‹ A travers le monde romainChapitre 9 sur 30 · Renel, op. cil., p · texte numérisé non relu

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cheval et minotaure. A la tête des petites subdivisions ils faisaient double emploi avec les autres signa et, comme quintuple représentation de la légion tout entière, ils étaient trop nombreux. On prit donc l'habitude, dans la dernière partie du 11° siècle d'en laisser quatre au camp et de n'emporter avec soi qu'une seule enseigne générale... L'aigle demeure pratiquement le . seul signum général de. la légion et Marins ne fit que reconnaître le fait accompli, lorsqu'il décida officiellement, dans son deuxième consulat, la suppression des quatre autres enseignes. » On pourrait aussi, comme on l'a fait, expliquer la réforme de Marins par des considéra tionsmilitairesetdes raisons tirées de l'organisation légionnaire; mais le fait fondamental reste le même. Cependant l'usage peu à peu s'était créé de signa inconnus jusque-là et qui subsistèrent sous l'Empire, guidons du manipule ou de la centurie surmontés de mains ouvertes, d'animaux, de victoires, d'images divines, Mars ou Hercule ; pièces d'étoffes tombant en bannières, pour la cavalerie ou les détachements ; quelques-uns même présentant, accrochés à la hampe, des médaillons avec Teffigie impériale. 11 ne peut être question ici en détail de ces enseignes multiples ; je dois me borner à noter leur existence et à vous montrer le culte dont ils étaient l'objet.

A l'époque républicaine ou dans les camps de marche, on les déposait à côté de la tente du

général et près de l'autel de gazon sur lequel il sacrifiait aux dieux ; dans les camps permanents, dans les forteresses qui abritaient les armées impériales on leur construisait de véritables chapelles au fond de la cour du prétoire, dans l'axe même de la porte d'entrée. C'étaient généralement de petits édifices terminés en abside, des diminutifs de temples, juste assez grands pour abriterces divinités d'un nouveau genre ; le soussolétait aménagé en cave ; car onavaitcoutume dy déposer, sous la protection des drapeaux, les épargnes des légionnaires et sans doute aussi la caisse militaire des corps de troupes ; on les savait plus en sûreté sous la protection pacifique des signa que sous la garde armée d'un poste de quelques hommes. Aux jours de fête on enduisait les enseignes de parfums, on leur adressait des prières, on leur faisait des offrandes et des sacrifices ; comme les statues des dieux, ils assuraient l'inviolabilité à ceux qui les tenaient embrassés. Lors de la révolte des légions de Germanie, sous le règne de Tibère, le consulaire Munatius Plancus, venu en députation au nom de l'empereur, ne put échapper à la mort qu'en se réfugiant auprès de l'aigle et des signa de la première légion ; de même Elagabal, menacé par la révolte des prétoriens, se jeta dans le temple du camp poury passer la nuità l'abri des coups. Dès qu"il se risqua à en sortir, il fut taillé en pièces par les soldats, qui n'avaient point osé

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pénétrera sa suite dans l'asile qu'il s'était choisi. Nombreuses sont les pierres que nous avons conservées avec des dédicacesà l'aigle sainte et aux enseignes sacrées.

A ce culte du drapeau les soldats en joignirent un autre dès le début de l'époque impériale, celui du maître qu'ils servaient et que tout le monde se mettait à adorer, l'Empereur. Vous savez, en effet,que dans l'univers entier^il n'était pas un corps constituéjpas une réunion d'hommes,pas un individu isolé qui ne se fît un point d'honneur de rendre un culte à la divinité soit du prince régnant, soit de ceux de ses ancêtres que le Sénat avait placés au rang des dieux. Leur nom était invoqué par les assemblées provinciales,par les municipalités, par les corporations professionnelles, par les associations funéraires ; on leur construisait des temples, Augiislea ou Caesarea ; on créait des fêtes en leur honneur, on instituait des jeux qui portaient leur nom ; car cet hommage rendu aux empereurs était la forme officielle du loyalisme à cette époque : « il signifiait, comme on l'a fort bien dit, attachement au grand corps dont le prince était la tête, foi en la primauté de Rome et en Téternité de sonœuvre,subordination du patriotisme local au sentiment de solidarité que développait de jour en jourparmi les peuples l'habitude d'obéir aux mêmes maîtres ». Comment les soldats n'auraient-ils pas été les premiers à donner

