LE RETOUR DE BOS DE RÉNÂC
le prêtre, prenez courage. Jésus-Christ est un grand Sauveur. Je ne sais pas quel sont vos crimes , mais je sais qu'il a dit : « Quand vos péchés seraient comme le cramoisi, ils seront blanchis comme la neige , et qu'il n'est pas homme pour mentir. »
Une joie céleste illumina les traits décomposés du mourant : « - 0 Jésus, recevez votre brebis perdue dans vos bras î » dit-il tout bas ; et, plus bas encore, il ajouta : « — Que votre bénédiction repose sur elle... et sur lui. »
Alors l'Ange de la mort le toucha, et Jésus prit son âme dans le Paradis.
Parmi les grands serviteurs de Dieu on peut certainement placer le moine florentin Jérôme Savonarole, quoi qu'il ait été jugé très-diversement. Les uns ont vu en lui un fanatique, les autres un imposteur, d^autres encore un ambitieux qui s'est servi de la religion comme d'un marche-pied. Cependant Luther lui a rendu un hommage de profonde sympathie à cause de sa foi. Plusieurs historiens catholiques, même des D(miinicains, ont pris sa défense et ont essayé de le réhabiliter. Enfin, après sa mort comme pendant sa vie, il a toujours été en butte à la contradiction.
Voici venir maintenant un nouvel avocat de Savonarole, qui veut, dossier en main, rétablir la réputa-
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tion de son client. C'est M. Théodore Paul. Lorsque je dis avocat, je me trompe ; le mot n'est pas exact. M. Paul plaide pour la vérité historique plutôt que pour la glorification de son héros. Il n'a pas de parti pris d'admiration et de justification quand même. Il veut seulement être juste et il n'avance rien sans preuves. Aussi ce sera surtout dans son livre que nous étudierons la vie du réformateur de Florence.
Mais ne vous attendez pas à ce que je vous présente un saint tout d'une pièce. Ces saints- là, on ne les trouve que dans les légendes. Or, nous sommes ici dans l'histoire. Aucun homme ne peut être proclamé comme un modèle à suivre en tous points- Nous le savons bien ! Nous réclamons très haut pour no tre propre compte la permission d'être faillibles; seulement, nous sommes plus sévères pour les morts que pour nous-mêmes. Il nous est difficile de nous placer en les jugeant à une égale distance d'une admiration passionnée et d'une opposition systématique. Nous leur donnons toutes les vertus qui leur ont manqué et nous ceignons leurs fronts d'une triple auréole; ou bien, nous leur contestons même ce qu'il y a eu de bon en eux malgré leurs erreurs et leurs fautes. Ah f la belle chose, et la chose rare, que l'équilibre dans les idées et dans les sentiments f
Je veux vous dire tout d'abord pourquoi j'ai choisi Savonarole pour le sujet de rna causerie avec vous.
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C'est parce qu'ils s'est donné tout entier au Seigneur. — On pensera peut-être qu'il n'y a là rien de bien remarquable et qu'on peut en dire autant du premier chrétien venu. Sans doute, nous savons bien, en théorie, qu'un chrétien est un homme qui consacre sa vie au Dieu qui l'a racheté/Mais n'est-il pas vrai que dans la pratique. les choses ne vont pas si simplement? On se donne, en principe; dans l'application, on se reprend. Elles sont très-clair-semées ces âmes fortement trempées qui marchent à la suite de Jésus -Christ malgré vents et marées, qui se comptent pour rien, qui ont une sainte passion pour leur Sauveur , et qui disent simplement , comme Savonarolc, à chaque nouveau sacrifice : « Le Seigneur a parlé. Quand il commande on ne peut reculer. 0 mon Dieu, je ne veux que toi I Seigneur, que ta main me soutienne et je n'aurai peur d'aucun homme. Avec toi je puis mourir I »
On ne lait de grandes choses que lorsqu'on a cette énergie de foi et celte volonté déterminée. Elle l'était d'autant plus chez Savonarole qu'elle s'appuyait davantage sur la grâce divine qu'il définissait ; « Dieu habitant en l'homme. » Il y revenait souvent. « Sans le don de la grâce, disait-il, l'homme ne peut arriver au salut, quand même il ferait toutes les bonnes œuvres possibles... De la grâce viennent toutes les forces de fàme, tous les sentiments élevés qui donnent l'amour des choses célestes et qui remplissent le cœur de paix et d'espérance... Ainsi donc,
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nul ne peut se justifier devant Dieu, car n'eussionsuous commis aucun péché, cela ne nous aurait été possible qu'avec le secours divin. C'est pourquoi, ô homme, ne présume point de toi ni de tes bonnes œuvres ! »
Certes, celui qui a parlé ainsi de la grâce ne doit point être rangé parmi ces moines igaorants ou orgueilleux qui se iiguraient pouvoir acheter le ciel par des pèlerinages, des jeûnes, des amulettes et des formules, et nous pouvons lui tendre la main, comme à tous ceux qui ont « bdti sur le roc »rédifice de leur salut.
Savez-vous ce que j'aime encore dans Savonarole? Ce sont ses continuels appels à la repentance et à la sainteté. Assurément on a eu raison de dire qu'il avait trop insisté sur la repentance et pas assez sur le sacrifice de Jésus-Christ. On a eu raison aussi de trouver qu'il avait considéré la sainteté d'un point de vue trop monacal. Mais les chrétiens d'à présent sont si peu disposés à heurter contre ces deux écueils qu'on pourrait bien penser qu'ils les évitent trop soigneusement. Us ont une très-grande terreur de se distinguer du monde par leur langage, leurs habitudes, leur costume, et toutes leurs allures. Ils aiment qu'on leur prêche un christianisme facile, accommodant, sans épines, qui puisse se concilier avec ce qui dans le monde les charme encore. Us trouvent que le mot de repentance est bien sombre ; il y a des larmes très-amères et bien des gémissements dans ce mot-là ; ils voudraient entendre tou-
SA VONAHULK
jours dire : amour! amour! et s'endormir sur des coussins au pied de la croix. On est même parfois mal reçu quand on leur répète, après saint Paul, que « sans la sanctification personne ne verra le Seigneur. » Enfin, si on les laissait faire, ils se figureraient que la véritable expression du christianisme, ce sont ces chants tantôt vifs et presque sautillants, tantôt languissants et langoureux comme des sérénades au clair de lune, que les cathédrales écoutent toutes surprises, et qui retentissent même trop souvent dans les sévères murailles qui ne connaissaient jadis que les graves mélodies des vieux psaumes du désert. Ah! qu'on s'en tienne plutôt à ces sombres accents du Dies irœ^ qui sont comme un écho des prédications que faisait entendre sur les rives du Jourdain l'austère précurseur du Christ, et aux énergiques accords de ces cantiques de Luther qui semblent vouloir fortifier l'Eglise dans sa grande guerre contre le péché et le monde !
Il n'y a donc aucun danger pour nous à étudier la vie de Savonarole. Bien au contraire. Nous sommes suffisamment en garde contre les erreurs du réformateur de Florence, et nous pourrons entendre de lui des vérités que nous sommes tentés d'oublier. Il est probable que nous le trouverons souvent sévère , presque dur, austère à l'excès, et trop raide pour nous. Tant mieux 1 On ne peut s'appuyer que sur ce qui résiste ; et comment se tiendrait-on en équilibre sur une corde mal tendue?
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Jérôme Savonarole naquit à Ferrare le 21 septembre 1452. Son grand-père, Michel Savonarole, avait été un des premiers professeurs de l'université que le marquis Nicolas IH, de la maison d'Esté, avait fondée à Ferrare en 1402. Son père était aussi un homme distingué, et ce fut sous cette double influence qu'il passa ses premières années, fl montra de bonne heure une intelligence peu ordinaire unie à une grande persévérance et à un jugement très-droit. A mesure qu'il avança dans ses études, au lieu d'accepter de ses professeurs des opinions toutes faites, ce qui est si commode et fait si bien le compte de la paresse d'esprit, il examina lui-même toutes choses, gravement, lentement, pour parvenir à une conviction personnelle. Ce fut ainsi qu'il en vint à signaler tout haut les subtilités de la philosophie d'Aristote; ceci peut nous sembler tout simple à présent, mais c'était une véritable hardiesse en un temps où Aristote était considéré comme un oracle infaillible. Ce fut encore ainsi qu'il se préserva d'un enthousiasme irréfléchi et outre-passa la mesure pour les écrits de Platon. A cette époque on citait Platon à tout propos, et hors de propos, c'est-à-dire dans la chaire chrétienne. « J'ai partagé cette er-
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reur, dit-il plus tard, j'ai beaucoup étudié les Dialogues de Platon, mais ensuite, quand Dieu m'a donné la lumière, j'ai déchiré tout ce que j'en avais écrit. A quoi sert tant de science si une pauvre vieille femme peut en savoir plus que Platon sur la foi f ))
Il aurait été intéressant de savoir comment cette lumière dont il parle lui fut donnée. Les détails manquent, mais ce qu'on peut presque affirmer, c'est qu'il n'y eut pas dans la vie de Savonarole de chemin de Damas et que sa conversion s'opéra lentement, par degrés. S'il avait eu, comme Luther, des années de combats intérieurs, de recherche douloureuse du salut, il y aurait probablement fait plus d'une allusion dans la suite. Il fut sans doute une de ces âmes que le Seigneur appelle à la première heure, et qui se mettent en marche sans même avoir encore une conscience très claire de ce qui se passe en elles. Qu'importe, après tout? Dieu a diverses manières de s'y prendre avec ses enfants, et la conversion n'est pas toujours un coup de théâtre de la grâce. L'essentiel n'est pas de pouvoir indiquer le jour, l'heure et la minute où l'on s'est donné au Sauveur, mais bien plutôt de trouver en soi cette vie nouvelle dont la conversion n'est que le premier pas et le moyen.
Les biographes de Savonarole s'accordent tous à dire que dès sa plus tendre enfance il aimait la prière et recherchait la solitude avec Dieu plutôt que
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les jeux bruyants des garçons de son âge. En grandissant, cette disposition s'affermit, et plus d'une fois les hôtes de son père durent trouver bien taciturne et bien grave ce jeune homme qui écoutait en silence dans quelque coin de l'appartement, sans prendre part à la conversation. Ce n'était pourtant chez lui ni sauvagerie, ni timidité orgueilleuse: s'il ne parlait pas , c'était parce qu'il observait ; et lorsqu'il se décidait à dire aussi son mot, il le faisait avec une affabilité qui lui gagnait les cœurs. «Il avait, nous dit-on, une telle urbanité qu'il se mettait à la portée de chacun. » Ce trait seul en dit bien long sur son caractère, car c'est par sa conversation habituelle, je veux dire par l'esprit qu'il y apporte, qu'on peut le mieux juger un homme. Les uns ne causent pas; ils parlent. Ils s'écoutent eux-mêmes, et sont tellement satisfaits de ce qu'ils entendent, qu'ils ne prêtent pas l'oreille aux réponses qu'on leur adresse. S'ils font de temps en temps une halte, c'est uniquement pour respirer, pour recueillir leurs idées, et pour s'admirer. Cela fait, ils reprennent le fil de leur discours. Ce qu'on a pu dire dans l'entr'acte, ils ne s'en soucient pas. Les autres traînent leurs interlocuteurs ébahis dans des régions inconnues, sans pitié pour leur ignorance, pour leur faiblesse, ou pour leur lassitude; et tous, quels que soient leur talent ou leur esprit, ne sont au fond que des égoïstes.
Savonarole n'était cependant pas porté par sa nature à la douceur et à la charité. 11 était enclin à la
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colère et il était trop passionné pour être calme sans intermittence; mais comme il avait appris de bonne heure à lutter contre lui-même, il en était arrivé à dominer ses impressions premières. Quelle que fût son agitation intérieure, il n'en laissait rien voir. Toutefois, si, lorsqu'il ne s'agissait que de lui, Savonarole savait contenir ses émotions violentes, i. n'en fut pas de même lorsque, regardant autour de lui, il vit la corruption des prêtres et l'état de l'Église de Dieu. Son étonnement fut grand. Dans le tableau idéal que son imagination s'était plu à tracer, le pape reproduisait fidèlement en lui tous les traits de Jésus- Christ; les cardinaux, les évêques, et jusqu'aux plus humbles prêtres de campagne, étaient comme transfigurés par la sainteté de leur ministère et semblaient tenir à peine à cette terre de péchés et de souillures... Dépareilles illusions ne pouvaient pas subsister longtemps devant la brutalité des faits. Le pape d'alors était ce Sixte IV qui prenait plaisir à voir des spadassins se battre devant son palais, et qui, mêlant les choses saintes aux choses profanes, leur donnait solennellement sa bénédiction au moment où ils commençaient leurs jeux sanglants. Moins évêque que spéculateur, s'enrichir ainsi que les siens était sa grande préoccupation. Il vendait tout : les emplois, les bénéfices, les grâces spirituelles, et le jour de sa mort fut, selon un historien du temps, « un jour particulièrement heureux, où le Dieu tout-puissant manifesta son pouvoir en délivrant son peuple de la
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main du plus impie et du plus méchant des souverains. »
Quant aux prédicateurs, ils faisaient de la littérature en chaire. Ils en appelaient à Cicéron, à Virgile, au Dante, à Pétrarque, pour appuyer leurs discours. Ils ne cherchaient qu'à produire de l'effet et non pas à réveiller les âmes. Ou bien ils se perdaient dans les subtilités philosophiques, détaillaient, distinguaient, divisaient, subdivisaient encore; si bien qu'à force de vouloir être profonds, ils ne réussissaient qu'à se rendre inintelligibles à leurs auditeurs^ et peut-être à eux-mêmes. D'autres ne s'occupaient qu'à dénicher de nouveaux miracles dans la vie des saints; plus ils étaient absurdes, moins ils étaient prouvés, plus haut ils les proclamaient. Et les reliques, et les amulettes, et les indulgences, et les mille petits moyens de gagner le ciel sans se mettre hors d'haleine! Ils savaient tout cela, ils y ajoutaient encore, et lorsqu'ils avaient fait de grands gestes et bien enflé leurs voix ils se croyaient éloquents.
