J. Réville, op. cil., p
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Dans l'oratoire où le jeune prince allait chaque matin se recueillir, elle avait disposé les images des meilleurs souverains et des personnages religieux les plus célèbres de toutes les époques : Abraham, Orphée, Apollonius de Tyane et Jésus. Certains même ont prétendu qu'elle était chrétienne ; il n'en fut rien ; mais il est assuré que c'est à son heureuse influence que Rome dut quelques années de répit après les insanités du règne d'Elagabal. Elle en fut, du reste, récompensée comme on pouvait l'être en ces temps troublés. Alors que l'empereur était campé pi'ès de Mayence, le Goth ]Maximin envoya ses soldats pour l'assassiner ; Mamée périt étranglée dans sa tente. On dit que les Romains enavaient assez d'être commandés par une vieille femme; le fin mot, c'est que Mamée était assez avare ; il eût fallu pour se maintenir au pouvoir, non point tant faire acte de vertus politiques que distribuer l'argent sans compter au peuple et aux soldats. Ils demandèrent à un nouveau souverain ce que l'ancien ne leur donnait pas à leur suffisance.
Vous le voyez, l'histoire de la famille des Sévères est au moins autant celles des femmes que celle des hommes ; pendant le premier quart du III' siècle, elles sont mêlées à tous les événements petits ou grands du règne; elles jouent véritablement un rôle à côté de l'empereur ; elles l'aident à gouverner, elles l'accompagnent à la
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guerre ; elles méritent bien le titre qu'on leur accorde de mater sénat us et castrorum et palriae ; mais cette histoire est surtout celle des mères et même des grand'mères. Chacune de ces impératrices a, longtemps d'avance,patiemment préparé l'avènement de son enfant ; le moment venu, elle a brusqué le dénoùment par son énergie et enlevé le succès ; puis elle est restée près du nouvel empereur comme une conseillère bonne ou mauvaise suivant les cas; mais toujours fidèle et dévouée. Enfin, comme en ce temps-là un empereur ne pouvait mourir qu'assassiné, ce dont Sévère Alexandre se consolait par avance dans la pensée que tous les grands hommes avaient péri de mort violente, la main qui frappait le fils faisait, en même temps, disparaître la mère.
Cette intrusion des femmes dans Tes choses de l'État, par amour maternel et aussi par ambition personnelle, dura autant que l'Empire lui-même ; car c'était le produit de deux sentiments qui ne pouvaient changer et ne changeront jamais. Nous la constaterons au temps des princesses chrétiennes qui, en cela, semblent avoir été assez semblables à leurs devancières.
La mère de Constantin, Hélène, a été canonisée par rÉglise, à cause des services qu'elle lui a rendus ; nous la connaissons surtout par les écrivains chrétiens, panégyristes ou autres, qui, naturellement, en font un grand éloge ; elle avait, nous dit-on, des mœurs douces et simples,
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et une charité qui s'étendait à toutes les infortunes; et, de fait, on peut croire qu'elle fut douée de vertus ignorées jusque-là des impératrices. Gr, voici comment elle comprenait qu'on réglât la question de l'hérédité. Elle était fille d'un hôtelier établi dans une bourgade voisine de Nicomédie ; Constance la vit en revenant d'une ambassade chez les Perses, s'en éprit, en fit sa concubine dans le sens latin du mot, qui signifiait une épouse de condition juridique inférieure, et en eut un fils ; peut-être ce concubinat futil régularisé alors en« justes noces » ; toujours est-il qu'une vingtaine d'années après il la répudia pour épouser la belle-fille de l'empereur Maxiinilien, Théodora; en échange il reçut le titre de César. De cette nouvelle union naquirent plusieurs enfants qui étaient tout désignés pour succéder à leur père. Néanmoins, ce fut le fils d'Hélène, Constantin, que Constance présenta aux troupes comme futur César ; puis par une disposition testamentaire, il réduisit ses autres enfants à la condition de particuliers et institua Constantin son seul héritier. Si Hélène n'avait point inspiré ces mesures elle n'avait pas lieu de les désapprouver.
A son tour, Constantin épousa d'abord une femme de condition assez obscure, nommée Minervina ; elle lui donna un fils, qui fut le César Crispus.Dans la suite, tout comme avaitfait son père, il l'abandonna, pour obtenir de Maximien
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la main de sa fille^ Fausla, et en même temps le titre d'Auguste. Fausta était, d'ailleurs, au dire d'un panégyriste, d'une beauté divine — on est toujours d'une beauté divine quand on apporte un empire dans sa corbeille de noces. Suivant les uns, deux fils, Constantin et Constance, furent le fruit de cette union ; suivant d'autres, elle fut stérile : les deux jeunes princes étaient fils d'une troisième femme de Constantin, celle-ci absolument illégitime, et Fausta les avait adoptés. En tout cas, il se forma bien vite à la cour deux partis ; l'un attaché à Crispus, que soutenait Hélène, plus Agé que ses demifrères,, déjà célèbre par des victoires et, par conséquent, héritier probable ; l'autre inclinant vers les fils de Fausta que défendaient la beauté et l'influence de leur mère. Dans One cour à demi orientale, on sait comment se terminent ces querelles de palais, j'allais presque dire de harem. Fausta fit déclarer César ses deux fils. Crispus comprit la menace, en prit ombrage, excité par tous ceux qui avaient escompté sa fortune et, dit-on, conspira ; du moins on Ten accusa, ce qui revient au même. L'empereur le fit arrêter, emprisonner et naturellement mettre à mort, avec un certain nombre de ceux qu'on appelait ses complices. 11 en profita pour se débarrasser en même temps d'un petit neveu de douze ans, fils d'une sœur qu'il aimait, — qu'eùtce été s'il ne l'avait pas aimée ? La belle Fausta
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n'avait plus rien à craindre pour l'avenir de ses fils ; elle ne se doutait pas que sa belle-mère allait lui demander des comptes. Hélène n'oubliait pas que, comme elle, Minervina avait été sacrifiée à des combinaisons politiques, et remplacée aux côtés de l'empereur par la sœur de celle qui l'avait elle-même évincée ; de là, entre les deux femmes, une haine profonde queFausta venait d'exaspérer en provoquant le meurtre de Crispus. Hélène y vit un défi ; l'horreur du crime justifiait son indignation. Elle usa sur Constantin de toute l'influence qu'elle avait conservée auprès de lui ; elle lui ouvrit les yeux sur la conduite de sa femme qui, paraît-il, n'était pas sans reproche ; si bien qu'un jour, sur l'ordre de l'empereur, l'éLuve des thermes où Fausla se baignait, fut portée à une température insolite ; la malheureuse fut étouffée et ses femmes l'achevèrent. Ce nouveau crime ne pouvait plus nuire à ses enfants, les seuls qui eussent alors des droits à l'Empire ; mais la morale était vengée et surtout l'aïeule. Ceci se passa, sans doute^ dans ce qui est aujourd'hui le palais de Latran.
A ces impératrices, que l'amour maternel, doublé de la passion du pouvoir, ont entraînées aux crimes les plus audacieux, à celles dont je ne vous ai pas parlé, parce que leurs écarts de conduite furent tels qu'on ne saurait y faire allusion qu'en latin, il faudrait, pour être juste.
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opposer les princesses vertueuses^ ou simplement les honnêtes, les épouses à peu près fidèles, les mères capables de travailler à l'avenir de leur fils autrement que par le fer ou le poison.
