SAHAL-EL-KH EMIS
whisky » avec le « Scotch », il était question d’animaux antédiluviens, qu’on massacrait comme de simples lapins.
Par une série de transitions insensibles, facilitées par l’imagination docile, souple à se plier aux exigences capricieuses d’une fantaisie sans bornes de l’orateur, dupe lui-même de son propre cerveau, les tigres, après la seconde bouteille, étaient devenus des mégalosaures, les rhinocéros des mastodontes, les caïmans des plésiosaures, absolument comme, après la première bouteille, le chat s’était transformé en tigre, le taureau en rhinocéros, la couleuvre en caïman.
Heureusement qu’on n’attaqua pas une troisième bouteille, sans quoi, Dieu sait quels serpents de mer, quels dragons, quels monstres inconnus, nos héros n’eussent pas transpercés.
Ce fut un rude coup porté à la glorieuse réputation de « My ride to Sheshouan »; l’étoile d’Harris pâlit, mais c’était pour resplendir plus tard avec un nouvel éclat dans : « A visit to Wezzan », où, après avoir été comblé d’honneurs et de tapis par le chérif, il faillit être indignement fouetté par son polisson de fils, ce qui valut à ce dernier une verte mercuriale de la part de son père, courroucé de voir que l’on pût manquer si grossièrement d’égards envers l’auteur de « My ride to Sheshouan », de « A visit to Wezzan ».
Et Daudet qui croyait que Tartarin était mort ! Tartarin est immortel, comme Daudet, quoiqu’il ne soit pas académicien.
El-Arisch.
EL-ARISCH
14 Janvier.
Ce matin, soleil éblouissant, brise fraîche, nous aurons un temps superbe pour voyager. Des groupes de curieux stationnent devant le camp. Nous sommes sans doute pour eux ce que serait pour des Parisiens une tribu de nègres parqués au Jardin d’acclimatation et notre présence semble les amuser beaucoup. Les loustics de l’endroit doivent faire des remarques très drôles à notre propos à en juger par les rires qu’elles, provoquent.
Une espèce cl’idiot, un peu à l’instigation de la foule qui voudrait s’amuser de notre embarras, pénètre dans l’enceinte du camp et veut entrer dans notre tente. Il pousse des cris inarticulés et gesticule comme un forcené, on l’expulse, sans plus de cérémonie, au grand désappointement des badauds qui s’attendaient à une scène un peu corsée.
En selle ! Au moment où je mets le pied dans l’étrier la ficelle pourrie qui le retient se brise, c’est la troisième fois que cela m’arrive ; Djebel-Tarik la raccommode de son mieux et en route, par le beau soleil, par la bonne brise d’est. Le kaïd ouvre la marche et toute la troupe suit au hasard de la bonne volonté des mules, ceux qui ont les meilleures bêtes en avant, ceux qui sont mal montés à l’arrière. On
avance dans un désordre pittoresque très gai et fort bruyant à travers les mules chargées, les muletiers qui rient, pressent leurs bêtes, rattachent un ballot mal ficelé, relèvent une mule qui tombe, excitent par leurs cris et les coups de trique une autre qui refuse de sauter un fossé, courent en braillant après un mulet qui s’écarte de la route et fait l’école buissonnière à travers champs. Puis, au fur et à mesure que l’on va, la troupe se disloque, s’allonge en file indienne; l'espace entre les cavaliers augmente, des mules rétives refusent d’aller ou se traînent avec des lenteurs de tortues, tandis que d’autres, on ne sait pourquoi, trottent sec et menu. C’est un mulet qui roule dans un fossé vaseux ; il faut le décharger, le relever, le charger à nouveau, pendant que le reste de la caravane continue sa route. Il résulte de tous ces incidents qu’entre la tête de notre troupe et la queue il y a quelquefois une distance de trois ou quatre kilomètres quand il n’y a pas plus. Généralement Antonio prend la tête avec les bagages, et le kaïd, nous précédant sur sa rosse maigre au pas immuable, reste avec nous, à la fois notre guidon et notre drapeau. Brooks, blême, défait, ferme la marche absorbé en lui-même, essayant de coordonner ses idées, toujours sous l’impression des bousculades passées et de celles à venir.
