A TU AVE US LK M AU OC
Ilarris ;i le splocn, et sapolile figure en lame de couteau aux lignes coupantes s'aiguise davantage et se pince avec des tics nerveux.
Ingram, emmailloté dans ses fourrures, tousse plus que jamais et entre deux quintes épanche sa bile avec une louable impartialité sur Brooks et les chiens. Marshall, dont le teint bilieux tourne doucement à des tons (h^ jaunisse, reste étendu inerle sur sa couche, indiiréreni à tout, et quand sa voix mouillée, plus aigre que jamais demande languissamment aux échos : lias anybody seen my Mary-Ann? Non! répond lécho furieux de nos voix, avec un ensemble parfait et une unanimité touchante, à sa plainte lamentable.
Forestier, avec un courage que je lui envie et uji dédain du confort de l'inslallalion (\\w j'admire, se campe à la talde bancal(% assis sur une malle les pieds dans la boue, éclairé à faux jour, horriblement agacé par Don qui, à tout propos, se précipite dans ses jambes en bousculant sa table improvisée. Il étale son jiapicr, sort ses tubes de teinte neutre, de blanc de Chine, saisit ses pinceaux et commence une gouache. Nous devons faire en collaboration les illustrations d'un roman : « Wild Darric », par Christie Murray et II. Ilerman, qui doit être publié dans le procliain « Summer Number » de l'w lUustrated London News», et plein d'une noble ardeur provoquée par l'état du temps, Forestier s'est bravement mis à la besogne. Comme je fais la sourde oreille à ses pressantes sollicilalions de me mettre aussi au travail, il m'envoie sa malédiction et me menace des foudres de M. Jackson, le directeur du journal, si par ma faute le numéro est en retard.
Vers les midi, profitant d'une accalmie, nous prenons nos fusils et laissons Forestier à ses crayons.
Nous partons à travers les terres mouillées, les buissons dégouttants d'humidité, les bas-fonds couverts d'herbes et de mousses épaisses chargées d'eau comme des éponges. On patauge dans des flaques de boue, on s'enfonce dans un sol vaseux, on fait de terribles glissades sur des terrains argileux que la pluie a rendus lisses comme du verglas et, après deux heures d'une pareille corvée, pendant lesquelles nous n'avons vu ni plume ni poil, ni âme qui vive, la pluie reprend de plus belle, toutes les cataractes du ciel sont ouvertes.
On s'abrite comme on peut sous des taillis. Mais, sous la trombe, l'eau ruisselle de partout ; des filets glacés nous dégringolent dans le cou, glissent le long de nos visages, filtrent à travers nos... imperméables, transpercent nos vêtements. Nos bottes^ enfouies dans im pied de glaise, prennent l'eau de toutes parts, nous sommes trempés du haut en bas, c'est à n'y plus tenir.
n.IEMFM
On dt^gucrpit de cet abri inhospitalier ol, sous l'averse battant son ])lcin, nous rentrons au camp à pas de course et nous nous précipitons sous notre fente rincés, furieux el... bredouilles.
Pendant des heures, nous entendons crépiter la pluie, huider h'. vent, hennir les bctes. Ingram a des quintes de toux etTrayantes, ^larsluill est vert, je suis d'une humeur de dogue.
De temps à autre, un de nous se hasarde dehors, erre comme une àme en peine et revient en grelottant s'abattre désespéré sur son lit.
Nos hommes sous leur tente mènent joyeuse vie, absorbant dinnoml)rables tasses de thé, fumant du « kif ». jouant du « guimbry ».
Dieux! que la journée paraît longue par ce temps exécrable el que l'arrivée de la nuit est accueillie avec des soupirs de satisfaction. Forestier a trouvé le moyeu de terminer à la lueur d'une bougie sa composition et d'en faire une petite merveille de dessin et de couleur. Ma conscience me reproche amèrement ma paresse et pour calmer mes remords j'allume ma pipe, je me fourre sous mes couvertures et je finis par m'endormir au liriiil de la pluie (|ni foucKc la toile et des ronflements de mes compagnons.
Le iJjobel-Sai'sar.
