ET LÀ RELIGION DES SOLDATS
Personne n'ignore l'importance que les Romains attachaient à l'établissement des camps légionnaires. Chaque soir, dans les expéditions^ ils creusaient, en un lieu choisi av^c méthode, suivant des -procédés toujours les mêmes, une redoute de terre où ils abritaient leur armée ; le soin apporté à Toeuvre était tel que les troupes pouvaient y passer des mois entiers sans qu'il y eût rien à y ajouter dans l'ensemble ni à y retoucher. Quand, après la période des grandes conquêtes, l'occupation militaire d'immenses territoires nécessita le maintien des garnisons permanentes dans les provinces soumises, surtout à Tépoque impériale, lorsque des forces imposantes, légions ou troupes auxiliaires, furent groupées sur les frontières de l'Empire, en face des Barbares toujours menaçants, les camps prirent de grands développements. De redoutes passa-
gères tracées dans le sol et défendues par des retranchements en terre, ils devinrent de véritables forteresses, protégées par des murs épais, flanquées de tours et entourées de fossés, qu'on ne pouvait franchir que sur des ponts-levis. Les fouilles opérées dans toutes les parties du monde romain nous en ont gardé de nombreux exemples,tous à peu près semblables, parce qu'ils sont la reproduction, à peine modifiée — pour approprier à des besoins nouveaux la forme antique et traditionnelle — des camps de l'époque républicaine. C'est dans un de ces camps que nous allons pénétrer ensemble tout d'abord ; car c'est là que s'écoulait la vie de ceux dont je me propose de vous entretenir aujourd'hui.
Percée dans la fortification au milieu de la face s'ouvre une porte, généralement à deux baies, l'une pour le passage des piétons, l'autre pour celui des cavaliers et des voitures. Elle est flanquée de deux tours. C'est la porte principale, qu'on appelle porte « prétorienne » ; parla nous accédons dans la place. Devant nous s'étend une rue dallée bordée à droite et à gauche de constructions : la voie prétorienne. Elle traverse toute l'enceinte pour en sortir par une seconde porte, pendant de la porte prétorienne, la porte décumane. Une autre voie est tracée dans le camp, perpendiculaire à la première et aboutissant,elle aussi, à deux portes, celles-ci latérales, l'une à droite, l'autre à gauche. A l'endroit où
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se coupent les deux voies s'élève un grand monument ; les auteurs le nomment praeiorium ou encore principia : c'est là qu'était établi le quartier général, que se groupaient les services et les bureaux du commandant,quese trouvaient le tribunal où il rendait la justice, la plate-forme où il prenait les augures. Dans tous les exemples que nous possédons, le plan de Tédifice est à peu près constant : il comprend deux cours successives, entourées de petites chambres ; la première, plus grande, était souvent établie à un niveau inférieur à celui de la seconde : au fond de celle-ci, dans l'axe de la porte d'entrée, s'élevait une chapelle, bâtie sur cave, le plus important de tous les édifices du camp pour la célébration du culte et des fêtes religieuses, €omme vous le verrez par suite. Joignez à cela, répartis çà et là, des bâtiments divers,des bains fort bien aménagés, des baraquements, des magasins de vivres,des arsenaux ; et vous aurez une idée complète de ce que pouvait être un camp permanent à l'époque romaine.
Mais la vie des soldats n'était pas confinée dans cette enceinte •; elle débordait au dehors. Tout autour lautorité réservait, comme de nos jours, une large espace, pour les servitudes militaires ; si l'on y construisait, c'était pour les besoins ou les plaisirs des soldats ; là, en particulier, on élevait des amphithéâtres où, à certains jourSjdes gladiateurs donnaient le specta-
cle de combats singuliers ou de chasses d'animaux sauvages. Plus loin, au delà de la bande militaire, seconstituaient des villages. A l'origine ils n'avaient guère pour habitants que quelques marchands plus entreprenants que les autres, qui n'avaient point hésité avenir s'établir auprès du camp, assurés de trouver dans les soldats une clientèle facile à contenter et ne regardant point à la dépense ; bien vite ces premiers colons s'enrichissaient, transformaient leurs baraques en des magasins plus confortables et mieux approvisionnés ; ils attiraient auprès d'eux des compatriotes, des associés; le bourg se peuplait de leurs familles ; ils mariaient leurs sœurs ou leurs filles à des soldats ou à des vétérans qui, au lieu de retourner dans leur pays natal, préféraient se fixer à l'endroit où ils avaient servi si longtemps ; et, peu à peu, au village succédait mi gros bourg, souvent une ville, rayonnement du camp voisin, qui vivait d'elle et dont elle vivait.
