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LE CHATEAU DE MONTSEGUR

Dé Mirepoix, nous partîmes pour Laveianet ; nous suivions le même chemin que la députation cathare qui alla demander la reconstruction de Montségur. A mesure que nous avancions, nous trouvions un sol plus tourmenté; les monticules devenaient des collines ; les collines s'élevaient peu à peu, et à l'horizon, au lieu d'une longue chaîne tout unie, telle que nous l'imaginions quelques heures auparavant, alors que la distance rapprochait les groupes de montagnes les uns des autres en jetant de larges ombres sur les intervalles qui les séparent, nous distinguions plusieurs chaînes d'inégale hauteur, des monts boisés et cultivés jusqu'au sommet, et d'autres arides et nus, tout hérissés d'énormes crêtes de roc grisâtre. Enfin, à un détour de la route les ruines de Montségur nous apparurent par une échancrure des montagnes, fièrement assises : ur la cime qu'elles couronnent de leur masse carrée. Mais ce ne fut qu'une vision d'un moment. C'était le soir : le

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soleil, qui empourprait ces hauteurs et leur donnait un air de fête, descendait rapidement pendant que des brumes légères s'élevaient des ravins; elles vinrent flotter à la base du vieux manoir, qui nous sembla suspendu dans les airs, et puis tout disparut dans la nuit sombre.

Lavelanet, où nous devions coucher, est un bourg manufacturier traversé par un torrent qui met en mouvement les machines de ses filatures ; à lui tout seul il anime encore la petite cité lorsque les ouvriers ont terminé leur tâche quotidienne, que les ateliers sont fermés, et que les roues et les cylindres semblent aussi se reposer de leur longue journée de labeur. D'ailleurs, nul souvenir encore debout de la croisade albigeoise. Le château féodal a été rebâti au seizième siècle; il n'a pas vu les proscrits s'acheminer tristement vers le suprême asile qui leur avait été préparé à deux lieues de là.

Le lendemain matin, nous quittâmes Lavelanet, e^ nous nous dirigeâmes vers Montferrier, où nous devions laisser le véhicule qui nous transportait, j'allais dire, qui nous secouait depuis deux jours.

Montferrier est précisément ce village qu'on rêve quand on se prend à désirer quelque coin du monde bien éloigné de tout bruit, où l'on filerait des jours^ sinon d'or et de soie, du moins de calme absolu; où l'on n'aurait à craindre ni les* préoccupations du lendemain ni les regrets de la veiHe; où l'on ne serait pas toujours pressé; où l'on pourrait regarder

couler la rivière, suivre des yeux les nuages errants, et écouter un peu tout ce que l'imagination dit à ceux qui n'ont rien à faire. — Mais c'est un rêve d'égoïste! - C'est possible, c'est même certain. Je vous confesse pourtant que je le recommençais pendant ([ue, penchés sur le parapet qui borde la place où s'élève l'église de Montferrier, nous voyions écumer le torrent qui gronde au fond d'une étroite gorge de verdure. Cotait le seul bruit qui vint jusqu'à nous. Par intervalles seulement il était couvert par des voix d'enfants qui chantaient des cantiques dans l'église. Des heures auraient pu se passer ainsi sans que nous en eussions conscience.

Hélas ! tout finit, surtout les rêves. Les chants religieux cessèrent; les enfants se dispersèrent sur la place, et au bout de quelques instants leurs jeux devinrent si bruyants qu'ils ressemblèrent à des querelles. C'étaient peut-être des querelles, en effet; on s'y trompe quelquefois, surtout dans le Midi; cette langue si accentuée donne, avec ses intonations vibrantes, une physionomie fâchée à la phrase la plus inoffensive et aux intentions les plus amicales. Toujours est-il que nous quittâmes notre retraite envahie, en nous disant que le paradis terrestre n'était décidément pas plus dans les Pyrénées que sous les beaux ombrages de Saint-Germain, et qu'il fallait prendre bravement notre parti de ne trouver nulle part en ce monde la tranquillité absolue ; heureux du moins de savoir qu'il y a, dans la cite

permanente. « un repos pour le peuple de Dieu. » Nous nous mimes en quête d'un moyen de transport pour moi, car les voitures ne peuvent pas s'aventurer dans ces routes de montagnes sans cesse ravinées par les pluies, et jamais réparées. Je voudrais vous dire que je montai à cheval ; c'est une noble monture; mais la vérité m'oblige de vous avouer que je ne trouvai qu'un àne très-modestement harnaché. D'ailleurs, je n'ai que du bien à en dire. Après quelques tentatives pour le faire marcher au milieu du chemin, je le laissai trotter sur l'extrême bord quil affectionnait; j'avais bien un peu peur de temps en temps, quand je mesurais du regard la profondeur des ravins que nous longions; que faire? il ne semblait pas se douter que celui qui aime le péril périra. Je me décidai à lui laisser une liberté entière : c'est le seul moyen de vivre en paix avec les entêtés. Je ne vous recommande pas ce principelà en éducation! Mais ici il s'agit d'un àne, et je n'avais pas mission de réformer son caractère. J'aimais bien mieux admirer les montagnes qui nous entouraient.

A notre droite le mont Ferrier étincelait au soleil comme si vraiment il eut été formé du m 'tal dont il rappelle le nom, et dont il avait alors les teintes. La neige avait partout disparu. Je me souviens cependant d'une large tache blanche que je voyais sur un sommet, et qui me faisait grande envie par cette chaleur de juin qui nous suffoquait; je pensais ({ue rien

ne serait plus délicieux que de plonger nos mains dans cette neige et d'en rafraîchir nos fronts. Nous trouvions bien, de temps en temps, quelque mince filet d'eau limpide qui s'efforçait de prendre des airs de torrent, mais cette belle neige lointaine me semblait toujours préférable. Il faut qu'il y ait un charme secret dans tout ce qui est impossible, car c'est l'impossible qui nous attire le plus.

Après avoir cheminé pcsndant une heure, nous ^ imes de nouveau le vieux château au fond de la gorge déchirée qu'il domine. Il était tout près de nous, mais il paraissait inabordable sur ce pic escarpé, et, semblait-il, isolé de toutes parts. Là, le sentier descend brusquement par une pente très-rapide dans un bassin formé par trois montagnes aux lianes recouverts de noirs sapins. Dans cet abimeon est tout surpris d'apercevoir un village; non pas un village d'opéra-comique, aux maisons blanches et riantes tapissées de fleurs grimpantes, mais un vrai hameau des Pyrénées, un ramas d'habitations délabrées, reliées entre elles par quelques ruelles tortueuses encombrées par le fumier, et par une boue si épaisse qu'elle ne semblait pas pouvoir être séchée par le soleil qui dardait sur elle des rayons brûlants. Nous laissâmes là mon coursier aux longues oreilles et nous remontâmes le chemin que nous venions de descendre, pour aller visiter les ruines.

Tout en marchant, nous regardions une montaa'ne

qu'on appelle ÏAwe de l'Espagnol; elle est séparée de celle qui porte le château par deux kilomètres au moins, et nous nous étonnions de la crédulité des gens du pays, qui répètent de père en fils, avec une gravité tout espagnole, que pendant la construction de la forteresse les maçons se tendaient d'une cime à l'autre la truelle et le marteau. Les légendes merveilleuses abondent dans ce petit coin de terre. On nous avait aussi parlé de gouffres insondables et quelque peu sorciers qui se trouvent dans les environs, et qui sont les réservoirs des tempêtes, des orages, de tout ce qui bouleverse et de tout ce qui détruit.

Il faut croire quelque chose, voyez-vous. Quand on n'a pas la foi, on a des superstitions. N'avez-vous pas remarqué que moins on croit à l'Évangile, plus on croit aux loups-garous? que moins on lit la Bible, plus on est tenté de demander des renseignements aux esprits? Ah! quel gros livre on pourrait faire sur la crédulité des incrédules !

îl semble tout d'abord, comme je vous l'ai dit, que le château n'est pas accessible Mais vers le sûdouest le rocher s'abaisse vers le col de la montagne. Arrivés au pied de ce talus encore extrêmement escarpé, à la distance d'un kilomètre environ des ruines, nous commençâmes notre ascension. Le chemin primitif est effacé; il était construit en maçonnerie, ce qui permettait aux mulets chargés d'arriver jusqu'au manoir ; à présent, nul sentier que celui

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des troupeaux qui viennent brouter là des racines de fougère et des rejets de hêtre.

Le voiturier qui nous avait conduits à Montferrier nous avait accompagnés à Montségur. H était censé me soutenir. En réalité nous nous rendions mutuellement ce service, car nous avions le pied aussi peu montagnard l'un que l'autre. Pendant que je riais de mes continuels soubresauts et des affaires que je me faisais avec toutes les ronces que je rencontrais, il disait à demi-voix : « Ce n'est pas un chemin pour les chrétiens, ça ! C'est bon pour des chèvres. » Et puis il reprenait tout haut : « Il faut qu'il y ait de bien belles choses là-haut, pour que vous ayez tant envie d'y monier. Hum ! nous allons voir. Il faut que ce soit bien curieux. » Notre admiration pour le pays que nous avions parcouru ensemble l'avait déjà fort surpris les jours précédents ; pour lui la terre promise c'était sans doute Paris, son macadam, sa poussière, son tumulte. Les montagnes, les sapins, les torrents ne lui disaient absolument rien ; c'étaient de vieilles connaissances d'enfance dont il était lassé: il aurait voulu du nouveau. Faut-il s'en étonner ? Le besoin de changement est une des maladies de l'espèce humaine, il y a beau temps qu'on le sait.

Mais bientôt je n'admirai plus rien du tout. Il me sembla que les montagnes s'ébranlaient sur leur base et se balançaient autour de nous, que le sol même qui nous portait glissait sous nos pas^ et que

les ruisseaux qui serpentaient dans les vallées, et qui ne nous apparaissaient plus que comme des sillons argentés, se mettaient à tracer dans les herbages des arabesques fantastiques toujours nouvelles. C'était un vertige complet qui m'avait saisie. J'avançais péniblement, les yeux attachés sur la terre, et me gardant bien de porter au loin mes regards. Je me demandais avec effroi comment je redescendrais si cet état d'hallucination persistait. Enfin, peu à peu le calme se fit ; les montagnes parurent rentrer dans leur immobilité première; les ruisseaux reprirent leur cours, et en me hasardant à lever la tète je vis que j'étais tout près de la porte du château. Il y a là un énorme amas de blocs anguleux qui sont probablement le reste des matériaux employés à la construction; on dirait une petite carrière abandonnée. Sans doute les proscrits arrivèient dans la forteresse avant qu'on eût eu le temps d'en déblayer les abords.

Ce qui nous frappa le plus en franchissant le seuil du manoir, ce fut son exiguïté relative; il n'a guère plus de cent pas de longueur sur vingt de largeur; on est tout surpris que trois ou quatre cents personnes aient pu vivre là. Il esl vrai qu'au Moyen Age on ne connaissait pas les raffinements de bienêtre dont notre époque use et abuse, ce qui simplifiait les choses. Assurément aucune belle dame de Paris ne s'acconnnuderait de la demeure et des habitudes des châtelaines du treizième siècle. Lesétroi-

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les fenêtres qui devaient laisser passer plus de froid que de clarté, les larges salles pavées , les sièges de bois sculpte point du tout rembourrés, les énormes cheminées où l'on ne pouvait se chauffer <iu'en se mettant dans la cendre et presque dans la tlamme, tout cela a besoin d'être vu à distance et d'être transfiguré par la poésie.

