I.;i giaiulu mosquée
l'n f;ran(l silence s'csl l;iit en l»;is : Imil mouvement a eessé, la luiilr aueiiiniilléc, faisant i'ace à l'Oiirnl. a i('ji(''lé (l('\ olcniciil l'acli' ilr l'oidesK tliollia -ulonl les accents niouranls s'éteignent dans une siiiuènic vihralion, une tierniére note lente, plaintive, prot'ondénient triste... Allaii Kebarl Dieu est le |dus };rand I
.l'ai liàle île voir la \illi'. Ingram, en bras dr ihcmise, rode, afl'airé, de tous côtés, examine ses fusils, en fait jouer les batteries, graisse les ressorts, nettoie les canons, menace ses chiens, qui lui sautent dans les jambes, de leur couper le foie eu morceaux, " lo cul their liver oui in pièces », Irmprl.' aj)rès Brooks qui perd la tète, ahuri au milieu de ci' premier désordre de l'arrivée.
Marshall, [laresseux comme un loir, est encore au lit, faisant la grasse matinée et chantant de sa petite voix de fausset : « lias anybody seen my Mary-Ann », sa chanson quotidienne.
I''(ireslier. alieinl du mal d'drieni, a déjà son album et ses crayons, aussi impatieni que moi de voir. iXous partons, laissant Ingram à ses fusils, Marshall à sa chanson et Brooks, le pauvre Brooks, se dépêtrer comme il le pourra de ce chaos de malles, de valises, de caisses, qui encombrent nos appartements, envahissent les corridors, obstruent le <i hall » de I biilel.
Nous voici sur la grande place du marché, sur le « Souk ». Le soleil a déjà séché toute la boue dans laquelle nous pataugions si linrriblemenl la veille.
(l'est une vaste élendui: de lerraiu abrupl. manudonué el coupé de fondrières : un marais ijuand il pleut, un Sahara iiuand le soleil cliaull'e celte glaise, ([ui cra(|ue et se fendille en tous sens.
Elle s'étend, en pente raide, jusqu'aux murs d'enceinte de Tanger, l ne chaussée dallée la parcnuri du liaul en bas jusqu à une purlc de la ville. Do chaque col('' di^ la [lorte, sont accrochées à la muraille des !iouti(pies d(^ ipuilre pieds de large où des armes l'eluisenl. où des élofles lirillaiiles cbalnyenl au s(deil. Dans d'aiilres sont iusiallés des sortes di' riiiiriu'aiiN, rail> île (|ueli|iii's pici lo ri dune piiigni'e île terre glaiM'. sur lesiiuels n'>lis>eiil des briHln'llcx de mrinis mnneauv dr vianilc A côté, des i)ouchers, des épiciers, îles maichaudes de [laiu. de suci'crics, de gâteaux, servent leurs pauvres prati(|ues.
A mi-côte se trouve le tombeau d'un " santon » : quaire mui> blanehis à la chaux: en liaiil, i'--l un cinn'hrre p;u'semi'' de pierres, de- Idiiihes, avec, çà el là. des bouquets dr raclus el d'aloès d'un \er( gris poiidii'iix.
C'est jnur de marché, une Inule nombreuse grouille dans une hunle incessante.
Des cliamcaiix, à ki file, beuglant affreusement, promènent au-dessus de nos têtes leurs longs cous pelés, ondulant avec des mouvements de couleuvres. De hargneux petits ânes noirs frappent de leurs pieds de devant les chiens passant à leur portée. Ce sont des troupeaux de bœufs, petits, trapus, à corne courte, à pelage fauve; des bandes de chèvres noires, tachées de roux, au n(v. fortement busqué ; des mulets entêtés se mordant entre eux et toute une population, en burnous
blancs, à travers laquelle rôdent furtivement, d'un air louche, quelques juifs en souquenilles bleues à calottes noires.
De temps à autre, un Européen à cheval, un Espagnol sur une mule cliargée de sacs, un Anglais à face congestionnée, en casque blanc, feuilletant un guide, apportent une note disparate dans celte tranquille haimonie de blancs, de gris, de roux, se mêlant, se confondant, dans un Ion neutre général d'une douceur indélinissable, sur ce grand fond bleu du ciel.
Il y a de tout sur cette place :
des gens de Sousse en vêtements sombres, en « djellabiehs » noires, des paysans du Gharb, drapés Chaniem- iiè^rc. comme des Romains dans les plis de
leurs « liaïks » de laine rude. Ici un vieux ni'grc en haillons venu de Timbouclou, les cheveux tressés avec de minces lanières de cuir entremêlées de coquillages, frappe des cymbales et fait d'atroces grimaces en se contorsionnant furieusement. Là une niagniliqiic négresse, grande, souple, aux reins fortement cambrés, porte sur la tète, dans un plateau de bois qu'elle maintient d'une nuiin, de petits pains ronds cl plats, protégés par une couverture de laine. Les pieds sont longs, maigres, étroits, et une légère couche de poussière y met lin glacis gris bleuâtre, très mal, taudis que son bras nu relevé, admiiablement modelé, luit avec des reilets de bronze. Elle marclu'd'aplomb, la tèle haute, serrant entre ses dents un coin de son « haïk », pleine d'une superbe désinvolture.
