‹ A travers le monde romainChapitre 10 sur 30 · DES RELIGIONS · texte numérisé non relu

DES RELIGIONS

On a dit très justement que le commerce a toujours été le meilleur des missionnaires. En mettant en contact des peuples et des races différents, en créant entre eux des relations journalières, parfois intimes, il rapproche nécessairementlesidéesreligieuses etmélange lescultes ; mais le résultat de ces mélanges varie avecla nature de la religion professée, avec l'intensité de la foi. Certains immigrants, sans renier leur passé, sans renoncer à leurs conceptions propres, ne refusent pas à prendre part aux cérémonies qui se pratiquent dans les pays oii ils s'installent ; à opérer une sorte de fusion, apparente, si l'on veut, entre leurs anciennes croyances et les manifestations religieuses extérieures qu'ils trouvent établies. Pour ceux-là la conversion n'est pas éloignée ; en tout cas, elle est possible.

D^autres, au contraire, gardiens jaloux de la foi nationale, restent fermés à toutes les influences du dehors ; ils ont besoin de se créer, sur le sol étranger, le milieu religieux où ils ont vécu jusque-là et hors duquel ils ne comprennent pas qu'on puisse vivre ; ce sont les forts, les prosélytes, les agents, parfois inconscients, des transformations religieuses.

Je n'aurais pas songé à revenir sur ces vérités devenues presque des banalités, si des fouilles etdes travaux récents n'avaient,pourdeux grands ports antiques, intermédiaires entre Rome et les pays méditerranéens, et pour Rome même, appelé de nouveau l'attention sur la question et ne nous permettaient de saisir, une fois de plus, sur le vif, les rapports qui ont uni, dans le monde romain comme ailleurs, la pénétration religieuse avec la pénétration commerciale. Ce sera donc, surtout, le résultat de ces fouilles et de ces travaux que je vous exposerai ici.

Mais avant d'entrer dans le sujet et pour l'éclairer, il me semble nécessaire de rappeler en quelques mots quels étaient, à l'époque romaine, les principaux marchés établis dans les diverses provinces, les voies commerciales qui y donnaient accès et les intermédiaires qui les alimentaient.

Rome, du moins à partir du u' siècle avant Jésus-Christ, était le centre du commerce mondial, le point où affluaient les objets de nécessité et de luxe que produisait l'univers entier. Par

l'Espagne, surtout par le port de Gadès, lui arrivaient non seulement les produits du sol ou de l'industrie espagnole qui ne prenaient pas la route de terre, mais les marchandises apportées des côtes de l'Océan; par Bordeaux, Lyon et Arles, celles qu'expédiaient la Gaule, la Bretagne et la Germanie ; par Aquilée, où convergeaient toutes les routes de l'Illyricum, les productions du Norique et des rivages de la Baltique. Les relations avec le Bosphore avaient aussi une certaine importance : dans le grand entrepôt de Tanaïs, à l'embouchure du Don, se rencontraient les nomades de l'Europe et de l'Asie et les Grecs du Bosphore. L'Asie Mineure envoyait surtout les laines et les tissus d'Angora, les broderies d'or d'Attale et les draps de Laodicée, ainsi que des esclaves, amenés par des marchands Galates. Mais la première place dans l'histoire économique de Rome revient, sans conteste, à la Syrie et à l'Egypte.

Tout d'abord, un grand nombre d'industries importantes pour l'exportation étaient en honneur dans la Syrie, celles de la toile, de la pourpre, de la soie et du verre ; mais surtout, grâce à sa situation, à l'audace et à l'habileté commerciales des habitants, cette province constituait une région de transit merveilleusement active ; c'est là qu'aboutissait la masse des marchandises qui se dirigeaient d'Orient en Occident par les routes de l'Euphrate, à travers le pays

des Parthes, ou qu'on apportait par la mer dans le golfe Persique et que des caravanes faisaient passer à travers la Syrie jusqu'à un port d'embarquement de la Méditerranée. Il existait, sur la route des entrepôts très achalandés : Pétra, la capitale des Nabatéens, Palmyre, le centre le plus considérable de la région, et Bostra, située à mi-route de l'une et de l'autre. Parla venaient aussi les produits de l'Arabie, encens, pierres précieuses, gomme, aloès, myrrhe, épices de toute sorte, quand ils n'étaient pas dirigés vers l'Egypte.

