SIDI-AÏSSA-BENI-HASSAN
16 Janvier.
Ce matin, le sheik est devant notre tente, accompagné de ses hommes. Il vient nous faire sa visite de digestion et nous dire adieu.
Il nous a serré la main, il a porté la sienne à son cœur, et ensuite à ses lèvres, puis il a dit : « salamalek oum ! » Que le salut soit sur vous. Maître Awari nous a baisé les doigts, et par un vilain temps gris nous sommes partis.
Nous avons quitté maintenant les pays de collines, les maisons de chaume, nous allons parcourir les régions des grandes plaines, où se dressent les cercles noirs des « ghima », où erre l’Arabe vagabond, le Bédouin, promenant de place en place ses tentes et son bétail ; faisant exactement aujourd hui ce que faisaient il y a six mille ans ses ancêtres des bords du Tigre et de l’Euphrate, fiers, indépendants, féroces et... sales.
Nous avons deux chérifs parmi nos muletiers, deux descendants de Mahomet. Ils sont plus propres et se tiennent mieux que leurs compagnons. Ils s’occupent spécialement des mules, les surveillent, les ferrent, racommodent les harnais, et leur emploi est loin d’être une sinécure.
C’est un métier très honorable, car tout ce qui touche au cheval est considéré avec faveur dans tout l’Orient, où le cheval sert de titre de noblesse au cavalier, où maquignon est synonyme d’homme bien né, comme dans l’Occident richesse et noblesse sont termes équivalents et où les billets de banque servent de parchemins.
Les sultans sont si prolifiques et les harems si nombreux, que leschérifs pur sang pullulent au Maroc, comme les lapins en Australie.
C’est une vraie peste, et qui coûte cher à entretenir, car le titre de chérif implique la qualité de saint, la sainteté étant pour les Arabes une chose résidant dans le sang, héréditaire par conséquent et rendant sacrée et inviolable la personne revêtue de ce titre. Il va de soi que ces vénérables personnages ne peuvent condescendre à travailler comme de simples manœuvres et restent à la charge de la nation, qui s’épuise à entretenir la fainéantise vaniteuse de ces oisifs à turban vert.
Comme les sultans, en dépit de leur bonne volonté et de leur remarquable vigueur, ne sont pas encore arrivés à peupler entièrement le Maroc d’arrière-neveux du fils d’Amina, ceux qui ne sont pas ehérifs se hâtent de le devenir.
Tout bon Marocain est chérif et descend en droite ligne du Prophète, comme tout Anglais qui se respecte descend des Normands, comme tout Français qui n’est pas le premier venu a eu un de ses aïeux aux croisades. Dès qu’un Maure, sans le moindre brin de parenté avec le Père des croyants, a mené à bien ses affaires, il éprouve le besoin de descendre de Mahomet, tellement là, comme partout, il est nécessaire de descendre de quelqu’un pour pouvoir être quelque chose. D’habiles généalogistes se chargent, moyennant finance, du soin de lui trouver des grands-pères ayant eu dans les veines du sang du Prophète, et plus la somme est ronde, plus le sang est pur. Avec quelques piastres en plus, on lui fera tenir directement du fondateur de l’Islam une verrue qu’il aura au bout du nez, un signe discrètement placé dans les parties charnues.
Quand il n’est pas chérif, lorsque ses moyens ne lui permettent pas de s’offrir une lignée directe, bien authentique, il se contente d’une modeste ligne collatérale, avec ou sans garantie, cela dépend du prix, et si, par excès de malechance, il arrive qu’il ne possède ni bien au soleil ni écu en poche, il lui reste encore la ressource d’être « hadj », c’est-à-dire pèlerin de La Mecque, comme notre vieux bonze de kaïd.
