‹ A travers le moyen ÀgeChapitre 7 sur 19 · I.F.-ENDE DES PYRÉNÉES · texte numérisé non relu

I.F.-ENDE DES PYRÉNÉES

Bos de Benac avait quitté son beau pays de Bigorre et so 1 épouse Hermesindc pour suivre le roi saint Louis è la croisade. C'était un vaillant chevalier; les Sarrasins s'en aperçurent : lorsqu'il s'élançait dans les rangs ennemis en brandissant sa large épée, les plus hardis se mettaient quasiment à trembler. Le combat fini, il était doux comme un agneau; on n'entendait sortir de sa bouche que de pieuses et sages paroles; et jamais il n'oubliait de se mettre dévotement à genoux chaque matin et chaque soir.

Cependant, malgré sa large épée et son courage, le bon chevalier fut fait prisonnier : — « Que la volonté du Seigneur Dieu s'accomplisse ! » voilà tout ce qu'il dit alors, et pendant bien des jours nul ne put découvrir un nuage sur son front, excepté lorsque son regard s'arrêtait sur l'anneau de mariage que lui

• Cette légende a été recueillie par M. Taine, qui l'a rapportée dans son Voyages aux Pyrénées avec des développements et un dénouement différents.

avait donné sa jeune femme. Plusieurs années s'écoulèrent ainsi, et le Sarrasin qui le gardait fut bien surpris en entrant un matin dans sa prison de lui trouver la mine farouche; ses yeux étincelaient, et ses lèvres étaient contractées d'une façon si terrible que tout autre qu'un mécréant aurait eu peur ou pitié.

Or, voici ce qui s'était passé : la veille, le pauvre chevalier avait longtemps pensé à son Hermesinde bien aimée, et, pour la première fois, un affreux soupçon avait traversé son esprit : si elle allait se croire veuve et engager sa foi à un autre!... si le sire d'Angles qu'elle avait dédaigné jadis allait trouver maintenant le chemin de son cœur! De tous les démons de l'enfer, celui de la jalousie est le plus cruel; après avoir bien tourmenté Bos de Bénac, il s'était retiré; mais dès que le chevalier s'était assoupi, il était vite revenu avec un songe qui avait torturé le malheureux jusqu'au matin, en lui mon- . tranl dans le pays de Bigorre la dame de Bénac qui écoutait les tendres propos du baron d'Angles, et qui lui promettait de l'épouser dans deux jours. Le réveil n'avait pu dissiper la douleur du pauvre mari. Après avoir pleuré comme un enfant, il avait voulu prier; mais impossible! La voix qu'il avait entendue dans son rêve sortait de toutes les pierres de la prison et répétait : — « Dans deux jours je serai votre femme. » — Alors Bos était entré en fureur, et lorsque son gardien était venu lui apporter sa chétive nourriture, il était bien près du blasphème. Dès qu'il

LE HETOl^R DE BOS DE fiÉNAC 163

se retrouva seul, sa colère un moment contenue éclata de nouveau: « Seigneur, s'écria-t- il, où donc ètes-vous? Dans quel coin de votre ciel vous cachez-vous, pour ne pas voir l'angoisse de votre serviteur et pour vous dispenser de répondre à son gémissement? C'est donc en vain que j'ai combattu pour vous et que j'ai tout quitté pour votre gloire! NonI vous n'êtes pas un Dieu fidèle! Vous n'êtes que l'ami des jours heureux. C'en est fait; je ne crois plus en vous et je veux oublier jusqu'à votre nom ! » Comme Bos achevait ce discours impie, il vit devant lui un homme au visage pâle et triste qui lui tendit la main en lui disant : — <■< Bos de Bénac, tout espoirn'estpasperdu. Je puis, si tu le veux, te rendre ta liberté, tapatrie, et te faire revoir la femme que tu pleures. Puisque Ion Dieu t'abandonne, essaye de ma protection. Tu n'aunispas besoin pour conserver mon amitié d'user tes genoux sur la dalle et tes yeux dans les veilles ; tout te sera facile si tu marches avec moi .. Eh bien, tu ne me réponds pas! » La voix de l'inconnu était si douce que Bos, un moment effrayé, reprit courage. — « Qui êtes-vous? lui ditil. » « Que t'importe mon nom? Je suis comme toi un exilé. Le Dieu que tu as servi et qui t'oublie a été dur pour moi, ainsi qu'il l'est pour toi maintenant. Mais ce n'est pas de mon histoire qu'il s'agit, poursuivit-il avec une nuance d'impatience. Yeux-tu ou ne veux-tu pas retourner en Bigorre? Yeux-tu laisser ta femme devenir la compagne d'un autre? Car,

