‹ À travers le MarocChapitre 7 sur 23 · A I N - B 0 U I L E II - S I Ü J - M 0 U K T A H · texte numérisé non relu

A I N - B 0 U I L E II - S I Ü J - M 0 U K T A H

de chênes-lièges, de vieux oliviers aux troncs noueux, tordus, décharnés, à côté de bouleaux, de hêtres et d’autres arbres d’essences diverses. Des Heurs bordent la lisière du bois, des plantes grimpantes s’enroulent autour des arbres, des lierres rampent sur le sol, à travers les fougères, les mousses et les hautes herbes. Des loriots, des pinsons, des mésanges gazouillent en voltigeant de tous côtés dans les branches formant berceau au-dessus de nos têtes. Nous avançons sous

Une route !

la voûte de feuillage sur le sable fin de cette allée ombreuse et fraîche.

A travers des éclaircies, on voit des troupeaux de brebis bêlantes autour de petits bergers encapuchonnés, jouant sur des flûtes de roseaux, des vaches paissant dans des prés, des bandes de chèvres qui broutent et cabriolent. Tout cela est empreint d’une grâce pastorale charmante.

Dans les halliers, de vieilles femmes ridées passent le dos chargé d’énormes fagots de bois, et, dans l’épaisseur des taillis, on entrevoit des hommes frappant à coups de hache les troncs de chênes centenaires.

Les chasseurs ont mis pied à terre et battent les fourrés, tandis que nous suivons la route au petit pas de nos mules. Des coups de feu partent de temps à autre et on entend résonner la corne d’Harris.

Pourquoi Harris a-t-il une corne? Nous ne l’avons jamais su. Toujours, à nos questions sur ce sujet, il a répondu d’une manière évasive qui nous a laissés plus perplexes, plus intrigués qu’ auparavant. Un moment nous avons pu supposer que c’était pour rallier les chiens ; mais l’ayant souvent entendu corner à fendre la tête quand les pauvres

bêtes, le tympan déchiré, hurlaient de désespoir à ses pieds, nous avons dû écarter cette hypothèse si plausible au premier abord. Était-ce un signal d’appel pour les traînards? Non! mille fois non! Nous sommes restés trop longtemps, et cela pendant des heures, Forestier et moi, embourbés dans les marais, loin de la caravane, cherchant anxieusement à la rejoindre, sans qu’une seule note de cette trompe fatale ait pu guider nos pas. Était-ce pour appeler à l’aide, comme Roland à Ronce vaux, dans le cas où, dans un combat inégal, succombant sous le nombre, ses forces eussent trahi son courage? Je ne le crois pas, car dans cc My ride to Sheshouan » il n’est pas question d’olifant ou de quoi que ce soit d’analogue, et il s’est trouvé cependant dans des passes terribles. Sélim, interrogé, avouait n’être pas plus avancé que nous ; il soupçonnait bien Aïssoui de se servir de cet instrument pour charmer les serpents, mais c’était une supposition tout à fait gratuite de sa part et qui ne tenait pas debout devant une investigation un peu sérieuse. De temps en temps, à propos de tout et surtout à propos de rien, on entendait résonner l’éclatante fanfare, et jamais rien, jamais le moindre indice, la plus légère indication, le plus minime renseignement, n’ont pu nous mettre sur la voie, nous aider à découvrir la raison d’être, le sens énigmatique et certainement profond, de ces coups de trompe subits et inattendus qui, à tous moments, nous faisaient tressauter sur nos mules et chercher le pourquoi, peut-être ignoré par lui, de cette bizarre et bruyante extravagance. Je laisse à d’autres plus perspicaces le soin de pénétrer ce mystère.

Donc! au coup de corne d’Harris, nous voilà sur le qui-vive. Je saute à bas de ma mule, Forestier en fait autant, et le cœur battant, le fusil en main, nous nous dirigeons du côté d'où est parti le son. C’est peut-être l’appel suprême!... Harris, avant d’entrer dans le bois, nous a prévenus, et nous en tremblons encore, que le bois était infesté de brigands qui pillaient les caravanes, égorgeaient sans pitié les voyageurs et, chose grave, qu’un lion rôdait dans les environs. Nos amis râlent-ils sous la griffe du lion, sous le couteau des brigands? Est-il encore temps de leur venir en aide? C’est un moment d’angoisse terrible, mais qui se change en une stupéfaction profonde, mêlée d’une certaine anxiété quand, dans une clairière, nous apercevons tout à coup Ingram, Harris et Marshall le corps courbé, le cou tendu, immobiles, l’œil fixe, le doigt sur la gâchette de leur fusil, entourant les deux chiens en arrêt devant un épais buisson. Nous armons nos fusils, nous nous approchons, avec des précautions infinies, du cercle menaçant, prêts à prendre notre part du danger.

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« Le lion ! a murmuré Harris d’une voix sourde sans quitter le buisson des yeux, le lion !... » Les minutes s’écoulent... rien ne bouge, pas un bruit, pas un rugissement, rien!... un silence qui pèse plein de terribles menaces. Nous sentons notre sang se figer dans nos veines. Soudain un rugissement éclate vigoureux, prolongé, avec des retentis-

Femme portant du bois.

sements. sonores de trompette, et au moment où nos trois héros, le front baigné dùme sueur froide, croyant voir le lion bondir et s’élancer sur eux s'apprêtent à le percer de leurs coups, une jolie petite tortue, troublée dans sa sieste par le « rugissement » incongru... d’une de nos mules, quitte le buisson et sort curieusement la tête de sa carapace, intriguée par ce tapage insolite.