SAHAL-EL-KIIEMIS
13 Janvier.
La pluie a cessé; nous allons enfin lever le camp. Létal deCarllon a empiré. A force de s'exposer imprudemment à la pluie pendant le jour, au i'roid pendant la nuit, son rhume a pris des proportions inquiétantes. Malgré tous nos efforts pour le retenir, il a sellé son cheval et est parti bride abattue dans la direction de Tanger.
C'est seulement lors de notre retour que nous apprîmes qu'il a\ail fait le trajet en treize heures, à franc étrier, traversant la Ghrifa à marée liante, au risque détre entraîné en mer, ce qui était arrivé à deux Maures, ([ui s'étaient noyés en essayant de passer la rivière en même temps que lui. En arrivant à la ville, il était tombé évanoui de fatigue et était resté six semaines au lit avec uue congestion des poumons.
^'ous partons par un temps gris , chargé d'humidité , pataugeant
(hiiis des lerrcs ilélrom|i(''L's par les pluies. Les mules, ([ui ciiriiiiccnt jusqu'aux genoux dans cette argile molle, hésileni, iniit de longues pauses et. à chaque instant, refusent de continuer. La ligne de la caravane s'allonge avec des solutions de continuité très inquiétantes pour ceux qui, restés en arrière sans guides, tâtonnent, cherchant les endroits praticables, s'embourbant jusqu'au ventre de leurs mules, égarées sur de fausses pistes. Le kaïd s'arrête souvent, attend les traînards, leur indique la voie et excite nos hommes, (jui ont un mal incniï à faiie avancer leurs bêtes dans cette mer de boue. Puis on sort de là ])our gravir une colline, on redescend pour se replonger dans les marais, et cela continue ainsi pendant des heures.
Cramponné à ma mule, 1 Cxcitant des poings, des talons, de la voix, j'avance péniblement, et la vue de Forestier à mes côtés, livrant les mêmes combats à sa hèle récalcitrante, adoucit l'amertume île ma précaire position. Courbé sur sa selle, il fait d'énergiques efl'orts pour se maintenir en équilibre sur sa mule qui, plusieurs fois, a failli disparaître avec lui dans les profondeurs de ces tourbièi-es maudites. Il est navrant à voir : sa lèle de brigand calabrais retiré des affaires se hérisse avec des airs plus calabrais que jamais, et il a des monologues effrayants avec sa grande bringue de bête dont il réprime, à vigoureux coups de cravache, l'irrésistible tendance à prendre un bain de siège à chaque cours d'eau, à chaque marais qu'on traverse. Nos mains sont couvertes de durillons à force de frapper, de tirer sur les rênes, et ce n'est pas sans une secrète envie que, dans notre détresse, nous voyons à cent pas devant nous, Antonio confortablement assis sur sa mule, au milieu de ses sacs et de ses couvertures, rovilant des cigarettes, laissant les rênes libres sur le cou de son intelligente monture, laquelle, en brave et sagace petite bête qu'elle est, marche allègrement, sans broncher, dans les terres défoncées. Cette ironie du sort et la constatation flagrante de notre impuissance à faire autre chose que la volonté de nos mules achèvent de nous abattre, et nous suivons de loin désespérés.
Enfin, après des alternatives fatigantes, nous abordons une sorte de chemin sablonneux, couvert par places d'herbe fine, sillonné de ruisselcts d'eau claire. De nombreux chênes-lièges énormes, aux troncs noueux, poussent vigoureux à travers des rocs grisâtres, parmi des cactus épineux, et leurs branches tordues touchent à terre et se perdent dans les hautes fougères et les palmiers nains croissant de tous côtés.
Le temps s'est éclairci et, dans le ciel devenu bleu, de gros nuages
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argoiiir's roulent enli'a[ii(''s par le venl. Assis sur les i-ueliers, iiuiis prenoiis iKid'e « liiacli » à rombre des arbi'es séciilaii'es. De i'aiilre eôjé de la route, sur un rocher, deux Arabes sont debovit, leurs bnriioiis llulleul au vent et ils se détachent très blancs sur le ciel lilrn. lu paire, drapr comme un llomain, passe grave et lent sur le chemin, poussant ses brebis devant lui ; il disparait à un tournant derrière un bouquet de lenlisques et d'oliviers. Tout au loin, au bout d'une plaine mamelonnée immense, par-dessus une rangée de cidliues, on vnit les cimes bleues du Djebel-Sarsar.