A l'angle intérieur du sud on trouve un creux carré plein de gravois,OLi commence, dit-on, un escalier qui descend dans de profonds souterrains qui devaient servir de greniers, de magasins, d'arsenal ; cela agrandissait beaucoup le château. Un second escalier, construit dans l'épaisseur du mur occidental, montait du souterrain au donjon et allait jusciu'à la plate-forme. On en voit encore des vestiges. Maintenant on ne parvient plus au donjon que de la grande salle, par la meurtrière dégradée pratiquée dans le mur de séparation. La voûte de la plate-forme est tombée ; les crénelures même ont partout disparu, sauf sur le donjon.

Nous étions très-fatigués ; nous nous assîmes à l'angle oriental du manoir, sur le bord de l'escarpement, et nous restâmes pendant quelque temps dans une muette contemplation devant ce magnifique horizon pyrénéen. A droite, au fond de la vallée, le village de Montségur aux maisons couvertes de tuiles rouges; à gauche, le ravin de l'Abès, où paissaient des vaches blanches ({ui ne nous paraissaient pas plus grandes <tue des agneaux; dans le lointain, La-

velanet; en face, vers le sud, un pic triangulaire sans autre végétation que des buissons de rhododendrons qui s'écartaient près de la cime, tout autour de l'ouverture noire et béante d'une profonde grotte. L'Ers, que nous avions déjà vu à Mirepoix, coule au pied de cette montagne. Nous pouvions le suivre du ■ regard dans son cours, depuis les gorges sauvages d'où il descend jusqu'à la forêt de Bélestar, où il nous semblait le voir s'égarer parmi les sapins qui se dessinaient vaguement sur des lointains vaporeux. Le plus brillant soleil éclairait ce paysage ; le ciel avait . l'air d'une voûte de cristal bleu; aucun bruit de la terre n'arrivait à nous. Nous aurions voulu arrêter le temps et prolonger ces heures charmantes. Elles ont passé bien vite cependant; mais nous avons souvent évoqué leur doux souvenir.

Quant à notre voiturier, il allait de tous les cotés, ' regardant, furetant, et ouvrant de grands yeux étonnés. Il cherchait « ces belles choses » qu'il s'attendait à admirer avec nous. Quand il vit... qu'il ne voyait rien, que quatre murailles nues, sans autre toiture que le ciel, et sans autres ornements que quelques rares touffes de fleurs sauvages, il vint à nous d'un air moitié désappointé, moitié fâché, et nous dit : « Voilà ce que c'est pourtant que d'avoir étudié dans les livres ! Vous voyez ici toutes sortes de choses, vous deux, et vous êtes bien contents. Moi, je ne vois que des pierres, et si j'avais su cela je ne me serais pas mis tout en nage pour une vieille

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masure dont les corbeaux ne voudraienl, pas! » Ce hrave homme nous rappela ce gTOgnaril de la vieille garde qui, lorsqu'il racontait qu'il avait entendu de ses propres oreilles le mot fameux de Bonaparte en Egypte : « Soldats î du haut de ces pyramides qua= rante siècles vous contemplent, » ne manquait pas d'ajouter, en manière do parenthèse : « Nos généraux les voyaient bien, eux, mais non pas nous autres. » Il aurait été trop long de lui retracer toute l'histoire des Albigeois; nous nous contentâmes de lui dire en quelques mots ce qui s'était passé àMontségur six siècles auparavant; et pendant que j'écoulais le récit animé des événements qui avaient amené à deux reprises dans cette forteresse de longues bandes de proscrits, il s'endormit paisiblement. Sans doute il n'avait pas de sang cathare dans les veines.

Voulez-vous que je vous fasse à mon tour ce récit? Je ne serai qu'un écho très-affaibli, mais, je l'espère, un écho fidèle.

En juillet 1209, la croisade déchainée par le pape Innocent III contre l'hérésie albigeoise vint du Nord sur le Midi, en trois colonnes qui se réunirent devant Béziers ; les évoques et les principaux seigneurs du Nord avaient tenu à honneur de prendre part à cette guerre. Béziers fut détruit ; il y eut là un épouvantable massacre pendant lequel le légat Arnaud- Amalric, abbé de Citeaux, prononça une de ces cruelles paroles que le fanatisme seul peut inspirer. On lui demandait à quel signe on pourrait distin-

.g'uer les hérétiques. « Tuez toujours, repondit-il iToidement, Dieu reconnaîtra les siens. » DeBéziers, l'armée marcha sur Carcassonne, qu'elle assiégea, mais qu'elle ne put prendre que par trahison ; le jeune et vaillant vicomte Roger-Ramon fut invité à une conférence où il se rendit avec confiance, et où .il fut déclaré prisonnier.

. Carcassonne prise et Roger-Ramon jeté au fond d'une tour, on voulut donner la vicomte à un chef .de la croisade. Les princes du Nord refusèrent cet héritage acheté par une félonie, et le légat l'adjugea, au nom du pape, à Simon de Montfort, un favori du roi de France, Philippe-Auguste. Maître ôe Carcassonne, Montfort se dirigea sur Mirepoix, puis sur Pamiers, dont l'abbé lui ouvrit les portes: il donna Mirepoix à son lieutenant, Gai de Lévis, et lui tailla un fief qui s'étendait entre Pamiers et les sources de l'Ers; c'était un territoire d'une quinzaine de lieues. Alors la maison de Bélissen, tous les châtelains dépossédés, et les sommités du clergé cathare se réfugièrent à Montségur, dont on venait de terminer la reconstruction. Il est probable que Philippa, comtesse de Foix, et sa belle-sœur Esclarmonde, emmenèrent leurs écoles et leurs ouvroirs dans la forteresse. Gaucelm, évéque de Toulouse, et son archidiacre, Guillabertde Castres, accompagnèrent les proscrits.

Quelques mois après, Enguerrand de Boves, un des lieutenants de Montlort, prit Lavelanet et vint

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assiéger Montségup. Ramon de Pérelle et les chevaliers, SCS hôtes, défendirent vaillamment la forteresse cathare, qui demeura le seul point du midi qui ne fût pas au pouvoir de Monlfort, et le seul asile de l'indépendance romane ; car, il ne faut pas l'oublier, il y avait une question politique à côté d'une question religieuse. Là où le pape avait vu d'abord des ennemis de l'Église à combattre, les seigneurs du Nord avaient certainement considéré, avant tout le reste, les belles conquêtes dont on leur ouvrait le chemin.

En 1218, le comte de Toulouse, réfugié en Espagne, revint avec ses compagnons d'exil et reprit sa capitale, sous les murs de laquelle périt Simon de Montfort ; alors le sacerdoce albigeois et les châtelains, qui depuis neuf ans étaient à Montségur, rentrèrent dans Toulouse et se mêlèrent à la guerre qu'entreprenait le Midi pour recouvrer son indépendance. Amaury de Montfort, fils de Simon, fut forcé de se retirer ; il alla ' trouver le roi de France, Louis VIII, et lui céda les droits dont il avait hérité de son père.

Louis YIII marcha aussitôt sur le Midi, qui ne devait pas jouir longtemps de son indépendance reconquise. Il s'empara de Carcassonne, dont il dépouilla le jeune vicomte, fils de Roger-Ramon. La guerre recommença sur tous les points ; enfin un jouT vint où il fallut reconnaître la souveraineté du roi de France (1229). Le comte de Toulouse se rendit à Paris, où il conclut un traité qui le dépouillait au

profit du roi de France de la moitié de ses Étals et ne lui laissait l'autre que viagèrement ; sa fille Jeanne devait en hériter, et on la fiança, malgré son jeune âge, à Alphonse, comte de Poitiers, frère cadet de Louis IX.

Ainsi finit la croisade des Albigeois. Mais à la guerre succéda l'inquisition, croisade judiciaire plus terrible que l'autre, dont les armes étaient les instruments de torture, les lourdes chaînes de fer, et les cachots sans lumière et sans air.

Ce tribunal redoutable, confié d'abord aux évêques, fut livré en monopole aux dominicains. C'était un Ordre prêcheur récemment fondé par Dominique, moine espagnol qui avait été le compagnon de Simon de Montfort. Le premier couvent qu'il avait établi était le monastère de Prouille, dans les environs de Mirepoix. Innocent III avait reconnu cet institut ; il fut définitivement approuvé par Grégoire IX, le cousin et le successeur d'Innocent, qui canonisa Dominique.

Devant cette persécution organisée, le sacerdoce cathare dut monter une seconde fois à Montségur, suivi de tous les châtelains dépossédés qui purent gagner ce dernier asile. C'était en 1232. Ils demeurèrent là jusqu'en 1244 ; alors le sénéchal de Carcassonne, le maréchal Gui de Lévis, l'archevêque de Narbonne et l'évêque d'Albi vinrent assiéger la forteresse, que Pierre Roger de Mirepoix, gendre de RamondePérelle, livra au sénéchal dans la semaine

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des Rameaux. Tous les parfaiis de la secte, l'évêque cathare de Toulouse, Bertrand Marti, Corba, femme de Ramon, et une de leurs filles, en tout deux cent cinq personnes, furent brûlées au pied de la montagne, au nom de Celui qui est la miséricorde et l'amour !

Quant à Ramon dePérelle, il fut chargé de chaînes et conduit à Carcassonne avec ceux de ses compagnons qui n'avaient pas reçu le Consolament. 11 fut condamné, selon cette formule des inquisiteurs qui glace d'épouvante, « à Veau de l'angoisse et au pain delà tribulatlon^ an fond d'une tour où la mort seule devait le savoir vivant. » En effet, on le mura dans un cachot qui n'avait qu'une étroite ouverture pour laisser passer la nourriture qu'on lui tendait detemps en temps. Gui de Lévis prit possession de Montségur, qui se trouvait compris dans le fief que Montfort lui avait donné trente ans auparavant. Louis IX avait confirmé cette donation. Le château fut démoli en partie, reconstruit aussitôt, et devint un des postes fortifiés de la conquête française. Pendant longtemps, les cathares revinrent errer autour de ce manoir vénéré qui avait abrité leurs frères, et qui avait été le suprême asile de l'indépendance d'un peuple opprimé.

Je vous l'avoue sans peine, une pitié sympathique me saisit au cœur, lorsque je pense à ces malheureux vaincus qui avaient tout sacrifié à la défense de leur nationalité et de leur foi. Ils avaient vu leur

territoire envahi et leurs biens confisqués; ils avaient souffert dans l'exil ; ils avaient souffert encore pour reconquérir leur indépendance et la liberté de leur conscience ; leurs espérances, d'abord réalisées, avaient été bientôt après anéanties. Malgré tout, ils étaient demeurés debout dans la tempête et ils avaient mieux aimé mourir que de trahir leur patrie ou d'abjurer leurs croyances... Qui voudrait leur refuser un hommage d'admiration !

Et pourtant, prenons-y garde. Il ne faut pas que la pitié pour les vaincus fausse notre jugement. Parce qu'on est mort sur un bûcher, il ne s'ensuit pas qu'on ait eu raison. Les doctrines albigeoises étaient entièrement en dehors de la vérité chrétienne, nous l'avons vu. Certes nous devons déplorer qu'on ait employé contre elles d'autres armes que la persuasion et la charité, mais nous ne pouvons pas regretter qu'elles aient disparu.

