‹ A travers le Maroc; notes et croquis d'un artisteChapitre 20 sur 23 · AL -GAZ AU · texte numérisé non relu

AL -GAZ AU

baissc'cs, l'u'il lixé à torre, soniblai)lc's, dans la pàlour du soii-, à dos goules en quête de cadavres à dévorer. Leurs silliouetfos mouvantes.

Un coin du « souk » à Al-Cazar.

claires comme les pierres des tombes qu'elles frôlent, se détachent vaguement sur le fond sombre du terrain.

De temps à autre, elles se dressent toutes droites, raidissent leurs bras, exhalent une plainte, et de nouveau s'inclinent, courbant les reins, fouillant de leurs mains grêles et noires les ignobles détritus.

Parfois, un chien famélique, le poil hérissé, les crocs luisants, acharné sur un débris de charogne, gronde sourdement à leur approche. Alors, avec une malédiction, elles lancent des pierres ïi l'animal, qui se sauve et attend, près de là. qu'elles aient passe pour retourner à son abominable festin.

Puis, dans l'obscurité croissante, le groupe lugubre devient de plus en plus indistinct, s'éloigne, se fond dans les ténèbres, disparaît dans l'ombre.

Toute la nui! on a l'ail dans la ville un bacchanal enragé, la musique n'a pas disconlinué, les coups de feu ont crépité constamment, les cris et les hurlements n'ont pas cessé. Les greno>iilles des marais avoisinants se mettant de la partie ont coassé à l'unisson de ce vacarme, tandis que sous nos tentes pénétraient, apportés par le vent, les miasmes des marais, les morbides émanations des couches d'immondices recouvrant le sol au-dessus du(iu(d nous reposons.

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L'Oued-WaiTour.

L'OUED -WARROUR

20 Février.

Nous quittons Al-Cazar et ses odeurs écœurantes, nous traversons ses jardins parfumés et nous voici dans ses plaines fertiles. Ensuite recommencent les grandes étendues mornes, les champs d'asphodèles, les collines tapissées de bi'uyères. Puis reviennent les terrains cultivés.

On passe près d'un village, et longtemps les chiens nous poursuivent de leurs aboiements. Les environs sont charmants : des sources jaillissent de tous côtés, des filets d'eau courent capricieusement, décrivant des lacets sans fin à travers les herbes, les fleurs, parmi des plantations d'oliviers, des bosquets d'orangers, des taillis de myrtes, de lauriers-cerises, de chênes-lièges.

On abandonne, à regret, la délicieuse oasis et on continue sur des plateaux arides, interminables; puis dans un fond de vallée oii paissent des bœufs, au bord d'un ruisseau, ombragé par des oliviers, nous faisons halte.

Deux Arabes sont couchés sous un olivier auprès d'un âne charge de sacs de t^rain.

300 A TliAVEllS LE MAHOC

Le ruissojiu traverse la route. D'un cùté, il roule ses ondes claires sur une couche de cailloux blancs, bruisse doucement sous les voûtes de feuillages, se heurte avec un peu de bruit et un liseré d'écume cou Ire les arêtes de fragments de rocs pointant à travers le courant, lèche en passant de gros blocs arrondis qui obstruent son cours et disparaît sous une arche verdoyante.

Deux figuiers, qui ont poussé dans la crevasse d'un énorme rocher moucheté de lichens tacheté de mousses et dont la base trempe dans l'eau, sont tellement serrés l'un contre l'autre que les troncs jumeaux se sont pénétrés, n'en faisant qu'un, et l'arbre gigantesque couvre de sou ombre un large espace. Des jasmins, des lisei'ons, des chèvrefeuilles, grimpent le long de ses membres noueux, s'enroulent autour de ses branches tordues et retombent en guirlandes de fleurs odorantes. D'épais fourrés de myrtes bordent l'autre rive.

De l'autre côté, à droite de la route, le ruisseau se creuse de suite un lit, dans la terre molle d'une prairie, d'herbe fine, parsemée de cistes, de marguerites et d'iris et coule paisiblement entre des joncs, des nénuphars, des anémones, baignant les racines du groupe d'oliviers à l'ombre desquels nous nous reposons.

Des bœufs, dans l'eau jusqu'au poitrail, boivent à longs traits, puis, relevant la tête restent immobiles, le cou tendu, le mufle ruisselant, nous contemplant de leurs grands yeux doux. Des grenouilles, dérangées par leur présence, plongent avec bruit, des tortues nagent d'une rive à l'autre, des libellules passent avec des scintillements de saphir au milieu des nuées de moustiques, et des milliers de petits papillons blancs tourbillonnent follciucnl, vous donnant l'illusion d'une bourrasque de neige.

Il est une heure : les deux Arabes à barbes blanches, nos voisins, ont étendu à terre des tapis, se sont prosternés et ont fait la deuxième prière du jour.

On repart à travers des champs de lavande, des solitudes tristes, invariablement tapissées de bruyères jusqu'au Oued-Warrour au.x berges nues, de limon desséché, fendillé par le soleil.

