‹ A travers le monde romainChapitre 17 sur 30 · HERMES DE DIONYSOS · texte numérisé non relu

HERMES DE DIONYSOS

Par BoÈTHos

bras de droite, sur ce tenon qui, vous le savez, servait jadis à enfiler des couronnes aux jours d'offrandes, on lut: BoY;Obç KaXyf,§ovto; stoisi — œuvre de Boèthos de Chalkèdon. Boèthos est un artiste connu du ii« siècle avant Jésus-Christ ; il appartenait à l'Asie Mineure. Pline l'Ancien le cite avec éloge et Verres le connaissait bien, puisqu'il s'empressa un jour de s'approprier une aiguière dont il était l'auteur. Ses œuvres ornaient les sanctuaires les plus fameux : Olympie et Délos ; nous possédons de nombreuses répliques d'un de ces groupes célèbres, un enfant qui étrangle une oie. Les pécheurs de Mahedia nous ont fait don d'un original, et d'un original signé.

Ils avaient rapporté aussi deux grosses pièces de bronze, deux sortes de corniclies, ornées de têtes, un peu plus petites que nature, toutes deux couronnées de lierre. D'un côté, c'est encore Dionysos, mais un Dionysos de type féminin, avec la coiffure tombant sur les épaules et deux petites cornes qui pointent sur le sommet de la tète ; de l'autre, c'est Ariane. Le globe des yeux fait d'ivoire, est demeuré en place.

A ce premier lot. il faut joindre encore une statuette d'hermaphrodite qui tient à la main une torche — elle servait autrefois de lampe, grâce à une disposition spéciale intérieure, sur laquelle je reviendrai plus loin — un masque rieur de satyre enfant et d'autres menues antiquités moins importantes.

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Vous voyez que, pour leur début, ces chercheurs d'épongés avaient eu une singulière bonne, fortune. L'âme des aïeux avait guidé leur main.

De telles découvertes ne pouvaient laisser indifférents les autorités françaises ou tunisiennes et les corps savants. Il eût été coupable de ne point exploiter cette mine archéologique, si riche, qu'un merveilleux hasard avait révélée. M-. Merlin obtint de l'État, de l'Académie des Inscriptions, et même de généreux donateurs des subsides qu'il aurait fallu plusimportants, qui permettaient cependant, tels qu'ils étaient, de reprendre les recherches.

« Il était d'abord indispensable, écrit M.Merlin, de retrouver le lieu exact d'où les pêcheurs d'épongés avaient sorti les statues de bronze. Les Grecs nous avaient simplement dit que les antiquités avaient été découvertes à 7 kilomètres au nord-est de Mahedia ; mais, fort heureusement, nous avions eu des renseignements plus explicites par quelques habitants de cette ville... Plusieurs jours se passèrent cependant en efforts infructueux, ce qui n'est pas surprenant si l'on songe que les points de repère pris sur la côte ne pouvaient donner qu'une approximation pour fixer l'endroit et que les scaphandriers, bien que distinguant à merveille tous les détails dans l'eau, n'embrassaient du regard qu'un cercle d'une trentaine de mètres de rayon... Nous avions déjà parcouru en bien des sens la zone

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probable du gisement, quand enfin un scaphandrier remonta en disant qu'il avait aperçu comme une série de gros canons régulièrement disposés et partiellement enterrés dans le sable. C'étaient les colonnes signalées l'an dernier par les Grecs. ..Nous pensions que, le point retrouvé» les plus grosses difficultés étaient suraiontées ; mais d'autres n'ont point tardé à surgir. Nous avons d'abord été très contrariés par le temps. L'état de la mer, toujours houleuse et parfois très agitée, avec, au fond, un courant rapide et glacial, a rendu le travail malaisé et trop souvent même impossible. De plus, si à la profondeur de 40 mètres, les scaphandriers n'ont pas trop de mal à lier avec des cordes les objets qui sont, en totalité ou.,en partie, hors de la vase, tout effort leur est extrêmement pénible et il est périlleux pour leur santé de faire longtemps une fouille proprement dite ; par deux fois, nous avons eu des accidents assez sérieux.