Quant à la Bible, on n'y pensait guère.
Vous parlerai-je des mœurs de ce clergé étrange? Vraiment, je n'oserais. Mais si loin que puisse aller votre imagination, elle ne vous conduira pas au delà de la vérité.
Lorsque Savonarole put apprécier l'état de l'Église, l'indignation lui monta au cœur, indignation sainte, semblable à celle qui avait saisi le Seigneur le jour où il avait chassé du temple les vendeurs qui le pro-
fanaient. Il formula ses amers reproches dans une poésie intitulée : De la ruine de V Église, qu'on retrouva plus tard dans ses papiers. Déjà, trois années auparavant, il avait gémi sur les progrès de l'impiété dans une autre pièce intitulée : de la ruine du monde; mais dans ce premier morceau il y a quelque chose de tendu, de bouffi, d'emphatique, qu'on ne retrouve pas dans le second. On sent qu'il y a eu entre ces deux écrits de longues heures de méditation et une sérieuse étude de l'Écriture, dont l'accent prophétique se retrouve parfois sous la plume du jeune homme. On croit entendre un écho de l'Apocalypse lorsqu'il compare l'Église à une femme qui passe sa vie dans les larmes, « qui erre de lieu en lieu, les membres découverts, les cheveux épars, piquée par le scorpion, enlacée par des serpents, » et qu'il s'écrie : « Ah! pleurez, vous, vingt-quatre têtes blan* chies ; vous, quatre êtres vivants ; vous, sept trompettes saintes... 0 vous, divines pierres vives trèsî^levées, pleurez des larmes de sang. Que chaque planète, que chaque étoile pleure, si la nouvelle lui en est parvenue. Vous tous qui, là-haut, êtes bien ^heureux, je crois, si j'ose le dire, que tant de désastres vous affligent. » Mais tandis que la première canzona s'était terminée par ces paroles où respirait plus de prudence humaine que d'énergique amour |de la vérité : « Canzona, tâche d'être avisée Ne t'approche pas de la pourpre ; fuis les palais et les loges, et n'adresse tes conseils qu'à peu de personnes, car
tout le monde te tiendrait pour ennemie, » la seconde finit par un cri qui fait pressentir le futur réformateur de Florence : « Madonna, laissez-moi pleurer avec vous!... Quel est l'arrogant qui trouble votre paix? En soupirant elle me répondit : C'est une séductrice, c'est Babylone! Alors je repris : Ah I si avec l'aide de Dieu je pouvais lui briser les ailes!... Je ne crains point la piqûre du scorpion. »
Telles étaient les graves pensées qui occupaient Savonarole. Tout à coup, au moment de se lancer dans cette société raffinée et corrompue avec laquelle les affaires de la vie allaient le mettre en rapports journaliers, il se troubla, il eut peur, et comme à tant d'autres âmes l'image du cloître se présenta à lui comme un port pour échapper aux tentations. Cependant il n'avait pas plus d'illusions sur la sainteté des moines que sur celle du chef de l'Église; aussi, avant de se ranger dans leur milice, il eut un moment d'hésitation. Puis il se décida, c'est lui qui nous l'apprend, en pensant que les mécomptes qui l'attendaient certainement au couvent l'aideraient à briser sa volonté, et l'exerceraient au renoncement. « Je suis entré dans le cloître pour apprendre à souffrir, dit-il plus tard dans un de ses sermons; lorsque les souffrances sont venues me visiter je les ai étudiées, et elles m'ont appris à aimer toujours , à pardonner toujours. » De plus, il aimait par-dessus tout deux choses : la liberté et le repos. « Pour avoir la liberté , dit-il encore, je n'ai pas voulu de
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femme, et pour avoir le repos, j'ai fui le monde. » Il y a ici quelque chose qui étonne : appeler en même temps la souffrance et le repos, la paix et l'angoisse, les confondre dans un même désir, n'est-ce pas une contradiction? Non, si l'on regarde bien. C'est un repos relatif que de choisir son tourment, que de prendre parmi les croix qui se présentent celle qui semble la plus légère à porter. Or, c'était précisément ce que faisait Savonarole en entrant dans le cloître. Il était victime d'une vieille erreur toujours jeune. Il ne pouvait pas comprendre qu'on peut faire de petites choses dans un grand esprit, et qu'il est possible d'avoir tout ensemble l'activité de Marthe et le cœur de Marie. Il ne songeait pas que la sainteté n'est pas plus facile dans un état que dans un autre, qu'elle est partout impossible à la faiblesse humaine, et que tout dépend toujours de la grâce de Dieu. Mais je vous avoue que c'est dans la seconde parole de Savonarole que je viens de vous citer, que je crois trouver l'expression vraie de ses sentiments et les causes réelles de son entrée dans un monastère. Ce qu'il dit des souffrances qu'il allait y chercher se rapporte mal, après tout, à ce qu'il écrivit à ses parents en quittant le toit paternel. Ce n'est pas que je mette en doute sa sincérité, mais il arrive quelquefois que, malgré soi, à son insu, on se figure avoir eu, dans un temps, écoulé des sentiments qui ne pouvaient être que le résultat des événements qui se sont succédé ensuite. Ce sont des anachronismes invo-
lontaires qu'on place dans sa propre histoire. Plus on a d'imagination, plus on court le risque de commettre ces erreurs-là, car dire imagination c'est dire aussi illusion.
Quoi qu'il en soit, Savonarole entra en 1475 dans le couvent de Saint-Dominique de Bologne. Il avait vingt-trois ans. Ses parents apprirent sa subite détermination et son départ définitif, par une lettre qu'il leur écrivit deux jours après les avoir quittés, lettre toute pleine de témoignages de tendresse pour ceux dont il se séparait, mais où se révèlent en même temps une volonté bien arrêtée et un ardent désir de se consacrer tout entier àDieu, dont il croyait avoir enten 'u la voix qui l'appelait dans la solitude. « 0 ciel! mon Jésus! plutôt mille morts que de te contredire jamais et de me montrer ingrat envers toi! » s'écrie-t-il dans un élan passionné qui touche et qui émeut, comme tout ce qui sort des profondeurs d'une âme prosternée devant son Sauveur.
Après une année de noviciat, Savonarole revêtit l'habit des Dominicains. Ses supérieurs voulaient faire de lui un prédicateur, mais ils virent bientôt qu'il n'y fallait pas songer. Le jeune moine n'avait pas ce qui charme la foule. En chaire il était raide
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disgracieux, embarrassé de sa personne. Sa voix était faible, enrouée, totalement incapable de ces grands éclats qui captivent le peuple, même lorsqu'ils constituent à eux tout seuls l'éloquence de l'orateur. On se borna à le charger des leçons de philosophie. Lui qui avait tant redouté de passer cVAristote dans le siècle à Aristote en religion, il fut contraint de se replonger dans ces études dont il était déjà las avant d'entrer au couvent. De temps en temps.il secouait son programme officiel et allait demander aux Pères de l'Église, à saint Jérôme, à Gassien, à saint Augustin, des enseignements qu'il redisait ensuite à ses auditeurs. C'était précisément parce qu'il avait beaucoup aimé la philosophie qu'il avait pu en mesurer l'insuffisance. Il ne la confondait donc point avec la révélation et n'avait garde de préférer aux radieuses clartés du Saint-Esprit dans la Bible la lumière vacillante de la sagesse humaine. « De nos jours, disait-il, on veut faire de Platon un chrétien. Cependant lUaton reste Platon, Aristote reste Aristote, et ni l'un ni l'autre ne deviendront chrétiens. » Il semble pourtant, par le ton même de quelquesunes de ses leçons, qu'il s'éleva parfois dans son âme des combats entre le raisonnement et la foi, et que lui aussi entendit dans le silence de son cœur ces voix moqueuses qui s'élèvent tout à coup au moment où nous nous croyons en sûreté, et qui se raillent impitoyablement de ce qu'elles appellent notre crédulité ; voix trompeuses qui surgissent de l'enfer, et que
la prière y fait redescendre. Ecoutez plutôt : — « J'ai passé toute la nuit à combattre la sagesse humaine. Comme je méditais mon discours d'aujourd'hui elle m'est apparue: — Tu es fou, m'a-t-elle dit, d'aller à la poursuite de je ne sais quelles visions, de t'arréter à des bagatelles, à des niaiseries. Toi qui as étudié longtemps la philosophie, tu devrais tourner ta pensée vers des choses dignes des meilleurs esprits... Que sais-tu si cet Ezéchiel que tu commentes ne disait pas des extravagances? — Je répliquai : La foi nous commande de croire à ses paroles, mais la sagesse humaine nie toujours la foi. Eh bien! disputons ensemble. » — Ici commence une discussion entre Dame philosophie et le chrétien. Après des raisonnements un peu embrouillés où les astres du ciel viennent se mêler on ne sait trop comment à l'Intelligence suprême, arrivent les questions pratiques. — « Fais-moi un sage, le plus excellent que tu pourras, dit le docteur chrétien, après cela je ferai le mien. — La raison et les sens sont en lutte chez l'homme, répond la Philosophie. Il a donc besoin de la vertu morale, du jugement, de la raison, de la mémoire, de l'intelhgence, de la circonspection... Cela ne te paraît-il pas beau? — Je riais et je répondis : Est-il sage maintenant? — Non, dit-elle. — Eh bien ! poursuis. » Elle continua : — L'homme a encore besoin de la vertu réfrénative, températive, de l'abstinence, de la sobriété, de. l'honnêteté, de l'humilité, de la clémence, de la sérénité.
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de la force, de la patience, de la persévérance, du respect pour les fprinces, de la vénération pour les supérieurs... Voilà le sage humain. — Et les femmes, et les enfants, et tous ceux qui n'ont pas étudié, que deviendront-ils? m'écriai-je. Moi je fais un sage avec cette seule parole : Venez à Jésus. Toutes les vertus découlent de là. »
Ce n'était pas dans son couvent que Jérôme, fra Giro/c^mo, comme on l'appelait, avait trouvé cette vue simple et droite: c'était la Bible qui la lui avait donnée. Il s'était procuré les saints livres et il ne se lassait pas de les lire. A force de les lire il les savait presque par cœur, au grand étonnement des autres religieux. — « Passe encore pour le Nouveau Testament, lui disaient-ils. Mais à quoi peut servir l'Ancien? Qu'astu besoin de t'occuper de ces vieilles histoires? »
Cela seul suffit pour montrer combien peu l'intelligence des Écritures était développée alors , puisque dans le couvent de Bologne même, où l'on savait tant de choses, on en était encore à ne pas comprendre que le Nouveau Testament sans l'Ancien est semblable à une maison sans vestibule, de même que l'Ancien sans le Nouveau est comme un livre dont on aurait arraché le dernier chapitre et la conclusion. Laissez-moi vous citer quelques paroles de Savonarole sur la Bible; vous verrez qu'elles ont encore de l'à-propos : — « La Parole de Dieu est la nourriture journalière que nous devons demander à notre Père céleste. . . Celui qui étudie
l'Écriture seulement pour paraître instruit et non pour la mettre en pratique, ne reçoit pas la Parole de Dieu de la main de Dieu, mais de ses propres mains... Si nous lisons avec soin les écrits des païens pour en trouver le vrai sens, est-ce que la Sainte-Écriture ne mérite pas plus notre attention, elle, que nous ne lisons jamais sans profit; elle, en qui nous découvrons toujours de nouvelles vérités ; elle, dont le contenu ne s'épuise jamais, si, à l'exemple des apôtres, nous froissons les épis dans nos mains pour en faire sortir les grains, et si nous mâchons ce grain avec les dents, c'est-à-dire si nous nous adonnons avec humilité et avec un cœur pur à la méditation de cette sainte Parole de Dieu ? »
A force d'instances, Jérôme obtint de ses supérieurs la permission de ne plus enseigner la philosophie aux jeunes novices. On l'employa alors à confesser les fidèles. Dès qu'il était hors de la chaire il retrouvait, à un très haut degré, le don de persuader et de toucher. Ainsi, on raconte qu'allant un jour par eau de Ferrare à Mantoue, il navigua dans la société de treize soldats dont les discours impies et les chansons licencieuses le remplirent d'une sainte indignation, mêlée à la compassion profonde du chrétien pour ceux qui s'égarent, il se mit à leur parler du Dieu qu'ils oubliaient, de leur âme qu'ils perdaient, de l'avenir épouvantable vers lequel ils s'avançaient, et du pardon qu'ils pouvaient encore obtenir s'ils le voulaient, avec une telle puissance et avec un tel
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amour que onze de ces hommes endurcis se jetèrent à ses pieds en pleurant, et en confessant leurs péchés. Si Savonarole ne s'était pas laissé enserrer et gêner par les mille liens de la rhétorique, s'il s'était laissé aller tout simplement à l'impulsion de son âme ardente, nul doute qu'il n'eût obtenu en chaire les mêmes succèsîque sur cette pauvre barque. Mais il en est de l'éloquence comme de l'esprit. Ceux qui courent après s'essoufflent et n'attrapent rien. L'éloquencB ne s'apprend pas, elle n'est pas dans le geste, elle n'est pas dans la voix, elle n'est pas dans l'expression, elle ne s'acquiert pas par l'étude, on n'y parvient pas par des combinaisons de phrases savamment agencées. Avec tout cela on n'arrive qu'à une éloquence factice, artificielle, qui peut bien éblouir, charmer, fasciner, mais qui ne peut atteindre les profondeurs de l'âme puisqu'elle-même n'en sort pas. Écoutez les enfants. Que d'éloquence parfois dans les supplications qu'ils adressent à leur mère pour obtenir d'elle le joujou qui est l'objet de leur ambition ! Ils n'ont pas préparé leurs gestes, et pourtant ils sont simples et expressifs. Ils n'ont pas étudié leurs intonations, et cependant elles sont toujours justes. La grammaire pourrait peut-être se plaindre d'être traitée cavalièrement par eux ; mais enfin ils réussissent : ils persuadent. Ce joujou tant désiré, le voilà : il est à eux. Gomment donc s'y sont-ils pris? Ils ont exprimé un sentiment vrai, un sentiment qui s'était emparé d'eux, qui avait fait taire tous les
autres, qui les avait mis hors d'eux-mêmes. Voilà tout leur secret. Voilà aussi tout le secret de l'éloquence chrétienne et du succès des prédications. J'entends le succès réel, le seul qui vaille la peine d'être désiré, la conversion des âmes. Plus tard, lorsque Savonarole brisera les appuis misérables qui l'entravent maintenant, lorsqu'il sera dévoré par ce zèle ardent qui a animé tous les grands serviteurs de Dieu, par cette passion jalouse pour Jésus- Christ qui fait les héros de la foi, et par ce saint amour des âmes qui donne de l'éloquence aux plus simples des chrétiens, nous verrons Florence frémissante suspendue à ses lèvres inspirées.
