RETOUR AU BOCAGE NORMAND
Février 1895.
On a beau vieillir, on est toujours un peu comme les écoliers. On éprouve le besoin, surtout aux beaux jours d’été, de s’accorder des vacances. L’arc ne peut pas être toujours tendu. Et puis l’on a besoin aussi de rafraîchir et de renouveler son imagination, d’aller en remonte d’idées, comme disait Chateaubriand.
Bref, à la fin de juillet dernier (1394), j’ai repris mon essor. Dam! un tout petit essor. A mon âge, on commence à hésiter devant les grandes envolées. Je suis retourné tout bonnement au cher Bocage normand. C’est pour nous la montagne (en miniature). On y respire un air frais et pur, imprégné de saines émanations et de parfums pénétrants, bien fait pour rendre aux fonctions engourdies leur activité.
Mais je n’ai pas voulu reprendre les chemins parcourus. C’est la partie orientale du Bocage qui m’a attiré cette année, cette région pittoresque qui porte à sa couronne, comme prin-
cipaux fleurons, Harcourt, Condé-sur-Noireau, Fiers, la Ferté- Macé et Domfront, non plus cette partie occidentale et granitique des collines de Normandie dont Vire, Mortain et Saint-Lô sont les plus beaux ornements.
Il y a aussi l’attraction vers Bagnoles et ses bains qui n’a pas peu contribué à me déterminer. J’ai obéi, je l’avoue, à une sorte de curiosité mondaine. Il m’a paru piquant d’aller étudier comme un microcosme, comme un abrégé du monde parisien, de cette société raffinée qui hante les eaux en été, dans un cadre formé par des forêts et des rochers qui peuvent donner jusqu’à un certain point l’illusion d’une nature primitive et sauvage.
Donc le 27 juillet, à quatre heures de l’après-midi, j’ai mis le cap sur la gare de Bretteville-Norrey. Le vaillant Toto à la pâle crinière, dont les ancêtres ont fait voler les sables du désert, me véhicule comme l’an passé, mais cette fois le départ est triste. Je pars seul, la pluie tombe ; quel contraste avec les splendeurs de l’été précédent! Les champs dorés paraissent ternes sous un ciel plombé et rayé par des averses incessantes. Mauvais présage, dirait un voyageur superstitieux : partir par un temps pareil et un vendredi ! Il n’importe : à la garde de Dieu et de Notre-Dame !
... Quelques instants pénibles. Me voilà seul dans mon compartiment, ou plutôt isolé au milieu d’inconnus. Le train roule sous la pluie. La fumée nous enveloppe et retombe. Dans la plaine, les blés courbent tristement la tête, et les moyettes et les trezeaux ruissellent. Le beau temps de l’an passé amenant la sécheresse était un fléau. La pluie de cette année en est un autre. Et c’est ainsi que les coups qui nous frappent se succèdent sans trêve, hivers, influenza, choléra, tremblements de terre, attentats anarchistes, etc. Quand finirons-nous par comprendre?
Nous approchons de Caen. Bientôt, à notre gauche, se déroule ce grand faubourg nu et triste qu’on nomme Maladrerie. Il y avait là au moyen âge, dit-on, une ladrerie ou léproserie. Au-
jourd’liui la léproserie a fait place à une maison de détention (Beaulieu) qui s’avance, masse sinistre, dans la plaine. Par la profonde tranchée de Venoix nous descendons dans la prairie de Caen, formée par la réunion des vallées de l’Odon et de l’Orne. La voilà, cette vieille cité que je revois toujours avec une joie nouvelle et qui, se déployant en arrière de ses belles promenades avec toutes ses églises et ses abbayes aux noires tours, me donne comme une vision de l’Epopée normande.
A Caen, changement de voitures. Je laisse le train de Cherbourg-Paris pour monter dans celui qui est en partance pour Laval par Fiers. Là commence, à vrai dire, mon voyage. Dans mon nouveau compartiment, je suis déjà en pays bocain. La galerie est nombreuse. C’est jour de marché en la bonne ville de Caen, circonstance favorable pour des études de mœurs. Les enfants qui crient autour de moi me sont un premier témoignage m’attestant la moralité supérieure de la contrée vers laquelle je me dirige. J’ai là sous les yeux une grande variété de coiffures de femmes. Cela tient à l’âge de plusieurs des dames qui m’entourent. Les jeunes filles tiennent à se conformer à l’uniformité démocratique imposée par les modes parisiennes.
Nous avons vite franchi l’Orne et laissé à droite la ligne de Vire et Mortain qui se dirige vers le sud-ouest et suit la vallée de l’Odon. Nous poussons directement vers le sud par la vallée de l’Orne. Nous n’allons cesser, longtemps du moins, de côtoyer cette belle rivière, qu’on pourrait appeler un fleuve. Des fleuves célèbres ne présentent pas une plus belle masse d’eau courante ; cela est vrai de 1 ’A]'no et du Tibre lui-même. Seulement ils ont été chantés parle Vate Sacroi
Louvigny avec son parc et son château, autrefois propriété des comtes d’Hautefeuille, marque le commencement de la plaine que forme le renflement du terrain entre les deux rivières (l’Orne et l’Odon) aux sources fort éloignées l’une de l’autre. A notre gauche, le village d’Allemagne se dresse sur la crête d’une sorte de blanc promontoire, groupé et échelonné
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autour (le son église restaurée à neuf. Allemagne, pourquoi ce nom à un village de Basse-Normandie? Est-ce parce que le César Julien a établi là, comme on l’a dit, des colonies d 'Alternant et de Cattes? Aux érudits et aux philologues de se mettre d’accord sur ce point s’ils le peuvent et de résoudre le problème. 11 ne m’est pas permis de m’y attarder. Les coteaux boisés de Maltot appellent mon attention sur la droite. Voici le parc et le château des Bourmont , des descendants du maréchal, vainqueur d’Alger. Les coteaux et les hêtres cachent le château.
Ici, il faut s’attendrir et verser un pleur. Car voici la roche des « deux amants » qui s’avance et surplombe. Du sommet de cette roche (s’il faut en croire la légende) deux jeunes amants, pour en finir avec les obstacles qui s’opposaient à leur bonheur, se seraient précipités dans les ondes!...
Feuguerolles-Saint- André ! à droite Feuguerolles, à gauche Saint-André. Les coteaux de Saint-André-de-Fontenay sont semés de. coquettes villas. Beaucoup d’honnêtes Caennais se retiraient dans ce joli coin plein de ressources pour les amis de la chasse et de la pêche. C’était au temps, qui est déjà loin, oùle juif permettait aux humbles commerçants de faire leurs affaires.
Dans cette grande maison, dans ce château (pour mieux dire) qui se dresse là, seul dans la vallée, vient se reposer l’été notre Cicéron caennais. C’est là que Me Carel, l’avocat bien connu des catholiques [vir bonus dicendiperitus), vient goûter des loisirs bien légitimes. Un domaine qui fait suite au sien et qui appartint au docteur Leprestre, mort chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Caen, me rappelle un procès épique plaidé devant le tribunal civil et devant la Cour de cette ville. Me Carel y triompha de Jules Favre devant l’une et l’autre juridiction. Ce procès, qui passionna tout le pays, était doublé d’un roman. Devenue veuveaprès avoir épousé le docteur Leprestre, l’héroïne de ce roman (mademoiselle Gillon, Joséphine ou Fina) n’a pas convolé, quoique jeune, riche et belle, à d’autres noces.' Elle n’est même pas restée dans le monde. Elle s’est faite religieuse
au couvent de la Trinité-Saint-Gilles, fondé par la reine Mathilde Et elle y est morte supérieure des bonnes soeurs qui soignent les malades dans cet Hôtel-Dieu où son mari avait exercé, de longues années, les fonctions de chirurgien en chef.
Au delà des moulins de Saint-André, grandes usines grisâtres dans une île verdoyante, apparaissent sur la rive des carrières de grès rouges. Ce sont des roches éventrées dont on entrevoit à gauche, à travers les arbres, les entrailles rutilantes. Les carrières de May sont riches en pétrifications antédiluviennes.
Les bords de l’Orne deviennent de plus en plus escarpés. La voie franchit de temps en temps la rivière qui forme de belles chutes écumantes. Au delà de Mutrécy-Clinchamps les bois de chênes se multiplient. Les roctoes schisteuses apparaissent portant des fougères et des genêts. Le Bocage s’annonce par ce prolongement rocheux qui accompagne l’Orne à travers les plaines de Caen.
Au delà du château d’Amayé qui se dresse à droite dans une presqu'île à laquelle l’Orne et les rochers de l’autre bord forment une demi-ceinture pittoresque, les méandres de la rivière et de la vallée se multiplient. Voici la halte de Grimbosq au pied de la forêt de ce nom. Sur l’autre bord plus ondulé et moins abrupt apparaissent les moissons dorées. Le soleil a fini par percer les nuages. Il est encore haut sur l’horizon. Il n’est que six heures du soir (en juillet!). Cette belle masse d’eau rapide et lumineuse, que bordent de hauts peupliers et où se reflètent le ciel bleu et les nuages déchirés, est presque toujours là sous nos yeux.
Tout à coup, le train siffle. Les ténèbres nous enveloppenten même temps qu’un bruit sourd se produit. Puis la lumière reparaît et Harcourt est devant nous. Nous venons de passer sous une longue arête ou muraille de rochers projetée en travers de la vallée, qui force la rivière à faire un long coude.
Harcourt est pittoresquement assis sur les bords de l’Orne. Le château, l’église et la plupart des maisons se présentent groupés ou étagés à notre gauche, c’est-à-dire sur la rive
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droite. On ne' voit que des tanneries et quelques masures éparses sur la rive gauche, ayant en arrière comme un rempart de coteaux rocailleux qui les abrite.
De là partent et divergent trois ou quatre belles vallées.
Le château est du siècle de Louis XIV. Il appartient encore aux descendants de l’illustre maréchal qui l’a bâti, qui a fondé la grandeur de sa maison et a été le premier des ducs et pairs de la famille. Le maréchal rendit d’éminents services à la couronne, surtout à l’époque de la régence d’Anne d’Autriche et de la Fronde. Pendant qu’il dirigeait la translation des princes arrêtés par Mazarin, de leur prison de Vincennes au Havre de Grâce, le prince de Condé avait fait sur lui ce couplet :
Cet homme gros et court Si connu dans l’histoire,
Ce gros comte d’Harcourt Tout couronné de gloire,
Qui défendit Casale et qui reprit Turin,
Est maintenant recors de Jules Mazarin...
Le château d’Harcourt est demeuré un témoin et a conservé comme un reflet des pompes du grand règne. Il nous dit ce qu’était devenue la noblesse aux dix-septième et dix-huitième siècles, pompeuse à l’image de la royauté, plus attentive à briller et à jouir qu’à servir. Le propriétaire actuel, il faut le dire, ne se contente pas de vivre sur le fonds de gloire et de services amassé par ses aïeux. Il a su, lui aussi, servir son pays et sur les champs de bataille et dans les luttes politiques. Et il le sert encore par de sérieuses études sociales et agronomiques. C’est le champ ouvert aujourd’hui à l’aristocratie qui ne veut pas abdiquer.
En parcourant ces vallées qui fournissent au parc et au château de si belles perspectives, j’évoquais les brillants souvenirs du temps passé, les chasses et les fêtes princières qui animèrent cette contrée, surtout au siècle dernier.
