TAN
llK'OS. Am\ |iic'il>. il> (illl i\r> >:illilalc^ cil |ii'iill ilc rlir\ ri-, ;i\('C le piiil en ilrli(ir> ; elles siiiil uni in leii Mrs ]i;ir îles curilelelli'- il iiHiili Ircssé. l n « (cli('k;ir;i », iloiiljh; sac à Icilles en eiiir jaiiiie cl roujjjc, avec (les Ciili'clacs, relevés de liiies iiiiii|ielles de soie, esl [)lac(> on Iiandmiiif'r'i'. A leur cùlé pend une piiiiiiiière. le k guoi'n », on cuivfo ^^nillDilié, el à nno cordelelle do soio bleue, mise on sautoir, est suspendu un « kliangiar»; l'mi de ces pui^iiiinls, celui du niUN.duMl le iii.iiiclie a élé fondu, a élé j;rossièronionl, iiiai-> sulideinenl l'acçiunimidé avec dos lanières do poaii non lannéo. De leurs mains soclios, dont les veines l'uni relief, ils tourmontoni li(''vrousonu'nl la ci'ossc d'ivoire, larj^omonl évasée, de leur fusil, leur lidèle « mksala ■•. au Imit; caiiiui eiiruliaiinr' de cercles d'argon! . Ou les approche avec respecl ol aussi a\cc une cer'laino crainte.
Puis ce soiil (les n aj;uad(jres n pliaiil sous le poids d'une outre en peau do chèvre. La peau a T'Ii'' prise telle (|uelle : on a fondu le vontio de l'aninuil, dans le sens do la longueur, o.xirail la carcasse el les chairs, on laissant les moignons, (|ii'(Ui a serré par des cordes à leur extrémité, et recousu la lièle. .\ la peau du cou un a adajité un roliinct île cuivre à long col. (lontléo par le licjuido, l'untio se tend, les pattes so raidissent en l'air, avec nue a|ipareuce do réalité saisissante, luguhre et coinii|ne à la fois. Le pcnlour d'eau, ruisselant do sueur.
va ot \ieul à liavers la foule, h<'urtant l'un contre l'aiiti'o ses gobolols de cuivre, distriluianl son eau, liédie par le soleil, atl'adio par les secousses conlinuollos Ao sa marche, ot exhalant une forte el n''pugnanle odeur do houe II a les jambes grôles, les bras nerveux. In cliilVon
d'étolTo jaune, entourant une calotte graisseuse, dui'cii- par la crasse ot des siieiiis accumulr'cs, lui sort do turban. [ ne culollo de toile SOllilléo ciiinplèle sou costuiue.
Parlois, un riche .Maure, assis sur une mule ca|)arai;onni''e (>n velours brod('' d'(jr, onvolop|i('' dans son « ha'ik "do soii'. l'eml la foule i|ui s'écarlo avec déférence.
.-Viruailor.
Mes hautes bottes bouclées, et surtout mon vêtement, en gros velours à côtes, semblent exciter vivement la curiosité des gamins qui, de temps à autre, le palpent sournoisement de leurs petites pattes de singe. Nos gants sont l'objet de commentaires sans fin et provoquent des éclats de rire, qui parlent comme des fusées, lorsque nous les ôtons pour prendre nos croquis.
Nous passons sous la porte du Souk, une porte vieille, vermoulue.
Porte du Souk.
cuirassée de plaques de cuivre, à coulées verdàtres. Le bas en est usé et luisant, par suite du l'rottcment constant des burnous et des chairs. La partie siipérieui'c loute grise est couverte d'une épaisse couche de poussière coagulée. Le gardien à barbe blanche, adossé au mur sur une cage en fibres de palmier, un « kafa », fume des cigarettes et marmotte entre ses lèvres en tournant les grains d'un cliapelet.
La rue est très large en cet endroit. Les hautes murailles des rampa ri s, couvertes d'une lèpre de lichens, couronnées de broussailles et d'herbes sèches, à leurs sommets crénelés, sont flanquées de rares boutiques effondrées. De leurs auvents disloqués pendent des bouts d'élDlTcs en lauilicaiix. Des ânes, des mules, des chameaux se vautrent
TANGE»
(laii> 1,1 li(iiii';i moitié desséchée, des mendiants (lt'>j;ni'nillcs. convoris do vermine, c'xliihi'iil ilMlTtrux ulcères dmil la niic ■-nnlrvc le cu-iir. In avcuf^le h genoux, sollirili" au nom d'Allah la |iili(' des passanls. Ces orbites vides, ces deux trous lusuils, injectés de sanj;, sont ellVayants à voir. Nous lui jetons notre aunnnir d passons vile.
I{ienl(jl. nous débouclions sur' une pclili' place rectangulaire, de
linl(l(''e lie l)(intii|ue^ el |i|rine
dimensions restreintes: le l'elil •■ Smik d'animation, lue jolie lontaiue mauresque, d'un beau style, très délabrée, est adossée à un angle formé par la place cl une rue adjacente. Des femmes, drapées dans n leur haïks ».
viennent y remplir leurs crucli(>s.
les« aguadores » leurs oulres, les Européens leurs seaux de l'ei-lilanc. Des marchandes de pain voilées son! rangées le long des murs. En face de la fontaine, on voit la fenêtre grillée (le la posie anglaise el auprès un café el une salle de billard. Sur les murs s'étalent des afliches. La place est pleine de monde : des Espagnols, des Maures désœuvrés, des Juifs retors concluant des maichés, des nègi'cs an'aii(''s. des portcfai.x attendani des elii'iils. des guides, des interprètes, guellani les nouveaux arriv('s el les harcelant de leurs offres de service.
Un petit Juif s'est cramponné à nos personnes et nous suit comme un chien, à distance. Impossible de s'en déijarrasser.
Un peu plus bas, nous nous arrêtons devant la poile de la grande mosquée, très élégante, a\cc son are surbaissé et sa colleielle d'arabesques. Un .\rabe est agenouillé, au bas des marches, priant à haute voix, en égrenant un chapelet; il nous regarde d'un mauvais o-il el nous gralilie d'une impré-calion ([ue noire pelile |iolence de Juif s'empresse de iiiMis Ir.iiluire : chien de clnc'lien. Mis de chii'U, que luii pèi'e el ton grand-père soieni maudits et grillent étei'Melleineni ! C.el ainiahle compliment nous laisse, d'ailleurs, comi)lèleinenl IVuids.
Deux mois frappeni conslammeni nos oi'eilles : " baleukl ■• (|ui \eul dire t^m'c !• <■ la liassl " iiui sii;nilie c'est bien! <• ail liiihl "'■ en anirlais.
Ar.iljc eu prioic.
14 A THAVElîS LE MAlîOC
Deux Maures se rencontrent, se serrent la main droite, se demandent des nouvelles de leur « maison », ils évitent de se parler de leurs femmes, la b.ass! Puis, après un nouvel assaut de politesses, car ils sont très cérémonieux, ofi ils sinforment à nouveau si réellement tout va liien, la bass! vl toujours la bass! l'inévitable la bass! ponctuant toutes leurs phrases.
Une mule est-elle derrière nous? baleukl un portefaix passe-t-il chargé dune caisse énorme? baleuk! un cavalier arrive-t-il lancé à fond de train? bab^ikl II es! vrai ijuc la lèle de la mule vous a défoncé le dos, la caisse du jiorlet'aix disloqué lépaule, l'élrier du cavalier arraché un morceau de votre babil, quand le baleuk! avertisseur résonne à vos oreilles. Heureusement qu'il n'y a au Maroc ni voitures, ni camions, ni véhicules h roues d'aucune sorte.
Tout le long lie la rue, pi'esque jusqu'au Port à la c 3Iarine », le boutiques se succèdent avec peu d'interruptions. Des touristes y marchandent des armes, des poteries, des babouches, des « souvenirs du Maroc ».
Un peu a\anl d'arriseï- à la " Marine » nous prenons, sur notre gauche, une rue orientée vers la citadelle. Notre petite pieuvre d'Israélite nous guide à travers un dédale de rues étroites, desquelles, je dois le reconnaître, nous ne serions jamais sortis sans son aide.
(Jindies rues!... Des couloirs sombres, étroits, entre de hautes niuiailles percées de fenêtres grillées; des pans de murs rongés à la base, mena(;ant à tout moment de s'écrouler; des portes entr'ouvertes, d'où scchappent, en buées épaisses, dos odeurs fétides. La chaussée, pavée par endroits, défoncée dans d'autres, est im cloaque de fange liquide où nagent des carcasses dégoûtantes, des chats crevés, des volatiles pourris. Des enfants malingres, aux yeux chassieux, dévorés par la vermine, à peine couverts de quelques haillons, barbotent dans les immondices, dont les éclaboussures nous souillent à tous instants. Nous bâtons le pas pour sortir de cette horrible puanteur et, dans une autre lue, un peu moins sale, nous nous réfugions dans un café maure, au pied de la pente abrupte qui monte à la citadelle.
La salle est à plafond de solives de bois, appuyées sur une maîtresse |ioiili(' soulcuue par un nuiilrirr, l'oiinaul colonne, qui s'élève au centre (le la pièce. Le sol, eu Icrrc liattue, est recouverl de nattes de sparterie lehaussées de tiessins en couleur où le violet domine. Une sorte de bas contrefort en pisé blanchi à la chaux, de trois pieds de haut sur trois de large, également garni de nattes, sert de divan et court le long des murs, aussi tapissés de uallcs, haiiles de ton, enjolivées d'arabesques repro-
TA.M.l.K
(luisant des arcotiux do portos do niosqiK^os. Du plafonil pondont dos laiilofuos on f'or-ljhino dôodupô. garnies de voitos do oiiuli'Uf. Dans un
anglo, à un prl il (•(inipluir sui'iiiniili'' (I uni' ualrric, r\\ ■• ninurliaialiicii »,
■ni \i' ■ cai'odji » vn
■\ lu
II, en riild
Iles dr iliap rcjiiui' l)(ird(''es
d'un lisorô Idano l'oslonni-. Un ti'oii oaiTÔ dans io ninr lui soi'l i'i disposer des lassos, dos Ncrres, du sucre ol, de\aiil le (•(Hiiplnii-, >iir un l'uiiiiieaii on niaeonneiie, houillulle iin(> grosso oalolièro de enivre. A l Cnlrôo, nu n(>gro, tout do blou vêtu, pile du cato dans une vascpie de niarlire, goignant coninio un boulanger quand il pétrit sa pàlo. Sept ou huit Maui'os assis au milieu (\i' rappailoinenl , pronnoul leur calV', causant de leurs all'aires el jniii'iil de divers inslrumonls.
