‹ A travers le Maroc; notes et croquis d'un artisteChapitre 5 sur 23 · AV · texte numérisé non relu

AV

Esluaire Ue la Tsalia-DarU.

ou partent en de grandes envolées, avec de forts bruits d'ailes. A gaucho, tranchant brutalement sur ce tapis d'émeraude, la plage déroule ses blanches solitudes et, tout au bout, c'est le cap Spartel avec la colonne claire de son phare et la mer, semblable à une coulée de plomb fondu.

La pluie recommence, nous nous réfugions sous notre tente et nous prenons le thé. L'eau tombe à torrents, le vent s'en mêle et à la nuit cela devient un véritable ouragan.

Les hommes du village, requis par le kaïd pour veiller sur nous la nuit, supportent sans broncher ce déluge, qu'ils subiront jusqu'au lendemain matin. Pauvres gens! On entend leurs cris d'appel pour se tenir éveillés. La pluie, la grêle, crépitent contre la toile tendue. L'eau, par mille rigoles, se fraye un passage à travers le sol sous la tente et des gouttes traversent la toile. Une humidité pénétrante s'exhale de partout, la bise siffle à travers toutes les ouvertures, il fait un froid de loup : nous nous enfonçons sous nos couvertures.

Notre tente ébranlée oscille sous les secousses de la rafale. J'entends le kaïd qui hèle nos hommes, le murmure de voix confuses, de pas

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d'iiommes nuiilelaul le sol, de coups de maillet précipités qui enfoncent les piquets de nos tentes à moitié arrachés. Puis ces bruits cessent, les cordes mouillées se raidissent, la toile se tend, les ruisseaux qui coulent sous nos lits, à travers nos effets, se vident et je m'endors aux niugissenients de louragan qui l'ait rage.

Aujourd'hui on lait la grasse matinée. Le temps s'est éclairci : des nuées argentées courent comme de fines mousselines dans un ciel bleu, d'un bleu mouillé. De temps en temps le soleil perce à travers un nuage et sous le glacis d'or pâle de ses rayons les verts llambent, des buées montent de la terre réchauffée, les gouttelettes, suspendues au bord des leuilles comme autant de diamants, s'évaporent, bues par le soleil, séchées par le vent; 1rs i)ranches alourdies des arbustes se redressent, légères et souples, et leurs feuilles frissonnent au vent, avec des bruissements doux et prolongés. Les Heurs, rafraîchies, exhalent de plus fortes senteurs; les abeilles, blotties dans leurs calices, se grisent de nectar à leurs suaves corolles et, dans l'aii- frais et parfumé, des myriades de petits êtres ailés tourbillonnent, ivres de vie, avides de soleil, avec d'infinis bourdonnements.

Ingram, Carlton et Ilarris sont en chasse. Forestier fait des croquis, Marshall et moi, le fusil en bandoulière, allons du côté du lac. On enfonce jusqu'aux genoux dans les marais bourbeux qui bordent les rives. A peine pouvons-nous approcher à deux portées de fusil des joncs, où pullulent les poules d'eau, les bécassines, les canards, tandis qu'au loin, des îlots, littéralement couverts de flamants, ressemblent à de longs voiles roses et blancs étendus sur les eaux.

Nous nous arrachons à ce supplice de Tantale et, en désespoir de cause, nous remontons la colline dans la direction du village en tirant des alouettes au cul-lever.

Une route sablonneuse, très sèche, s'allonge entre des champs d'orge et de trèfle. Un paysan nous croise, une houe sur l'épaule, puis ime femme avec un panier d'œufs et une cage de poulets: vient ensuite un gros bonnet de l'endroit, tenant son fils à califourchon devant lui sur sa mule, toute caparaçonnée de velours mauve brodé d'or. Deux esclaves femelles, chargées à plier, suivent derrière la mule. Ces gens-là nous regardent sans trop de surprise, en souriant. Impossible, dans CCS grands yeux impénétrables et uniformément noirs, dans l'expression tranquillement polie ou froidement indifférente de ces

DA?sS LE r;HARR

traits basants, de clémôIiM- la naliiro d'un senlimont (piclconqnc. Leur sommes-nous sympalliiques, nous haïssent-ils ou sommes-nous tout simplement pour eux comme le premier passant venu? On ne i>eut rien deviner derrière le masque impassible de ces faces sombres, de ces visages fermés qui vous inquiètent comme une énigme indécliiffiable. Voici le village : une trentaine de huttes carrées à toit de chaume. Elles s'en vont à l'aventure, semées sans ordre, suivant les caprices du terrain ou la fantaisie du propriétaire. C'est toujours un mur en pierre ou en terre séchée, de la boue en guise de mortier, un toit de

Los Lacs.

chaume consolidé par un treillis de baguettes entre-croisées appliqué extérieurement. Une porte basse donne accès dans l'intérieur et une lucarne, un trou pratiqué dans l'épaisseur du mur, sert de fenêtre. Une haie d'épines ou de cactus fait le tour de la maison et la protège plus efficacement que ne le ferait un mur. Un fossé assez profond, qui sert de dégagement pour les eaux pluviales et domestiques, contourne la haie en dehors.

Tout autiiur, des meules de paille coniques, éventrées, sèchent au soleil, pourrissent à la pluie. Des charrues primitives, ayant l'air de dater des commencements du monde, gisent à terre parmi des détritus. A côté, des carcasses putréfiées exhalent d'horribles odeurs; (h's meutes de chiens hargneux, à poils rudes, plaqués de plaies purulentes, les disputent, avec des aboiements rauques, à des bandes de vautours et de faucons.