Des ruisseaux à fond de vase, aux bords en pente, raides et glissants, emplissent de leurs dédales le creux de la vallée. Les mules soutenues et excitées par les hommes traversent difficilement, empêtrées dans la boue gluante; l’une d’elles s’affaisse sur son train de derrière et s’écroule avec ses bagages dans les eaux bourbeuses ; les hommes viennent à la rescousse, dans l’eau jusqu’à Ja ceinture* ils soulèvent les bagages de chaque côté, les maintenant en l’air tandis que la mule soulagée se relève du mieux qu’elle peut et arrive tant bien que mal à l’autre bord.
On gravit assez vivement une côte s’élevant en une inclinaison légère : le sol est sec, sablonneux, la végétation chétive et rare; des chardons poussent en quantité et, çà et là, apparaissent un chêneliège maladif, un bouquet d’arbustes grêles. Le sommet s’élargit en un plateau aride et rocailleux balayé par le vent, et la mer s’étend à notre droite. Au loin, nous faisant face, El-Arisch, inondée de soleil, se détache lumineuse sur le fond vert de ses collines s’avançant en promontoire vers la mer, le pied de ses remparts baignant dans les eaux troubles du Kous.
La nature du terrain change. Le sable dur et sec fait place à une glaise molle, à des terres flasques parsemées de mares et de haies d’épines. Nous errons dans des champs en culture imbibés d’eau
EL-ARISCH
comme des éponges, les milles enfoncent profondément. En avant, le kaïd, avec une grande sûreté de coup d’œil, tâte le terrain, évite les passages dangereux, tournant les lacs de boue, rebroussant chemin quand il s’est avancé dans des parages peu sûrs. Nous allons derrière lui, l’œil rivé sur son burnous bleu, nos mules emboîtant le pas à son cheval et nous suivons sa piste au plus près.
Après trois bons quarts d’heure de cet exercice fatigant, nous gagnons un sol moins diluvien et on descend la côte. De rares arbustes se montrent de place en place. Nous passons devant un tombeau et une chapelle de saint ombragés par des tamaris et des oliviers. Nous sommes hors des terres labourées, parmi les palmiers nains, les lauriers-cerises, les térébinthes, les fleurs de toutes espèces; les mauves, les marguerites, les soucils, poussent drus et serrés, tapissant la colline qui s’abaisse en rampe douce jusqu’au fleuve. Un bout de route nous mène à travers un douar dont les chiens se précipitent après nos mules avec des aboiements féroces sans que les Arabes accroupis au bord de la route, leurs maîtres, fassent un geste pour les rappeler ou les faire taire. Au bas de la colline nous côtoyons l’eau sur des berges d’un sable fin. Le fleuve remplit la vallée s’arrondissant en un vaste lac, port admirable, très sûr, mais inaccessible aux bâtiments d’un fort tonnage à cause des bancs de sable qui en obstruent l’entrée.
Deux ou trois vaisseaux sont à l’ancre, en mer, devant El-Arisch, entre autres un vapeur français, « La Moselle ». On se sent tout heureux de voir flotter le pavillon français.
Nous nous arrêtons sur la place, en face la barre qui moutonne, entre la mer très calme à droite et le Kous, large et paisible à gauche, encadré dans un cercle de montagnes boisées.
Devant nous, de l’autre côté du fleuve, El-Arisch, baignée de soleil, tranche sur le ton sombre des collines, avec sa haute «casbah», toute blanche sur le ciel d’un bleu intense ; ses terrasses, éblouissantes de lumière, s’étagent en gradins jusqu’à la mer, reflétant dans le Kous les créneaux de ses vieux remparts de calcaire à tons d’ocre brûlé.
D’origine berbère, El-Arisch, cédée à l’Espagne, puis reprise par Mouley-Ismael, très florissante autrefois, quand ses corsaires écumaient les mers, ravageaient les côtes de la Méditerranée, est aujourd’hui complètement déchue avec une population de trois ou quatre mille Juifs et Maures, vivotant misérablement de petit commerce, au milieu de ses remparts qui s’écroulent, de ses maisons dilapidées, de scs rues d’une saleté repoussante.