On lu^us accueille 1res civiloiiieiil : le oafô ost oxcollont ot nous faisons nu Imul de eni([uis du lieu.
A poino avons-nous commoncé, quo la cliontMe se lève, discute avec animation avoc Io niaîlro do l'établissomenl el liius (lailenl en nous lançant dos icgaids l'uiibonds. Notic Israi'dilo nous l'ail C()mpr(>ndro, ce doul nous nous doulious, (|u ils snnl l'urieiix di' se \(iir « lin's en pnr- Iraits » el qu'ils nul posé au calial'olior cel ulliiualuiu, ([u'ils no l'onu'llraionl plus les pieds clio/ lui s'il n(> cbassail à l'iuslanl les « roumis ».
Nouscouliuiiuns à dessiner, en iMivanl noire eal'i', siniids aux idijurgaliiuis inlé'resséos du niailic de (•(■ans, du(|Ui'l. une l'ois nos esquisses leiiuim'M's. nous promuis congé, p(Uir escalader la rude nionlé(> désoi'to el lirrilaiile (|ui nous ni("Mie à la ci(a(l(dle, à la itoile du I-"ouel, IJab-id-.Vsa.
l'ille es| ra\i>saiile celle \iciije porte à ogive doul l'aïc, h'-gèremout Ijrisé au sommel el éli'angh' à la base, donne à sa courbe celle roriue délicieuse, si caraclérisi i(|ue de l'a icliileci me arabe. .Ma llieureu-eiuenl
l'ni' nii' lie Tiin;;(M'.
elle tombe en ruine, sapée à sa base, eonime tons les antres monnnients (hi Maroc et de lont le reste de l'Orient, par le frôlement continn des eliarj^es des bêtes de somme. Le bois de la porte massive est pourri, les plaques de cuivre qui la revêtent tombent, les sei'rures sont mangées de rouille, et jamais on ne répare rien. Les couches de chaux superposées s'accumulent, cpaisissant les fines arêtes des courbes, les délicats reliefs de l'arc formés d'une triple série de segments ornant l'ogive à l'extérieur. Tout cela s'en va, s'émiette pevi à peu, s'effondre au milieu de l'indifféi'ence générale, devant l'incurie inexplicable de ce peuple de fantômes, continuant depuis des siècles son rêve religieux, où viennent se fondre toutes ses sèves, ses aspirations, ses énergies, ce lent suicide de l'Islam.
Notre circoncis nous conte, sans le moindre scrupule, en nous montrant le « Souk », qui s'étend à nos pieds, de l'autre côté de la ville, une légende, assez peu flatteuse pour ceux de sa race, et qui a cours parmi les Arabes.
En temps de sécheresse, disent-ils, on lâche les Juifs dans le (( Souk » et on leur enjoint de prier Dieu et de lui demander de la pluie. Le Tout-Puissant, paraît-il, est tellement dégoûté, par la vue de cet immonde rassemblement, qu'il s'empresse de faire pleuvoir à torrents, pour être débarrassé de leur présence.
Dans la « casbah » se trouvent réunis les bâtiments officiels de Tanger : les Cours de justice, le Trésor, aujourd'hui abandonné, les prisons, le palais du Pacha et les demeures de quelques fonctionnaires.
Après une course à travers des ruelles tortueuses, des carrefours contournés, desculs-de-sac infects, nous débouchons sur une large cour.
Le terrain, très en iiente, est défoncé, bouleversé. La partie bordant les édifices est irrégulièrement pavée de blocs de pierre à peine dégrossis. Au centre, des amas de fumier émergent, comme des îles, (lu milieu d'un étang de purin noir boueux, exhalant des miasmes délétères. Des chevaux, sellés et harnachés, sont au piquet. Des chèvres cabriolent, faisant de temps en temps tète à des chiens galeux, acharnés sur une charogne, une carcasse de chameau, dont ils arrachent, à coups de crocs, les chairs sanguinolentes. D(^s vautours noirs poussent des cris aigus et décrivent dans l'espace des cercles conccnti'iques, attendant l'occasion de prendre part à la hideuse curée.
Nous entrons dans un vieux corps de bâtiment dései't, l'ancien Trésor. En haul de (|iielques marches, on se trouve sous le portique, une douille colonnade à arcades aux courbes en fer à cheval, d'une reniar(piahle |)nreté. Le pavage, une mosaïque de faïences, d'un dessin ciiarniant, est brisé et ravagé; les poiics, à panneaux délicatement
■r.\N(.i:ii
f(niill(''s, Iri'iiilili'iil , ili-|iiiiil-. --iir Iriiix -.il- luniliniil ilr \ ('•! ii^li'. Ijcs niciiili;iiil'~. i|iii y nul l'Iii ildinicilc, |)iiM>riil Inn^ |)l;iir^ irlmlanlos. L ;is|)('cl csl (riinc (li'soliiliuii iiii\ l'aiilr.
A cùlr sunl les prismis. On [n'iirlic |iMr iiiic uimiuIc |iiiiIi' ipui\;ili'. Olivortc à lieux hallaiits, dans le |nr'aii, ln"'> haiil ilr |ilariiiiil. |iaM' de cailliiiix i-(inils, liii'-aiils, Irrs en iclicl'. I ii liane nia^^if, de (rnis |iieds (l(^ iai'jic (Muiriin. de lianli'iir irr(\i;nliéi-e, en |ii-i' liadi;:e(inni' à la ( lianx.
iHk
Lii 11 .histici' .. l't riiiicieii Tivsor.
ainsi ijne les inncs, ediilniirne la |Hèee snr deux rùlés, à di-nile en eidraid el an Innd. Dans la iniiraille de didile. une onNcrInie iinlr(''e esl fermée par une jiurle épaisse, à veri'ous l'oiinidables. Par de\anl, deux pièfcs de Ixiis veilicales el une liorizoïilale, [ilaeées en rrnix el Mdiilenienl lixi'es an innr par de <ji-os cIdus à li^le. aell^ven( di' lui dnnneilin air sini^lre. An inilien de celle pdile. un a lailli' en plein licii-. nne (Ml\crlnr'e en l'niine de eienr. la pninli' en lias, de la lar-j;enr de la lèle à |)eiin'. (','e>| à lra\ei's ce Iciin (|ne les prisunniers peuvent vuir leurs parents nu les aniis (|ui \ienrn'id les visiler, et recexnir d'eux la unnirillire i|ue le >nllan. alisnrln'' par les de\(iirs du... Iiareni, mililii' IdUjiini's de linir faire dis! riliner. l'ai' celli' niiii{iie pnrie, enireni les prisunniers id suilenl leurs cadavres.
Au mur du tond sont accniidii's le^ In^ils. les poires à poudre, les gil)ecières des soldats du pnsle. Aux [iar<iis des autres mui's des cages
A Tli.WEUS I.E MAROC
à pigeons sont suspendues et quelques-uns voltigent sous les voûtes. Sur les banquettes et sur des Caisêes vides, des matelas et des couvertures sont entassées pèle-mèlc et sur le sol gisent des pots, des vases de cuivre, des instruments de' cuisine.
Auprès de la porte barrée, le gardien, un vieux soldat édenté, à bai'lie Manche, à physionomie rébarbative, affaissé dans les plis de ses multiples burnous, la tète encapuchonnée, fume vme longue pipe et
surveille les prisonniers et les visiteurs.
Une femme vient d'entrer avec un paquet de bardes et (les provisions. Le geôlier, (l'une voix chevrotante, a appelé le prisonnier, et celui-ci, maigre, les yeux caves, la face collée contre les rebords du Irou qui lui meurtrissent les cliairs, sort une main décharnée et saisit avidement les aliments que lui tend sa femme, sur les joues creuses de la- (luelle coulent de grosses larmes. Elle lui présente son enfant qu'il embrasse avec im rugissement étouffé, et le pauvre être, tout tremblant sous cet le farouche caresse, promène timidement ses pclils doigls potelés sur les joues hâves de son père. C'est pour cet homme une lueur dans la nuit de col enfer. Pauvres
Le préau de h prison.
La malheureuse est partie : elle est sortie droite, les yeux secs, fixes, avec son enfant roulé dans un pan de son « haïk ».
A mon lour je regarde h travers le trou maudit. C'est d'abord dans l'ombre une double rangée d'arcades à piliers carrés donnant sur une cour à ciel on vert . Elle a été autrefois pavée de fa'iences dont une partie subsiste encore, disparaissant sous la pourriture des détritus amoncelés. Au fond de la cour est une fontaine à laquelle ces misérables viennent s'abreuver et faire leurs ablutions.
Ils se précipilenl di' iikim ('(Mi', me sii|i|ili,iiil (rtnio l'a(,^on lamentable. Un grognement du gardien les fait s'écarter et je leur jette
TANCKl;
(|iirli|iii"i |ii;i^ll('<, (|ll ils M' ili--|PMlriil \ iiilriiiiiH'lil , :i\cc il'iiori'ilili"-
impr'('Cîili(iiis cl iiii sinistro lniiil ili' (li.iîiics.
(Hil le briiil (le ces cliaiiics, cette lutte leriible sous ces voûtes
obscuri's, ces corps éinaciés s'cnlaç;inl avec dos cris de bôlcs fauves,
celle odeur de cadavres! jamais je m- IHiililierai, jamais... !