C'est, en effet, cette dernière province, bien plus encore que la Syrie, qui recevait la plupart des marchandises arrivant de l'Extrême-Orient et entrantdans le golfe Arabique. Là, deux ports s'offraient au commerce, Bérénice et surtout Myos Hormos, situé plus au Nord, rade immense et admirablement défendue contre la mer. A l'époque romaine, elle devintle rendez-vous des marchands de tous les pays. Une fois débarqués, les colis y étaient chargés à dos de chameau et portés à travers le désert jusqu'à Coptos, d'où ils étaient expédiés par leNil jusqu'à Alexandrie. L'Egypte servait aussi de trait d'union commercial entre Bome et le royaume des Axoumites ; ceux-ci fournissaient aux Occidentaux des produits rares et recherchés, surtout des défenses d'éléphants et des cornes de rhinocéros. Les rois du pays avaient, pour la facilité des com-

munications, établi une route directe entre leur capitale, Axoum, et la frontière romaine ; mais on se servait également de la voie maritime, par le port d'Adulis, dans la baie de Massouah.

Si l'on songe qu'à toutes ces denrées asiatiques ou africaines s'ajoutaient celles que produisait l'Egypte elle-même, on se fera aisément une idée de l'intensité du commerce dont Alexandrie était le siège ; cette ville était bien, suivant le mot de Strabon, le plus grand entrepôt de toute la terre. Son port était renommé pour sa sécurité, ses quais de débarquement, ses magasins et aussi le phare qui en éclairait la nuit les abords ; des routes de terre et des canaux la reliaient à l'intérieur. Située au croisement des principales voies commerciales du monde antique, elle servait d'intermédiaire obligatoire entre l'Extrême-Orient et le monde méditerranéen ; c'est à Alexandrie que l'Occident devait venir chercher, avec les blés récoltés dans le pays et toujours si impatiemment attendus à Rome, les marchandisesde luxe que l'Inde envoyait parla mer Rouge et l'Ethiopie par le Nil.

Malgré leur fertilité, les provinces africaines n'ont jamais occupé une telle place dans l'histoire du luxe romain. Sans doute, elles produisaient, plus encore que l'Egypte, du blé et de l'huile ; mais à part quelques emporia des Syrtes, comme Leptis Magna et Tacapas, qui recevaient directement de l'intérieur des denrées

précieuses, de la poudre d'or, de l'ivoire, de l'ébène, des fauves et des esclaves, les ports de l'Afrique du Nord, Carthage comprise, n'exportaient guère que des produits agricoles.

On ne s'étonnera donc pas que, dans ce qui va suivre, il soit surtout question de marchands levantins, égyptiens et syriens. Si on les rencontre partout, sur les côtes de la Méditerranée et à Rome même, ce n'est pas seulement parce qu'ils avaient le génie du commerce, qu'ils étaient habiles et entreprenants, avides de gain, souples et prêts à toutes les opérations fructueuses, mais parce que leurs pays étaient désignés par la nature comme des lieux de transit nécessaires entre les contrées les plus éloignées qui fussent connues alors et le monde occidental. Ils devaient donc être amenés, par la force des choses, à jouer un rôle de premier ordre dans Texistence économique de Rome ; ils devaient en jouer un, non moins important, dans son évolution religieuse.