« Nous avons pu obtenir cependant des résultats intéressants. En premier lieu nous avons précisé la nature du gisement. Il s'agit bien d'un bâtiment naufragé. Les vestiges antiques ne s'étendent que sur une surface très restreinte, qu'on peut évaluer à l'œil à une trentaine de mètres de long sur sept ou huit de large et qui convient bien aux dimensions ordinaires d'un navire antique. De plus, d'après la répartition même des objets, il est clair qu'ils constituaient

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la cargaison d'un bateau : les scaphandriers, en effet, ont compté une soixantaine de colonnes, mesurant environ pour la plupart 4 mètres de haut sur 0 m. 65 de diamètre. Elles ne sont pas entassées pêle-mêle ; elles sont minutieusement alignées sur six rangées de dix colonnes environ chacune; entre elles on avait réservé des intervalles réguliers, laissés libres à dessein, où avaient été places des blocs de marbre, des chapiteaux, etc.

« Enfin, en creusant dans la vase, sur l'emplacement présumé de la coque, on a trouvé des morceaux de bois, des clous en cuivre, qui appartenaient sans conteste au corps même du navire. »

Dans cette première campagne, où des tâtonnements étaient inévitables, on trouva surtout des marbres. Par malheur, leur conservation est moins bonne que celle des bronzes. Les plantes et les animaux ne les ont pas recouverts, comme ils ont fait pour ceux-ci, de concrétions protectrices; ils ont vécu à leurs dépens. L'eau salée, les coquillages ont rongé leur surface, creusé des trous parfois profonds : c'est ce que , l'on avait déjà constaté àCérigotto, Seules les | parties enfoncées dans la vase sont demeurées intactes. Les morceaux les plus curieux qui aient été recueillis alors sont des chapiteaux de marbre blanc, les uns ioniques, les autres du genre corinthien — ils appartiennent tous à deux ou

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trois types qui se répètent — des débris de riches candélabres et surtout des fragments de plusieurs bas-reliefs décoratifs qui provenaient de beaux vases monumentaux. En les rapprochant, on s'aperçut que les sujets représentés n'étaient pas inconnus. Les uns figurent sur un cratère trouvé jadis à Rome et conservé aujourd'hui au Musée du Louvre, où il est connu sous le nom de Vase Borghèse ; les autres se retrouvent sur un vase déposé au Campo-Santo de Pise. Les personnages sont disposés de même de part et d'autre; leur groupement est identique, comme leurs attitudes ; l'ornementation générale ne diffère en rien; pour la valeur artistique, les nouveaux spécimens peuvent soutenir la comparaison avec les anciens. Les uns et les autres étaient assurément des répliques de cratères célèbres, que l'habileté de praticiens avait mises en vogue et que l'adresse des commerçants répandait dans le monde occidental.

Au cours de la même campagne, on acquit la conviction que le fameux coffre, dont on pouvait tant attendre, s'il avait été plein, n'était qu'un fragment de corniche ornementée.

L'année suivante, en 1009, les recherches recommencèrent avec le printemps. Celle fois, on pénétra sous les colonnes, on en écarta quelques-unes, on en ramena même à la surface et on creusa plus avant dans la vase, soit à l'endroit occupé par ces colonnes, soit exté-

rieurement à droite et à gauche. Les résultats ne se firent pas attendre. Bronzes et marbres affluèrent. Je ne saurais ici énumérer par le détail tous les objets que les scaphandriers retrouvèrent; il suffira d'insister sur les principaux.

La pièce de bronze la plus importante est une statuette d^Éros androgyne tout à fait analogue à l'Hermaphrodite lampadophore retiré de l'eau en 1907. La calotte crânienne était mobile et servait de couvercle à la lampe; la tête et le haut du corps formaient réservoir; un plan oblique coupait la poitrine intérieurement, fermant toute communication avec le bras droit et laissant libre accès à Fhuile dans le bras gauche, qui tient le flambeau. Celui-ci contenait la mèche. La statuette mesure 0 m. 50 de hauteur.

Dans les environs on recueillit des débris nombreux de sièges, d'appliques de meubles, qu'il sera possible de rapprocher pour en reconstituer Tensemble; on est déjà arrivé à refaire ainsi un brasero qui rappelle beaucoup certains réchauds trouvés à Pompéi. Une de ces appliques (0 m. 18 de hauteur) mérite une mention spéciale; elle figure une Minerve. La déesse est casquée et vêtue de l'égide, suivant l'usage.