Des .iiincaiiN dr Ter li\és aii\ laiiihes, à la liaiilriir des clie\illes,
et l'cdiés l'iiii à l'aiilri' par un rliaiiidii il'iin |iiri| de Imij^, les
condainiient ;ï mai'ciier à trcs jic-
liles enjambées et le frullemenl du
l'i'f a usé les cliaii's el uiis Ids à nu. Sur le sol, entre les piliers des
voûtes, on cntrev(jil di's corps immobiles sous des lambeaux de cduver-
luros, des prisonniers (pii dorrueiil,
(|ui râlent peul-èlri'! .V des clous
tixésaux murs pendent des « koufas »
dédiiquelées, des bouts de linges
sales, des ficelles. Dans un coin ,
l'iilrc deux picia'es de (aille, lii'iiii' la
llauune bleuâtre légère, à peine visible, d'un foyer où ils cuisent des bribes sans nom. l ne odeur chaude, nauséabimde, suri de celte géhenne.
Combien I aii- imus semble bon quand nous sortons ! Une le bleu du ciel esl beau à contempler!
Devant la porte de la « Justice » nous apercevons le pacha jugeant un cas difficile. Les deux parties, agenouillées, s'expliquent en même temps, avec force cris et gesticulations, tamlis que le haut fonctionnaire exaspéré, dominant de la voix le tumulte de la dispute, menace les plaideurs, s'ils n(^ cessent, à l'instant, ili' pailer tous deux à la fois, de l(»s mi'llrc I lin cl l'aiilre en prison.
Des soldats à haut le/, louge conique, en « sulhams » bleus et burnous blancs, sont à ses entés, pièls, au moindre signe, îi exécuter l'ordre péremptoire. D'autres fument des cigarettes sous la cidunnade de l'entrée.
Nous laissons monsieur le pai ha, à iim" ou plusieurs queues, à ses administrés, pour aller sui- les terrasses où trois ou quatre canons de gros calibi'(> se mort'ondent sur leurs atlùls. In grand chenapan il'artilleur, qui a plutôt l'air d'un forban, nous baragouine (|n(dques mots de
InlOiicur (le la prison.
français, (hMailliiiil les (HKililrs tle sa pièce, vantant la justesse de son iir et manifestant de la façon la plus claire du monde le désir d'avoir un
(< bagchiche » que nous lui accordons dautantplus volontiers que le
drôle ne le mérite en aucune façon. C'est la règle ici : on demande un bagchiclic comme on crie baleuk ! cimime on dit la jiass 1 à chaque instant, sans y penser, naturellcniciii. et un doniu- aussi à chaque instant sans y penser, naturellement.
Nous quittons par la porte principale, s'ouvrant en haut d'un talus à pente raide, et descendons jusqu'au « Souk » par un chemin bordé de cactus, d'aloès et de longs roseaux. De là nous regagnons l'hôtel, ioujoars nan(jués de notre tenace fils d'Israël, et nous voyons l'obstiné petit gredin, malgré deux ou trois taloches que lui administre Sélim, qui a eu maille à partir avec lui, s'installer à portée de l'entrée, poiu' guetter notre sortie et nous piloter quand même.
On est dans la fougue des apprêts du dépari : dans une des grandes salles de l'hôtel , ilarris a fait déposer le matéi'iel du camj)enii'ul de route. La pièce regorge, le » hall est encombré.
Tout cela est pêle-mêle sur le plancher : (les caisses superposées, des piles croulantes de malles, des montagnes de valises, des lits de camp, des amas de toiles, des cordes, des pi- (|uets, des mâts, l'attirail de nos tentes, des sacs imperméables gonllés de vêtements, de linge, (le couvertures, des fusils, des boîtes de cartouches, des selles, des brides, un t'ouruean à pétrole, un violnn, une table, des lanternes et quantité d'autres objets (]ui joiiehent le sol.
Ilarris, en bon Anglais ami du coufurt, (jui juge que l'estomac a droit à de sérieux égards, ne s'est pas embarqué sans biscuit et Ingram nous montie (|uatre fortes caisses venues de Londres, solidement construites, à couvercle vissé, C(hi tenant des provisions de bouche. Il nous en énumère complaisamment le contenu. Il y a : du thé, du café, des confitures, dos (( biskots », des conserves de toutes sortes, bouillons Liebig, « oxlail soups », langues fumées, jambcns d'York et ces liurrililes
Un pi-isunnirr.
TAN(;i:u 23
sauces piiiii'iUcos (| ni nous uidlcul le l'eu aux cnlraillrs, à Udus aulrcs Français, mais cluilnuillcnl (lélicicusciiu'iil le nosicr ijlindc' des lils dAlbion. Il y a aussi de la liui' ciianipaiinc. de la cliarin'usc, du Avliisliv. ()ii u a pas ouldiô le sel, le piiivii' ni la ninulaidc. Nous avons des Louf^'ics pour (''çiairci' nos vcillrcs sous la Icnlc, du sa\(in |iouinosahiulions, nae iiharniacie on ininialuir dont Forestier sera le polard.
Ingram, rayonnani, est tout à t'ait à son aise au milieu de celle désolation. Il rôde partout, touche à tout. auj;mente le désordre sous prétexte de le réparer, agace ses chiens et giu'tie du coin de Fœil le malheureux Brooks (jui, l'air na\i'é, erre à travers ces amonctdlements de choses hétéroclites, taisant des eO'orts surlnimains pour se déhrouiller dans ce bouleversement. Hypnotisé par ses fusils, ses cartouches, ses chiens, Ingram pcdit de la main les canons luisants de ses armes, répand ses cartouches à terre, les compte, les classe, les examine et les case soigneusement, une à une, dans de superbes boîtes de cuii- jaune, bordées de coins de cuivre, armées de serrures de sûreté d'une complication inouie. Ses chiens inquiets, le nez au vent,furettent partout, s'empêtrent dans les cordes, font dégringoler des caisses mal écjuilibrées, trépignent sui' tout, laissant sur nos loiles de lente des souvenirs inelTaçables de leur manque C(nnplel d'éducation.
Ils sont toujours dans les jambes de (Quelqu'un, particulièremenlilans celles de Forestier. Don, surfont, a une tendance marquée à aller se réfugier entre ses mollets, (piand sou maître exaspéré menace de lui arracher la tVessui'o. Forestier, à chaque instani, menacé dans son équilibre, grâce à cette prédilection maleuconlreuse, constamment sur le qui-vive, toujoui's à repousser la maliieureiise bêle qui toujours s'obstine à revenir, est d'une humeur massacrante et [irend en grippe Don, devenu son cauciiemar.
De temps en temps, dans le bru il des déplacements, le fracas des éboulcments, on entend comme un bruit de corde de guitare qui se brise, la voix aiguë et fèléc de Marshall qui, entre deux bâillements, met au monde nu de ces abominables jeux de mots dont sa mémoire est bourrée. Celte voix tlùtéc de petite pensionnaire en convalescence fait sourire les Arabes. Ils s'empressent autour de Marshall étendu sur les toiles de tente, détiranl pai'esseusement ses longs abatis grêles et semblent anxieux de savoir s'il lui man(|ni' (|uelque chose.
Ilarris, dans tout le l'eu de l'iiiiiu'oN isalion du voyage, a l'teil à tout et se donne énormément de mouveuu'ut.
Il nous présenUï un grand gars basané à épank'scairc'es, un Espagnol sec, élancé, nerveux, senor Antonio, notre guide. Outre sa propre
langue, il park' cmirammciil l'araln' et éeorche i|iii'li[U('s mots de français.
11 paraît qu'il est excellent tireur, ce qui est d'un Ijou augure pour l'approvisionnemenl en viandes fraîches de notre garde-manger.
Sa chienne Mclza, une jolie petite hête rousse, fort coquette, fait déjà des agaceries à Don et à Rovei'. Ceux-ci, en chiens hien élevés, à « respcctability » exemplaire, trouvent « improper », cette trop grande liberté et reçoivent froidement ses avances.
Quatre Arabes empaquettent les tentes, iicellent les malles, calent les caisses, rangent les objets. Ils crient beaucoup et gesticulent encore j)lus. Ils ont été engagés comme muletiers et domestiques, pour le voyage, avec cinq autres qu'on attend.
Sélim, en valet gâté et qui s'en croit, \a et vient allairé, faisant plus de bruit que de besogne.
Un vieux soldat à cheveux gris, à figure parcheminée de vieille femme, arrive de l'ambassade anglaise. C'est sous sa responsabilité que nous allons entreprendre la route. C'est le kaïd Ihidj-^Mohammed, une chère vieille canaille, comme l'appelle Harris, avec une familiarité pleine de condescendance.
Nous nous faisons des politesses avec le représentant du Sultan et, comme notre présence est tout à fait inutile, nous décampons lestement et retournons en ville. Forestier et moi.
Au Souk, près du tombeau du saint, une foule compacte entoure un groupe d'Arabes. Ce sont des charmeurs de serpents. Nous nous mêlons aux curieux.
Deux hommes sont accroupis. L'un, âgé, barbu, à l'ace patibulaire, frappe delà main,àcoups intermittents, un large tambour plat et chante d'une voix traînante. L'autie, jeune, imiierbe, l'aii' nuidré, joue d'une ilùte en bambou,' sur un rythme lent, mélancolique, l n troisième, grand, mince, à ligure osseuse, le charmeur, saute autour d'un panier en roseaux, recouvert d'une peau de chèvre en psalmodiant d un ton sourd, plaintif, brisé parfois par une note aiguë, perçante, comme un sifflement.
Son aspect étrange impressionne fortement. La télé est d'une maigreur d'ascète, les tempes sont creusées, le front est haut, découvert, très bombé. Les yeux brillent avec un éclat extraordinaire sous leurs arcades profondes. Les dents petites, pointues, extrêmement blanches, brillent dans sa boiu lie entr'ouverte. Les lèvres sont minces, le menton est accentué et les pdinmettes saillantes semblent vcnihjir crever la peau qui se tend avec ell'ort. Une épaisse chevelure noire, inculte, retombant
TANCKIi
jusque sur ses talons, achève de lui douiiei' (|uel([ue cliose de saisissant et de fantastique. Une grande chemise bleue, collée sur ses os, dessine ses formes de spectre et retombe avec des plis cassés de linceul.
Ton! h couji. il s'agenouille, prononce une dernière invoealion, cl, brusquement, soulevant la peau de chèvre, il ploni;e la main dans le panier et en retire un cobra qu'il brandit en l'air.