Disparu ! Est-ce bien sûr ? Montségur a-t-il vraiment été leur tombeau ? Ah ! les erreurs ne meurent pas ainsi. Elles ont la vie très-dure. Pour braver les siècles, elles font le tour du monde ; c'est un de leurs moyens de se rajeunir. Elles changent quelque chose à leurs allures, à leur costume, et un beau jour on les voit reparaître sous le patronage de quelque esprit qui croit être un grand génie, et qui n'a pas su ou, pas voulu les regarder de trop près, de peur de les reconnaître. Tenons-nous sur nos gardes en présence de ces prétendus Christophe Colomb de la

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vérité qui s'é:;inunt : Terre ! lorsiiu'ils aperçoivent un écueil, et qui prennent constamment le crépuscule pour l'aurore. Il n'y a pas de vérités nouvelles, et il est facile de réduire tous les systèmes de fabrique humaine à une négation et à une affirmation : ce qu'on nie, c'est l'enfer; ce qu'(m affirme, c'est la possibilité pour l'homme de conquérir tout seul le ciel. Au fond, c'est là toute la doctrine albigeoise. C'est bien là encore ce qu'on entend sans cesse de nos jours. Seulement, au treizième siècle les cathares voulaient glorifier l'homme idéal, et ne se lassaient pas de combattre à outrance tout ce qui était en eux de la terre. Au dix-neuvième, au contraire, c'est la matière qu'on veut mettre sur un piédestal. On ne le dit pas franchement, car c'est une autre tendance de notre époque que de ne pas appeler les choses par leur nom ; on parle de nobles instincts, de sainte nature, que sais-je encore ! Mais écoutez bien. Derrière ces phrases sonores n'entendez-vous pas murmurer : Mangeons et buvons, car demain nous mourrons, et nous mourrons tout entiers ; le corps, l'âme, la conscience, tout périra ensemble. Jouissons de la vie !

Et Jésus-Christ, quelle place lui donne-t-on? Les Albigeois ne voyaient en lui que le Dieu et non pas l'homme ; notre siècle ne veut reconnaître en lui que l'homme et non pas le Dieu. Au fond cela revient au même : on ne veut pas qu'il soit le Sauveur ; on comprend bien qu'il ne peut l'être réellement que

s'il est vraiment l'Homme-Dieu. Avouer ses péchés et recevoir son pardon au pied de la croix, voilà ce qui révolte l'orgueil humain. On aime mieux prendre philosophiquement son parti d'aller errer après sa mort, si toutefois il y a une résurrection, d'étoile en étoile et de planète en planète, pendant des siècles et des siècles, jusqu'à ce qu'on ait tout expié et tout réparé. 11 n'y a pas longtemps qu'on a fait de gros livres pour le prouver. On écrit des romans pour le proclamer d'une façon plus saisissante. On évoque même de prétendus esprits qui viennent d'outretombe pour l'affirmer solennellement... 0 misère! ô folie ! Et combien on est heureux de s'appuyer sur toi seule, sainte Parole de Dieu, vérité éternelle, qui nous montre le vrai Christ, notre Sauveur, celui que nous pouvons aimer comme notre frère en même temps que nous l'adorons comme notre Dieu, celui qui seul restera debout sur les ruines de tous les faux systèmes humains 1

LEflENDE

Dans le beau temps de la chevalerie vivait en Bretagne UQ puissant baron qui avait pris tout au rebours ses serments de chevalier. Au lieu de défendre les faibles, il les opprimait. Au lieu de secourir la veuve et l'orphelin , il les dépouillait. Au lieu de vénérer le pèlerin, il lui fermait brutalement sa porte ; s'il avait pu en tirer profit, nul doute qu'il ne lui eût arraché son bourdon, et s'il y avait eu quelque chose dans sa besace, il l'aurait vidée de grand cœur. Les marchands n'osaient plus s'aventurer autour de sa demeure , car ils savaient que ce farouche veilleur, toujours au guet, s'élancerait sur eux. Quant aux pauvres serfs, ils tremblaient en songeant à lui, et ce n'était que bien bas qu'ils prononçaient son nom redouté, si bas qu'il n'est pas venu jusqu'à nous. Nul n'élevait la voix en sa présence, sinon le

corbeau et le hibou. Nul ne venait le saluer en passant, excepté le vautour, son compère. Dès qu'il paraissait dans les vastes salles, ses varlets semblaient se pétrifier , les chevaliers de sa suite sentaient leur courage les abandonner, et les tourne-broches s'arrêtaient d'eux-mêmes.

Un jour, — c'était le Vendredi-Saint, — le'.sire se leva le premier, et fit un grand tapage pour réveiller son monde. Lorsque tous furent réunis autour de lui, il commanda de sa plus grosse voix qu'on lui préparât un festin splendide et qu'on allât quérir, pour y prendre part, les châtelains d'alentour. Très-scandalisés d'un toi dessein, en un tel jour, les serviteurs s'entre-regardèrent , et chacun sembla dire à son voisin : C'est à toi de parler. Dans le groupe des chevaliers, ce furent mêmes façons. Enfin, le plus âge d'entre eux s'enhardit au point d'oser dire en face au sauvage baron :

— N'espérez pas que nous participions à ce banquet impie, et que nous nous réjouissions avec vous pendant que l'Église pleure ses péchés aux pieds de son Dieu crucifié ! Nous voulons aller aujourd'hui consulter un saint ermite qui vit dans la forêt voisine. Seigneur, V3nez-y avec nous. Yous avez jusqu'ici donné toutes vos journées au diable. Donnez une fois une heure â Dieu.

Ici le vieux chevalier crut que le moment de passer de vie à trépas était arrivé pour lui, tant fut terrible le premier regard du châtelain courroucé. Mais

il se calma soudain et partit d'un grand éclat de rire. Ah! quel rire! L'orfraie en fut réveillée; elle s'élança tout éperdue dans la grande salle avec un cri qui glaça d'épouvante les assistants, à l'exception du farouche rieur.

— Soit , niessires . en marche ; je le veux bien, dit-il. Ce n'est pas que je me soucie de votre diseur de patenôtres ; mais je me réjouis fort de voir vos mines contrites et d'assister à vos génuflexions.

Tous montèrent à cheval, et lorsqne le dernier chevalier eut disparu derrière les arbres on entendit dans le manoir un grand soupir de satisfaction. Pour la première fois, depuis longues années , on osa y parler tout haut. Pendant ce temps le baron chevauchait en chantant à pleine voix des refrains qui faisaient rougir les chérubins, tandis (jne ses compagnons demandaient tout bas à Dieu de toucher ce pécheur endurci.

Arrivés au seuil do la rustique chapelle :

— Allez, allez, âmes droites, dit le baron aux chevaliers. Je vous attendrai ici. Qu'ai-je à faire dans cet oratoire? Si je pouvais recommencer ma vie, vraiment je n'y changerais rien.

Sur ce, il abattit d'un coup de son épée un petit nid de mousse à demi-caché dans un buisson. Il sortit alors de la feuillée un gémissement si plaintif qu'un rouge-gorge, qui célébrait le printemps, s'arrêta court au milieu de sa phrase, et qu'une vieille corneille à tète blanche s'écria tout indignée : Malheur ! mal-

heur! — Le sire n'y prit pas garde: Ji avait un autre souci. « Hélas ! se disait-il , qui sait si dans ce moment même quelque riche marchand ne passe pas devant mon manoir ! J'aurai perdu ma journée, et ce manant se rira de moi. »

Gependa-nt les chevaliers sortirent de la chapelle et l'ermite parut à leur suite. La paix du ciel rayonnait sur son front. Il s'avança d'un air doux et humble vers le châtelain et lui dit d'une voix émue :

— C'est aujourd'hui , seigneur , que l'Église célèbre le sacrifice de Jésus-Christ, notre Rédempteur. Moi , son serviteur trés-indigne , je viens vous supplier en son nom d'avoir compassion de votre pauvre àme. Dites-moi, ne voulez-vous pas obtenir votre pardon du Roi des rois ?

— Que parles-tu de pardon ? interrompit vivement le baron ; apprends que je ne dois compte ni à ton Christ ni à toi des actions qu'il m'a plu de faire. Je les ai trouvées bonnes ; cela suffit.

— Hélas ! sire , songez -y bien. A présent il en est temps encore. Mais si vous lassez la patience de Dieu, un jour viendra où vous le chercherez en vain, et alors...

— Et alors?... dit en ricanant le baron; achève donc. Tu veux me parler de l'enfer, n'est-ce pas'^ Sache que je n'en ai nulle peur. Ton Dieu oserait-il bien m'y condamner ?

— Malheureux ! s'écria le moine ; si tu ne t'amendes pas, tes victimes te salueront du nom de maudit

à ton arrivée dans la vie éternelle, et Dieu n'aura même pas besoin de t'apprendre ton épouvantable sort.

Le châtelain cessa de rire.

— Or çà , dit-il rudement , que dois-je donc faire, à ton avis, pour que le ciel me soit ouvert ? Parle, et surtout trêve aux longs discours.

— Il faut d'abord, répondit l'ermite, que vous confessiez vos péchés. Ensuite vous remplirez ce petit tonneau que vous voyez au seuil de la chapelle. Cela fait, je vous enseignerai le chemin du ciel, et votre cœur sera tout joyeux.

— Si tu te moques de moi, cria le baron d'une voix tonnante, tu payeras cher ta raillerie. Messires, quittez incontinent ces mines piteuses que vous faites là-bas, ajouta-t-il en s'adressant aux chevaliers qui priaient pour lui d'un grand cœur, et venez écouter le récit de ma vie. Malheur à celui qui m'interrompra, sinon pour me dire : C'est bien î

Certes l'homme de Diej.i avait entendu plus d'une confession effrayante, car plus d'un brigand était venu en pleurant et en se frappant la poitrine lui confier ses remords. Pourtant il frissonna tout autant que les chevaliers à cette longue énumération de crimes de toutes sortes. Le baron avait tout fait, hormis une bonne action. Lorsqu'il eut tout raconté, je veux dire lorsqu'il eut terminé l'histoire d'une de ses journées prise au hasard, (elles s'étaient toutes ressemblées comme des sœurs nées à la même heure),

il prit le petit baril et se dirigea vers la fontaine, qui cessa bien vite de murmurer en apercevant cette sombre figure où la colère et le dédain se reflétaient tour à tour. D'une main hardie il plongea dans l'eau e barizel, mais, chose étrange, pas une goutte n'y entra.

— Tu as bouché ton tonnelet, détestable ermite, cria le baron.

Et vite il introduisit dans l'étroite ouverture une baguette de coudrier qu'il tourna et retourna en tout sens; cela fait, il recommença l'épreuve, mais, le croirez- vous? sans plus de succès que la première fois. Alors, l'œil en feu, la joue empourprée :

— J'en fais le vœu, moine maudit, je remplirai ton barizel, et je saurai ton secret. Si tu t'es joué de moi, malheur à toi !

Puis il sauta sur son cheval et partit au triple galop.

Au bord de l'Océan il s'arrêta. Les vagues arrivaient avec un grand bruit. Elles venaient heurter encore ces falaises de granit qu'elles assiégeaient en vain chaque jour, et lorsqu'elles s'affaissaient, épuisées sur eUes-mêmes, elles semblaient appeler à leur aide les Ilots qui blanchissaient à l'horizon. Le baron plongea son barizel dans les eaux frémissantes... Mais... pas une, goutte ne voulut y entrer. 11 alla plus loin^ plus loin encore; il faiUit être emporté par les vagues. Peines perdues ! le barizel resta vide. Alors il recommença sa course effrénée à travers les

champs el les monts, prêtant l'oreille au moindre murmure qui lui révélait une source. Hélas! toujours le barizel restait vide.

Désespéré et furieux, le sire se mit à repasser dans son esprit toutes les paroles du moine.

— J'ai deviné ! s'écria-t-ii tout à coup; ah ! ah ! mon père, ce n'était point de l'eau que vous vouliez dans votre tonnelet, mais de beaux écas d'or pour vous bâtir une chapelle ! Eh bien, vous les aurez. Et quand je saurai votre secret, vous mourrez, j'en fais le serment !