Là, un àne pelé, galeux, n'ayant plus qu'un souftle de vie, est étendu sur un tas d'immondices, et les rapaces brigands de l'air Inurnoient déjà au-dessus de lui en cercles dr plus en |)Ius rap})rochés. comme s'ils voulaient le dévorer de son vivant.

m A TRAVERS LE MAROC

Dos poulols picoroni ; dos pifjoons s'aljallont avoo l)ruil au miliou de volées d'oiseaux piaillards et, sur les pignons des toits fauves tout 1apiss(^s de mousses et de lichens, des cigognes silencieuses, une patte repliée, le bec enfoui sous le duvet do leur aile, assisloiil, laides et dédaigneuses, aux dégoûtantes i-ipaillos, aux batailles briiyaiilos.

Voici les lentes maintenant, les tontes on poil do cbameau, noires, basses, semblables h dos pilons do m()nfagn(^s, vues dans la distance. L'étoile, épaisse et rugueuse, su|)p(irléo en dedans par des piquets de grandeurs inégales fixés dans lo sul, so lend avec dos ondulations irrégulières et la tôle dos pi([ii('ls l'ail saillir i'drli'niciil la luui'do couverture qui, à col endroit, s'appuie avec ell'ori et menace de crever. Do grossiers morceaux de toile, dos baillons, dos nallos déchiquetées, sont étalés sur les parties trouées jiar la pluie, lo vent, les intempéi'ios. Toute cette friperie a ('lé Iraiispcrcéo par la boui-ras(jue di' la uuil, suinte d'humidité et fume on buées loui'dos.

Sur les buissons d'épines qui ou déb'ndout l'approche, sèchent des loques, dos burnous rapiécés. Des ètr'os noirs, malpropres, couverts de baillons d'un gris sale, vaquent ;uix alentours à travers les débris de pots, do cruches cassées, dont lo sol est jonché. Des bambins à jambes grêles, aux genoux cagneux, le ventre ballonné, les yeux chassieux, so l'oulont dans les oi'duros et la boue et s'en relèvent bar'bouillés dos labins à l'ocriiuil. Avec une poiNcrsilé jirécoce, ils s'ingénioul, en l'ornio do passo-Icmps, à cribler à coups de paquets d'épiuos le nez et les yeux d'une malhourouse chèvre étique au piquet, et la pauvre bèlo, tirant sur sa longe, s'étrangle presque dans ses etl'urts désespérés pour échapi)or à ses bourreaux.

Ingram, Carlfon, Hairis, plus heureux que nous, ont hu'' une douzaine de perdreaux, et comme les gens du \ illage nous ont apporté la « mouna », du lait, du bourre, des galoltos })latos de pain, des poulets ol un énorme plat lio « couscoussou », nous ne mourrons pas do lai m aujourd'hui.

11 a tollomont plu la nuit que les rivières sont débordées. Nous attendrons ici, jusqu'à demain, que les eaux aient baissé et que les gués soient praticables.

Un Arabe nous a offert tout à l'heure un mouton. Il s'est approché ou suppliant d'Iugram, avec sa femme et son jeune enfant ol, on pleurant, ils lui ont baisé les mains, les appuyant ensuite contre leur poitrine et leur front, l'ont conjuré d'user de son influence auprès du sheik d'Arzilah pour obtenir la grâce de leur fils aîné.

Ce dernier, paraît-il, avait chassé un chameau qui avait pénétré

DANS I.1-: r.llAUR o3

dans son jardin. L'aniinal, (M1 se sanvani, avait icnvcisi'' iiiio rcninic, laquollo s'était bk'ssro dans sa cluifc, i-t le pro|)ri(''taire du jardin avait été de ce chef rendu responsalih' et condamné à la prison.

Ingram promet à ces mallieureux de faire (oui son possilile pour (ine leur fils soit mis en liljerlé cl ils se relireul eu lui liaisaui les uiaius, le comhlani de remerciemenis el l'assurant de leur l'hu-m'lli' reconuaissance.

Pendant ce temps, le kaïd s'était empressé d'égorger et de dépecer la victime prupilialoire l't. natnrelleuu'nt, de s'en approprier la peau, la laissant sécher a|)rès l'avoir étendue à terre, délirée et fixée sur les liords par des piquets.

L'après-midi est magniii(jue, (ui la passe en un farniente général. Nos Arabes, sons hnir tente, fument du >* kif ■>, chantent, jouent tlu « guimbry », absorbent d'innomiuables tasses de catV' et de tln'. llailj Mohammed, assis sur une caisse, sèche devant la braise pétillante, ses burnous superposés. De temps en temps, il entre sous la tente, furette partout, flairant les boîtes de conserves, et, dès que Rrooks a le dos liuu'ué. il chi|ipe un " bisket », glisse dans sa poche un miu'ceau de sucre, dont il est très friand, lape, rubis sur l'ongle, les gouttes de cliarireuse ou de « whisky » restées au fond des verres.

Brooks, qui se méfie de lui et no peut pas le sentir, lui lance des regards furibonds vl lui jirodigue, en anglais, les épilhètes les ninius flatteuses. A ses vertes remontrances, le représentant du Sultan répond en arabe, avec un air de candide innocence, juir d'eni[ihatiques protestations, accompagnées de gestes d'une courtoisie exquise et raffinée, mais dont notre chef de cuisine n'est pas dupe, et qui augmeuleut encore sa défiance à l'égard du trop obséquieux fils du prophète.

Nous apercevons tout ce manège de nos tentes et nous nous en amusons beaucoup.

Antonio aide Brooks en fumant des cigarettes.

Harris, pour tuer le temps, passe des heures à peigner la queue de son

cheval, à natter sa crinière, pendant que Sélim lisse son poil à l'user.