Il l'ail le tour de la foule qui recule devant ce bras levé autour duquel se débat le replile. Puis, revenant au centre du cercle, il glisse le serpent sur sa poitrine, l'en relire, l'enroule autour de ses poignets, de son cou, de ses jambes, le met sous ses pieds, i'excile avec une baguette, le saisit par la queue, entre ses dents, et, au moment où la bètc exaspérée se tord affreusement, gonflée de colère, les yeux étincelants, il la prend par le milieu du corps, lui présente son bras, son front, sa langue. Son sang coule sous
les morsures répétées du cobra et la foule, atterrée et charmée, jette aux pieds du charmeur des monceaux de billon.
Ce spectacle nous a écœurés. Forestier est très pâle ; nous nous éloignons vite.
Au moment où nous quillons la foule, nous nous trouvons nez à nez avec notre petit gueux d'Israélite. Il a guetté notre sortie, nous a suivis et n'a pas du tout l'air d'être disposé à nous quitter. Il est inutile de le congédier, il nous suivrait quand même. Nous le laissons faire, et le voilà notre guide malgré nous. C'était écrit, sans doute, comme tout ce qui s'est passé, se passe et se passera au Maroc. Allah est grand, Mahomet est son prophète et Mo'ise notre cicérone. Que la volonté d'Allah s'accomplisse, que Mahomet soit content et Moïse satisfait. La illaha, illa Allah, Mohammed rasoul .\llali !
Gluiniicur de serpcnls
26 A THAVEHS LE MAROC
Nous nous enfonçons au hasard dans une de ces voies étroiles qui s'ouvrent sur la vue de la Marine.
L'œil aux agiiets, l'oreille tendue, Moïse est en arrêt sur l'expression de nos physionomies, à la piste du moindre de nos désirs. Malin comme un singe, il dc'mèie en un cliu du'il l'éclieveau de nos pensées, en devine le sens, le déluiit, déhrouillant au jjesoin nos incertitudes avec une perspicacité de IVau-Rouge.
Sa mine chafouine, ses prévenances de tous instants, son incessant bavardage sont énei'\aiits, mais avec le llair si parliculier à sa race, il s'est vite assimilé à la situation, mis h l'unisson de notre genre de curiosité, et avec une sûreté de coup d'œil, un jugement infaillihle, il nous amène droit devant des tableaux tout faits, des coins admirables se composant avec une hardiesse de lignes^ une puissance de coloris, une teinte d'originalité élonnantes.
Moïse gagne dans notre estime, et le vilain drôle, qui se sent apprécié se donne des airs, hausse le ton, le prend de haut avec les passants et se montre plus qu'indiscret pour nous faire entrevoir des intérieurs mauresques.
Poussant une porte entre-bàillée, il nous fait entrer dans une cour rectangulaire à ciel ouvert. Le sol est pavé de dalles de pierre toutes ruisselantes d'eau. En face de la porte, adossée au mur, une ravissante fontaine tout ornée de mosaïques déverse son eau dans une large vasque de marbre; à gauche e1 à droite des arches, en forme de fer à cheval, aux piliers plaqués de faïences, d'un goût cimrmant, donnent accès dans des baies peu pi'ot'ondes, plongées dans une demi-obscurité.
Au milieu de la cour, un nègre, un colosse musclé comme un belluaire, les jambes et le torse nus, foule avec ses pieds, à coups brusques et réguliers, un tas de linge couvert d'une mousse de savon. Le soleil tombe d'aplomb sur son crâne rasé, illuminant le buste et le morceau détone qui lui ceint les reins, laissant dans l'ombre le reste du corps, et la lumière s'accrochant aux aspérités des muscles exagère encore leur relief en forçant les ombres portées. Un cri rau([iu', guttural, scande chacun de ses mouvements et la siu'ur l'uisselle avec des scintillements tout le long de ses membres.
Un jeune Maure, aux formes souples el élégantes, aux traits délicats, aux yeux superbes, s'approche de temps en temps de la vasque, y |)uise de l'eau et la lance sui- le paquet de linge, à travers les jambes du colosse. Le liquide rejaillit en une gerbe éblouissante, retombe en pluie sur les dalles, et s'écoule avec des reflets infinis.
Le soleil éclaii'e en pleiu la l'onlaine; sous sa touche ardente, les
TA Ni; EU 27
tuKMices huiiiidrs clialoienl, l'i'aii du has^iii a drs niii-uilcmciils ddr liquide.
L'ôplièbo ros|)lcndil. liaiiiné dans la lumièro, son gilet ronge, par-dessus sa clieniise Ijlanclie brudée, llanilioie, et de ses beaux bras nus, luisants, des gouUelcttes s'échappent, comme autant de diamants.
Notre entrée ne les a ni surpris ni dérangés : la lessive n'a pas été interrompue un seul instant, le blanchisseur noir n'a pas donné un coup de talon de moins à son linge, la cadence de son cri monotone n'a pas été trnuldée, son aide n'a pas cessé de lui lancer de l'eau dans les tibias, à intervalles réguliers. Notre présence semble n'avoir pas même été remarquée.
Cependant, au moment oîi nous partons, radolese<'nl jette un regard indéfinissable de notre cùté en contemplant ensuite le nègn^ avec un sourire. Ce dernier, alors, sans cesser son travail, nous envisage une seconde et éclate en un rire bestial, tandis que son com|)agnon laisse tomber sur Moïse un regard empreint d'un mépris écrasant et lui dit quelques mots en arabe. Celui-ci, perdant soudain tout son aplomb, file vite l'oreille liasse; mais, une fois dans la ru(\ retrouvant toute son audace, il adresse en... français une grossière insulte à ses hôtes de tout à l'heure et referme violemment la porte en se réfugiant prudemment derrière nous.
Nous tançons vertement le drùle en lui enjoignant formellement l'ordre d'avoir, à l'avenir, à s'abstenir, en notre présence, du moins, de toute intempérance semblable de langage ou de lunis quitter sur-lechamp.
Cette alternative lui donne à réiléchir et il nous suit assez jienaud; mais rentrant vite en possession de son touj)el habituel, il se remet sournoisement à notre tête, nous explique qu'il va nous montrer une scène fort curieuse et nous voilà battant le pavé à ses trousses.
Nous sommes maintenant au fond d'un cul-de-sac hoi'rible. Des charognes, à moitié enfouies dans une vase fétide, pouri'issenl lentement; des vapeurs lourdes flottent à ras du sol, trop pesantes pour s'élever, corrodant les murs, dont la base minée par des suintements pei'pétuels, mordue par l'àcreté de ferments violents, pourrie par une humidité pénétrante, se désagrège peu à peu et s'en va par masses visqueuses, laissant d'cMioiiues trous d'oTi sortent des choses immondes.
Les deux murailles moulenl tout droit, très haut. Sans portes, sans fenêtres, sans une seule ouverture, elles se dressent, menaçantes, austères, sinistres, et leurs sommets aux arêtes dures, taillent dans le
28 A TliAVEHS LE MAROC
ciel un carré bleu ;neuglunl. l'as un luiiii, pas nu être, lien ! Uicii que le travail lent, sourd, morbide, de cette putréfaction.
Nous hésitons un moment à continuer, ce silence nous pèse, le froid de ces oubliettes nous saisit, nous nous sentons le cœur défaillir au milieu de ces exhalaisons abominables.
Une porte s"est ouverte, une porte basse, si terne, si vieille, si usée, qu'elle se confond avec la muraille. Une forme blanche apparaît et sort en longeant les murs lentement, sans bruit, enveloppée dans son ahaïk». Le spectre passe près do nous, les yeux fixes, regardant sans voir, comme obsédé par un rêve. La télc est émaciée, le teint livide, les nniins sont d'une maigreur de squelellc. Il disparaît à l'angle de la ruelle. Un frisson nous a saisis quand ce cadavre ambulant nous a frùlés. C'est bieu l'hôte qui doit hanter ces lieux, ce fantôme drapé dans son suaire de laine.
— C'est un des habitués, nous dit Moïse, un fumeur de « haschich », et, nous précédant de quelques pas, il entre par la porte d'oîi est sorti l'ombre, reparaît presque immédiatement, et nous fait signe d'avancer.
On se baisse pour francliir la porte ; c'est d'abord un couloir étroit, très sombre, très humide, puis une salle dont la voûte, peu élevée, est supportée par des arcs en plein cinti'e, reposant sur des colonnes trapues. De quelques ouvertures filtre, venant on ne sait d'oîi, une lumière grise, dilfuse, éclairant à peine le centre de la pièce, laissant les autres parties dans une ombre brumeuse. Tout au fond, dans une sorte d'alcôve, ménagée dans l'épaisseur de la uiuraille, un fourneau, où des charbons jettent une faible lueur, éclaire de rellels rougeàtres la tète osseuse d'un Arabe. 11 attise le feu sur lequel chaull'e une cafetière de cuivre.
Un (< mastaba », sorte de banc en maçonnerie, court le long des murs tapissés de nattes de couleur. D'autres nattes sont étendues sur le sol en terre battue. De la voûte pendent des lanternes.
Dans un angle, on entrevoit confusément un groupe de musiciens ; au milieu de la pièce, des Arabes couchés, assis, accroupis, fument et boivcni tlu thé, du calé, du " raki ». Leurs babouches sont rangées, en cercle, autour d'eux. Une fumée bleuâtre, d'une odeur acre et forte, remplit la chambre et s'amasse en nu nuage opaque au plafond.
Il y a dans cette musi(jue arabe quelque chose de doux, de priuiitif, de barliare qui remue profondément ràmc. C'est toujours cette éternelle répétition du même motif, toujours ce rythme lent, cette plainte monotone, inicrrompuc par inslanls d'uiir sorte de cri prolongé, aigu, déchirant.
Cela vous clioque étrangement d'abord, comme quelque chose
TAN(iEa
d'anoi'inal, de moiistnieiix, diiiconiprL'Iicnsihlc ; juiis l'anxiété produite par cet inconnu s'apaise. l'or(Mli(> s'hahitue à ces sons, à l'écho sourd et scandé des " darabouks », au jj;éniissenicnt des violes, aux grincements du « guinibry », et on ressent une impression intense de calme et de repos où la pensée engourdie Hotte inconsciente entre le rêve et la r('alité.
