‹ A travers le Maroc; notes et croquis d'un artisteChapitre 2 sur 23 · TANGER · texte numérisé non relu

TANGER

Taii;^er. 2 Janvirr.

.N(iii> sniiimrs cil rade tir Taii^rr. il y a ln.i> lii'iir('> iiniis liinioiis à Cilirallar.

La iiiiil fsl niiii'i-, l'air lourd; ii- vont suiillli- de roiicsl. cliaud. Iiiimidc, rliassaiil di> gros nuages cliurgés do pliiio qui roulent lentomont au-dessus do nous.

Dans ["omliro. di'\anl nous, se contondant jirosquc aveo lo ijol. so

drosse uiio masse sunihi'o. o[ia(|iii'. Imui'o do points Inniini^iix

Tanger.

Le « Djolii'l Tiiiik ', (iiliiallar. nolro polit n steiini-l)oat ". cpii Liil le serviee, ipiand lo loiiip> \>- pciiuol. outre (îihraltar et Tanger, \ionl ilo sloppoi' : los appels poioanls do sa niaehino se succèdent, sans interruption, pour signaler son aiiivi-o. Il sonilile (|u'il y ail connue une sorti" do colère et d'iuipationcedans ces coui»s de sit'llet stridents. n'-ptUi^s incessaninient.

Puis dans cotte ohscuiité qui nous envolop|)o, on perçoit ilans lo lointain, tiès alVaihli, un luuissonient sourd. r('-gulior, un niiiiiuuro conlus de\(>ix. La rumeur m' rapproclie, s accentue. >o di'linil. (hi

entend distinctement le battement cadencé et précipite d'avirons, les voix éclatent en grondements ranques, et, tout à coup, dans les rayons de lumière des fanaux du paquebot, surgissent, avec une furieuse explosion de cris, des barques chargées d'Arabes.

En un tour de main, ils escaladent le navire, s'abattent sur le pont, cl, dans le fracas étourdissant de vociférations abominables, de disputes terribles, se saisissent de nous, s'emparent de nos bagages, nous déposent dans leurs embarcations, pcle-mèle avec les malles, les chiens, les caisses, les ballots, se querellent une dernière fois, et nous emmènent vers Tanger.

Forestier, enlevé par deux vigoureux gaillards, a été délicatement descendu dans une barque où sont empilés des Juives malpropres et des forçats libérés des geôles d'Espagne que le « Djebid-Tarik » a rapatriés.

Ingram est dans une autre avec moi ainsi que son valet, l'étonnant Brooks, Brooks raidc, froid, impassible, figé dans son imperturbable « resi)ectabilily » d'outre-Manclie, tenant les chiens en laisse et surveillant les bagages, plein d'une indilTérence absolue pour tout le reste.

Marshall a été affalé quelque part, on ne sait où.

Il fait nuit comme dans un four. L'embarcation est chargée à couler au moindre faux mouvement. Après une vingtaine de minutes, les matelots déposent les rames et sautent à l'eau qui leur monte jusqu'à mi-cuisse. Chacun d'eux empoigne uu de nous, le place à califourchon sur ses épaules, le décharge sur le sable et l'y laisse, pour aller chercher d'autres infortunés qu'il abandonne de la même façon, un peu partout, les semant le long de la grève au hasard de ses allées et venues.

Je hèle Ingram qui ne doit pas être loin; il me répond; nous nous rejoignons à tâtons, à travers les rochers et les tlaques d'eau, car on n'y voit goutte. Aous cherchons à nous orienter, quand un fallot apparaît; on crie nos noms, nous hurlons les nôtres. C'est Ilarris qui est parti à Tanger huit jours avant nous pour préparer notre expédition à l'intérieur. 11 est venu à notre rencontre et nous cherchait avec Sélim, son domestique. 11 nous conduit à la douane, où nous retrouvons Forestier, Marshall, Brooks, les chiens, Don et Rover, qui sont complètement abiulis, nos nuilclols et nos bagages.

Ilarris explique en un arabe que personne, pas même lui, ne peut comi)rendre, nue foule de choses aux doiumiers en burnous; ceux-ci répondent avec une volubilité et des gesticulations désordonnées, et tout s'ari'ange.