apprends-le, ton rêve de la nuit dernière n'est que le miroir dans lequel la réalité t'est apparue... Allons, ne lève pas les yeux vers ce ciel où personne ne se soucie de toi. Es-tu décidé? Dis un mot, et dans une heure tu reverras tes Pyrénées. » — » N'êtes-vous pas Satan ? dit en frissonnant le chevalier, et n'allezvous pas me demander mon âme? » — «Eh! que veux- tu que j'en fasse? dit avec bonhomie l'étranger. Les contes des vieilles t'ont tourné la tête. Partage seulement avec moi les noix de ton souper, en signe d'amitié. Si singulière que te paraisse cette requête par sa simplicité même, je n'en ai cependant pas d'autre à l'adresser, je te le jure. »

Complètement rassuré, le sire rassembla dan?^ ses mains les fruits que son gardien avait déposés dans un coin, et les offrit à son protecteur. Alors il se sentit saisi par une main puissante, et un tourbillon l'enveloppant l'entraîna hors de sa prison. Il perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui il ne vit plus que le ciel au-dessus de sa tête, et la mer, loin, bien loin, sous ses pieds; son mystérieux ami le tenait toujours par la main, et tous deux franchissaient l'espace avec la rapidité d'une flèche.

Une longue chairie de montagnes qui se déroulait comme une haute muraille crénelée entre la France et l'Espagne se dessina sur un fond sombre ; c'étaient les Pyrénées. La lune se levait toute rouge sur la Maudite, qui dresse son grand spectre parmi les forêts de pins de Luchon ; bientôt la vallée de Pierre-

LE RETOUR DE ROS DE RÉiNAG 165

litle, semblable à un jardin, apparut aux voyageurs nocturnes; ils laissèrent à droite le défile de Gauterets et s'engagèrent dans le long corridor de granit qui conduit à Luz. Le Gave nnugissait dans la profondeur; était-ce un cri de terreur? Était-ce un ciiant de bienvenue? Enfin, ils s'abattirent sur le Bergonz aux flancs abruptes, et Satan (car c'était bien lui), dit à Bos d'une voix'caressante : — « Nous voici tout près de ta demeure; avant d'y rentrer, laisse- moi, je te prie, te présenter comme mon ami à mes serviteurs de la montagne; eux aussi pourront, à l'occasion, t'être fort utiles. » Le chevalier avait grande hâte de quitter son guide, et l'amitié que celui-ci réclamait lui faisait plus peur que plaisir; mais comment congédier un protecteur si puissant?... Après tout, ce qu'il demandait était peu de chose et n'engageait à rien ; à supposer que ce fût un pèche, Bos le confesserait prochainement, et l'absolution d'un saint ermite couvrirait tout. — « Qu'il soit fait comme tu le desires, dit-il. »

Aussitôt deux énormes blocs de rochers s'écartèrent, et laissèrent voir dans l'intérieur de la montagne une vaste salle éclairée par des feux follets de toutes couleurs. Au fond se tenaient trois jeunes femmes vêtues de robes d'une étoffe merveilleuse, tissée avec les rayons de l'arc-en-ciel et la fine poussière d'argent qui s'élève autour des cascades bouillonnantes. — « Sois le bienvenu, Bos de Benac, s'ecrièrent-elles d'une voix claire. Puisque tu

I(j6 A TRAVERS LK MOYKN A (î K

es l'ami de notre maître, nous voulons t'octroyer un don: laisse-nous ton manteau de croisé et demain nous t'en donnerons une autre, si magnifique qu'aucun mortel n'en aura jamais possédé un semblable.» Le chevalier fut sur le point de refuser ; mais les fées des Gaves le regardèrent avec leurs grands yeux limpides, et le manteau qui portait le signe sacre de la Rédemption glissa de ses épaules à leurs pieds.