Mais nous n'en sommes pas là.
Suivant l'usage des Dominicains, fra Girolamo fut envoyé successivement dans plusieurs villes de la Lombardie pour enseigner ou pour prêcher, car ses supérieurs ne voulaient pas renoncer à l'espoir de faire de lui un prédicateur, et ils renouvelaient de temps en temps des essais infructueux. En 1482, il alla à Ferrare, sa patrie, par obéissance seulement et très à contre cœur, persuadé qu'il était que « nul n'est prophète dans son pays^ » et que ses discours n'auraient aucune influence dans une ville où chacun le connaissait de longue date et pouvait se souvenir des moindres détails de sa vie passée. « On s'écriera en m'entendant, disait-il à sa mère : N'estce pas ici maitre Jérôme qui ne valait pas mieux que nous?» Mais il ne devait pas demeurer longtemps
dans cette ville. On était alors en guerre et on craignait chaque jour que les Vénitiens ne vinssent donner l'assaut. Les supérieurs du couvent de Sainte- Marie des Anges, où se trouvait alors Savonarole jugèrent prudent de disséminer leurs religieux dans divers monastères d'Italie, et ils lui ordonnèrent de se rendre avec quelques frères au couvent de Saint- Marc, à Florence. Là il fut nommé lecteur, titre qui l'obligeait à instruire les jeunes novices. Pendant quatre années consécutives, il resta revêtu de cette charge.
En 1483, on lui confia les prédications du carême dans l'église Saint-Laurent ; mais à chaque nouveau sermon on vit diminuer le nombre des auditeurs, si bien qu'au dernier il n'y eut pas plus de vingt-cinq personnes au pied de la chaire. En 1484 et en 1485, on l'envoya prêcher à San-Geminiano ; là encore, cet homme qui devait plus tard fasciner tout un peuple échoua complètement. En 1486, il retourna en Lombardie. On ne sait presque rien des quatre années qui suivirent. Enfin, en 1490, il fut renvoyé à Florence et il reprit ses fonctions de lecteur dans le monastère de Saint-Marc.
La légende, qui se mêle toujours à l'histoire des grands hommes, nous raconte que comme Savonarole se rendait à pied de Gênes à Florence, ses forces Tabandonnèrent en chemin, et qu'alors un personnage mystérieux, un ange peut-être, ou, qui sait? le Seigneur lui-même, vint le prendre par la
main et le conduisit dans une hôtellerie où il lui présenta des mets propres à le restaurer ; puis elle ajoute qu'il l'accompagna jusqu'aux portes de la cité, et qu'il ne le quitta qu'après lui avoir recommandé d'accomplir fidèlement sa mission.
Quelle mission? C'est ce que nous saurons bientôt.
Le couvent de Saint-Marc n'appartenait que depuis les premières années du quatorzième siècle aux religieux dominicains. Ils y avaient été placés pour faire oublier au peuple de Florence les désordres des moines sylvestriens qui les avaient précédés dans cette retraite. Plusieurs artistes éminents l'avaient déjà rendu célèbre, entre autres fra Bartolommeo et Fra Benedetto, qui étaient peintres, et les deux frères Luc et Paul délia Robbia,qui étaient sculpteurs. Mais le plus remarquable de ces religieux-artistes avait été fra Beato Angelico, d.ont la plus grande partie de la vie s'était passée à retracer sur les murailles de la chapelle, et jusque dans les plus étroites cellules, les scènes de la vie du Sauveur. Il appartient à l'école qui se préocupe moins de la forme que de la pensée, et qui cherche avant tout à rendre l'àme visible sous les traits du visage. Fra Angelico aimait Jésus-Christ d'un ardent amour ; et chaque fois qu'il essayait
d'esquisser les traits du Dieu-Sauveur, qui était sa vie, ses yeux se remplissaient de larmes et il tombait à genoux. Il ne considérait son art que comme un moyen de glorifier son Maître; aussi avait-il coutume de dire : « Celui qui fait les choses de Christ doit être toujours avec Christ. » Sa connaissance approfondie de l'Écriture-Sainte , dont il eut toujours soin de placer des fragments sous ses fresques pour les rendre plus intelligibles, lui fit saisir la physionomie réelle de la Vierge, et comprendre sa situation vis-à-vis de son Fils sur la terre et dans le ciel. Ainsi, dans un de ses tableaux, il l'a représentée humblement agenouillée aux pieds de Jésus qui place sur sa tête la couronne des rachetés, comme il va, l'inslant d'après, la déposer de la même manière sur le front du plus obscur de ses disciples.
Lorsque Savonarole fut envoyé à Saint-Marc, fra Angelico était mort. Pardonnez-moi donc cette parenthèse sur lui. C'est une douce figure qu'on s'attarde malgré soi à contempler, car on en trouve si peu de semblables dans la région de fart qu'on est quelquefois tout prés de croire qu'on ne peut pas être à la fois artiste et chrétien. Si la vie de fra Angelico prouve le contraire, c'est parce que chez lui le chrétien sut dominer l'artiste, le conduire, l'inspirer, et qu'aucun art n'est à redouter lorsqu'on s'y livre à genoux.
Savonarole reprit donc ses fonctions de lecteur
dans ce couvent dont il était éloigné depuis quatre années. Bientôt des auditeurs distingués par leur rang ou par leur savoir vinrent prendre place à côté, des jeunes novices qu'il instruisait. La salle où il donnait ses leçons se trouva trop étroite et il dut réunir ses disciples dans le jardin du monastère. Alors on demanda au prieur de l'autoriser à enseigner dans l'église. Le prieur y consentit, et les paroles de fra Girolamo parurent avoir une autorité plus grande encore, et impressionner plus vivement ceux qui les entendirent, lorsque ce fut de la chaire évangélique qu'il les prononça. Comme à cette époque il ne recherchait plus les effets oratoires, il commençait à avoir cette éloquence dont parle Pascal, « qui se moque de l'éloquence, » et il s'écartait toujours davantage de la façon de prêcher alors à la mode , à mesure qu'il en comprenait mieux l'insuffisance et l'impuissance : « Les docteurs et les prédicateurs du jour, disait-il, me font penser à ces chanteurs et à ces joueurs d'instruments qui, dans la maison de Jaïrus, jouaient et chantaient toutes sortes d'airs de deuil et ne pouvaient pas ressusciter la jeune fille qui était morte. »
Pendant les quatre années qu'il venait de passer en Lombardie dans le silence et dans la retraite, Savonarole avait certainement longuement médité et beaucoup gémi sur l'état de l'Église, qui l'avait déjà tant impressionné, nous l'avons vu, lorsque dans sa jeunesse il avait découvert avec un doulou-
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reuN étonnement qu'elle n'était plus cette Église sans tache ni ride dont parle saint Paul, épouse mystique du Christ, mais qu'elle s'était flétrie et fouillée au contact du monde. Les mœurs du clergé l'indignaient. Il s'effrayait, à juste raison, de voir les âmes confiées à des conducteurs qui ne s'en occupaient pas, qui ne songeaient qu'à augmenter leurs revenus pour mener joyeuse vie, et dont l'exemple était d'autant plus funeste qu'il venait de plus haut. Plusieurs fois déjà des voix s'étaient élevées pour demander la réforme de l'Église. En 1274, au deuxième concile œcuménique de Lyon, le pape avait dit que « les prélats étaient cause de la chute du monde entier, » et les avait sommés de se corriger. Au concile de Constance (1414) plusieurs docteurs éminents avaient parlé dans le même sens. Après ceux-là d'autres encore, tels que saint Vincent Ferrier et saint Bernardin de Sienne, avaient insisté sur l'urgence d'une réforme et avaient menacé l'Église de terribles fléaux si elle ne revenait pas à sa pureté primitive. Or, Savonarole n'était pas homme à se contenter de gémir en silence; il se sentit pressé du besoin de protester hautement à son tour contre le désordre dont il était témoin, et d'apporter, lui aussi, sa pierre à la digue que tant de fidèles serviteurs de Dieu avaient essayé d'opposer au torrent, toujours grossissant, qui entraînait l'Église hors de sa voie.
A Brescia, quatre ans auparavant, il avait fait re-
tentir une première fois du haut de la chaire les menaces de l'Apocalypse, en les appliquant tout particulièrement à ses contemporains. Il recommença avec une énergie nouvelle, et hientôt tous ses discours eurent pour base trois idées qu'il ne se lassa pas de développer : la nécessité du renouvellement de l'Église, le grand fléau dont l'Italie devait d'abord être frappée en châtiment de ses vices, et l'imminence de ces deux événements. « Il n'y a maintenant, disait-il, ni miséricorde, ni amour, ni lumière de la grâce, ni simplicité, ni progrès dans le bien, ni usage convenable des sacrements. C'est pourquoi nous sommes à la fin, car l'Église s'est figée dans le mal... La vertu parmi nous est tellement défigurée qu'on ne pourra bientôt plus la reconnaître. » « L'Église de Christ, dit-il ailleurs, doit être regardée comme vieillie quand il lui manque ce qui lui donnait de la force et de la fermeté. Or, cela lui manque, car l'élément nutritif du christianisme, la Sainte-Écriture, qui devrait être lue et expliquée aux croyants comme la véritable nourriture de l'âme, est rejetée dans la poussière, il n'y a personne qui l'enseigne véritablement. L'Église n'entend point de prédication chrétienne. Elle ne goûte plus les choses divines. Elle ne sent pas les choses de la foi. Elle ne désire pas les choses élevées. En un mot, les sens spirituels lui manquent... Christ a fondé son Église sur la pauvreté, non sur la richesse; mais aujourd'hui ce fondement est renversé. Et, ce qui est bien
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pis, on a ajouté aux lois évangéliquos de Christ une foule d'autres lois et d'autres ordonnances qui sont pires que les gloses ajoutées par les Juifs aux prescriptions de Moïse... L'Église doit-elle donc subsister telle qu'elle est? Non, cela ne peut pas être! Chantez au Seigneur un nouveau cantique. Chantez! Ce qui est ancien doit passer; tout doit devenir nouveau ! i>
Quant au fléau qui devait fondre sur l'Italie, ce serait, disait Savonarole, une invasion étrangère. Le testament de la reine Jeanne avait donné au roi de France, le jeune Charles YIIÏ, des droits sur le royaume de Naples, et ce prince, brave, entreprenant, aventureux, disait déjà hautement qu'il allait passer les Alpes. Savonarole avait donc tout sujet d'annoncer que ce serait la Franceque Dieu chargerait du châtiment de l'Italie. Il fit même plus que de prédire ce malheur à son pays; il le désira et l'appela, persuadé que ce peuple avait besoin d'être fortement ébranlé, et de passer par la tribulation et par l'angoisse, pour arriver à une sérieuse repentance qui se manifestât par un sincère amendement. L'histoire sacrée de tous les temps lui prouvait que Dieu accomplissait toujours ses menaces, et que toutes les fois que la méchanceté des hommes était à son comble, il appelait les pécheurs à la pénitence par la voix terrible de ses jugements : le déluge avait châtié les contemporains de Noé; le feu du ciel avait consumé Sodome et Gomorrhe ; Jérusalem avait
été détruite, et l'Église avait été désolée par l'invasion des Barbares. Il en concluait que, puisque le péché sous toutes ses formes avait séduit les chrétiens eux-mêmes, et que leurs conducteurs spirituels refusaient d'entendre la vérité, l'Italie avait atteint « le plus haut degré de la corruption^ et que la mesure étant comblée, l'épée devait détruire tout ce mal. »
Une nuit, il eut un songe extraordinaire qui l'impressionna vivement et qu'il considéra comme un avertissement de Dieu. Il crut voir sortir de la profondeur des cieux une main qui tenait une épée sur laquelle étaient écrits ces mots : Gladius Domini super terram cita et velociteï\ c'est-à-dire : Le glaive du Seigneur va fondre sur la terre bientôt et rapidement. Dès lors il annonça dans tous ses discours que le fléau qu'il avait prédit ne tarderait pas à venir, et cette parole qu'il croyait avoir reçue de Dieu acquit pour lui une autorité presque égale à celle des textes inspirés. Il la rappela constammeiit, et la commenta avec une chaleur de conviction et une éloquence sombre qui commencèrent à jeter l'effroi dans l'âme de ses auditeurs. « Crois-moi, dit-il, l'épée de Dieu viendra, et bientôt. Ne te moque pas de ce bientôt ; ne dis pas que c'est un bientôt de l'Apocalypse qui met des centaines d'années à venir. Dieu ne veut pas t'en dire l'heure, car si tu savais que la tribulation arrivera dans dix ans tu dirais : Je puis attendre encore avant de me convertir. Mais voici ce que je te dis:
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uiaiiitenant est le moment de la pénitence... Ne vous moquez donc pas de ce bientôt, car je vous dis que si vous ne vous repentez pas, malheur à Florence î Malheur au peuple ! Malheur aux petits ! Malheur aux grands I... 0 Italie! princes de l'Italie f prélats de l'Égiise, la colère de Dieu est sur vous. Faites pénitence, pendant que l'épée est encore dans son fourreau et avant qu'elle ne soit ensanglantée ! »
« Billevesées monacales ! » disaient quelques-uns. C'étaient surtout les beaux esprits, ceux qui aimaient la littérature, et que choquaient les négligences de forme des sermons du Dominicain. 11 est certain qu'il devait y avoir en eux quelque chose de décousu, d'incomplet, peut-être des expressions étranges dont le bon goût pouvait être blessé, ou du moins surpris, car il improvisait tous ses discours ; s'ils sont venus jusqu'à nous c'est grâce à un de ses disciples, Lorenzo Violi, qui les écrivait tout en les écoutant. Savonarole prenait un texte, le méditait à genoux, le commentait par d'autres passages de la Bible (vous vous rappelez qu'il savait par cœur les saintes Écritures presque dans leur entier) ; puis, il s'en remettait au Saint-Esprit pour le reste et ne se préoccupait, c'est lui qui le déclare, ni de la manière dont il parlait, ni de ses gestes, ni d'aucune autre chose que de se laisser docilement conduire par l'inspiration divine. Il était persuadé que la voix du prédicateur ne peut devenir pour ceux qui l'écoutent une voix intérieure qui parle tout bas à leur àme, qu'autant qu'elle
reçoit de l'Esprit-Saint assez de force pour pouvoir se faire entendre de ce pauvre cœur humain si facilement étourdi par les bruits du monde. Jamais il n'aurait osé aborder la chaire, cette chaire chrétienne qui, dit saint Jérôme, « place le prédicateur immédiatement au-dessous des Anges dans l'échelle des êtres, » sans avoir ardemment supplié le céleste Prédicateur invisible d'y monter avec lui.