Au milieu de la poussière d'îles qui prolongent à travers la mer Egée l'Attique et l'île d'Eubée, s'élève un rocher nu et aride : c'est Délos la sainte, le berceau d'Apollon et de sa sœur Artémis. L'Ecole française d'Athènes, on le sait, y poursuit depuis quarante ans des recherches et

des fouilles qui ont rendu à la lumière un des centres religieux les plus vénérés du monde grec et toutes les annexes dont il était entouré. Mais Délos n'était point seulement un sanctuaire ; ce fut une place de trafic très florissante ; les relations pieuses qu'elle entretenait avec le reste du monde se doublèrent de relations commerciales. Sa situation même la désignait à cette mission. Placée au centre des Cyclades, à égale distance de la Grèce et de l'Asie, elle formait un point déconcentration où devaient converger tout naturellement les navigateurs venant de l'Orient (Syrie ou Egypte) pour gagner l'Occident (Sicile et Italie) et ceux que l'Occident en\'*oyait vers l'Orient pour y chercher les produits de luxe qui lui manquaient.

Cet éclat commercial, Délos le dut surtout aux Romains. Dès la fin du m' siècle avant Jésus- Christ, des négociants venus d'Italie s'étaient établis dans l'île pour y fonder des maisons de commission ou pour représenter des capitalistes italiens. La colonie prit très vite une grosse importance ; si bien qu'en 166, à sa demande, le Sénat, afin de combattre toute concurrence et surtout celle de Rhodes, afin de concentrer à Délos le commerce entier du Levant, établit d-ans l'île un port franc. Le résultat ne se fit pas attendre : Rhodes fat ruinée du coup. Il restait encore à Délos une rivale commerciale, la riche Corinthe. Mis en appétit par leur premier suc-

ces, les négociants déliens demandèrent à grands cris à en être débarrassés pareillement. Ils n'attendirent que vingt années : en 146, Corinthe était prise par les armes romaines et détruite. Désormais, il n'y avait plus de centre d'échange entre l'Italie, la Grèce et l'Cj-ient, hormis l'île de Délos.

Et les échanges étaient considérables ; car, ainsi que l'a montré M. Homolle, tous les objets de luxe que produisait l'Orient trouvaient des acheteurs à Rome et s'y vendaient fort cher : œuvres d'art, étoffes précieuses, épices, produits des pays grecs et orientaux, tout venait à Délos. Un autre article fort demandé était aussi l'esclave ; en un seul jour on en débitait parfois plus de mille tètes.

Ce fut bien mieux encore lorsque, après la réduction de l'Asie en province romaine (133 av. J. -C), les compagnies denavigation, les sociétés de crédit elles maisons de commerce purent entrer directementenrelationsavec les pays d'origine de toutes ces marchandises si recherchées. La prospérité de l'entrepôt de Délos fut immense. La ville devient véritablement alors cosmopolitejon accourtenfoule dansTiledetousles côtés ;toutesles races s'y mêlent et s'y confondent :les Romains y coudoient les Athéniens; les Egyptiens voisinent avec les Syriens ; on y rencontre des citoyens d'Alexandrie, d'Antioche, de Tyr, de Sidon, de Beyrouth, d'Arados, d'Ascalon, de Laodicée,

d'Hiérapolis, de Nicomédie, d'Héraclée du Pont, de Nicée, d'Amisiis,même des Sabéens venus du pays des parfums et des épiées ; et ces étrangers forment des corporations riches et puissantes. Les inscriptions nous les font connaître. La plus influente est celle des Italiens et des Romains, constituée dès le milieu du ii° siècle avant Jésus- Christ, sous le nom de « Hermaïstes » ; à la même époque à peu près, les négociants de Tyr se groupent sous le vocable de « Héracléistes » ; puis ceux de Beyrouth, sous celui de « Poseidoniastes ». Il y a aussi un synode d'Egyptiens, peut-être plus ancien que les précédents, une communauté de Juifs, une autre de Syriens d'Hiérapolis et d'Ascalon. Ainsi, suivant la loi naturelle qui rapproche toujours sur une terre étrangère les fils d'un même pays, les compatriotes se resserrent à Délos pour la défense de leurs intérêts, pour le plaisir de vivre ensemble et de s'entretenir de leurs besoins communs, pour se prêter assistance en face de leurs rivaux, pour exercer sur le marché une influence et aussi pour retrouver, à leur contact réciproque, le sentiment de la patrie absente et du foyer éloigné. Il est encore un autre sentiment que cette cohésion leur permet de satisfaire : le sentiment religieux, si puissant dans l'antiquité, si ardent surtout chez les peuples orientaux. Les noms mêmes que ces corporations avaient pris nous le prouvent: elles avaient choisi chacune comme