Que de souvenirs personnels aussi me rappelle tout ce pays !
Je ne m’y attarde pas. Il y a longtemps qu’ils ont disparu, les amis que je venais voir là et avec qui j’ai'fait de si douces promenades dans tous ces coins et recoins pittoresques. «En avant! en avant ! par delà les tombes ! » disait Gœthe.
' A Harcourt, on est jèté tout d’un coup et presque sans transition en plein Bocage. C’est là que s’offrent dès l’abord les plus belles vues. Les aspects y ont plus de variété, plus de grandeur que dans les autres parties des collines normandes, sans doute grâce à la rivière d’Orne et à la vallée qu’elle parcourt. Les champs n’y sont pas encore découpés en damier par les haies de chênes, de hêtres et de châtaigniers, avec la monotonie qu’on rencontre ailleurs.
En sortant des domaines du château d’Harcourt, le chemin de fer va côtoyant toujours la rivière dans les prés du fond de la vallée qui ne tarde pas à traverser comme par une brèche un long rempart de hautes collines. La bruyère de Saint-Benin continue à droite la chaîne interrompue brusquement par le passage de l’Orne. Une petite chapelle surmonte le promontoire de gauche. On en aperçoit de loin le campanile aigu à travers les sapins. C’est la petite chapelle bien connue dans le pays sous le nom de chapelle de Bonne-Nouvelle. Notre-Dame de Bonne-Nouvelle ! quel joli nom I J’aime à me repsésenter ce que doit être le paysage au mois de mai, lorsque les longues files des pèlerins gravissent ces coteaux avec l’accompagnement de la pompe et des chants religieux.
Nous continuons à suivre le circuit de la vallée au milieu d’une véritable Suisse jurassique. Ou plutôt c’est le canton d’Unterwald que nous parcourons, môins les lacs et les sommets neigeux. Les fermes, les chaumières aux toits chargés de mousse se montrent éparses au travers des poiriers séculaires.
A la gare de Saint-Rémy, on est en plein pays industriel. On a découvert du minerai de fer dans les rochers d’alentour et on en poursuit activement l’exploitation. Que ces terrains contiennent du minerai de fer, on ne s’en étonne pas lorsqu’en avançant, on passe devant les roches dénudées et calcinées
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qu’on appelle les rochers du Yey (et aussi roches d’Enfer) et dont l’Orne baigne le pied. En voyant la masse sinistre de ces rochers noirâtres qui se réfléchit dans l’eau assombrie, on pense involontairement à l’antre infernal et au , lac Averne dont parle Virgile :
Spelunca alta fuit vastoque immanis hiatu Scrupea, tuta lacu nigro...
Sur l’autre rive, vis-à-vis de ces masses noirâtres et abruptes, s’étend, formant comme le fond d’un cirque, toute une contrée verdoyante plantée de hauts poiriers. L’on aperçoit quelques villages clairsemés au milieu des arbres. La bruyère dénudée de Clécy encadre ce fond du côté du midi et du couchant.
C’est au pied de cette bruyère que nous croyons véritablement faire, comme Enée, notre descente aux enfers... Nous entrons dans le tunnel de Berjou....
Ibant obscuri.
Cinq minutes, cela semble long dans ce bruit et cette obscurité. Allons-nous sortir vivants de ce gouffre et revoir la belle lumière du jour ?
.... facilis descensus averni Sed... superas evadere ad oras Hoc opus
La lumière reparaît et nous nous arrêtons en gare de Berjou- Cahan. « Les voyageurs pour Falaise changent de voiture ! » Falaise, la patrie d’Arlète et de Guillaume avec son vieux donjon perché sur les roches du val d’Ante et cette statue équestre, chef-d’œuvre de Rocher, qui représente Guillaume le bâtard s’élançant vers la conquête de l’Angleterre en brandissant son étendard et en poussant son cri de guerre ; great attraction / Mais il faut savoir se borner.
Une fois le tunnel franchi, nous sommes hors de la vallée de
l'Orne et nous entrons dans celle du Noireau, un alfluent de l’Orne. Lavallée du Noireau, plus encaissée et plus étroite, serpente dans la direction du Midi entre deux hautes murailles de coteaux, tantôt rocheux, tantôt verdoyants. Le soleil encore élevé descend en décrivant une courbe lente qui le rapproche du Nord. 11 disparaît souvent derrière des nuages orageux. Sur les schistes, au milieu des bruyères et des fougères, mille petites fleurs d’été bordent la voie.
Mais je suis devenu moins attentif à tout cela depuis que j’ai entendu appeler Gahan (Berjou-Cahan!)'. Ce nom m’a remis en l’esprit de jolies légendes, les vieux us et coutumes, les poétiques traditions qui ont longtemps résisté dans ce coin écarté à l’envahissement de l’esprit raisonneur et sceptique. Ils me reviennent avec les aimabks et humoristiques récits qu’en a faits Jules Lecœur. Le nom de cet écrivain fantaisiste, vrai poète de cette partie de Bocage qui a Condé-sur-Noireau pour centre, est tirard.
D’abord huissier (la fleur de poésie pousse sur tous les terrains : on ne peut être surpris de la rencontrer dans un terrain si voisin de la basoche), M. Tirard, ou plutôt Jules Lecœur , s’est consacré à la littérature sur le tard. Il l’a fait encore à point pour recueillir ces souvenirs du passé et toute cette poésie locale avant que le modernisme , envahissant tout, ait achevé de les faire disparaître.
Parlant des dictons normands et du langage que les malicieux Bocains prêtaient aux cloches des différents villages, voici ce qu’il dit de Cahan :
«Quand, au printemps, les petites cloches d’alentour s’éveillant le matin d’une fête babillaient comme des volées d’oisillons, se répondaient d’un clocher à l’autre en égrenant leurs trilles joyeuses, la cloche de Cahan se mettait de la partie. De sa voix claire et à la cadence pressée, elle annonçait ainsi la solennité du jour, pendant que femmes et fillettes s’ajustaient devant le miroir pour la procession :
Que d’cotillons ! que d’cottes !
Que d’cotillons ! que d’cotillons ! Que d’cottes, que d’cottes !
Que d’cotillons !....
A la place de la poésie, la prose ! L’industrialisme a gâte la nature bocaine. Au milieu des plus beaux sites, se dressent ces tristes casernes à hautes cheminées de briques qu’on appelle des usines. Ce sont des filatures de coton qui furent prospères, dit-on, avant les traités du commerce. Un grand nombre de ces filatures se pressent le long du cours du Noireau. On en voit surtout à Pont-Erembourg, le principal village qu’on rencontre avant Condé-sur-Noireau.
Ce village, qui fait partie de la commune de Saint-Denys-de- Méré, est groupé pittoresquement sur les bords du Noireau, la plupart des habitations sur la rive droite et les grandes usines sur la rive gauche. Les collines qui l’enferment au levant s’entr’ouvrent pour laisser passer en une étroite vallée la route d’Argentan. Tandis que sur l’autre rive, du côté de Saint-Denys-de- Méré et par delà les usines, s’étendent de vertes prairies. En arrière de ces prairies qui forment comme une pelouse arrondie en forme de demi-lune, se dresse une enceinte de rochers ou plutôt de coteaux en partie boisés, en partie abrupts. Dans le flanc de ces rochers qu’il traverse tout à coup par une brèche faite comme avec l’épée de Roland, s’élève le chemin ardu qui conduit du village de Pont-Erembourg au bourg de Saint- Denys-de-Méré.
Tout ce pays m’est particulièrement connu. Il est peuplé pour moi de souvenirs. J’aperçois bientôt du wagon la petite église deSaint-Martin-des-Champs qui domine la contrée avec sa pyramide minuscule d’ardoises ébréchées et grisâtres, avec ses murs dont la maçonnerie en arêtes de poisson et les corbeaux grimaçants disent la vétusté. On la voit de loin sur son éminence dénudée, au milieu du blanc peuple de tombeaux qui l’entoure. C’est là que repose au milieu de son troupeau le bon oncle curé chez qui je passais (au bon temps) une partie de
mes vacances. Ce temps-là est loin. Je le vois et l’entends encore grave, digne et sentencieux. Qu’il était heureux, lorsque flanqué de ses deux neveux, de tailles alors inégales, il cheminait sur ces pentes que j’aperçois !
Il aimait à raconter. Riche était le trésor de ses souvenirs. Il avaitété pendant neuf ans, à Condé-sur-Noireau, le vicaire d’un confesseur de la foi qui pendant la période révolutionnaire avait passé dix années en exil. Le curé de Condé, homme de haute distinction (ancien prieur d’abbaye), avait été accueilli dans les plus grandes familles de l’Angleterre et avait été l’un des meilleurs ouvriers qui aient préparé la belle moisson qu’on voit arriver aujourd’hui à maturité dans ce pays.
Mon oncle aimait aussi, comme les soldats qui se font vieux, à raconter ses propres exploits, des conversions opérées, des unions régularisées, des ennemis réconciliés, etc., etc. Et c’était la plupart du temps, au cours de la promenade et en vue des lieux ou des habitations où les- faits s’étaient passés, qu’il nous en faisait le récit.
Un autre souvenir, mais celui-là épique, dans sa carrière, et sur lequel il aimait à revenir, c’était le passage du roi Charles X à Condé-sur-Noireau au lendemain des journées de Juillet. Le vieux roi se rendait à Cherbourg, où il devait s’embarquer pour l’exil. — A l’hôtel du Lion d'Or, où il coucha, son chapelain lui dit la messe, le matin, dans un appartement transformé en chapelle. Mon oncle, remplaçant son curé vieux et malade, répondit cette messe et prononça un discours de circonstance. Il avait fourni le crucifix qui surmontait l’autel improvisé. Ce crucifix était devenu dans ses mains une relique précieuse qu’il aimait à montrer. Il va sans dire que mon oncle était demeuré un fidèle Jacobite. El cela eût pu devenir pour lui compromettant. Dans ce pays où survivaient les souvenirs de la Chouannerie et où persistaient des sentiments royalistes, il fut un moment question d’une levée de boucliers en faveur du prétendant Henri Y. Un aventurier, qui avait guerroyé dans les rangs des Carlistes d’Espagne, avait commencé vers 1847 à embaucher les
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ouvriers de Pont-Erembourg et de la vallée de la Vère. C’était le gendre d’un filateur avec qui mon oncle avait des relation s assidues. Du Buisson (c’était le nom du gendre) aurait fait quelque coup de tête, si la Révolution de 1848 ne fût survenue. Le beau-père étant tombé en faillite, notre aventurier disparut du pays. Il s’est retrouvé sur les barricades des communards en 1871 et y a péri, dit-on. Je vois encore cet excentrique escorté de son nègre de Saint-Domingue en veston blanc et de son gros chien roux du Mont-Saint-Bernard. Mais voici qu’on appelle : Condé-sur-Noireau 1 Condé-sur-Noireau !
Ce cri du conducteur fait envoler tous les fantômes du passé et me remet en face des choses présentes. L’aspect de Condé, avec ses grands établissements en brique rouge et ses maisons de granit au sombre aspect, n’a rien de réjouissant ni de poétique. Aucun édifice n’appelle les regards, sauf la petite église de Saint-Martin qui serait une assez jolie église de campagne.
Avant l’arrivée à la gare, j’ai pu entrevoir de loin et saluer à droite la statue de Dumont d’ürville.