Parmi les marbres, le morceau capital est une tête de femme d'une grâce exquise. Par une bonne fortune extraordinaire, la figure, plongée

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dans la vase, n'a presque point souffert, tandis que la poitrine et les épaules, en contact avec l'eau de mer, ont été fortement attaquées. Ce serait là la copie d'un original du iv° siècle avant Jésus-Christ. Les uns y voient une Aplirodite,^ d'autres une Korè ou une Hygie. En tout cas l'œuvre est empreinte d'un charme incomparable, fait d'harmonie et de sérénité.

Une autre tête, beaucoup plus endommagée^ montre une femme les yeux levés au ciel dan& l'attitude de la douleur, peut-être une Niobé.

Un bas-relief représente une scène de banquet,, avec les images d'Asklèpios et d'Hygie. Les deux divinités sont étendues sur un lit ; trois suppliants de taille plus petite, s'avancent vers eux avec un geste d'adoration.

Outre les œuvres d^art dont je viens de rappeler les morceaux les plus curieux, on recueillit des objets d'autre sorte qui jettent une vive lumière sur la cargaison du bateau, sur l'endroit d'où il venait, sur la date à laquelle il a coulé devant Mahedia.

J'ai dit qu'il portait un certain nombre de colonnes ; mais au milieu de ces colonnes, se trouvaient des chapiteaux, des blocs de marbre, des moulins à broyer le grain, des tuyaux de plomb. Les moulures, les volutes des chapiteaux, les divers détails d'ornementation sont encore très frais, comme si les marbres n'avaientjamais été utilisés auparavant.

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« Il me paraît évident, écrit M. Merlin, qu'ils ont été chargés sur le bateau sans avoir encore jamais servi, pour être transportés là où ils devaient être employés. Ce n'est pas le produit de la mise à sac d'un temple ou d'une ville — les pillards ne s'encombrent pas de colonnes pesantes, volumineuses, d'un intérêt nul ; ce sont des matériaux qui étaient expédiéspour une construction projetée. Certains blocs offrent, à des endroits où l'on n'en saisit pas la raison d'être, des saillies frustes laissées à dessein et destinées sans aucun doute à disparaître après avoir permis de mettre les matériaux en place. » Voilà déjà un premier point acquis.

D'où venait l'embarcation ? Évidemment de Grèce ou d'Asie Mineure à en juger par sa cargaison. Mais encore? C'est ce qu'on peut préciser maintenant. Car, pour atteindre la charmante tête de femme dont j'ai parlé il y a quelques instants, on dut ramener à la surface deux plaques de marbre qui la couvraient. Quelle ne fut pas la surprise de M. Merlin, et aussi l'enthousiasme des scaphandriers, grecs de nationalité ainsi que je l'ai dit^ en constatant qu'elles portaient des lettres grecques d'un aspect assez archaïque. Sur l'une on lit un décret rendu en l'honneur d'un Athénien, prêtre de Dionysos, vers 320 avant Jésus-Christ, par les Paraloi, c'est-à-dire l'équipage de la galère parai ienne, une des deux galères sacrées d'Athènes ; sur l'autre une liste d'offrandes

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faites par le peuple athénien au dieu Hanimon, SOUS l'archontat de Charikleidès, en 363, avant Jésus- Christ. Ultérieurement on retira de l'eau deux tronçons de colonnettes; la première porte un autre décret des Paraloi ; la seconde contient l'épitaphe d'un citoyen d'Athènes du dénie de Phlyées. 11 n'est donc pas douteux maintenant que le vaisseau vînt d'Athèneset portàtquelque part vers l'Occident, en Italie sans doute, sa charge archéologique.

Tous les objets qui la composaient sont assurément antérieurs à notre ère. Les uns appartiennent au iv^ siècle ; les inscriptions ; les autres à un âge postérieur : la statue de Dionysos par Boèthos remonte au ii'' siècle. Mais le voyage du bateau, son naufrage, pourraient être de date plus récente, descendre, par exemple, à l'époque de Constantin, comme les épaves du cap Malée ou au temps de la domination vandale. C'est ici qu'interviennent d'autres éléments d'information recueillis au cours des fouilles de 1909. Les scaphandriers ont trouvé, en effet, parmi beaucoup d'ustensiles usuels, en particulier de grands amphores, qui contenaient jadis du vin ou d'autres aliments, une lampe en terre cuite, intacte, avec sa mèche carbonisée encore en place ; par conséquent une lampe de l'équipage. Elle est ornée d'une anse verticale ; le bec est court, affectant laforme d'une tête d'enclume; le tour en est décoré de deux petits masques et

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de deux pastilles circulaires. C'est là un type qui était usité à la fin du iV siècle avant notre ère; on en a trouvé de telles en Grèce même, spécialement à Délos. On sait le temps que dure, même dans une maison bien ordonnée, la vaisselle de terre dont on se sert journellement; et l'on peut imaginer ce que devait durer sur un bateau antique, assez mal aménagé, un ustensile aussi fragile. La date de la lampe nous donne donc assurément celle du naufrage.