On quitte à regret ce coin ravissant et, derechef, on se lance à travers les plaines submergées, on recommence les rudes ctTorts de tout à l'heure. Puis, soudainement, en haut dune colline, changement de décor : une route de sable, où pousse par place un gazon lin, pari en ligne droite entre des luzernes, des prairies de mauves picjuées de coquelicots, des champs de lavande qui embaument, à travers une région de cultures, de collines boisées, de vergers pleins de fruits. La route traverse un joli bois d'oliviers et de figuiers; nous y faisons une halte en attendant le reste de la caravane, et, quand nous voyons apparaître la première mule au haut de la route nous repartons. Côtoyant en le remontant un cours d'eau qui descend des hauteurs nous finissons, arrivés sur le sommet du plateau, par clievaiiclier dans le lit môme du ruisseau, qui nous sert de route.
Il est très pittoresque ce ruisseau dont les eaux claires coulent en murmurant sur un lit de cailloux, retombent en cascades par-dessus les rocs qui encombrent son cours, s'étendent en petites mares tranquilles remplies de lleurs aquatiques. Nous nous frayons un passage à travers des chênes verts rabougris, des térébinthes, des lauriers-roses. Par places les branches se rejoignent au-dessus de nos tètes formant berceau. De temps en temps, on remarque un brusque froissement de branches, une forte ondulation du feuillage, un arrêt subit des chiens, c'est un sanglier surpris au gîte que notre présence a mis en fuite et qui, d'un bond, détale de sa bauge et s'élance dans les taillis. Des merles partent à tous moments avec des cris stridents, do grosses couleuvres verdàtres glissent sur les mousses, disparaissent sous les pierres, et des nuées d'insectes bourdonnent bruyamment. Partout des lleurs, des marguerites bleues, des anémones rouges, des plantes grimpantes enlacées après les arbustes.
Les fleurs écrasées sous les sabots des chevaux, les fougères brisées, les feuilles arrachées sur notre passage, développent de fortes senteurs, comme celles des foins coupés, et l'air chargé de toutes ces
odeurs ticdes pt moites passe sur nos tètes, frôlant nos fronts de ses acres cflluves.
Dans le ciel, des vapeurs blanches {ilissont comme des voiles de gaze, se déchirent et se dispersent en légers llocons blancs, fuyant sous la poussée du vent.
Des aigles Idurnoiont très haut dans l'azur, et des vautours nombreux nous suivent en décrivant des cercles au-dessus de nous. De temps en temps l'un d'eux tombe à pic sur une proie, à deux pas de nous, et devant l'éclair fauve de son brusque passage ma mule, prise de peur, tressaille, dresse les oreilles et s'arrête court.
Une forte brise tord avec des grondements de houle cet océan de verdure, le roulant en de longues oscillations, avec de violents ressauts, de soudains et silencieux arrêts.
Ces steppes sauvages aboutissent à des terrasses de sables fins très boisés, et nous chevauchons gaiement à travers de gracieuses allées de hêtres, de bouleaux, de chênes verts. A travers les éclaircies, sur notre droite, on aperçoit la mer d'un bleu tendre presque gris, avec de grandes raies d'un blanc laiteux. A notre gauche, le Djebel-Sarsar découpe plus nets sur riimi/ou ses sommets denteh's dun bleu dur et froid, nuancés de tons violets.
A la lisière du bois nous tombons dans des terrains bouleversés, traversés d'une large tranchée de l'autre côté de laquelle le bois continue plus épais, plus fourré, planté de beaux chênes verts, de pins odoriférants, de chênes-lièges, de cèdres, d'acacias. Dans cette région, le sol d'argile et de sable quartzeux, mêlé de feldspath, est tellement chargé docre rouge (jue la terre est presque de celte couleur. Nous suivons cette ravine conduisant, en pente douce, à un plateau où poussent de grêles arbustes, nous passons près des huttes de charbonniers, et la fumée s'échai)pant des brasiers couverts où le bois vert se transforme en charbon nous enveloppe de ses voiles bleuâtres que le vent chasse en tourbillons.