En disant cela il déchira de ses éperons les flancs de son coursier hors d'haleine et regagna son manoir. Il rassembla précipitamment auprès du barizel tous ses écus d'or et d'argent, avec les colliers duperies et les bracelets précieux qu'il avait enlevés aux marchands. Tout passa par l'étroite ouverture du petit tonneau. Tout ! et, chose singulière, il ne paraissait pas encore près d'être rempli. Le baron retourna fouiller dans ses bahuts. Puis, lorsqu'il ne trouva plus dans ses larges coffres ni un seul écu d'or, ni une seule perle, ni un seul rubis, ni une seule pièce de cuivre, il brisa ses aiguières d'argent et en jeta avec colère les débris dans le barizel. Ensuite il le prit dans ses bras pour le porter à l'ermite... 0 surprise! tous les trésors gisaient par terre, et le barizel était vide !

Le baron s'arracha les cheveux, tempêta, hurla, frappa du poing iepetit tonneau, et courut à l'ermitage.

Le vieux moine fut arraché à son oraison par une rude main qui s'abattit sur son épaule, et par les plus effroyables imprécations qui soient jamais sorties de la bouche d'un mécréant.

-— Ta dernière heure est arrivée, dit enfin le baron d'une voix étranglée par la colère, tu achèveras ta prière dans le ciel, on dans l'enfer.

Et il tira sa longue épée hors du fourreau.

— Frappe, dit avec douceur l'ermite. Je mourrais avec joie si j'osais espérer que ce nouveau crime fit entrer le repentir dans ton cœur.

Le châtelain laissa tomber son glaive sur le gazon et demeura immobile, l'œil fixe et l'air épouvanté. Qu'avait-il donc aperçu? Ah! quelque chose de bien affreux !... son àme ! Pour la première fois il la regardait, et soudain ce chevalier qui n'avait jamais eu peur se mit à trembler comme un enfant. Il lui sembla qu'un cercle de fer enserrait son cœur et l'étouffait, pendant que le soleil s'enfuyait, et que du sein des ténèbres s'élevaient des voix menaçantes qui lui criaient : tu es maudit !

— Grâce, soupira-t-il faiblement, Seigneur, pardonne, Seigneur, aie pitié.

Puis une larme tomba de sa paupière, larme d'angoisse, larme de repentaiice, toute brûlante, qui creusa un sillon dans sa joue.

— 0 mon fils ! dit l'ermite en pressantdans ses bras le pécheur humilié, regarde maintenant le barizei.

Merveille ! Cette seule larme l'avait rempli.

Mais nulle joie ne parut sur le front du baron. Il pleurait toujours, et toujours il répétait : « Grâce, Seigneur, aie pitié ! »

— • 0 mon fils! s'écria le solitaire, il a déjà eu pitié de toi, de moi, de nous tous ! Détourne maintenant tes regards de toi-même et élève-les vers lui... Je t'ai promis de t'enseigner le chemin du ciel. Regarde : le chemin, c'est encore lui. Yois: c'est pour te recevoir sur son cœur qu'il étend ses bras sur la croix, et c'est pour écouter ton gémissement qu'il incline vers toi sa tête couronnée d'épines. Ne crains plus. Il a tout expié à ta place. C'est dans son sang qu'il lavera ton àme. A genoux ! Bénis le Dieu de ta délivrance.

Le baron pleurait encore, mais c'était de joie

0 joie du salut, quelles paroles pourraient vous exprimer !

— Mon Sauveur, disait-il, mon Sauveur ! Je suis à toi, je me donne à toi. Dès maintenant tu es mon maître, mon roi, mon refuge, mon espérance, mon bonheur, mon amour, et je voudrais avoir mille vies pour te les consacrer.

Alors on entendit dans la profondeur des cieux les accords lointains des harpes angéliques, et le vent du soir apporta sur ses ailes le chant d'allégresse des chérubins et des archanges : « Il est sauvé. Gloire à Jésus !»

Bossuet ayant à prononcer le panégyrique de François d'Assise, le commença en déclarant qu'il ne voulait autre chose que « le faire passer pour un insensé, »et que c'était là l'éloge qu'il lui destinait ^ Il est certain qu'en présence d'une recherche enthousiaste de tout ce cfui répugne à la chair, d'une rupture complète avec le monde et ses habitudes, et d'un zèle de missionnaire que rien ne peut ralentir, l'incrédule doit sourire de piété. « Eh quoi! dira-t-il, sacrifier les richesses, les plaisirs, les honneurs de la terre, dans le seul but de glorifier un rabbin juif, deitie par quelques pécheurs illettrés et par quelques femmes hallucinées ! quelle démence! » Mais, pour le chrétien qui se souvient que « Dieto a choisi les choses folles de ce monde pour confondre les sages^ » une semblable vie vaut la peine d être regardée, et quelles que soient les erreurs qu'elle puisse renfermer, elle doit contenir un exemple, une leçon tout

' Bossuet, tome ix.

i26 A TRAVERS LE MOYEN AGE

au moins. Laissez-moi donc vous la raconter brièvement. Nous essayerons ensuite de traverser les brouillards de la légende, d'oublier les feux de Bengale des panégyriques, et de considérer François d'Assise à la lumière du soleil, c'est-à-dire de l'Évangile.

Après une jeunesse passée dans les plaisirs, au sein d'une famille riche et considérée dont il était l'enfant préféré, un immense dégoût des joies de la terre vint peser sur l'âme de François. Il lui sembla que la gloire militaire était plus digne d'être recherchée que tous ces banquets dont il était sans cesse l'ordonnateur et le héros, et il partit d'Assise pour aller se mêler aux combats qui se livraient en Fouille. Comme il était en chemin, la gloire militaire lui parut, elle aussi, une vanité. « Dieu est si riche et l'homme si pauvre ! pourquoi laisses-tu l'un pour l'autre? » lui dit en songe une voix qu'il prit pour la voix même du Seigneur. Troublé par cette parole qui semblait contenir un tendre reproche et ua mystérieux appel, François retourna chez son père. Là, ses anciens compagnons l'entourèrent, et bientôt il reprit goût aux fêtes mondaines qu'il avait abandonnées naguère. Mais la voix qui lui avait parlé à Spolète ne s'était pas tue pour toujours: en sortant d'un festin il l'entendit encore, et, plein d'émotion, il interrompit pour l'écouter le chant joyeux qu'il répétait avec ses amis. — « Qu'as-tu donc? A quelle flancée rêves-tu? » lui demandèrent ceux-ci tout surpris. —

« Vous avez bien dit, répondit François; je songe à la pltks belle, à la plus noble, à la plus riche des fiancées. »

Ou comprit le sens mystique de cette parole, lorsqu'on le vit se retirer dans une grotte et y passer ses jours dans la prière, en se disant à lui-même, pour s'affermir dans sa résolution : « François, il te faut haïr et mépriser ce que tu as aimé jusqu'ici. »

Cependant il n'entrevoyait que confusément la mission dont Dieu voulait le charger. Un pèlerinage à Rome passant en ce temps-là pour un moyen infaillible d'obtenir une réponse d'En-haut, il se rendit à la ville éternelle. Là, au lieu de solliciter l'entretien des grands dignitaires de l'Église, il fit des pauvres et des mendiants sa société de prédilection ; on raconte qu'il échangeait souvent ses vêtements contre les leurs, et qu'en revenant à Assise il descendit de cheval pour embrasser un lépreux, dont la vue lui avait d'abord fait horreur, parce que, au moment de se détourner de ce malheureux, il s'était souvenu que celui qui veut servir le Seigneur doit apprendre avant tout à se vaincre lui-même.

On le vit dés^ors rechercher toujours plus la solitude et les longues prières dans les églises. Un jour, étant entré dans la chapelle de Saint-Damien, située hors de la ville d'Assise, et près de s'écrouler, il se prosterna devant le crucifix; pendant qu'il le regardait, les yeux baignés de larmes au souvenir des souffrances du Fils de Dieu, il crut entendre une

voix qui lui dit à trois reprises : « François, ne voistu pas que ma maison tombe en ruines? Réparela î » Un autre aurait peut-être cherché le sens spirituel de cet ordre , mais la pensée de François n'alla pas au-delà des murailles dégradées qui l'entouraient, et, prenant ce commandement dans sa signification immédiate et matérielle, il courut chez son père, s'empara de quelques pièces de drap fin que ce riche marchand avait en réserve, les vendit, et en apporta le prix au desservant de Saint-Damien. Grande fut la colère de Pierre Bernardone ! Il était déjà fort mal disposé pour so i fils depuis qu'il le voyait délaisser de plus en plus sa famille et lui préférer la compagnie des pauvres. Lorsqu'il vit qu'il ne se contentait plus de se dépouiller pour eux de ce qui lui appartenait en propre , il en appela à l'évêque pour mettre ordre à une prodigalité qui, pensait-il, les conduirait tous à la ruine.

L'évêque représenta au jeune homme que Dieu ne pouvait pas accepter un bien injustement acquis. Alors, rompant les derniers liens qui l'attachaient au monde, François déclara qu'il ne conserverait pas même les habits que son père lui avait donnés,- et, ne gardant que son cilice, il s'écria qu'il dirait désormais : « Mon père qui est dans les cieux, et non plus : Mon père Pierre Bernardone. » Puis, s'enveloppant d'un manteau que l'évêque lui remit par charité, il s'éloigna d'Assise en chantant les louanges

t'HANOOlS D'ASSISR: 129

de Dieu, cl alla s'établir dans une cabane d'où il sortait pour soigner les lépreux ou pour solliciter des aumônes qu'il employait à réparer des églises, afin d'exécuter l'ordre qu'il avait reçu du Seigneur. Il releva ainsi les chapelles de Saint-Damien, de Saint-Pierre et de Notre-Dame-des-Anges; celle-ci, nommée aussi la Porzincula, devint son sanctuaire de prédilection, parc3 que, dit-on, ce fut dans cette église que Dieu lui donna la certitude du pardon de ses péchés.

Deux années s'écoulèrent. Un jour que François entendait la messe à la Porzincula, la lecture de l'Évangile l'impressionna tout particulièrement. ATouïe de ces paroles : « Ne faites provision ni d'or, ni d'argent^ ni de monnaie dans vos ceintures, ni de sac pour le voyage^ ni de deux robes ^ ni de souliers, ni de bdton, » il s'écria tout joyeux : « Voilà ce que je cherchais! voilà ce que je désire de tout mon cœur t » A l'heure même, il ôte ses souliers, laisse son bâton et sa besace, se promet de renoncer à l'argent, et ne veut plus conserver qu'une tunique, dont il remplace la ceinture par une corde, s'efforçant ainsi d'accomplir littéralement les préceptes du Seigneur. Ceci se passa en 1209. Il se mit alors à prêcher dans les rues d'Assise; toutes ses exhortations commençaient par ces mots : « Que Dieu vous donne la paix f » et sa parole simple et convaincue alla au cœur de quelques hommes qui se joignirent à lui. « Ne craignez pas, leur dit-il, parce que vous êtes petits et que

VOUS semblezfous; ayez confiance au Seigneur qui a vaincu le monde; son esprit parlera pour vous. »

Ils avaient besoin, en effet, d'une grande et ferme résolution pour persévérer dans leur vie austère maigré les quolibets et les injures dont on les accablait. On les traitait de vagabonds, de fainéants, on les poursuivait en leur jetant des pierres, et ils étaient souvent obligés de passer la nuit couchés sur la terre, aux portes des églises. François les conjura de n'employer contre leurs ennemis d'autres armes que la douceur et la patience, et leur enseigna, par son exemple autant que par ses discours, à se réjouir comme d'une grâce pour toutes les choses qui leur manquaient. Il les exhortait sans cesse à « ne point juger ceux qui vivaient délicatement, » et à se souvenir que ce Dieu était aussi leur maître et pouvait les appeler à lui. » — « Plusieurs,, disait-il, qui vous paraissent être les membres du diable seront un jour disciples de Jésus-Christ. »

Innocent ïll lui-même reçut assez mal François d'Assise lorsqu'il alla lui demander humblement de donner sa sanction à la règle qu'il avait faite pour ses onze premiers disciples. Une pauvreté absolue sembla une chimère au pontife-roi; un renoncement aussi complet lui parut au-dessus des forces humaines, et il fut tout près de renvoyer les pénitents sans leur accorder son approbation. Cependant il se ravisa, comprenant sans doute que l'Église trouverait un puissant auxiliaire dans un Ordre dont Fin-

tïuence yioiirrait pénétrer partout ; et, sans vouloir encore ,s'engager officiellement, il assura verbalement les nouveaux religieux de sa protection, et leur permit de recevoir la tonsure, afin d'avoir comme clercs le droit de prêcher.