Entre ces deux milieux, étroitement unis bien que très différents, se partageait l'existence des soldats. Ici ils accomplissaient leur service régulier, fidèles à la discipline et soumis aux ordres de leurs chefs ; là ils redevenaient presque des civils, du moins pour un temps, et pouvaient se laisser aller à leurs inspirations propres. Cette dualité se constate môme dans le domaine religieux. D'un côté ils étaient tenus à un culte mili-
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taire officiel, à des cérémonies nettement délimitées ; de l'autre ils restaient libres de vénérer des divinités romaines ou étrangères, suivant leurs préférences ou leurs habitudes. Il est impossible de séparer ces deux sortes de manifestations pieuses, de ne point en parler successivement, si Ton veut donner une idée complète de la religion des soldats romains à l'époque impériale.
Par leur nature même, les dieux romains n'étaient guère transportables ; ils n'avaient rien de commun avec ces divinités d'essence moins matérielle, connues d'autres religions, qu'on peut adorer partout parce qu'elles n'habitent nulle part ou plutôt parce que l'on ne peut pas dire oii elles habitent et que chacun les porle^en soi ; eux, au contraire, étaient strictement localisés dans des sanctuaires qu'il fallait de longues cérémonies pour consacrer, d'oili l'on ne pouvait les arracher qu'à la suite d'autres cérémonies non moins longues, non moins minutieuses. Comment des dieux de cette sorte auraient-ils pu suivre les soldats en campagne et prendre place dans leurs camps ? Aussi bien l'idée n'en vint-elle à personne. Aux temps anciens, quand il avait quitté sa ville pour marchera l'ennemi, le légionnaire romain n'avait plus qu'une ressource, s'il voulait rester fidèle à ses croyances habituelles, vénérer de loin son dieu favori et lui promettre, pour son retour, des offrandes ou des statues ; toute adoration effective lui était interdite. Beau-
coup plus tard seulement, sous TEmpire, on put lionorer dans l'intérieur même des camps permanents quelques divinités de l'Olympe romain; encore le nombre en était-il restreint ; les inscriptions trouvées dans les fortins jalonnant les frontières ont permis d'en dresser la liste : Jupiter Optimus Maximus^avec^ses compagnes Junon et Minerve, Mars, Hercule, auxquels il faut ajouter certaines entités, chères aux Romains de cette époque, et qui, de près ou de loin, ont une relation avec l'armée: la Victoire, la Fortune, l'Honneur^ le Courage, la Discipline. Il est naturel qu'on ait également élevé, dans ces enceintes, des autels aux divinités protectrices de chaque partie de l'enceinte elle-même ou des corps qui y campaient. C'était une croyance romaine que tout endroit,, toute collectivité, est sous la puissance d'un « génie » dont il est bon de s'attirer les faveurs. Les soldats adresseront donc leurs vœux au génie du camp, au génie de la centurie, à celui de la cohorte, à celui du magasin aux vivres, à celui du prétoire, à celui de l'hôpital, à celui de la chapelle : de tels êtres divins sont tout à fait à leur place dans les camps, puisqu'ils sont attachés à des constructions qui s'y élèvent. Mais la grande religion des soldats, celle qui remplaça longtemps toutes les autres et qui resta toujours fondamentale à l'armée, était celle que nous appellerions aujourd'hui la religion du drapeau ; les Romains disaient : la religion de
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l'aigle et des signa. « La religion militaire, écrivait Tertullien, est tout entière dans le £ulte des signa ; on jure par les signa ',les signa ont le pas sur les autres dieux. » Dès l'origine de l'État romain il exista, vous le savez, des enseignes militaires, marques distinclives des différentes unités tactiques ; elles les guidaient en marche ou au combat ; les bataillons se groupaient autour d'elles, s'arrêtaient où elles s'arrêtaient, repartaient lorsqu'elles se remettaient en mouvement. Aussi loin que nous remontions dans l'histoire, nous trouvons ces signa sous la forme de représentations animales, images de quadrupèdes ou d'oiseaux, portées sur des hampes. Pline l'Ancien nous apprend qu'il y en avait alprs cinq catégories différentes : des loups, des chevaux, des sangliers, des minotaures et des aigles. Que ce soit là la preuve du culte très ancien de ces différents animaux par les Romains primitifs, on ne saurait guère en douter ; mais est-il possible de préciser davantage à cet égard? Certains l'ont cru ; un auteur même, dans un livre assez récent plein d'idées intéressantes', a avancé qu'on pouvait répartir ces dieux-enseignes entre les différentes fractions constitutives de l'État romain. Le loup aurait été l'emblème particulier du clan auquel appartenaient les fondateurs de Rome, les Bamnes;\e sanglier pourrait avoir été l'em-