Les muletiers arrivent avec les bagages ; le bac les transporte à
l’autre rive. Le kaïd, resté avec nous, sommeille à nos côtés, allongé sur le sable, la bricle de son cheval passée sous son bras. Nous dessinons, en attendant Ingram, Harris et Marshall, qui, avec Antonio et Djebel-Tarik, sont, au petit jour, partis en chasse avec le plus jeune de nos voisins de Sahal-el-Khemis et doivent revenir par une route différente de la nôtre.
L’endroit où nous sommes est très animé, très vivant : le bac, un chaland lourd et mastoc, emmène et amène des gens, des bêtes, des marchandises. C’est, le long de la plage, un mouvement ininterrompu d’allées et de venues.
C’est une famille juive qui vient de débarquer et s’en va trottant cahin-caha sur le sable mou. La mère, à face blafarde, aux chairs grasses, luisantes, assise à califourchon sur un âne pelé, tient devant elle deux petits êtres malpropres , à peau olivâtre, sa progéniture; le père, un grand sec voûté, aux yeux caves, au regard en dessous, se traîne par derrière en geignant, accroché à la queue d’un mulet poussif et morveux, chargé de planches, de sacs, de hardes, et qu’il accable de coups de matraque. Son fils, un jeune drôle à mine futée, trottine sur ses talons avec un lourd paquet sur la tête.
Sur une belle mule blanche lancée à plein galop, un jeune Arabe, l’œil brillant, tête nue, à peine couvert d’un burnous troué, étreint sur sa poitrine une ravissante et mignonne créature, sa sœur sans doute, enveloppée dans un « haïk » de soie blanche tout déchiré. Le groupe fuyant de ces enfants enlacés, splendides dans leur grâce ingénue, leurs haillons rayonnants, et dont les têtes, belles et énergiques, les corps bruns aux torses souples, se dégageant avec des reflets bleus de toutes ces étoffes flottantes, forme un tableau empreint d’une originalité charmante, d’une sauvage poésie.
Des soldats arrivent, de beaux hommes, graves, aux visages sombres, aux gestes sobres. Ils descendent de leurs chevaux, les tiennent par la bride, ôtent leurs éperons pointus, qu’ils enfilent dans le canon de leur fusil, et, drapés dans leurs burnous blancs et bleus, ils viennent saluer notre kaïd et causent avec lui, accoudés sur le sable, dans des poses superbes, attendant le bac.
Nos chasseurs sont de retour ; ils rapportent dix-sept perdrix, un pigeon et un lièvre, puis un cuisseau de sanglier, tué la veille, offert par leurs compagnons de chasse.
Nous sautons dans une barque, qui nous dépose à l’autre rive, sur le quai, et nous y retrouvons nos montures amenées par le bac. Sous une arcade, des employés de douanes, des Maures, prennent des notes,
Le Souk d’El-Arisch.
EL-ARISCH
alignent des chiffres, pendant que des" Arabes mesurent des grains. Des mendiants, des enfants déguenillés nous importunent tandis que nous reprenons nos mules.
Nous voici dans la ville. La montée est rude, la rue est étroite, bordée d’échoppes, de boutiques d’armuriers, de forgerons, de drapiers, de bottiers, d’épiciers, tout cela très petit, très sombre, très sale surtout et exhalant des odeurs fades. Des Juifs répugnants nous fatiguent de leurs offres de service, des moutards basanés nous suivent,
Porte d’El-Arisch.
touchant nos bottes, palpant nos vêtements, grimaçant comme des ouistitis.
Nous débouchons sur le « Souk », un carré long, très vaste, bordé, de chaque côté, d’une ligne d’arcades, sous lesquelles s’ouvrent des boutiques, et, toujours montant, nous traversons une rue assez large, très fréquentée, passons sous une porte, et nous sommes hors de la ville, sur une esplanade où miroitent au soleil de larges mares formées par les pluies. C’est là, près d’une « khouba » en ruine ombragée de figuiers et de tamaris que l’on va planter nos tentes. Nous laissons nos mules aux soins des hommes, en train de décharger les bagages, et je retourne en ville avec Forestier.