Ingram, étalé sur sa couche, roulé dans sa peau d'ours, fait des

siestes prolongées. Son bain d'hier lui a valu une jolie bronchite et il

tousse sans désemparer.

Forestier fait des études de mules.

Carllon joue des niches au kaïd, très bon enfant an fond, lutte à main plate avec lui. le » tombe » et une fois qu'il est abattu, le roule comme un pa(juet de linge au milieu des rires des assistants, rires auxquels le kaïd est le premier à se joindre.

A Tl\ AVERS I.E M A HOC

Dos chiens faméliquos rùticnl aiihnir du ranip, fliipanl impudemment des os au nez de Don et de Rover qui voient leur piY'sonce d'un mauvais œil et grognent, le poil ton! hérissé, quand ils s'approeheni de trop p^^s. Des vautours tournoient constamment, guettant les débris de la table : l'un d'eux, s'abaltant tout à coup, a poussé l'audace jusqu'à enlever il'entre les pattes de Don un lambeau de chair qu'il allait dévorer.

Depuis le malin, des groupes d'Arabes, en haut de la colline, fument des cigarettes et ne perdent pas un seul de nos mouvements.

On vient d'apporter de l'avoine; les bêtes qui l'ont sentie, hennissent joyeusement. On la verse dans une large <i koufa ■> cl le ka'id proc^de à la distribution : cinq doubles poignées par mule; les hommes reçoivent la ration, les uns dans un sac. les autres dans une natte ou tout simplement dans un pan de leur burnous. Ils trouvent encore le moyen de se quereller à propos de ce partage.

Après le thé. Forestier, qui est aussi bon musicien qu'il est excellent artiste, a pris son violon et a joué une partie de la soirée, les Arabes l'écoutaiont et nous étions assez curieux de savoir l'impression faite sur eux par la musique européenne. Sélim, interrogé, répond qu'avec du temps et de l'application Forestier pourra certainement jouer du » guimbry ') aussi bien qu'un Arabe.

Ai'zilah.

ARZILAH

10 Janvier.

A onze hourcs, ce matin, par un soleil radieux, on lève le camp. Nous suivons d'abord la plage, puis, regagnant la terre ferme, nous arrivons au sommet d'un promontoire où l'on fait halte près de quelques ruines romaines. Au bas de la colline la rivière Ghrifa se jette dans la mer. On attend que la mer baisse un peu pour traverser. Sur l'autre rive une troupe s'est arrêtée pour le même motif.

Carlton et Ilarris poussent une reconnaissance et vont prendre contact des étrangers. Un Arabe à pied s'avance d'abord en sondant avec une perche. Ils passent ensuite; leurs chevaux ont de l'eau jusqu'à la selle.

D'oîi nous sommes nous dominons les environs : devant nous, dans la distance, Arzilah llamixjie au soleil et à nos pieds la rivière clapote avec des scintillements; ses tons de métal ressortent vivement sur les sables d'un jaune ardent d(! la plage à travers lesquels la rivière, après un coude brusque, vient se jeter dans la mer. A gauche, bordée par de hautes collines à pic formant falaise et couronnc'e de rares maisons, se déroule une succession de marais et de lagunes à travers lesquels la Ghrifa se tord en replis tortueux.

Carlton revient, laissant Harris avec les gens de l'antre caravane, qui se trouvent être de sa connaissance, et Ingram qui l'a rejoint. Lu

Arabe ramone leurs chevaux, qui nous portent à l'autre rive. Ce sera le tour des mules et des bagages quand la mer aura baissé davantage.

Nous saluons les étrangers. qii'Ilarris nous proscnio : un gros Anglais à figure rouge, à cheveux jaunes, l'Anglais typique. 11 voyage avec sa femme, une jolie blonde, et un Espagnol olivâtre, son ami.

On mange iiu morceau sur le pouce, en attendant le reste de la caravane, llarris ])avarde avec les amis que le hasard lui envoie et papillnnne auprès de la jeune femme.

(Juand la dernière mule aborde, nous prenons congé des voyageurs et continuons notre rouie, llarris et Carlton recommenccnl sur le sable leurs courses désoi'données, Ingram l'ait comme eux, les mules de charge s'emballent, partant dans toutes les directions, les muletiers bui'lent; cela devient une véritable débandade. iNos mules, entraînées |i;ir la contagion de rexcmplc, dressent les oreilles, baissent la lète et se permettent de scabreuses fantaisies fort comprometianles pour la stabilité de notre équilibre. Forestier ouvre l'œil et serre les genoux : le malin, la sous-veutiière de sa bête s'est cassée, dans un temps de galop, et il s'est étalé dans le sable, se rcicxaut indemne de tout mal, heureusemeiil, pcmlanl (|ue sa moulure, alli'iiée, détalait à toute vitesse et était rattrapée ])ar llarris et Carllon, partis à sa poursuite.

iNous approchons d'Arzilah. On peut maintenant distinguer ses murailles crénelées. Nous devançons le gros de la caravane, et, suivant au galop de nos montures les cavaliers partis en avant à fond de train, nous arrivons, après une course folle d'une demi-heure, au pied des remparts de la ville.

Pendant que les tentes se dressent, Ingram et Marshall vont chasser, llarris. Forestier et moi allons visiter Arzilah, la Zélia des Carthaginois qui, les premiers, y établirent leurs comptoirs, puis la Constantia Zelis des Romains, conquise par les Goths, détruite par les .\nglais, reconstruite par Abder-Rhaman, calife de Cordoue, tombée ensuite au pouvoir des Portugais, fortifiée par eux, puis enfin ressaisie par les Marocains.