En le traversant, une mule, portant des bagages, s'écarte de la ligne du gué, tombe dans un trou, perd pied et s'enfonce avec sa charge. Nos hommes accourent à l'aide, et après des efforts inouïs, on la remet à flot et on lui fait gagner la rive.

On fait halte un instant. Parmi les objets submergés se trouvent une valise de Forestier et une malle d'Ingram; on les ouvre, on en sort

LOUED-WAlilidl i; 301

le coiiUuiii, du linge de toilette d'Iiij;riini cl le palclid de ruiururcs de Forestier. On les étale au soleil et une demi-heure après tout est sec et nous continuons notre roule.

A peu de distance de l'Oued on s'arrt'te près d'un hameau et on étahlit le camp.

Ce matin le temps est admirahle : le ciel est d"un bleu intense, le soleil rayonnant. On lève le camp et on part.

Cç ne sont d'ahord que coteaux boisés, parsemés de bouquets d'arbres, entrecoupés de ruisseaux; puis, après avoir suivi la crête d'un long plateau maigrement tapissé de fougères et d'ajoncs, nous entrons dans une région de sables roux et de rocs absolument aride.

Le terrain est raviné, bouleversé, semé d'énormes rochers gris et halés.

11 y a des réverbérations aveuglantes, la chaleur est suffocante et dans l'air passent des boulfées chaudes comme des souffles de fournaise.

Etincelant dans le ciel noir le soleil torride calcine les sables, désagrège les calcaires, élinie les rocs qui craquent, se brisent, s'effritent, et des ondes pesantes d'une chaleur lourde et sèche rampent, en miroitant avec des fourmillements, sur le sol crevassé et bossue, haletant sous l'àpre morsure de l'astre féroce.

Les mules avancent lentement, buttant à chaque pas, évitant difficilement de profondes ornières aux bords friables, s'émiettant sous le pied.

Inopinément, l'avant-train de ma monture cède brusquement sous moi, je décris une courbe dans l'espace et vais m'aplatir sur le sable à deux mètres en avant de ma bête, qui, les pieds de devant et les épaules enfouies dans un trou, fait des clforts désespérés pour se dégager. On finit par l'extirper de là, on réajuste son harnachement, je remonte en selle, et on continue sous l'ardent soleil.

En haut, un aigle plane silencieux, les ailes étendues, immobiles, reposant sur le vent; il descend lentement, décrivant d'amples spirales.

De temps en temps, d'un coup d'aile vigoureux, il remonte un peu dans l'azur, se balance en de souples et tranquilles oscillations, et sa grande ombre mouvante, violette, en forme de croix, glisse sur les sabies jaunes, escalade les rochers, s'engouffre dans les brèches sombres et, subitement, s'évanouit. Puis, la tache fuyante, le sinistre

A THAVEHS LE MAROC

suaire noir se nionlro tout h coup, surgissant do derric're un rocher, un repli de terrain, s'élançant d'un trou béant, continuant sa course inquiète et désolée.

Devant cette vision fantastique, ce simulacre de fantôme sans cesse en mouvement, eflleurant le sol brûlant, fournissant, éperdu, sa marche vagabonde et nuielte, vous êtes étrangement surpris et vous

restez anxieux, cherchant la cause de cette chose bizarre, et inexplicable aU premier abord.

Celte singulière apparition vous donne l'impression, vaguement définie, mais très saisissante, d'une chose surnaturelle, la perception indistincte et troublante d'un esprit, d'un être maudit qui aurait été condamné à hanter à jamais ces lieux, à errer éternellement et sans repos dans la morne tristesse de ces navrantes solitudes.

On va sans dire un mot. affaissé sur sa selle, abruti [lar l'intolérable chaleur.

De temps en temps, entre deux rocs, on aperçoit la mer qui flamboie comme une coulée d'argent, et la pointe d'un bleu gris transparent du cap Spartel.

Les rochers disparaissent peu à peu, on avance dans les sables à travers des tranchées irrégulières; la chaleur devient déplus en plus étoutTante.

Soudain, dans ce désert, un homme apparaît sur la crête d une de ces vagues de sable. Presque lui, une sacoche de toile cirée en bandoulière, il avance au pas de course. La sueur ruisselle sur son front et le soleil frappant ses membres nus les fait reluire avec de forts rellets. Il a dit un mot à nos hommes, nous a salués en passant, sans s'arrêter, et a continué sa course, sous l'implacable soleil; c'est un « rekka », un courrier portant les lettres de Tanger à Fez.

Et il ira ainsi des lieues, prenant à peine le temps de manger ou de se reposer ; parcourant les monts, les plaines, les vallées, de

Un rekka.

N'SALA-BORIAN 303

son invariable pas accélérr; il passera à la nage les rivières débordées, Inllant coiilre les terribles courants, contre les remous traîtres; sa peau se tannera sous le dur soleil, sous la bise glacée, sous les pluies diluviennes; et toujours son talon corné foulera le sol de son pas immuable, infatij^^able, et la sueur coulant de ses membres sera bue par la terre aride.