C'est la même sensation do torpeur caressante et rytlimée, que celle produite par le bruit cadencé de la vague se brisant sur le sable ; par le galop précipité d'une troupe de chevaux sauvages furieusemeni lancés; par le bruissenu'ut continu de myriades d'insecles (jui . par nne chaude après-midi dété, monte de la terre avec de chaudes et oppressantes eftluves.
C'est comme une vision elTacée d'images entrevues dans les temps reculés, un écho de choses lointaines autrefois comprises, aujourd'liiii oubliées, dont nos âmes, à travers les âges, auraient gardé un vague souvenir et que CCS sons rudes, naïfs, primordiaux, évoqueraient en nous, faisant vibrer des cordes inconnues, produisant ce sentiment inexplicaljlc si [)lein d'une saveur étrange, dune mélancolie si douce, l'appel du passé au présent.
On nous a donné du café, nous examinons curieusement le groupe des fumeurs, parmi lesquels circule un serviteur chargeant les pipes et les allumant avec un tison.
Un vieux, grisonnant, pelotonné dans hv laine et la mousseline de SCS vêtements, est d'une pâleur verle. avec des tons de cire; ses yeux sont caves, son regard atnne a une lixité glaciale, la pupille est largcnu'nt dilatée, une écume légère perle aux commissures de ses lèvres qui remuent fébrilement. Il caresse de la main un gamin frêle, elTéminé, très [)àle. assis à ses côtés. Les yeux de l'éphèbe brillent c(immc des escarboucles. il se balance d'un mouvement sec, nerveux, rapide on se pressant cimlre le \ii'illard avec des ondulations félines... l'eu à peu.
Danseur ncgre.
30 A TUAVEHS LE MAROC
une légère rougeur monte à ses joues livides, une mousse blanche frange ses lèvres décolorées, ses yeux roulent dans leurs orbites, un spasme le secoue des pieds à la tête. D'un mouvement brusque, avec un cri perçant, il se rejette en arrière et sa tète va frapper le sol avec force. Deux Arabes le soulèvent, il est raide comme un cadavre. On le dépose dans un coin de la salle : avec un linge imbibé d'eau, on lui essuie les lèvres, on humecte ses tempes et on jette sur lui une couverture. Deux autres sont là, étendus près de lui.
Son voisin, un nègre, à face congestionnée, aux yeux injectés do sang, s'est levé tout à coup, d'un bloc, comme mvi par un ressort. Les coudes aux reins, la tète inclinée, la buuchc laigenu'nt ouvcMle, il commence une de ces danses de noirs, rudes, lascives, sauvages.
De son pied nu, il frappe le sol, marquant la mesure à coups sourds, violents. A sa vue, l'orchestre excité accentue les airs et précipite la mesure; les gestes du forcené deviennent plus rapides, sa respiration plus saccadée, sa voix plus rauque ; et dans le tonnerre haletant des » darabouks », les déchirements des » guimbrys », les lamentations des violes, dans cette acre fumée s'épaississant de plus en j>lus, parmi ces fumeurs immobiles, ces corps raides, étendus comme des morts, l'être hideux continue son infernal balle! .
Bientôt, un peu d'écume lui vient aussi aux lèvres, ses traits se crispent atrocement et il s'arrête un moment, une seconde, figé dans une immobilité absolue. Il n'a pas un tressaillement, pas un muscle ne bouge, pas un son ne s'échappe de ses lèvres fermées, pas un souflle ne sort de sa poitrine gonflée ; on dirait une statue d'ébène. L'orchestre a fait une pause ; puis, peu à peu la statue s'est animée, le mouvement est revenu, la musique a continué, i)his douce, plus calme.
Ses deux jambes, serrées l'une contre l'autre, restent immobiles ainsi que le buste, seules les hanches s'agitent avec des oscillations obscènes dune lenteur voluptueuse. La musi(|ue s'accélère, le mouvement des hanches se transforme en une trépidation incessante et brutale de la partie inférieure des reins, qui se tordent dans des convulsions ellVénécs, l'écume sorl abondante de sa hiniche, un ràlenu'ut secoue sa poitrine inondée de sueur.
Tout à coup, avec un hiirlemeni de fauve il sesl rué sur un Arabe, et tous deux roulent dans un horrible enlacement, on entend des ci'is, des imprécations, l'orclieslre nigil. ci nous nous pri'cipilons an dehors de l'antre immonde.
Pendant notre absence. Marris n'a pas p(M'du son temps : tout le matériel de campement est là dans le « luill », prêt à être chargé sur
TAN(;EIi
lo dos des mules. Les caisses de provisions, soigneusement vissées, sont rangées, empilées avec ordre et nimiéroli''es, les tentes roulées et ficelées, les lits de camp démontés et casés dans leurs étuis de loile, la lialleiie de cuisiue dûment enmiagasiné. (hi s'esl |)ri)eui'('i' les luille et une choses indispensables dans une semhialde expi'ilitiun ; cl (nul cela est emballé, aligné, étiqueté métbodiquemenl.
Le kaïd donne des instructions aux muletiers engagés pour le voyage. Antonio ji'lle un dernier coup d'u'il jimii' s'assurer que rien n'a été oublié.
Dans la soirée, pendant que nous fermons nos malles, bouclons nos valises, préparons nos albums et nos crayons, Harris nous fait quelques recommandations pratiques sur la façon de venir à bnul <le l'entêtement de nos mules, les précautions d'hygiène à prendre ]iendaiil la route et nous raconte ses merveilleuses aventures à Sbesbuuan, à Telouan. à ÎMaroc, et dans un tas d'autres endroits où personne, pas même lui. n'a jamais mis les pieds.
GEBELEH
Janvier.
Nous partons aujourd'hui. Dopuis ce malin cesl un va-el-vicnl incessant, terrihlomenl bruyant, df riiùtel que l'on débarrasse de nos bagages à une étroite ruelle contigué où on charge à les en écraser une douzaine de mules têtues qui ruent, mordent, hennissent, trépignent sur les pieds nus des hommes qui les é(|uip('nt et les bagages déposés à terre.
Parfois, quand un cou|) brutal uiel leur cliair à nu, ou rouvre une vieille plaie à demi cicatrisée, un frisson d'angoisse secoue leur pauvre carcasse, plissanl leur peau durcie cl calleuse», et lorsque la secousse diiii derniei' ballot, cpie Icui ajoute au uundire incalculable des autres, fait craquer leurs reins nvaigres et plier leurs jambes nerveuses, on entend sortir de dessous cette masse d'objets empilés, sous Iaquidl(> ils disparaissent, uu faible hennissement, triste comme une plainte bunuiiue.
34 A TRAVEHS LE MAROC
Les mulcliers se bousculent, s'injurient, ^ocil'él■ent comme de véritables forcenés. Ils se faufilent à travers les quadrupèdes et les bagages, étrangement confondus, essuyant les ruades d'un cheval alfolé, le coup de dent d'une mule vicieuse qui. avec un bout d'étoffe, enlève un morceau de chair. Leurs pieds nus sont meurtris par les coups de sabots, les dégringolades de malles attachées de travers. Leurs mains sont déchirées par des ferrures qui ressortant; des clous saillants leur écorcheni la peau, lialafrant leurs bras bronzés de longues lignes rouges.
C'est un tumulte inouï, un brouhaha féroce d'oîi éclatent des cris de détresse, des hurlements aigus, mêlés à des éclats de riic Des bâtons tournoyent et s'abattent avec un bruit sec, des bras nus, noirs, luisants, s'agitent désespérément. Des valises que Ton hisse glissent, sont relevées, retombent, sont rattrapées au vol et finalement sont ficelées tant bien que mal sur le dos des bêtes avec un luxe inouï de vieilles cordes usées de lanières de cuir pourries, de chaînettes rouillées.
Lu cercle de mendiants nous entoure, lis nous frùlent de leurs loques ignobles, nous importunent de leurs plaintes pitoyables. Ce sont des aveugles effrayants, avec leurs orbites sanglantes; des idiots livides, Fœil atone, rongés par la gangrène; des fous, aux yeux fiévreux, mâchant éternellement le nom d'Allah avec une poignante expression; des éclopés, sortant des plis crasseux de leurs burnous des moignons informes; des estropiés, exhibant d'afl'rcuses difformités. Et de cette agglomération de misères il s'échappe une odeur fade, écœurante. Une poignée de menue monnaie, quelques bourrades de Sélim et les violentes apostrophes d'Antonio font s'élargir le cercle et l'arrivée du kaïd (|ui. d'une lanière à nu-uds, caresse les épaules des récalcitrants, achève de faire déguerpir ces misérables.
Peu à peu, on ne sait comment, tout ce grand tapage s'apaise. De temps à autre, une bête émerge péniblement de cette masse confuse, suivie de son muletier, une autre la suit, puis vient la dernière fermant la marche; et tout notre écjuipage de campement, malles, caisses, valises, etc., tout cela disparaît et s'écoule hors de la ville.
C'est notre tour maintenant. Sélim est là avec nos montures. Forestier s'empare d'une grande mule blanche, raide et maussade, j'enl'ourcbi! la mienne, une brave petite bètc à poil gris, de taille moyenne, à physionomie bon enfant; Marshall a un vieux grison velu à l'œil soiu-nois. lîrooks, l'inetfable Brooks, a en partage un mulet noir, osseux, tout pelé et un peu galeux. Antonio, lui, a une petite
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mulo grisp, pimpante, proproHo, ro(jnolln, à poil luisant. Il so jucli(> lestement an-dessus de denx on trois sacs pleins et de couvertures sans que la courageuse petite Ijèl(> en paraisse le moins du monde gênée. Ingram et Ilarris ont des chevaux. Cnnllnu, un ami illlarris, né dans le pays et qui parle couramment l'aïahr el <loil nous s(Mvir d'inici pirlc, manque à Fappel. Il nous rejoindra ce soii' au camp.
Quidques curieux de l'iiôlel ont assisté à toute cette scène de di'parl. Les uns, l'evenus d'ofi nous allons, nous donnent des conseils, le-; autres, à la veille d'y aller, écoulcnl avidement. On se serre la main. Au revoir! et en route!