Mais c'est le mauvais côté de l'honnêteté de ne point tenter la plunïe des historiens. Gomme ces femmes prêtaient peu à la médisance, et point à la calomnie ; comme elles ne se mêlaielit guère aux intrigues de la cour et aux bavardages du palais ; comme, en un mot, elles ne fournissaient point matière à la chronique scandaleuse, elles ne valaient pas vraiment la peine qu'on s'occupât d'elles. Cet oubli est, pour nous, précisément, un indice de leur vertu : le silence de l'histoire, pourrait-on dire, est l'éloge des souveraines. Par contre, il a l'inconvénient de nous priver de tout renseignement iatime sur leur compte. Heureusement qu'il est parfois des panégyristes qui, par leur profession même, doivent insister sur les qualités. La lecture de leurs œuvres repose et console un peu de tant de vilenies dont leurs collègues sont prodigues. Voilà pourquoi j'ai réservé pour la fin cette peinture delà cour impériale, au début çlu 11° siècle de notre ère ; l'auteur en est Pline le jeune, et il s'agit de Trajan, de sa femme et de sa sœur.
« Votre épouse est pour vous un ornement et une gloire de plus. Quelle vertu plus antique et plus sainte que la sienne? N'est-il pas vrai que si le grand pontife avait à se choisir une
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compagne, c'est elle qu'il préférerait, elle, ou une pareille ? INIaisoili pourrait-il en trouver une pareille ? Quelle délicatesse de ne vouloir d'autre part à votre fortune, que la joie qu'elle en ressent ; quel respect inviolable, non pour votre puissance, mais pour votre personne ? Vous êtes l'un envers l'autre ce que vous fûtes toujours ; votre estime réciproque reste lamême; et vous ne devez qu'une chose à vos grandeurs nouvelles, c'est de savoir combien chacun de vous est au-dessus de ces grandeurs. Comme elle est simple dans sa parure, modeste dans son train, sans fierté dans sa démarche ! C'est l'œuvre d'un époux qui l'a formée à ces mœurs. « Et votre sœur, comme elle sait se souvenir qu'elle est votre sœur ! Comme votresimplicité, votre franchise, votre candeur se reconnaissent en elles ! Rien ne mène plus aisément aux querelles que l'émulation, surtout entre les femmes. Or, l'émulation naît pour l'ordinaire du rapprochement, se nourrit de l'égalité, s'enflamme par l'envie, qui engendre la haine. Nous en devons admirer davantage ces deux femmes, puisque, dans une même demeure, dans une fortune égale, elles ignorent les disputes etles rivalités. Elles s'estiment mutuellement, se cèdent l'une à l'autre ; et quoique toutes deux aient pour vous une tendresse sans bornes, peu leur importe de savoir qui des deux vous est la plus chère. Les mêmes vues, le même esprit dirige leur con-
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duite : rien, chez elles, ne laisse deviner qu'elles sont deux. Elles s'étudient à vous imiter, à marcher sur vos traces ; toutes deux ont les mêmes mœurs, parce qu'ellesont les vôtres. De là, une constante modération ; de là encore, une sécurité inaltérable. »
Quel intérieur édifiant et combien il ressemble peu à celui d'Auguste ! Il est vrai que la femme était sléi'ile, et que la sœur n'avait qu'une fille.
Tous les peuples, tous les siècles ont connu la sorcellerie. En vain, dans l'évolution des croyances, les religions ont changé; en vain les dieux les plus fameux ont été détrônéspour faire place à de nouvelles divinités : en vain la philosophie a tenté d'épurer les idées, de combattre l'ignorance, de substituer la sagesse à l'irréflexion et à l'absurdité; les sorciers ont été plus puissants que les prêtres ou les philosophes; leur art a toujours eu des adeptes parce qu'il flatte deux besoins impérieux delà faiblesse humaine, la croyance instinctive au surnaturel et le désir d'assouvir à tout prix ses passions.
Aussi bien les pratiques magiques datent -elles de l'antiquité la plus reculée. « Les sciences physiques, a écrit Maury, n'étaient à l'origine qu'un amas de superstitions et de procédés empiriques qui constituaient ce que nous appelons la magie. L'homme avait si bien conscience
de l'empire qu'il était appelé à exercer sur les forces de la nature que, dès qu'il se mit en rapport avec elles, ce fut pour essayer de les assujettir à sa volonté. Mais, au lieu d'étudier les phénomènes afin d'en savoir les lois et de les appliquer à ses besoins, il s'imagina pouvoir, à l'aide de pratiques particulières et de formules sacramentelles contraindre les agents physiques d'obéir à ses désirs et à ses projets. Tel est le caractère fondamental de la magie. Celte science avait pour but d'enchaîner à l'homme les forces de la nature et de mettre en notre pouvoirl'œuvre de Dieu. Une pareille prétention tenait à la notion que l'antiquité s'était faite des phénomènes de l'univers. Elle ne se le représentait pas commelaconséquence de lois immuables et nécessaires, toujours actives et toujours calculables ; elle les faisait dépendre delà volonté arbitraire et mobile d'esprits ou de divinités dont elle substituait l'action à celle des agents mêmes. Dès lors, pour soumettre la nature, il fallait arriver à contraindre ces divinités ou ces esprils à l'accomplissement de ses vœux. Ce que la religion croyait pouvoir obtenir par des supplications et des prières, la magie tentait de le faire par des charmes, des formules, des conjurations. Le dieu tombait sous l'empire du magicien ; il devenait son esclave et, maître de ses secrets, l'enchanteur pouvait à son gré bouleverser l'univers et en contrarier les lois.»
Les Romains n'ont pas échappé à la règle générale ; ils ont connu les magiciens et les sorcières ; ils avaient recours à leur assistance aux beaux temps de la République, comme aux derniers jours de l'Empire ; grands ou petits, citadins ou campagnards, provinciaux ou habitants de la ville éternelle, nul n'était au-dessus de cette faiblesse.
Aussi loin qu'on remonte dans l'histoire des croyances romaines, on rencontre des pratiques magiques. Les gens les plus cultivés de ces âges reculés étaient fermement persuadés que les personnes, particulièrement les êtres faibles, comme les enfants, les animaux, les terres, pouvaient être ensorcelés par des paroles ou par des gestes. Les uns voulaient connaître ces gestes ou ces paroles pour pouvoir nuire à lewr voisin, si tel était leur intérêt ; les autres trouvaient nécessaire de ne pas les ignorer pour pouvoir, au cas où ils auraient à souffrir de quelque maléfice, en détourner les effets. Et cela est conforme à l'origine même de la religion romaine qui était ce qu'on a appelé l'animisme, c'est-àdire le morcellement infini des forces de la nature, forces dont on ne pouvait triompher, que l'on ne pouvait diriger que par des incantations et des sortilèges. Toutes ces divinités, dont nous parlent les vieux auteurs, qui présidaient aux différents actes de la vie et de l'activité humaine : celles qui avaient empire sur leshommes, comme
Ciinina^ la fcc du berceau, ou Sialiva, la fée qui dresse renfant ferme sur ses jambes ; ou celles qui veillaient aux choses de la campagne, Segelia, qui fait croître les moissons, j\lellonia,ç{\i\. protège les abeilles elBiibona, la patronne des bœufs, sont de ces puissances qui ont toujours été, sous un nomou sous un autre, visées par les enchanteurs. De là, chez les anciens Romains, les amulettes pendues au cou des enfants et des animauxdansdesboulescreusesou dans dessachets ; de là les clous enfoncés à l'endroit où était tombé un épileptique pour le guérir de son mal ; de là les charmes qui détournent la grcle ou qui rendent stérile le champ voisin. Les choses étaient même, paraît-il, poussées à un tel point que le législateur dut intervenir. Les lois des XII tables avaient édicté des peines contre les auteurs de maléfices. Naturellement ces défenses restèrent saris effet sur les croyances, parce que ce sont questions sur lesquelles on ne saurait utilement légiférer. Avant comme après, on continua à recourir aux sortilèges et aux procédés de la magie.