De là on a[)ei'çoit les maisons d'un gros bourg, Sahal-el-Khemis, où nous devons camper. Kous sommes à l'extrémité du plateau, qui linit en une haute falaise descendant abruptcment jusqu'à la mer qui se déploie dans sa majesté infinie, illuminée par les lueurs d'or du couchant. JNous côtoyons la gigantesciue falaise rafraîchie par la brise de mer; nos mules, éreintées, reprennent courage, et au bout de vingt minutes nous sommes à l'entrée du village : un chemin creux, obstrué par d'énormes blocs de pierre, flanqué de chaque côté d'un talus élevé couronné de cactus et de haies d'épines, derrière lesquels on entrevoit
SAIIAL-EL-KHEMIS 79
des pignons de chaume gris, dos murs de pierre ou de [)is('. de i;raiids pieux fixés en terre.
A peine avons-nous di^^passé les premières maisons que nous sommes accueillis par le hourvari assourdissant d'une Irihu de chiens jaunes, hargneux et agressifs en diable. Ils se jettent sur nous, sautent aux jarrets des hètes et nous avons de la peine à défendre nos mollets de leurs crocs acérés. Qael(}ues pierres adroitenu'nl lancées par nos âniers nous en débarrassent vite et ils déguerpissent en hurlant de
Un coin de Sahal-el-Khemis.
douleur. Un coup de pierre est ce que redoute le plus le chien arabe ; menacez-le d'un bâton il n'en continuera qu'avec plus d'acharnement, faites le geste seulement de vous baisser pour ramasser un caillou et il décampera au plus vite, quitte à aboyer à distance.
Le village paraît assez considérable. Une large route irrégulière, défoncée, parsemée de gi'osses pierres, pleine de llaques d'eau fangeuse, le traverse d'un bout à l'autre. A l'extrémité du village d'autres \oyageurs sont campés auprès d'un petit étang, nous faisons halte et plantons nos lentes en face les leurs, de l'autre côté de l'eau.
Nos voisins sont des Anglais, le capitaine T. P., qu'un accès dégoutte retient sur son lit, et son fils. Us nous font les honneurs de leur tente, nous otTrent des rafraîchissements, et pendant qu'IIarris, Ligram et Marshall parlent chasse avec leurs nouveaux hôtes et comparent le goût de l'ccU'ish whisky» à celui du « Scotch whisky», nous nous éclipsons discrètement avec Forestier et nous allons llàner à travers le village.
De chaque côté de la large route les maisons se suivent, irrégulièrement placées, orientées dans tous les sens, toutes en forme de carré long, couvertes en chaume. Partout sur les toits des cigognes, partout
sur les iiiaisciiis un ou doux nids de ces l)clos ]ii-ivil(''fîi(''('s. sacri'os pour les Marocains, ([ni {•oiisidi'Tcraicnl roninic un n'inicou un sacrilc^fi;»' dCn lucr une. Ils professent pour elles un l'especl profond, basé sur celle antique croyance que leurs corps contiennent les ànios de leurs ancôtres, lesquels vivaient autrefois dans d(> grandes îles par delà l'Océan, et qui sdus celte lurine re\ieiiiienl |iiiur les |)riiléf;;er. Elles errent en limte liberté, claquant du bec, ballant de l'aile, fouettant l'air de leurs ailes blancbes bordées de noir. beureus(^s de vivre, sûres de n'être ni niolcsté(>s ni déran{;ées.
Nous revenons puni' le llié. T^a silnaliun de noire camp est admirable. Nous sommes au boid d nii lar^e |daleau surplumbant une vallée fertile, descendant jusqu'à la mer; eu face, au nord, c'est une ligne de montagnes boisées, fort giboyeuses, dit-on, et oîi abonde le sanglier.
Nous passons la soirée chez nos voisins, et ces grands chasseurs (le\anl ri'.lernel raconleni, à tour de rôle, leui's pi-uuesses cynégéticpies, leurs périlleux voyages; et leurs récits, arrosés par le «whisky». j)rennenl peu à peu des proportions d'épopées. De simples incidents de chasse, de champêtres promimades à dos do mulet dans des villes arabes, deviennent tout à cnup des exploits fabuleux, des découvertes de nouveaux mondes. La mort d'un chat sauvage, tii'é dans les halliers, se transforme en une sanglante chasse au tigre, à vous faire dresser les cheveux sur la lè(e; le fait de s'être trouvé, un beau matin, dans un pré nez à nez avec un laui'caii d iiumeui' inégale, es! matière à un combat dramali([ue livré à des rbinocéins (|ui vous dnnne la chair de poule; la renconire inopinée d'une couleuvi-e innlfensive traversant* l'allée d'un jardin prête à un épouvantable récit de chasses aux caïmans, aux serpents à sonnettes, et à un las d'autres I)ètes malpropres; et des sueurs fi-nides vous coulent dans le dos. El ([uand on [lense aux terribles dangers courus par ces hommes téméraires, ces chasseurs intrépides, ces expbirateurs hardis, on est tout étoiméde leur voir encore la tète entre les deux épaules, et on se demande avec elTroi si, apr^s de telles épreuves, l'équilibre de leur cerveau ne serait pas un peu dérangé. Et auprès de ces héros aux muscles d'acier, aux nerfs si fortement trempés, on garde une prudente réserve, faite d'une crainte salutaire et d'une indulgente pitié.