Au delà de Condé, nous avançons au cœur du Bocage normand. Plus de grandes vallées, mais le damier verdoyant découpé d’enclos, diversifié par les froments dorés et par les sarrazins chargés de fleurettes aux senteurs de miel. Le train monte toujours. On n’est pas encore parvenu à la ligne de faîte des collines de Normandie, qui ne se rencontre qu’au delà de Fiers.
Pendant longtemps le train semble tourner autour d’un mamelon central surmonté d’une grande construction carrée qui domine tout le pays. La distance et le soleil descendant en arrière de cette construction ne me permettent pas d’en bien distinguer les lignes, si c’est un château habité ou quelque vieille ruine. Mon imagination aimerait à voir là quelque castel abandonné hanté par les apparitions comme celles que raconte si bien l’auteur d’Inès de las Sierras et de la Tour maudite. Mais le charme tombe quand j’entends répéter autour de moi : « C’est le Château de l’Anglais!... » N’importe, je ne suis pas surpris que
Jules Lecœur nous dise de Cerisy-belle-Eloile et de toute cette contrée des choses étranges.
En ce moment le ciel est en grande partie couvert de nuages bizarres, aux bords dçntelés et incandescents.
L’ombre monte des vallées. ‘La campagne commence à s’assombrir. Nous dépassons Caligny, nom sinistre. On se rappelle la terrible rencontre de deux trains qui se heurtèrent à quelques pas de là sur la voie de Granville, il y a quelques années, le jour de l’Assomption.
De grandes cheminées d’usines nous annoncent Fiers. — Nous traversons un parc planté de chênes et de hêtres, puis un étang que nous coupons à son extrémité. — En arrière de cet étang, sur la gauche, se dresse, semblant sortir de l’eau, un vieux château délabré du seizième siècle ; une partie plus récente est du dix-huitième. Le château et l étang où pousse le jonc et que couvrent les nénuphars aux larges feuilles, tout annonce l’abandon. — De nombreux souvenirs historiques se rattachent à ce château. — C’est là, chez la marquise de Fiers (1795), que se tinrent les premiers conciliabules qui amenèrent le soulèvement de la chouannerie normande. Le comte Louis de Frotté s’y rencontra avec les principaux gentilshommes du payé. Quand la lutte fut engagée, ces bois furent le théâtre d’un combat sérieux entre Chouans et Républicains (28 février 1796). Plus tard, ■en 1800 (la contrée n’était pas encore entièrement pacifiée), le château faillit être dévoré par un incendie allumé par les troupes du général Gardane qui avait là son quartier général.
En achevant de traverser le bois, je regarde, derrière les troncs des chênes et des hêtres, si clés bleus au bicorne empanaché et des gars normands en veste courte et en sabots ne vont pas m’apparaître s’entre -guettant et s’entre-fusillant. Mais le train passe laissant le bois silencieux, et nous entrons en gare de Fiers.
Pendant que nous stationnons (ce qui est assez long), ma pensée est tout entière à la chouannerie. Je me demande quelle était la portée d’un semblable mouvement et ce qu’on
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pouvait en attendre. On soulevait le Bocage normand en 1795 quand la Vendée était écrasée, et que la chouannerie bretonne venait de conclure par Puisaye la convention de la Mabilais ! Quel décousu dans ces mouvements et ces entreprises ! Quelle folle légèreté, quelle inintelligence de la situation vraie présidait aux conseils des princes! De jeunes gentilshommes (la plupart ancien s officiers de l’armée royale) se jetèrent dans ces aventures par amour des aventures,- ou par dévouement chevaleresque, ou pour se créer des titres pour le jour de la restauration du trône qui ne pouvait être éloignée, croyaient-ils. Qu’il y en eut peu qui, comme Gathelineau, se dévouèrent pour la cause de la foi religieuse et du salut de la patrie ! Si dès l’abord, au lieu d’encourager par leur exemple les folies de cette émigration à l’étranger qui devait fournir des armes contre le malheureux Louis XVI, et servir de prétexte à la Terreur, si les princes avaient émigré à l’intérieur, c’est-à-dire fussent venus se mettre à la tête des fidèles populations de l’Ouest, en se montrant avant tout les tenants de la cause de Dieu et de l’Eglise, le succès eût pu être différent. Mais ces princes frivoles aimèrent mieux aller reprendre à Coblentz d’abord, puis à Londres, la vie de plaisirs et de dissipation interrompue à Versailles; étranges chrétiens, dont Parny et les Amours du Chevalier de Faublas étaient les livres de poche. Beaucoup de gentilshommes qui se jetèrentdans la chouannerie n’étaient pas de plus grands saints, à commencer par le comte Louis de Frotté lui-même, l’ami de madame Atkins. Seuls ou presque seuls, les paysans, les petits, combattirent avant tout pour leur foi. Sous une telle direction et aux mains de tels chefs, leur triomphe n’eût été que celui du Regalisme gallican.
Au delà de Fiers nous montons vers Messei et, après avoir laissé à notre droite la ligne de Laval, nous tournons à l’Est sur celle de Paris par Argentan. C’est à la gare suivante, celle de Briouze, qu’il faut descendre pour prendre l’embranchement qui conduit à Bagnoles en passant par la Ferté-Macé.
Jusqu’à Briouze, nous avons eu le jour. Il est huit heures du
soir lorsque j’y arrive. Plus d’une heure et demie d’arrêt ! Que faire à Briouze une heure et demie durant? J’ai le temps de parcourir ce gros bourg dans tous les sens. L’église est, comme il convient, l’édifice principal et dominant de ce chef-lieu de canton. Devant le porche s'étend une place à peu près circulaire. De grandes routes se coupent là à angle droit, ouvrant de belles perspectives comme sur un parc immense. De l’église toute moderne je ne peux voir que l’extérieur. J’en admire les nombreuses et hautes fenêtres ogivales. Une haute tour également ogivale surmonte le portail, dont le tympan est orné d’un basrelief représentant la vision d’Ezéchiel. Saisissante représentation!
...Etvidi, et ecce ventus turbmis veniebat ab aquilone et nubes magna et ignis involvens...
Et in medio ejus similitudo quatuor animalium et hicaspectus eorum , similitudo hominis ineis...
...Et super similitudinem throni similitudo quasi aspectus hominis desuper...
Les nuages embrasés du couchant et toute la contrée qui, s’assombrissant, devenait de plus en plus semblable à une immense forêt, formaient un cadre à souhait pour cette vision. Le soleil avait disparu laissant à l’horizon un long rideau enflammé. Il était nuit noire lorsque je rentrai à la gare.
A neuf heures trois quarts, départ pour la Ferté-Macé et Bagnoles! Il n’y a plus à se préocupper des points de vue et del’aspect des objets. A peine distingue-t-on les silhouettes d’arbres et de maisonnettes qui défilent de chaque côté du train. Vers dix heures trois quarts on appelle la Ferté ! Mais c’est à Bagnoles que je dois aller chercher mon gîte. Je ne fais qu’entrevoir la Ferté à la lueur de quelques réverbères. Nous continuons avoir défiler les noires silhouettes d’objets indécis.
Sur le point de savoir si je trouverai un logement à l’arrivée, mon guide Joanne m’a rassuré, m’apprenant qu’il y a non seulement le grand et luxueux établissement des eaux thermales, mais encore des hôtels confortables et des maisons particulières
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qui louent des chambres. Stop! nous voilà arrivés. BagnoleSI Bagnoles! Avec mon modeste bagage je me dirige en hâte vers la sortie pour aller prendre place dans un omnibus, ne songeant qu’à l’embarras du choix. Mais quel désert! quel silence! deux ou trois ombres qui errent dans la nuit et dans un coin un seul omnibus qui est l’omnibus de l'hôtel de Paris. Et encore n’est-il là que pour des bagages. Plus de place à l’hôtel, me dit le cocher. Et il m’affirme qu’il en est de même partout ailleurs. Je ne vois qu’un parti à prendre. C’est d'aller coucher à la Ferté-Macé. Par bonheur il y a encore un départ pour cet endroit vers onze heures trois quarts.
A onze heures trois quarts, je suis en wagon. Les cinq kilomètres qui séparent Bagnoles de la Ferté sont vite parcourus.
Mais voici qu’à la gare de la Ferté je me retrouve à peu près dans la même situation qu’à Bagnoles. Pas d’omnibus à la gare. Où aller chercher un hôtel ? L’employé placé à la sortie m’indique l’hôtel B... avec l’itinéraire à suivre.
Bien ! mais à-minuit, dans une ville inconnue, éclairée par de rares réverbères, on est fort embarrassé. Heureusement, j’entends des pas et vois venir derrière moi des dames qui se trouvaient tout à l’heure (les seuls voyageurs) dans mon compartiment. Je ralentis... et lorsqu’elles sont à ma hauteur, je me permets de recourir à leur obligeance. Elles s’empressent de me piloter. Après une assez longue course, nous arrivons sur une petite place mal éclairée.
« C’est là, » me disent-elles, me montrant une grande et belle maison en granit avec perron... Je monte les degrés et touche le bouton. Une sonnerie électrique résonne à l’intérieur. Puis, silence complet. Aucune lumière n’apparaît. Je recommence. Nouvelles vibrations sonores ; puis, nouveau silence. Après de nouvelles tentatives plusieurs fois répétées, toujours avec le même succès : « Allons à l’hôtel du Grand-Turc, disent ces dames; c’est là tout près. » Confus de tant d’obligeance, je me laisse conduire chez le Grand-Turc. Nous entrons dans une vaste cour; l’hôtel est à gauche et les écuries à droite. Au pre-
mier étage à gauche, de la lumière! Sauvé! Mon Dieu! Une de ces dames appelle le maître : « Monsieur !... Monsieur! » Décidément, tous les maîtres d’hôtel sont sourds à la Ferté- Macé... Nous nous retournons du côté des écuries : « Jules!... Jules! » Enfin, une sorte de grognement? se fait entendre, une lucarne s’illumine et bientôt paraît une sorte de Sancho- Pança, vêtu d’un simple haut-de-chausses, en bras de chemise, la lanterne à la main et avec le visage peu satisfait d’un homme réveillé en son premier somme. La patrie était sauvée. Je conserve un souvenir profondément reconnaissant de ce que ces dames de La Ferté ont fait pour moi dans cette circonstance.
Le lendemain matin, dès six heures et demie, j’étais debout et prêt. Je ne tarde pas à me rendre à la gare, heureux de revoir sous la lumière du jour les objets que je n’ai fait qu’entrevoir à la lueur des réverbères. Rien à dire de la Ferté-Macé que je n’aie déjà dit de Condé-sur-Noireau et autres cités bocaines...
A huit heures et quelques minutes je suis installé dans un wagon en partance pour Bagnoles. Le soleil brille. Il n’a que trop d’éclat. L’atmosphère est pesante et orageuse. . Il n’importe. On est joyeux. C’est la gaieté du matin. Beaucoup d’animation dans la gare. On s’empresse pour ne pas manquer le train. Des religieuses à cornettes blanches avec de grandes fillettes jacassent et se démènent. On part en vacances. Des ouvriers avec leurs valises d’outils s’installent dans les compartiments. Ils vont sans doute travailler aux nouvelles constructions de Bagnolles. Enfin, à "huit heures vingt, le train part.
On est bientôt en forêt. On parcourt la forêt de la Ferté-Macé. Au lieu de blés dorés, de prés verts ou de sarrazins fleuris, ce sont des arbres, des chênes, des sapins altiers, des hêtres majestueux, de blancs bouleaux, qui passent rapides devant nos portières. Nous descendons sur le versant méridional des collines de Normandie.