Près de la porte est un petit café : un pan de mur sur lequel s’appuie, supporté par deux poteaux de bois, un toit de roseaux. Entre le mur et chaque poteau on a mis des treillages de joncs où grimpent des vignes, des chèvrefeuilles, des clématites. Le plancher, couvert de nattes, s’élève de deux pieds au-dessus du sol. Dans un angle, le
« kaouadji », un nègre âgé, fait chauffer une bouillotte de café. Des Arabes, accroupis sur les nattes, fument et boivent. A notre entrée, ils se lèvent poliment pour nous faire place. Le café est excellent, mais... l’endroit est un vrai nid à vermine et nous nous hâtons de payer et de partir.
La porte de la ville s’ouvre dans un massif en pierre de taille couronné de créneaux, percé de meurtrières, et de chaque côté s’étendent des lignes de hautes murailles grises tigrées de taches jaunes avec de grandes coulées d’un brun roux. Elle s’est tellement détériorée sous l’incurie des Arabes, elle a été si souvent badigeonnée et récrépie que l’angle des arches s’est effacé, les délicates arabesques qui l’ornaient ont disparu sous les brutales couches de plâtre et de blanc de chaux, et que la maçonnerie est complètement rongée à la base. Sous la voûte les pluies ont créé un étang d’eau saumâtre et chaque fois qu’un cavalier, une mule, un âne, passent, clapotant dans cette boue liquide, des éclaboussures souillent les murs, les panneaux vermoulus de la porte et les passants s’il s’en trouve.
Nous nous coulons contre le mur, avec mille précautions, et arrivons sans accroc à l’autre côté, dans la rue. A travers une porte cintrée sur notre droite, nous entrevoyons une cour carrée à arcades remplie de monde, un monde très animé, très bruyant. Des mules, des chevaux, des ânes, sont là près de montagnes de blé, de sacs pleins, de ballots, c’est le marché aux grains.
En face, dans la rue, affaissée contre la muraille en plein soleil, une vieille négresse vend du pain. D’un fouillis de laines grisâtres sortent, comme des reptiles de dessous une couverture, des membres grêles, des pieds énormes, spatulés, cornés, gris de poussière, des bras de momie avec de longues mains osseuses, ridées, d’un noir violet, avec des tons d’un rose bleuâtre éteint, à la paume et au bout des doigts, là où l’épiderme usé a presque disparu ; son nez est largement épaté sur sa face plate où roulent de gros yeux blancs, injectés de sang. Ce débris informe, sans âge, est hideux à voir.
Un troupeau de petits veaux écervelés, gros comme des chiens, se jettent dans nos jambes, courant de-ci de-là, par bonds saccadés, conduits par un enfant.
Des mules passent avec toute une famille sur le dos : le père au milieu, avec sa femme en croupe, l’étreignant par la taille, tandis que de ses deux bras il retient sur le devant de sa selle, comme une brassée de fleurs, une grappe de bambins habillés de couleurs variées; et la mule, malgré le poids, trotte d’un bon pas ferme et relevé.
Porte de quartier à El-Arisch
EL- ARISCH
Do grands nègres débraillés poussent devant eux de petits ânes noirs pliant les reins sous des sacs pesants.
Nous arrivons au Souk que nous venons de traverser un instant auparavant : l’immense place est inondée de lumière, la chaleur est intense. Sous des sortes de tentes, de vieilles toiles jetées sur des traverses, des Arabes sont étendus. On distingue à l’entrée des caisses vides, des planches, des madriers et, sur des chiffons traînant sur le sol, des enfants qui se roulent avec des chiens.
Des Arabes en longs burnous, le capuchon rabattu, se meuvent lentement dans cette fournaise avec des allures de moines blancs.
Au milieu de la place une carcasse de chameau noire, racornie, environnée d’essaims de mouches, est dévorée par des chiens avec une ignoble avidité, et des vautours repus, ivres de nourriture, s’envolent lourdement, à tire-d’ailes, dans le ciel bleu.
Nous nous réfugions sous les arcades. Quel état de délabrement! Le pavage est défoncé presque partout, montrant de grands trous béants ; les colonnes déchaussées à leur base sont polies, usées par le contact incessant des corps en sueur, des vêtements sordides, des mules se frottant contre leurs parois. Quelques-unes des boutiques sont ouvertes et leurs auvents noircis retombent au niveau du sol, enduits d'une épaisse crasse de boue et de poussière. Dans un trou de quatre pieds carrés pratiqué dans le mur, des marchandises sont amoncelées.
