LES ROMAINS ET LA CONQUÊTE DE L'AFRIQUE DU NORD
Depuis le jour où nous avons été amenés à nous emparer d'Alger, chaque fois qu'il s'est agi de faire un pas en avant dans l'Afrique du Nord, on a vu se produire les mêmes discussions. Les uns, partisans d'une expansion hardie, ont loué hautement les initiatives, les imprudences même de notre politique ; les autres, plus timides, les ont attaquées et dénoncées à l'opinion publique. Pour les premiers, il n'est qu'une méthode féconde, qui est de brusqueries événements, de se lancer crânement en avant au moment jugé favorable ; pour les autres, il faut savoir, en pareil cas, faire crédit à la force nécessaire du temps ; la patience est le facteur le plus assuré du succès. On disait cela, sous Louis-Philippe, au moment de la conquête de l'Algérie, on l'a répété quand nous avons acquis la Tunisie; on l'a dit, redit, écrit depuis un an. Je n'ai aucune-
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ment l'intention d'intervenir à mon tour dans ce débat théorique, quelque intérêt qu'il présente : la politique étrangère et l'actualité ne sont pas de mon domaine et n'ont point leur place ici. Je serais, d'ailleurs, fort empêché pour résoudre et même pour aborder des questions aussi complexes. Mais il m'a semblé que, puisque nous sommes, en Afrique, les successeurs des Romains et qu'ils se sont trouvés, longtemps avant nous, en présence des mêmes problèmes, il pouvait être intéressant de chercher comment ils les avaient résolus ; comment ils avaient agi dans les circonstances, non point absolument semblables,' mais très analogues ; comment ils avaient réussi à atteindre le but qui est également le nôtre.
On sait que si l'expédition d'Alger fut surtout une question d'honneur national, les considérations d'intérêt commercial entrèrent aussi en ligne de compte. Le coup d'éventail de la Kasbah a été le geste qui a fait éclater la tempête ; mais la tempête menaçait depuis longtemps. Le dey, qui était lui-même engagé contre nous dans certaines affaires, n'avait pas respecté nos droits sur les pêcheries de corail de La Calle ; il exigeait de nos négociants des taxes exagérées ; il faisait attaquer et piller nos navires marchands. Si nous voulions garder notre influence sur les côtes d'Afrique, et dans les parages qui les baignent, il nous fallait tirer l'épée
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En prenantAlger, nous prenions, comme disait un diplomate anglais, le sceptre du commerce dans ces régions.
C'est aussi une question de développement commercial qui amena Rome en Afrique. Depuis de longues années Carthage était maîtresse du trafic de l'Occident. Tandis que les Phéniciens et les Grecs se partageaient la moitié orientale de la Méditerranée, elle s'était emparée de l'autre : établie dans le sud de l'Espagne, aux Baléares, à Malte, en Sardaigne, elle en avait fait une mer fermée où elle régnait en souveraine ; elle y monopolisait la navigation. A ce titre la Sicile lui était un complément de domination indispensable ; elle s'y installa et finit par la partager avec les tyrans de Syracuse, qui avaieftt, eux aussi, quelque prétention sur la mer Tyrrhénienne et l'Adriatique. D'autre part, Rome venaitde soumettre toute l'Italie; dès lors» elle n'était plus séparée que par un bras de mer, très étroit, de cette grande île, riche en hommes, en moissons, en ports dont elle pouvait attendre tant de ressources.il était naturel qu'elle voulût s'y installer. Par la force même des choses elle devait donc entrer en lutte avec Carthage, et cela à propos de la Sicile.
L'occasion se présenta pour elle d'intervenir en Tannée 268 avant Jésus-Christ : les Mamertins, chassés de Messine par les Carthaginois, firent appel à sa protection. Le Sénat, consulté, n'osait
prendre aucune décision, craignant les conséquences d'une semblable intervention ; mais le peuplc; excité par les consuls, résolut d'envoyer des secours. Le consul Appius Claudius, chargé de conduire l'expédition, embarqua ses troupes sur des radeaux formés de troncs d'arbres et de planches grossièrement assemblées — car, à ce moment, Rome n'avait point encore de marine — et, profitant de la nuit, du vent et de la marée, les transporta de l'autre côté du détroit malgré la surveillance de la flotte carthaginoise. Messine se rendit ; c'était le commencement d'une guerre qui allait se prolonger pendant vingt-trois ans. Les Carthaginois vaincus durent se résoudre à évacuer la Sicile : il n'était pas encore question pour Rome de prendre pied sur le sol africain.