16i LA VIE DE GARNISON ET LA RELIGION DES SOLDATS

l'exemple de l'adoration pour l'empereur ; l'armée n'était-elle pas Tarmée de l'empereur qui la levait, qui la payait, qui la commandait ? Les recrues ne prêtaient-elles pas serment de lui obéir en tout ? Un militaire était presque nécessairement un adorateur né du souverain. Aussi les images impériales peuplaient-elles les forteresses. J'ai rappelé plus haut qu'elles étaient accrochées sous forme de médaillons aux enseignes ; mais on en rencontrait bien d'autres dans les camps ; il y en avait surtout au prétoire,abritées dans une ou plusieurs chapelles qui leur étaient consacrées. Les découvertes faites dans les différentes parties de l'Empire le prouvent abondamment. Lorsqu'on fouilla la caserne d'Ostie oîi les vigiles de Rome détachaient une compagnie pour veillera la sécurité des docks et éteindre les incendies qui pouvaient y éclater, on rencontra, au fond de la cour centrale une sorte d'estrade oii l'on accédait par quelques marches encadrées de deux colonnes. Six piédestaux y étaient rangés, couverts d'inscriptions, qui supportaient jadis les statues des Antonins. Celles qui n'avaient pas pu trouver place dans cet asile avaient été déposées autour de la cour. A Lambèse oi^i campait non plus un détachement, mais toute une légion, les choses étaient plus grandement organisées, du moins à partir du règne de Septime Sévère. Derrière l'édifice que l'on appelle couramment « le Praetorium », et qui

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n'est que l'entrée du monument, s'étendent les deux grandes cours habituelles dont j'ai parlé plus haut. La seconde était complètement entourée de petites chapelles, groupées à droite et à gauche du temple des enseignes. Quelquesunes d'entre elles se terminent en absides ; toutes étaient consacrées, comme le prouvent les inscriptions qu'on y a recueillies, à la famille impériale ; toutes contenaient les images de ses membres, imagines domus divinae. Leur multiplicité provient de ce qu'elles servaient de sanctuaires à des associations militaires formées entre les différentes sortes de sous-officiers/)r/ncipales et d'officiers inférieurs ; les trompettes avaient la leur comme les joueurs de cor ; et aussi les lieutenants {opliones) et les^cavaliers, les commis d'état-major et les gardes d'armement; chacun de ces groupements avait fait de sa chapelle une salle de réunion où les membres venaient discuter sur leurs intérêts ; car l'autorité impériale leur accordait au m' siècle le droit de se former en mutualités, comme nous dirions aujourd'hui ; il semble bien, d'ailleurs, autant que nous pouvonsle savoir, que ces mutualités s'intéressaient surtout à la sépulture future des associés : leur grande préoccupation était de procurer à leurs héritiers une somme suffisante pour acheter un terrain et y faire élever une tombe convenable. On versait donc un droit d'entrée et des cotisations régulières ; et,

en échange, il était assuré à chacun une somme qui variait entre 100 et 300 deniers. Si l'on mourait au service, cet argent servait à votre enterrement ; si l'on arrivait à la vétérance, on le touchait soi-même, sauf à le replacer dans d'autres mutualités civiles dont le but était le même. L'empereur qui versait la solde aux soldats et quiles comblait de gratifications était tout désigné pour devenir la divinité protectrice de leurs sociétés d'assurance.

On se représente aisément, avec un peu d'imagination, l'aspect que pouvaient présenter les cours du prétoire, avec toutes ces chapelles, le jour des grandes fêtes ; les guirlandes de feuillage qui en ornaient la porte et les lampes allumées qui les couronnaient ; le va et vient des soldats et des officiers allant adresser leurs prières aux statues impériales ou apporter leurs offrandes, tandis que d'autres se dirigeaient vers le temple des enseignes pour leur rendre un religieux hommage.

Point n'est besoin, au reste, de faire appel à l'imagination ; nous avons un document qui nous dépeint une telle cérémonie ; il est écrit sur un de cespapyrus que TÉgypte, aussi féconde que conservatrice, nous rend presque journellement. On y lit : « Le jour anniversaire de la naissance de l'empereur Marc Aurèle Sévère Alexandre, Pieux, Heureux, Auguste, le stratège avec le tribun de la cohorte campée à Syène,

