits des cigognes, partout
sur les maisons un ou deux nids de ces bêtes privilégiées, sacrées pour les Marocains, qui considéreraient comme un crime ou un sacrilège d’en tuer une. Ils professent pour elles un respect profond, basé sur cette antique croyance que leurs corps contiennent les âmes de leurs ancêtres, lesquels vivaient autrefois dans de grandes îles par delà l’Océan, et qui sous cette forme reviennent pour les protéger. Elles errent en toute liberté, claquant du bec, battant de l’aile, fouettant l’air de leurs ailes blanches bordées de noir, heureuses de vivre, sûres de n’être ni molestées ni dérangées.
Nous revenons pour le thé. La situation de notre camp est admirable. Nous sommes au bord d’un large plateau surplombant une vallée fertile, descendant jusqu’à la mer; en face, au nord, c’est une ligne de montagnes boisées, fort giboyeuses, dit-on, et où abonde le sanglier.
Nous passons la soirée chez nos -voisins, et ces grands chasseurs devant l’Eternel racontent, à tour de rôle, leurs prouesses cynégétiques, leurs périlleux voyages; et leurs récits, arrosés par le a whisky», prennent peu à peu des proportions d’épopées. De simples incidents' de chasse, de champêtres promenades à dos de mulet dans des villes arabes, deviennent tout à coup des exploits fabuleux, des découvertes de nouveaux mondes. La mort d’un chat sauvage, tiré dans les halliers, se transforme en une sanglante chasse au tigre, à vous faire dresser les cheveux sur la tête; le fait de s’être trouvé, un beau matin, dans un pré nez à nez avec un taureau d’humeur inégale, est matière à un combat dramatique livré à des rhinocéros qui vous donne la chair de poule ; la rencontre inopinée d’une couleuvre inoffensive traversant l’allée d’un jardin prête à un épouvantable récit de chasses aux caïmans, aux serpents à sonnettes, et à un tas d’autres bêtes malpropres; et des sueurs froides vous coulent dans le dos. Et quand on pense aux terribles dangers courus par ces hommes téméraires, ces chasseurs intrépides, ces explorateurs hardis, on est tout étonné de leur voir encore la tête entre les deux épaules, et on se demande avec effroi si, après de telles épreuves, l'équilibre de leur cerveau ne serait pas un peu dérangé. Et auprès de ces héros aux muscles d’acier, aux nerfs si fortement trempés, on garde une prudente réserve, faite d’une crainte salutaire et d’une indulgente pitié.
Ingram en racontant ses chasses avait été d’un prosaïque, d’un terre à terre vraiment désastreux pour la réputation de nos fusils : quelques grosses bêtes tuées comme tout le monde les tue, pas mal de perdreaux, de lièvres, de faisans, et c’était là tout son bilan; pas le moindre incident capable de vous tordre les nerfs, de vous briser les muscles, rien
SAHAL-EL-KHEMIS
que des choses d’une effrayante banalité. Marshall était dans le meme cas. Forestier avait estropié deux alouettes dans sa vie, dont Tune soignée par lui avait réchappé, et moi, pour tout potage, j’avais tué un lièvre... autrefois... par accident... un lièvre en mal d’amour, qui s’était suicidé, le malheureux, en se précipitant sur les canons de mon fusil; la gâchette était partie toute seule, à mon insu, comme les chassepots à Mentana. Harris allait nous venger, lui, le champion de l’Angleterre, à l’ambitieuse devise : « Quo non ascendam ! »
Le fils du capitaine T. P., qui depuis quelques instants maniait nerveusement son revolver, avec des gestes compromettants pour la sûreté de ses voisins, venait à peine de terminer une histoire compliquée de léopard, où son revolver, disait-il en nous le fourrant sous le nez, avait été son meilleur ami, qu’Harris, avec une emphase, pleine de modestie rentrée, commençait dans une diction impeccable, avec des tremblements dans la voix, des mouvements d’yeux pathétiques, des gestes sobres d’une grandeur épique : « My ride to Sheshouan ».
Il nous l’avait souvent raconté, chaque fois, avec de multiples et agréables variantes qui en doublaient l’intérêt, la rajeunissaient, lui donnaient des aspects plus saisissants, tout à fait « up to date » qui le couvraient d’une gloire nouvelle.