La foule devenait toujours plus compacte chaque fois que fra Girolamo prêchait à Saint-Marc. Il était loin le temps où ses auditeurs disparaissaient les uns après les autres et le laissaient presque seul dans l'église; mais aussi qu'elle était grande la transformation qui s'était opérée en lui I II passait maintenant lui-même par toutes les émotions qu'il faisait naître ; tantôt il pleurait en retraçant les scènes de la Passion ; tantôt il parlait avec une telle indignation de la vie de péché de ceux qui se prétendaient chrétiens, que quelques pécheurs endurcis, furieux après coup d'avoir un moment tremblé à sa voix, allaient l'injurier après sa prédication. D'autres fois, il trouvait des accents si doux, si pénétrants, si suaves, pour exprimer l'amour de Jésus, que l'attendrissement s'emparait de ses auditeurs et que Lorenzo Violi écrivait: « ici je m'arrêtai, car je me laissai surmonter par la grâce des paroles de cette prédication. »
Un jour de Vendredi-Saint, entre autres, Savonarole s'écria, après avoir longuement décrit les souf-
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frances du Fils de Dieu : « 0 homme ! c'est pour toi, c'est pour ton salut, qu'il a. été cloué et qu'il est mort sur cette croix t Laisse ta mauvaise voie. Reviens à lui. Il t'attend les bras ouverts. Invoque sa miséricorde. »
Miséricorde ! miséricorde I cria le peuple, interrompant ainsi le prédicateur. Et Lorenzo Violi écrivit encore sur ses tablettes : « Ici je fus tellement saisi de douleur et mes larmes furent telles, qu'il me fut impossible de continuer à transcrire ce discours. »
Savonarole avait une riche et brillante imagination; aussi employait-il fréquemment l'allégorie pour rendre sa pensée plus saisissante. Tout ce qu'il disait faisait tableau. On aurait mauvaise grâce aie lui reprocher, car le Seigneur a donné l'exemple de ce genre de prédication en prenant souvent pour point de départ de ses enseignements le lis des champs, l'épi de blé, les nuages qui s'empourprent aux derniers rayons du soleil couchant, les fontaines jaillissantes, et même les détails les plus vulgaires de la vie domestique. D'ailleurs Savonarole se servait tour à tour de toutes les formes avec une entière liberté ; après l'allégorie, c'était l'anecdote ; après l'anecdote, le dialogue.
M. Théodore Paul donne de nombreux fragments des sermons du grand moine florentin. En les lisant on se sent parfois ému ; et pourtant ce n'est qu'une traduction, et le texte original n'est lui-même qu'un
faible écho des prédications de Saint-Marc. Il y a surtout deux morceaux d'une grande puissance; l'un, qui est, sous forme d'allégorie, une paraphrase éloquente de quelques versets du Cantique des cantiques; l'autre, qui énumère tous les caractères de l'amour profane pour en faire autant d'images de l'union qui existe entre le racheté et son. Sauveur. Quelques-uns s'étonneraient peut-être en lisant ce parallèle et le trouveraient trop hardi, car pour de certaines gens l'amour de Dieu est un de ces sentiments dont on ne parle pas, ou dont on ne doit parler qu'avec une grande réserve, des expressions mesurées, et un calme parfait. Que le peintre s'absorbe dans son œuvre, que le musicien se passionne pour les symphonies dans lesquelles il jette son âme, que la Malibran use sa vie dans les émotions de son art, qu'un poëte trouve pour l'exalter des accents enthousiastes, à la bonne heure; ils sont tous dans le vrai. On les admire, et nul ne songe à s'étonner. Mais qu'un chrétien ose parler de Jésus-Christ comme on parle de l'être qu'on aime le plus, et dire hautement que le Crucifié est sa vie, son bonheur, sa sainte passion, « qu'en lui seul il trouve la force, la puissance, la beauté, le plaisir sans amertume, la joie sans tristesse, la lumière sans ombre, la félicité sans tourment, » on sourit, on ne comprend plus, et tout bas on murmure : rêveries ! imagination !...
On le dit aussi autour de Savonarole. Quelques voix l'appelèrent : « Un prédicateur bon pour les
femmes ! » Toutefois, malgré l'opposition qui commençait à se manifester contre lui, il fut nommé, en 1491, prieur du couvent de Saint-Marc.
Florence était à cette époque entièrement dominée par les Médicis. Elle se laissait dire qu'elle était une république et elle essayait de le croire ; en réalité, elle n'avait plus de la chose que le nom. Laurent le Magnifique était roi, sinon de droit et de titre, du moins de fait ; à vrai dire, il était même monarque absolu. La famille de Médicis était arrivée sans beaucoup d'efforts à cette puissance ; il y avait bien eu quelques protestations, mais elle en avait fait prompte justice. Il était, en effet, assez naturel que dans une démocratie bourgeoise les banquiers et les riches marchands exerçassent une grande influence. Florence n'avait pas su se passer de l'or de Corne de Médicis; après l'avoir banni, elle l'avait rappelé, et elle l'avait alors laissé modifiera sa guise ses institutions républicaines. Elle avait vu sans se troubler l'Assemblée du peuple, complètement dirigée par les partisans des Médicis, donner à cinq électeurs le droit de nommer à toutes les fonctions publiques, et à Côme lui-même le devoir de choisir ces cinq électeurs. Il en était résulté que toutes les charges de la
république avaient passé successivement entre ses mains. En échange, Corne avait fait élever à Florence des monuments superbes ; il avait ouvert son palais aux Grecs qui fuyaient devant la barbarie des Turcs ; il avait entretenu une armée à ses frais ; enfln,- il s'était mis ,à la tête du grand mouvement intellectuel que nous avons nommé la Renaissance, dont les deux caractères principaux étaient un retour à Tétude de la littérature païenne et une pro- fonde admiration pour la philosophie grecque.
Laurent le Magnifique, dont Savonarole était contemporain, marchait sur les traces de son grandpère. Comme lui, il aimait les lettres et protégeait les savants et les artistes ; mais en politique il avait osé plus encore que son aïeul, pour consolider le pouvoir de sa famille. Aidé de son frère Julien, il était parvenu à opérer plusieurs modifications nouvelles dans la constitution de Florence. Anciennement, la Seigneurie, ou pouvoir exécutif, composée de huit membres présidés par le gonfalonier de justice, élaborait les projets de lois qu'elle soumettait ensuite à l'approbation du conseil choisi par le peuple. Julien et Laurent avaient augmenté le pouvoir du gonfalonier ; ils l'invitaient à délibérer avec eux, et lui faisaient donner des ordres au nom delà seigneurie, sans même la consulter. Ils avaient été plus loin. Le peuple avait eu Jadis, comme ressource dans les cas d'abus de pouvoir, la faculté d'élire une assemblée extraordinaire nommée la Balie. Or, ils
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avaient fait de cette assemblée un corps permanent en possession de toutes sortes de droits arbitraires ; elle avait la liberté de disposer des finances sans être obligée de rendre un compte exact de ses dépenses ; elle condamnait sans procès les ennemis desMédicis, ou seulement ceux qui leur étaient suspects ; elle pouvait créer de nouveaux impôts; elle promulguait de nouvelles lois et leur donriait, si tel était son bon plaisir, un effet rétroactif; enfin, elle agissait dans une prétendue république sans plus de façons que sous un gouvernement despotique.
Il était nécessaire d'entrer dans ces détails pour expliquer la conduite de Savonarole envers Laurent le Magnifique. L'usage était que les prieurs de Saint- Marc allassent rendre hommage au chef de la famille de Médicis. Savonarole n'en voulut rien faire ; il répondit à ceux qui s'en étonnaient que puisqu'il tenait son pouvoir spirituel de Dieu lui-même, et non pas de Laurent, il lui suffisait de rendre grâce à Dieu. (' Eh quoi ! s'écria Laurent, à qui on rapporta cette parole, un moine étranger est venu dans ma maison, et il refuse de venir me voir ! » Dire ma maison en parlant de Saint-Marc donne la mesure des droits que s'attribuaient les Médicis sur la République de Florence.
Mais ce ne fuL pas seulement par amour de la liberté que Savonarole se tint éloigné de Laurent ; ce fut surtout parce que ce prince avait beaucoup contribué à développer le goût littéraire et artistique
des Florentins aux dépens de la foi et de la vie chrétienne, et que nul n'était moins disposé que lui à seconder des efforts qui auraient eu pour résultat de ramener ses contemporains à l'austérité évangélique.
Cependant Laurent^oulut essayer de s'attacher le nouveau prieur de Saint-Marc. Il commença par multiplier ses visites au couvent; mais Savonarole répondit invariablement aux religieux qui venaient, tout effarés^ lui dire de se rendre au plus vite auprès du Médicis, qui se promenait seul dans les jardins : — « M'at-il demandé? » — « Non. » — « Eh bien, qu'il se promène sans moi tant qu'il voudra. » Plus tard, il envoya de riches présents; Savonarole les accepta pour son monastère, et continua de prêcher avec la même énergie contre tous les désordres dont il était témoin. Il lui arriva même de dire en chaire, ce qui était une allusion fort transparente aux tentatives de séduction de Laurent : « Le bon chien aboie toujours pour défendre la maison de son maitre. Si le voleur vient et lui jette pour l'apaiser un os ou quelque autre chose, le bon chien continue d'aboyer et de mordre le voleur. »
Alors le prince alla droit au but. Il pria quelques citoyens très-considérés de se rendre, comme de leur propre mouvement, auprès de Jérôme, et de l'engager à cesser ses prédictions effrayantes et à parler avec moins de rigueur du péché et de ses suites. — « Vous dites que personne ne vous a envoyés, s'écria le prieur, et moi je vous dis que derrière vous je vois
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Laurent de Médicis ! Retournez vers lui, et dites-lui de se repentir de ses péchés, car les châtiments de Dieu sont suspendus sur lui et sur les siens ! » Comme onluidisaitqu'ilseferaitexiler s'il continuait : — « Je m'en inquiète peu, répondit-il ; votre pays n'est qu'un grain de lentille en comparaison du reste de la terre... Mais que Laurent sache bien que, quoiqu'il soit Florentin et le premier de la cité, et que je ne sois, moi, qu'un étranger et un pauvre moine, c'est lui qu i partira, tandis que jeresterai. »
Voyant que toute tentative de conciliation échoue rait devant l'énergie de Savonarole, Laurent pensa à lui opposer un prédicateur de talent qui, s'il ne réussissait pas à détruire entièrement son influence, diviserait tout au moins l'attention du peuple. Ce prédicateur fut fra Mariano de -Ghenezzano, de l'ordre des Ermites de Saint-Augustin dont Laurent venait de faire reconstruire le couvent. Il était trèsgoûté des beaux esprits, parce qu'il soignait ses phrases, préparait ses effets, et ne parlait du péché qu'avec la réserve la plus polie. 11 se serait bien gardé de dire à un pécheur, comme Nathan à David : « Tu es cet homme-là ! » De plus, il avait la faculté singulière de pouvoir pleurer sans être ému. Les larmes lui venaient à volonté, et, dit un historien contemporain, « il lui arrivait parfois de les recueillir dans sa main et de les jeter à son auditoire. » Cet argument, d'un goût plus que douteux, paraissait concluant à beaucoup de gens.
Le jour de l'Ascension (1491), il prit pour texte cette parole de Jésus aux apôtres : « Ce n'est point à vous de connaître les temps et les moments qui ne dépendent que de mon Père » (Actes, I, 7), et il s'éleva avec véhémence contre tous ceux qui prétendaient avoir reçu sur les événements à venir des révélations du ciel. C'étail parler contre Savonarole. Le peuple le comprit ainsi, et Laurent fut satisfait. Savonarole releva vivement cette attaque quelques jours après, et démontra qu'il ne s'agissait pas dans cette parole du Seigneur detous les temps et de tous les moments, mais seulement de ceiix dont le Père s'est réservé' la connaissance, c'est-à-dire du l'heure du jugement dernier, il rappela que le temps du déluge avait été révélé à Noé, comme à Jérémie le temps de la captivité, et à Daniel l'époque de la naissance de Jésus-Christ. Il en conclut que ce que Dieu avait fait dans le passé il pouvait le faire encore.