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les centurions, le bénéficiaire, les sous-officiers et les soldats, réunis dans les principia et dans le Caesareiim sacrifièrent aux dieux. Puis les présents habituels ayant été distribués, le stratège adora notre maître l'empereur César Marc Aurèle Sévère Alexandre, Pieux, Heureux, Auguste et Julia Mamaea notre maîtresse Auguste, mère d'Auguste et des armées ; puis, après avoir passé les troupes en revue, il adressa une allocution à la cohorte, honorant les clarissimes préfets du prétoire impérial, le clarissime préfet d'Egypte Metius Honoratus, ainsi que les illustres Maximin et Maxime, son fils. Puis le stratège et le tribun assistèrent à la procession. Enfin, dans le Caes-areum, il y eut un banquet pour les soldats et les principales. >>

Nous voici donc au jour de la fête de l'empereur. Dans le moindre village du monde romain on sacrifie en son honneur ; les soldats de la cohorte auxiliaire qui tient garnison à Syène, en Egypte, célèbrent comme les autres l'anniversaire du souverain. Ils vont, d'abord, dans les édifices religieux voisins du prétoire pour honorer les dieux militaires que j'ai énumérés plus haut ; les officiers marchent en tête, comme il convient. Aussitôt après cette première cérémonie en vient une autre qui, pour être habituelle, n'en est pas moins impatiemment attendue : on distribue aux soldats, de la part du prince, des gratifications en argent. Le donativum,

comme on l'appelait, est un de ces usages que les empereurs laissèrent établir par faiblesse et acceptèrent par ambition ; plus d'un lui dut à la fois son élévation et sa mort ; car on n'arrive jamais à contenter l'avidité des foules. En échange, tous, à la suite de leur commandant, s'empressent d'adorer l'empereur et sa mère, qui constituent la famille divine ; ils couronnent leurs statues ; ils sacrifient sur leurs autels, ils supplient les dieux de leur accorder la prospérité. Ceci fait, et comme nous sommes à l'armée, où il faut bien que les choses se passent militairement, nous allons assister à une revue, avec les différents exercices qu'elle comporte, défilé des hommes, simulacres d'attaque ou de défense, mouvements de fantassins ou de cavaliers ; après quoi le commandant, achevai devant le front de la cohorte assemblée, prend solennellement la parole et prononce une belle allocution où il a soin d'unir dans les mêmes éloges, les noms de ses supérieurs, les préfets du prétoire, chefs d'état-major de l'empereur, le préfet d'Egypte, son général en chef, le commandant delà légion d'Alexandrie à laquelle est rattachée la cohorte et son fils. Les soldats lui répondent par des acclamations et des souhaits de bonheur. 11 reste, pour clore la fête officielle, à promener autour du camp et peut-être même dans les rues de la ville voisine les images impériales, et à les présenter à la vénération publique.

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Voici maintenant le tour des réjouissances ; la journée s'achèvera par des amusements de toute sorte. A Ostie, dans une circonstance semblable, des vigiles avaient tenu à donner à leurs ofticiers et à leurs camarades le régal d'une représentation théâtrale. Nous en possédons encore le programme :

« Pour le salut et la bonne santé de notre maître Marc Aurèle Sévère Antonin, Pieux, Auguste, et de Jiilia Augusta, mère de notre Auguste et des camps, Cerellius Appollinaris étant préfet des vigiles, Glaudius Gnosimus, nommé édile par ses compagnons d armes, a organisé une représentation avec le concours de :

Gluvius Glaber, premier sujet (arcbimime).

Gaetenius Eucarpus, premier sujet.

Volusius Inventus, niais.

Suellius Secundus, niais.

Lucilius Marcianus, premier sujet.

Flavius Saturninus, bouffon. »

Dans un second programme, tout à fait semblable, nous lisons encore le nom d'autres acteurs :

Coretius Verissimus, premier sujet.

Turius Servandus, richard {pecaniosns).

Baebius Luxurius, femme.

Gaetenius Eucarpus, comique {scaenicus).

Annius Januarius, comique.

Asinius Ingenuus, bouffon.

Quand je vous aurai dit que les papyrus égyptiens nous ont justement conservé des scènes de comédies et de mimes qui se jouaient à cette époque et où les plaisanteries ne se caractérisent pas précisément par une exquise délicatesse, je vous aurai donné un aperçu de ce que pouvaient ôtre des représentations militaires dans les camps romains. D'ailleurs, pour nous en faire une idée, il nous suffira de nous reporter à quelqu'une de celles qui se donnent aujourd'hui encore dans nos casernes.

Quand le camp était voisin d'un amphithéâtre, ce qui arrivait plus d'une fois, il n'était pas besoin de recourir à des acteurs improvisés ; les soldats, pour un prix minime, se donnaient la joie de voir des gladiateurs s'entr'égorger ou des chasseurs de profession poursuivre des fauves dans Tarène.

