TANGER
23 Février.
Ce soir nous coucherons à Tanger. Tout le monde a hâte d'arriver, les bêtes comme les gens. Les mules sentent IV^curie ; elles marchent d'un pas sec, rapide, la tète levée, les naseaux largement ouverts, et on a peine à obtenir qu'elles s'arrêtent quand on le désire.
Voici un petit café, quatre cloisons de roseaux supportant un toit de branchages sous un vieux figuier. Tout le monde s'arrête et on prend du café.
Ilarris devient plus Arabe que jamais. Dernièrement, surtout, il a été presque tous les soirs prendre le thé avec les hommes sous leur « gourbi », leur racontant des histoires et écoutant les leurs.
Ceux-ci disent tout l)as qu'il va bientôt se faire circoncire : mais ce qu'ils savent bien et ce qu'ils ne veulent pas dire c'est que sous le prétexte d'apprendre l'arabe sous la tente des muletiers, ou d'y prendre des leçons de « guimbry », Uarris prépare dans l'ombre son avènement au trône du Maroc, dans le cas probable où les populations déposeraient le sultan et l'appelleraient à le remplacer.
310 A TRAVEHS LK MAROC
Il aurait mômo déjà nommé les grands dignitaires de l'empire, et une indiscrétion de Sélini nous a laissé savoir la composition de son ministère : lui, Séiiin, aurait la place de i< lunul-cl-mécliouar n, l'introducteur des ambassadeurs; notre vieux kaïd serait aux finances: nos deux muletiers ehérifs, aux cultes; Cyclope à la justice, qui alors ne serait que borgne, mais... au Maroc; Djellali deviendrait le conseiller privé, le « moul-cl-md'ol », le maître du parasol. Antonio devait èlre l'ail maître des pieux ou gardien de la l(>nte de l'empciiMir, et IJrooks maître des cuisines de l'empereur.
Il ne nous avait pas ouldiés, ce cu'ur d'or d llairis : Ingram ilevail fonder la gazette officielle et illustrée du Maroc sous le titre : « Le soleil couchant ». avec la collaboration de Forestier et la mienne; à Marshall il confiait le poste délicat de gardien du harem. Car Ilai-ris aura son harem, et bien garni encore! Un sultan sans harem ne serait pas un sultan. 11 l'a commandé, d'ailleurs, et il est très bien composé, cinq cents femmes de toutes couleurs, de Ions poils, garanlies, vaccinées et d'une haute respectabilité; oui, cinq cents, pas ime de plus, pas une de moins; dame! si robuste que l'on puisse être, il faut encore coui[)ler avec ses forces, cl la nature a des limites si les désirs des sullans n'en oui pas.
L'ordre impérial (car un empire sans ordre ne saurai! durer longtemps) serait : l'éloile de Sheshouan, avec la devise connue : « (Juo non ascendam. »
En outre il y a\ail ('baïu-hés un las de projets de routes, de canaux, de chemins de fer; des brevets en blanc d'exploitations, des concessions (le mines ; des décrets tout prêts où on l'éformait l'armée, la justice, la morale, les mœurs, la mode même. Son souple génie touchait à tout, s'abaissait même jusqu'aux plus menus détails, réglant minutieusement les choses les plus insignifiantes.
La troisième et dernière incarnation d'IIarris s'esquissait en lignes d'une noble et imposante grandeur. Al-Aïssoui allait sauter dans la peau de Bouak-el-lladj comme Ilarris s'étail fourré dans celle d'Aïssoui; le Maroc allait compter un grand empei'eur de jilus et une nouvelle dynastie qui allait iniiud(M- le Maroc d'une multitude de petits ehérifs.
Harris. nous allions oublier de le dire, en consultant soigneusement ses parchemins, en fouillant dans les recoins de sa généalogie, avait fini par découvrii', ou se persuader, ce qui revient au même, qu'il descendait de Mahomet par quelque part, il n'avait pas approfondi par où, le parchemin était si ancien, si mangé des vers, et cela juste à l'endroit où la filiation s'indiquait avec une clarté indéniable, mais
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ccrtainomonl il aviiil du saut;' du propliMc dans les veines. 1res peu, il est vrai, mais de si iiimue ([iialilé (jne cela c()m|ieiisail, el lafi^ciiieiil, pour la (luanlilé.
Après avoir piis le café nous marchons un peu pour nous dégourdir les jambes. Ilarris est devant nous, entre Sélim el Djellali ; ils se tiennent tous les trois par la main et folichonnent on se dandinanl.
chantant des airs arabes. Pour qu'il existe une telle intimité entre maître et valets, il faut que ces derniers aient en poche leurs brevets : l'un de maître du parasol et l'autre d'introducteur des ambassadeurs, ce qui les met presque sur un pied d'égalité avec Al-Aïssi)ui, sans quoi on ne s'expliquerait guère de la part de ce dernier cette ridicule familiarité.
Nous reprenons nos mules. On traverse des terrains vagues ravinés, on saute des ruisseaux, on se trouve dans des champs cultivés, et devant nous apparaît Tanger, Tanger la blanche, la ville souillée par la . ,-
présence des Roumis.
On descend des collines, on en remonte; puis, à un dernier coude, au tournant d'un mamelon, nous voyons sa banlieue, où nous sommes
On grimpe une route en pente raide.
Musicien nègre.
en quelques moments.
bordée d'arbres ; nous côtoyons la ville par un chemin extérieur, le long des jardins , et nous arrivons à la petite ruelle passant derrière l'hôtel de la Villa de France, d'où nous sommes partis six semaines auparavant, le 7 janvier 1889.
On enlève Marshall, oscillant, presque évanoui sur sa selle, et on le transporte à l'hôtel. Nos hommes déposent nos bagages dans nos chambres respectives, et les restes disloqués de la caravane renireni dans la ville.
Trois jours après, on hissait à bord du « Dj(d)el-Tariek » Marshall, plus mort que vif, roulé comme un boa dans un paquet de couvertures
lie laine. Le petit vapeur nous emmenait à Gibraltar, où nous embarquions sur un des splendides steamers de la Compagnie anglaise P. et 0., et, cinq jours aprt's, nous retrouvions les brouillards de la Tamise, les ennuis de la douane, les cabs, les chemins de fer, toute la savante complication des choses de l'Occident, où nous reprenions notre place de rouages quelconques, pour y livrer le stupide et féroce combat de la vie, conséquence forcée de notre civilisation déséquilibrée.