patron le dieu que leurs membres avaient appris chez eux à vénérer, celui auquel ils se seraient adressés sur la terre natale et qui en était, à leurs yeux, l'image la plus éloquente. Les Romains et les Italiens étaient placés SOUS l'invocation de Mercure et Maia, à qui ils sacrifiaient, suivant l'usage national, le 15 du mois de mai. « Aux ides de mai, dit Festus, se célèbre la fête des marchands, parce que, ce jour-là, le temple de Mercure a été dédié. » Ce caractère de protecteur du commerce, attribué à Mercure par les Latins, est trop connu pour qu'il soit utile d'y insister ; mais il convient de rappeler qu'à Rome même, à une époque relati\ement reculée (495 av. J. -G.), les marchands qui, grâce à la loi Icilia, purent se fixer sur l'Aventin, s'étaient constitués en une sodalité religieuse et avaient pris le nom de Mercatores ou Mercuriales . Leurs frères deDélos,qui vivaient en terre grecque, sont appelés Hermaïstes sur les inscriptions; mais lorsqu'ils font une offrande en latin, c'est à Mercurius qu'ils s'adressent, non à Hermès. Les gens de Tyr s'appelaient Héracléistes ; c'est qu'ils étaient voués au culte d'Héraclès, non point l'Héraclès du panthéon grec, mais un Melkart. De même les Poseidoniastes de Beyrouth se recommandaient de quelque divinité phénicienn e assimilée à Poséidon, et les Apolloniastes de quelque Baal, caché sous le voile d'Apollon. Ainsi, dans cette île qui avait prospéré depuis

une haute antiquité par le culte d'Apollon, le véritable Apollon, celui-là, le fils de Latone et le frère d'Artémis, où il occupait toujours en nom la première place, s'étaient successivement introduites, par le commerce et avec les commerçants, toute une série de divinités exotiques. Cet autel, que le dieu du jour s'était élevé à luimême, suivant la légende, avec les cornes des chèvres abattues par ses flèches, et qu'il avait laissé aux Déliens comme gage de sa reconnaissance, ne suffisait pas à la piété de tous ces hommes d'affaires, si différents de mœurs et de croyances ; il fallait à chacun des groupes qu'ils constituaient son lieu de prières propre et son culte traditionnel.

Les fouilles de l'Ecole française d^Athènes nous ont rendu successivement ces différents sanctuaires. Ce qui caractérise les plus importants d'entre eux, c'est, en général, qu'ils ne sont pas isolés, à la manière des temples dont les ruines se voient sur l'emplacement des villes antiques, mais qu'ils font partie intégrante de bâtiments plus considérables, plus complexes, de ces entrepôts commerciaux oii chaque nation se réunissait ; la chapelle en constituait un élément essentiel, à côté de la Bourse du commerce et des magasins.

Le plus complet à cet égard, du moins pour le moment, est le local affecté jadis à la compagnie des Poseidoniastes de Beyrouth. Le sanc-

tuaire avait été exploré en 1882 par M. Salomon Reinach ; en 1901, le reste du monument a été mis au jour. Voici la description qui en a été donnée ' :

« Cet établissement forme un vaste rectangle, quelque peu irrégulier, orienté assez exactement suivant les quatre points cardinaux. Sa plus grande longueur est de 45 mètres environ, sa

A. Entrée B Cour avec cit eme.

C Salle de réunion.

D. Sanctuaire.

E Magasins.

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plus grande largeur est de 35. Il est bordé de rues de tous côtés, sauf à l'Est. L'édifice semble reproduire à plus grande échelle les dispositions ordinairement adoptées dans les maisons privées. Un couloir étroit (A), ouvrant sur le côté

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