Danscette joute oratoire, Mariano fut vaincu. En habile Italien, il dissimula son dépit sous une apparente cordialité. Il se rapprocha avec amitié de Savonarole et l'assura de son dévouement. Mais à partir de ce jour-là il nourrit contre lui une haine que nous verrons plus tard se manifester d'une manière terrible.
Cependant Laurent de Médicis touchait au terme de sa vie. Sa santé s'altérait rapidement, et un moment vint oùtous les efforts delà science se brisèrent contre la violence du mal (1492). Ne sachant plus que faire, les médecins imaginèrent (le croira-t-on'^) de lui ad-
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ministrer des solutions de diamants et de perles. Il va sans dire que le remède n'opéra pas, et qu'il aggrava peut-être l'état du malade. Lorsque le prince vit la mort s'approcher, il mesura pour la première fois la vanité de tout ce qui l'avait captivé. Il se regarda lui-même, et il eut peur de ce qu'il vit dans son âme. Alors il eut recours aux pratiques de toutes sortes que lui présenta un christianisme dégénéré, et il les rechercha avec autant d'ardeur que jadis la gloire humaine.
En resta-t-il là? Ou bien, ne fit-il que traverser toutes ces confessions, toutes ces pénitences, toutes ces prescriptions pharisaïques qui risquent d'endor- ' mir la conscience, pour aller trouver^ au delà. Celui qui seul donne la paix? Un sonnet, qu'il composa peu de jours avant de mourir, semble l'indiquer. 11 s'y compare à la brebis perdue que le bon Berger prend sur ses épaules et qu'il ramène, tout joyeux, au bercail. H est vrai que, par un brusque retour, il mêle la fable à l'Évangile, et qu'après le bon Berger on voit arriver là, très peu à propos, le souvenir d'Orphée et d'Eurydice. Mais Laurent avait si longtemps vécu avec les héros de l'antiquité païenne qu'on peut lui pardonner cette réminiscence, peut-être involontaire, de ses anciennes amitiés. Ce qui vaut mieux que ce sonnet, c'est une prière très fervente qu'un de ses biographes a recueillie et dans laquelle il dit : « 0 Jésus, ô Sauveur, je te supplie de détourner fa face de mes péchés 1 Quand je serai devant ton tribu-
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nal, que mes iniquités, que mes crimes, ne soient pas punis, mais qu'ils soient pardonnes par les mérites de ta croix ! — 0 Jésus, que ton précieux sang parle pour moi ! »
Ce fut dans ces sentiments que Laurent reçut les sacrements de l'Église. Mais bientôt après son âme se troubla et la terreur l'envahit. Etait-ce un dernier effort du Tentateur qui, le voyant en paix, voulait lui cacher la croix de Christ par le souvenir de ses péchés ? Était-ce un doute secret sur la valeur de l'absolution qu'il avait reçue? Craignait-il qu'à ce moment suprême son confesseur, au lieu de ne voir en lui qu'une âme près de paraître devant Dieu, ne l'eût encore traité en prince et ne lui eût déguisé la vérité sur son état spirituel ? Ou bien, sentait-il que tout le sang de Jésus-Christ ne peut pas purifier celui qui refuse de se donner sans réserve à. son Dieu, et qui veut faire un choix parmi les réparations et les sacrifices qui lui sont clairement indiqués?... Quelle qu'en fût la cause, une indicible angoisse oppressa le cœur de Laurent. Il se souvint alors dé Savonarole. Celui-là du moins était un prêtre fidèle ; ce ne serait pas lui qui cèlerait la vérité à un mourant ! — « Qu'on aille me chercher le prieur de Saint-Marc, s'écria-t-il. C'est le seul vrai religieux que j'aie trouvé! »
Savonarole se hâta de venir au palais; mais avant d'entendre la confession du malade, il le prévint qu'il mettrait trois conditions à son absolution. —
« D'abord, lui dit-il, il faut que vous ayez la foi. » — « Je l'ai, répondit Laurent. » — « Il faut de plus que vous fassiez une restitution entière de toutes les richesses que vous avez acquises injustement.» Ici le prince hésita. Après un moment de réflexion:—- « Je le ferai,» dit-il.— « Enfin, poursuivit Jérôme, il faut que vous rendiez à Florence, avec ses anciennes institutions républicaines, ses droits et sa liberté. » Là sans doute était la pierre d'achoppement pour Laurent de Médicis, car il se tourna contre la muraille sans répondre un mot. Alors Savonarole se retira, et peu après Laurent mourut.
Politien, le biographe de Laurent le Magnifique, a raconté cet entretien d'une manière différente, mais son récit est invraisemblable. Comment croire que Savonarole, appelé auprès du lit de mort de l'homme qu'il avait considéré comme le tyran de Florence et comme l'un des principaux obstacles au développement de la vie chrétienne dans cette cité, n'ait trouvé pour lui que de banales exhortations à la résignation ? Ce n'est pas le prieur de Saint-Marc qui aurait pu dire : Paix! paix ! à celui qui oubliait la parole du Maître : « Si quelqu'un ne renonce pas à tout ce qu'il a, il ne peut être mon disciple. »
Peu de mois après la mort de Laurent (8 avril 1492), le pape Innocent VIII mourut aussi, et les cardinaux lui donnèrent pour successeur Alexandre Borgia, qui s'était assuré leurs voix à force d'argent. Lui-même le confessa en riant : « Je suis devenu,
dit-il, le successeur du Christ pour avoir donné moa bien non-seulement aux pauvres, mais encore aux riches. » Le jour de son couronnement il y eut à Rome des fêtes splendides. La fumée des feux d'artilice étaittelle que les prélats, qui formaient le cortège pontifical, se voyaient à peine les uns les autres, ce qui fit dire à un historien du temps « qu'ils avaient fait en aveugles le très-saint couronnement. » Aveugles, ils l'étaient assurément, lorsqu'ils donnaient pour chef à l'Église un homme dont on a pu écrire sans dépasser les limites de la plus scrupuleuse exactitude : « Il est plus aisé de ne rien dire d'Alexandre YI que d'en parler avec modération. Il réunit tous les vices les plus extrêmes et eut très-peu de vertus, oUj pour mieux dire, il n'en eut point du tout! »
Quant à Savonarole, son énergie redoubla à mesure que les scandales se multiplièrent dans l'Église et dans le monde. Pendant l'Avent de l'année 1492 il dé* Ycloppa, avec une telle puissance de conviction, sa thèse favorite de la nécessité d'une prompte repentance pour détourner les châtiments de Dieu, que Pierre de Médicis lui défendit sans doute de continuer, comme il le défendit à un moine de l'ordre des Mineurs qui, de son côtéj effrayait Florence par des prédications semblahles à celles du prieur de Saint- Marc. C'est du moins ce qui expliquerait son brusque départ pour Bologne, où il demeura plusieurs mois et où il prêcha le carême de 1493.
Mais s'ii était éloigné de corps de son monastère, Savonarole continuait d'être présent de cœur et de pensée au milieu de ses religieux. Il leur écrivait tout ce qui pouvait les forlilier dans la vie intérieure, et toujours il en revenait à ce qui est la source de toute vie spirituelle, à la foi en Jésus-Christ. « Que votre espérance et votre consolation soient toutes en Jésus-Christ crucifié, leur dit-il dans une de ses lettres. Cherchez à comprendre et à savourer ces paroles de notre Sauveur à Nicodème : Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son {ils unique au monde afin que quiconque croit en lui ne périsse pas^ mais qu'il ait la vie éternelle. » Et après les avoir lui-même commentées, il s'écrie : « 0 charité immense 1 ô incomparable amour ! Je ne me soucie plus d'entendre, de contempler, de goûter ou d'aimer autre chose que ces paroles de mon Sauveur ! » Ensuite il engage avec affection ses religieux à ne plus le croire indispensable à leur développement spirituel,, et il leur dit que c'est pour leur enseigner à ne pas mettre leur confiance dans les hommes que le Seigneur l'a éloigné d'eux pour un temps. On voit par cette exhortation même combien il leur était cher.
Si Savonai*ole était doux à ceux qui marchaient avec fermeté sous le regard de Dieu, il était d'une sévérité qui allait jusqu'à la rudesse dès qu'il se voyait en présence d'âmes orgueilleuses et rebelles.
Il en donna une preuve par sa conduite envers la princesse Bentivoglio, femme du prince qui op-
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primait Bologne. Elle assistait régulièrement à ses prédications ; seulement, en grande dame qu'elle était, elle se préoccupait peu de l'heure du sermon, et du trouble qu'elle causait dans l'église lorsqu'elle dérangeait, pour se rendre à sa place, tous ceux qui se trouvaient sur son chemin. Savonarole invita une première fois ses auditeurs, sans exception comme sans désignation spéciale, à venir plus tôt à l'église. La princesse, se croyant en dehors et au-dessus d'un teKavertissement, n'en tint aucun compte. Alors il s'adressa directement à elle du haut de la chaire et l'engagea à se souvenir de l'avis qu'il avait donné. Enfin, la voyant arriver toujours aussi tard et avec le même fracas, l'indignation le saisit et il s'écria, en la montrant du geste : « Voici le démon, voici le démon, qui vient troubler la parole de Dieu f » Furieuse, la princesse ordonna à deux hommes de sa suite de tuer l'audacieux Dominicain, ils se précipitèrent vers la chaire, mais ils ne purent en franchir les degrés... Miracle ! disent les biographes de Savonarole. Disons plutôt : 0 puissance d'une vie consacrée sans réserve au Seigneur î ô rayonnement de la foi qui peut éblouir même des assassins î
A la fin du carême de l'année 1493, ira Girolamo retourna à Florence, La dernière fois qu'il monta en chaire à Bologne, il termina sa prédication par ces mots : « Je prendrai ce soir la route de Florence avec mon petit bâton et ma gourde. Je coucherai à Pianora. Si quelqu'un veut me parler, qu'il vienne
avant que je parte. Au reste, ma mort n'aura pas lieu à Bologne, mais ailleurs. » Il voulut montrer ainsi combien peu il craignait les émissaires de la Bentivoglio, et combien était profonde sa confiance dans la protection de Dieu. Cette confiance ne fut pas déçue ; il fit paisiblement son voyage, et nous allons le retrouver dans le couvent de Saint-Marc, tout entier à l'exécution des plans de réforme qu'il avait sans doute préparés devant Dieu pendant son séjour à Bologne.
. Ramener l'Italie dans les voies de Dieu, et pour cela réformer d'abord l'Église, qui devait se charger de cette grande mission, telle était, nous l'avons vu, la sainte ambition deSavonarole. Mais il comprit, en y réfléchissant devant le Seigneur, que pour obtenir un sérieuK changement dans les masses, il .fallait commencer par agir sur des individus isolés, qui seraient ensuite pour leur nation ce levain dont parle l'Évangile, qui fait lever toute la pâte. Il résolut alors de faire du couvent dont il était le prieur un monastère modèle, où s'épanouiraient toutes les vertus chrétiennes dans leur austère beauté.
Quant à lui, il y avait longtemps qu'il pratiquait toutes les choses qu'il voulait dorénavant imposer à
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ses religieux. Lorsqu'il avait embrassé la vie monastique il en avait accepté toutes les obligations ; jamais on ne l'avait vu marchander ses renoncements, et refuser cl"ailer jusqu'à la limite la plus extrême des devoirs de sa vocation ; jamais il ne s'était prévalu de sa position particulière pour se dispenser de ceux qui auraient pu lui sembler trop pénibles, ou pour être moins rigoureusement fidèle à son vœu de pauvreté. Sa cellule ne se distinguait en rien des autres ; sa nourriture était celle de tous les religieux : si parfois elle en différait un peu, c'était parce qu'il choisissait de préférence les aliments les plus communs, atin de laisser les meilleurs morceaux aux frères âgés ou souffrants. Son crucifix était de bois, ses habits d'une étoffe grossière, et un peu de paille formait son lit. Il avait même renoncé aux livres enluminés et reliés avec soin dont il avait aimé à s'entourer dans sa jeunesse; et les longs signets brodés dont il était d'usage de les surcharger lui paraissaient aussi une superfïuité dont il fallait apprendre à se passer. Quant à son temps, il l'avait réglé trèsexactement ; il donnait seulement quatre heures au sommeil, et l'on s'étonne de tout ce qu'il trouvait moyen de faire entrer dans le reste delà journée: longues heures consacrées à la prière particulière, préparation de ses discours, administration du couvent, méditation journalière de la sainte Écriture, direction spirituelle d'une foule d'âmes qui venaient à lui, correspondance très-étendue avec tous ceux
qui ne pouvaient pas le consulter de vive voix, et, au milieu de tout cela, les nombreux offices établis par la règle, auquels il fallait assister, soit le jour, soit la nuit! Un autre sujet d'étonnement, c'est la sérénité parfaite qu'il conservait toujours, au dire de ses biographes qui ont été aussi les témoins de sa vie. Il y avait une grande douceur dans ses manières, dans ses regards, dans son accueil, même lorsqu'on le dérangeait cinq fois pendant qu'il écrivait une lettre, comme cela lui arriva une fois qu'il voulait consoler sa famille de la mort d'un de ses membres les plus aimés. — Bagatelle ! dira quelqu'un. —Non pas ; lorsque ces bagatelles-là forment la trame de la vie, il faut, pour les supporter patiemment, un plus grand effort sur soi-même que pour se décider à tel sacrifice éclatant.