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Enfin, me voilà revenu à Bagnoles, terme démon voyage.
Comme la lumière du jour change l’aspect des choses! La place de la gare et les alentours m’ont apparu tout autre durant la nuit. Je retrouve mon omnibus, l’omnibus de l’hôtel de Paris qui, cette fois, ne me rebute pas. Une chambre est devenue libre. Je livre au cocher mon bagage ; et moi, je m’achemine pédestrement : je suis mieux à pied pour voir.
En s’éloignant de la gare, on est surpris de ne rencontrer aucun groupement d’habitations. On est encore en forêt, mais dans une partie de forêt que l’on commence à transformer et à défricher, qu’on a découpée en lots divers, que de nombreuses voies sillonnent et où déjà quelques chalets épars et de coquettes villas s’élèvent.
Ce n’est qu’après avoir fait une centaine de pas dans la route qui descend vers Bagnoles, et à un détour de cette route, que l’on embrasse bien l’ensemble du paysage. Le site que l’on a sous les yeux présente une grande analogie avec ceux que l’on rencontre dans les Vosges, dans le Jura ou dans le pays de Bade. On descend en tournant comme à l’intérieur d’une grande coupe ou d’un entonnoir aux bords irréguliers. Sur les trois quarts du pourtour, couvrant les pentes supérieures, se rejoignent les forêts de la Ferté et d’Andaine séparées seulement par le ravin de la Vée.
Les pentes inférieures présentent les découpures et le travail de défrichement et de transformation dont j’ai parlé. C’est là que la Compagnie La Foncière prépare la nouvelle cité balnéaire, le Bagnoles de l’avenir. Au fond de la coupe ou de l’entonnoir, bordé presque de tous côtés d’une vaste prairie, luit la surface d’un petit lac formé par les eaux de la Vée. La ligne des coteaux qui en ferment l’enceinte du côté du midi présente, de loin, une 'profonde et sombre déchirure entre des rocs nus ou couverts de noirs sapins. C’est par cette déchirure ou cette gorge que s’échappe vers la Mayenne, à sa sortie du lac, le ruisseau torrentueux de la Vée. Les deux ou trois hôtels qui constituent tout l’ancien Bagnoles apparaissent à côté et au delà de
l’entrée de la gorge au fond de laquelle est caché l’établissement thermal.
En avançant du côté des hôtels, je peux me rendre compte de l’état d’avancement des travaux de la compagnie La Foncière, et voir où en est le nouveau Bagnoles. Plusieurs chalets élégants sont déjà terminés et même habités. Une église, dont la charpente de fer est déjà posée, s’élève sur les pentes rocheuses du sud-est. On travaille à fixer les pièces de zinc qui en formeront les murs et la toiture. A quelques pas, sur les mêmes pentes, se dresse un élégant Casino, auquel on accède par des allées bordées de rocailies. Ce Casino est déjà terminé et inauguré. Là aussi, les deux cités sont représentées et Babylone est en avance sur la cité sainte.
La route que je suis atteint le lac qu’elle côtoie et contourne un instant au midi, franchit la Vée à sa sortie du lac, et se bifurquant au delà du pont, un embranchement suit à gauche la rive droite du torrent au fond de la gorge pour aller déboucher du côté de la Mayenne : c’est la route de Couterne ; l’autre embranchement monte doucement sur les pentes intérieures, c’est-à-dire tournées vers le lac, et se dirige à l’ouest vers Domfront. C’est au bord de cette route, à droite, le dos tourné au lac, que s’élève l’hôtel de Paris, où je trouve un gîte.
Mon installation à l’hôtel ne m’arrête pas longtemps. Je prends possession de ma chambre avec vue sur le lac et les coteaux environnants. L’orientation de mon modeste appartement me sourit. Satisfait de ce premier coup d’œil, je redescends pour faire plus ample connaissance avec ma nouvelle résidence. Une première visite à l’établissement thermal emploiera les deux heures qui me restent avant le déjeuner.
Cent cinquante, ou deux cents mètres me séparent de l’entrée du parc de cet établissement. Cette entrée (une grille en fer appendue à deux piliers en briques), je l’ai remarquée, en arrivant, près du pont de la Vée. Y revenir est l’affaire d’un instant. Un aveugle se tient auprès de l’un des piliers. Ce mendiant me frappe par sa tenue, par sa propreté et son air honnête. Sa physionomie calme, reposée et presque rayonnante, et le chapelet qu’il égrène lui donnent l’air d’un saint.
J’entre dans la propriété. Une large et sombre allée descend et s’allonge devant moi. A travers les arbres qui l’ombragent s’aperçoit à gauche la paroi des rochers au pied desquels elle circule. Et de l’autre côté l’on entend et parfois l’on voit dans son lit profond l’eau torrentueuse et roussâtre de la Vée qui bondit sur les schistes. Un écriteau fixé à mi-hauteur contre le tronc d’un arbre porte cette inscription : « Allée du Dante/» Bien trouvé, me dis-je. Cette allée rappelle en effet, le début de
l’enfer du poète florentin et cette vallée sauvage où Virgile lui apparaît... Cette allée descend aussi vers la cité des pleurs puisqu’eHe conduit à une hôtellefie de malades. J’étais dans ces réflexions lorsque je fis aussi comme Dante une rencontre inopinée. Ce n’était pas Virgile qui venait pour me servir de guide. C’était néanmoins un guide qui m’arrivait, un ancien ami de Caen, un ancien confrère en Saint-Vincent-de-Paul.
Mon ami Dum... parut enchanté de la rencontre. Je l’étais pour ma part bien réellement. Il s’offrit tout de suite à me servir de cicerone, des Bains de Bagnoles connaissant tous les détours.
Négociant retiré des affaires, il vient là tous les ans avec sa femme faire une saison d’eaux... Son hôtel, c’est l’hôtel de Bagnoles , hôtel recherché des gens paisibles et bien pensants. Plusieursmembres du clergé de Paris y sont descendus. Le Père Stoffel du Saint-Esprit, missionnaire du Congo, s’y trouve en ce moment.
En conversant Dum... m’a pris obligeamment le bras et, revenant vers rétablissement où l’avait déjà amené le bain matinal, est entré tout de suite en fonctions comme pilote et comme guide. Nous suivons l’allée du Dante et bientôt, au delà d’un léger coude formé par cette voie obscure, nous nous retrouvons à découvert. Dans un espace libre, encadré par des rochers à pic et des bois de sapins, se dresse devant nous l’établissement thermal. Encore quelques pas et nous pouvons en embrasser l’ensemble et en distinguer les principaux détails. On a devant soi deux groupes principaux de bâtiments : le groupe de la rive gauche de la Vée qui est le véritable établissement, et les bâtiments de la rive droite qui sont l’hôtellerie.
Le premier se compose de deux pavillons principaux perpendiculaires à l’allée du Dante. Un assez vaste espace les sépare, du milieu duquel sélève un kiosque octogonal. C’est le kiosque de la source. Des pavillons renferment tout ce qui concerne le service médical, la distribution des eaux, les bains et l’hydrothérapie. Un troisième bâtiment faisant suite aux deux autres,
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mais parallèle à [l’allée qu’il longe, contient les piscines.
Nous montons au kiosque de la buvette (ou de la source) et je bois mon premier verre d’eau. Au centre du kiosque, à -l’intérieur d’une balustrade, une excavation se présente au i'ond de laquelle jaillit la source. L’eau est reçue dans une vasque entourée de rocailles. On y descend par des degrés vers le milieu desquels se tient la personne chargée de servir l’eau aux demandants. Celle que nous y rencontrons est une belle jeune fille, grande, aux fraîches couleurs, qu’on aurait pu qualifier, au bon temps du classicisme, de Nymphe de la source, et que son air décent, honnête, imposant le respect, permet plutôt d’appeler une Rebecca.
Je bois mon premier verre d’eau et je constate que l’eau de nette source est à peine tiède, douce et comme veloutée au palais, sans aucun goût prononcé. Je ne sais s’il faut croire aux vertus curatives qu’on lui attribue. En tout cas elle est inoffensive, et la pureté de l’air qu’on respire dans ce pays de forêts, de rochers, couvert de bruyères et planté d’arbres résineux, est réconfortante.
En arrière du kiosque de la buvette, en gravissant par un chemin en zigzag taillé dans les rochers contre lesquels s’appuient les pavillons dont j’ai parlé, on arrive à la petite chapelle de l’établissement.
De la plate-forme qui la précède, on domine non seulement les bâtiments voisins, mais encore l’hôtellerie et la direction qui s’étendent sur l’autre bord de la rivière, formant comme un long rectangle dont la Yée canalisée et coupée de ponts blancs est l’un des deux grands côtés, et dont l’autre grand côté, le plus éloigné, est une ligne de bâtiments ayant à dos la route de Gouterne. La vue s’arrête par delà sur des rochers ébréchés et couverts de sapins.,
Nous entrons dans la chapelle pour rendre hommage au Créateur de toutes les sources salutaires, qui est en même temps le grand médecin. Il est là nous attendant comme il attendait au puits de Jacob quand y vint puiser la Samaritaine,
prêt à nous donner à boire de cette eau qui seule apaise la soif et donne la vie. Les autres eaux ne sont que des symboles île celle-là. Dans cette petite chapelle proprette, soignée, sur laquelle les sapins des rochers qui la dominent projettent leur ombre, règne la paix et le silence. Elle inspire la piété. L’architecture et l’ornementation en sont bien simples ; des murs blanchis à la chaux, une ou deux fenêtres cintrées dans ces murs sans moulures ni ciselures ; quatre ou cinq rangées de chaises de chaque côté de l’allée qui conduit au sanctuaire ; et un autel appliqué contre le mur du fond, voilà ce que présente l’intérieur. L’autel est fort simple comme tout le reste et il n’y aurait rien à en dire, s’il n’était relevé par un admirable tableau encastré dans la boiserie qui recouvre le mur en arrière — c’est une Mater Dolorosa de Garofalo. — Ce tableau est à sa place là où viennent prier tant d’âmes éprouvées par la souffrance. Il inspire confiance et résignation. Nous y avons prié pour nous et les nôtres, pour les pauvres malades qui demandent la santé aux eaux et pour notre chère France, si malade aussi, qui a si grand besoin de puiser aux eaux des fontaines du Sauveur.
On achevait de célébrer une messe. Plusieurs sont dites tous les matins dans cette chapelle par des prêtres qui sont de Paris pour la plupart. Et les assistants ne manquent pas, surtout des Parisiens, d’une piété vraiment édifiante. Je ne m’étais pas trompé eh pensant que Bagnoles m’offrirait comme un résumé, comme une réduction du high life, comme un petit Paris avec les deux mondes qui y sont juxtaposés et s’y disputent l’empire. J’avais là sous les yeux le Paris qui prie, qui expie, qui se dévoue et travaille à restaurer le règne du Christ à Montmartre, à Notre-Dame de Paris, à Notre-Dame-des- Victoires, au tombeau de Sainte- Geneviève. Et en descendant de la gare, le casino et les constructions de la Foncière, pour le compte de gros financiers, m’avaient déjà rappelé le Paris proxénète et le Paris de la Bourse, le Paris des Juifs et des plaisirs qui travaille à asservir les nations à Satan.