En revenant à Assise, les Frères Mineurs (ce fut le nom que François leur donna par humilité), se retirèrent dans une cabane abandonnée qui devint leur premier couvent. Ils n'avaient alors ni Bible ni missel ; leur livre était une croix de bois plantée en terre, autour de laquelle ils priaient. Un peu plus tard, ils s'établirent dans la Porzincula, que François demanda pour eux aux Bénédictins, qui en étaient posseswseurs.

Peu à peu le nombre des Mineurs augmenta, et la règle primitive, qui n'était qu'une paraphrase du Sermon sur la Montagne, reçut des modifications qui déterminèrent exactement le but de l'Ordre nouveau et la manière de vivre des religieux. Ils se réunissaient, disait la règle, « pour vivre selon l'Évangile de Jesus-Christ, dans la pauvreté. » Ils ne devaient rien posséder en propre ; un froc en drap grossier et un manteau à capuchon devaient composer leur vestiaire. Ceux qui avaient un métier devaient l'exercer, et donner aux pauvres tout le profit qu'ils en auraient, à l'exception de ce qui leur serait indispansable pour se procurer une chétive et grossière nourriture. Dans son testament., François dit plus tard « qu'il avait travaillé, qu'il voulait tra-

vailler, » et qu'il entendait que les frères qui n'avaient pas de métier en apprissent un, « à cause du bon exemple, et pour chasser l'oisiveté; » recommandation qui fut vite oubliée, pour le dire en passant, puisque, vers 1260^ un des successeurs de François dans la direction de l'Ordre, saint Bonaventure, se plaignait déjà que les Mineurs fussent devenus des paresseux et des vagabonds.

Lorsque leur travail ne leur rapportait rien, les frères devaient « avoir recours à la table du Seigneur, » c'est-à-dire à l'aumône des fidèles. Ils étaient tenus déjeuner depuis la Toussaint jusqu'à Noël, et ils avaient, outre le carême ordinaire, un carême facultatif qui commençait à l'Epiphanie. Le reste du temps ils ne jeûnaient que le vendredi. 11 leur était dit de manger sans scrupule ce qu'on placerait devant eux quand on leur accorderait l'hospitalité. Ils ne devaient monter à cheval que lorsque les infirmités ou une absolue nécessité les y contraignaient. En entrant dans les maisons, ils devaient dire tout d'abord : « Paix à cette maiso» I » il leur était recommandé d'éviter soigneusement les discussions, à cause du trouble qu'elles peuvent mettre dans l'àme, et de gagner les cœurs à l'Évangile par la douceur et la persuasion. La règle ajoutait que ceux qui voudraient aller prêcher les infidèles pourraient partir, après en avoir obtenu la permission. Les couvents ne devaient être que de pauvres habitations, sans meubles et sans usten-

FRANÇOIS D*ASSlSE 133

siles do cuisine, dans lesquels la terre nue servirait (le lit, et uae pierre d'oreiller. Les églises seraient simplement ornées, car les Mineurs devraient toujours faire passer le soulagement des indigents avant toute aulre dépense. — « Si je ne donne pas ce que j'ai à celui qui en a plus besoin que moi, disait à ce sujet saint François, c'est un vol que je fais au grand aumônier du ciel. » Et plus dune fois on le vit, dans les liivers les plus rigoureux, se dépouiller en faveur des mendiants des vêtements qu'il venait de recevoir pour lui-même.

Une obéissance sans limite était due au supérieur, Interrogé sur ce point, François se servit d'uiiC image effrayante, dont un autre Ordre devait beaucoup ^buser dans la suite. « Celui qui sait vraiment obéir, dit-il, doit être semblable à un cadavre. »

En lil2, une jeune fille belle et ricbe, nommée Claire Scifi, fut toucliee par l'exemple de renoncement a!)solu que donnaient les Frères Mineurs; elle s'entretint avec François de son désir de rompre, comme lui, avec les joies du monde pour se consacrer à Dieu, et, fortifiée par ses encouragements, elle quitta la maison paternelle à l'insu de ses parents. Rien ne put ébranler sa résolution. D'autres femmes, exaltées par ce spectacle, la rejoignirent dans sa retraite, et une communauté de religieuses dont elle lut la première abbesse s'établit non loin d'Assise, sous la direction spirituelle de François. Mais,

au lieu de faire des Clarisses un Ordre parallèle à celui des Mineurs, en les employant à consoler les affligés, à soigner les malades, à prendre soin des enfants délaissés, François leur interdit toute communication avec le monde. Il les voua à la contemplation, à un silence presque absolu, et à une pauvreté tellement complète qu'il ne leur permit même pas de solliciter les aumônes des fidèles ; elles devaient les attendre avec confiance, et ne jamais dépasser l'enceinte consacrée. •

Cette rigueur contraste beaucoup avec le genre de vie qu'on menait à cette époque dans les monastères. Dans cette même année 1212, le concile de Paris (Jéfendait aux religieuses de faire des danses dans le cloître ou ailleurs^ et de s'absenter sans permission; le concile d'Oxford devait, dix ans plus tard, leur défendre les ceintures de soie et les ornements d'argent et d'or sur leurs habits K Ces interdictions donnent la mesure de ce qu'elles se permettaient, et font comprendre, sans l'approuver, la réaction dont P^^ançois d'Assise fut le chef, sans en avoir lui-même conscience, probablement.

En 1219, le premier chapitre général de l'Ordre se réunit à Assise; les Prères Mineurs étaient au nombre de cinq mille. François, qui avait hésité à deux reprises sur la question de savoir si ses religieux

^ Histoire ecclésiastique de l'abbé Fleury. Tome XVI, pages 311 et 543.

devaient s'appliquer uniquement à l'oraison, ou s'ils devaient s'employer aussi à la prédication, était alors tout à fait sorti d'incertitude. Il avait demandé à Claire, et à un de ses disciples nommé Silvestre, de prier pour que la volonté de Dieu leur fût pleinement révélée, et fortifié parla réponse qu'ils avaient reçue d'En-haut, il avait partagé sa vie et celle de ses frères entre la contemplation et l'action. En 1216, il avait envoyé en Espagne frère Bernard de Quinteval le, le premier compagnon de sa vie austère; dans le nord de la France, un ancien trouvère, qu'on avait jadis surnommé k roi des vers, et qui ne s'appelait plus que frère Pacifique; en Allemagne, Jean de Penna, avec soixante frères; en Angleterre, enfin, frère Ange et frère Albert. « Allez deux à deux, leur avait-il dit, annoncez la paix à tous, et que v'otre conduite soit telle parmi le monde que quiconque vous verra ou vous entendra loue le Père céleste. Souvenez-vous que quelque part que nous soyons, nous avons toujours notre cellule avec nous : c'est notre frère le corps, et notre âme est l'ermite qui demeure dans cette cellule pour prier et penser à Dieu. C'est pourquoi si Tàme ne demeure pas en repos, la cellule extérieure ne sert guère aux religieux... Ne donnez à personne occasion de colère, mais par votre douceur portez tout le monde à la bonté, à la paix et à l'union... Nous sommes appelés pour guérir les blessés et pour chercher les errants. » Quant à lui, il aurait bien voulu partir aussi pour

quelque contrée lointaine, et il n'était demeure à Assise que sur les instances du cardinal Hugolin, qui lui avait représenté que s'il quittait l'Italie les ennemis qu'il avait à Rome en profiteraient pour essayer de renverser son Ordre naissant. En 1219, il n'y tint plus : l'Italie ne suffisait pas à son zèle missionnaire ; sa charité aurait voulu embrasser le monde, et sa conscience lui reprochait de demeurer (c en repos » (il appelait sa rude vie un repos!) pendant que ses frères souffraient pour Jésus Christ chez les étrangers. « Vous croyez, dit-il au cardinal Hugolin, que Dieu n'a fait notre institut que pour ce pays; mais je vous dis en vérité qu'il l'a formé pour le bien général et le salut de tous les hommes, sans en excepter les infidèles. »

Il obtint du pape HonoriusillI une bulle adressée à tous les évêques pour leur recommander les Frères Mineurs, puis il chargea Élie de Cortone de le remplacer dans ses fonctions de supérieur, et partit pour l'Egypte avec douze de ses religieux, pendant que six autres se dirigeaient vers le Maroc. C'était la troisième fois qu'il entreprenait ce voyage; le premier avait été brusquement terminé par un naufrage, et le deuxième par une maladie qui l'avait obligé à revenir sur ses pas. Cette fois il put rejoindre l'armée des Croisés, qu'il traversa rapidement pour aller trouver dans son camp le sultan Malekal-Kamel. Celui-ci l'ecouta avec attention; mais ce qui dut faire sur lui une plus grande impression que

FR AN cors D'ASSISE 137

los discours, ce fut la propositiou insensée, à lorce d'être pleine d'une foi héroïque, que cet humble religieux lui fit d'entrer dans un hùcher, afin de lui donner une preuve irréfutable de la puissance du Christ pour délivrer ses serviteurs. Toutefois, Malekal-Kamel n'accepta pas, et François revint en Italie sans que le succès eût couronné sa pieuse entreprise.

Pendant son absence, Élie de Cortone avait apporté quelques adoucissements à la règle; le premier soin de François fut de remettre toutes choses dans leur état primitif et de convoquer un chapitre pour nommer Pierre de Catane, son second disciple, ministre général de l'Ordre, en remplacement d'Élie. Sur tout ce qui se rapportait à la stricte observance de la pauvreté, François se montra constamment inflexible. Ainsi, Pierre de Catane lui ayant représenté qu'il ne savait comment subvenir aux besoins de tant de frères qui venaient à la Porziuncula, et qu'il faudrait reserver une portion du bien des novices pour le soulagement des autres, François s'écria : « Que Dieu nous en garde ! Vendez plutôt tous les ornements de l'autel de la Yierge, et croyez fermement qu'elle aimera mieux nous voir dépouiller son autel que contrevenir à l'Évangile de son Fils! » Un des ministres de l'Ordre (c'est ainsi qu'on nommait les supérieurs), assistait à cet entretien ; il avait plusieurs livres auxquels il tenait beaucoup, et il demanda à François de lui dire exactement ce qu'un Mineur

138 A TRAVERS LE MOYEiN AGE

pouvait posséder, dans l'espoir d'obtenir ainsi la permission de garder ses volumes ; mais François lui répondit sans hésiter : « Un Frère Mineur ne doit avoir qu'une tunique, une corde, un caleçon, et, en cas de nécessité, il peut porter des souliers. — Que ferai-je donc de mes livres, qui valent plus de quarante livres? hasarda timidement le pauvre religieux. — « Faites-en ce que vous voudrez, lui dit François, mais ma permission ne vous sera pas une occasion de chute. »

En 1221 Pierre de Catane étant mort, François crut devoir faire élire une seconde fois Élie de Cortone, et il profita de la convocation du chapitre général qui avait procédé à cette nomination pour engager ses frères à tenter une nouvelle mission eh Allemagne ; la première n'avait pas réussi, et le souvenir des mauvais traitements qu'avaient endurés Jean de Penna et ses compagnons faisait dire, parmi les Mineurs, que nul ne devait aller dans ce pays-là que s'il désirait le martyre. Cependant quatre-vingt-dix frères se levèrent à cet appel; Élie en choisit vingtsept, et les ayant divisés en petites troupes de trois ou quatre, il les envoya en Allemagne, sous la conduite de frère Gésaire. Le ministre de la province de Galabre, nommé Daniel, et six autres Mineurs prirent une direction opposée; ils allèrent prêcher Jésus- Christ aux Sarrasins, et reçurent bientôt tous les sept la couronne du martyre.