Ce fut bien pis encore vers la fin de la République et sous l'Empire quand Rome eut été envahie par les démons de l'Orient et par leurs dévols. L'ancienne magie italique s'enrichit, se complique des apports de la magie perse, de la magie juive, de la magie égyptienne. A côté et au lieu des noms sacrés qu'on invoquait aupara-
vant, on s'adressa, dès lors, au dieu des Hébreux sous ses nombreux vocables: Iaô,Sabaotli,Abriaô, Adonaï ; on invoqua Jacob, Abraham, Moïse» Salomon, les archanges ; ou encore Isis, Osiris et le dieu à lôte d'àne Typhon-Seth. Les sorciers de l'Occident se mirent à l'école de leurs confrèrcsdeChaldée, d'Asie Mineure ou deThessalie ; les femmes donnèrent avec fureur dans les pratiques occultes — et non point seulement les femmes du vulgaire mais celles de l'aristocratie ; les hommes, les empereurs eux-mêmes s'y laissèrent aussi gagner. D'un bout à l'autre du monde la religion la plus honorée fut celle qui avait pour ministres les magiciens et les sorcières.
C'est dans cette religion que je voudrais vous faire pénétrer quelques instants.
Et d'abord, qui étaient ces sorcières et ces magiciens ? Nous connaissons surtout les sorcières par des poètes, Horace, Ovide, TibuUe, qui avaient eu, disaient-ils, à souffrir de leur intervention et dont elles avaient contrarié les amours. H n'est pas étonnant qu'ils nous les peignent sous des couleurs assez peu flatteuses ; c'est leur vengeance.
Pour eux, donc, elles ont tous les défauts. Physiquement, elles sont repoussantes : leur vieillesse, leur saleté, leur laideur en font des êtres à part ; leurs dents sont fausses, leurs che-
veux aussi ; elles aiment le vin plus que de raison ; elles se prêtent à tous les métiers, pourvu qu'on les paie.
Horace nous parle de plusieurs d'entre elles : Sagana, Veia, Folia et surtout sa grande ennemie qu'il désigne sous le nom de Canidia et qui, paraît-il, s'appelait Gratidia. Il nous la montre, elleet Sagana, errant à Rome, danslesnécropoles de TEsquilin, pendant la nuit, pour ramasser des ossements et des plantes vénéneuses poussées au milieu des tombeaux. Vêtues d'une robe noire, les cheveux épars, elles glissent en hurlant dans les ténèbres ; leurs faces blêmes sont effrayantes ; elles évoquent au milieu du silence Hécate et Tisiphone ; autour d'elles rôdent les serpents et les chiens infernaux, si bien que la lune sanglante, pour ne pas voir ces impiétés, disparaît derrière les grands sépulcres. Tout d'un coup un bruit insolite vient les effrayer ; et les voilà qui s'enfuient à toutes jambes à travers le cimetière semant sur leur route, Tune ses dents, l'autre sa perruque, les herbes qu'elles avaient cueillies et tout l'appareil de leur profession.
Ovide, de son côté, nous conduit chez une autre, dans quelque réduit sombre caché au fond d'un quartier populeux de la capitale. La femme se nomme Dipsas, « la vipère >> ; et elle mérite bien son nom, dit le poète. Elle n'a jamais vu, ajoute-t-il,la mère de Memnon, c'est-à-dire l'Aurore, sans être grise. Sa chambre est le rendez-
VOUS des femmes de vertu facile, au milieu desquelles elle pontifie.
« Elle fait un sacrifice, raconte le poète, à la déesse du silence — ce qui ne veut pas dire qu'elle soit silencieuse. Des trois doigts de la main elle prend trois grains d'encens et les glisse spus le seuil à l'endroit où une souris s'était creusé un passage secret. Puis, murmurant des incantations, elle attache avec un plomb aux sombres reflets des bandelettes magiques et tourne dans sa bouche sept fèves noires. Alors elle brûle sur le feu une tête d'anchois qu'elle a enduite de poix et percée d'une épingle. Elle verse aussi du vin à terre ; ce qui reste dans le vase, elle le boit, elle ou ses compagnes, mais surtout elle. Ainsi soit clouée, s'écrie-t-elle, lalangue de nos ennemis. Etelle sort en .titubant. »
C'est bien là le type classique de la sorcière; telles nous nous figurons les sorcières de Macbeth ou celles qui tiennent leurs assises dans la Nuit de Walpurgis.
Naturellement ce n'est pas par amour de l'art qu'elles opèrent ; il faut les payer. Parfois elles se contentent de peu. « II y a, ma chère, dit une héroïne de Lucien, une excellente magicienne, Syrienne de naissance, robuste et vigoureuse, qui m'a jadis raccommodée avec Phanias, lequel, ainsi que ton Charinus, s'était brouillé avec moi pour une vétille. Après quatre mois entiers elle l'a ramené auprès demoi par ses enchantements..
Elle ne prend pas cher ; elle demande seulement une drachme et un pain. Il faut cependant apporter encore du sel, sept oboles, du soufre et un flambeau. La vieille les prend. On verse aussi du vin dans un vase et c'est elle qui le boit. Il faudra encore que tu te procures quelque chose qui ait appartenu à ton amant: des habits, des chaussures, quelques cheveux ou autres objets analogues. Elle les suspendra à un pieu, brûlera du soufre dessous, répandra du sel sur le brasier, en prononçant vos deux noms, le tien et celui de Charinus;puis, tirant une toupie de son sein, elle la fera tourner et recitera son enchantement, composé de plusieurs mots barbares qui font frémir. Voilà, du moins, ce qu'elle a fait pour moi. »
L'obole valante peu près Ofr. 15 et la drachme, Ofr. 95, cette femme se chargeait pour la modeste somme de 2 francs et quelques menues provisions de rétablir la paix dans les unions troublées.
Mais il y avait aussi des opérations plus dispendieuses et des opérateurs moins réservés. Un autre personnage de Lucien eut affaire à un jeune homme qui venait justement d'entrer en possession de son patrimoine. Quelle aubaine! quelle occasion I un être riche, amoureux et prêt à tous les sacrifices pour triompher des froideurs de sa belle ! Il dut payer 4 mines (380 fr.) avant la cérémonie et 16 mines (1.520 francs) ^près. C'est ce qui s'appelait, dans l'argot du
métier, « tondre les gens gras». A un pareil taux, il faisait bon d'être sorcier.
Il est à remarquer, du reste, que si, au début de l'Empire, les sorcières, entremetteuses 'et empoisonneuses, étaient fort à la mode, surtout auprès du peuple — et il est certain qu^elles le demeurèrent encore dans la suite — le second siècle vit éclore un genre nouveau de magiciens, beaucoup plus relevé : thaumaturges issus de rOrient qui, par une mise en scène habilement préparée, surent se concilier la faveur des gens distingués. Le type en est l'Alexandre d'Abonotichos de Lucien, le Caglibstro de l'époque: « Sa taille était haute, sa physionomie belle, avec quelque chose de divin; il avait le teint blanc et le menton peu fourni de barbe; ses cheveux naturels, mêlés à une chevelure artificjelle, s'y ajustaient avec tant d'adresse qu'il était peu de gens capables de découvrir cette fraude; ses yeux étincelaient et brillaient d'un éclat surhumain ; sa voix sonnait doucement: il était de tout point irréprochable. » Ne sachant comment gagner sa vie, il s'avisa de se faire magicien. En Macédoine, il voit des serpents d'une grandeur considérable, mais si privés et si doux que les femmes peuvent les nourrir et les enfants les coucher dans leur berceau. Ce fut l'origine de sa fortune. Pour l'établir, il retourne dans sa ville natale, où il fait son entrée les cheveux flottants et bouclés, vêtu d'une robe de pourpre à raies
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blanches, avec un manteau blanc par-dessus, une épée recourbée à la main, annonçant à tousqu'Esculape est venu dans la cité, qu'il l'a choisie comme demeure, qu'il se fera connaître quelque jour.
