PORTRAIT DU ROI JUBA II
DE l'aFRIQUE du NORD 293
Mais si ces luttes avaient agrandi le territoire romain dans la direction du Sud, il n'en était pas de même vers l'Occident. De ce côté la province n'avait pas gagné un pouce de terrain. Les Maurétanies continuaient à jouir de l'indépendance sous un souverain indigène, Juba II. Il est vrai que Rome y exerçait la plus habile et la moins onéreuse des tutelles. Juba est le modèle, dans l'antiquité, de ces reges inservientes,de ces princes esclaves, comme Tacite les nomme, de ces souverains de pays de protectorat, comme nous dirions aujourd'hui. On retrouve en lui les qualités distinctives et caractéristiques de la situation ; la soumission à la puissance protectrice, la discrétion dans Tinitiative personnelle pour \es questions de politique générale, le tout dissimulé sous les apparences brillantes et traditionnelles du rang suprême, afin d'entretenir aux yeux du peuple et aussi de celui qui en est paré, rillusion du pouvoir.
Fils de Juba 1", l'adversaire malheureux de César, il avait été emmené par le vainqueur en Italie, âgé seulement de quatre ou cinq ans et avait figuré dans son grand triomphe à côlé d'Arsinoë, la sœur de Cléopâtre, et de Vercingétorix; mais plus heureux que ce dernier, il ne fut pas mis à mort et resta à Rome, où il grandit auprès d'Octavien; entouré de maîtres illustres, il prit à la cour, en même temps que le . culte des choses de l'esprit, le respect et l'amour
de la puissance romaine. Comme tous les princes clients, il reçut le droit de cité et les noms de C. Julius, qui étaient ceux de César et d'Octavien. En 29, nous l'avons dit, il fut mis à la tête de la Numidie, et, en 25, delà Maurétanie; en même temps, il épousait une compagne d'exil, Cléopâtre Sélènè, fille de Cléopâtre et d'Antoine, élevée aussi à Rome, dans le palais impérial. Ainsi, après avoir impitoyablement abattu les parents, pour s'être montrés les ennemis du peuple romain, on élevait les enfants à la dignité royale pour en devenir les amis et les auxiliaires. Juba resta sur le trône près d'un demi-siècle. C'était un homme courageux et énergique, au besoin; il Tavait montré quand il combattit aux côtés d'Octavien contre Antoine; mais une fois installé en Maurétanie, il ne songea plus guère à la gloire des armes. Sans doute il maintenait ses sujets dans l'obéissance et les y ramenait toutes les fois qu'il était nécessaire; autrement il eût manqué à son devoir et mal justifié la confiance de l'empereur; mais le jour oii les circonstances devenaient trop difficiles, il s'adressait au proconsul d'Afrique, son voisin, pour le soutenir : j'ai déjà rappelé que lors de la révolte qui marqua son avènement, il fallut que les troupes romaines vinssent à son secours. Ce fut la marche sur Fez de l'époque.
Sa grande occupation en dehors de l'admi-
DE l'aFRIQUE du NORD 295
nistrationde ses Etats était la littérature et les arts. Plutarque, qui lui emprunta bien des renseignements sur les antiquités romaines, salue en lui le meilleur des historiens couronnés ; Pline FAncien le tenait en haute estime et, à ce titre, le pilla. Il avait écrit une histoire de l'Afrique, puisée aux sources carthaginoises, « Les Libyques », une histoire des Assyriens, une autre de l'Arabie, une histoire romaine jusqu'à Sylla, une histoire de la peinture avec les vies des peintres les plus éminents, une histoire comparée des mœurs des Grecs et des Romains, qu'il avait intitulée « Ressemblances», un traité de grammaire sur la corruption du langage grec, deux traités d'histoire naturelle sur la plante nommée euphorbe et sur Topium. Son érudition était encyclopédique. Comme tous les vrais savants, il ne manquait pas d'une certaine candeur. On raconte qu'un jour des Grecs vinrent lui offrir de précieux manuscrits d'Aristote; il se trouva que ces trésors étaient modernes et qu'on leur avait donné habilement l'aspect de vénérables reliques. « Une tête en marbre qui est son portrait, a écrit M. Gsell % a été trouvée récemment à Cherchel et envoyée au Louvre ; on croit voir un bon vieux savant, à l'air sérieux, calme, doux et quelque peu niais ; cette image laisse deviner le zèle, le soin minu-