On raconte que ce fut à cette même époque qu'une

ville lui lelleineiit touchée des exhortations de Frauçois qu'elle voulut entrer dans son Ordre, et qu'alors, pour ne pas dépeupler le pays, il créa une troisième association religieuse dont il fut possible de faire partie sans rompre les liens de famille. Quoi qu'il en soit de son origine, le Tiers-Ordre fut établi pour ceux qui désiraient se ranger sous la règle franciscaine autant que le leur permettaient les obligations de leur état.

Les frères de la Pénitence (c'est ainsi qu'on les appela) continuèrent à vivre dans le mariage, mais ils s'engagèrent à fuir les amusements mondains, à user de toute chose avec une modération constante et à s'appliquer aux bonnes œuvres. Ils ne portèrent que des vêtements de couleur sombre, à moins d'avoir été particulièrement autorisés, par exception, à se vêtir selon leur rang. Il leur fut défendu de se lier par des serments, à moins de nécessité absolue, et il leur fut prescrit de soumettre leurs différends à la décision de leurs supérieurs, qui étaient choisis parmi eux et nommés pour un temps déterminé. Il ne leur fut permis de prendre les armes que pour défendre la patrie et l'Église. Enfui, nul ne put être admis dans le Tiers-Ordre avant d'avoir restitué le bien mal acquis.

Le temps n'était plus où les moqueries et les injures accueillaient à leur passage les pénitents d'Assise. François était déjà vénéré comme un saint, et la légende nous exprime naïvement l'ascendant que

sa mansuétude lui avait acquis sur ses contemporains, son inépuisable charité, et le succès de ses prédications parmi les petits et les méprisés de la terre, lorsqu'elle nous le montre évangélisant les loups et les convertissant, donnant son froc pour racheter un agneau près d'être égorgé, prêchant les oiseaux et les rendant attentifs, enfin s'intéressant aux misérables vers de terre qu'il rencontrait sur sa route, et qu'il niettait soigneusement à l'abri des passants.

D'autres récits nous le représentent s'entretenant familièrement avec « ses sœurs les hirondelles, » apprenant d'une cigale à louer le Seigneur avec persévérance, et pleurant sur la mort d'un agneau, qui lui rappelait l'Agneau de Dieu immolé pour les péchés du monde. Ainsi, tout dans la nature était pour cette àme tendre et poétique un enseignement ou un souvenir de son Maître bien-aimé qu'il appelait sans cesse « mon Dieu et mon tout! » Sa charité s'étendit à toutes les créatures, et son « frère l'âne » (c'est ainsi qu'il nommait son corps), fut seul traité durement par lui. Il reconnut même, à la fin de sa vie, qu'il avait péché en lui refusant le nécessaire.

Il est certain que tant de jeunes, de veilles et de privations de toutes sortes, durent abréger les jours de saint François. On dit que lorsqu'il passait dans les villes pendant ses deux dernières années, on croyait voir un cadavre, tant il était pâle, amaigri, exténué, et tant il paraissait avoir peine à se soutenir

FRANÇOIS D'ASSISK 141

sur sa monture. Mais si son corps dépérissait à vue d'œii, son âme ne perdait rien de sa vigueur, et il ne se lassait pas de prêcher, d'uue voix à demi éteinte, la douceur, la patience, et le renoncement absolu. Même alors il lui semblait, dans son humilité, qu'il était à peine entré dans la vie chrétienne, et souvent il disait à ses frères : « Commençons donc à servir le Seigneur ! Jusqu'ici nous avons fait bien peu de chose. »

Enfin, le 4. octobre 1226, il se fit transporter d'Assise à la Porziuncula, et tous les religieux s'etant réunis autour de lui, il leur adressa une dernière exhortation : te Mes fils, leur dit-il, demeurez dans la crainte du Seigneur. Le salut est à ceux (jui persévéreront dans ce qu'ils ont commencé. Maintenant je vais à Dieu, à la grâce de qui je vous recommande. Jai fait ce qui était en moi ; que Notrc-Seigneur vous apprenne ce qui est en vous! » Puis il donna sa bénédiction aux présents et aux absents, et se fit lire le treizième chapitre de l'Évangile selon saint Jean. Après cela, il récita le psaume cxi.ii ; quand il l'eut achevé, il rendit l'esprit. C'était le soir, mais, dit la tradition, les alouettes vinrent alors s'abattre sur le toit de la Porziuncula, et l'air retentit de leurs cris joyeux, comme si elles avaient voulu saluer le soleil de l'éternité qui se levait pour le fidèle serviteur du Christ.

Dans ce court récit de la vie de François d'Assise, j'ai omis à dessein un mystérieux événement dont

l'Église romaine célèbre tous les ans le souvenir par la fête des Saints-Stigmates. Il est utile de consulter la légende lorsqu'elle n'est que l'enveloppe transparente d'un fait ou d'une idée, mais il faut convenir que dans ce qu'elle raconte de saint François, elle ressemble trop souvent à ces plantes parasites qui croissent autour des vieux arbres, qui les enserrent de leurs festons capricieux, et qui finissent par effacer leurs contours. M. Hase i a traité à fond cette question des prétendus stigmates que François d'Assise reçut sur la montagne de l'Alverne deux ans avant sa mort, et il a patiemment dégagé la vérité historique des fables qui la défiguraient. Il serait trop long d'entrer ici dans ces détails. Aussi bien, que prouvent ces cinq plaies saignantes que les disciples de François prétendirent avoir constatées sur son corps, si ce n'est leur disposition à voir dans la vie de leur père spirituel une imitation complète de celle du Christ ? Imiter n'est pas copier ; mais si François lui-même ne l'a pas toujours compris, fautil s'étonner qu'Élie de Cortone ait cru ajouter à sa gloire en imaginant ce dernier trait de ressemblance entre l'humble Mineur et le Fils de Dieu ? Plus tard on alla même plus loin, et on assura qu'il était ressuscité dans la chapelle funéraire de la Porziuncula ; ici il fallut cependant se contenter; bon gré mal gré,

1 François d'Assise, élude historique, traduite par M. Charles Berthoud.

PRANCOrS D'ASSISE 143

d'une demi-résurrection, et le représenter, non pas parlant et agissant, comme Jésus au sortir du tombeau, mais seulement réveillé à moitié, et debout sur l'autel, les mains jointes, dans l'attitude de la prière.

C'est ainsi que François devint le second Christ du moyen âge, et par le souvenir qu'il a laissé on peut se faire une idée de l'influence qu'il exerça de son vivant. Mais les louanges immodérées qui furent prodiguées à sa mémoire lui auraient certainement fait horreur, car son humilité fut aussi profonde que son amour pour le Sauveur fut ardent. La légende exprime bien cette différence entre son époque et lui : elle raconte qu'il supplia un jour son confesseur de répéter après lui : « Méchant frère François, tu as fait tant de mal et tant de péchés que tu es digne de l'enfer, » et que son confesseur lui répondit aussitôt : a Dieu fera par toi tant de bien que tu t'en iras en paradis. » Désolé, il renouvela sa demande: même réponse du frère Léon; et l'entretien de se prolonger ainsi, François gémissant toujours sur ses péchés, et Léon s'efforçant de le consoler en lui montrant les bonnes œuvres qu'il accomplirait. (Du sacrifice de Jésus-Christ, pas un mot f) A la fin, François eut reconrs au principe de la sainte obéissance pour faire cesser ce discours... C'étaità la ParoledeDieu qu'il fallait en appeler. D'un mot elle aurait tranché la question. Ah ! si François d'Assise l'avait compris, quel bien n'aurait-il pas fait!

m A TRAVERS LE MOYEN AGE

Sans doute il enthousiasma sa génération, il l'électrisa, il lui communiqua même le désir d'imiter Jésus-Christ. Mais la conduisit-il au pied de la croix pour y recevoir, tout d'abord, un pardon entièrement gratuit?... Nous verrons tout à l'heure qu'il est permis d'en douter. Ce que nous pouvons déjà dire à coup sûr, puisque l'histoire le prouve surabondamment, c'est qu'il ne réforma pas l'Église romaine, qui en avait cependant déjà grand besoin. Il ne parait pas même y avoir songé. En se faisant pauvre pour l'amour de Jésus-Christ, il n'obéit qu'à l'entraînement de son cœur, et il ne serait pas exact de se le représenter traçant à l'avance un plan qu'il mit ensuite patiemment à exécution. D'ailleurs, comment son Ordre aurait-il pu entraîner Rome dans une autre voie, puisqu'il le garrotta aux pieds du pape? Jugez vous-même si c'est vrai : les Mineurs et les Clarisses devaient promettre obéissance au pape et à ses successeurs ; les frères qui voulaient aller prêcher l'Évangile aux infidèles devaient en demander l'autorisation à leur supérieur, et cdui-ci ne pouvait la leur accorder qu'après s'être assuré de l'apprubation du Saint-Père ; enfin, dans son testament, qu'il plaça au même rang que la règle, François déclara que nul autre que le pape ne pourrait changer la moindre chose à l'office des Mineurs, et il ajouta que tout frère qui se permettrait quelque innovation serait dénoncé à son supérieur, qui « le garderaii soigneusemeni, comme un homme en-

FRANÇOIS D'ASSISK 145

cliainé nuit et Jour, » jusqu'au moment où il le remettrait entre les mains du cardinal-protecteur et correcteur de r Ordre. En un mot, la légende qui nous le montre lisant sa Règle aux pourceaux et se roulant avec eux dans la fange, sur un ordre moqueur d'Innocent III, ne fait qu'exprimer fidèlement, dans sa grossièreté naïve, combien fut complète l'obéissance qu'il pratiqua toujours à l'égard de Rome. Quand on obéit ainsi, comment se permettrait-on d'examiner?