Il faut, it est vrai, pour obtenir ce titre, avoir fait le voyage de La Mecque et, « non licet omnibus adiré Corinthum », pas plus qu’il n’est
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permis à tout le monde de faire le saint pèlerinage, même en s’usant le cuir des pieds j usqu’aux os ; mais comme La Mecque est fort loin et l’Algérie très près, on s’en va tranquillement, en mendiant, à Oran, voire même à Alger, et quand on a fait sa petite pelote, on s’en revient allègrement, le front ceint d’un turban vert, couvert de sainteté et de vermine, ce qui est tout un. Désormais, jusqu’au jour où l’ange Gabriel viendra vous saisir par la houppe de vos cheveux pour vous initier aux délices du Paradis et vous présenter aux célestes houris, la particule « hadj » vous appartiendra de plein droit et précédera vos noms, prénoms et qualités, et les vrais croyants, sur votre passage, baiseront dévotement le pan crasseux de votre burnous.
Ce qui est amusant, c’est qu’un homme de l’Occident, un monsieur Smith quelconque, marchand de bière ou de n’importe quoi, que sa très gracieuse Majesté, la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d’Irlande, impératrice des Indes, aura daigné, à force de sollicitations, faire baronnet, un épicier imbécile sur qui sera tombée, par mégarde, la décoration de la Légion d’honneur, un butor fait « Sir », ou un polisson affublé d’une particule volée, n’auront pas de termes assez forts pour caractériser l’absurdité de la chérifomanie marocaine, et flétrir de leurs sarcasmes ces pèlerins d’occasion qui, cependant, sont « hadji » au même titre qu’ils sont « sir », ou usent de la particule; qui sont devenus baronnets ou porteurs du ruban rouge par le même procédé qu’ils reprochent aux autres d’avoir employé pour se faire appeler chérifs.
C’est toujours l’histoire de la paille que l’on découvre dans l’œil de son voisin, et de la poutre qu’on n’aperçoit pas dans son œil à soi.
De gris, le ciel est devenu d’un bleu noir avec des teintes livides, gros de pluie. Nous avons d’abord avancé lentement, à travers des champs saturés d’humidité, traversé des espaces pierreux, semés de maigres bouquets de fougères, puis nous avons monté et descendu à l’infini des collines et des vallons coupés de ruisseaux et de cours d’eaux. Nous sommes maintenant dans une région de sables très ravinée, couverte d’ajoncs en fleur, alternant avec des bruyères et des palmiers nains, ou errent des bœufs en quantité.
De grosses gouttes commencent à tomber; des éclaircies blafardes s’ouvrent dans le ciel morne. Les bagages sont loin à l’arrière, on s’arrête pour les attendre. Le kaïd a ramassé des brindilles de bois, des branches sèches, les a allumées et, enveloppés dans nos waterproofs, sur lesquels la pluie ruisselle, nous nous réchauffons à la flamme de ce foyer de passage, qui s’éteint bientôt faute d’aliments et noyé par la pluie.
La caravane nous a rejoints, nous entrons, par une pluie battante, clans la plaine immense, triste, s’étendant à perte de vüe, jusqu’à une ligne de montagnes bordant l’horizon, avec de faibles ondulations effacées, perdues dans les brumes. C’est un terrain plat, aride, rocailleux : ç à et là une aubépine, un arbre grêle, s’élève au milieu d’ajoncs
Chien de temps.
et de genêts. Partout de l’eau s’élargissant en lacs, s’allongeant en ruisseaux, s’éparpillant en mares innombrables, brillant d’un éclat terne et froid.
Le ciel est d’un noir d’encre, de grosses nuées, d’un gris violacé, se traînent lourdement, crèvent au-dessus de nous et retombent en cataractes. La pluie, chassée parla rafale, nous cingle la figure ; le vent hurle, courbant les ajoncs, qui ondulent avec des bruits de vagues, tordant les arbres qui s’inclinent à toucher la terre, s’engouffrant dans nos vêtements qui claquent avec un bruit sec. Et, pendant deux longues heures, aveuglés par la pluie, secoués par la bourrasque, trempés des pieds à la tête, enragés, nous clapotons entre les eaux du ciel et celles de la terre.