Redescendu dans l’allée de Dante en passant devant les
Bains , nous poursuivons notre promenade. Au delà des établissements, la vallée s’élargit. De nombreux îlots, qu’ombragent des saules pleureurs et des peupliers, partagent le cours de la Vée aux eaux rousses. Des ponts rustiques permettent de passer de l’un à l’autre. C’est le paradis des pêcheurs à la ligne. Je remarque une grande et belle dame qui y semble fort appliquée pendant qu’un groom bien stylé veille sur ses engins et ses asticots.
Ayant atteint l’extrémité du parc de ce côté, nous gravissons un sentier tortueux pour atteindre sur la gauche les parties élevées, et revenir en arrière et au-dessus des pavillons et de la chapelle que nous venons de visiter. La gorge franchie, en deçà comme au delà, c’est-à-dire à gauche et à droite de la Vée, les collines se replient et, au fur et à mesure que nous montons, le pays se déroule devant nous. Avant de retourner vers notre point de départ, nous nous arrêtons un instant à contempler ce merveilleux horizon. Nous avons à nos pieds, à quelques centaines de mètres, groupé autour de son église, le village de Tessé-la-Madeleine, dont Bagnoles fait partie, et par delà, nous dominons une étendue immense au midi et à l’ouest. C’est la vallée de la Mayenne dont le bassin, d’abord resserré du côté d’Alençon, s’avance en s’élargissant vers le couchant pour se replier ensuite vers le sud et la Loire. Toute cette contrée est le Bocage, semé de haies, d’enclos, de prés verts, de moissons dorées. C’est à distance comme une immense forêt. Le terrain, s’abaissant d’abord et descendant jusqu’à la Mayenne ( à 5 kilomètres de là), se relève ensuite doucement et se termine par une longue ligne de collines bleuâtres et vaporeuses.
Nous revenons à travers des bois de sapins. Sur le sol croissent de hautes fougères dentelées, des bruyères fleuries et parfumées. Des racines, comme de gros serpents noueux, sillonnent le chemin que nous suivons. De temps en temps, mon guide me fait avancer à notre gauche, par des sentiers qui se détachent de notre voie, et nous nous trouvons à découvert sur des rochers abrupts qui dominent ou les bain s ou l’allée
du Dante et la Yée, et d’où notre vue se promène tour à tour sur les établissements, sur les rochers qui alternent de l’autre bord avec les nôtres, et sur les bois de sapins du beau domaine Le Goupil, qui fait pendant à celui des bains et avec lequel nous aurons à faire plus ample connaissance. Nous apparaissons ainsi successivement sur le Mont-Julien, sur le Summa Riva et au Saut-du- Capucin. Mon cicerone me fait connaître ces appellations et les légendes qui s’y rattachent. A propos de ces deux rochers qui s’avancent et surplombent sur un abîme, un capucin a-t-il vraiment sauté à pieds joints de l’un à l’autre ? Ce cher Dum... ne m’oblige pas à le croire.
Cependant l’heure du déjeuner est arrivée. Redescendus dans l’allée du Dante, nous sommes bientôt à la grille du parc. Et de là à nos hôtels, il y en a pour deux minutes.
A la salle à manger de l’hôtel de Paris, tout le monde ou presque tout le monde est déjà installé. On peut néanmoins me procurer une place près d’un des angles intérieurs du rectangle que forment les tables. La salle est grande, bien éclairée et suffisamment ornée par quelques gravures ou photographies représentant les sites des environs. Le maître ornement de la pièce, c’est une hure de sanglier appendue audessus de la cheminée et ressortant sur une sorte de cadremédaillon en bois vernis de couleur ambrée. Terrible est l’aspect de cette hure de vieux solitaire aux yeux étranges, aux soies noires et hérissées, aux défenses blanches et recourbées qui s’avancent menaçantes le long de l’affreux groin noir. Il y a là de quoi troubler l’appétit de ce monde élégant et brillant qui miroite au-dessous. Mes commensaux ne paraissent pas s’en inquiéter.
Ils sont une cinquantaine. Un nombreux domestique, des bonnes actives et proprettes vont et viennent, et dans l’intérieur du rectangle et tout autour des tables. Je suis bien quelque peu ébloui tout d’abord, tombant de mon village dans ce milieu, — mais non au point de perdre la faculté d’observer et de voir. Autoqrdemoi l’élément parisien domine. Mais ce
n’est pas tout à fait la fine fleur de l’aristocratique faubourg. Ce n'est pas non plus le monde qui fréquente Saint-Sulpice et les pieux sanctuaires de Paris : c’est plutôt le Paris moderne et babylonien, le Paris de la presse et des arts. La province et les colonies sont là aussi représentées. Les conversations qui ont du mal à s’établir, mais qui finissent par s’animer, me font connaître peu à peu la provenance de mes commensaux.
A ma gauche, deux ou trois places me séparent seulement de deux dames que j’ai prises d'abord pour des Espagnoles. Ce sont des Algériennes. Leur conversation me l’apprend bientôt. C’est la mère et la fille ; leurs personnes, leurs costumes et leur langage attirent l’attention. La plus jeune est la malade, celle qui est venue pour les eaux. Elle présente un beau type d’Andalouse qui fait penser à celle d’Alfred de Musset. Teint mat ou marbré, cheveux noirs, œil et sourcil noirs : on dirait, par la pureté du profil, une médaille antique. Mais l’animation lui manque. La souffrance lui donne un air alangui. Il n’en est pas de même delà mère. En toute sa personne, éclate une vitalité, un air de santé qui fait contraste. C’est elle le leader , l’orateur pour toute cette partie de la table. Et souvent même, l’on sent au calme qui s’établit dans les autres parties de la salle qu’elle captive l’attention générale, un peu comme à l’Opéra où souvent l’accompagnement bruyant des chœurs ou de l’orchestre se tait tout à coup pour laisser entendre les vocalises de la première chanteuse ou du ténor.
Cette dame d’Alger (la plus âgée) èst une femme de quarante à quarante-cinq ans, une vraie méridionale doublée d’une Parisienne qui, douée encore de presque tout l’éclat de la jeunesse, y joint la force de l’âge mûr. Elle a conservé le costume de son pays d’origine, quelque chose d’intermédiaire entre le costume espagnol et le costume mauresque. Elle est de noir habillée. Une toque ou sorte de calotte noire lui enserre la tête, de laquelle s’échappent les boucles de ses cheveux encore noirs. Une noire mantille lui descend du sommet de la tête, lui enveloppant en arrière le cou, les épaules et la taille qui est
bien prise. L’infatigable discoureuse a, tantôt en main, tantôt posé près d’elle, une sorte de petit drapeau ornementé (te houpettes de diverses couleurs qui lui sert d’éventail et dont t elle joue avec grâce quand elle cause.
Sa conversation est éblouissante et d’une étonnante variété. Elle sait les choses de Paris comme les choses d’Alger et de mille autres lieux. Les voyages ont toujours été sa passion. Pour mon oreille accoutumée à l’accentuation monotone des gens du Nord, sa diction de méridionale est une véritable musique. Ce sont des vocalisations, des variations dans tous les modes. Le timbre de sa voix a parfois des sonorités qui me donnent la sensation et comme la vision des pays du soleil, de son beau ciel d’Alger faisant pleuvoir la lumière sur les hauts minarets et les blanches terrasses, et sur les flots bleus d’une rade incomparable.
Qu’il doit lui paraître triste, la ciel de notre Normandie, surtout par un été aussi pluvieux ! Il pleut rarement en Algérie. Il y pleut pourtant. Et alors c’est un déluge, nous dit- elle. Et ce lui est une occasion de raconter d’intéressants épisodes de voyages dans les gorges de l’Habra, où elle a été à même d’apprécier l’hospitalité arabe... Elle aime son Alger (de loin, pourrait-on peut-être ajouter). J’entends toujours son accent lorsque, nous parlant de Nice où elle était allée passer une saison, elle répétait ce que plusieurs lui avaient dit dans cette belle résidence : « Comment ! vous venez à Nice, vous qui avez Alger! »
Nous devions être bien plus surpris, nous, de la voir à Bagnoles... Il fallait qu’elle eût une grande confiance dans la vertu curative des eaux de cette station.
Plusieurs autres leaders ou meneurs de la conversation se firent aussi remarquer. Mais, à ce déjeuner, le premier rôle appartint d’une manière éminente à la dame venue des bords africains.
Après le déjeuner, lé temps fort douteux dans la matinée s’est rasséréné. De nombreux nuages blancs courent sur le ciel
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bleu qui ressemble à une mer moutonneuse. Mon ami Dum... est exact au rendez-vous (près du pont sur la Yée, à la jonction des routes de Couterne et de Domfront). 11 m’a parlé d’une charmante excursion à faire, d’une petite chapelle située dans un ravin pittoresque et qui est un lieu de pèlerinage célèbre dans la contrée, de la chapelle de Saint-Ortaire.
Le nom de saint Ortaire est très populaire au Bocage normand. C’est un des nombreux disciples de saint Martin de Tours, qui ont fait fleurir dans la contrée la vie monastique et établi la civilisation chrétienne sur les ruines du druidisme : ainsi saint Sever au pays virois, ainsi saint Ernicr dans la contrée de Domfront, tous honorés surtout des laboreurs qui les invoquent pour la cessation des fléaux.
Saint Ortaire, parti du Cotentin après s’être formé à la vie monastique parmi les moines de Landelles (Vire), est venu fonder un monastère sur les bords de la Vée, au pays de la Ferté-Macé.
Nous voulons visiter le lieu où fut ce monastère. Le ravin à chercher est caché dans une partie de forêt qui s’étend en arrière de la gare de Bagnoles. Chemin faisant, nos regards sont distraits parles chalets et les villas qui- se construisent à droite et à gauche. Nous passons devant le somptueux casino aux rideaux rouges, sur lequel flotte un immense drapeau aux trois couleurs.
Pendant que nous cheminons, derrière noussurvient àgrand bruit une voiture qui nous a bientôt dépassés. C’est un splendide landau attelé de deux superbes normands, que conduit de son siège élevé un cocher majestueux, flanqué d’un groom élégant et correct. En arrière et à découvert est assis le maître, vieillard vigoureux, à longue barbe blanche et à cheveux blancs encore abondants, qui semble faire montre de sa puissante carrure. De brillantes jeunes femmes aux toilettes éclatante l’entourent. « C’est un des nababs du jour, me dit Dum..., un de ces monopoliseurs qui remuent les millions à pelletées et qu’engraisse un régime économique ruineux pour les petites
industries, pour le petit commerce et pour l’agriculture. Ils ont su faire affluer dans leurs caisses ce qui, réparti entre dés milliers de bourses, mettait l’aisance et faisait fleurir la vie sur f toute la surface du pays. Tous ces faiseurs qui ont si heureusement exploité la démocratie vivent en satrapes ou en pachas à nos dépens et ont les mœurs de l’islamisme. »
, EtDum...me montrait à quelque distance, sur la gauche, l’élégante et somptueuse villa où notre' nabab passe sa saison d’été avec le train de maison d’un prince (ottoman).
Nous avons hâte d’aller chercher d’autres impressions dans la forêt et dans la solitude où vécut saiht Ortaire, et d’oublier celles que vient de nous laisser cette vision babylonienne.