Peut-être trouvera-t-on que Savon arole allait trop loin, qu'il y avait dans sa recherche de la sanctification quelque chose d'étroit, de légal, et qu'après tout on peut être chrétien tout en portant des habits d'étoffe fine, tout en aimant les belles reliures, et mille autres inutilités, et tout en dormant plus de quatre heures par nuit. Sans doute, tout dépend des sentiments intérieurs, et sans qu'on puisse établir pour les chrétiens une règle fixe et une liste précise de ce qui est permis et de ce qui est défendu, chaque disciple du Christ doit faire librement pour lui-même cette liste et cette règle. Mais remarquez que Savonarole ne se faisait point de son ascétisme un titre de
gloire, qu'il ne comptait pas sur ses renoncements pour lui ouvrir toute grande la porte du ciel, et ^ue c'était uniquement sur Jésus-Christ qu'il s'appuyait. Dès lors il est difficile de s'élever contre les moyens qu'il croyait devoir employer pour se détacher de la terre. Hélas ! si l'on compare la vie chrétienne telle qu'on l'enlend en général à notre époque avec la vie de Jésus-Christ et des apôtres, il est impossible de ne pas être étonné, effrayé, et de ne pas se demander si toutes ces élégances, tous ces raffinements, toute cette mondanité, qui se glisse partout, sont compatibles avec le service de Celui qui est né dans une crèche et dont l'existence n'a été qu'une suite de renoncements complets I Volontiers nous dirions avec Savonarole : « Ne vous laissez pas égarer par ceux qui prétendent que la pauvreté, selon Jésus, consiste seulement à détacher son cœur des biens de la terre. Quoique cela soit vrai en un sens, il faut reconnaître qu'il est très-difficile et presque impossible d'avoir des richesses et de ne pas les aimer. — Pour servir Christ parfaitement, il faut être pauvre par l'affection et par l'effet. »
Fra Girolamo craignit qu'il n'y eût pas moyen d'obtenir une réforme sérieuse dans ce couvent de Saint-Marc où les souvenirs du passé viendraient sans cesse, comme une tentation de regret, à ceux qui auraient déjà vécu là pendant de longues années dans une splendeur relative. Il résolut de couper court à toutes les anciennes habitudes en bâtissant
un autre monastère, à quelque distance de Florence. Lorsqu'il en eut choisi l'emplacement^ il régla toutes les dispositions du nouvel édifice, depuis les ceilales jusqu'à la chapelle d'où les ornements devaient être bannis; on ne devait y trouver que quelques tableaux propres à faire naître de saintes pensées; le calice ne devait point être couvert de pierreries, pas plus que les autres vases sacrés, et le bois le plus ordinaire devait être employé pour les sièges et pour les colonnes même. Les novices écoutèrent avec l'enthousiasme de la jeunesse la lecture des projets de leur prieur ; mais les frères plus âgés ne voulurent point consentir à tant de changements qui répugnaient à leur mollesse et à leurs habitudes de bienêtre. Ils se plaignirent hautement dans la ville, et persuadèrent si bien aux familles des jeunes novices que le lieu où ils allaient être conduits était un endroit malsain, que de tous côtés s'élevèrent des réclamations et des résistances. Les parents voulurent reprendre leurs enfants, et Savonarole dut renoncer à son projet et se contenter des réformes moins radicales qu'il pouvait accompUr dans l'enceinte de Saint-Marc.
Tout d'abord il remit en vigueur les règles oubliées de saint Dominique, en les interprétant dans le sens le plus sévère partout où elles laissaient place à quelque ambiguïté. Ainsi, Dominique avait hésité sur la question de savoir si les religieux devaient ou ne devaient pas posséder ; Savonarole, persuadé que
l'Église aurait d'autant plus d'influence sur le monde qu'elle aurait moins de richesses, fit vendre ou restituer tous les biens qui dépendaient de Saint-Marc, et décida qu'à l'avenir le travail fournirait aux religieux ce qui leur serait nécessaire; nous savons déjà qu'il renfermait le nécessaire dans ses limites les plus étroites. D'après la règle, les frères qui recevaient les ordres devaient s'occuper exclusivement de la prédication et des fortes études ; il fut donc décidé que les frères convers seuls seraient astreints à un travail manuel; mais, afin de rétablir entre tous les religieux l'égalité quelque peu compromise par cet arrangement, la permission de cultiver les arts, la peinture, la sculpture, l'architecture, et de copier les manuscrits, fut accordée aux frères convers, tandis qu'elle fut refusée aux pères prêcheurs.
Quant à ce qui concernait les soins matériels il n'y eut ni distinction ni privilèges ; tous les religieux devaient se prêter -une mutuelle assistance pour les ouvrages les plus vulgaires.
Savonarole fonda trois cours pour les Dominicains consacrés à la prédication : un pour les saintes Écritures, un pour la théologie morale, un autre pour la scolastique. Celui-ci n'était pas obligatoire, afin qu'il fût prouvé par là qu'on pouvait prêcher l'Évangile sans rien savoir d'Aristote et de Platon. Il établit aussi une école de langues orientales pour que les frères pussent aller annoncer la Parole de Dieu dans les contrées les plus éloignées.
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Ces réformes extérieures furent vite accomplies ; le difficile, c'était de pénétrer jusqu'au fond des âmes. Savonarole n'était pas homme à se contenter de nettoyer les bords de la coupe ; aussi travailla-t-il toujours, et sans relâche, à conduire au Sauveur les âmes qui lui étaient confiées. Dans tout ce qui nous est rapporté de ses entretiens, et dans les lettres de lui qui sont venues jusqu'à nous, nous le voyons passer constamment par-dessus les observances dont la vie de Saint-Marc était remplie, pour aller, pardelà, trouver le Seigneur, de qui il attend toute grâce et tout salut. Ce n'est pas qu'il n'attachât une grande importance à toutes ces petites choses, mais il semble que c'était seulement parce qu'il voulait absolument bannir de la vie chétienne les inconséquences qui en troublent l'harmonie. Nous le voyons toujours recommander fortement la méditation de l'Écriture, et dans tous les conseils qu'il donne à ses religieux pour ce qui touche à la vie intérieure, on sent l'expérience d'un homme qui conduit les autres dans des chemins qu'il a lui-même parcourus ; on y sent aussi une volonté très-arrêtée de faire marcher en avant, je dirai presque bon>ré mal gré, tous ceux sur qui il a autorité. Les belles promesses et les saintes résolutions ne lui suffisent pas ; il veut que les actes répondent aux paroles. « Prenez garde, écrit-il sévèrement à une congrégation de religieuses qui, à ce qu'il paraît, n'avaient jamais assez de détails sur la^manière dont elles devaient prier et méditer, prenez garde, vous
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qui demandez sans cesse de nouvelles exhortations par écrit, d'être du nombre de ceux qui lisent toujours sans jamais apprendre, et sans jamais rien mettre en pratique. »
Malgré les changements introduits dans le couvent de Saint-Marc, beaucoup de jeunes gens de Florence, appartenant aux premières familles de la cité, demandèrent à y être admis. Bientôt deux cent cinquante religieux s'y trouvèrent réunis. Burlamacchi, qui a vécu près de Savonaroie, raconte, avec une grâce naïve qui ne manque pas de charme, les amusements auxquels se livraient les jeunes frères, sous la direction de leur supérieur. M. Perrens et M. Théodore Paul, les historiens modernes de Savonaroie, ont traduit tous les deux ces pages où Burlamacchi montre le prieur de Saint-Marc utilisant, pour le bien de l'àme de ses élèves, leurs moindres instants de loisir ; soit qu'il les fit chanter en dansant ces pieuses laudes qu'il composait lui-même et qui semblent un écho des psaumes , soit qu'en se promenant avec eux, il leur fabriquât avec la moelle des branches du figuier de petites colombes qui les faisaient songer au Saint-Esprit, dont elles sont le symbole , et dont ils énuméraient alors tous les caractères et tous les dons. Parfois aussi, il faut en convenir, ces récréations avaient quelque chose d'un peu puéril , comme lorsque les jeunes frères choisissaient un ambassadeur qu'ils faisaient semblant d'envoyer auprès
de Dieu pour solliciter quelque grâce extraordinaire.
Il est curieux de remarquer que rien n'indique dans les récils de Burlamacchi que Savonarole ait eu, comme les moines des premiers siècles, un vit sentiment de la nature. Dans ses sermons, où son imagination lui suggère sans cesse des comparaisons de lo atas sortes, on ne le voit jamais en appeler à ces mille paraboles que disent au chrétien le ruisseau qui s'enfuit, la fleur qui se fane, le gland qui devient un chêne, le vent qui mugit et l'oiseau qui chante. Il semble qu'il ait passé au milieu de la nature sans la voir.
Le couvent de Saint-Marc était placé sous la juridiction du provincial de Lombardie ; c'était là un obstacle aux réformes que voulait poursuivre Savonarole, car pour l'arrêter son supérieur n'avait qu'à lui envoyer l'ordre de se rendre dans un autre monastère. Autrefois les couvents toscans avaient formé une juridiction particulière. Jérôme s'efforça d'obtenir de la cour de Rome qu'on leur rendit leur ancienne organisation ; la chose était d'une grande importance pour lui, car il était presque sur que si ces couvents étaient appelés à élire un vicaire-général leur choix s'arrêterait sur lui, ce qui lui permettrait d'accomplir dans tous les monastères dont il aurait la direction les réformes qu'il avait établies dans celui de Florence. Grâce aux démarches du cardinal Jean de Médicis, le futur pape Léon X, et de Philippe Yalori, célèbre orateur qui avait de l'in-
fluence sur Pierre de Médicis, il obtint l'appui du gouvernement toscan. Alors il entama avec le saint- Siége des négociations qui ne durèrent pas moins de six mois ; pendant tout ce temps, d'ardentes prières s'élevèrent plusieurs fois par jour dans le couvent de Saint-Marc et dans celui de Saint-Dominique de Fiésole, pour demander à Dieu cette séparation que désiraient tous les religieux qui voulaient entrer pleinement dans la voie des réformes.
A Rome, Savonarole était soutenu par le général des Dominicains, le Père Turriani, et par le cardinal Carafïa. Il avait contre lui les supérieurs lombards et presque tous les princes de l'Italie, dont les ambassadeurs combattaient vivement ses projets. Alexandre VI, à qui tout cela était au fond parfaitement égal, ne se prononçait pas et aurait volontiers donné satisfaction aux princes, pour s'en débarrasser. Enfin, un jour qu'il avait convoqué le consistoire pour délibérer sur la séparation de Saint-Marc, il congédia sans façon les cardinaux, sous prétexte qu'il n'était pas disposé à s'occuper d'affaires d'Église, et Caraffa seul demeura avec lui. Ce prélat agissait familièrement avec le pape, qui ne s'offensait jamais des libertés qu'il se permettait ; ils commencèrent par s'entretenir de la demande de Savonarole ; puis, Caraffa s'emparant en plaisantant de l'anneau pontifical, scella lui-même, sans plus de cérémonies, le bref en question. (22 mai 1493.)
Dès que la décision de Rome fut connue, un très-
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grand nombre de couvents demandèrent à cire dirigés par le prieur de Saint-Marc. Parmi eux se trouvaient plusieurs monastères de femmes. li fallut nommer un vicaire-général, et les supérieurs de ces diverses congrégations choisirent Savonarole d'un commun accord. (1494.) Mais pendant qu'il était ainsi revêtu d'une nouvelle dignité, ses ennemis s'efforçaient de le perdre dans l'esprit du pape. Pour y parvenir plus sûrement, ils chargèrent un scribe de recueillir ses discours et de les envoyer au souverain pontife. Cette relation fut-elle toujours exacte? Il est permis d'en douter. Toutefois, il faut convenir qu'il aurait suffi de citer textuellement certaines phrases du réformateur pour blesser profondément le pape et les princes de TÉglise. t Autrefois, disait Jérôme, les calices étaient de bois et les prélats étaient d'or. Maintenant, les calices sont d'or et les prélats de bois. » Il allait même jusqu'à apostropher le pape : « Tous les prêtres sont menteurs, s'écriait-il ; et ne l'es- tu point aussi, ô souverain Pasteur! Le pasteur est pauvre, et il aime le chien qui l'aide à garder le troupeau ; mais toi, tu n'aimes ni la pouvreté ni le chien fidèle, parce que tu t'opposes à la vérité. » Enfin il déclarait qu'il fallait s'éloigner de Rome, « de cette cour éhontée où tous les crimes s'étalaient au grand jour, » et dans l'énumération qu'il faisait de toutes les abominations qui s'y commettaient, il n'y avait pas moyen de se méprendre ; le portrait d'Alexandre Yl était ressemblant.
Ce pontife n'aurait peut-être pas réclamé, car il n'avait pas la prétention d'être un saint, et il faut lui rendre cette justice que s'il avait tous les vices, du moins il n'était pas hypocrite par surcroit ; mais son entourage lui représenta qu'il ne pouvait pas rester indifférent à des injures qui avaient eu une telle publicité. Il chargea donc un évêque de l'ordre des Dominicains.de réfuter le discours de Savonarole. L'évéque osa répondre qu'il ne saurait comment s'y prendre pour prouver que les vices étaient des vertus, et que ce qu'il y avait de plus simple à faire, c'était de se concilier ce moine en lui offrant quelque haute dignité ecclésiastique, à la condition qu'il renoncerait « à sa manie de prophétiser, » et qu'il quitterait son rôle de censeur farouche. Alexandre trouvant ce conseil fort sage chargea un autre Dominicain, Louis de Ferrare, de se rendre auprès de fra Girolamo, de raisonner d'abord avec lui, et, s'il ne réussissait pas à le convaincre, de lui fermer la bouche en lui promettant, de la part du pape, l'archevêché de Florence, ou même le chapeau de cardinal, argument suprême auquel il se rendrait certainement.