Dans la ceinture encore imposante de ses vieux remparts ruinés, tout poudreux sous la lèpre de lichen qui les ronge, l'ancienne ville, si souvent prise et reprise, démolie et rebâtie, s'éteint doucement dans le fier sépulcre de ses hautes murailles décrépites, corrodées à la base, couronnées à leurs sommets crénelés d'herbes et de broussailles, trouées de part en part, fendues de grandes lézardes où rampent les cérastes, oîi nichent les bêtes de proie. Un millier et demi environ de Maures et de Juifs y apportent un semblant de vie, y font une ombre de commerce qui, tous les jours, diminue.

PlV-7^

Porte d'Arzilali. vue de l'inléiMPiir.

AliZlLAl

El le niomont est procho où les vanloiirs plaiRToiil au-dessus des tours (écroulées, où les glapissements du chacal euipliront le silence de ses ruines, où les palmiers nains poussemnl là où s'élevaient ses Planches terrasses.

Et le pâtre mènera brouter ses chèvres là où étaient les hauts murs menaçants, et il broiera de son talon nu les tiges des Heurs sauvages, ignorant qu'une ville morte repose sous ses pieds, que ses ancêtres ont vécu là, et la nature, dans son leni et infatigable travail, aura repris à l'homme ce que l'homme lui avait ai'raclié.

INous prenons le café chez le consul d'Angleterre, un Juif, fortalfable, d'une politesse excessive, une des nombreuses connaissances d'IIarris, puis nous errons dans la ville.

Quelles rues infectes ! un cloaque noir, d'où surgissent des choses immondes, exhalant d'abominables odeurs, bordé de murs éventrés, de boutiques hideuses, dont les auvents pendent, disloqués. Nous nous faufilons le long des murs, nous cramponnant aux fermetures des boutiques, aux anfractuosités des murs, à tout ce qui se trouve sous la main, pour éviter le contact de celle fange ignoble. Dans ce sentier étroit, où on ne peut marcher deux de front, il y a de pénibles arrêts, quand un passant arrive en sens oj)posé et que, nez à nez, œil à œil, se regardant avec une rage froide en se collant chacun obstinément à la muraille, on attend anxieusement que le plus pressé cède » le nuir » en vous contournant avec des précautions infinies, pour ne pas s'étaler dans cette putréfaction. Et

nous étions les plus pressés , nous estimant encore très heureux

qu'à ce même moment difficile, une mule passant, un cheval piall'ani, ne nous eût pas éclaboussés de cette boue noire et fétide.

C'est inouï ce qu'il y a de choses dans cette rue, ce canal plulôl,

cette « cloaca maxinui », et , toutes les rues sont ainsi à Arzilali. ri

toutes les rues des villes du Maroc sont comme les rues d'Arzilah, et toutes les villes de l'Orient sont comme les villes du Maroc. Ce {|u"on

Enirce dWi-zil.ili.

60 A TUAVEUS LE MAUOC

y Irouve : carcasses de bôles, détritus de légumes, (îenles d'animaux, vicillos loques, grahats infects, grouillant de vermine, nienhlcs itrisés, cages défoncées, blocs de pierre, c'est le tout à l'égout, dans le sens absolu du mot.

Et cela restera là des jours, des mois, des années, jusqu'à ce que les iiois se pourrissent, les pierres s'cITritent, les détritus se décomposent et retournent à la terre, que les chairs arrachées aux carcasses disparaissent par lambeaux dans lestomac des vautours. Et, quand les soleils brûlants de l'été ani'ont desséciié ce marais, calciné ces os, ce (|ni ri'slera s'en ira en poussière, foulé sous le pied des passants, sous le sabot des mules.

Et d'autres charognes rempliront le chemin, d'autres lacs puants, remidis de ilébris et ilinuiKuidiees, se reformeront aux époques des pluies, et le soleil et les bêtes de proie recommenceront leur travail, nettoyeronl ces écuries d Augias. El, lnujours. il en sera ainsi, laiil (pii' l'Urient sera aux hommes d'Orienl.

JNous nous écartons dans des ruelles latérales qui aboutissent, après des détours sans fin, aux remparts. La vue de la mer repose nos yeux de toutes ces ignominies, et nous respirons la brise fraielie à pleins l)oumons.

Des femmes qui sortent de bouges all'reux reculent tout à coup, épouvantées à notre vue, et rentrent avec des cris périmants eu nous montrant le poing.

A travers les fentes de portes vermoulues, on aperçoit sur des bastions envahis par les ronces de vieux canons rouilles, gisant, enfouis sous l'herbe, et d'autres, mal d'aplomb, sur des alfùts démantibulés. Des boulets de fonte, badigeonnés de goudron, sont épars sur le sol. Elle est belle l'artillerie du Sultan, cl bien lenue surtout.

De petits drôles, à peau noire, nous suivent de loin, avec une maligne curiosité; en bons petits musulmans qu'ils sont, ils nous traitent de chiens de chrétiens et quelques-uns nous lancent des cailloux qui n'arrivent pas jusqu'à nous.

Des chats roux, maigres, hérissés, sautent dans les flaques d'eau, poursuivis à cou})S de pierres, par des gamins à moitié nus et disparaissent dans des trous béants.

Des Juifs sales, aux clieveux plats et luisants, coilfés dune calotte noire, serrée d'un mouchoir à carreaux, nous coudoyent, l'œil louche, enveloppés dans leurs souquenilles bleues, décolorées, trouées, rapiécées, et une odeur fade de relent s'échaj)pe de dessous ces loques sordides.