Rover, que l’on croyait en arrêt, s’était tout simplement endormi

debout en face du buisson, devant lequel Don restait abruti, et sans le braiement lancé si à propos par la mule, les intrépides chasseurs seraient encore là, attendant la sortie du... lion.

Ce fut pour Harris un exploit de plus à ajouter à la liste déjà si longue de ses hauts faits du même genre, un appendice à : « My ride to Sheshouan. »

Nous voici sur la lisière de la forêt, c’est un éblouissement : sous le ciel d’un bleu tendre, d’une indicible transparence, le plateau s’étend démesurément, couvert de palmiers nains, jusqu’aux montagnes

Aïn-Bouïleh-Sidi-Mouktar.

de Sarsar, d’un bleu sombre intense, limitant l’horizon. Au premier plan, un « douar », des huttes de terre et de branchages et deux ou trois tentes, près d’un tamaris poudreux, découpent en noir sur le ciel et le fond des montagnes leurs profils aigus. A côté, une meule de paille brille avec de blonds reflets d’or; un Bédouin, debout, drapé dans son « haïk » de laine, se tient immobile près des tentes; ses vêtements blancs resplendissent au soleil, éclatants de lumière. Un âne est couché à l’ombre de l’unique tamaris ; on entend des chèvres qui bêlent, des aboiements de chiens et le cri rauque des vautours planant dans l’espace.

La route trace encore pendant quelque temps son large ruban clair à travers cette mer de verdure, se perdant dans les lointains veloutés, puis les étroits sentiers recommencent avec leur mille circuits et toujours on se croise avec des caravanes, des piétons, des troupeaux.

La plaine s’abaisse en dépressions douces où paissent des bœufs et des moutons. Devant nous, sur le versant d’un mamelon derrière lequel s’étend l'Océan immense, s’élèvent deux « douars » rapprochés l’un de F autre à se toucher : les cercles de leurs tentes sombres

À 1 N - B 0 U I L E H - S I D I - M 0 U Iv T A I I

tranchent sur les terres labourées d’un brun roux et de fortes haies de cactus d’un vert presque bleu, très mat, les entourent, c’est le village de Aïn-Bouïleh-Sidi-Mouktar. Des femmes, à la file, en sortent, allant chercher de l’eau à une source assez éloignée.

Le kaïd vient de faire halte, il a dit quelques mots à une jeune fille revenant de la source, s’est penché sur sa selle en s’inclinant vers elle et celle-ci, avec un mouvement souple de reins, une grâce charmante de mouvements, a levé de ses bras bronzés entourés de bracelets de cuivre sa cruche toute ruisselante, l’approchant à la hauteur des lèvres du cavalier. Celui-ci a bu longuement, puis il s’est redressé sur sa selle, a remercié gravement d’un signe de tête l’enfant qui le regardait en souriant et a continué son chemin.

Le soleil descend lentement dans la mer, embrasant de ses derniers feux un ciel de pourpre et d’or : de grandes lueurs fauves, chaudes et cuivrées se reflètent sur la mer, flambent sur les terres échauffées et de vagues bruits montent dans l’air avec des souffles tièdes et des senteurs marines. Puis l’orbe sanglante disparaît sous l’horizon, les ors et les pourpres pâlissent dans le ciel, la mer devient d’un bleu terne, des reflets froids courent sur les sillons roux et il se fait partout un calme très grand.

Les femmes ont cessé d’aller remplir leurs cruches, leurs « djourna ». Des hommes et des enfants sortent des «douars» et nous regardent venir.

Sur notre passage les chiens troublent de leurs aboiements cette grande tranquillité. Quand nous avons passé, la meute se tait, le calme se fait de nouveau, et la grande paix du soir tombe lentement avec ses premières ombres et ses premiers frissonnements.

Le « sheik » du village arrive; un grand gaillard maigre, sec, aux traits fortement accentués, à barbe grise, bien découplé, avec des yeux brillants comme de la braise, dans une figure couleur pain d’épice, sillonnée de rides. Son fils raccompagne, un bambin d’une dizaine d’années, il l’appelle Awari. Nous les faisons rester et dîner avec nous.

Un civet de lièvre, des navets, des pommes de terre, un « plum pudding )), des « biskets », voilà pour le menu; la carte des vins comporte : eau de source, lait, « whisky » et chartreuse.

Jeune fille portant de l’eau.

Assis sur un de nos lits, avec le siège de Forestier pour table, le sheik, tenant entre ses genoux son fils tout effarouché, fait honneur à la cuisine de l’Occident. Il dévore avec un remarquable appétit tout ce qu’on lui sert sur son assiette, et ses doigts lui servent de fourchette. Il se mouche dans le pan de son burnous auquel il allait essuyer ses mains graisseuses, si Marshall ne lui eût poliment offert pour les nettoyer des carrés de papier moelleux destinés à un tout autre usage.

Awari s’apprivoise, il croque à belles dents des « biskets», se régale de <( plum pudding » et en met un morceau de côté, soigneusement entortillé dans du papier, sans doute pour faire goûter à ses frères et sœurs du « douar » un peu du dessert des Roumis.

Au moment où le sheik nous quitte enchanté de sa soirée, arrivent deux énormes plats de « kouskoussou », des poulets, des œufs, que ce dernier a ordonné de nous faire porter.

Sept hommes ont été envoyés pour nous veiller la nuit ; ils causent et s’appellent entre eux. On entend les jappements sonores des chiens des deux « douars » entre lesquels notre camp a été placé.

Sidi-Aïssa-Beni-Hassan.

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