Alors les feux follets s'éteignirent, et Bos ne vit plus que le visage de son compagnon, qui brillait d'une lueur étrange ; il crut même distinguer un mauvais sourire sur ses lèvres; ce ne fut qu'un instant; et l'Ange de la chute reprenant son air triste et doux l'entraîna jusqu'au mont Campana. Des sons métalliques, d'une force et d'une harmonie incomparables, le faisaient vibrer comme une immense cloche, et le sire de Bénac se souvint (juc jadis on assurait dans le pays que, chaque soir de sabbat, la Campana invitait ainsi les amis du Démon à venir le célébrer dans le cirque de Gavarnie, où leur ronde s'enroulait, et où leurs cris sauvages couvraient la voix des douze cascades qui, ces nuits-là, s'enflammaient pour les éclairer.

La montagne se fendit dans toute sa hauteur, et le chevalier resta muet de saisissement en voyant une multitude de chèvres noires aux yeux ardents, suspendues à un grand battant de cloche auquel elles imprimaient de longues oscillations qui le lançaient incessammentcontrelesparoisde granit. Lorsqu'elles

aperçurent Bos , elles redoublèrent leurs élans, et pendant une minute on entendit un tel carillon que les bergers du voisinage faillirent mourir de frayeur. Cependant elles s'arrêtèrent pour dire toutes ensemble : — « Voilà comment nous accueillons Its amis de notre maître. Ha! ha! preux chevalier, les cloches de ton église chanteront-elles ainsi- ton retour? » Un éclat de rire accompagna ce disiiours. C'était Satan qui riait, et le chevalier lui vit une expression tellement méchante qu'il commença à avoir peur de son compagnon ; l'idée lui vint même de prononcer à tout hasard le nom qui met les démons en fuite, ce nom qu'il avait juré d'oublier ; mai:^, comme si son intention eût été devinée, les chèvres noires rt commencèrent leur sonnerie en criant: — « C'est ainsi que nous célébrerons les noces de notre ami le baron d'Angles. » Bos se rapprocha vivement de son compagnon : - « Je t'en conjure, lui dit-il, laisse-moi retourner à Bénac. » — « Pas encore, répondit sèchement Satan; d'ailleurs, rien ne presse. » Quelques secondes plus tard ils étaient au pied du pic du Midi Le vent s'engouffrait dans la gorge de Baréges, et de gros nuages tournaient autour de la montagne. Le tonnerre, gronda dans le lointain , ce fut comme un signal attendu : un orage épouvantable se déchaîna ; les éclairs tracèrent dans les airs des mots mystérieux; les sapins tordirent leurs branches; les Gaves sortirent tout effrayés de leurs lits pour s'enfuir dans les prairies; et un grand spec-

iè8 A lUAYliKS Lli MOYEN AGE

tre. qui parut au sommet du pic, salua le chevalier, eu lui disant, d'une voix qui fil tressaillir les vieux monts: — « Bos de Bénac, c'est pour toi que j'illumine la vallée; les amis de mon maître sont aussi les miens » Le sire frémit de toutes ces amitiés -qu'il acceptait depuis une heure, et se sentit un grand désir de se trouver en meilleure compagnie. Il se promit tout bas de ne jamais revenir dans la montagne, et de bâtir une chapelle dés qu'il aurait revu Hermesinde. Le Prince de5 ténèbres lui saisit alors le bras avec une extrême violence, et cette fois il le conduisit à Bénac.