La fête se terminait, comme doit se terminer toute fête antique ou moderne bien comprise, parun banquet. Les sous-officiers et leurs subordonnés s'y asseyaient côte à côte et les inégalités s'effaçaient pour un temps devant les plais fumants et les gobelets pleins de vin. 11 est permis de supposer que, le lendemain, le service reprenait un peu plus tard que de coutume.

Pareilles bombances se produisaient plus d'une fois par année, en différentes occasions. Les plus folles avaient lieu à l'époque des

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Saturnales. C'était, à Rome, une vieille coutume de célébrer la fête de Saturne ; les familles se seraient bien gardées d'y manquer ; on échangeait alors des cadeaux, bougies de cire, poupées ou gâteaux ; surtout on réunissait dans un grand repas tous les habitants de la maison,, même les esclaves, qui, ce jour-là, étaient autorisés à se servir les premiers. On tirait même au sort, parmi les jeunes gens, un roi du festin : investi de sa nouvelle dignité, il commandait à tous et quoi qu'il ordonnât, il fallait lui obéir ; aux uns il imposait, pour les punir d'une maladresse, de se plonger la tête dans l'eau froide, aux autres de se barbouiller de suie ; à celuici de chanter, à celui-là de se dire des injures, de danser tout nu, de faire trois foisJe tour de la maison avec une des servantes dans les bras ; toutes les habitations résonnaient de cris et d'éclats de rire.

Ces éclats de rire avaient aussi leur écho dans les camps, où l'on célébrait les Saturnales avec lé plein consentement des chefs. Je n'en veux pour preuve qu'un autre papyrus assez récemment déchiffré : il contient les comptes d'un soldat romain. D'un côté est écrit son avoir, solde, gratification ; de l'autre ses dépenses ou plutôt les retenues faites sur sa solde par le comptable : 30 drachmes pour la nourriture, 12 pour les souliers, 00 pour le vêtement. Quel n'est pas notre étonnement de

trouver un paragraphe ainsi conçu : « Pour la fête des Saturnales au camp — 20 drachmes. » Ainsi, cette solennité était presque devenue une institution officielle.

Ce qui se passait alors, nous le savons par la passion, quelque peu interpolée, il est vrai, d'un certain DasiuSjlégionnairedel'armée du Danube, en l'an 303 :

« Les soldats des légions, dit le récit, avaient l'habitude de célébrer chaque année la fête de Kronos. Ce jour-là chacun accomplissait le sacrilège comme un sacrifice. Celui que le sort désignait revêtait un habit royal et marchait à la manière de Kronos en personne, en présence de tout le peuple, avec une dignité imprudente et effrontée. Escorté de la foule des soldats, jouissant d'une entière liberté pendant trente jours, il se livrait à des passions criminelles et honteuses et se plongeait dans les plaisirs diaboliques. Au bout de trente jours la fête de Kronos prenait fin et avec elle la fête votive. Alors, après avoir achevé, suivant le rite, les jeux impies et indécents, celui qui avait joué le rôle du roi venait aussitôt s'offrir comme victime aux idoles immondes, en se frappant de son épée. »

Sans prendre au sérieux la virulence des expressions employées par Tauteur et même l'affirmation de suicide qui termine le passage, on peut tirer de ce texte d'utiles renseignements sur les insanités qui se commettaient alors, sous un

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prétexte religieux; et l'on comprend qu'un chrétien ait refusé de s'associer à des cérémonies de cette sorte, où il pouvait être obligé à chaque instant de faire profession de paganisme.

Ainsi, culte des dieux militaires, des enseignes, des empereurs, telle était la religion officielle des soldats. La religion qu'ils étaient libres de professer hors du camp ofîre une bien plus grande variété. Ce panthéon laissé à l'initiative de chacun se compose de divinités de toute sorte. En première ligne il faut faire figurer les dieux classiquesde l'Olympe, ceux que l'on adoraità Rome et dans les villes qui en étaient l'image. C'est là que sont nés, du moins au début de l'empire, la plupart des soldats et des officiers; ils apportent au camp avec eux les croyances de-4eur jeunesse, ils continuent à vénérer ce qu'ils ont toujours vu vénérer autour d'eux : Jupiter, le roi des dieux, le souverain du ciel et de la terre avec Junonet Minerve, ses compagnes du Capitole, Neptune, Liber, Pluton, Esculape, Diane et bien d'autres qu'il serait trop long de citer. Mais ce ne sont pas là ceux qui nous intéressent le plus; nous sommes attirés de préférence par les divinités orientales ou indigènes dont nous retrouvons la trace aupr&s des camps. Rien n'est plus instructif à cet égard qu'une visite aux environs de Pétronnell (autrefois Carminliim), sur le Danube, non loin de Presbourg. 11 y avait à cet endroit une immense forteresse occupée par des