Un âne nous barre le chemin. Il n'a que la peau et les os, et regarde

tristement dans Icspaco, la- le te appuyée sur le parapet du mur, avec une expression de soullrancc et de niéianculie indicibles, l'aiiout oii les os saillent, la peau est entamée, et des essaims de mouches s'abattent sur les chairs mises à un ; de longues stries, d(''pnurvues de poils, intliquenl la place d'anciennes plaies fermées, et le corps en est labouré.

Pauvre bète ! voilà la récompense de longs et pénibles services : des coups, qui ne cessent de pleuvoir sur ta misérable échine que quand la main de ton maître, fatiguée de frapper, retombe ineiie à ses côtés; ta peau durcie, tannée, gercée par le vent, le soleil et les pluies; ton corps criblé de cicatrices. Puis, quand tes vieux reins usés plieriuit sous le fardeau, que tes jambes desséchées lléchironl, que le souille te manquera et que, meurtri, épuisé, lu tomberas mourant à la peine, alors, pour t'aider à te relever, l'Arabe te frappera à tour de bras, sans pitié, sans miséricorde, et ton ventre tendu résonnera sous les coups comme un tambour, et le bùton se brisera sur tes os durcis. Et lui, quand il verra que c'est la fin, que tu es tombé pour la dernière fois, que Ion o'ii terne regarde déjà dans l'au-delà, alors il t'abandonnera avec une imprécation, et les bètes du ciel achèveront ce qu'il a commencé, et tu rentreras dans le néant, d'où ta malchance t'avait tiré. Et pas une caresse n'aura adouci l'amertume de ton douloureux martyre, jamais tes membres épuisés par les l'udes labeurs n'auront reposé sur une litière fraîche, jamais après les longues journées de marche, ton estomac criant la faim n'aura trouvé le luxe d'un peu de nourriture; et, au lieu d'un coin tranquille où mourir en paix, ton maître, le dur, l'implacable Sémite, au cœur corné, t'aura laissé sur les pierres de la route, et tu auras râlé pendant que les faucons t'arrachaient les yeux des orbites, que le chacal déchirait tes chairs pantelantes, que les bètes rampantes pénétraient dans ton corps encore chaud !

Avant de quitter la ville, je dessine la porte par laquelle nous sommes entrés. C'est une ouverture quelconque, tellement la maçonnerie a été attaquée et ravagée de partout. Il n'y a plus d'angles : la belle ogive en fer à cheval n'est plus qu'une courbe informe, tailladée en tous sens; les deux énormes battants en bois de chêne, couverts de poussière et de boue coagulée, sont tout dentelés et déchiquetés à leur partie inférieure.

Au-dessus de l'entrée, une portion de la muraille, percée de deux meurtrières, s'avance en encorbellement. Un ruisseau d'eau claire, qui sort d'une source auprès de moi, descend, en nappes fraîches, s'éparpille en rigoles nombreuses, sur les pavés, passe sous la voûte et'va se perdre de l'autre côté dans les sables.

A TRAVKliS LE MAIiOC

Une nure de moiilarcls nous entoure imméilialenieni, puis un ccrLle dhoninies el quelques femmes curieuses qui vienneiil se mêler au groupe et regarder ce que fait le Roumi. De temps en temps, j'écarte ceux qui me serrent de trop près et ils se reculent en souriant. Les plus voisins de moi monhciil iiniu dessin du doi i;t eu iudii|iianl eusuilc la porte et ce sont des explications, des commentaires, des gesticulations à n'en plus Unir.

Une kliouba.

La foule augmente, les nouveaux venus poussant les premiers arrivés; ceux-ci se rapprochent de plus en plus à me touclier. Je sens leur haleine me passer sur le cou et une chaleur intolérable ; une odeur <( sui generis » se dégage de tous ces corps pressés les uns contre les autres. Devant moi, c'est une houle de capuchons pointus, de petits crânes basanés à houppes frétillantes, s'agitant avec de fébriles mouvements de singes. Il me semble sentir des démangeaisons courir tout le long de mon corps. Quelque chose de noir vient de s"abattre, avec un bruit sec, sur le vélin de mon album. Ilorreur! c'est une puce! une puce musulmane! une puce circoncise, grasse, dodue, luisante, habituée à faire bonne chère, une puce d'avant le ramadan, laquelle, curieuse de voir de près un Nazaréen, s'est élancée d'une toulTe de cheveux voisine. Avec la pointe de mon crayon je m'empresse de renvoyer délicatement à son propriétaire cette aimable pensionnaire, quand une seconde ariive, puis une troisième, puis d'autres, puis des

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centaines, des escadrons entiers, qui s'abatlenl siu' le pa})ier avec des crépilements de grêle. Mon croquis a disparu sous les noirs bataillons. Rendant à César ce ([ui appartient à César, je secoue vivement mon album, semant, au pelit bonlieur, ces hôtes incommodes sur les crânes loull'iis. sur les capuchons blancs, n'ini[iorte (tù, et, l'endani la foule, nous regagnons lestement le camp, laissant à ces trop curieux |)arasites le soin de réintégrer leurs domiciles respectifs.

Notre camp est placé prés de la (( khouba » dun vénérable nuira-

Notre camp.

bout, entre les remparts de la ville et la mer dont les tlots viennent se briser à deux cents mètres de nos tentes.

Je n'ai jamais rencontré quelque chose d'aussi gracieusement pittoresque, d'aussi frais que cette « khouba ».

Le soleil était alors très bas sur l'horizon et s'abîmait lentement dans la mer, ses dernières lueurs ourlaient d'un mince filet de pourpre les sommets des hautes tours d'Arzilah, dont les masses sombres, d'un gris bleu, nuancé de mauve, se détachaient en silhouettes vigoureuses sur un ciel d'opale, où erraient de légers nuages d'un rose tendre bordé d'argent.