Aussi bien, quelle base François aurait-il pu prendre pour exercer cet examen, puisqu'il ne comprenait pas que la Parole de Dieu est la suprême autorité? Quoique ses prédications ne soient pas venues jusqu'à nous, il nous est possible déjuger par sa manière de parler générale de la place qu'il donnait à l'Écriture. Or, que voyons-nous ? S'appuie-t-il sur elle? La lit-il assidûment? La prend-il pour règle de foi, en y cherchant au moins des arguments en faveur de la doctrine de Rome? Non. [1 en fait bon marché. Pendant une maladie, il refuse la lecture qu'on lui propose, parce que, dit-il, il « ne veut rien savoir que Jésus le Crucifie. » Faute d'argent, il donne à une mendiante l'unique Bible de la Porziuncula, afin qu'elle la vende pour acheter du pain. Ses disciples lui demandent s'il trouve bon qu'on étudie l'Écriture sainte ; étrange question, qui montre combien peu il les entretenait de la Parole de Dieu ; il leur répond qu'il « le trouve bon, pourvu qu'on ne manque pas de s'appli-

146 A TKAVKKS LE MOYEN ACrK

quer à la prière, àl'exempledeJosus-Ciirist, dont on lit qu'il apriéplusqu'on ne trouve qu'il a lu,» et il achève de leur faire connaître sa pensée en leur disant : c( Je veux que mes frères soient fondés sur la sainte humilité, la simplicité, l'oraison, et la pauvreté notre maîtresse. Plusieurs frères laisseront ces vertus sous prétexte d'édifier les autres hommes ; et il arrivera que l'intelligence des Écritures par laquelle ils croyaient se remplir de lumière, de dévotion et d'amour de Dieu, leur sera une occasion de demeurer au dedans froids et vides. Ainsi ils ne pourront revenir à leur première ferveur, pour avoir perdu dans une vaine et fausse étude le temps de vivre selon leur vocation. » Quel effrayant pronostic ! Et qui donc aurait pensé que Tetude de TÉcriture, entreprise, non pas dans un esprit de sèche critique, mais dans le seul but de s'éclairer et de croître dans l'amour de Dieu, pût avoir un tel résultai !

François d'Assise a tout le tempérament spirituel des mystiques, il place, comme eux, l'entretien de Jésus-Christ avec l'àme fidèle, les mystérieuses communications du Saint-Esprit, la révélation intérieure et individuelle, en un mot, au-dessus de la Révélation écrite. Il ne voit pas que Jésus-Christ étant « le même, hier, aujourd'hui, et éternellement, » il ne peut, que redire tout bas à l'àme ce que dans sa vie mortelle il a dit tout haut à ceux qui venaient à lui. Il ne comprend pas qu'il est impossible que le Saint- Esprit se contredise, et que, par conséquent, s'il a

FRÂiNCOlS D'ASSISE 147

fait écrire par saint Paul : « Puisque vous avez été rachetés à un si grand prix, ne devenez pas les esclaves des hommes,}]» n'a pas pu, douze cents ans plus tard, lui faire dire, à lui, François: « Obéissez à vos supérieurs comme des cadavres. » Sans doute, saint Paul a dit aussi : « Obéissez à vos conducteurs sjnrituels. » Mais quelle différence entre la soumission volontaire, consciente et réfléchie, d'une âme affranchie par Jésus-Christ, et cette obéissance passive, inerte, morte et glacée, dont Dieu même ne veut pas pour lui t

C'est ainsi qu'on s'égare aussitôt qu'on s'éloigne delà sainte Écriture. La Parole de Dieu est semblable à l'échelle de Jacob qui reliait la terre au ciel ; les anges, malgré leurs ailes, ne dédaignèrent pas de s'appuyer sur ses échelons; mais la fausse spiritualité la brise, ou la laisse de côté, pour s'élever au ciel d'un seul élan, et, après d'inutiles efforts, elle retombe dans la poussière.

Le mysticisme commence par vouloir n'entendre que Dieu seul, dans le silence de son cœur. Il finit par s'écouter lui-même. Et celui qui laisse glisser trop facilement le livre de ses mains, court grand risque que Satan ne le ramasse, pour lui en faire le commentaire.

Si François d'Assise n'a pas donné à la Parole de Dieu la place qui lui appartient, a-t il eu du moins une vue claire du sacrifice de Jésus-Christ, et n'at-il cherché le salut que dans la Croix?... On est tenté de répondre affirmativement, lorsqu'on se sou-

\K^ X TKWKRS LE MOYEN AU fi

vient qu'à Icpoque où une misérable cabane était à la l'ois le cloitre et loratoire des douze pénitents d'Assise, une croix de bois était leur unique livre; et on pourrait croire qu'ils ne s'agenouillaient autour d'elle que parce qu'elle était pour eux le souvenir du sacrifice expiatoire de Jéaus Christ, en qui se résume tout l'Evangile... On sait aussi qu'il recommanda constamment à ses disciples de commencer leurs exhortations en disant : « Que Dieu vous donne la paix ! » et qu'il les exhortait doucement à la joie en leur répétant que, « si les démons pouvaient être tristes, la joie dans le Seigneur convenait aux serviteurs du Christ... »

Mais prenons-y garde. Sommes-nous bien certains que saint François ait donné aux mots la même signification que saint Jean ou saint Paul?.. . Il semble qu'il serait plus sur de chercher l'explication de sa phraséologie dans le dictionnaire de son époque plutôt que dans celui du premier siècle ou du seizième. Ouvrons donc le livre qui est l'expression delà foi du treizième siècle, et, maintenant que nous avons entendu les brèves exhortations du père des Mineurs, demandons à l'auteur de ['Imitation de Jésus-Christ de nous en eclaircir le sens, en les paraphrasant.

Voici précisément un chapitre intitulé : Bu petit noinhre de ceux qui aiment la croix de Jésus-Christ K Lisons le premier verset : « // y en a beaucoup qui

i Livre II, cliap. xi.

FHANÇOIS D'ASSISE H9

désirent le céleste royaume de Jésus ^ mais peu consentent à porter sa croix, » Continuons : « Beaucoup souhaitent ses consolations^ mais peu aiment ses souffrances. Il trouve beaucoup de compagnons de table, mais pende son abstinence... Plusieurs suivent Jésus jusqu'à la fraction du pain, mais peu jusqu'à boire le calice de sa passion. Plusieurs admirent ses miracles, mais peu goûtent l'ignominie de sa croix. » Nous irions jusqu'à la fin que nous ne trouverions pas d'autre pensée. Évidemment le pieux écrivain n'a en vue que le devoir d'imiter le Sauveur dans sa vie de souffrances; la croix n'est pour lui que le symbole du renoncement complet, et l'expiation que Jésus a accomplie est laissée dans l'ombre. Si nous prenions le chapitre suivant [De la sainte voie de la croix), nous y chercherions vainement aussi cette doctrine fondamentale du christianisme. J'aperçois pourtant ces mots : « Bans la croix est le salut; » mais i(îi encore il n'est question que de la croix portée, des souffrances acceptées avec amour, car l'auteur a dit auparavant : « Pourquoi craignez -vous de porter la croix, par laquelle on arrive au royaume du ciel ? » Interrogeons maintenant V Imitation sur la paix de l'âme. « Nous pourrions jouir d' une grande paix, nous répond-elle, si nous voulions ne point nous occuper de ce que disent et de ce que font les autres i. » Plus loin, confondant la paix et la contemplation elle ajoute

' Livre 1, chap xi.

que, « 5/ nous étions entièrement morts à nous-mêmes nous pourrions goûter les choses de Dieu; » enfin elle s'écrie : « Mettons la cognée à la racine de l'arbre, afin que, dégagés des passions, nous possédions notre âme en paix. » Est-ce là l'Évangile? Non, car la paix qu'il nous offre est fondée sur le pardon que Christ nous a acquis, et non pas sur nos efforts pour avancer dans la sanctification. La paix dont nous entretient V Imitation serait la nôtre, et non pas celle de Jésus, « Je vous donne ma paix, » a dit notre Maître, et ceux qui entendirent les premiers cette douce parole devaient montrer, peu d'heures après, qu'ils n'étaient point encore fermes dans le combat, et que le monde les tenait par des liens que le Saint-Esprit seul pouvait rompre.

Prenons un autre chapitre, et voyons ce que la Vraye consolation entend par la joie : « Ayez la conscience pure et vous posséderez toujours la joie, nous dit-elle... Vous jouirez W un repos ravissant si votre cœur ne vous reproche rien. Ne vous réjouissez que d'avoir fait le bien. » Hélas I nous serons donc toujours tristes, puisque notre cœur nous condamne à chaque instant! Est-ce là tout ce que vous avez à nous dire?... Poursuivons : « Il jouit cVune grande tranquillité., celui que n émeut ni la louange, ni le blâme. Il sera aisément en paix et content, celui dont la conscience est pure ^,. » Ailleurs elle nous assure

. ' Livre II, chap. vi.

que « Lorsque nous en serons venus à trouver la souffrance douce^ et à f aimer pour Jésus-Christ, nous aurons trouoé le paradis sur la terre ^. » Et jusque-là nous n'aurons donc en partage que l'angoisse de la conscience et la crainte des jugements de Dieu !... C'est assez. Nous retournons à l'Évangile, et nous re voulons écouter que vous, saints messagers qui. dans une nuit de grâce, avez annoncé à de pauvres . pécheurs comme nous « la grande joie » qui fera tressaillir d'âge en âge toutes les âmes gémissant sur leur misère. Nous avons un Sauveur! Voilà la grande joie. Gloire à Dieu au plus haut des cieux !

François d'Assise a-t-il considéré la paix en se mettant au point de vue de l'Évangile, ou bien en se plaçant à celui de V Imitation'^ Il ne m'appartient pas de décider cette question. Mais ne semble-t-il pas entendre encore saint François lorsque Vlmilation s'écrie : « Que tous les docteurs se taisent : parlez-moi, vous seul, ô mon Dieu /... Plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien vivre, ils s égarent souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit de leur travail... Certes au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait 2... Que Moïse ne me parle point ni aucun des prophètes ; mais vous plutôt parlez.^ Seigneur mon Dieu^!... Heureuses les oreilles qui écoutent, non la voix qui re-

' Livre II, chap. xii.

^ Livre I, chap. m.

•^ Livre III, chap. ii.

i52 A TRAVERS LE MOYEN AGE

tentit ait dehors, mais la vèrilè qui enseigne au dedans M » Et ne semble t-il pas aussi que c'est l'auteur de y Imitation qui parle, lorsque saint François dit à ses religieux : « Si nous souffrons les mauvais traitements en considérant que nous devons porter les opprobres et les souffrances de Jésus-Christ, comptons que c'est là que se trouve la parfaite joie. »

Au fond de tout cela qu'y a-t-il, sinon une vue incomplète de l'Évangile, et, comme conséquence, une justice propre déguisée ? Parce qu'on ne se glorifie ni du froc ni de la tonsure, il ne s'en suit pas qu'on fasse aussi bon marché des œuvres intérieures, des sentiments de l'àme, des dispositions du cœur. Remarquez que si saint François dit à ses frèoes :. « Que personne ne s'applaudisse des choses que le méchant peut aussi accomplir. Un méchant peut jeûner, prier, pleurer, crucifier sa chair, » il ajoute immédiatement : « Il y a une seule chose dont il est incapable, c'est d'être fidèle à son Maître »

Enfin, il en est un peu de la doctrine de François d'Assise comme des couvents qu'il voulait faire bâtir avec du bois et de la terre, sans qu'une seule pierre entrât dans leur structure. Il lui manque Celui que l'Écriture appelle « la principale pierre de V angle. » François l'aima cependant d'un ardent amour et il lui sacrifia tout, mais il s'égara, comme tous les mystiques, en mettant la fin avant le commencement,

' Livre 111, chap. i.

FRANÇOIS T)'ÂSSISE . !53

c'est-à-dire la sancUfication à la place de la foi. C'est par la foi que l'âme s'unit à son Dieu ; c'est dans la foi que l'humilité, la charité, et le renoncement, trouvent leur racine et leur mobile ; et c'est encore la foi qui fait descendre dans l'âme la paix de Jésus et la joie du salut. On est heureux du moins de trouver dans son Testament une parole qui montre que s'il ne sut pas tenir la croix de ChrisI assez haut élevée devant le monde , il l'embrassa pourtant de toutes les forces de son âme : « Je bénis Dieu, dit-il, de ce que toutes les fois que j'ai prié dans les églises, il m'a fait la grâce de pouvoir répéter avec ravissement et avec foi ces paroles de la liturgie : « Nous t'adorons, Seigneur Jésus-Christ, et nous te bénissons de ce que par ta sainte croix tu as racheté le monde. ■» Il ne dit rien de plus. Mais cela suffît au salut.