Qu'on connaissait peu Savonarole ! Lorsque, après trois jours de discussion, Louis de Ferrare, à bout de syllogismes et de subtilités, eut recours au dernier moyen qu'il tenait en réserve, le réformateur, maîtrisant son indignation secrète, lai répondit seulement : « Que Dieu me préserve d'être infidèle à la
mission que j'ai reçue de mon Seigneur! » et l'engagea à venir entendre le lendemain la réponse qu'il voulait faire du haut de la chaire à ses propositions. Le lendemain venu, il s'éleva plus fortement que jamais dans sa prédication contre les mœurs du clergé en général, et contre la cour de Rome en particulier; puis, il dit en terminant: « Je ne veux d'autre chapeau rouge que celui du martyre, teint dans mon propre sang. » Lorsque Alexandre YI apprit le résultat de son ambassade, il ne put s'empêcher de s'écrier que ce moine était un véritable serviteur de Dieu.
Cependant le roi de France, Charles YIII, faisait ses préparatifs de guerre. Il allait venir en Italie pour soutenir les prétentions de la maison d'Anjou au trône de Naples. Cette épée de Dieu, dont Savonarole menaçait depuis si longtemps son pays, elle allait enfin s'abattre sur ce peuple que ni les exhortations ni les menaces n'avaient pu toucher. « Hommes justes, dit-il dans une de ses prédications de l'année 1494, entrez dans l'arche ! Les cataractes des cieux vont s'ouvrir. Elles viennent... Yoici le jour de la vengeance du Seigneur ! »
YH
Il est à croire que Florence n'aurait point eu à souffrir du passage de Charles YIII si elle s'était tout
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de suite décidée à rester neutre, comme elle l'avait été dans une autre circonstance, quand le duc d'Anjou avait combattu contre le roi de Naples. Mais lorsque Charles envoya à Pierre de Médicis des ambassadeurs pour l'assurer de ses dispositions pacifiques et pour sonder ses intentions personnelles, celui-ci ne répondit que d'une manière évasive, car il était fort désireux d'obtenir l'alliance de Naples qui, à ce qu'il espérait, l'aiderait, sinon à augmenter son pouvoir, du moins à prendre plus franchement des allures princières, et même à se parer de titres que Laurent le Magnifique avait jugé puéril et imprudent de rechercher.
Le roi de France fut froissé de l'accueil fait à ses ouvertures amicales, et Florence apprit bientôt avec effroi qu'il s'avançait en ennemi. Pierre de Médicis, qui d'ailleurs n'avait jamais su se faire aimer, se trouva dès lors en butte à de violentes attaques. Les magistrats inquiets prièrent Savonarole d'intervenir entre ce jeune ambitieux et le peuple irrité. Le prieur y consentit d'autant plus facilement que pour lui l'arrivée des armées françaises était ce fléau même dont il avait si souvent menacé les Florentins. S'adressant à eux du haut de la chaire, il ne leur parla pas du Médicis et ramena leur attention sur leurs propres péchés et sur la nécessité de faire pénitence, afin d'apaiser la colère de Dieu, s'il en était encore temps.
Les amis de Pierre lui conseillèrent de profiter du
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calme momentané dans les dispositions du peuple qui suivit le discours de Savonarole, pour obtenir d'être envoyé comme ambassadeur auprès du monarque étranger, ce qui lui permettrait de réparer sa faute. Il partit, en effet, en compagnie de quelques autres délégués; mais lorsqu'il se trouva en présence de Charles, il montra une faiblesse, une timidité, disons le mot, une lâcheté, à laquelle on était loin de s'attendre. Il promit que l'armée française occuperait jusqu'après la con'juête de Naples les trois forteresses les plus importantes de la Toscane, sans compter Pise et Livourne, et il s'engagea à faire prêter une forte somme d'argent à Charles YIII par ses compatriotes. C'était aller au-devant et audelà des exigences du jeune roi. L'indignation des Florentins fut grande à l'ouïe de toutes ces choses, et elle ne connut plus de bornes lorsqu'ils apprirent que Pierre avait fait ces concessions sans consulter la seigneurie. Il était un peu tard, il faut en convenir, pour se scandaliser de procédés qu'ils avaient trou-' vés très-naturels dans d'autres temps. Cette fois cependant la mesure était comble, et Pierre de Médicis dut chercher un refuge à Bologne auprès de Jean Bentivogiio, ainsi que ceux qui lui étaient restés attachés ; un très-petit nombre de personnes, comme on peut le penser.
Les Florentins eurent alors un moment d'hésitation. Que fallait-il faire? Charles YIII, en apprenant que son allié avait été chassé et que par conséquent
toutes les concessions qu'il en avait obtenues étaient frappées de nullité, n'allait-il pas considérer ce fait comme une déclaration de guerre ? Une nouvelle députation fut aussitôt chargée d'aller le trouver à Pise, et ce fut Savonarole qu'on désigna pour porter la parole. Il hésita, dit-on, avant d'accepter; enfin, il partit a\eù les quatre délégués. Ce fut là son premier pas dans les affaires publiques. Pouvait-il ne pas le faire? Lorsque ses concitoyens effrayés venaient en foule lui demander de garder à Saint-Marc ce qu'ils possédaient de plus précieux, et que c'était de lui que tous attendaient le secours dans ces circonstances difficiles, était-il maître de le refuser ? Je pose la question sans oser la résoudre.
Lorsque le Dominicain fut en présence du roi, il lui adressa un long discours dans lequel il lui dit qu'il voyait en lui l'exécuteur de ce châtiment de Dieu qu'il annonçait depuis quatre ans, mais qu'il voulait cependant le supplier d'user de modération et de douceur envers tous, et spécialement envers Florence. Charles, qui venait d'avoir une entrevue avec Pierre de Médicis, était peu disposé à traiter avec les ambassadeurs; il écouta Savonarole sans rien répondre qui pût l'engager. Toutefois^ lorsque, quelques jours après (le 17 novembre 1494), il entra dans la capitale de la Toscane, il se montra plein de grâce et d'affabilité.
11 fallut bientôt se mettre à délibérer sérieusement sur les conditions du traité. Charles YIII demanda
expressément que Pierre de Médicis fût réintégré dans tous ses droits; quant à lui-même, il réclama la suzeraineté de Florence. La seigneurie repoussa de telles prétentions ; alors l'horizon s'assombrit, et le roi impatienté s'écria : « Eh bien ! je ferai sonner mes trompettes ! » — «Et nous, reprit Pierre Capponi, un des quatre délégués qui avaient accompagné Savonarole à Pise, nous ferons sonner nos cloches ! » Là-dessus on se sépara.
La réflexion calma l'irritation de Charles YIIL II fit rappeler Capponi et détermina avec lui les conditions de la paix. Tout étant ainsi réparé, car ces nouvelles conditions étaient acceptables, il ne s'agissait plus que de signer le traité. Mais Charles ne se pressait pas; les jours se succédaient et l'armée française ne quittait pas Florence, où elle se conduisait fort mal. On eut encore recours au prieur. Cette fois il alla seul trouver le prince, de qui il obtint ce que tous souhaitaient, la signature du traité et le départ de Tarméc. Aucun Florentin n'assista à celte entrevue, et nous ne savons sur ce fait que ce que nous en apprend ce passage d'une prédication de Savonarole : « 0 ingrate Florence ! Peuple ingrat envers Dieu ! J'ai fait pour toi ce que je n'ai pas voulu faire pour mes frères par le sang. Pour eux, je n'ai pas voulu parler aux princes, malgré les lettres qui m'y invitaient. Pour toi, j'ai été au roi de France, et quand je me suis vu là, au milieu de tout ce monde, il m'a semblé être en enfer. Je parlai alors à ce
prince comme aucun de vous n'aurait osé le faire, et il s'est apaisé, grâce à Dieu. Je lui dis des choses que vous n'auriez pas supportées vous-mêmes, et pourtant il les a entendues patiemment. »
Florence se retrouva donc libre ; mais, à vrai dire, elle en fut tout d'abord plus effrayée que charmée. Elle avait si bien pris l'habitude de ne plus penser à ses propres affaires, de s'en rapporter aveuglément auKMédicis et de vivre dans une tranquille indifférence pendant .que d'autres veillaient pour elle, que toute action soutenue lui était devenue difficile; elle avait oublié ce que c'est que l'initiative. Cependant il fallait se décider, agir, et promptement, car sa situation était fort compliquée, périlleuse même; les princes de l'Italie étaient mécontents de ses relations avec Charles VIII, et ce mécontentement pouvait se traduire par une déclaration de guerre si le roi de France était vaincu. Voilà pour le dehors. Au dedans la misère était grande, et le commerce avait beaucoup souffert de la présence (îe cette armée étrangère qui avait entravé toutes les affaires par la crainte seule qu'elle avait répandue dans la cité.
Les regards se tournèrent vers Savonarole; on connaissait son énergie, sa haute intelligence, sa droiture de cœur, et on se mit à espérer qu'il indiquerait un moyen de mettre fin à cette pénible crise. En effet, dans une prédication il proposa de choisir • une forme de gouvernement par une sorte d'élection à trois degrés. Mais la seigneurie ne l'entendit pas
ainsi ; clic appela les Florentins sur la place publique et n'eut aucune peine à leur faire adopter son propre plan, qui d'ailleurs était fort simple. Il s'agissait seulement de convoquer la bcillc et de nommer vingt accopation\ on magistrats, qui seraient chargés de réviser les noms des électeurs éligibles. Lorsqu'on voulut prendre des décisions plus importantes le désaccord se mit dans les rangs. Deux ou trois hommes, parmi lesquels un Médicis mécontent de son cousin, auraient voulu accaparer le pouvoir, et le parti populaire s'agita alors de son côté, sans trop savoir ce qu'il voulait, car il n'avait personne à opposer aux seigneurs.
Sàvonarole suivait de loin tous ces débats. Qu'allait devenir cette Florence pour laquelle il avait tant prié? Lorsque Dieu semblait vouloir lui donner la possibilité d'y établir une réforme sérieuse et durable, avait-il le droit de rester dans l'ombre, et pouvait-il se taire lorsqu'il croyait savoir le mot qui sauverait la cité?... De la réflexion à l'action il y a peu de distance pour ICô caractères ardents. Bientôt Sàvonarole remonta dans la chaire de Saint-Marc, et là il exposa son plan de gouvernement, il déclara que son but était la réforme des mœurs et que son moyen était la réforme des institutions politiques. Puis, tout en se tenant encore dans les généralités, il indiqua les bases du gouvernement démocratique qu'il désirait. La seigneurie, qui ne savait plus que faire, se tourna vers ce moine qu'elle avait d'abord
refusé d'écouter et lui demanda ses conseils. Ce fut du haut de la chaire qu'il répondit à cet appel, mais non sans avoir réclamé tout d'abord, de la façon la plus expresse, une amnistie sans exception pour les partisans du régime déchu. « Sans les prédications de ce père, dit Violi, on aurait vu couler dans la ville des flots de sang; ses paroles et son autorité, apaisèrent tout et empêchèrent qu'on n'exécutât les vengeances projetées. »
Sous l'inspiration de Jérôme un nouveau gouvernement fut constitué. La seigneurie fut maintenue, mais en nomma, pour contnMer ses décisions, un conseil dans lequel on fit entrer tous les citoycuô dont le père, l'aïeul, ou le bisaïeul, avait figuré parmi les seigneurs ou les gonfaloniers. 3,200 Florentins se trouvèrent dans ces conditions ; ils furent chargés de nommer les magistrats et d'adopter ou de rejeter les projets de loi élaborés par les seigneurs. On décida len outre qu'on tirerait au sort tous les six mois les noms du tiers des éligibles, et que ce tiers seul serait appelé à délibérer. Comme cette assemblée parut encore trop nombreuse, on l'invita à nommer un conseil composé de quatre-vingts citoyens âgés de quarante ans au moins, qui s'occuperaient spécialement des affaires extérieures et militaires, sans rester cependant étrangers aux affaires intérieures de la république sur lesquelles ils devraient donner leur avis. Enfin, l'amnistie générale fut accordée, et une nouvelle loi sur les finances
SAVONAROLfc] '2fA
fut promulguée. Cette loi établissait un impôt unique sur les immeubles et supprimait tous les autres.
On voit que c'est bien à tort qu'on a traité Savonarole de démagogue. Il chercha, il est vrai, à donner une plus grande part dans l'État à l'élément démocratique, mais il laissa subsister des lignes de démarcation très sensibles entre les citoyens, et il ne lui vint pas dans l'idée de faire régner une égalité chimérique et impossible. La tournure de son esprit l'aurait porté à préférer le gouvernement absolu, s'il s'était trouvé quelque part dans le monde un homme capable à ses yeux d'exercer cette autorité suprême. Mais où le trouver? Serait-ce François de Mjdicis qui, pour plaire au peuple, avait changé de ftom, et qui espérait se servir pour construire sa propre fortune de l'opposition qu'il faisait à son cousin? Ou bien ce Soderini qui s'était îjcté dans le parli populaire par dépit de n'avoir pas vu la seigneurie reconnaître sa supériorité?
Toutefois, il y avait à Florence beaucoup de gens qui auraient préféré un seul maître à plusieurs. C'était là un élément de discorde qui pouvait devenir dangereux pour la paix publique à un moment donné. (( Eh bien ! Florence, dit Savonarole dans son dernier sermon de l'Avent (1494), Dieu veut te contenter et te donner un chef, un roi qui te gouverne... Ce roi, c'est Christ ! Voilà notre psaume qui te le dit : Ego autem constitutus sum rex. Le Seigneur veut te gouverner lui-même, si tu y consens ! Laisse-toi conduire
par lui ; ne fais pas comme ces Juifs qui demandèrent un roi à Samuel. Dieu répondit : Donne-leur un roi, puisqu'ils ne veulent plus de moi pour les gouverner. Ce n'est pas toi qu'ils ont méprisé, c'est moi. Florence, ne les imite pas. Prends Christ pour ton maitre, et demeure sous sa loi. » Le peuple accueillit ce discours avec enthousiasme, et on l'entendit s'écrier chaque fois que Savonarole reprit en chaire cette nouvelle idée : « Vive Jésus-Christ, noire roi! »
Certes il y a là quelque chose de touchant et d'élevé. On comprend que dans son ardent désir de faire de Florence une cité vraiment chrétienne, qui fut pour l'Lalie une lumière et un modèle, Savonarole l'ait jetée aux pieds de Jésus-Christ, de ce roi pacifique, mais jaloux, qui veut être aimé, mais qui veut aussi être obéi, et dont le joug ne devient doux que lorsqu'il a été accepté sans réserve. Malheureusement le réformateur ne s'en tint pas là, et nous arrivons ici à la période de sa vie où nous allons le voir bien souvent s'égarer. — Par ambition? — Oh ! non. Quiconque étudie sa vie, sans parti pris d'avance, ne peut pas môme être tenté de le ranger parmi ceux qui se sont servis de la religion au lieu de la servir. Ne l'avons-nous pas vu repousser les avances de Laurent de Médicis? Ne l'avons-nous pas vu plus tard refuser d'acheter la pourpre romaine au prix d'une lâcheté, que beaucoup auraient appelée une prudente et charitable modération?
