AÏN-BOUÏLEH-SIDI-MOUKTAR
15 Janvier.
Le temps continue splendide. Au moment de partir, Ingram s’aperçoit que le bout d’argent guilloché qui ornait la poignée de sa canne a disparu. Après enquête faite, on découvre que Djebel-Tarik est le coupable, et on décide qu’il sera congédié. Harris, qui cumule les fonctions de kaïd et de cadi, sort son revolver et le menace de lui brûler la cervelle si, dans l’espace de cinq minutes, il n’a pas quitté le camp.
Ha rris ne badine pas avec la discipline, lui ; son revolver, celui de Sheshouan, est toujours prêt à sortir de son étui; mais, ajoutons vite, pour y rentrer aussitôt, vierge de tout homicide. Il tire cet inoffensif instrument comme un autre tirerait sa montre, pour le voir et le faire voir.
Comme notre voleur a reçu en appointements plus qu’il ne lui est dû, Harris lui arrache sa « djellabieh », le seul bien que possède le misérable, la met aux enchères, et, faute d’acquéreurs, la donne à un de nos hommes, dont la garde-robe est dans un assez piteux état. Le pauvre Djebel-Tarik, qui a vendu à une négresse, pour la somme
de trente centimes, le produit de son vol, s’en va l’oreille basse, à peine vêtu, poursuivi par les huées de ses « honnêtes » camarades, qui n’ont probablement pas encore trouvé une occasion propice pour nous subtiliser quelque chose.
On le remplace par un jeune Maure, ami de Jubilee. Il a un galbe de Romain et répond au nom d’Abder-Rahman. Ingram se hâte de le baptiser César. Car Ingram a une manie, en outre de toutes celles qu’il possède déjà, celle du parrainage. Dès notre départ, il avait débaptisé tous nos hommes et leur avait appliqué les sobriquets les plus fantaisistes. Le malheureux qu’on venait de chasser avait été surnommé, par lui, Djebel-Tarik ; de Djellali, il avait fait Jubilee, Sélim était devenu Fondak, Cassim, Gazelle, un borgne Cyclope, un sixième Sinbad, et ainsi des autres. Son bonheur était d’être parrain, de donner un nom à quelqu’un ou à quelque chose ; cela ne faisait de mal à personne et lui procurait une douce joie, dont il eût eu bien tort de se priver.
Nous allons bon train, sur un terrain plat, sableux, sillonné de sentiers s’entre-croisant et partant dans toutes les directions. L’herbe fine est diaprée de fleurs, des arbustes croissent de tous côtés. Nous croisons des caravanes ; on nous envisage curieusement et on interpelle nos hommes pour savoir qui nous sommes, où nous allons.
De grands nègres à calotte rouge en « gandourah » blanche chassent devant eux des ânes minuscules, atrocement chargés.
Voilà maintenant un chariot, le seul que nous ayons encore vu depuis notre arrivée au Maroc ; un chariot primitif énorme, comme ceux qui, autrefois, devaient accompagner, dans les temps d’invasion, les hordes farouches des Gimbres et des Teutons, quand ils se ruaient sur les Gaules. Il est fait de madriers, sur lesquels de fortes solives sont fixées par de grossières chevilles de chêne. Les roues sont composées de deux blocs de bois à peine dégrossis, réunis ensemble par des traverses et arrondis ensuite. Six bœufs sont attelés à cette lourde machine, qui transporte une poutre géante.
Au loin, sur le ciel d’une grande pureté, les montagnes de Sarsar dressent leurs pics d’un bleu foncé avec des ombres violettes, et, encore plus loin, très loin, on aperçoit des sommets de montagnes couverts de neige.
Les nombreux sentiers finissent par se réunir en une seule voie de sable fin, une route! une vraie route cantonale..., départementale... même, où on cherche les bornes milliaires. Un grand rideau d’arbres s’étend devant nous : c’est un bois qui traverse la voie, un bois