La cavalcade s'ébranle : le kaid encapuclionnc', en burnous bleu, le fusil eu travers de sa selle, en tète; Forestier, Marshall et moi au centre; Ingram et Harris aux ailes; Antonio et Brooks restent à l'arrière-garde. Don, n'ayant plus les jambes de Forestier pour pouvoir s'y ébattre, se jette comme un fou dans celles des mules. Rover, très calme, très digne, trotte, le nez en l'air, derrière le cheval de son maître. Metza aboyé joyeusement en gambadant de côté et d'autre.
Nous traversons le « Souk » et suivons un sentier sablonneux, bordé d'une double haie d'aloès, de cactus et de palmiers, bordant des villas, aux fenêtres desquelles se montrent qucdipies têtes curieuses.
Au boni (le quelques minutes nous avons dépassé la d(>rnière villa. \u lieu de la haie loulïuc^ il n'y a plus ipie quelqiu^s arbustes rares, j)uis plus rien. Le sentier s'ellace, se confond avec les champs. Le sable a fait place aux terres labourées et nos mules enfoncent jusqu'aux genoux dans une boue jaune et gluante.
On traverse des ruisseaux diml Ir lil. profondément encaissé dans la glaise, olfre des bords escarpés et glissants, nos mules trébuchent à chaque pas et ont peine à se dépêtrer de cette argile molle et tenace. Il faut veiller sur soi et sa bète, si on ne veut pas aller piquer une tête dans deux pii'ds de boue.
Nous passons, après de nombreuses difficultés de la part de nos mules, un pont de bois sur rOued-al-Ihoudi, resserré' entre deux berges nues et abruptes, et nous commençons à gravir la montée ilu cap Sparlel, l'aniiipie Ampelusium.
Il n'y a pas de routes, pas de cbcMnins, à peine peul-on dislingnei- (|uel([ues ébauches de sentiers qui s'enfre-croisent dans tous les sens, la lerre un peu plus foulée là qu'ailleurs. On les suit un moment, puis ils disparaissent tout à coup, se monireni un peu plus loin, s'en- Iremêlent, se séparent, se perdent, re|iaraisserii. avec une fantaisie inouïe. La pente es! rude, le leri'ain e^l silbniiii' di' ruisseaux cpii
36 A THAVERS M: MAllOC
sourrlent do tous côt/'s ol sorpenlont dans toutes les diicclions, niuriiiurant doucement à travers les myosotis, les cressons, Uîs anémones d'eau.
Nous suivons le lit de ces ruissolcts, décrivant dos lacets sans fin. Quelquefois notre t(Mo est au niveau des berges et nous avançons dans une tranchi>e étrnilr cl iirolonde, tcilrinent le sol tVialile a vir rong(>. Ici le filet d'eau eouri liiii|ii(lo à ras du sol, contourne un bloc de rocher, se fi'aye un passage à travers un lacis do racines. Là, il creuse de nouveau son lit, fuit sous terre, remonte, jaillit on cascade sur de gros cailloux arrondis, s'élargit en petites mares fieurios, disparaît subitemont on no sait où. Puis, à quelques mètres do là, on li' roti-imvo, il se mêle à un autre, se sépare, s'élance follement à tort ol à travers, distribuant à toute cette verdure une fraîcheur doliciouso.
Do la base au sommet du ])romontoire, ce n'est quimo immense tache verte trouée par les notes grises de rochers polos, aux sommets • 7ioirs et déchiquetés. Leurs fiancs usés, polis, limés par la pluie et les vents, sont mouchetés d'une lèpre do lichens jaunes ou d"nn vert très atténué. Et ces tons neutres s'harmonisent délicieusement avec les verts chauds, les violets éteints, les luintains vaporeux et veloutés, de cette végétation naine, de cet immense ia})is fiouri sui' lequel reposent leurs formes massives.
Ce sont des chènes-liègos, dos palmiers nains, dos lauriers-cerises, puis, çà et là, les grandes bandes d'un violet pâle des bruyères, s'étendant à perle de vue à travers les collines.
Les lauriers-roses nous fouettent la figure de leurs branches tloxibles. Sous nos pieds la terre est toute blanche de pâquerettes; des gentianes, des pervenches, dos soucis jaune d'or, poussent de tous côtés et des violettes embauiiioiil l'aii'. mêlant leur aiùnio délicat à l'âpre brise qui souffle du largo.
Avec quel intime plaisir, quel robuste sontimeni do bion-ôtro on l'ospire à pleins poumons col air pur et vivifiant.
Ou subit le charme pi'ui'IrMiit de colle solitude, do ces étendues dosortos; on se sont gris('' par ces baleines qui passent chargées de parfums sauvages de lleui's, i]f plantes, de terres mouillées, et on se laisse doucement imprégner Ai' ces senteurs saines, do ces souffles foi-tiliants qui vous enveloppent Af leur caresse, rotrompont vos nerfs, apaisent vos pensées, ddiiurul à \(is luusrios un(^ n(Ui\'ollo ('■laslioité.
Sur ma gauche, en contr'o-bas, dans un roi)li de terrain tout couvert de i)ruyèros, domine? par un massif rocheux, voici un troupeau de chèvres, elles sont petites, taclioléesdonoiret do blanc, les unes broulenl, d'autres bondissent sur les i-ocs aigus avec uuc suuplosso vertigineuse.
r.EBEr.r: Il
deux (rcntro elles se livi'oni un ronil)al acIiaiTit^ à coups do tèfo. Sur un sommet élevé, le herficr, un jeune Ariil)e, delxnil, drapé dans son iMiiiiiins, appuyé sur nn lonj; i)àlon, l'ogai-di', iniinuhile, se détacliani eu silhouelle clain' sur le fond sonilire des lerrains.
Près de nous passe un Arabe porlanl sui- les épaules un énorme fagot; on no dislinguo pas le corps enl'nui aux Irois cjuarls dans l(>s broussailles, on ne voit que la charge de Imis qui oscill(>, monle ou s'abaisse, suivani les aspérih's du clieniin. I ne ^ ici Ile leuinK^ le suil portant un large vase sur la tète ot dos brindilles de bois dans un pan relevé de sa jupe. Elle a les traits durs, la face ridée, le front talnnéd'une croix bleue. Elle s'arrête pour nous voir passer.
Nous touchons à la crête du plateau. La
vue est grandiose {\(' là. L'Atlantique immense, d'un bleu rose strié de bandes d'un vert glauque, s'étend sans liniiles. Pas une voile, pas un oiseau, pas un être, rien, l'infini. A l'horizon, le ciel et l'eau se confondent . exagérant encore l'impression redoutable di' l'espace sans bornes. Dans le ciel uni, d'un bleu cuivré avec des pâleurs chaudc^s, l'orbe rouge du soleil comme un énorme rubis rayonne dans la splendeur de son éternelle majesté, embrasant l'étlier de scintillements infinis. De fauvi^s lueurs coul'ont sur les eaux, s'accrochent aux rochers, roulent on nappes d'or et do poui'pro sur la falaise géante (jui semble taillée dans un bloc de bronze colossal et resplendissant. D'en bas, de ral)im(\ un i;rondeiuenl rau([ue, incessant. monte comme une menace formidable, un défi jeté à l'audace de l'homme d'allei' au d(dà.
Derrière nous se d('Toule le pau(uama de Tanger s'étageant en gradins jusqu'à la mer,
avec ses maisons blanches, toutes roses maintenant sous les derniers ofllour(>ments du soleil, descendant lentement à l'horizon, ot là-bas, au uurd, Idiii, hieii liiiii, apparaissent les cimes bleues vapoi'cMises du Djebol-llabib et des mcinlagne< de Télnnan, puisa dr(iili\ au nord, c'est le détroit, sillonné de vaisseaux, ot les C(Mos d'Espagne d'un violet éteint, si trans|)arenl . si diaphane. i|u'il se conl'ond jirosquo avec le ciel.
l'n p:'ilr('.
La mor so bi-iso à doux conls niôtros soiis nos pieds. Sur la fiauche, derrière un bouquet d'arbres, on aperçoit le pliarc.
JN'ous gagnons un sentier taillé à mi-C(Me dans le ilanc de la l'alaise à pic. Le chemin qui descend en penle douce est défoncé, raviné, coupé de ruisseaux, de llaques d'eau Imuilicuses. Par places, on se trouve devant une large déchirure béante laissant à peine un passage d'un pied do large; c'est une portion de la voie qui, minée par les eaux, s'est effondrée el a glissé dans la mer. De temps à autre on entend un bruit sourd avec des retentissements prolongés, c'est un roc qui se détache et roule en bondissant, un pan de terrain qui s'éboule, un arl)re déraciné qui s'abat. Et tout cela dévale dans le gouffre avide, dans la nu^r qui absorbe tout.
Il estcharmani, quand même, ce chemin de corniche balayé par la ])risc du large, ce sentier de chèvres à peine indiqué, tout bordé de fleurs, de fougères, de chênes-lièges, de cactus, de lauriers-roses, do gommiers, avec ses constantes échappées sur l'Atlantique.
En arrivant sur l'esplanade du phare, nous retrouvons nos hommes el leurs bêtes qui ont fait une Cdurte halte. Ils repartent avec Antonio el le ka'id tandis que nous entrons dans la cour mauresque du phare où nous prenons le café chez le gardien. Nous y retrouvons le guide de l'hôtel qui pilote quelques touristes; on se serre la main, on avale son café, on allume une cigarette et on reprend ses mules.
Au pied du phare la mer se brise avec fiu'eur. le vent a fraîchi et la mer commence à moutonner.
Plus de sentier maintenant. C'est à travers des rocs, des escarpements, des pierres mouvantes, des terres détrempées, que nous descendons la falaise ])nur aller sur la plage. La j)eut(' est si lu'usque que ma tête touche presque le dos de ma mule, les glissades sont fréquentes, les bêtes hésitent longtemps avant de poser le pied et buttent à chaque pas. Après avoir risqué cent fois de nous casser le cou, après des prodiges d'équilibre, des précautions de tout instant, nous gagnons la plage avec tous nos membres au complet.