Ingram en racontant ses chasses avait été d'un prosa'ique, d'un terre à terre vraiment désastreux pour la réputation de nos fusils : quelques grosses bêtes tuées comme tout le monde les tue, pas mal de perdreaux, de lièvres, de faisans, et c'était là tout son bilan; pas le moindre incident capable de vous tordre les nerfs, de vous briser les muscles, rien
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que des choses criiiie ellVayaiitc hanalilé. Marshall élail ilaiis le même cas. Forestier avait estropié deux alouettes dans sa vie, dont lune soignée par lui avait réchappé, cl moi, pour tout polaf^e, j'avais tué un lièvre... autrefois... par accident... un lièvre en mal d'amour, qui s'était suicidé, le malheureux, en se précipitant sur les canons de mon fusil; la gâchette était parlic toute seule, à mon insu, comme les chassepots à Mentana. llarris allait nous venger, lui, le champion de l'Angleterre, à l'ambitieuse devise : « Quo non ascendam ! »
Le iils du capitaine T. P., qui depuis quelques instants maniait nerveusement son revolver, avec des gestes compromettants pour hi sûreté de ses voisins, venait à peine de terminer une histoire compliquée de léopard, où son revolver, disait-il en nous le fourrant sous le nez, avait été son meilleur ami, qu'IIarris, avec une emphase, pleine de modestie rentrée, commençait dans une diction impeccable, avec des tremblements dans la voix, des mouvements d'yeux pathétiques, des gestes sobres d'une grandeur épique : « My ride to Sheshouan ».
11 nous l'avait souvent raconté, chaque fois, avec de multii)les et agréables variantes qui en doublaient l'intérêt, la rajeunissaient, lui donnaient des aspects plus saisissants, tout à fait « u[) to date » (jui le couvraient d'une gloire nouvelle.
Cotte fois, il se surpassa et atteignit, dans son récit, i!i des hauteurs sublimes d'éloquence, et il est bien regrettable que cette dernière version, celte édition définitive, il faut l'espérer, n'ait pas été stéréotypée, pour rester à jamais gravée dans la mémoire de ses contemporains, comme un morceau de style incomparable et à jamais inellaçable, du courage, de la présence d'esprit, de l'indomptable énergie, d'un sim|)le « fellow » de la Société royale de Géographie du royaume uni de la (Irande-Bretagne et d'Irlande.
Comme Napoléon le Grand, avec qui, d'ailleurs, il avait des traits de ressemblance par... la taille qu'il avait petite, il tenait, enfin, sa légende, ce piédestal des grandes réputations, non pas une de ces légendes vulgaires, sonores, sentant la poudre, retentissante de coups de canon et d'obus, mais une légende atténuée, remplie de distinction, bien mise, gantée de frais, avec du linge fin, à douces odeui's d'iris et do lavande, une honnête et respectable légende, sentant son « home madc » d'une lieue. C'était une légende à attirer, comme le paratonnerre attire la foudre, sur la tète de son heureux propriétaire, tous les honneurs, toutes les dignités, et machinalement un se })renait à dire tout bas, en l'entendant, ...sir Walter llarris Bart,... sa Grâce. ...son Excellence... on regardait en bas, croyant voir agrafé, à son genou, le
noble insigne de l'ordre de la Jarretière, cette récompense des grands actes et des loyaux services,. . et on se sentait enclin à s'écrier avec lui : <c Quo non ascendam ! »
On le voyait d'abord sur sa mule, armé de son revolver, suivi de son domestique, j'allais dire de son écuycr, cbevauchant par monts et par vaux, sur la roule de Sliesliinian, comme un preux du moyen âge en (juèle d'aventures. Puis c'étaient de farouches montagnards, prêts à lui couper le cou. qu'il désarniail par son calme regard et roiïi'e de quelques cigarettes. De son a-il d'aigle, il découvrait, au milieu de montagnes, dûment dessinées et dénommées sur les cartes, des plateaux grands comme la main, que les géographes, dans leur coupable négligence, avaient oublié de désigner, et il les baptisait de ses nom, prénoms et surnoms, pour combler ces lacunes impardonnables. A Sheshouan, avec un sang-froid imperturbable, il fumait tranquillement des cigarettes à sa fenêtre, pendant que les habitants, furieux, fouillaient la ville pour le découvi'ir et l'empaler. Puis il disparaissait de ses murs, comme une muscade, ni vu, ni connu, rencontrait des brigands qui le sauvaient au lieu de l'assassiner, lui olfraient leur bourse au lieu de lui demander la sienne..., etc.