A la nuit noire, il se rend secrètement dans un temple que l'on était en train de bûtir; les fondations en étaient encore fraîchement creusées l'eau s'y était amassée. Il y dépose un œuf d'oie, qu'il avait préalablement vidé et dans lequel était enfermé un petit serpent nouveau-né; il enfonce l'œuf dans une cavité pleine de vase et s'en va.
Le lendemain, au milieu du jour, il accourt à la place publique,sans autre vêtement qu'une ceinture brodée d'or, sa fameuse épée recourbée à la main, secouant sa chevelure flottante. 11 monte sur une sorte d'autel d'où il harangue le pleuple, le félicite de la visite prochaine de son dieu tutélaire et lui ordonne de le suivre jusqu'au temple. Là il se fait porter à l'endroit creusé qu'il appelle la Source même de l'oracle, entre dans l'eau en chantant à pleine voix un hymne en l'honneur d'Esculape et d'Apollon et prie le dieu de se révéler. Il demande alors une coupe, la plonge dans l'eau et tire du milieu de la vase l'œuf dans lequel le dieu était enfermé. Les spectateurs, les regards fixés sur lui, sont tout étonnés de voir qu'il a ainsi trouvé un œuf. Alexandre le casse dans le creux de sa main et leur montre le petit serpent qui s'enroule autour
de ses doigts. La foule éclate en prières et en actions de grâce et l'on reconduit chez lui en triomphe le faux prophète. Sa réputation était faite; il n'avait plus désormais qu'à l'exploiter. Il en vécut jusqu'à 70 ans. On s'aperçut alors seulement, en lui donnant une douche pour calmer la maladie qui devait l'emporter, qu'il était chauve et qu'il n'avait pas plus de pouvoir contre la- fièvre que de cheveux. Ce qui n'empêcha pas des charlatans de l'imiter et le public d'avoir recours à eux.
C'est qu'il aurait été bien embarrassé, pour obtenir ce qu'il demandait à la magie, de s'adresser à d'autres qu'à des gens de leur espèce ; ses exigences réclamaient non seulement des auxiliaires complaisants, mais, à proprement parler, des complices.
Car il s'agissait, la plupart du temps, de réaliser par des moyens illicites, en violentiint les lois de la nature, quelque projet nuisible aux hommes ou aux choses. Tantôt on se contentait de vouloir causer des dommages aux biens d'autrui, par vengeance ou par intérêt ; par exemple on cherchait à faire éclater des orages sur les vignes d'un adversaire, ou à rassembler dans son jardin tous les ratS' de la région pour le dévaster ; de plus audacieux n'hésitaient pas à tâcher d'attirer sur leurs terres les fruits des champs voisins. Tantôt on s'attaquait aux personnes, à leur santé, à leur mémoire, à leur esprit, à leur
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vie même. On prétendait que si Caracalla était devenu fou, c'était à la suite d'incantations magiques ; la mort de Germanicus était due, au dire de ses amis, à des pratiques de sorcellerie. Tel fut aussi, suivant une tombe d'Afrique, le sort d'une jeune femme mariée à 15 ans et morte à 28 : « Elle n'a pas eu la mort qu'elle méritait. Longtemps elle fut alitée, enveloppée par des charmes. L'âme lui a été arrachée de force, elle ne l'a pas rendue à la nature. » Telle encore la destinée de ce jeune esclave de Livie, fille de Drusus César, dont l'épitaphe contient cette plainte touchante : « J'allais atteindre l'Age de quatre ans, je pouvais être la joie de ma mère et de mon père ; et voici que, par son art funeste, une cruelle sorcière m'a arraché la vie.»
D'autres fois, par une curiosité intéressée, on cherchait à deviner l'avenir, en évoquant les morts et en conjurant les esprits. On leur demandait naïvement de petits services ou de grosses indiscrétions.
Mais la grande affaire des sorciers était de servir les amoureux, de troubler à la demande des intéressés les cœurs insensibles, de venger les passions incomprises ou les trahisons, de réunir les amants séparés par quelque obstacle ou de séparer au profit dun autre ceux qui étaient unis. Sans les querelles d'amour la sorcellerie n'aurait peut-être pas vécu aussi^ longtemps. Et aujourd'hui encore, s'il y a des tireuses de car-
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tes et des diseuses de bonne aventure, c'est bien encore l'amour qui en est, en grande partie, responsable.
On conçoit que, pour arriver à des résultats aussi surprenants, aussi contraires aux lois naturelles, il était nécessaire de multiplier les précautions et les conditions de succès.
Tout d'abord on exigeait de l'opérateur qu'il fût exempt de certains défauts, de tares corporelles. Il paraît, pour prendre un exemple très typique, que l^s dieux n'obéissaient pas à ceux qui avaient des taches de rousseur.
Ensuite on devait être lavé de toute impureté ; des ablutions d'huile, des frictions de graisse préparaient fort bien à agir avec efficacité sur les démons.
Dans plus d'un cas il était bon d'être à jeun.
La nature et la couleur du vêtemetit avaient aussi leur importance. On recommandait les habits flottants ou grossiers, les tuniques soit blanches, soit ornées de bandelettes de pourpre. Il était des cérémonies auxquelles on devait procéder tête nue, mais avec des chaussures.
L'opération ne pouvait pas être célébrée à n'importe quel moment ; il y avait des heures magiques. L'aube, .le coucher du soleil étaient particulièrement favorables, ou bien encore les instants qui précédaient son lever. Si l'on pouvait agir la nujt, cela valait mieux encore : car c'est la période où brille la lune, c'est le domaine
d'Hécate et de Sélcné. Encore fallait-il savoir que les pratiques de sorcellerie réussissent mieux à la nouvelle lune ou à la pleine lune qu'à toute autre date du mois. Chaque cas, du reste, offrait quelque particularité qu'il importait de connaître. A les ignorer on courait le plus grand risque de perdre sa peine.
Autre précaution. On devait avoir bien soin d'être instruit de ce qu'on nomme dans la langue de la magie les riles de sortie. Il ne servait de rien de bien commencer une cérémonie, ni même de la poursuivre dans les règles, si on n'était pas en mesure d'y mettre fin, d'en limiter les effets, d'en arrêter à temps les conséquences. C'était en général, assez aisé : on jetait dans l'eau ou on enterrait les produits de l'opération magique ;de toute façon on les éliminait. Quelques mots bien appropriés avaient aussi le même résultat. Le tout était de ne point les ignorer, de ne pas se laisser imprudemment prendre au dépourvu. C'était là pour les apprentis un danger dont Lucien nous a gardé un plaisant exemple ;
Un de ses héros, qu'il nomme Eucrate, raconte que voyageant en Egypte il fit la connaissance d'un certain Pancratès qui était fort versé dans les choses de la magie. Chaque fois que le navire sur lequel les deux compagnons remontaient le Nil s'arrêtait quelque part, Pancratès faisait une infinité de prodiges, montait à cheval sur les cro-
codiles, et nageait au milieu d'eux, ceux-ci s'inclinant devant lui et le caressant de leur queue. « Bientôt, continue Eucrate, il m'engagea laisser mes esclaves à Memphis et à le suivre seul, me disant que nous ne manquerions pas de serviteurs. Et, en effet, voici ce que nous faisions.