Nous quittons la voie qui mène à la gare, et par un détour nous nous enfonçons dans la forêt. La voie que l’en suit est d’abord bien tracée. Mais elle devient étroite et raboteuse en se rapprochant du ravin où coule la Vée. La voie ferrée coupe désagréablement le paysage, nous restons en deçà; une allée bordée de haies vives se présente : nous la suivons encore quelques pas et l’on est arrivé.
A travers des pommiers et des poiriers, un groupe de vieilles maisons apparaît qui n’ont que le rez-de-chaussée. Un bâtiment attenant se dresse au, midi, avec un toit plus élevé surmonté d’un petit campanile. C’est la chapelle. On est quelque peu déçu de se trouver en présence d’une construction du siècle dernier. Nous entrons : dans l’intérieur tout est également récent. Deux petites fenêtres garnies de vitraux y laissent pénétrer une lumière diffuse. Les vitraux tout modernes représentent saint Ortaire guérissant les malades, et sainte Radegonde, reine de France, protectrice des moissons. Aucun vestige vénérable, sauf l’antique statue de saint Ortaire renversée et brisée en 1792, et une petite statue de sainte Radegonde ornée de bouquets et de petites glanes tressées avec des tiges de blé et d’avoine par la reconnaissance du laboureur.
Après avoir adressé nos hommages avec nos prières aux
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deux saints vénérés en ce lieu, nous regagnons l’extérieur pour voir ce qui reste de l’ancien oratoire. A peine en retrouve-t-on les substruclions. La fontaine de Saint-Ortaire nous arrête un instant. Elle coule au pied du remblai du chemin de fer. Une vieille margelle rongée et ébréchée par le temps en indique l’antiquité. Elle ne tarit jamais, dit-on. Le pèlerin se fait un devoir d’aller y boire.
En nous éloignant, nous nous efforçons de reconstituer, par la pensée, ce que devait être ce désert au temps d’Ortaire, en ce sixième siècle qu’on peut appeler les temps héroïques ou l’âge d’or du monachisme d’Occident et que Montalembert a su faire revivre en un si poétique tableau.
Etant retombé dans la route, qui de la gare descend vers le lac et les établissements (bains et hôtels), mon compagnon me quitte pour le reste de la journée. Il est obligé de se rendre à la gare pour y recevoir une personne de sa famille. Je redescends solitairement et continue ma promenade vers les bains où la source me rappelle... On peut faire salon au kiosque de la buvette, s’y attabler comme au café. On s’y rencontre, on y cause; on assiste au défilé des buveurs ; on y lit le journal hebdomadaire de Bagnoles qui vous donne la chronique des bains et les noms des nobles étrangers descendus dans chaque hôtel, etc... Je ne m’y attarde pas. Il me semble préférable de faire ma sieste auprès d'une autre source, de celle du bord de laquelle le Seigneur nous dit : Venite ad me omîtes qui laboratis et onerati estis et ego reflciam vos (1). Après les courses de la journée, je goûte là un moment de doux repos. Le repos au pied de l’autel, n’est-ce pas comme un avant-goût du repos suprême au sein ;de Dieu?
Au dîner (6 heures du soir) je retrouve mes commensaux du matin ; en plus, quelques visages nouveaux. La physionomie de la salle est la même, un peu plus brillante seulement. La vaisselle, les cristaux, les fleurs et les toilettes resplendissent.
(l) Inscription placée en demi-cercle autour de la partie supérieure du tableau de la Mater dolorosa.
Nos dames algériennes, l’une du moins, sont toujours en verve. Un beau jeune Parisien qui me semble réaliser le type “de l’étudiant fin de siècle pour l’aplomb, la suffisance, les airs blasés et sceptiques, leur donne la réplique. Il est assis vis-àvis d’elles avec un monsieur et une dame âgés qui semblent de sa parenté et que j’ai appris depuis être du pays chartrain. La conversation est plus animée et plus générale que le matin. Beaucoup parlent de leur santé, du régime qu’ils suivent : eau de la source, bains chauds et bains froids, bains russes, douches, séances du Casino, représentations du théâtre, tel est la thème ordinaire, le fond commun sur lequel on brode.
Un gros monsieur de Paris, à la voix âpre et mordante, finit par prendre le dessus et s’impose à l’attention de la majorité. C’est un homme d’une cinquantaine d’années. Il vient de dire qu'il avait vingt-trois ans en 1868. Je lui en aurais donné soixante-cinq. Il est gros et court; ses cheveux blancs et ses moustaches blanches font ressortir son teint surchauffé et apoplectique. Les choses de la presse lui sont familières.
Je le soupçonne d’avoir des attaches avec le journal V Autorité, à la manière favorable dont il parle à plusieurs reprises de Paul de Cassagnac. Il touche à beaucoup de questions actuelles, financières et politiques, et met à nu une foule de tripotages peu connus des gens de province, surtout ceux dont les expropriations à Paris sont l’occasion. C’est un impérialiste, à ce qu’il me semble. Parlant des grandes expositions universelles, les expositions du temps de l’Empire, dit-il, étaient bien supérieures à celles d’aujourd’hui. C’est le laudator temporis acti. On est encore sous l’émotion de l’assassinat de Carnot et de l’élection de Casimir-Perier (fin juillet 1894). Notre Parisien a beaucoup connu les deux présidents et leurs familles. Il les caractérise ; il les pourtraicte l’un et l’autre avec verve et relief. Il dit du nouveau président : « Casimir-Perier est un homme d’action et d’énergie. Il ne fera pas de coups de tête ; mais il marchera devant lui, et ce qu’il voudra, il le voudra bien... »
Quand l’occasion s’est présentée d’agir, il a su vouloir, en effet, mais vouloir s’en aller.
Après le dîner, je me suis contenté d’une courte promenade sur la route de la forêt d’Andaine. C’est la route qui passe devant l’hôtel de Paris se dirigeant vers Domfront. Elle se déroule en ondulant vers le couchant à perte de vue entre des massifs de hêtres et de chênes mêlés de bouleaux et de sapins. Quel calme! quel silence solennel ! Le jeu de la lumière empourprée et des ombres à travers les branchages, d’abord intense, s’affaiblit et s’efface. Le soleil descendant derrière le sombre rideau que forment les arbres a bientôt tout à fait disparu. C’est le moment de rendre hommage à celui dont le soleil couchant symbolise la gloire, de prononcer le gloria patri, etc... du rosaire et de saluer aussi la reine des cieux à l’heure où la lune, son image, paraît au milieu de sa cour d’étoiles et représente bien celle que salue de toutes parts la cour céleste répondant à l’ave de l'archange Gabriel (1).
Au retour, j’entends tout à coup de violentes détonations répercutées par une foule d’échos. Je me demande ce que cela peut être. J’en ai bientôt l’explication, lorsqu’au loin devant moi, du haut du ciel que l’ombre envahit, je vois, après une détonation nouvelle, retomber une pluie d’étoiles resplendissantes. Ce sont des fusées qu’on tire des jardins du Casino. Les pompes mondaines de la soirée s’annoncent. L’amorce ne me tente pas. J’aime mieux rentrer sous l'impression des spectacles de la forêt, et d’ailleurs la rencontre que je viens de faire de plusieurs escouades d’ouvriers des champs qui reviennent au logis, la fourche ou le râteau sur l’épaule, déguenillés, harassés, l’œil sinistre, dégoûtés d’un travail que la pluie les forcera à recommencer demain et qui leur rapportera si peu, m’a mis le noir dans l’âme.
29 juillet au matin. — C’est aujourd’hui dimanche. La nuit a été orageuse : du tonnerre, des éclairs, de la pluie à torrents.
(1) Dante, Paradis, chap. xxxn.
La journée s’annonce mal. Le ciel est bas, plombé, présentant comme une tenture épaisse de nuées ondulées. Une sorte de fumée enveloppe les arbres. Les hirondelles rasent le lac. Les fpoissons sautent. Et en effet, sur les neuf heures, la pluie recommence et ruisselle. Je me rends sous la pluie à l’église de Tessé-ja-Madeleine pour la grand’messe.
L’église et le village de Tessé se présentent à environ un demi-kilomètre au delà de la gorge boisée et tourmentée qui abrite les bains'. La muraille des rochers de droite que longe la route de Couterne s’infléchit vers l’ouest, et sur la pente, adoucie et tournée au midi, des collines qui en sont la continuation, je peux voir en avançant se dérouler dans toute son étendue le château de l’endroit et la belle propriété qui l’entoure. C’est cette propriété Legoupil que j’ai pu entrevoir, et seulement de profil, en parcourant le parc de l’établissement thermal. Le château est de construction récente, genre Renaissance, avec tourelles aux quatre coins. Sur ses quatre faces, des perrons ornés de balustres où l’on accède par des rampes d’escalier, bordées aussi de balustres, lui donnent l’air d'un petit Chambord. Mon ami Dum... m’a déjà donné quelques renseignements sur le propriétaire et sur l’origine de sa fortune. M. L..., m’a-t-il raconté, possède au moins 1.800.000 fr. de revenu. Il y a une légende sur le point de départ de cette fortune, assez semblable à celle qu’on raconte à propos de la fortune, des Rothschild. Il s’agit d’un dépôt confié au père ou à l’aïeul de M. L... pendant la Révolution et qu’il aurait conservé, et restitué fidèlement (après l’avoir fait fructifier toutefois...).
La pluie et la crainte d’arriver en retard à l’église ne me permettent pas de m’arrêter à considérer le château et les beaux bois de sapins qui l’encadrent.
L’église de Tessé-la-Madeleine ne présente aucun caractère d’architecture, comme la plupart des églises de campagne au Rocage. C’est une construction récente en pierres ou cailloux schisteux et en granit, avec une flèche et des toitures ardoisées. Une tribune avec orgue-harmonium au-dessus de la porte
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
d’entrée, les bancs en bois de la nef et les stalles du chœur, en arrière desquelles une chapelle assez profonde de chaque côté, voilà les principaux ornements de l’intérieur.
Le maître-autel à colonnes sculptées est assez pompeux. C’est un échantillon du goût du siècle dernier ou le grec est devenu le rococo.
Des dames élégantes émaillent l’assemblée, les dames des bains sans doute. La plupart se sont placées dans des chaises disposées dans la nef. Je ferais comme elles, si je n’apercevais mon ami Dum... déjà installé dans le chœur, qui me fait signe qu’une place est vacante près de la sienne. Il y avait à peine quelques minutes que j’y étais assis lorsque nous voyons s’avancer par la nef un grand vieillard courbé et appuyé sur deux cannes, traînant de gros pieds emmitouflés, rampant plutôt que marchant, et qui, arrivé aux stalles des marguilliers, s’y hisse par un suprême effort. « C’est le châtelain, me dit mon voisin. — Ah! pensai-je, sa belle médaille a un vilain revers. Vieux et podagre comme il l’est, il ne jouit guère de ses richesses. Au moins, c’est un millionnaire qui va à la messe. » Et j’en conclus charitablement qu’il fait un bon usage de ses finances.
En ce jour (29 juillet), on célèbre l’octave de la Madeleine. Marie-Madeleine est la patronne de la paroisse de Tessé. Nous avons un admirable sermon prêché par un jeune abbé, qui fait les fonctions d’aumônier de l’établissement thermal pendant la saison. Il est du clergé de Paris. Son sujet est approprié à la fête. Il traite de la charité , de l 'excellence de la charité. Pour la doctrine, c’est, si je ne me trompe, du saint Thomas tout pur. Distinction, pureté, onction, tels sont les principaux caractères de sa parole.