Sur ce fond si harmonieusement doux, tranchait, très claire, avec de froids reflets, dans ses massifs de verdure, l'élégante coupole surmontant le mausolée.

Et parmi les tamaris aux feuillages gris, les palmiers souples, les longs roseaux flexibles, on entrevoyait un angle de toit couvert de faïences vertes, un bout de mur caduc brodé de ravissants entrelacs. A travers des lacis de plantes, des enchevêtrements d'arbustes, on apercevait, s'ouvrant dans un mur blanc tout tapissé de mousses, enguirlandé de liserons, de roses, de jasmins, une porte ogivale, dune courbe exquise, ornée de merveilleuses arabesques. De la [lorte [lar-

tiiionl des degri'S allant so pcnlro, en bas, dans des amas de grands glaïeuls rouges, dos rangées d'iris \ iidets, des traînées de pervenches. Sui' la dernif're marche, en haut, un Arabe, un i< santon », drapé dans son burnous, droit, imninliile, sévère, tournait les grains de son chapelet. J']ntre celle oasis el la plage, des ruisseaux limpides circulaient, creusant leurs lils dans le sable, à lia\crs des elianips de joncs et d'alfa que la vague venait baigner à marée haute.

Les chasseurs reviennent éreintés à la tombi'-e du cri'puscule; la journée n'a pas été bonne : on a tué seulement huit peidrix. Les chiens ne peuvent plus se lraîn(>r.

La nuit esl belle, la lune bi'ille avec un éclat doux dans un ciel éloib', on entend le liruissenienl des vagues (pii \iennent mourir sur la plage, à deux p<iil(''es de liisil de nos lenli-s.

Dji-lifah.

DJELIFAH

11 Janvier.

11 y a du Iji'ouillard ce malin, léger, d'un bleu transparent et comme doré par le soleil qui essaye de percer à travers. Arzilah prend des aspects de vieille ville forliliéc du moyen âge.

A cent pas de notre tente, entre la « khouba » et le camp, il existe un lieu révéré, une « n'sala » prés d'un autre tombeau de saint, mais de saint beaucoup moins vénéré, de saint de troisième classe. C'est une sorte de terrasse carrée, à toit plat, flanquée aux angles de créneaux en gradins. Une chaire à prêcher, à sculptures assez délicates, à laquelle on arrive par un escalier droit de quelques marches, a été creusée à l'extérieur, dans la muraille, auprès d'une niche à prière, également pratiquée dans le mur. A côté, une porte cintrée, étroite, permet de pénétrer à l'iiilérieur.

Sur la terrasse, dans la ])rume, des formes blanches se meuvent les bras levés en l'air, s'agenouillent, se prosternent ; et en bas, dans le cimetière, parmi des pierres, qui jonchent le sol, des tombes, des femmes voilées sont accroupies, dans des poses mornes, se dressent

avec de grands mouvements souples, tendent les bras, s'en vont, glissant plutôt qu'elles ne marchent, disparaissent, se perdant dans les nuées grises qui rasent le sol.

Maintenant, le soleil brille, éclatant, dans un citd bleu splendide, sans un seul nuage. Sur la plage, devant la grande porte <lélabrée, c'est un va-et-vient de gens se rendant à la ville, d'autres qui en reviennent, de troupeaux bêlant, poussés par des pâtres.

C'est un soldat magnifique, sur son cheval richement caparaçonné de velours et de soi'e brodée d'or. Les larges manches de sa chemise de fine baptiste et de son cafetan, couleur cerise, flottent et se mêlent avec les plis plus lourds de ses deux burnous, l'un de laine Ijlanche, l'autre d'étoile bleue, drapés l'un sur l'autre. Il passe fièrement au pas de son cheval, son fusil en travers de sa haute selle rouge.

Lu pauvre mulet vient péniblement, chargé de lourds sacs de grain, par-dessus lesquels sont juchés deux Arabes, armés de bâtons, qui activent sa marche en le frappant à coups redoublés.

Puis, c'est toute une délilade de troupeaux d'ânes, d'ânons, de bœufs, de veaux, de vaches, de chèvres.

Et sur la plage unie, d'un beau jaune safran, coulent capricieusement une foule de petits ruisselets, creusant leur léger sillon dans le sable tin.

Tout cela est mouvementé, charmant, gaiement pittoresque.

Voilà Forestier, déjà en selle, qui me bêle, tenant mon mulet en bride. Je saute en selle et nous rattrapons la caravane.

Une n'sala.

Ingram etllarris, les Nemrod de la bande, sont partis chasser dès le matin. Carlton, qui est souffrant depuis hier, prend la mule d'Antonio qui monte son cheval.

Il y a une route... ! les pieds des mules, des chevaux, des chameaux. des troupeaux, des hommes, l'ont faite, en tassant le sable. Elle est nivelée presque, très large, trop large même, pour continuer longtemps

1) JE 1.1 l'A II 67

el, apn^'s un quart d'houro do marclio, elle iiiiil, hrusqiionuMil, rn uno inliiiito d'étroits sentiers partant, à travers les palmiers nains, dans toutes les directions.

On est sur une hauteur, d"où on domine Arzilah.

Comme la distance potMise les choses ! comme la lumière les Iransligure ! et quel hahile metteur en scène est ce soleil de rArri(|ue (jui

Arzilah, vue de rintérieur des terres.

Iransl'orme el idéalise tout ce qu'il ellleure de sa touche hrùlante el lumineuse! Arzilah, la cité boueuse, au\ murailles ternes, aux tours éventrécs, prend tout à coup, d'ici, un aspect féerique, un air de ville des « Mille et une Nuits ». Elle se détache, aérienne, toute blanche, sur l'azur foncé de la mer, assise dans ses jardins, ses massifs d'un vert d'émeraude, et les minarets de ses mosquées, brisant la ligne sévère de ses remparts, se découpent sur la nappe bleue, étincelants de lumière.