« Toutes les fois que nous arrivions dans un gîte, le magicien prenait le verrou de la porte, le balai ou le pilon ; il l'habillait et, prononçantune formule, il le mettait en mouvement après lui avoir donné pour tous l'apparence d'un homme. Ce serviteur d'un nouveau genre allait, puisait de l'eau, faisait le marché, préparait la nourriture, bref nous venait en aidepourtouteschoses. Quand Pancratès s'était assez servi de lui, il prononçait d'autres paroles. Le balai redevenait balai et le pilon, pilon. Je n'ai jamais pu obtenir, malgré mes efforts, qu'il me livrât son secret. -Un jour, cependant, caché dans un coin obscur, je suis arrivé à saisir au vol l'incantation : elle était de trois syllabes. Le lendemain, comme mon Egyptien avait quelque affaire dehors, resté seul, je prends le pilon, je l'habille ; et ayant prononcé, comme mon maître, les fameuses syllabes, je lui ordonne d'apporter de l'eau. Il m'en apporte une pleine amphore. « Assez lui disje, n'apporte plus d'eau, redeviens pilon.» Mais lui ne m'obéissait pas ; il continuait à apporter de l'eau, si bien que la maison en fut bientôt remplie. Je ne savais que faire; je tremblais
que Pancralès ne se mît en colère à son retour; je saisis donc une hache et je coupe en deux le pilon. Voilà chaque moitiéqui prend une amphore et se met à apporter de l'eau; au lieu d'un valet j'en avais deux. Sur ces entrefaites, Pancratès revient, comprend ce qui s'est passé, prononce les formules nécessaires et les bois redeviennent bois. Pour lui, il se rend invisible et m'abandonne sans que je sache ce qu'il est devenu. »
Vous reconnaissez dans cette aventure le sujet que Gœthe devait reprendre plus tard dans son Apprenti magicien.
Toute cérémonie magique comprend des ges" tes et des paroles. Les gestes ne semblent pas avoir été très variés ; ils ne pouvaient guère l'être. On élevait la main en étendant certains doigts, le pouce, le médium et l'annulaire et en repliant les autres; ou encore l'on faisait un signe avec le pouce et le médium rapprochés. Si l'on cueillait quelque plante à vertu magique, on devait la saisir entre le pouce et le quatrième doigt qui est appelé, pour cela, doigt médicinal. Très souvent on crachait par terre ou sur l'objet que l'on maniait: cela était, paraît-il, de la dernière efficacité. Nous en verrons plus loin des exemples.
Au contraire les paroles, les formules offrent la plus grande diversité. Dans le cas le plus commun le rite verbal précise le sens de l'acte magique. Ramasse-t-on des simples? Il faut dire pour qui on les ramasse, nommer avec précision
l'homme ou la femme qui pâtiront de la récolte ou en bénéficieront. Pour éviter des erreurs, il est même bon d'indiquer le nom de son père ou plutôt de sa mère, ce qui est plus sur — on ne sait jamais, avec les femmes — et de mentionner un à un tous les éléments qui peuvent servir à limiter le champ de l'opération.
La parole magique peut aussi avoir pour fin de gagner à l'opérateur la faveur des démons en leur promettant de se soumettre à certaines mortifications. On prononcera, par suite, des vœux; on s'engagera à ne pas manger de cerises de l'année ou même à s'abstenir d'ail pendant le même temps. Autre procédé : réciter des prières inviterpar exemple, la maladie à quitter le patient; « Va-t'en, dira-t-on ; va-t'en, goutte ; va-t'en, douleur nerveuse de mes pieds et de mes membres. »
Si la prière ne suffit pas, on emploiera la menace ; on essaiera d'effrayer l'esprit ou l'être qu'on exorcise en lui parlant d'une puissance supérieure :« Sors de cet homme; car Salomon te poursuit !»Au lieu de Salomon, on nommera Neptune, ou l'archange Allaph ou tout autre épouvantait. L'intention sera la même, comme aussi l'effet prévu. •
Jusqu'ici rien que de très compréhensible. Voici qui est plus singulier. Il est des phrases qui, sans être des prières, des vœux ou des menaces nettement exprimées avaient, pensait-
on, une véritable efficacité. Elles résument, racontrnl ou font, à mots couverts, allusion à des aventures connues, qui ont naturellement quelque rapport avec le but qu'on veut atteindre. Qu'on me permette d'en citer deux spécimens.
« Pour guérir les tranchées chez les hommes et chez les animaux, dit un formulaire, on devra frotter le ventre malade avec le pouce et les deux doigts les plus courts en récitant cette phrase : Il y avait un arbre au milieu de la mer, auquel était pendu un seau rempli d'entrailles humaines. Trois viergesll'entouraient: deux attachaient le seau, la troisième le détachait. » Les trois vierges, ce sont les Parques dont la troisième a pour mission de mettre un terme aux choses de ce monde ; le seau détaché de l'arbje et tombant à la mer est le symbole de la maladie que la parole du magicien fait disparaître.
Voici encore une autre façon de calmer les douleurs de ventre : « Frotter l'endroit malade en disant : le loup rôdait sur la route, sur le sentier; il dévorait des chairs crues, il buvait des choses liquides. » A première vue cette phrase semble n'avoir rien de commun avec les maux d'intestins; en y réfléchissant on voit qu'elle indique d'une façon détournée la cause possible du mal; en la proclamant on mettait ce mal sous la dépendance du magicien : il était vaincu.
Mais les paroles les plus puissantes étaient
CHEZ LES BOMAINS 133
ces incantations incompréhensibles, noms divins ou formules saintes, déformées, allongées, où les syllabes caractéristiques étaient affublées de suffixes et d'éléments parasites qui les rendaient méconnaissables, ou bien présentées dans un ordre quelconque, comme si l'on s'était amusé à brouiller toutes les lettres du mot.
Ainsi, pour invoquer le dieu Eulamon, divinité qui semble un composé d'Osiris et d'Ammon, au lieu de prononcer simplement son nom, on disait :
Eulamon
Viamone
Lamoneu
Amoneul
Moneula
Oneulam
Neulamo
Dans cette catégorie rentrent ce qu'on appelait les lettres éphésiennes parce que les premières connues avaient été inscrites sur le piédestal de la statue d'Artémis à Eplièse : elles consistent en un ensemble de lettres qui constituent des mots presque impossibles à prononcer. La condition première, pour qu'elles eussent une valeur magique, était qu'elles fussent conçues dans une langue inconnue aux hommes, car elles avaient un sens, nous affirme-t-on, dans la langue des dieux; et c'était là l'essen-
tiel. Un grand nombre de ces mots étaient empruntés aux dialectes barbares, surtout aux dialectes orientaux. Le magicien devait les prononcer plusieurs fois, sans changement aucun ; toute omission, toute interversion pouvait rendre l'opération stérile. Et ce n'était point là chose facile lorsqu'il s'agissait, par exemple, de réciter des formules comme :
Adam, bedam, alam, betur, alam, botum
ou encore :
B^X^X, Baxayux, Bax^xux. ^'^X'^X^X^X^ K^X^^^X^X»
BaS£YOfU)9(p9o)(7[pw.
Si je me suis autant étendu sur ces détails, c'est pour vous prouver que, dans les actes de sorcellerie, tout devait concourir au but final, le milieu, l^'heure choisie, le geste, la parole. Rien dans cette pseudo-science ne semblait indifférent; et il y avait de la méthode dans ces insanités.
De même la magie mettait à contribution tout ce qui existait, aussi bien les choses inanimées que les êtres vivants, surtout les plantes et les animaux.
Parmi les plantes, on trouve mentionnées de préférence, comme douées d'une vertu particulière, certaines espèces : le laurier, la mauve, l'ellébore, la pomme, la mandragore et bien d'autres qu'il est inutile de vous citer. Je me
contenterai de vous signaler quelques recettes afin de vous montrer quel usage on faisait des plantes.
Pour guérir les maladies d'yeux : cueillez de la camomille avant le lever du soleil en disant : Je te cueille pour soulager les ophtalmies. Portez-la attachée à vous ; cela vous fera du bien.