Puis, un malin, on ne recevra pas à Fez les lelln^s au ,jr>ur fixé, on attendi'a vainement le courrier, et de tei'ribles accusaticuis pèseront sur le misérable.

Et un jour, dans un fossé, le long d'une route, auprès d'une carcasse dessécliée, on ti'ouvera ime sacoche de loilc cii'éc cuntenanl des lettres, et alors on n'accusera plus l'infortuné » rekka » qui sera mort à la peine, dans un coin écarté de la route, comme une pauvre bêle malade qui, sentant la mort venir, se réfugie dans un creux de rocher, pour y rendre en paix son dernier soupir. Pauvre rekka !

Enfin nous sortons de ce Sahara, nous escaladons une dernière montée escarpée et nous sommes sur un plateau oîi la végétation reparaît : des palmiers nains d'abord, rares, clairsemés, puis des lentisques, des bouquets d'arbres grêles, des chênes verts, des chênes-lièges. Au loin on voit des sommets bleus de montagne.

Maintenant se montrent, dans un pays montagneux et boisé, des champs cultivés, des luzernes, des orges, des colzas. Nous élevons notre camp près d'un groupe de tentes de Bédouins, sur le versant d'un coteau, à Nsala-Borian.

Deux autres caravanes sont déjà installés avec des troupes de chameaux.

Sur le sol, des ballots, des caisses, des poutres, sont rangés en cercle; en dedans sont parquées les bêtes avec des entraves aux jambes.

Des émanations fortes s'échappent de cette agglomération d'animaux accroupis, pressés les uns contre les autres. Leurs longs cous se tordent avec détonnantes souplesses, et leur noir regard vous suit avec une fixité étrange. Parfois, l'un d'eux se soulève avec effort, tend le cou, et d'immondes gai'gouillements s'échappent de son gosier, secouant à grands coups toute sa charpente. D'autres ont sorti la poche de leur estomac, et le viscère sanguinolent |)cnd, comme une outre gonfiée, au coin de leur bouche dont les lèvres plates semblent mâchonner ces chairs tièdes et fumantes.

Des serviteurs circulent parmi les iiètcs leur distribuant la nourriture et, autour d'un grand feu allumé au centre du cercle, les

marchands, fijroupi's on rond, doviscnt. fument ot so raconfoni dos histoires.

Ils ont eu vite fait de lier connaissance avec nos hommes qui, \mo fois le camp dressé, son! allés les trouver, donnant el apprenant des nouvelles, chantant, jouant du « guinihry », s'ahreuvanl de thé.

Toute la nuit noire sommeil a été interrom])u par les heuglemenis des horribles bêtes.

L'Atlantique.

AÏN-DALIEH

22 Février.

Les chameaux et les caravanes sont partis au petit jour; et le terrain, les buissons, les restes de litière sont encore imprégnés de l'acre et persistante odeur des bètes.

D'où nous sommes on commande une vue admirable : c'est un déroulement inliui de rangées de collines, de plateaux, de terrains boisés; tout cela noyé dans une teinte bleuâtre allant toujours en s'adoucissant jusqu'aux sommets du Djebel-Habib, et plus loin jusqu'aux montagnes de Tétouan qui dressent dans l'azur leurs cimes d'un gris bleu cendré, d'une indéfinissable transparence.

Au premier plan, à droite, ce sont des pentes plantées d'orangers, d'oliviers, de taillis d'un vert sombre, à travers lesquels zigzaguent des sentiers clairs. A gauche, sur des dessus de coteaux, s'étendent en carrés irréguliers des champs de lavande et de luzerne, des terres fraîchement labourées.

On contourne longtemps les flancs des collines cultivées, puis on retrouve des terrains sablonneux couverts d'une végétation chétive : des ajoncs très clairsemés, des bruyères, avec quelques arbustes

rabougris.

30ë A IKAMÎU.s \A: MAUUC

Maintenanl nous voyons presque constamment la mer à notre gauche se déployant en vastes estuaires marécageux, [)énétranl hardiment dans l'intérieur des terres. La pointe du Spaihd grandit de plus

Les montagnes de Tétouan.

en i»lus, prend des Ions moins aériens : on commence à distinguer la blanche aiguille de son phare.

Nous chevauchons dans des plaines parmi des palmiers nains, des

L" Atlantique.

ajoncs, des bruyères où serpente une assez large rivière, TOued- Maghsen, que nous traversons. Sur l'autre rive se trouve un tamaris, le seul de toute la plaine, planté sans doute pour indiquer où est le gué. Nous remontons des eûtes incultes, on retrouve des sables et on arrive près d'un « douar » d'une dizaine de tentes près duquel on établit le camp.

AiN-it \i.ii:ii

Nos tenlos s'cMi-veiit sur le rovers irini [ilateau s"inclinant en pente très douce vers la mer éclairée ]iar le soleil coueliant. In cours d'eau

Notre camp.

se promène dans la plaine en capricieux méandres : on entend des perdrix rappeler, et des alouettes partent de tous côtés.

Les chasseurs vont à la recherche des perdrix, et Forestier et moi allons abattre des alouettes au cul-lever.

Tanïer vu de l'inlëricur.

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