Le château était resplendissant de lumières ; on y dansait joyeusement, et le bruit des instruments arrivait j usqu'à Bos par les fenétresou vertes. Il voulut se précipiter dans sa demeure; tout son sang bouillonnait dans ses veines; mais son compagnon le retint impérieusement, et lui montra du doigt le balcon ; une silhouette de femme y parut un instant, et Bos crut qu'il allait mourir. C'était elle I Quelle autre qu'Hermesinde avait cette démarche pleine de noblesse et de grâce ! — « Allons, allons, pas de pâmoison, dit en ricanant l'Ange déchu. L'heure est venue de nous quitter, et tu me dois un remerciment. Confesse du moins que je t'ai montré beaucoup de choses en échange de ton plat de noix.... Adieu donc... ou plutôt... au revoir, car moi, je reviens quand on m'invoque, tout au rebours du Christ, qui s'éloigne de ses serviteurs, dès qu'ils ont

L\ù RETOUR 1)K RUS JJ K BENAC ttiy

une demande à lui faire. » Il disparut, et Bos, brisé par tant d'émotions diverses, perdit tout à fait connaissance.

Lorsqu'il revint à lui, il faisait grand jour. La Campana était muette, et le soleil, qui éclairait en plein le pic du Midi, dardait aussi ses rayons sur les massifs de rhododendrons qui tachenl de larges plaques rouges les pentes arides du Bergonz. Bos crut d'abord que les scènes de la veille n'avaient été que d'affreux cauchemars ; cependant, comment se trouvait-il là, dans son pays natal, au pied même de son château ?... Et ce protecteur mystérieux, qui était-il ? D'où venait-il?... Ici le lecteur pensera sans donte que notre chevalier était par trop naïf, et qu'il aurait dû reconnaître depuis longtemps le chef des Anges rebelles.

Lecteur perspicace , sachez que lorsque le Tentateur adoucit sa voix, de plus sages que le sire de Benac s'y laissent prendre, et que s'il disait tout de suite qui il est et ce qu'il veut, nul ne voudrait l'écouter.

Bos courut au château. Hélas! comment raconter cette scène lamentable? Comment peindre la douleur, puis la rage du malheureux, lorsqu'il se vit chassé de sa demeure, où personne ne le reconnut , et qu'il entendit Hermesinde dire avec une bonté qui lui perça le cœur : — « Que nul ne fasse de mal à ce pauvre fou, et que le Seigneur Dieu le prenne en pitié ! » Tout le jour il courut dans la mon-

tagiie en criant et en blasphémant ; les petits pâtres s'enfuirent en l'apercevant, et plus d'un fit en se sauvant le signe de la croix, persuadé qu'il venait d'entrevoir le Diable.

Lorsque les ombres du soir s'étendirent sur la vallée, Bos tomba épuisé de fatigue, les pieds meurtris et le visage ensanglanté par les ronces qui avaient aussi déchiré ses vêtements durant sa course insensée. Il regarda autour de lui et frémit en apercevant le Bergonz, et, à l'extrémité de la chaîne de Baréges, le pic du Midi qui commençait à s'envelopper de nuages sombres. Il était tombé à quelques pas d'un ermitage situé sur ce mont qui s'avance entre Luzet Saint-Sauveur comme une sentinelle vigilante qui garde les gorges d'alentour. Avant de partir pour la croisade, le chevalier avait souvent entendu parler des vertus d'un saint religieux qui passait là ses jours et ses nuits dans l'oraison; la pensée lui vint d'aller se jeter à ses pieds et d'implorer avec lui la miséricorde divine... Mais au mêmeinstant la Campana recommença son carillon et Bos entendit distinctement les chèvres noires repéter en choeur, comme la veille : — «C'est ainsi quenous célébrerons les noces de notre ami, le baron d'Angles. » Dans les profondeurs du Bergonz, les trois fées se mirent à tourner leurs rouets, et leurs petites voix argentines s'unirent pour chanter : — « Le manteau de Bos de Bénac sera plus magnifique que celui des rois, et sa femme le reconnaîtra lorsqu'elle le verra dans ces

Page 1