Nous nous dirigeons vers l'hôtel de la N'illii de France, suivis des

rA.M.KI!

lalaugo sur

lioniiiii's cluir^rs (le nos ha^rafcos, ('clain's par les laulcrncs dr riiiMcl. (In iiiuiilc mil' nir qui n rii liiiil \>:i<: un marcs dr l)iiiir; (iii I ii'lniclii' il.iiis ili's Irmis; cm i^lissc lif'rcs molles cxlialaiil des (iilciifs sans nom; un se lu'urh^ conlro des massps informes faisant, ù torro. dos Arabes couclianl à la l)(die éloili'. Des portes massives, munies d'énormes verrous, s'ouvrent (leva ni nous en grinçant sur leurs j;iinds rouilles et se rct'ei'menl lirusquemeul dès que nous les avons franchies. Puis, toujours montant, nous traveisons une grande place où doimeul accroupis, la li'le sur leurs geu(nix, env(doppés dans leurs Inirnous, des hommes aux traits durs gardant des troupeaux de IkimiIs, à Ira vers lesquels nous nous fr-ayons diflicilemenl un passage; il tombe une pluie iiue un " scotch mist » ([ui nous p(^nèlre jus(|u'aux os.

Enfin nous voici à l'InMid.

nous mangeons coninu- deogres, on se sècbe de\aiit un i)ou l'eu. Ilambant (dair dans l'àire, on ;:rille (|iiel(|ues cigarettes et chacun regagne sa chambre.

s gens de

dans des

des ma-

.\u petit jour, je saule du lit.

l n rayon de soleil, (|ui lillre m Hue de la .Marine.

travers une ouverture du vole!

éclaire la pi'uonibre de niii clianilue el \ienl frapper le mui\ (|ui,

en cet euilrnil. Ilaniliove comme un morceau d Hr eu i'usion. .l'ouNi'e la

i'enèti'e, el la pièce i'es|deiidit, inondt'c de lumière. parfuuK'e par une

brise tiède, chargéi; de senteurs l'iutes et fiaicbes d'arbres et de Heurs

4 A TRAVEnS I,E MAROC

monilléos, cette délicieuse et pénétrante odeur qui s'exliale de la terre après une pluie d'orage.

Devant moi c'est la nappe d'azur éblouissante du ciel; tout au loin, à 1 "horizon, une longue bande indécise d'un gris rose cendré, les cotes de l'Espagne et Tanger s'étageant jusqu'à la mer, en une infinité de terrasses d'une blancheur de neige, tranchant en une note éclatante de lumière sur la mer d'un bleu intense.

Des mosquées aux parois recouvertes de faïences jaunes et vertes étincellent, par places, avec des éclats vifs. Un réseau de lignes sombres, enchevêtrées au milieu de ce ruissellement de lumière, indiquent les rues et les carrefours. Çà et là apparaissent les taches vertes de bouquets d'arbres, qui semblent noirs entre ces murs reflétant une clarté aveuglante. Puis, c'est tout en haut, dominant la ville, la citadelle, d'une blancheur de spectre, avec son mur d'enceinte dont les tons d'ocre se détachent vigoureusement sur le ciel.

Au premier plan s'allonge la ligne des murs crénelés de la ville percés de portes ogivales et se dé})loie la place, limmensc place que nous avons traversée hier soir.

Les bouviers sont toujours là, avec leurs bêtes, mais d'autres troupeaux sont venus, de bœufs, de moutons, de chèvres. Des chameaux chargés sont étendus à terre; des ânes trottent de tous côtés; des mules au piquet mangent leur avoine et lancent sournoisement des ruades. Une grande foule, en vêtements blancs, à capuchons pointus, y circule; l'animation est très grande. Une vague rumeur monte jusqu'à moi, avec une odeur acre spéciale, caractéristique, cette odeur indéfinissable qu'on ne retrouve qu'en Orient.

Une huée légère, bleuâtre. Hotte autour de l'hôtel, estompant de grands massifs d'arbres. Dans cette vapeur molle, des gens de service, des Arabes, se meuvent lentement, silencieusement, comme des ombres.

Tout à coup, dans l'espace, un cri retentit, monotone, aigu, traînant, dominant tous les autres bruits, planant sur toute la ville. Le <( nuiedilen » a paru au balcon du minaret de la grande mosquée, s'est tourné du côté du » Kebla » hissant un pavillon blanc et lançant, avec la prière du matin, la déclaration de foi de l'Islam, qu'au même moment, du sud au septentrion, de l'orient au couchant, tous les vrais croyants vont prononcer : Il n'y a d'autre dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. Subitement, des minarets des autres mosquées flottent d'autres (lavillons, les « niuedtlen » se montrent, les mêmes paroles s'en^'olenl.

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