La paix subsista autant que la guerre avait duré. En l'année 219, Romeet Carthage se trouvèrent de nouveau en présence, cette foiS;, en Espagne, que les Carthaginois tenaient à conserver, oi^i les Romains voulaient, de leur côté, s'établir. Sagonte, leur alliée, avait été prise et détruite par Annibal: la lutte recommença. Vous connaissez les péripéties de la seconde guerre punique : Annibal passe en Italie, remporte les grandes victoires du Tessin, de la Trébie, de Trasimène, surtout de Canaes ; il marche sur Rome ; mais, au lieu d'y entrer, il se détourne vers la Campanie, où il espère recevoir des ren-
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forts. Les Romains portent la guerre en Afrique; Scipion s'empare d'Utique et de Tunis, menace directement Carthage. Annibal revient en hâte pour sauver sa patrie et se fait battre à Zama. II faut traiter. Scipion accorde la paix aux conditions suivantes : les Carthaginois garderont en Afrique les places qu'ils occupaient avant la guerre, mais ils livreront tous leurs vaisseaux et tous leurs éléphants et paieront une contribution très onéreuse.
Pour que la convention fût valable, il était nécessaire qu'elle fût ratifiée par les deux sénats. Celui de Carthage hésitait. Plusieurs sénateurs étaient d'avis de rejeter les conditions proposées, de ne pas signer cet acte de déchéance consentie ; entre autres, Giscon, qui voulut, dans un discours' motiver son vote. Annibal, moins parlementaire, s'élança vers lui et l'arracha de son siège. « Rejeter la paix accordée, dans un danger si pressant, c'était, disait-il, vouloir la ruine de la ville. » La majorité se rangea à son avis et donna à des ambassadeurs le pouvoir de conclure. A Rome, le débat fut plus calme et plus intéressant. Les ennemis de la politique prudente de Scipion, les partisans de la conquête désiraient profiter de la victoire pour ruiner entièrement la puissance punique, occuper le territoire ennemi, détruire même la ville. Caton était de ceux-là. Les autres, plus modérés, plus réfléchis, redoutaient les charges d'une occupation
prématurée et pensaient qu'il valait mieux réduire les ennemis à l'impuissance que de s'établir en Afrique à leur place ; « Allons-nous, disaientils, nous emparer de leur territoire pour en tirer un revenu annuel ? mais Tentretien des garnisons absorbera les bénéfices ; car il en faudra de nombreuses et de puissantes, au milieu de toutes ces nations barbares. Enverrons-nous des colons en Numidie ? mais ils seront sans cesse en butte aux attaques de leurs voisins ; et, s'ils en triomphent, ce sera pour se tourner contre nous quand ils se sentiront les plus forts et nous créer de continuels embarras. » Ce sont précisément les paroles qu'on devait entendre deux mille ans plus tard à la tribune française à propos de l'Algérie. «La colonisation est une chose absurde, s'écriait Dupin ; point de colons, point de terres à leurconcéder, point de garanties surtout à leur promettre. Il faut réduire les dépenses à leur plus simple expression et hâter le moment de libérer la France d'un fardeau qu'elle ne pourra et ne voudra pas porter longtemps. » — «La possession d'Alger, disait Hippoly te Passy, est onéreuse et dommageable à la France. » Mais au moment où l'on faisait ses déclarations à la Chambre, sous Louis-Philippe, il était trop tard pour reculer; après la deuxième guerre punique, Rome pouvait s'arrêter en route. Tel fut, en effet, le parti qui prévalut. Les propositions de Scipion furent ratifiées. Carthage, épargnée
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encore une fois, redevint vite florissante, au grand étonnement de ses vainqueurs.
Et chaque année, c'était au Sénat romain un sujet de discussion, un choc entre les deux opinions contraires. «Il faut détruire Carthage, répétait sans cesse Caton. — Il faut conserver Carthage, lui répondait Scipion Nasica, ne seraitce que pour retenir les Romains par la crainte dans leur ancienne discipline. » Vous n'ignorez point que l'avis du premier finit par l'emporter. Après une défense mémorable, qui suffirait à immortaliser sa mémoire, Carthage tomba entre les mains de sa rivale. Cette fois encore le Sénat dut prendre une décision ; — et les avis continuaient à y être partagés. On pouvait soit détruire la ville et se substituer à elle, soit la rendre à ses hal5itants, soit y conduire une colonie. Chaque parti offrait des avantages et des inconvénients. Finalement l'opinion des plus violents l'emporta; et leur succès engagea l'avenir. Assurément personne alors, à Rome,ne rêvait la conquête de l'Afrique, pas plus que nous ne rêvions celle de l'Algérie, en débarquant à Sidi-Ferruch ; ce premier acte pourtant, qu'on le voulût ou non était décisif. Ce jour-là, sans s'en douter, on résolut l'occupation totale des provinces africaines.