Nous étonnerons-nous maintenant que François d'Assise n'ait pas entraîné l'Église romaine à sa suite dans la voie de la pauvreté et du sacrifice sans réserve?... La tradition raconte qu'Innocent III l'aperçut une nuit en songe, qui, aidé de saint Dominique, soutenait sur ses épaules la basilique de Saint- Jean de Latran à demi ruinée. — Vision prophétique ! s'écrie M. de Montalembert *. — Soit. Prophétique en effet, car si les Mineurs et les Prêcheurs ont pu soutenir pendant trois cents ans encore l'Église de Rome, ils n'ont rien fait de plus. Ils ne l'ont pas

1 Préface de la Vie de sainte Elisabeth de Hongrie.

13i A TRAVERS LE MOYEN AGE

réparée. La Parole de Dieu seule aurait eu cette puissance ; et tout édifice religieux dont elle n'est pas le fondement est destiné à s'écrouler tôt ou tard.

Ne serait-il pas temps de prendre garde à nousmêmes? Qu'en pensez-vous?. ..Vraiment nous sied-il bien d'instruire ainsi le procès d'un homme qui a possédé à un si haut degré ce qui nous manque, c'està-dire l'enthousiasme de l'austérité?... Où donc s'est réfugiée de nos jours cette ferme volonté de parvenir, coûte que coûte, à la domination de soi-même? Nous sommes certainement très-disposés à dire avec saint François que notre corps n'est que la cellule de notre âme; seulement nous faisons comme ces moines de Santa-Fé dont parle madame Beck*, qui ornent leur cellule de grandes glaces de Venise, de meubles sculptés et de tentures en cuir de Cordoue doré, sans compter les fleurs et les dentelles. Pour « notre frère le corps » rien ne nous paraît trop beau ni trop bon ; nous avons pour lui des ménagements délicats et des attentions infinies. Il semble que parce que nous sommes sauvés par grâce, nous puissions arriver au ciel sans sacrifices, sans efforts, sans luttes ; j'allais dire, confortablement assis aux pieds de Jésus-Christ, et doucement assoupis dans sa paix, en attendant la vie éternelle!

Nous nous étonnons parfois que l'Évangile n'ait pas plus de prise sur les masses ; nous nous deman-

* Dans le Rio Parana, <hap. v. ,

dons comment les Juifs accoururent auprès de Jean- Baptiste, comment des populations entières se levèrent à la voix de François d'Assise, et pourquoi on ne voit plus maintenant de grands mouvements religieux comme ceux-là, et comme ceux que l'on vit encore pendant la glorieuse Réformation du seizième siècle. Nous nous disons, pour nous consoler, qu'ils sont impossibles dans notre temps; nous avons tout intérêt à le croire ; cela nous dispense d'agir. Et cependant, le cœur de l'homme n'est-il pas toujours le même? Ce qui l'a ému autrefois le laisserait-il froid aujourd'hui? — Notre génération, ajoute-t-on, perd le goût des choses sérieuses; elle ne pense qu'à s'enrichir et qu'à jouir de la vie; elle ne comprendrait plus un langage austère... — Qui sait? Il vaudrait la peine d'essayer. Après tout, chaque siècle, comme chaque individu, a son péché ou ses péchés dominants, et, quels qu'ils soient, la grâce de Dieu peut les vaincre. Chaque poison a son antidote; chaque péché, ce poison de l'àme, a aussi le sien : qu'opposera-t-on à l'orgueil, si ce n'est l'humilité, et à la soif (l'indépendance, si ce n'est la soumission volontaire? A la vaine gloire, sinon l'amour de l'obscurité ? Au luxe, à ses besoins factices, à ses exigences incessantes, sinon l'austérité?

Mais ce ne sera pas en disant ces choses qu'on les fera nccepter: ce sera en les vivant. Et qui en sera capable si les chrétiens ne les montrent pas dans leur vie de chaque jour ? Le monde serait moins

13o A TRAVERS LE xMOYKN ATtE

surpris que nous ne le croyons. Au tond, il sait mieux que nous ce que nous devrions être, et nous pourrions nous renseigner utilement auprès de lui. Je n'en veux qu'une seule preuve : ne trouve-t-il pas tout simple que les ministres de Dieu se privent des plaisirs bruyants qu'il affectionne? Leur reproche-til de ne reculer devant aucun labeur et d'user leur santé au service de leur Maître? Non, du tout. On apprendrait qu'ils passent leurs nuits à prier qu'on n'en serait ntillement scandalisé, quitte à repousser bien loin, pour soi-même, l'idée d'une discipline spirituelle quelconque; enfin, il paraîtrait fort naturel qu'ils eussent de la sainteté pour tout leur troupeau. On leur conteste parfois leurs privilèges; leurs devoirs, jamais! On exécute volontiers à son tour des variations plus ou moins nouvelles sur le thème: « Vous êtes rois et sacrificateurs,^^ afin de démontrer qu'ils ne sont pas même capitaines dans l'armée de Jésus-Christ; mais c'est tout; on les laisse ensuite courir seuls au combat, en trouvant seulement peutêtre qu'ils ne vont pas assez vite. . .

Eh bien, ce que le monde chrétien, je me trompe, le christianisme mondanisé, est tout prêt à pardonner à ceux qu'il appelle, par antiphrase sans doute, ses conducteurs spirituels, il s'attend à le voir dans la vie de tous ceux qui assurent qu'ils prennent l'Évangile au sérieux. . Au lieu de cela, que trouve-t-il ? N'est-il pas vrai qu'il semble trop souvent n'y avoir aucune différence entre un chré-

li^^ii aimable et un hoiuiete iiiuiidain '/ Tandis qu'au confraire on devrait reconnaître un chrétien entre mille, non-seulement à sa foi inébranlable en Jésus- Christ, Dieu Sauveur et unique auteur du salut, mais encore à son ardeur d'évangélisation qu'aucune considération de respect humain ou de prudence timide ne pourrait arrêter, à son désir constant d'imiter son Maître, à la sérénité de son visage, à son ignorance des mille recherches de bien-être par lesquelles on s'amollit, à la gravité de son maintien, à la frugalité de sa table, à son costume même. Ah ! l'Évangile a toujours la même puissance, mais ce sont les chrétiens qui ont perdu le droit de lutter victorieusement contre le monde, en s'arrangeant une vie facile dans une mondanité colorée d'Évangile. A quoi nous sert-il d'avoir la foi des apôtres et des réformateurs, si elle ne nous communique pas leur esprit? Il faut que nous revenions à leur austérité, si nous voulons, comme eux, amener beaucoup d'âmes à Jésus-Christ.

Eh quoi, dira peut-être un de mes lecteurs, prétendez-vous que chaque maison chrétienne devienne un couvent, et rêvez- vous donc quelque Tiers-Ordre protestant? Pensez-vous que nous consentirons à prendre le froc ou le voile, et que nous irons ainsi par le monde en renouvelant les exagérations des franciscains et des clarisses? — Il ne s'agit ni de couvent, ni de froc, ni de voile; il faudrait seulement être conséquents avec tous nos principes. Qui sait si ce n'est

pas là ce que le monde attend pour consentir à écouter notre Maître ?

Quant à établir une association de chrétiens décidés, qui s'appuieraient les uns sur les autres pour glorifier leur Sauveur par une vie franchement austère jusque dans les plus petits détails, pourquoi pas? Qu'y a-t-il là de chimérique? -- François d'Assise n'a pas réformé l'Église parce qu'il s'est préoccupé de l'imitation de Jésus Christ plus ([ue de la doctrine de Jésus-Christ, de la sanctification plus que de la foi, quienest la racine. Nous, qui professons la doctrine de la grâce dans sa plénitude, et qui la plaçons au premier rang, qui lui appartient, n'ironsnous donc pas jusqu'au bout de l'Évangile dans tous les sens, et la sanctification nous fera-t-elle peur? Sans doute, c'est d'abord la paix qu'il faut annonce", cette paix que Jésus a faite, par le sang de sa croix, entre l'homme perdu et le Dieu saint ; mais faut-il s'arrêter là? Ne serait-il pas temps d'exhorter non moins vivement à la pénitence, c'est-à-dire à la mortification de la chair par le renoncement complet aux convoitises qui font la guerre à l'âme, et à l'abaissement de l'esprit par tout ce qui peut le tenir dans l'humilité?

On sait bien qu'il y a pa^^mi nous beaucoup d'âmes qui ne s'immobilisent pas dans la foi ; seulement elles gravissent isolément les pentes escarpées de la sainteté, privant ainsi leurs frères du secours qu'elles pourraient leur donner, et se privant elles-

FRANÇf)rs D'ASSISE 159

mêmes des consolations qu'elles pourraient recevoir d'eux. Hélas ! marcher à l'écart, deux par deux, tout au plus, est une de nos misères. Si Rome cherche à ahsorber toutes les individualités, il faut convenir que nous faisons une réaction bien complète, et que nous éparpillons nos forces autant que nous le pouvons, au risque de n'avoir plus que de la poussière d'Église.

De plus, nous avons une profonde répulsion pour l'obéissance, à^ quelque degré que ce soit. Nous soumettre les uns aux autres ne nous convient pas du tout. Nous trouvons encore que, puisque nous sommes « rois et sacrificateurs^ » nous devons savoir ce que nous avons à faire; et nous aimons mieux, en vrais monarques absolus, trébucher, chanceler, tomber même, que nous appuyer sur qui que ce soit. Parler librement de nôtre àme, de ses tentations, de ses misères, de ses épreuves, à d'autres qu'au Seigneur nous parait une profanation. Nous préférons vivre repliés sur nous-mêmes, et ne nous entretenir avec nos frères que de banalités pieuses, ou de quelques grandes doctrines dont nous avons bien raison de parler , mais dont nous n'aurions pas tort non plus de rechercher ensemble les applications journalières.

Il est des chrétiens , et peut-être sont-ils plus nombreux qu'on ne le croit, qui souhaitent de voir se former une sainte alliance entre toutes les âmes qui n'attendent qu'un peu d'encouragement pour

renouveler dans notre siècle la sainte folie de l'absolue consécration de soi-même au Sauveur. Se contenteront-ils toujours de gémir en silence? Qui donc donnera le signal?... Il ne s'agirait pas de fonder une Église (nous en avons bien assez) ; mais seulement de grouper dans une même pensée et dans un même but tous ceux qui sont décidés pour Dieu.

Un homme, qui a été aussi ferme dans la doctrine du salut par grâce qu'austère dans sa vie, soupirait jadis après une triple réforme qui donnerait à l'Église la vie divine, la vie fraternelle, la vie missionnaire, et il s'écriait, en s'adressant à ceux qui brûlaient du même désir que lui : « Il vous reste en attendant, et pour hâter ce jour, d'être vous-mêmes cette Église modèle et de l'être aujourd'hui. Qui, vous ? Vous, une poignée d'hommes que Tesprit de Jérusalem anime tout seuls? Vous cent; vous cinquante ; vous, vingt? . Oui, vous cent, vous cinquante, vous vingt, ou même, si c'est trop demander, vous dix , vous cinq , vous deux, commencez f »

Quinze années se sont écoulées depuis qu'Adolphe Monod a fait entendre cet appel. Ne serait-il pas temps d'y répondre ?

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