Contre la fièvre tierce : Allez dans la campagne et cherchez la plante nommée cataire. Prenez-la à deux mains et tordez -la tant que vous pourrez ; puis placez par-dessus une grosse pierre et dites : Cataire, si tu nous guéris, je te donnerai un verre d'eau.
Contre l'ivresse : coupez une racine d'anémone, enlevez-la et jetez à sa place une pièce de monnaie quelconque. En l'enlevant dites ; Je t'enlève, anémone, pour que tu sois un remède contre l'ivresse. Portez-la ensuite enveloppée dans un bout d'étoffe écarlate. On dit que c'est d'un effet surprenant.
La cire, le miel et la farine étaient également employés comme véhicules et mélangés à d'autres substances aptes à jouer un rôle actif. Ainsi, suivant Pline l'Ancien, on pouvait guérir la fièvre quarte, tierce ou même quotidienne en prenant des rognures d'ongles de pied ou de main venant du fiévreux, en les mélangeant avec de la cire et en allant, avant le lever du jour, coller le tout sur la porte d'une maison voisine.
Après les plantes, les animaux. Un certain
Î3b LA SORCELLERIE ET LES SORCIERS
nombre étaient utilisés par la magie : principalement les oiseaux de nuit ou encore les bêtes qui se cachent sous terre, comme les serpents et les rats.
Sur eux le magicien avait un grand pouvoir : ils ne résistaient pas à sa voix. S'agissait-il de rats qui dévastaient un champ, il n'avait qu'à dire : « Je vous exorcise, ô rats qui êtes ici, pour que vous ne me nuisiez pas, pour que vous ne me fassiez pas nuire par d'autres. Je vous abandonne le champ d'un tel — par exemple celui d'un voisin ou d'un bon camarade — et, si je vous prends encore ici, avec l'aide de la mère des dieux, je vous séparerai en sept morceaux. » Et les rats terrifiés s'enfuyaient.
On connaît l'histoire de ce sorcier dont Lucien se moque et qui, lui, était tout puissant sur les serpents :
« Le magicien va le matin à la campagne ; et, prenant dans un vieux livre sept noms sacrés, les prononce ; puis il purifie le lieu avec du soufre et fait trois fois le tour du champ la torche à la main ; c'était pour chasser les serpents qui y demeuraient. Eux venaient en foule, attirés par ses incantations : reptiles de toute sorte, aspics, vipères cérastes, couleuvres, crapauds, mâles et femelles. Un seul était demeuré, un vieux serpent, que son âge empêchait de ramper et qui ne pouvait obéir. Le magicien avait compris que tous n'étaient pas là. Il envoya donc
le plus jeune des reptiles en ambassade auprès du serpent. Et peu après celui-ci arrivait à son tour. Quand ils furent tous réunis, le Babylonien souffla sur eux et, à notre grand étonnenement, ils furent consumés par ce souffle. »
A quoi l'incrédule à qui on conte cette histoire pose la question suivante : Le plus jeune, l'ambassadeur, conduisait-il le vieux par la main, ou si celui-ci s'appuyait sur un bâton ?
Mais pour un incrédule de cette sorte il y avait mille croyants, tous persuadés que les animaux constituaient d'excellents intermédiaires agissant par sympathie ; on les substituait donc tout simplement au sujet lui-même que Ton visait et l'on produisait directement sur eux l'effet que l'on souhaitait produire sur l'autre. Ainsi on cherchait à leur transférer une maladie que Ton voulait guérir.
Avait-on été piqué par un scorpion, onn'avgiit qu'à aviser un àne, à s'approcher de lui, à lui conter son cas à l'oreille avec les formules appropriées et le mal passait à l'animal.
Étiez vous affligé d'un coryza rebelle, vous embrassiez une mule sur le museau en faisant un certain geste et la bête prenait votre rhume.
Pour guérir les rages de dents : tête nue et chaussé, les pieds sur la terre nue, debout, vous preniez une gi-enouillc, vous lui ouvriez la bouche, vous lui crachiez dedans et vous la priiez d'emporter avec elle votre douleur ; puis
VOUS lui donniez la liberté ; et aussitôt votre souffrance s'apaisait.
Pour rendre muet un ennemi, il suffisait à une sorcière de coudre la bouche d'un poisson et de lui transpercer la tète d'une épingle.
Je me reproche de citer de pareilles inepties ; mais encore fallait-il montrer par des exemples précis que ces misérables pratiques reposaient toutes sur des semblants de raisonnements et n'étaient point seulement, ainsi qu'on pourrait le croire tout d'abord, le produit de rêveries de charlatans.
Aussi, comme les sorciers et les sorcières ne pouvaient pas posséder dans leur tête toutes les recettes qu'ils mettaient en pratique, il existait des manuels à l'usage des magiciens. Nous avons vu tout à l'heure le charmeur de serpents de Lucien feuilleter un gros livre avant d'opérer. De ces livres, il est question plus d'une fois dans les auteurs ou même dans les textes législatifs, la loi ayant dû intervenir de nouveau à l'époque impériale pour interdire aux particuliers l'usage des recueils magiques (//6/'/ magicae arlis). Les peines édictées sont assez sévères ; ceux qui auront désobéi seront privés de leurs biens, les grimoires seront publiquement brûlés et leurs possesseurs déportés dans une île.
Nous n'avons pas malheureusement conserve de manuels de cette sorte ; mais nous pouvons
nous rendre compte assez exactement de leur contenu.
On sait, en effet, que le sol de l'Egypte, qui conserve tout ce qu'on lui confie, nous a rendu dans ce siècle et surtout depuis quelques années une quantité de papyrus que recouvraient les ruines des villes antiques ou qui avaient été employés dans les cartonnages de momies. Parmi ces papyrus, il en est un grand nombre qui contiennent des recettes de sorcellerie. Tous les grands musées d'Europe en possèdent : ceux de Leyde, de Berlin, de Paris, de Londres j beaucoup ont été publiés ; il y en a encore beaucoup d'inédits. Il nous ont plus appris sur la magie antique que tous les auteurs réunis. Il suffît de les mettre les uns au bout des autres pour reconstituer les recueils des sorciers d'autrefois.
Il est encore une autre source de documents auxquels nous sommes redevables de précieux renseignements ; ou les appelle d'habitude « tablettes d'exécration ». En général ce sont des plaquettes de plomb, plus ou moins épaisses, sur lesquelles un sorcier a inscrit de longues formules, des imprécations, des signes cabalistiques. On choisissait le plomb de préférence à un autre métal à cause de son bas prix, de sa mollesse, qui offre peu de résistance à la pointe du stylet, et aussi parce qu'il était réputé posséder une vertu magique ; c'est le métal consacré à
la mort et aux dieux infernaux. On y gravait un appel aux puissances occultes contre l'individu auquel on voulait nuire, puis on roulait la lamelle sur elle-même, on la transperçait d'un ou plusieurs clous qui servaient à la clore et qui possédaient en même temps une puissance magique — le clou d'airain était l'emblème de la Nécessité — et on allait ensuite l'enterrer dans quelque lieu secret, le plus souvent dans des cimetières. Lorsqu'on le pouvait, on la glissait dans une tombe, par l'ouverture ménagée à dessein pour les libations. Les plus avisés choisissaient la sépulture des enfants ou des personnes mortes de mort violente, parce que ceux qui sont ainsi enlevés prématurément devaient achever le nombre d'années à eux dévolues par le destin soit dans le tombeau, soit aux environs : c'étaient des auxiliaires tout trouvés pour les magiciens et des auxiliaires d'autant plus dévoués que leurs âmes devaient être aigries par leur infortune et prêtes k seconder toutes les vengeances. Et de fait, c'est dans les tombes de cette sorte qu'on a recueilli la majorité des plaquettes magiques.