légionnaires. Deux voies partaient de ce point l'une vers rEst,dcscendant le Danube, l'autre vers l'Ouest, le remontant dans la direction de Vienne. A 300 mètres environ, la première rencontrait l'amphithéâtre ; une chapelle lui était adossée. Elle était consacrée à Diane-Némésis. La statue delà déesse, un gouvernail à la main droite, une épée à la gauche, une roue et un griffon à ses pieds gisait encore à terre devant le piédestal où elle a été rétablie; tout autour on a retrouvé des autels consacrés à Némésis par des centurions légionnaires; c'est le premier d'entre eux, le primipile, qui avait fait les frais de la statue. Plus loin la route conduisait à un sanctuaire de Mithra. On connaît exactement son histoire. En 71 ou 72 l'empereur Vespasien fit réoccuper Carnunliim par la légion XV" Apollinaris, qui, depuis huit ou neuf ans, combattait en Orient. Les vides qui s'étaient produits dans les effectifs, pendant cette période, avaient sans doute été comblés par des levées opérées en Asie. Ces recrues, transportées avec leurs compagnons d'armes sur les bords du Danube, ne renoncèrent pas à leurs anciennes croyances; ils gardèrent le culte du dieu Mithra et lui consacrèrent, au bord du fleuve, une grotte demi-circulaire, qui servit à la célébration des mystères. Quarante ans plus tard, Trajan transporta de nouveau la XV' légion sur l'Euphrate ; mais le culte qu'elle avait apporté h Carnuntum ïwaïi déjà jeté

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des racines dans le pays; les diverses troupes qui la remplacèrent se laissèrent gagner à l'attrait de cette religion captivante et lui fournirent des prosélytes. C'est ainsi que Mithra continua d'être adoré par les soldats de la forteresse, quel que fût, d'ailleurs, leur pays d'origine.

Si, au contraire, au lieu de se diriger vers l'Est, on sortait du camp par la porte de rOuest, à mi-route avant d'arriver à la ville ancienne, on rencontrait un autre sanctuaire, né également de la dévotion militaire. Là régnait le Baal de Dolichè, en latin Jupiter Dolichemis . Le dieu y figurait, suivant l'usage en costume de guerrier romain, la tête coiffée d'un bonnet phrygien, la hache bipenne à la main et debout sur un taureau. La* chapelle remonte au temps de l'empereur Commode ; un centurion de la légion X° Gemina et sa femme l'avaient bâtie pour y honorer un dieu qui leur était cher ; et depuis, les soldats et les officiers qui partageaient leur croyance venaient y déposer leurs offrandes et leurs vœux. Le mur en était mitoyen d'un second mithraeum ; car il y en avait jusqu'à trois à Carnuntum. Ailleurs nous trouvons un autre sanctuaire, dédie encore à un Baal Syrien, celui d'Héliopolis, Jupiter Heliopolilanus. IN 'y a-t-il pas quelque chose de touchant dans cette abondance de divinités asiatiques, groupées autour de la forteresse ? Ces Orientaux transportés pour vingt ans et plus

dans un pays où tout leur était étranger trouvaient dans ces souvenirs de la terre natale un appui et un réconfort. Sans doute ils sentaient le besoin de se concilier le Seigneur dont ils avaient appris dans leur enfance à redouter la colère ; mais surtout ils voyaiejit dans les cérémonies de son culte une occasion de se retrouver entre compatriotes et de vivre, pendant quelques instants, dans l'atmosphère et dans l'illusion de la patrie absente.

Même constatation peut se faire, à Lambèse, pour la légion IIP Auguste. Là aussi, on adorait, dans quelques petites chapelles voisines du camp,Mithra, Jupiter Dolichenus, Jupiter Iléliopolitanus ; il existait même un temple d'isis et de Sérapis. En face le sanctuaire d'EscuIape, au centre de la ville importante qui s'était bâtie sur la colline voisine du camp, on voit une avenue bordée à droite et à gauche de petits édicules: tous étaient consacrés à des dieux assez obscurs, protecteurs des dévots qui avaient élevé le monument. L'un était élevé en l'honneur de MedauPLis — c'était le génie qui veillait sur la ville de Risinnium en Dalmatie, — un autre en l'honneur des sources de Sinuessa dans le Latium.