D'autre part, enfin, l'embarcation était lestée en partie avec des saumons de plomb qui portent des marques d'origine,le nom du possesseur de la mine ou du chef d'atelier qui les avait produits: elles sont rédigées en latin et appartiennent à la fin de l'époque républicaine.

En somme, toutes ces constatations nous reportent à la fin du i[° siècle ou au commencement du I" siècle avant Jésus-Christ. C'est, on voudra bien s'en souvenir, le moment où, suivant le mot célèbre, la Grèce vaincue soumit à son tour son fier vainqueur ; où Verres dépouillait la Sicile de tous les objets d'art grecs qu'il trouvait; où Cicéron priait Atticus de lui expédier d'Athènes des hermès en marbre à têtes de bronze et toutes les statues qu'il pourrait acquérir, pour orner un gymnase et un xyste; où il l'invitait même à lui faire parvenir des colonnes toutes taillées, et cela par les moyens les plus rapides, « par le navire de Lentulus ou par un autre, pourvu qu'il prît

la mer sans retard » ; où les villes de Pompéi et d'Herculanum commençaient à se parer d'originaux ou de copies charmantes.

Il est bien probable que le bateau de Mahedia portait le mobilier d'une villa de cette sorte, avec les matériaux mêmes qui devaient servir en partie à sa construction. On y avait accumulé les statues et les vases qui devaient orner les salons et les jardins ; les lits, les sièges, les tables réservés aux chambres et aux salles à manger ; les inscriptions grecques étaient peut-être destinées à meubler une bibliothèque. On avait entassé sur le pont et dans l'intérieur tout ce qu'il fallait pour édifier et embellir la demeure d'un fervent de la Grèce, mais aussi tout ce qu'il fallait pour le faire couler à pic, en cas de gros temps. Le vent et les Syrtes s'en chargèrent.

La campagne de 1910 réservait de nouvelles trouvailles et de nouvelles surprises. Les recherches furent effectuées sur le flanc du navire et poussées en profondeur sous les colonnes à un mètre dans la vase. Pour arriver aux objets euxmêmes, il a été nécessaire de percer d'abord une couche de bois en décomposition, dans laquelle il faut reconnaître le plancher du pont. Par là il devient évident que la série des colonnes avait été déposée et amarrée à la partie supérieure du bateau, non au fond ; d'où un nouvel élément d'instabilité, une chance de plus de naufrage. Les

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objets d'art, au contraire, avaient été logés dans l'entrepont.

Les scaphandriers sont tombés, cette fois sur un ensemble très curieux de statuettes en bronze, parfaitement conservées, qui avaient été réunies à dessein pour former un ensemble. Dans l'antiquité, on le sait, la musique et la danse formaient le complément indispensable des festins; quand le repas proprement dit avait pris fin, on apportait aux convives des vins généreux et l'on introduisait des artistes; alors, au son des instruments, commençaient les danses et les pantomimes. C'est une troupe de cette nature que les scaphandriers ont repêchée à Mahedia. Eros conduit le chœur, la cithare en main, un Eros rieur et charmant, les bras et les jambes ornés de bracelets et de pendeloques. Trois nains grotesques, à grosses têtes, deux femmes et un bouffon, marchent ou évoluent, accompagnant leurs mouvements de contorsions et de grimaces, les mains garnies de crotales, pour marquer la mesure. Les yeux d'ivoire rapportés ou à prunelles d'argent se détachent fortement sur la patine du bronze, et concourent à donner à leur physionomie un réalisme surprenant, un mélange d'effronterie et de coquetterie lascive, ignoré des statues grecques que nous avons l'habitude de voir.

Par contre nous revenons aux traditions classiques avec une superbe statuette en bronze, haute deO'^Sô; elle représente un satyre au corps

SATYRE DE MAHEDIA

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