Ici ce sont des laines fines des montagnes d’Ourdighia, là sont empilées des « beldia », laines plus grossières de troupeaux paissant dans les plaines avoisinant la mer. Voici, à côté des tapis de haute laine, des cotonnades à grands carreaux rouges et bleus, dont les négresses se ceignent les reins, des ceintures et des foulards en soie rouge, des tissus d’or et de soie, des « oukaia » dont les Juives se parent la tête, des cordons pour soutenir les yatagans.
Plus loin, c’est une épicerie. Le marchand fume son « kif », enfoui au milieu de paquets de bougies, de pains de savon, de blocs de sel. Des plateaux de bois contiennent des tas de sucre tout piqués de taches de mouches, couverts de guêpes et de moucherons. Des colliers de figues sèches pendent à la devanture, et des blocs de dattes agglutinées, fourmillent d’insectes, englués à leurs parois collantes.
C’est une échoppe de charbonnier, tenue par un nègre aussi noir que le charbon qu’il débite par petits paquets, après les avoir pesés dans une balance.
Nous émergeons de nouveau, en plein soleil, à l’autre bout de la place, en face d’une belle porte ogivale, au sommet crénelé, assez
bien conservée. La partie supérieure, surtout, qui, hors d’atteinte du pinceau des badigeonneurs a échappé aux funestes couches de chaux qui ont épaissi toutes les fines arêtes des parties basses, est en assez bon état de conservation, et les tons gris de la pierre rongée par les lichens et les mousses, ses créneaux sombres, érodés, et rendus frustes par les pluies et l’air salin, lui donnent une tournure moyen âge, une manière de manoir féodal. La double rangée d’arabesques, en forme de fer à cheval, bordant le cintre, est d’une extrême délicatesse de touche, et les entrelacs qui couvrent la façade sont d’un dessin charmant et fouillés avec beaucoup de goût.
Appuyé à angle droit contre la porte, s’avance un portique à quatre colonnes du même style que celles du Souk. On y monte par des marches disjointes. Des Arabes y font la sieste dans l’ombre fraîche, ou pensent aux houris du paradis de Mahomet, en tournant les grains de leur chapelet.
De l’autre côté de la porte, c’est un dédale de rues étroites. Nous en suivons un au hasard, qui nous amène dans une vaste cour pleine de fumier, baignant dans un âcre purin, entourée de hauts bâtiments. Des chevaux tout sellés, luxueusement harnachés, sont là qui hennissent et piaffent sous la garde d’un nègre robuste, vêtu d’une longue robe couleur citron. Un cimeterre pend à ses côtés. Dans l’entre-bâillement d’une porte, nous apercevons confusément dans l’ombre, au fond d’une grande salle, un groupe de soldats, les uns couchés, les autres assis ou debout, fumant et causant. Deux ou trois, en nous voyant, se placent sur le seuil de la porte. Ils nous disent, en riant, je ne sais quoi en arabe, des injures peut-être. L’un d’eux est remarquable. Grand, élancé, les traits durs, la physionomie expressive, il a de grands yeux brillants, des dents petites, bien alignées, d’une blancheur éclatante, qui fait encore ressortir des lèvres d’un rouge vif, ombragées par une moustache noire à tons roux. Les attaches sont très fines et ses mains brunes, un peu longues, sont d’une extrême délicatesse. Il porte, comme tous les réguliers du Sultan, un fez très haut, à houppe bleue, en soie floche, et un burnous de drap bleu, laissant voir en dessous un autre de laine blanche. Dans son geste, quand il nous désigne à ses camarades, ses amples manches se relèvent, découvrant le bout de sa chemise de soie blanche, tranchant sur le vert amorti de son « sulham », descendant au-dessous du genou. A l’aise dans des bottes souples de maroquin jaune, brodées de soie rouge, il se tient bien d’aplomb, et ses pieds fortement cambrés ne se déforment pas en se posant à terre.
Nous prenons la première rue devant nous. Elle est pavée de
La » Justice » à El-Arisch.