Je ne vous raconterai pas, en détail, ce sublime morceau : « My ride to Sheshouan », je ne le pourrais pas : Uarris, surnommé << le charmeur de serpents ». » al Aissouï », comme on l'appelle dans tout le levant, dans le couchant, le sud. et peut-être aussi dans le septentrion, dans l'univers, enfin 1 llari-is, seul, pouriait, dans un moment d'inspiration, retrouve)', perdus au fond de sa mémoire, les termes choisis, les accents émus, les foudroyantes descriptions de « ^ly ride to Sheshouan », ce bijou ciselé avec un art si parfait, avec un dilettantisme si raffiné, plein de discrètes réticences, de fines allusions, d'aimables naïvetés, cette Heur d' « Lpper-ten ». De frénéti([ues applaudissements accueillii'ent << My ride to Sheshouan », et Uarris porta la main à son front, croyant y sentir pousser des lauriers.
Pendant longtemps, encore, on parla chasses, voyages, aventures... A un moment, un des Nemrod, je ne sais plus lequel, emporté par la l'ougue de son imagination surexcitée , brûlant du désir de surpasser, eu actes inouïs, son célèbre confrère en saint Hubert, prit la parole. D'un air tragique, avec une amplitude de gestes, fatale pour la stal)ilité des liouteilles de whisky qui roulèrent à terre, balayées de la table par ce geste oratoire, il nous conta une chasse à tout jamais mémorable, où, confondant les espèces, ainsi que les époques, de même qu'il confondait son verre avec celui de son voisin, !'« Irish
SAIIAI.-Kl. Klli;.\llS
whisky » avec le « Scotch », il était question (i'Miiiniaiiv ant('(liliivicns, qu'on massacrait comme de simples lapins.
Par une série de transitions insensihles, facilitées par rimai;ination docile, souple à se plier aux exigences capricieuses d'une fantaisie sans hornes de l'orateur, dupe lui-même de son propre cerveau, les tigres, après hi seconde houteille, étaient devenus des mégalosaures, les rhinocéros des nuistodonles, les caïmans des plésiosaures, aljsolunieiit comme, après la première liduleillc, le ciiat s'était transformé eu ligre. le taureau en rhinocéros, la couleuvre en caïman.
lleureusenu'ut qu'on n'attaqua pas une troisième houteille, sans quoi, Dieu sait quels serpents de mer, quels dragons, quels monstres inconnus, nos héros n'eussent pas transpercés.
Ce fui un rude coup porté à la glorieuse répuialicm de « My ride lo Sheshouan »; l'étoile d'IIarris pâlit, mais c'était pour resplendir plus tard avec un nouvel éclat dans: « A visit to Wezzan », oîi, après avoir été comblé d'honneurs et de tapis par le chérif, il faillit être indignement fouetté par son p(disson de fils, ce- ([ui valut à ce dernier une verle mercuriale de la part de son père, courroucé de ^•oir que Ion pût man- (pier si grossièrement d'égards envers l'auteur de « My ride to Sheshouan », de « A visit to We/.zan ».
Et Daudet qui croyait que Tarlai-iu élaii mort 1 Tarlarin est imuiorlel, comme Daudet-, quoic|u"il ne soil pas académicien.
El-Arisd).