Le soir arrive, le temps se couvre, un grain se prépare. On donne de l'éperon, nous traversons deux ou trois gués, puis, obliquant brusquemeul SU)' la gauche, nous renmnliius la falaise en pente douce, très peu élevée. Quelques gouttes de pluie commencent à tomber, nous partons au grand ti'ot, la nuée crève, l'averse nous cingle la ligure pendant (jucbiues minutes et passe. Tout à coup, du haut d'un monlicul(\ nous apercevons à moins de cinquante mètres, dans un pli de terrain, nos linuiuics eu Irainde dresseï' les tentes, les nulles au pi(iu('l, mangeant
G E If El, Eli 39
déjà li'ur i)rûV('n(lo. el lo vieux kaïd, llailj Muliamnicd, ù cheval, dniinaiil ses ordi'es cl ;;<iiinuaiidaiil sou uiuudc. Nous soniiues à notre |iii'iuic'ii' étape, ù (ieheleh.
Deux teules sont déjà élevées, lu uiàl s'élèNc, niainlciiii dniil pardes mains vigoureuses, supporlani un paquetde toiles, le veut gonlle rétoll'e qui bat avec des clapotements lourds de voile qu'on hisse , des homuies tirent sur des cordes, le tissu se raidil, ils nouent les drisses à des piquets enfoncés dans le sol à coups de maillet, et voilà une aulre tente deboul.
En un clin d'œil, notre pelite villi' de loile toute blanche sur lo (apis d'herbes veiles dresse ses toits pointus, étale comme des fds de la Vierge le réseau tendu de cordes qui la retient au sol et la défend contre les brusqu(>ries du vent.
Ici, c'est la tente de Brooks et d'Antonio, l'oftice oîi sont déjà emmagasinés les provisions et les ustensiles de cuisine.
Dans un trou d'un pied carré, creusé dans la terre, un brasier ardent chaufl'c une bouilloire pleine d'eau, c'est notre fourneau.
Là, c'est la tente d'IIarris et de Carltun, nue miuialure île (ente à double toit, une carte pliée en deux. Tuiil est iniuutieusement arrangé à l'intérieur, et le terrain est recouvert d'un épais tapis de Smyrne. Sur le lit s'étale un large manteau en peau d'ours noir.
Un peu plus loin, à côté des mules alignées, se dresse la tente, irrégulière de forme, de nos hommes. Pour couche, ils ont étalé les couvertures brunes à raies noires, en poil de chameau, dont on recouvre les mules pour garantir leur chargement de la pluie. Les bâts leur servent d'oreillers.
Une belle lente ronde, de eouleui' \ov\ dVau, imperméable, nous abrite Forestier. Ingram, Marshall et moi.
Aux crochets garnissant le mât central sont accrochés nos fusils, nos cartouchières, nos chapeaux, tout ce cpii iieut se suspendre, et contre le mal est appuyée une (able en sa}iin, sur la((uellc on a placé une lanterne.
Autour de la tente, nos lits sont rangés en cercle sur des natte» étalées par terre ; ce sont de forts canevas tendus sur des châssis de bois démontables. Ingram et Forestier sont installés au fond, ^larsball et moi sommes de chaque côté de l'entrée.
Nos malles, nos valises, des caisses, nos boîtes à fusils et à cartouches, tous nos bagages sont là. Cela nous sert alternativement de sièges, de tables, de rempart couti'e le vcnl, au hi'soin, de cales pour nos couchettes. Le loiii; de nos lits c'est un luuillis de choses : des
40 A TIIAVEUS LE MAUOC
sacs, des paires de bottes, des souliers, des babouches, des clievalels, des parasols, nos albums, nos Ijoites à couleurs
Cette première iuslalialion de noire camp est pleine d'attrait pour nous. Brooks nous a servi le thé que nous prenons sur une caisse, en plein air.
Les Arabes vont et viennent Taisant leurs derniers arrangements pour la nuit. Les mules, attachées par les pieds de devant à une longue corde fixée à ras du sol, sont rangées en ligne et mâchent, avec un
Noire camp à Guljoleli.
fort bruit de mâchoires, l'avoine (ju'on vient de leur distribuer. Les chevaux, avec des entraves aux jambes, forment un groupe à part.
Le kaïd parcourt le camp, fait donner un coup de maillet sur un piquet de tente mal enfoncé, rattacher une corde dénouée, creuser davantage le mince fossé qui contourne notre légère habitation. Puis il va près de son cheval, palpe ses jarrets, caresse son garrot, tapote sa croupe, lui offre de l'avoine à même la main, lui cause, lui sourit, embrasse ses naseaux, et la pauvre bète hennit doucement et promène, sur les doigts noueux de son vieux maître, ses grosses lèvres grises à poils rares et raides. De là, Ihulj Mohammed se dirige vers la lente des muletiers et on entend sa voix aiguë qui grondje. Il s'approche ensuite de notre « table », accepte un biscuit, croque un morceau de sucre. De temps à autre, il se faufile sous la tente aux provisions, poui' laquelle il a une prédiieclioii marquée, scrute partout, llaire les jtrovisions déballées et, accroupi devant l'entrée, souffle sur les tisons du foyer et y chaulfe ses longues mains sèches.
La nuit est belle, le vent est doux, presque liède; au loin ou aperçoit la mer éclairée par la hiiic. Les Arabes sont sous leur tente, on
GKnr: i.Fii
ciilrnd li'iirs écliils de voix, loiirs riros, leurs cliansons cl los aigres accents du f^uimhry. l ne luenr brille à travers la tente d'Antonio ; mes compagnons s'abandiuinent au sommeil les uns après les autres.
Avant de faire comme cmix, je sors un instant, pour jouii-du spectacle du ramp rndni-mi sous le ciel dtoilé, ])ercé par le iM'uissemeiil Idinlaiii lie la mi'r. Tous les bruits ont cess(^, toutes les lumières sont éteintes, un grand silence règne partout. A l'entrée de notre lente le kaïd est couché en travers de l'entrée, son fusil h ses côtés, son sabre à portée de sa main.
A mon tour je gagne mon lit, je me glisse sous ma couverture de laine blanche, rayée de rouge à pompons. Par-dessus, un long taj)is de Rabat en haute laine, à rayures orange, jaune citron, vert cru, plic' en double, me garantit de l'air frais de la nuit. Ma tête repose sur un sac imperméable contenant des vêtements et du linge. Rover est couché à mes pieds, sa bonne grosse tète appuyée; sur ma couche. Du sol couvert de tleurs sur lequel est dressé mon lit monte une odeur très douce de thym et de fougère, et je m'endors avec un sentiment de bien-être indicible au milieu de cette tranquillité de la nuit, de cet air pur, de ces
odeuis saines et vierges.
-iiijiii.:
Les bord» de l'Alianlique.
DANS LE GHARB
8 Janvier.
A sept liL'ures. nous sonimos réveillés par le kaïd. Vite on saute du lit ; on s'habille à la hâte. Avant qu'on ait eu le temps de s'étirer les bras, de passer ses bottes, de se sangler les reins de sa ceinture, notre demeure est iMixaiiie bruyamment, abattue, iicelée, enlevée, et nous sommes là. au milieu de nos couchettes, de nos bagages, à linir. à ciel ouvert, notre toilette commencée sous la tente.
Une gelée blanche couvre les herbes raidies. Ingram, t-uloui sous un monceau de couvertures, cadenassé dans un volumineux manteau de i'ourrures, a sorti d'abord le ne/, puis ensuite la lèle. a ouvert un u'il. puis l'autre, et, sentant dans l'air des et'tluves humides, s'est brusquement échappé de son fourreau de poils, et s'est élancé tout nu, le nez au vent, à la stupéfaction générale. Il avait llairé une source aux environs, et guidé par son infaillible instinct d'amphibie, il Imiibail à ceni pas de nous, en arrêt sur une mare de quatre pieds carrés, s'y j)lougeait avec délices et après y avoir barboté un moment avec des gloussements de satisfaction en revenait en courant, souillé de vase de la tète aux pieds, mais ravi davnir pu pieiulre ce bain inespéré de... propreté.
A TliAVEllS LE MAROC
Ingram a dû certainement avoir des phoques ou des canards parmi ses ancêtres. Il a cédé sans aucun doulc à une irrésistible suggestion, subi une loi ini[)érieiise d'atavisme.
Brooks apporte le thé, on le sert sur une caisse. INous avons à peine vidé notre dernière tasse, croqué un dernier « biskcl », que notre table improvisée et les valises qui nous servent de sièges nous sont enlevées en un clin d'u'il.
Tout cela a été plié, roulé, attaclu'' avec des lanières, des cordes, des licelles, au milieu de récriminations et de disputes et s'en va sur le dos
«ti^Sî'
Entrée des Caves d'Hercule.
lies mules qui descendent vers la plage, tandis que nous allons visileiles grottes d'Uercule, à deux pas d'ici.
En vingt minutes, par un joli sentier, sableu.x, unduiaut à travers des bosquets de chênes-lièges et des champs de thym et d'asphodèles, on arrive à l'entrée donnant sur la terre ferme. C'est une ouverture étroite et basse. On se baisse pour y pénétrer et on suit une sorte de couloir, en pente rude, taillé dans le roc et qui débouche dans l'intérieur de la grotte.
De malheureux Arabes déguenillés s'y meuvent silencieusement comme des larves. Ils gagnent leur vie à tailler des pierres à moudre le grain. L'effet produit par tous ces cercles innombrables, résultant de l'extraction des meules, est très bizarre et donne à la caverne un aspect quelque peu fantastique.
ANS LE CIlAlin
Do l'ouverture béante^ s'ouvranl sur l'Allaulique, comme un formidable cadre de pierre, on aperçoit la masse éblouissante des eaux. Dans le gouIVre, des vagues monstrueuses se dressent, soulevées avec une Inrcc Icrrilile. se ruent, hurlantes sur le roc, s"y biùseni avec de sinistres grondements et retombent dans une poussière d'écume, et cbaqu(> fois la falaise ébranlée est secouée jus(]U(> dans ses fcuidenients.
Et toujours il en sera ainsi.
Toujours, dans l'ombre des nuits ^
noires, dans les blancheurs de l'aube, les dures clartés des jours, les crépuscules voilés, dans l'horreur des tempêtes , dans les calmes profonds, en tout temps, à chaque heure, incessamment, toujours!... Toujours la mer infatigable, aux rancunes tenaces, livrera à la lerre son éternel combat, rugissant sa terrible plainte, exhalant sa rage insensée, minant sans cesse le rocher jusqu'au jour oii, sapé par la base, le géant de pierre, vaincu, s'abimera, broyé, dans les Ilots.