Une commission fut donc envoyée, avec mission de présider à la ruine de la cité vaincue : on la rasa jusqu'aux fondations. Son territoire
fut occupé ; et un fossé, partant de Tabarca au Nord et aboutissant au Sud à Thonae, près de Sfax, fut tracé autour des nouvelles possessions de la République. Sans doute ce fossé était un obstacle matériel destiné à marquer la limite du sol romain plutôt qu'un retranchement militaire ; mais il disait éloquemment ce que Rome avait décrété, sa mainmise sur une partie du sol. Au delà, le pays fut abandonné à Masinissa, l'allié de Rome contre Carthage. En apparence, le Sénat récompensait ainsi les services passés de ce prince ; en fait, il lui en imposait un nouveau, qui était de lui épargner des contacts dangereux et le soin de défendre ses frontières africaines. Dès le début de la conquête, il appliquait cette maxime qui, toujours et partout, inspira sa politique coloniale ; il faisait des rois de la contrée, comme dit Tacite, des instruments de servitude. Sauf le territoire de Carthage, le reste de l'Afrique, ce qui devait être plus tard la Numidie et même la Maurétanie, n'était donc encore que pays de protectorat. La situation devait rester la même durant cent années.
La solution était évidemment habile, en ce sens qu'elle évitait à la nouvelle province des relations directes avec de turbulents voisins ; à l'abri du protectorat, les négociants romains pouvaient se répandre paisiblement dans la plaine de la Medjerda, si fertile en blé, et dans le centre de la Tunisie, riche en oliviers; s'installer dans
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les grandes villes comme Béja ou Constantine et y fonder des maisons de commerce florissantes ; mais à une condition, c'est que le protégé acceptât le rôle qui lui était imposé et n'eût point l'idée de rompre les chaînes dorées dont on l'avait chargé. Or, on ne pouvait guère s'attendre à ce qu'il en fût longtemps ainsi, surtout de la part de Numides. « Les Numides, a écrit Duruy, les Berbères et les Kabyles d'aujourd'hui, s'étaient fait dans la seconde guerre punique un nom retentissant. C'étaient des barbares dont le voisinage des Carthaginois avait développé l'astuce naturelle, parce qu'ils avaient dû lutter de ruse avec eilC; comme, dans leurs déserts, ils luttaient de ruse avec la gazelle et, dans leurs montagnes,, avec le lion et la panthère. Masinissa, sans foi ni scr-upule, mais cavalier intrépide, même à 90 ans, était le fidèle représentant de cette race qui, avec ses chevaux rapides, vivait de chasse et de rapines, bien plus que de ses cultures. Celles-ci s'étendaient dans les vallées fertiles et au bord des ruisseaux où le dattier donnait ses fruits savoureux. Sur les plaines, au flanc des collines, de nombreux troupeaux de bœufs et de moutons erraient l'année entière, sans clôture ni abri, partout où ils trouvaient de l'herbe. Cependant, au voisinage des cultures, quelques villes s'étaient formées sur des monticules ou des rochers de facile défense. La conquête par Masinissa de plusieurs provinces carthaginoises en
avait accru le nombre et la Numidie renfermait dans sa partie orientale de florissantes cités. Ce pays était donc un beau et grand royaume dont la population guerrière aurait pu devenir redoutable, si la politique du Sénat n'avait pris soin de la tenir divisée i. »
Pour commencer, tout alla bien, tant que vécut Masinissa, et même quelque temps encore après lui. A sa mort, son royaume fut partagé entre ses trois fils, Gulussa, Manastabal et Micipsa ; les deux premiers ayant disparu prématurément, Micipsa resta seul en possession de cet immense héritage. Fidèle à la politique paternelle, il continua à entretenir avec Rome les meilleures relations; et pendant trente ans la paix ne fut pas troublée dans ses Etats. Avant de mourir, il partagea lui-même son royaume entre ses deux fils, Adherbal et Hiemsal,etun fils naturel de Manastabal, Jugurtha ; et ceci, semble-t-il, sur le conseil même de Scipion. Ce Jugurtha, qui allait devenir pour les Romains un ennemi terrible « avait hérité de l'indomptable courage et de l'ambition peu scrupuleuse de son aïeul. Comme Masinissa, c'était le meilleur cavalier de l'Afrique et nul n'attaquait le lion avec plus de courage ». Après la guerre de Numance oîi il avait amené un corps de secours, « Scipion l'avait renvoyé avec de brillants témoignages de sa