La plupart du temps, elles contiennent des menaces d'amoureux. On y devine aisément tout un roman de cœur ; affection déçue ou trahie, brouille dans un ménage, froideur d'une femme ou indifférence d'un homme, haine d'un rival. Il faut à tout prix se débarrasser de l'un, rentrer en
grâce auprès de l'autre : quoi de plus simple que d'aller trouver un sorcier, de lui conter ses griefs et d'obtenir de lui quelque sortilège ?
Recevait- il la visite d'une femme amoureuse, qui ne pouvait pas triompher de l'objet aimé, il cherchait dans sa provision de recettes magiques une formule efficace, l'adaptait au cas spécial et gravait à la pointe sur une feuille de plomb l'imprécation suivante :
« Je t'adjure au nom du grand Dieu (Osiris), au nom des Anteros (dieux qui vengent les amants délaissés), au nom de Celui qui porte un épervier sur la tête (Horus),au nom des sept planètes ; fais en sorte que, à partir de l'heure où j'écris ceci, Sextilius, fils de Dionysia, ne puisse plus dormir ; qu'il soit consumé d'ardeur ; qu'il ne puisse plus ni dormir, ni s'asseoir, ni parler ; qu'il m'ait toujours présente-à l'esprit, moi, Septima, fille d'Amoena. Que, furieux, il brûle d'amour et de désir pour moi. Qu'il brûle dans son âme et dans son cœur, Sextilius, fils de Dionysia; qu'il brûle d'amour et de désir pour moi, Septima fille d'Amoena. Et toi Abar Barbarie Eloee Sabaoth Pachnoufu Putipemi, fais que Sextilius, fils de Dionysia, ne puisse plus dormir ; mais qu'il brûle d'amour et de désir pour moi ; que son esprit et son cœur soient consumés et tous les membres de son corps, à lui Sextilius, fils de Dionysia. Et s'il n'en est point ainsi je descendrai dans la cachette d'Osiris, je briserai
son cercueil et je le jetterai à l'eau pour que le fleuve l'emporte. Car je suis le grand décan de Dieu, du grand Dieu. »
Nous aimons à penser que Sextilius vint humblement demander son pardon à Septima, à la suite de cette opération, et qu'ils vécurent dès lors dans les meilleurs termes.
Pour une femme, qui avait à se venger d'une rivale, le sorcier rédigeait ce qui suit :
« Je t'invoque, toi qui as pouvoir sur les instruments de torture infernaux et je te recommande Julia Faustilla, fille de Marins ; emmènela au plus vite avec toi et range-la au nombre des morts. »
Ou, s'il voulait être absolumentprécis et entrer dans tous les détails, afin d'éviter l'ombre d'une erreur, il écrivait :
« Je dévoue aux démons Rufa : je dévoue ses mains, ses dents, ses yeux, ses bras, son ventre, ses mamelles, sa poitrine, ses os, son ventre, ses jambes, sa bouche, ses pieds, son front, ses ongles, ses doigts, son ventre, son nombril : toutes les parties du corps de Rufa je les dévoue sur ces tablettes. »
Voilà ce que l'amour ou la jalousie obtenaient des sorciers. Voici maintenant ce que leur demandait une autre passion qui, sans être inconnue à notre époque, y sévit avec moins d'ardeur : la passion des courses. Nul n'ignore la place que tenaient les jeux du cirque dans la vie des
Piomains ; jene répéterai point ici ce qui a déjà été dit tant de fois. On sait aussi que l'on décernait aux vainqueurs des prix dont le montant pouvait être fort élevé. Un cocher nous a indiqué sur sa tombe le total des sommes qu'il gagna durant sa vie: 1.558.346 sesterces, quelque chose comme 350.000 francs de notre monnaie. Les prix variaient entre 30.000 et 50.000 sesterces, entre 6.000 et 10.000 francs. Les cochers avaient donc à devancer leurs adversaires non seulement un intérêt de vanité mais aussi un gros intérêt pécuniaire. Qui pouvait, pourtant, affirmer à chaque concurrentjla veille d'une course,que ses chevaux seraient en bon état, qu^il n'y aurait pas d'accidents, qu'il garderait tout son sang-froid ? Heureusement la magie fournissait des moyens de se tirer d'affaire. On allait trouver quelque habile homme au courant des recettes les meilleures, on lui versait une juste rémunération et il vous remettait en échange une lamelle de plomb couverte de lettres cabalistiques et d'incantations. Il y avait inscrit les noms des cochers et des chevaux du parti adverse qu'il enveloppait dans des formules magiques, dans des malédictions, dans des prières. La tablette suivante, qui provient de Carthage, donnera une idée très précise de ces sortes de documents.
Le sorcier y avait inscrit d'abord une ligne de signes magiques ; au-dessous et comme au centre du cadre il avait tracé une figure de forme
ovale où l'on a voulu voir l'image d'un cirque ; au-dessous encore certaines barres verticales semblent figurer les carceres, les écuries d'oîi
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sortaient les chars au commencement de chaque course. A droite et à gauche il avait gravé les noms des chevaux visés par l'incantation et enfin, en bordure, toute une série de lettres cabalisti-
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ques. Celles-ci se répétaient ensuite en plusieurs lignes au-dessous de la figure centrale; si bien que cirque et chevaux étaient enveloppés comme dans un réseau de signes qui les emprisonnaient. Les dernières lignes du document contiennent la prière qui explique la raison d'être de la plaquette,le but visé par l'opération : «Je t'évoque, démon qui reposes ici ; je te livre ces chevaux pour que tu les retiennes, pour qu'ils s'embarrassent dans les rênes et ne puissent plus remuer. »
Au lieu du cirque, on pouvait dessiner un cheval abattu, tombé sur les genoux, ou toute autre image rappelant les courses et les êtres qui y étaient engagés.
Muni de ce talisman le cocher, peu délicat en somme, qui l'avait acquis, sortait secrètement le soir de sa maison, entrait doucement dans ces immenses cimetières qui entouraient autrefois la ville de Carthage, choisissait quelque tombe à lui connue et y introduisait son talisman. Le lendemain il affrontait avec plus d'assurance l'épreuve décisive. S'il ne gagnait pas le prix, c'est qu'il y avait eu' quelque maladresse commise, que les démons avaient trouvé moyen de se soustraire à son incantation ou n'avaient pas voulu se prêter à ce que l'on attendait d'eux. Il en était quitte pour recommencer la fois suivante avec plus de précautions.
Encore fallait-il s'estimer heureux que l'opé-
liG LA SORCELLERIE ET LES SORCIERS
tion ne se fût pas retournée contre vous ; car, à se servir mal des choses de la magie, on s'exposait à de fâcheuses aventures. Lucius, le héros d'un roman de Lucien et de VA ne d'or d'Apulée, l'apprit à ses dépens.
Lucius voyageait en Thessalie ; il fut reçu dans la maison d'un homme qui se nommait Hipparque. Or ce Lucius désirait vivement trouver dans le pays une magicienne savante qui lui fît voir quelque spectacle merveilleux. Le hasard l'avait servi à souhait, car la femme de son hôte était précisément une magicienne. Pour arriver à saisir ses secrets et assister à ses opérations, il eut recours à un procédé classique dans la vie comme au théâtre, il gagna la servante.