Pour revenir sur la plage par la falaise, la descente, presque à pic^ est dangereuse. On se risque à travers des blocs aux arêtes coupantes, des cactus (|ui vous
déchirent, d'inextricables lacis de plantes, de broussailles, de racines, dont on ne peut se dépêtrer, des terres qui s'effondrent...
Eiilin nous voilà au bas, sur le sable. La plage paraît démesurée, nous avons l'air de i)ygniées. La mer, si grandiose du haut de la falaise, perd tout à coup son ampleur et semble étrangement diminuée, vue d'ici.
L'aspect du paysage a d'ailleurs complètement change. Sur notre droite, des dunes très basses s'étendent, couvertes de palmiers nains; à leur base, dans le terrain en contre-bas de la plage, les eaux déposées s'allongent en cordons parallèles à la mer avec des interruptions.
Ayant voulu traverser ces eaux mortes pour gagner les dunes, j'ai failli ni'culiser, moi el ma mule (jui s'était enfoncée jusqu'au poi-
Les Caves d'IIerculc.
liail dans ces sables mouvanls, et ce fut à grand'pcinc que je parvins à me tirer de ces eaux traîtresses.
Devant nous, dans le lointain, la caravane avance lenlemeni, le kaïd en tète. On dirait, sur le sable jaune élincelanl au soleil, un énorme saurien se mouvant péniblement sous sa large carapace.
Nous laissons la plage pour les dunes. On met pied à (erre et nous prenons une légère collation : des u-uls durs, des sandwichs, des tartines de « potted méat », le tout arrosé d"uu verre de « whisky ». Ingram et Marshall laissent leurs montures à Sélini, qui reste avec nous, faisant de la hante école sur le cheval d"Iiigrani et ils parlent en chasse à travers les dunes, mauchant à portée d'u'il de la caravane. Djebel Tarik, un des muletiers, les accompagne, bat les buissons et les guide.
Carlton. qui nous a rejoints biei' soir, fait des courses effrénées avec Ilarris et quand, rapides comme le vent, ils passent bride abattue, frôlant nos mules ensommeillées, celles-ci, réveillées en sursaut et prises de peur, ruent à gauche et à droite, s'emballent et galopent, alfolées, aux trousses des deux centaures pour s'arrêter, hélas! au liuul de quelques minutes et se rattraper par un pas d'une exaspérante lenteur de cette galopade, si en dehors de leurs habitudes.
Vers deux heures, nous rejoignons la ca v ane arrêtée aux bords de la Tsaha-Dartz. Nos deux Nemrod sont là, la mine basse. Ingram est revenu bredouille, Marshall a tué un pluvier; c'est maigre pour une ouverture.
Le temps est devenu gris, la mer a pris des tons plombés. Les eaux jaunes de la rivière clapotent, fouettées par le vent qui souftle contre le courant. Pour traverser il y a deux vieilles barques disloquées; c'est là dedans que l'on va transportera l'autre bord, hommes, bétes, bagages.
Les mules sont déchargées; on empile dans les deux sabots tout ce qu'on y peut déposer et même plus, et Ingram, ilarris et moi sautons dans l'un. Nous nous calons comme nous pouvons entre les caisses et les malles, les sacs, les toiles de tente, tout ce qu'on a amoncelé pèle-mèlc. La masse chancelante menace à tout moment de culbuter et de nous faire faire le plongeon dans les eaux boueuses. Deux Arabes, les passeurs, rament vigoureusement tout en se chamaillant, continuant sur l'eau la dispute commencée sur la terre ferme. Ils la reprendront cette dispute, lui feront passer et repasser l'eau, et ne la laisseront que lorsque leurs gosiers épuisés leur refuseront la parole. Il y a de la vague , des remous et un fort courant vers le large.
DANS I.E GIIAUR 47
A chaquo instant Toau ontro par-dossns los plats-bords qui sont à ras do l'eau. Don et Rover suivent à la nage. Un mouvement brusque de notre part, un otTort des cbiens pour se hisser à bord, un coup de rame donne à contretemps et l'embarcation eùl chaviré immédiatement. A quelques mètres de terre, la barque talonne lourdement le tond, ce qui l'empêche de sombrer. Nous d(''bar(]uons dans l'eati jusqu'aux genoux. L'autre embarcation, avec Forestier, Marshall, Brooks, aborde aussi, non sans difficultés. Deux bonnes heures sont employées à passer le reste des bagages et des hommes avec les mules suivant à la nage, attachées à l'arrière des bateaux, (les allées et venues se font au milieu de criaillcries, de batailles et de querelles sans cesse renaissantes entre les passeurs et les passagers.
Pour échapper à ce tumulte nous prenons nos fusils. Forestier et moi, et nous nous dirigeons en chassant du côté de notre futur campement. La pluie tombe fine et serrée.
Du sommet d'une colline que nous venons de gravir, après avoir inutilement battu la dune, nous apercevons nos tentes que l'on dresse à mi-cùte. Le temps se découvre un peu, nous parcourons le plateau. Au sommet du plus haut uuimelon, s'élève une maisonnette isolée. Des Arabes sont accroupis contre le mur. Ils se lèvent à notre approche, et nos fusils, qu'ils examinent attentivement, semblent les intéresser beaucoup plus que nos personnes. Par la porte ouverte, mms jetons un coup d'œil dans l'intérieur de la cabane. C'est l'école du village dont nous voyons les maisons et les tentes parsemées sur le revers de la colline, oîi s'installe notre camp. Dans une demi-obscurité, il y a une douzaine de gamins, les jambes croisées, des tablettes sur leurs genoux. Les uns sont placés dos à dos, d'autres font face au mur, qu'ils touchent presque du front, le reste est éparpillé au hasard. Ils se dandinent comme de petits ours et récitent en nasillant des versets du Coran. Au i'ond, dans un angle de la pièce, on devine, plutôt qu'on apcrçoil, le maître d'éciile, un ^ ieux, à barbe blanche. Armi' dune longue gaule, il corrige vertement ceux qui, bercés par leur mouvement de pendule, s'endorment sur leurs tablettes ou les audacieux qui troublent la leçon par leurs bavardages.
Comme notre indiscrète curiosité semble gêner le vénérable professeur, nous nous éloignons, suivis de nos gardes du corps bronzés qui ne nous quittent pas d'une semelle et ne perdent pas nos fusils des yeux. Je leur en explique le mécanisme et leur étonnement devient de la stupéfaction. Un vautour tournoie à ma portée, je l'abats, et pendant que je le ramasse ils s'arrachent la douille de cuivre qui.
lancée par le ressort, est tombée à terre. Ils nous sniveni pas à pas, attendant anxieusement, comme de grands enfants, (jiir de nouveaux coups de feu leur livrenl d'autres cartouches.
Pr^s de là, sur un bloc de maçonnerie à ciel ouvert, une enceinte carrée de trois ou quatre pieds de haut, des lambeaux d'étoffe blanche flottent au IhmiI de perches fichées au centre du carré. C'est un « mekkam », la tombe d'un tr^s respectable « santon » cl les pieux musulmans y déposent leur ofl'rande en passant.
Puis ce sont des chaumii^res, des cabanes à toits de chaume gris, et plus lias, sur la penii' (jui regarde la mer, les tentes sombres rayées de bandes jaunes et noires des nomades. Des arbres rabougris, grillés par le soleil, dévorés par le hàle, rompent çà et là les monotones ondulations des collines.
Doîi nous sommes, la vue s'étend très loin. De grandes nuées grises alnurdissent lestons indécis d'un ciel violacé, chargé de pluie. A nos pieds, au premier plan, sur le flanc de la colline, notre camp achève de s'établir. Une longue spirale bleuâtre, mince, tordue par le vent, monte du foyer, très transparente sur le ciel trouble. Des mules tout harnachées se roulent (d braient à tue-tète, d'autres fuient en lançant des ruades, se débarrassant en chemin de leurs bâts qui les gênent. Et ce sont des cris, des appels, des hurlements, mêlés à des ébrouements de chevaux effrayés, des muletiers relevant à coups de pied les bêtes vautrées dans l'herbe, des poursuites après les mules lancées à travers chanips. Et les burnous flottent, des tètes, des bras, des jambes bronzés s'agitent au milieu d'un fouillis d'étoffes blanches où éclatent les taches écarlates des fez. oîi brille un bout de gilet jonquille qui, tout à coup, se découvie, un morceau d'étoffe mauve qui se montre subitement. Puis le calme reparaît, les dernières caisses sont mises à l'abri, l'installation du camp est terminée. Les Arabes rentrent dans leur « gourbi », tout le monde est à couvert. Seul, Brooks promène sa longue silhouette triste et maigre d'oiseau mouillé, faisant la navette entre notre tente et la cuisine, dressant la table, préparant le thé, trébuchant dans les palmiers nains, s'empêtrant dans les cordes des tentes. On distingue la voix courroucée d'ingram, achevant de lui faire perdre la tète à force de vouloir lui mettre de l'ordre dans les idées, et on entend, comme un son de poupée qui parle, le mince filet de voix de Marshall demandant aux échos des nouvelles de sa Mary-Ann.
Au bas de la colline s'étend, en vme légère inclinaison jusqu'à la plage, une grande plaine, une sorte de taillis de palmiers nains, de
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chèncs-llègcs, de fougères d'un veii violent, (m"i, avec des éclairs mélulliqnes, brillent d'étroites llaques d'eau et les sillons tortueux de nombreux ruisseaux s'écoulant jusqu'à la mer, fertilisant toute cette végétation. Des vaches rousses parsèment de tons fauves cette nappe de verdure. A droite, un lac, l'estuaire de la Tsaha-Dartz s'enfonce dans les terres, rellétant les lueurs plombées du ciel. Les rives sont déchiquetées en une foule de caps, de pointes, de promontoires. Des langues de terre plates, étroites, s'avancent semblables à de gigantesques épées étendues sur l'eau et des milliers d'oiseaux aquatiques s'ébattent sur ses eaux ternes, se cachent dans les joncs du rivage