L’office du jour n’est pas solennel, mais le saint sacrifice de la messe par lui-même n’est-il pas toujours un spectacle sublime? Lorsqu’après les chants liturgiques, le silence se fait; lorsque le prêtre, absorbé dans une communication plus intime avec le ciel, tout à coup tombe à gènoux ; quand les paroles
sacrées et toutes-puissantes sont prononcées et que l’hostie s’élève dans ses mains, alors, il me semble voir cette scène du ciel que Raphaël a essayé de reproduire dans le plus grand de ses* chefs-d’œuvre : au-dessus de l’Eglise de la terre, l’Agneau sans tache entouré des vingt-quatre vieillards et de tous les saints, immolé aux pieds du trône de Dieu son père qu’environne la multitude des anges.
... La messe s’était prolongée bien au-delà de onze heures et nous avions près d’un kilomètre à faire pour regagner nos hôtels. C’est dire que j’arrivai fort en retard pour le déjeuner.
... A table, un nouvel hôte égaya mon voisinage. Il était là à titre d’invité du noble et vénérable couple que j’ai dit être du pays Chartrain, et qui se préparait au départ. Ce monsieur avait sa pension à l’hôtel de Bagnoles. J’ai su depuis son nom. C’était le comte de G..., des environs deBayeux; ancien militaire-gentilhomme, aux allures de mousquetaire un peu démocratisé. Sa conversation m’intéressa. Il causait avec un aimable laisseraller, sans prétention, ne parlant que pour son petit écho, sans s’imposer à l’attention générale. D’un air enjoué et sur un ton à demi gouailleur, il toucha à une foule de questions actuelles, donnant souvent la note juste, la solution vraie, le tout relevé de temps à autre d’un mot heureux, d’un trait piquant, d’une phrase à moustaches. Ses amis et lui s’entretenaient d’amis communs, de familles qu’ils avaient connues autrefois, des vicissitudes qu’elles avaient subies dans la période économique que nous traversons. Il savait voir et dénoncer les causes de l’amoindrissement des fortunes privées et de la fortune publique, par quel travail, par quels procédés, sans avoir recours aux proscriptions et aux confiscations, les nouveaux Jacobins réussissent à nous dépouiller à leur profit.
« Nous leur devrons l’égalité dans la misère I » Tout pour l’État ou plutôt tout pour le juif et tout pour le franc-maçon qui peuvent dire : « L'État, c'est moi ! »
Mon ami Dum... étant en famille, il ne me paraît pas convenable de l’enlever aux siens après le déjeuner. Je me promène
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
donc solitairement. Je pousse ma promenade comme la veille au soir dans la forêt d’Andaine; mais beaucoup plus loin. Un château que je dois rencontrer dans cette direction, et que Dum... m’a dit appartenir à M. Christophle, du Crédit foncier, est mon objectif. Après avoir parcouru plusieurs kilomètres, après avoir dépassé l’embranchement qui se dirige à gauche vers Juvigny-sous-Andaine, j’arrive à la hauteur d’une clairière assez étendue. A ma droite s’élèvent en pentes douces de vertes prairies coupées de bosquets de sapins qu’entourent dès barrières blanches. Au milieu de ces bosquets se dresse une grande maison blanche à toit ardoisé. Un chemin entretenu comme une allée de parc se détache dans cette direction, un ruisseau le côtoie et le traverse; j'en conclus que c’est là le Gué-aux- Biches et que j’ai devant moi la demeure de M. Christophle, le châtelain du lieu, la grande puissance, le roi du pays.
J’admire l’heureuse situation de son domaine ayant pour cadre et pour horizon la forêt. Avec des bois et du gibier, avec de belles rivières poissonneuses en de riantes vallées, peut-il rien manquer à son bonheur?. . . Hélas ! je crois bien qu’il manque encore quelque chose à M. Christophle.
Mais je n’oublie pas que c’est dimanche et je ne tarde pas à revenir sur mes pas pour me rapprocher de l’église. Je suis d’abord la route parcourue, puis un chemin de traverse se présentant qui me semble se diriger à travers bois vers le bourg de Tessé-la-Madeleine, je m’y engage de confiance et ne suis pas déçu.
Les assistants aux vêpres ne sont pas nombreux ce jour-là. Les chants viennent de commencer quand j’arrive pour y prendre part. C’est un bonheur pour moi quand il m’est possible d’entendre, en m’y associant, cette louange sublime dont les paroles et la musique sont également admirables.
David est le vrai poète, celui qui a le mieux connu et célébré le véritable objet de la poésie lyrique : Dieu et son œuvre. Prophète inspiré, l’œuvre divine lui est apparue sous tous ses aspects. Il a été initié au grand dessein que Dieu accomplit dans
l’humanité et il en a célébré par avance l’accomplissement. L’avènemeçit de celui qui doit naître de sa race et qui doit être le vrai prêtre et le vrai roi, ses combats, ses souffrances et son triomphe sont devant ses yeux, de même que les combats et les épreuves de cette Jérusalem nouvelle dont il doit être le fondateur et qui sera associée à son triomphe final :
Tu es sacerdos in œternum secundum ordinem Melchisedech.
Dominas a dextris tuis; confregit in die irœ suœ reges.
Il annonce l’aliment mystique préparé aux habitants de la nouvelle cité :
Escam dédit timentibus se...
et le triomphe final :
Lœtatus surn in his quæ dicta sunt mihi : in domum Domini ibimus.
Après la louange, il y a la supplication. Combien sont touchantes ces prières des Compiles que l’Église emprunte encore à David pour les mettre dans la bouche du fidèle, de ce pauvre voyageur sur une terre d’exil qu’effraie l’approche des ombres de la nuit, l’image de la mort qui le menace. Il remet son âme à la garde de Dieu.
In manus tuas commendo spivitummeum. Custodi nos, Domine, subumbra alarum tuarum. Il a besoin d’être rassuré par ces promesses : Angelis suismandavit de te... Clamabit ad me et ego exaudiam eum , cum ipso sum in tribulation. Eripiam eum et glorificabo eum.
Ce qui me rendait plus douce encore la participation à ces prières et à ces chants de l’Église, c’est que cela me rapprochait, il me semblait, de ceux qui me sont chers et dont j’étais éloigné, et qui, en ce même moment, je le savais, partageaient les mêmes émotions saintes dans l’église de mon village.
Au retour de l’église de Tessé, je passe par les bains. La buvette m’arrête un instant. Il y a beaucoup de monde. J’ai déjà dit que c’est un lieu de rendez-vous. J’y fais une heureuse rencontre qui met le comble aux douces émotions de ma journée. Le P. étoffel, prêtre du Saint-Esprit, missionnaire au Congo, s’y
trouvait. Il causait au milieu d’un groupe dont mon ami Dum... faisait partie. Ce dernier, venant à moi, m’introduit parmi les heureux auditeurs du Père. Je peux le contempler à mon aise. C’était une vraie figure d’apôtre, exprimant la résolution et l’onction. Une longue barbe noire commençant à grisonner lui descendait sur la poitrine. L'altération de ses traits trahissait la fatigue et l’épuisement. J’aurais voulu l’entendre longtemps. ' Malheureusement le dîner sonnait à tous les hôtels et nous habitions des hôtels différents.
Ce jour-là (29 juillet, dimanche), à l’hôtel de Paris, le dîner se passa sans incident digne d’être noté. Peu d’animation et de gaieté. Le temps était redevenu sombre. La pluie recommença vers la fin du repas, pour durer toute la soirée. Et quelle pluie! un véritable déluge! Triste soirée! Que faire? Les uns passent au salon. D’autres vont au casino, d’autres au petit théâtre des Bains. Armé de mon parapluie, je fais ma promenade, quand même, qui consiste à me rendre à la gare où j’achète un journal.
Je profite du mauvais temps pour jeter un regard au delà du petit théâtre, de la scène épisodique où je me suis confiné pour quelques jours, et passer en revue les principaux théâtres, les grandes scènes où se joue le drame de la politique contemporaine.
... Au retour, je suis tout étonné du spectacle que présente notre hôtel. Le salon et la salle à manger sont brillamment éclairés. Le piano fait rage à l’intérieur et des couples d’ombres dansantes passent et repassent en tournoyant dans les cadres lumineux formés par les fenêtres : on a improvisé un bal. Ces vers d’Hugo me reviennent en esprit :
... Quand le bal tournoyant de ses feux vous inonde...
... Oh! songez-vous parfois que de faim dévoré Peut-être un indigent dans les carrefours sombres S’arrête et voit danser vos lumineuses ombres Aux vitres du salon doré?... (1)
(l) Feuilles d’ Automne. Pour les pauvres.
Je me réfugie dans mon domicile où, ma correspondance et ma prière faites, je m’endors au b^uit éloigné des quadrille^, des v&lsesetdes polkas, non sans avoir songé sur quel volcan dansent tous ces fils de bourgeois ou de hobereaux.
Lundi 30 juillet, encore la pluie. A la source, je rencontre M. et madame Dum... Nous convenons d’aller dans l’aprèsmidi, si le temps devient meilleur, au château des de Frotté. Ce château est situé sur la route de Couterne, à peu près à trois kilomètres de Bagnoles. C’est une excursion qui s’impose à qui vient là, sur le principal théâtre de la chouannerie normande.
Donc rendez-vous est pris au kiosque de la buvette, et le départ est fixé après le déjeuner. Nous nous retirons à nos hôtels respectifs pour nous préparer à cette expédition.
Avant midi et demi, je suis en mesure, et je descends par la route de Domfront pour aller gagner le lieu du rendez-vous. A la jonction des deux routes je rencontre M. et madame Dum... sortant comme moi de leur hôtel : ils ne sont pas seuls ; cette parente qu’ils étaient allés recevoir à la gare l’avant-veille, les accompagne.
Nous atteignons en conversant le pavillon de la source. Mon ami Dum... me fait savoir qüe nous devons avoir encore d’autres compagnons de route. Plusieurs de leurs commensaux de l’hôtel de Bagnoles ont désiré être de la partie. Seulement ces messieurs, après avoir siropé, ont tenu à finir leur whist. Oh! les habitudes d’estaminet! c’est comme la lèpre à la peau.
Enfin la troupe est au complet, et la colonne peut se mettre en mouvement: colonne par compagnies!... Il y a, en effet, la compagnie des messieurs et la compagnie des dames. L’ancien militaire-gentilhomme, gouailleur et bon vivant, celui qui déjeunait la veille à notre hôtel avec les respectables Chartrains et dont j’ai essayé de croquer la conversation, le comte de G..., est des nôtres. Avec lui, un ancien magistrat (démissionnaire à l’occasion des décrets), type du magistrat guindé et rectiligne ; un négociant, juge consulaire dans sa ville, grave et
sec, et un Parisien pétulant, rond et bon enfant. Tout serait pour le mieux si le ciel et le soleil daignaient nous sourire. Nous avons bientôt laissé derrière nous la gorge de Bagnoles et dépassé Tessé -la-Madeleine en suivant la route de Couternes. Des champs entourés de fossés, des haies vives garnies de genêts et de fougères, d’où s’élancent des chênes noueux, nous accompagnent, interrompus seulement de temps en temps par les barrières des enclos. Le comte de G... remarque combien ce terrain, alors qu’il n’était pas coupé comme aujourd’hui par de larges voies, devait être favorable à une guerre de partisans.