Nous arrivons, enfin, toujours sous l’averse, dans un lieu habité. Nous suivons une route bordée de hauts cactus, d’oliviers, de tamaris, qui nous amène devant une chapelle de saint, à minaret carré. Nos hommes, en passant, s’agenouillent et baisent le seuil de la porte. Sur le flanc de la colline, par la pluie qui tombe à torrents, les hommes dressent la tente et nous nous y réfugions aussitôt.
Au thé, la pluie cesse et le soleil luit, séchant les tentes. On a allumé un grand feu de fagots et de sarments, apportés par les gens du village. Nous réchauffons à ses flammes ondoyantes nos membres raidis, pendant qu’Ingram , Harris et Marshall battent les environs,
SIDI-AÏSSABENI-HASSAN
en quête de gibier. En haut de la pente, deux ou trois huttes de chaume se découpent sur le ciel, et sur des monticules, des Arabes debout, d’autres étendus enveloppés dans leurs burnous, fument des cigarettes. Des femmes vont à la fontaine, portant sur l’épaule ou sur le bas des reins de lourdes cruches ; elles s’arrêtent un moment pour regarder les Nazaréens et continuent leur route.
Le « douar », à cent pas de nous, descend à mi-côte, derrière un fourré d’énormes cactus qui en dissimule entièrement la vue. Son unique entrée consiste en un trou de huit pieds de haut sur six de large environ, taillé dans l’épaisseur de la haie. On y a placé une porte en bois, à peine dégrossi, et, au lieu de gonds de fer, des liens d’osier retiennent la porte à son montant, surmonté d’un linteau rustique.
Je me suis approché de l’entrée, auprès d’un patriarche à barbe blanche et d’un groupe d’enfants. De belles filles, brunes, passent, les yeux ensoleillés, la démarche souple, le regard assuré. Tous leurs mouvements sont pleins d’une grâce indéfinissable. Elles ont sur la tête un voile blanc, serré au front par un bandeau de couleur. Une tunique courte, serrée à la taille par une ceinture écarlate, leur tombe à hauteur du genou, laissant voir leurs jambes nerveuses, admirables de formes, et leurs jolis pieds minces et cambrés. Sur leur poitrine, par-dessus la tunique, fendue sur les côtés, laissant voir les bras entièrement nus, des agrafes d’argent retiennent les manches relevées
Notre camp.
de leur « gandourah ». Un « péplum » court descend jusqu’au-dessous des seins qui se soulèvent doucement sous l’étoffe, et, par-dessus, des colliers à massifs ornements d’argent, étrangement ciselés, entremêlés d’amulettes, qui protègent contre les « djinns » malfaisants, sonnent,
lb
avec un bruit léger, quand elles marchent avec de voluptueuses ondulations de hanches.
D’un geste élégant de leur bras nu cerclé de bracelets, à torsades de forme antique, elles soutiennent sur l’épaule leur pesante « djourna »
et, de l’autre, elles se cachent le bas de la figure, en ramenant sur leurs lèvres un coin de leur voile. Et on voit briller l’ardente flamme de leur noir regard, et, quand en passant, souriantes et curieuses, elles me frôlent de leur tunique blanche, une suave et pénétrante odeur d’aloès et de chairs vierges se dégage de leurs vêtements flottants.
De malheureuses vieilles passent aussi, hélas ! noires, ridées, cassées, les jambes rugueuses, les mains noueuses, pliant sous le poids d’une énorme amphore qu’une corde, appuyée sur leur front et passée autour du vase, retient en équilibre sur leur croupe sèche et tendue. Celles-là ne sourient pas; elles me lancent un regard hargneux et marmottent entre leurs dents serrées.
Des bœufs arrivent en poussant des mugissements, et de leurs naseaux humides fument des souffles tièdes. Des chèvres bêlantes s’engouffrent en se bousculant dans l’étroite ouverture, suivies de jeunes pâtres à l’air sauvage, et tous ces troupeaux, une fois passés, laissent derrière eux de chaudes et douces senteurs d’étables et de litières.