EL- ARISCH
cailloux ronds, bordée de murs très hauts, et sur leurs façades blanches, le soleil découpe des carrés aveuglants de lumière, que les ombres violentes projetées par le mur opposé, font encore ressortir.
La rue à son extrémité est, pour ainsi dire, barrée par un corps de bâtiment où s’ouvre une large porte avec des arabesques. Un avant-toit, supporté par des poutres encorbellées, peintes en vermillon, couvert de faïences vertes, avec toute une végétation de mousses, de lichens, d’herbes sèches, se projette en avant, à dix pieds au-dessus du sommet de l’arche de la porte. Un soldat armé, garde l’entrée, et des groupes silencieux attendent patiemment que leur tour arrive d’entrer.
C’est « La Justice »; c’est là que le cadi juge tout ce qui est de son ressort et rend une justice des plus expéditives, la peine étant appliquée sur-le-champ, immédiatement après le prononcé de la sentence.
Passant sous une petite porte cintrée, à gauche de « La Justice », nous sortons de la ville un peu plus loin par la porte de l’Est. Vue du dehors , l’ancienne muraille portugaise avec ses créneaux , ses pierres de taille admirablement appareillées, est d’un effet imposant. Nous tournons à droite et sommes en peu de temps au camp.
Un boucher s’est installé à cent mètres de nos tentes. Sur un bâton supporté par deux' perches fourchues enfoncées dans le sol, des moutons sont suspendus parles pieds. Un Arabe, les manches retroussées, son burnous rejeté en arrière, égorge une des bêtes avec un vieux couteau ébréché et la dépouille. En un clin d’œil l’animal est dépecé, et le boucher, les pieds dans une mare de sang et de boue, les bras rouges, le burnous taché de larges plaques pourpres, dispose la viande, la « pare », l’accroche à des clous enfoncés dans les perches, suspend de menus morceaux par des ficelles et sert ses clients. Ceux-ci tripotent affreusement ces chairs saignantes, discutant les prix avec acharnement, déposant le morceau, le reprenant, s’en allant, revenant, le glissant dans leur capuchon ou le pan de leur burnous après avoir payé, en maugréant, le boucher.
L’un a acheté une demi-douzaine de têtes, les a liées ensemble, placées sur son âne, qu’il a ensuite enfourché tranquillement, partant avec l’horrible fardeau, se balançant tout dégouttant de sang devant lui.
Quelle belle nuit! claire, étoilée, fraîche. Nos hommes ont ramassé des branchages et du bois sec et allumé un grand feu qui pétille, flambe et illumine le camp, qui prend des aspects fantastiques. Les bruits de la ville montent jusqu’à nous, affaiblis, par ondées, dominés par le grondement sourd de la mer. On entend les sons perçants des flûtes et des musettes, les roulements des tam-tam, les crépitements
de coups de fusil que Ton tire en l’honneur de nouveaux mariés. Puis, sous la voûte sombre, où scintillent doucement les étoiles, dans le calme des choses, dans les cieux d’un gris bleu velouté, la lueur pâle, tremblante, d’une lanterne apparaît en haut d’un minaret, monte lentement, oscille, s’arrête, hissée par le « mueddcn », dont la silhouette foncée se détache sur les tons vaporeux du ciel.
Et en entendant dans le calme des nuits lumineuses et parfumées ces sons étranges, ces mélopées primitives, ces mille bruits divers, si particulièrement caractéristiques, des villes de l’Orient; en respirant cette atmosphère arabe si voluptueusement troublante, où les senteurs suaves et pénétrantes des grandes étendues vierges viennent se mêler et se fondre avec l’odeur âcre des aromates, la puanteur des charognes laissées sur les chemins, les émanations fortes des bêtes, tout notre être tressaille, surpris par toutes ces choses inaccoutumées, se détend, amolli et comme engourdi par les subtiles effluves. On se sent envahi par une sorte de torpeur irrésistible, de grande lassitude de l’esprit où tous les sentiments, assouplis, effacés, éteints, sombrent en une sensation intense de repos complet, de bien-être absolu.
Entre El-Arisch et
Aïn-Bouïleh-Sidi-Mouktar.