IMiis loin; nous passons ile\aiit une rangée de femmes de la cani-
TA.NCKIt ■ (le l;i iliMiissi'i'. l'Jli
pagno, assises le lon^nlc l;i ihMiisx'c. iJlcs di^pai-aissont. jifcsquc. sons l'amas (l'rlnllcs de hiiiii' (jiii Ic-^ i'cci]ii\ iTiil , siiiiiiuiili'i'- d'un cli.ipeau (lo paille à l)orils gigaulesqucs, eiijolivi' ilr pompons mullicolorcs.
Iii.ïk
itascl
r leur
'l'uiilcs cacliciil d'une main, avec le reltoiil dr leur ligure, ne laissant voir que leurs yeux noirs, rehaussés de » kolieul >■, cHonnainuiriil iuillaiils sous leurs épais soureils. (|ui se rejoigneul presque sur le IVunt, souvent taluué d'une croix IdiMie. Des paniers de- \aiil elles conticnneiil du ■ llliliiell i pour les chameaux, des chardons pour les ânes et les mules, des poulets, des (rufs. du heui're.
l'rès du liiiiiheau du saiul , un groupe d'enl'ants en r(di('s bleues, roses, pistache, mauve, citron.
amaranlhe, font cercle autour d'un nègre à cheveux blancs, aux joues tailladées de cicatrices, qui, d'unr voix dolente, brisée, que l'on entend à peine, chante en s'accompagnani d'une petite guitare carrée, un » guimhry ». l'allé a une saveuiétrange cette mélodie primitive, rythmée sous les ardents soleils, dans les grandes |)laines , où nul llumpi'en n'a pénétié, de la mystérieuse Afrique. Absorbé en lui-même, regardant en dedans, ce \\r\\ enfant du continent unir ré[iétera, des lieui'es enliéi'es, sa phiitilive mélopée, muruiuranl irllr nn^Miic unie triste, celle comme un sou|)ir de ses grosses lèvres pâles, décolorées.
Vnici, sous un auvent, adossé au mur d'uiu^ bouti({ue de marchand de enivres, un conteur d'histoii'es, un jeune « Ihaleb ■> de l'e/ fraîcheuirnl l'Uidulu de l'université de Karaouïii. C'e-I un Mann' d Une propreté extjuise, blanc et ruse, a\rc les ongles liien leims. leinls de «1 henné ». Ense\(di dans des Ilots de mousseline blanche, il raeniile, d'un ton précieux, de jolis riens, ([u'applaudil di>crr'lemenl un public
Ni'giosse mai'chaiulo ilo pain.
uHsure uni([ue, (|ui s'échappe
10 A TRAVEHS LE MAROC
de clioix. Il a tlù faire une remarque piquante, à nos dt^pens, car ses auditeurs se retournent, en riant, vers nous et cliuclKilenl beaucoup entre eux.
Au bas du « Souk », à tranche de la porte de la ville, un rassemblement s'est formé devant ime boutique. Parmi des burnous de laine biune ou blanche, des « sulhams » à nuances tendres, des « kaftans » écartâtes, des « ferragielis », des « fez », des gibecières de maroquin garance ou citron, étincellent des << khangiars », des » yataglians », des poires à poudre, piquées de clous de cuivre, ayant la forme de seins de négresses, des sabres, à poignée de cornes de rhinocéros, dont les lames anciennes, admirablement trempées, portent gravées, en incrustations d'or, les nobles devises de grands noms d'Espagne.
Dans ce groupe, deux hommes ont un type spécial, une physionomie à part, nettement marquée : ce sont des montagnards, des gens du Rif, des Rifains, comme on les appelle à Tanger, des « Amazirghs », ainsi qu'ils se désignent eux-mêmes, un rameau de la grande famille berbère, les frères de nos Kabyles d'Algérie. Tièdes musulmans, comme ils furent autrefois des chrétiens indécis, ils sont fous d'indépendance et ne croient guère qu'à leur fusil. Ariens mâtinés de Sémites, ils sont depuis si longtemps séparés de ceux de leur race, établis en Europe, qu'ils ont oublié qu'ils en descendent, ces éternels indisciplinés, toujours en révolte contre le sultan, constamment à guerroyer entre eux.
Grands, solides, bien découplés, d'une carrure puissante, (aillés en athlètes, ils sont élégants dans leur force bien équilibrée. Le verbe haut, la parole brève, gutturale, le port impérieux, l'air farouche, le geste brusque, ils ont quelque chose d'imposant et de duniinaleur.
L'un est brun avec un galbe de Romain, l'autre représente le type gaulois, un roux aux yeux bleus, d'un bleu d'acier, profond. Leur regard est assuré, plein d'audace; les dents sont petites, blanches, bien plantées, les pommettes saillantes; le menton est proéminciil. Il y a de la férocité dans l'ensemble.
Autour de leur tète, est enroulée une bande de drap rouge, pailletée d'argent, la gaine de leur fusil. Leurs bras nerveux «orient de dessous leurs burnous marron de grosse laine, rayés d'étroites bandes de soie brodée, cnlreinèlées de |iclil('s houppes de couleur, et leur large capuchon, qui retombe bas sur leurs épaules, découvre leur nuque puissante, brûlée par le soleil. Sous le burnous une ceinture de soie écarlate serre à la taille une << gandourali » de toile blanche. Leurs jambes sont nues, vigoureuses, les attaclirs sont tr-ès lines, les chevilles accen-