« Bonne nouvelle, vint un jour lui dire celle-ci : ma maîtresse n'ayant pu trouver d'autres procédés pour réussir dans ses amours doit, la nuit prochaine, se changer en oiseau et voler, sou& cette forme, où son cœur l'appelle. » A la première heure de la nuit, continue Lucius, ellemême me fit monter sur la pointe du pied et à pas de loup jusqu'au belvédère de la maison et m'installa à la porte. Je regardai par les fentes et voici ce dont je fus témoin :
La magicienne commence, avant ^tout, par se déshabiller entièrement; puis elle ouvre un petit coffre et en tire plusieurs boîtes ; elle ôte le couvercle de l'une d'elles, et, prenant certaine pommade, elle en frotte longtemps le creux de se&
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mains qu'elle se passe sur tout le corps depuis la plante des pieds jusqu'au bout des cheveux. Ensuite, après avoir longuement chuchoté avec sa lanterne, elle donne une petite secousse à ses membres qui obéissent à un mouvement imperceptible d'ondulation. Un duvet léger paraît d'abord, puis de fortes plumes ; son nez se recourbe et se durcit ; ses ongles se resserrent et deviennent crochus : elle est métamorphosée en hibou. Dans cet état elle jette un cri plaintif et, après avoir voltigé quelque temps à fleur de terre pour s'essayer, bientôt elle prend son vol,, s'élève et s'échappe de la chambre à tire-d'aile. J'étais, à cette vue, comme un hébété ; mon étonnement tenait de la démence ; je révais tout éveillé et me frottais les paupières à plusieurs reprises, je cherchais à m'assurer que ce n'était pas unsonge. Lorsque enfin je fus revenu à moi, je supplie Palestra — c'était le nom de la servante — de m'aider à opérer sur moi la même métamorphose ; longtemps elle résiste ; enfin, elle finit par y consentir. Elle pénètre dans l'intérieur de la chambre, et tire du petit coffre une boîte que je couvre de baisers. Jemedébarrasseenhâte de tous mes vêtements ; je plonge avidement les mains et prenant le plus de pommade que je puis, je me mets à m'en frotter par tout le corps. Je balance ensuite alternativement mes deux bras et je cherche à imiter les mouvements d'un oiseau. De duvet, point; de plumes,
pas davantage ; mais les poils de mon corps se durcissent comme des soies : ma peau devient un cuirhorribiement dur; au bout de chacun de mes pieds, de chacune de mes mains il se forme un sabot ; du bas de l'échiné il me sort une longue queue ; mon visage perd toutes ses proportions, ma bouche s'agrandit, mes narines s'élargissent, mes lèvres deviennent pendantes; mes oreilles se hérissent et croissent d'une façon démesurée. Je considère toute ma personne : je n'étais pas oiseau ; j'étais un àne. Outré de l'action dePalestra, mais déjà privé à la fois du geste et de la voix de l'homme, je ne pus qu'abaisser ma lèvre inférieure, regarder décote la coupable avec des yeux humides et lui adresser une prière muette : « Malheureuse que je suis, s'écria- t-elle ! j'ai commis une méprise et la ressemblance des boîtes m'a trompée. Mais par bonheur le remède est facile : quand vous aurez seulement mâché des roses, vous quitterez cette figure d'àne et vous redeviendrez Lucius. »
Inutile de vous dire, qu'après un certain nombre d'aventures, nécessaires au développement du roman, Lucius fut, de nouveau, métamorphosé en homme.
Singulière histoire, n'est-ce pas, que l'auteur ne donne pas comme véridique assurément. Il a fait en l'imaginant œuvre de romancier ; et les romanciers ont toujours usé du merveilleux où
qu'ils le trouvent ; il n*y a pas, pour eux, de plus puissant moyen d'intéresser le lecteur.
Pourtant de semblables inventions ne dépassaient pas beaucoup les croyances populaires. Dans les quartiers mal famés de Rome, au fond de petites cités grecques de l'Orient ou dans les taudis de Carthage, il n'est pouvoir extraordinaire qu'on n'ait attribué aux sorciers, métamorphoses dont on ne les ait crus capables. C'était un jeu pour eux d'arrêter les astres dans leur cours, de faire descendre la lune du ciel ou remonter les fleuves vers leur source ; ils prenaienttoutes les formes pour voler dans les airs ou se glisser dans les maisons : tour à tour ils se changeaient en oiseaux, en chiens, en rats, en mouches même ; rien ne leur était iiifpossible.
Il n'est crime, non plus, dont on ne les chargeât. Horace, au début de l'Empire, nous montrait Canidie les cheveux éparset entrelacés de vipères, enterrant un enfant jusqu'à la tête et le laissant mourir de faim pour en retirer ensuite le foie et la moelle ; les mèmesfablescontinuent à se répéter de génération en génération ; on reste persuadé que les magiciens accomplissent des sacrifices sanglants et des cérémonies coupables. A en croire la légende de saint Cyprien le magicien, avant sa conversion ce confesseur aurait vu des sorciers couper en morceaux, étrangler, dépecer des enfants à la mamelle ; trancher la tête à des étrangers, mettre à mort
des jeunes filles et faire des libations de leur sang, enfin commettre toutes les abominations imaginables.
Ce fut là une des grosses accusations que l'on dirigea contre les cbrétiens. Et^ à vrai dire, le secret dont ils entouraient leurs réunions, les signes mystérieux qu'ils employaient entre eux, les miracles qu'ils attribuaient à leur divin maître et à ses disciples étaient bien faits pour exciter contre eux les soupçons des foules ignorantes, pour qui le merveilleux et la sorcellerie étaient tout un. Aussi le mot de sorcellerie devint bien vite une arme terrible entre les mains de leurs accusateurs. Tout ce qui étonnait dans leur conduite passait aux yeux de leurs ennemis pour maléfices ; chantaient-ils des cantiques dans leur prison, c'étaient des prières magiques qu'ils récitaient ; leur impassibilité dans les tortures était le résultat de pratiques occultes ; le baptême lui-même ne différait en rien de ces onctions dont la magie était coutumière. Accusations qui n'eussent été que des sottises sans importance, si elles n'avaient abouti aux plus cruels supplices et à la mort 1
Bientôt les choses se retournent ; le christianisme est victorieux et les empereurs deviennent les défenseurs acharnés de la religion que leurs prédécesseurs persécutaient. Voici renaître les mêmesinsinuations, cette fois dirigées contreles païens ; on fait revivre les anciennes lois por-
tées contre la sorcellerie, on les aggrave, on les étend. Les manifestations du culte vaincu, les sacrifices dans les temples, les consultations des haruspices, qui inspectent le foie ou les entrailles des victimes, pour en tirer quelque présage, les oracles, tout cela devient, suivant les expressions mêmes du Code,« prières défendues, artifices magiques, sacrifices funestes », tout cela entraîne maintenant le bannissement ou la mort. La religion a changé, l'intolérance est demeurée la même. Suivant la folle habitude de notre misérable humanité la violence fait suite à la violence et le sang est racheté par le sang.
Encore si tous ces crimes avaient porté leur fruit; si cet échange de cruautés successives avait corrigé les hommes de leurs absurdes croyances, nous pourrions lui accorder quelque excuse; mais la sorcellerie en fut à peine effleurée; nous la retrouvons au moyen âge et jusque dans les temps modernes aussi vivace que sous les Romains. On continua jusqu'au xviii" siècle à tuer et à brider les sorciers et les sorcières, sans avoir raison de la magie. Car la crédulité est une maladie incurable de l'esprit humain.
Oui oserait même affirmer qu'aujourd'hui cette maladie a disparu ? Chacun sait aussi bien que moi que dans le peuple, surtout à la campagne, les sortilèges et les sorciers sont encore en faveur. Peut on avancer du moins que les gens, soi-disant éclairés, ne méritent en aucune façon
le même reproche? Je n'affirme pas qu'ils croient fermement à ces choses, comme leurs ancêtres, mais plus d'un, j'en suis persuadé, conserve encore quelques doutes au fond du cœur et dirait volontiers avec La Bruyère :
« Que penser de la magie et du sortilège? La théorie en est obscurcie, les principes vagues, incertains et qui approchentdu visionnaire ; mais il y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus ; les admettre tous ou les nier tous paraît un égal inconvénient et j'ose dire qu'en cela comme en toutes les choses extraordinaires et qui sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts. »