Si Savonarole n'étaitpas ambitieux, il faut convenir
que son énergie dégénéra souvent en despoUsrae. C'était une de ces natures qui ne reculent jamais devant les conséquences des principes qu'elles ont posés, et qui poussent ces conséquences mômes jusqu'à leurs limites extrêmes. Ainsi, après avoir proclamé leChrist roi de Florence, au lieu de déclarer que cette royauté était toute spirituelle et de se souvenir que le Sauveur s'était constamment dérobé aux poursuites de ceux qui voulaient lui offrir une royauté terrestre, Savoranole signifia que toute critique du nouveau gouvernement serait impie, sacrilège, et que ceux qui se permettraient d'en mal parler payeraient cinquante ducats. Plus tard, il demanda que la seigneurie publiât « un édit pour rétablir la concorde et la paix; » c'était bien; mais pourquoi conseilla-t-il de ne pas se borner à recommander l'oubli des anciens dissentiments politiques, et d'obliger les citoyens à s'entr'aimer sous peine d'amende, de tortures, ou de prison ?
Il répétait fréquemment, il est vrai : « Non m'impaccio negli affari di stata » (Je ne m'occupe pas des affaires de l'État)... Cela semble quelque peu étrange, et cependant comment croire qu'il ne le disait pas de bonne foi? Il pouvait certainement se rendre en toute sincérité le témoignage que ce qu'il désirait avant tout, c'était « le bien spirituel de la cité », et que tout le reste était à ses yeux peu de cbose. On comprend d'ailleurs les inconséquences apparentes de la conduite de Savon arole lorsqu'on se souvient qu'il
croyait fermement avoir été choisi par Dieu pour conseiller ce peuple; cette persuasion le conduisait tout naturellement à vouloir lui imposer sa volonté et à employer pour cela tous les moyens qui étaient à sa disposition. Assurément il ne souhaitait pas d'être à la tête du gouvernement ; il lui suffisait qu'on vint à Saint-Marc chercher ses conseils, et volontiers il se serait tenu dans les généralités, laissant à d'autres le soin des détails de l'administration, s'il n'était pas dans la nature des hommes tels que lui de ne pas pouvoir s'arrêter dans une entreprise, même lorsqu'elle les conduit plus loin qu'ils ne s'étaient promis d'aller.
Ce fragment de sermon qu'a traduit M. Perrens dans son remarquable ouvrage sut Jérôme Savonarole, explique la pensée du réformateur mieux que ne pourraient le faire tous nos commentaires : « Ton gouvernement, ô Florence, est semblable à celui du juge des Israélites... Le peuple d'Israël n'avait ni roi ni prince temporel. Dieu leur envoyait un prophète qu'ils appelaient juge, et qui n'avait aucune autorité, aucun pouvoir sur le peuple, ni pour tuer, ni pour prononcer sur quoi que ce fût. Mais ils lui demandaient conseil, et le juge, après s'être mis en prières, répondait ce que Dieu lui inspirait... Ainsi, Florence, si tu suis mes conseils, tu trouveras le gué, c'est-à-dire le meilleur gouvernement, et Dieu t'enverra toujours quelqu'un pour t'éclairer et te détourner du mal. »
Savonarole comprit bientôt la nécessité de nouvelles modifications dans le gouvernement. D'abord il pensa avec raison que les citoyens devraient avoir le droit d'être jugés par leurs pairs, et d'en appeler des décisions de la seigneurie à celles du grand conseil ; à force d'instances, il obtint ce qu'on nomma dans le langage familier rappel des six fèves, à cause de l'usage établi à Florence de voter avec des fèves blanches et noires, et de la majorité légale de la seigneurie qui était de six voix. Il réclama ensuite, avec le même succès, la suppression des assemblées à parlement. Enfin il demanda qu'on construisît dans le palais du gouvernement une salle assez vaste pour que le grand conseil pût y tenir ses séances. Pendant qu'on y travaillait, sa dévorante activité le faisait harceler les ouvriers, à qui il reprochait d'aller aussi lentement que des bœufs. Et tant il le leur répéta que la salle s'acheva rapidement ; alors, passant d'un extrême à un autre, il déclara que certainement les Anges les avaient aidés. Ce sont là de petits détails ; mais ils peignent l'homme.
Tout en s'occupant des affaires politiques, Savonarole avait continué à faire de grands efforts pour amener ses concitoyens à la vie chrétienne. Toute-
Ibis, lorsqu'on trouve dans les auteurs contemporains des passages comme celui-ci : « Vous auriez vu cet Avent tout le monde s'abstenir de manger de la viande, et les marchés rester fermés, malgré l'édit qui permettait de les ouvrir. Les églises étaient, plus que de coutume, remplies de confesseurs et de pénitents. Le jour de Noël, un si grand nombre de fidèles ont reçu la communion qu'on se serait cru à la solennité de Pâques..., » on se prend à regretter de ne pas voir à la place ou à côté de cette énumération de pratiques, un simple témoignage rendu à la foi de ces fidèles. On a besoin alors de se souvenir des enseignements de Savonarole sur la signification des cérémonies de la messe, qu'il spiritualisait toutes d'une manière très-élevée. Mais ici on s'arrête encore, et on se demande combien de personnes parmi ses auditeurs avaient saisi ou retenu le sens de tous ces mystérieux symboles. Quant à la communion même, le réformateur l'envisageait aussi d'un autre point de vue que l'Église romaine ; non pas qu'il n'ait voulu y voir qu'une froide commémoration du sacrifice du Sauveur, ou qu'il ait dit qu'il faut que l'âme pour s'unir à Christ dans ce sacrement prenne les ailes de la foi, afin d'aller dans les profondeurs du ciel chercher le Seigneur, et qu'il ait fait de cette manière une œuvre de la foi de ce qui est une grâce du Dieu-Sauveur. Non. Savonarole croyait à une présence très-réelle, mais spirituelle, de Jésus-Christ dans la communion ; il
croyait (et c'est la vraie doctrine évangélique), que Jésus-Christ s'y donne véritablement à l'àme, et qu'ainsi il vient au-devant du pécheur qui se trouve « transsubstantié en Christ, qui est dans ce sacrement non-seulement selon sa vertu, mais aussi selon sa substance, pour s'unir plus étroitement à l'homme et pour unir l'homme à lui parja foi et par l'amour, en sorte qu'il devient une même chose avec Lui. »
L'austère Dominicain ne se tint pas pour satisfait lorsqu'il eut ramené un grand nombre de Florentins aux pratiques religieuses. Jl lui fallait plus que cela ; il était jaloux pour Dieu et il ne voulait pas voir au service de son Maître des cœurs partagés. Or, le peuple de Florence était, en général, très-disposé à crier de toutes ses forces : <i Vive Jésus-Christ, notre roi î » pourvu qu'on le laissât retourner aussitôt à ses habitudes de dissipation effrénée, et surtout au jeu, la passion dominante d'un grand nombre d'hommes dans toutes les classes de la société. « Vous voulez jouer pour vous distraire, disait le prieur ; eh bien ! mettez pour enjeu au lieu d'argent une salade, une racine, ou d'autres choses semblables! » De telles propositions n'avaient guère do succès, car ce qu'on recherchait ce n'était pas seulement un gain considérable, c'étaient aussi ces émotions violentes sans lesquelles certaines natures ne savent pas vivre. Savonarole ne supportait pas la résistance à ses injonctions ; quand il parlait, il entendait qu'on se soumit. Dans l'ardeur de son zèle.
il tetîtait parfois l'impossible, c'est-à-dire qu'il voulait faire ce que Dieu même ne fait pas, sauver les âmes malgré elles. Il ordonna donc qu'on arrachât aux joueurs leurs dés£t leurs cartes; il commanda aux domestiques de dénoncer leurs maîtres à la seigneurie, et à celle-ci il conseilla de punir les récalr citrants d'une telle façon qu'ils perdissent jusqu'au désir de recommencer.
Quant aux femmes, elles se montrèrent dociles. A la voix de ce moine qui leur prêchait la modestie dans les ajustements et dans les allures, on les vit se vêtir d'étoffes de couleur sombre et renoncer au luxe des pierres précieuses. Dans les rues, au lieu de s'occuper de l'effet qu'elles produisaient sur les passants, elles marchèrent gravement en lisant les offices divins.
Peu à peu les chansons profanes disparurent, et on n'entendit plus que des cantiques et des laudes. Les boutiques se fermèrent le dimanche, « car, avait dit Savonarole, on ne devrait vendre ce jour-là que des médecines. » Les fêtes du carnaval tombèrent aussi ; on ne vit plus à certains jours ces brillantes cavalcades qu'avait encouragées Laurent de Médicis ; au lieu de parcourir la cité sur des chars somptueux, sous des déguisements de toutes sortes, destinés pour la plupart à rappeler le souvenir des divinités du paganisme, les jeunes gens s'enrôlèrent dans une milice sainte que le réformateur organisa. Pour y être admis il fallait être âgé de dix à vingt ans, ob-
server les commandem3nts de Dieu et de l'Église, se confesser et communier fréquemment, renoncer à tous les plaisirs mondains, et promettre d'être d'une grande simplicité dans ses vêtements et dans ses habitudes. Ce fut une véritable république dans la république, avec ses statuts, ses prérogatives, et ses magistrats, désignes par des appellations diverses d'après les fonctions qu'ils exerçaient : les])«ciori veillaient à ce que l'ordre ne fût pas troublé dans l'Église; les limosinleri recueillaient les aumônes; les luslratori étaient chargés de faire nettoyer avec soin les objets qui servaient au culte; enfin, les inqaisitori devaient, ainsi que leur nom ne l'indique que trop clairement, s'enquérir de tout ce qui se passait, et contraindre ceux qui s'écartaient du bon chemin à y rentrer au plus vite.
— Quoi ! direz-vous , des enfants inquisiteurs ! Est-ce possible! — Je partage votre étonnement; quelle que soit ma profonde sympathie pour Savonarole, ici je ne le comprends plus. Sans doute, il eut grandement raison de vouloir conduire au bon Berger tous les agneaux de son troupeau, et on ne peut que l'approuver tant qu'il se borne à leur enseigner que jouir de la jeunesse, c'est consacrer au service de Dieu tout ce qu'on a à cet âge de force physique, de vigueur morale, de facile enthousiasme, de tendresse de cœur, de fraîcheur d'imagination et de besoin d'activité. Mais de là à cette autorité souveraine il y a loin ! Savonarolc avait-il donc oublié que l'É-
vangile nous montre le Christ enfant assis au milieu des docteurs, non pour les enseigner, comme on le dit vulgairement, mais pour les interroger sur les Écritures et pour se faire instruire par eux ? A Florence, ce fut tout le contraire qui eut lieu ; les enfants se mirent à prêcher leurs parents d'abord, et puis tous ceux qui se trouvèrent sur leur route. Rencontraient-ils des femmes trop parées, à leur avis, ils leur disaient sans hésiter : « De la part de Jésus- Christ, roi de Florence, et de la vierge Marie, notre reine, nous vous commandons de déposer toutes ces vanités; si vous ne le faites pas, yous serez frappées de maladie. » ils pénétraient même dans les maisons pour enlever aux joueurs leurs cartes et leurs dés, et pour s'emparer de tout ce qui leur semblait pouvoir devenir une occasion de péché : les parfums, les masques, les livres de poésie, les harpes, les luths, les miroirs, tout y passait. « C'était une véritable tyrannie, dit M. Perrens, et la pire de toutes, caries tyrans n'avaient pas l'âge de raison. » Ou pourrait ajouter que de telles prérogatives accordées à des enfants devaient être funestes à leurs âmes, en développant l'orgueil spirituel. Savonarole, à qui on se plaignait souvent des abus de pouvoir de ses inquisiteurs^ les défendait toujours avec opiniâtreté : « Si vous faites, disait-il, ce que les enfants sont chargés d'empêcher, vous êtes coupables, et vous. n'avez pas le droit de vous plaindre; si vous ne le faites pas, vous n'avez rien à redouter d'eux. » Malgré ce raisonnement, on
SAVONâROLE ?1
continua de protester, et il fallut que la seigneurie donnât aux jeunes inquisiteurs des gardes pour les défendre eontre la colère de ceux qu'ils surveillaient de si près.
Quant aux Umosinieri, on les recevait si bien qu'il devint possible d'instituer, avec'le produit de leurs quêtes, un mont-de-piété où l'on prêta aux indigents les sommes qui leur étaient nécessaires, moyennant un intérêt si modique que les juifs, qui auparavant prêtaient à usure, se virent forcés de renoncer à leur coupable industrie.
Avant de quitter ce sujet de la réforme des enfants, j'ai à vous communiquer un récit que M. Théodore Paul a eu l'obligeance de détacher pour nous du second volume encore inédit, mais qui, nous l'espérons, ne tardera pas à paraître, de eon ouvrage sur Savonarole. Je vous ferai seulement remarquer que nous ne sommes arrivés qu'à la fin de l'année 1495, et que c'est du jour des Rameaux de Tannée 1496 qu'il est question dans ce fragment :