Au premier plan, sur la large route bordée de palmiers nains, vient un troupeau de chèvres, marchant de front, l)arrant le passage, et un berger avec un long bâton, d'une superbe prestance, sous sa » djellabieh » jaune.

Depuis une grande heure, nous chevauchons dans des landes interminables de palmiers nains et loujours à environ cent mètres en avant se prolilc sur le ciel, se détache sur le fond des vallées, la haute silhouette de notre vieux kaïd, le fusil en travers de sa selle, perché sur son grand diable de cheval roux, à rellels mordorés, marchant à petits pas uniformes, scandés, inquiétants par leur précision mathématique.

Que de fois avons-nous essayé, Forestier et moi, de rendre en aquarelle les tons étourdissants, les nuances changeantes, les reflets chatoyants de cette robe indéfinissable! Que d"(>ll'oi'ts désespérés n'avonsnous pas faits pour reproduire sur le plus pur » whatnian » les tons cuivrés ou bleuâtres, jaunes ou giis, gais ou mélancoliques de cette croupe mouvante, de ce tron(.'on de queue chauve, dont les couleurs

insaisissables, aussi mobiles que colles du camélL-on, variaienl ù tout boni (le cbamp, suivant les heures du jour, la direction des vents, les intempéries de l'air!

Que de fois avons-nous pu constater avec stui^'laction la rt'giilarité ine.\()ral)le de ce pas automati(jue, si invraisemblablement invariable dans son mouvement de pendule, (juil nous servait de chronomMre et que, pendant des mois, nous avons pu [compter les heures d'après le nombre de pas de cet incomparable coursier, di' celte clepsydre à pattes.

El le cavalier! Avons-nous assez souvent \()ulu li.xer sur les pages de nos albums les lignes ondoyantes de celle silliduelle falote, de j)réciser sur des pages immaculées la vision fuyaule el macabre de cette vieille momie accroupie dans une posture de cbiMipaii/j''. au-dessus de sa haute selle, enveloppée dans des paquets de laiiu', disparaissant entièrement, comme recouverte d'une cloche, sous le capuchon pointu, sous les plis raides d'un burnous bleu. ïitwr. di'teinl par les pluies, roussi par le soleil, nmculé par les boues, si luisant aux endroits saillants, si terne dans la rentrée des plis, si jaune dans les parties flottantes, que toutes ces teintes se fondaient en un ton unique violacé et vei'dâlre, avec des reflets métalliques aux piolubérances, el se distinguait à peine de la l'olie usée, décobjrée, l'cllélaiii le burnous, de la pauvre vieille rosse.

Quaud dans la dislauee iiu milieu d'un elianip de paluiiers nains ou d'asphodèles cheval et cavalier s'arrèlaieiil un nioiiieiil, iniuiobiles, on les aurait jiris volontiers pour un vieu.x groupe équestre en bronze abandonné au fond d'un j)arc.

Et il avait une lèlc de vieille ((nnmère, si malicieuse, si amusante dans sa laideur caractéristique, notre chère vieille canaille de kaïd, avec ses deux grêles mèches grises bouclées s'échappant coquettement de dessous son turban, papillotant siu- ses tempes creuses, ombrageant son petit front étroit, bombé et sillonné de rides.

Son long nez busqué avait le vomer si proéminent (lu'ii semblait vouloir percer les chairs, et sa peau tannée, d'un brun rouge, luisante et huileuse, se moulait sur les saillies de la face avec de fortes tensions.

Ses petits .yeux verts en vrille, profondément encaissés sous des arcades saillantes, brillaient étrangement, et quand, à travers les broussailles de sa barbe giise clairsemée, sa large bouche s'ouvrait montrant un gouffre noir' où tremblaient quelques tronçons de dents jaunes et qu'un rire muet secouait sa vieille carcasse, toute sa personne, alors, avait une expression diabolique pleine d'ironie, d'astuce, de cruauté froide qui vous gênaient sur le moment.

DJCI.IFAH

Oh! le vieux pélican, roublard hypocrilo cf mielleux, dont la face parcheminée, à force de l'avoir contemplée, nous était, par la force de l'habitude, devenue indispensable. Etait-il assez drôle, lorsque accroupi, sa tète de gorille baissée, grillant ses tibias décharnés devant les charbons ardents, il séchait, sur ses genoux, un mouchoir à carreaux percé de trous, maculé de tabac, mouchoir très platonique et que le pan de son burnous remplaçait avantageusement. Avait-il un air de satisfaction béate assez prononcée, quand, secouant de ses longs doigts noueux, sur le revers de sa main, une pincée de tabac tombée de son élégante tabatière en noix de coco, petite et de forme oblongue, il la passait sous son museau pointu, aspirant la poudre chère à son olfactif avec un bruit de narines formidable et des clignements d'yeux inénarrables.

Plein d'amabilité et de prévenance pour nous, toujours aux petits soins, d'une politesse exquise, il nous volait de main de maître avec une aisance singulière, une absence complète de scrupules, absolument comme il nous eût coupé le cou et mutilé, si les circonstances l'eussent permis. ^;,,„,^, ,,,,„ i,,.,,.