Au crépuscule je regagne le camp, la flamme du foyer brille
Jeune fille revenant de la fontaine.
S IDI-AÏSS A-BENI-H ASS AN
d’une lueur plus vive dans les premières ombres du soir, et la fumée monte droite dans le ciel calme. Il n’y a pas un souffle d’air; on entend les aboiements des chiens, le bruit des meules écrasant les grains. Le feu s’éteint, les veilleurs envoyés par ]e sheik du « douar » prennent leurs postes, roulés dans leurs couvertures, et tout se tait.
En route ! La corne d’Harris a retenti, le kaïd est en avant, Brooks, dont la jaquette noire, lustrée par les pluies, commence à rivaliser de tons avec le fameux burnous de ce dernier, rêvasse « moult [tristement », à l’arrière, fauchant les plantes de ses longues jambes maigres. Forestier, très alerte et l’air moins calabrais que jamais, fait de la haute école sur sa grande bête blanche ; Marshall roucoule une ode à Mary-Ann ; Ingram , tout à la joie de vivre, s’épanouit, calé sur son cheval noir; Antonio roule une ciga-
rette, et la caravane s’ébranle en bon vieille femme portant de l'eau, ordre avec des clameurs gaies.
Nous avançons sur les sommets d’une chaîne de coteaux merveilleusement fleuris : nos mules enfoncent dans les fleurs jusqu’au poitrail à travers des gerbes de glaïeuls rouges géants, de grands iris violets, d’asphodèles aux touffes blanches, et d’âcres senteurs s’échappent de ces tiges froissées, de ces fleurs écrasées, se relevant derrière nous dès que nous sommes passés.
Et cela dure des heures... Puis on rencontre des cercles de tentes brunes, des chiens qui aboient furieusement sur notre passage, on se détourne d’une carcasse qui pourrit au soleil, et on retrouve ensuite les grandes fleurs qu’on arrache du haut de sa selle sans se baisser, les fortes et saines odeurs que l’on respire à pleins poumons, la bonne brise qui vous fouette le sang. Et, dans cette joie du présent, on s’en va devant soi sans penser, tout à ce bonheur du moment, ivre d’air, de soleil, de parfums, trottant sous le ciel bleu, foulant la terre fleurie, respirant les pénétrantes effluves.
Nous sommes entourés d’un cercle de montagnes aux aspects rudes: des mamelons éventrés, montrant de larges plaies rousses, des pentes abruptes avec de grandes déchirures pleines d’ombre , des vallons ravagés, des sommets dénudés. Autour, à l’extérieur de ce cercle sauvage, une seconde rangée de montagnes bleues aux lignes douces, aux teintes changeant à chaque instant, se déroule dans une amplitude imposante. Et le soleil joue à travers tout cela, chauffant les
Passage d’un gué.
ocres rouges, tombant de biais sur les pics aigus qui luisent comme des barres d’acier, illuminant les crêtes, forçant les ombres des énormes fissures, éclairant d’un coup de lumière brusque certains lointains bleuâtres qui semblent tout à coup taillés dans un bloc de saphir, puis se teintent de rose ou se fondent dans de grandes nuances mauves indécises d’une exquise délicatesse.
On redescend dans des plaines, dans des terres défoncées, on passe des rivières, on culbute dans de jolis ruisseaux aux bords glissants, et on se retrouve sur des plateaux, avançant parmi des crocus, des soucis d’or, des cistes blancs et mauve, traversant de nombreux villages. Dans des vallées on passe des rivières larges, peu profondes, bordées de lauriers-roses, et toujours autour de soi s’arrondit le cercle des montagnes, qui semblent fuir à mesure qu’on en approche.
Des chameaux! Voilà une file de chameaux, les premiers que nous ayons encore rencontrés, se dandinant gauchement, avec cet insuppor-