Cette fois, il se surpassa et atteignit, dans son récit, à des hauteurs sublimes d’éloquence, et il est bien regrettable que cette dernière version, cette édition définitive, il faut l’espérer, n’ait pas été stéréotypée, pour rester à jamais gravée dans la mémoire de ses contemporains, comme un morceau de style incomparable et à jamais ineffaçable, du courage, de la présence d’esprit, de l’indomptable énergie, d’un simple « fellow » de la Société royale de Géographie du royaume uni de la Grande-Bretagne et d’Irlande.
Comme Napoléon le Grand, avec qui, d’ailleurs, il avait des traits de ressemblance par... la taille qu’il avait petite, il tenait, enfin, sa légende, ce piédestal des grandes réputations, non pas une de ces légendes vulgaires, sonores, sentant la pondre, retentissante de coups de canon et d’obus, mais une légende atténuée, remplie de distinction, bien mise, gantée de frais, avec du linge fin, à douces odeurs d’iris et de lavande, une honnête et respectable légende, sentant son « home made » d’une lieue. C’était une légende à attirer, comme le paratonnerre attire la foudre, sur la tête de son heureux propriétaire, tous les honneurs, toutes les dignités, et machinalement on se prenait à dire tout bas, en l’entendant, ...sir Walter Harris Bart, ... sa Grâce. ...son Excellence... on regardait en bas, croyant voir agrafé, à son genou, le
noble insigne de l’ordre de la Jarretière, cette récompense des grands actes et des loyaux services,., et on se sentait enclin à s’écrier avec lui: « Quo non ascendam ! »
On le voyait d’abord sur sa mule, armé de son revolver, suivi de son domestique, j’allais dire de son écuyer, chevauchant par monts et par vaux, sur la route de Sheshouan, comme un preux du moyen âge en quête d’aventures. Puis c’étaient de farouches montagnards, prêts à lui couper le cou, qu’il désarmait par son calme regard et l’offre de quelques cigarettes. De son œil d’aigle, il découvrait, au milieu de montagnes, dûment dessinées et dénommées sur les cartes, des plateaux grands comme la main, que les géographes, dans leur coupable négligence, avaient oublié de désigner, et il les baptisait de ses nom, prénoms et surnoms, pour combler ces lacunes impardonnables. A Sheshouan, avec un sang-froid imperturbable, il fumait tranquillement des cigarettes à sa fenêtre, pendant que les habitants, furieux, fouillaient la ville pour le découvrir et l’empaler. Puis il disparaissait de ses murs, comme une muscade, ni vu, ni connu, rencontrait des brigands qui le sauvaient au lieu de l’assassiner, lui offraient leur bourse au lieu de lui demander la sienne..., etc.
Je ne vous raconterai pas, en détail, ce sublime morceau : « My ride to Sheshouan », je ne le pourrais pas : Harris, surnommé « le charmeur de serpents », « al Aissouï », comme on l’appelle dans tout le levant, dans le couchant, le sud, et peut-être aussi dans le septentrion, dans l’univers, enfin ! Harris, seul, pourrait, dans un moment d’inspiration, retrouver, perdus au fond de sa mémoire, les termes choisis, les accents émus , les foudroyantes descriptions de « My ride to Sheshouan », ce bijou ciselé avec un art si parfait, avec un dilettantisme si raffiné, plein de discrètes réticences, de fines allusions, d’aimables naïvetés, cette fleur d’ « Upper-ten ». De frénétiques applaudissements accueillirent « My ride to Sheshouan », et Harris porta la main à son front, croyant y sentir pousser des lauriers.
Pendant longtemps, encore, on parla chasses, voyages, aventures... A un moment, un des Nemrod, je ne sais plus lequel, emporté par la fougue de son imagination surexcitée , brûlant du désir de surpasser, en actes inouïs, son célèbre confrère en saint Hubert, prit la parole. D’un air tragique, avec une amplitude de gestes, fatale pour la stabilité des bouteilles de whisky qui roulèrent à terre, balayées de la table par ce geste oratoire, il nous conta une chasse à tout jamais mémorable, ou, confondant les espèces, ainsi que les époques, de même qu’il confondait son verre avec celui de son voisin, l’cclrish