Nous quittons le plateau et descendons dans une vallée. On traverse des cours d'eau très peu larges mais profondément encaissés et d'un abord difficile. La vallée est délicieuse, fraîche, tapissée de plantes. Les ajoncs, les bruyères, le thym, abondent mêlés aux palmiers nains. Partout de clairs ruisseaux aux innombrables méandres, aux bords touffus de llcurs, des mares mignonnes couvertes de nénuphars, de cresson, où boivent, enfoncés jusqu'aux épaules, des bœufs de petite taille. Très doux, peu sauvages, ils tendent leurs mulles humides, et, sans se déranger, nous regardent de leurs yeux paisibles. Des chèvres sont éparpillées de côté et d'autre. Des arbres, des arbustes, poussent par-ci par-là. On se croirait dans un a moor » d'Ecosse.

On remonte le versant opposé et on s'arrête en haut d'un mamelon couvert de thym et de palmiers nains, semé de roches grises. A peine avons-nous fait quatre heures de marche.

La position est charmante. Sur la crùlc de la colline qui nous fait face et nous domine, un village, Djelifah, se ddcoupc en lignes dures sur le ciel. Du village, descendent en s'entre-croisanl des sentiers conduisant à une source où vont emplir leurs cruches les jeunes filles et les vieilles femmes. A gauche, c'est, au dernier plan, la nier'sur laquelle se détachent les cimes vertes de bosquets d'orangers couverts de fruits, et, par devant, des alignements de figuiers formant une sorte de rideau gris; puis ce sont des groupes de bambous de quatre à cinq mètres de haut que le vent a courbés, les enchevêtrant les uns dans les autres. Sur la droite c'est d'abord, à l'horizon, l'énorme Atlantique aux teintes livides. Puis, à partir de notre [tlateau, c'est une immense nappe verte de chênes-lièges, darbustes, de palmiers nains, où brille l'éclair des ruisseaux sinueux, où miroitent des lacs, se déroulant avec des lointains toujours de plus en plus bleus, bordée par le long ruban des sables jaunes de la plage et s'arrêtani à la pointe d'un gris pâle très ténu du cap Spartel.

Des enfants tournent timidement autour de nous, à distance, et nous offrent des oranges qu'ils jettent à terre, n'osant s'approcher. Puis ils s'enhai'dissent peu à peu e( finissent par s'apprivoiser tout à fait. Ils sont très drôles, ces moutards, sous les capuchons pointus de leurs « djellabiehs » à manches courtes fendues au coude, à travers lesquels ils ne passent pas leurs bras, et qui se tendent horizontales et raides, semblables à des ailerons lesquels, de loin, donnent à li'urs propriétaires un faux air de pingouins.

Des gens du village arrivent; leur sheik entre en pourparlers avec le nôtre. Les habitants, hommes et femmes, ont quitté leurs huttes. Nous les apercevons debout, accroupies, couchés sur des éminences, regardant curieusement notre installation.

Le temps a fraîclii, et nous faisons cercle autour d'un feu de broussailles et de branches sèches qu'on vient d'allumer. La flamme pétille, s'élance en grandes gerbes rouges, et des nuages de fumée couvrent le camp.

Au crépuscule, dans les premières ombres du soir, nous voyons apparaître, drapé dans son « haïk » de laine blanche, le sheik, suivi de gens chargés. Il a les traits fins, la démarche noble, et s'avance lentement, la tête haute, avec une grande dignité : d'une main il tient une cruche de forme kabyle, remplie de lait, de l'autre une écuelle en bois, contenant du beurre de brebis. Ses hommes, en burnous, marchent derrière lui, silencieux, apportant la « mouna «, du « kouskoussou », des pains, des œufs, des poulets. On dirait, dans la nuit qui tombe.

DJEI.IKAII

une procopsion tic fantùmos. Nous recevons le slieik sous notre tent(^ el nous l'invilons à prendre le thé. Il accepte l'invitation par une tranquille inclinaison de tète.

El cet homme qui n"a peut-être pas vu vingt Européens dans sa vie, qui ignore nos hahitudes, n'a aucun point de commun avec nous, qui, pour la première fois sans doute, voit nos choses d'Occident, ce sauvage n'éprouve pas le moindre embarras, ne se sent nullement gêné, et quelques instants après le thé. de crainte de nous importuner par sa présence, il nous ^ serre les mains et se retire gravement. '

11 a plu toute la nuit, il pleut encore. Nous nous levons par un temps gris et froid. Dans la tente il règne une hnmidité pénétrante : au dehors la pluie tombe line, serrée, monotone, de grandes nuées ternes rampent dans un ciel triste, chacun reste sous son abri de toile.

Les mules, rangées en ligne, sont là, sous la pluie, immobiles, têtes basses, les yeux tixés à terre; les chevaux grattent le sol, impatientés, frissonnent et hennissent plaintivement. Brooks, lugubre, trempé, promène de la cuisine à la lente son corps anguleux, voûtant ses épaules, glissant sur l'herbe humide, maugréant constamment.

C'est un affreux gâchis sous nos pieds : le sol, hier encore un parterre de fleurs, a été tellement foulé par nos allées et venues, trépigné par les chiens, envahi par l'eau qu'on ne sait oîi se placer. Plus (l'iierbc, plus de plantes, tout a été saccagé; on se croirait dans une étable et une étable mal tenue encore. Nos malles, nos valises, nos sacs, nos elfets, gisent dans la bouc, nos lits semblent flotter au-dessus d'un marais, l'eau suinte à travers la toile de la tente emplie d'une buée épaisse, tous les visages sont renfrognés. Les coups et les imprécations pli'uveut sur le malheureux Don qui, plus que jamais, s'obstine à vouloir élalilir son domicile entre les tiliias de Forestier exaspéré, et sécher à ses mollets son poil dégouttant de pluie, et quand bien malgré lui il cède la place et abandonne son coin favori, c'est pour se réfugier sur nos lits qu'il souille affreusement, imité en cela par son camarade Rover.

Groupe de paysans.

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