Je pourrais multiplier les exemples ; j'en augmenterais le nombre sans en augmenter la valeur. Ceux que je vous ai cités vous montrent très nettement la part faite dans la religion des

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soldais romains à la dévotion individuelle. L'État leur imposait un culte officiel, exclusivement militaire, surtout celui du drapeau et de l'empereur; mais, en dehors, il leur permettait toutes les pratiques religieuses; c'était là une tolérance absolue ou, si vous préférez, une indifférence complète. Vous savez, d'ailleurs, que cette indifférence faisait partie des grands principes reçus chez les Romains; les dieux de l'Olympe ne sont pas exclusifs et fréquentent volontiers leurs collègues de tous les pays, à condition que ceux-ci agissent de même à leur égard. Les relations ne se tendent que du jour où ils se heurtent à l'intolérance de divinités rivales. De là naquirent leur querelle avec le Christ et ses fidèles; elles se produisirent à l'armée aussi* bien que dans la vie civile. Les soldats chrétiens restaient libres de suivre leur religion, mais à la condition de rendre à César et à ses enseignes ce qui leur appartenait. Il semble bien que ce partage fut consenti par les intéressés pendant longtemps ; le premier exemple connu qui nous montre le choc des deux religions ne remonte pas plus haut que le début du iii° siècle ; encore l'acte du soldat que je vais vous citer, nous paraît-il plus voisin de l'exaltation que de la véritable piété.

En 21 L à l'occasion de l'avènement de Géta, associé à son père Septime Sévère et à Caracalla, son frère, on faisait, au camp de Lam-

bèse, une distribution solennelle d'argent, un donativiim. Chaque homme devait s'avancer, couronné de lauriers suivant l'usage, vers le tribun chargé de la distribution. Soudain, on murmure dans les rangs ; on rit, on pousse des cris ; on se montre du doigt un soldat qui au lieu de porter sa couronne sur la tête la tenait à la main, en violation des règlements. Quand il arrive devant le tribun, celui-ci l'interroge : Pourquoi cette tenue ? — Je ne dois pas faire comme les autres. — La raison ? — Je suis chrétien. Les officiers décident de le traduire devant le commandant. Mais lui, sans attendre les ordres, jette son manteau, sa couronne, son épée et va en prison. C'était refuser le service ; il fut condamné à mort.

Vous le voyez, il s'agissait là moins d'un acte religieux réellement incompatible avec la foi chrétienne que d'une cérémonie comme chaque jour en ramenait dans les camps. Mais le soldat était un croyant intransigeant ; il se disait comme Tertullien, qui se fit son apologiste : « Il n'y a pas d'accord possible entre le serment divin et le serment humain, entre l'étendard du Christ et l'étendard du diable, entre le camp de la lumière et le camp des ténèbres : une âme ne peut se vouer à deux maîtres, à Dieu et à César. » A ce compte une grande partie des militaires auraient refusé ou abandonné le service.

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Il n'en fut pas tout à fait de même à la fin du iir siècle. La situation sous Dioctétien devint beaucoup plus délicate pour les chrétiens incorporés à l'armée ; on leur demanda des actes de loyalisme qu'ils regardaient, avec raison, comme incompatibles avec leurs croyances ; eux-mêmes soulevés par l'ardeur du sacrifice qui fit alors tant de martyrs volontaires, on peut le dire, cessèrent de se prêter aux demi-mesures acceptées facilementjusque-là : ils furent persécutés comme les autres. C'est de cette époque que datent les passions militaires que nous avons conservées, celles de Maximilien en 295, de Marcel en 298, de Marcien et Nicandre en 302. Tous refusaient le service pour ne pas être exposés à sacrifier aux dieux.

La situation était sans issue pour les chrétiens comme pour l'Etat. Constantin la dénoua en se convertissant au christianisme et en publiant l'édit de Milan. Avec lui cessa l'antagonisme entre la religion militaire et la religion civile ; la croix alors apparut sur les enseignes à côté des médaillons impériaux : les troupes les confondirent dorénavant dans un même culte. Par lui se réunirent et se combinèrent les deux éléments, officiel et privé, entre lesquels s'était partagé jusque-là la vie religieuse des soldats. Il n^'y eut plus dès ce moment pour eux une religion militaire et une religion civile ; il n'y eut qu'une seule religion, celle du Christ.

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