Après nous être tour à tour écartés et rapprochés du ravin où coule la Yée, nous voyons devant nous, à droite, un grand bois de hêtres et de chênes aux têtes arrondies entre lesquels émergent de hauts sapins. Et bientôt, au-dessus du dôme de verdure que forment les hêtres, se dressent un toit ardoisé et des pignons de tourelles. C’est le vénérable castel des de Frotté. Après avoir contourné le bois sur la gauche, nous arrivons en vue du château. Une grande avenue de hêtres majestueux y conduit.
Ce château est du seizième siècle, mais dépourvu de cette richesse d'ornementations dont on était prodigue alors. L’aspect en est sévère et triste. Il a quelque chose de protestant. Et en effet les de Frotté avaient d’abord embrassé le protestantisme. Et au moment de la Révolution, le membre de la famille qui l'occupait (M. de Couterne ) était encore protestant.
Le comte Louis de Frotté n’a jamais habité ce château. Né à Alençon, ayant fait son éducation à Caen, puis à Versailles, il passa une jeunesse assez frivole dans les garnisons comme officier de l’armée royale. Ilne revint dans la contrée que pour organiser la Chouannerie en 1795. Le château des marquis de Frotté est une grande construction à deux étages qui se compose d’un corps principal et de deux pavillons. Deux tours, l'une à chaque extrémité du corps principal, font saillie du côté de la route et se font remarquer par la forme de leur toiture ardoisée qui ressemble à une cloche posée sur son ouverture.
Revêtue d’un enduit de couleur ocre, celte construction d’une robuste élégance tranche d’un vif eelief sur les bois qui l’en-' toureYit. L’extrémité sud est plongée en une longue pièce d’eau rectangulaire qui s’étend en avant et en arrière du château. Des massifs de hêtres et de sapins se dressent sur l’autre bord. Des carpes y sautent avec bruit. Tout le domaine annonce la décadence et l’abandon. On commence à abattre les bois, triste pré- • sage. De beaux hêtres qui prolongeaient l’avenue au delà de la route de Couterne sont déjà par terre.
Admis à visiter le jardin et le parc, notre attention se porte, dans le jardin, sur un arbre énorme. C’est un cotonnier de Pensylvanie, qui déploie uné ramure semblable à celle d’un noyer plusieurs fois séculaire. A côté, plongeant dans l’eau de l’étang, quelques vieux débris de tours nous disent que le château actuel en a remplacé un autre plus ancien. Dans le parc, on nous signale un sapin gigantesque que trois hommes auraient peine à embrasser. Près de la grille, quand nous sortons, nous remarquons deux autres sapins, l’un d’eux rompu par le temps et l’autre plus d’à moitié dépouillé. Je fais la réflexion que c’est le symbole de l’état actuel des anciens possesseurs et en général de notre aristocratie.
En ce moment-là, à l’extrémité de l’avenue, passe, par la route deCouternes se-dirigeant sur Bagnoles, le brillant équipage du nabab financier et industriel dont j’ai déjà parlé. Il a lui aussi dirigé de ce côté sa promenade. Voici, pouvonsnous dire, la nouvelle aristocratie : Ceci a tué cela.
Nous brodons un instant sur ce thème; ce qui aurait pu nous conduire loin, si à notre arrivée sur la grande route la débandade ne se fût mise parmi nous. Les dames craignant la fatigue, et les messieurs de l’hôtel de Bagnoles ayant hâte d’aller reprendre la partie interrompue, sont d’avis de battre en re- \ traite.
Mon ami Dum... et moi, nous tenons bon et allons de l’avant. La petite chapelle de Notre-Dame de Lignou nous appelle; nous n’en sommes éloignés que d’un kilomètre. Nous ne tar-
dons pas à en apercevoir le sommet entre des bouquets de hêtres et de sapins. Une statue en bronze ou bois doré qui surmonte le campanile l’annonce de loin.
L’édifice, lorsque nous approchons, ne nous offre aucun intérêt au point de vue de l’art. A l’intérieur, quelques rares vestiges romans peuvent attirer l’attention de l’archéologue, surtout les grandes dalles tombales dont ell«.est pavée dans toute sa longueur et qui sont chargées d’inscriptions. La statuette de la sainte Vierge qu’on vénère est en bois et d’une taille minuscule ressortant en brun sur des nuages blancs et une gloire dorée. Des cierges brûlent devant elle. Tout le reste est sombre et triste.
Le cimetière de Couterne entoure l’église. Parmi les sépultures, celle des de Frotté est la plus remarquable : quatorze grandes tables de marbre noir rectangulaires presque horizontales portant chacune les armes de la famille avec la devise : Pro Deo et rege. Je cherche en vain la tombe du chef de la chouannerie normande. Je me souviens qu’il n’est pas là. Il repose à Verneuil, où il a été fusillé en 1800.
Nous achevons de parcourir rapidement le champ des morts. La vieille croix de granit qui semble garder et protéger toutes ces tombes nous arrête un instant. Au bas de la tige nous voyons quelques lettres que nous avons peine à déchiffrer, recouvertes qu’elles sont d’une mousse grisâtre. Nous finissons par lire : arbre de vie. Et sur le socle, en grattant la mousse, nous reconstituons ce qui suit : «Au ciel j’abonde de gloire. » La croix nous montre le vrai chemin de la vie et de la gloire...
Après avoir revu, à travers les arbres et par-dessus le petit mur du cimetière, l’immense panorama que présente au midi la vallée de la Mayenne, nous reprenons le chemin de Bagnoles. La route de la Ferté-Macé nous y ramène en nous maintenant sur les hauteurs et en nous faisant passer en arrière du parc des bains et du casino, près de l’établissement, sorte de phalanstère où le Crédit foncier envoie, l’été, ses employés malades.
Le 31 juillet, temps brumeux. Les vapeurs montent sur le v flanches coteaux : bon présage. Le soleil doit finir par se montrer. Àu retour de la buvette, je fais l’ascension du Roc-au- Chien. Ce n’est pasl’ascension du Mont-Blanc. Le Roc-au-Chien est le monticule le plus abrupt parmi ceux qui bordent le défilé ou gorge de la Vée, sur la rive droite de la rivière. — Une fois arrivé au sommet du roc, on a dans diverses directions de ravissantes perspectives; on domine l’établissement des bains d’un point opposé à celui d’où nous l’avons considéré d’abord le jour de notre arrivée. Au nord, la vue s’étend sur le lac, sur les hôtels, sur les chalets épaps qui en égayent les rives et sur les pentes des coteaux qui l’enferment. Des vallons s’ouvrent dans diverses directions. Le soleil, qui a fini par percer et dissiper les vapeurs, éclaire au loin des prés verts, des moissons dorées, dans l’intervalle qui sépare la forêt de la Ferté de la forêt d’Andaine. Je peux me croire un instant transporté sur un petit Rhigi près d’un petit Lucerne...
Après le déjeuner je reste solitaire. M. et madame Dum... préparent leur départ qui doit s’effectuer sur les trois heures. Comme je tiens à leur faire mes adieux et à leur serrer la main au dernier moment, cela ne me permet pas une longue excursion.
Je renonce au pèlerinage à Notre-Dame du Perrou malgré les charmantes légendes qu’il rappelle. Cela m’entraînerait trop loin.
Je me contente de pousser jusqu’à la Croix-Gautier, un carrefour dont m’a souvent parlé Dum... Rien à dire du parcours dans la forêt. J’ai déjà décrit les parties que je traverse à propos de mon excursion vers la maison Christophle. Seulement, au lieu de continuer par la route directe de Dornfront, je prends à gauche la route de Juvigny-sur-Andaine. A la lisière de la forêt que l’on gagne bientôt, se présente un carrefour formé par des chemins de traverse, sur le milieu duquel s’élève une croix de granit. Sur le socle de cette croix une inscription donne les dates des décès de Michel Gautier et de Jeanne Mallet
sa femme. C’est ce qu’on appelle la Croix -Gautier. Au delà, la route s’avance à découvert sur une pente.
Je ne fais que quelques pas dans la descente. Un horizon immense se déroule à ma vue, surtout du côté du Midi et de l’Ouest. Un cantonnier qui fauche des herbes et des fougères dans les fossés de la route se trouve là à souhait pour m’expliquer le panorama que j’ai sous les yeux. Il me nomme les principaux villages que l’on aperçoit. Le premier dont nous voyons l’église devant nous à travers des enclos et des bouquets d’arbres, c’est la Chapelle-Moche. Plus loin, à droite, se montre Juvigny-sous-Audaine; et bien plus loin encore, toujours sur la droite, nous pourrions apercevoir Domfront si les collines voisines et les ondulations de la forêt ne nous le dérobaient. Cette masse bleuâtre et arrondie qui se dresse à l’horizon, au delà de Juvigny-sous-Audaine, c’est le mont Margantin, c’est le point culminant du pays. « Le mont Margantin, me dit mon cantonnier, ah ! il faut voir cela le lundi de la Pentecôte, quand on y fait la procession de saint Ernier. Il a souvent pris part à cette procession dans sa jeunesse, étant du pays. Et il me conte ce qu’il sait de la légende ou de l’histoire de saint Ernier. (Il va sans dire que j’ai puisé depuis à d’autres sources.)
Saint Ernier est l’un des patrons les plus populaires au pays de Domfront. Il est surtout invoqué, comme saint (Maire, aux alentours de la Ferté, pour la conservation des biens de la terre. Il vécut vers la même époque (sixième siècle), et bâtit à Céaucé un monastère. L’église de Céaucé possède encore une relique du Saint, un fragment de l’os de l’avant-bras. C’est cette relique insigne qu’on venère le lundi de la Pentecôte. Et l’on solennise la fête au moyen d’une procession autour du Mont Margantin, à laquelle prennent part tous les villages d’alentour.
Jules Lecœur nous a tracé le tableau le plus poétique de cette fête religieuse, ayant pour décors les splendeurs d’une nature printanière.
Le récit du cantonnier, moins fleuri, était pour le fond identique^ et il ajoutait un détail typique qu’a passé sous silence l’auteür du Bocage Normand. C’est qu’il se vide sur la bruyère force tonneaux de cidre et de poiré ce jour-là.
Je me contente de ces renseignements et n’insiste pas davantage auprès de mon brave narrateur. L’heure passe. Il «st temps de regagner Bagnoles, si je veux trouver là encore M. et madame de M... avant leur départ. J’ai le bonheur de les rencontrer à leur hôtel. Eux partis, je sentis davantage mon isolement au milieu de commensaux inconnus, et commençai à soupirer comme Ulysse vers mon foyer.
Le lendemain fut pourtant encore un beau jour. On fêtait, en l’église de Tessé-la-Madeleine, l’adoration perpétuelle du très Saint-Sacrement, fête qui de nos jours a donné au culte religieux son complément, faisant perpétuellement de la terre un autel digne du ciel. Vraiment la providence favorisait mon voyage, en multipliant pour moi les occasions de rencontrer le surnaturel sur mon chemin.
Je ne manquai pas de me rendre à l’église pour la grand’messe. Je trouvai l’humble église de Tessé transformée ou plutôt transfigurée. La nature avait été largement mise à contribution pour y rendre hommage à son Auteur. Partout des fleurs, de la verdure. Des guirlandes de bruyères et de branches de sapin, entrelacées et relevées de fleurettes rouges, font tout le tour de l’édifice tandis que d’autres guirlandes semblables suspendues aux voûtes se croisent en décrivant des arcs opposés à ceux des arceaux. Le maître-autel est orné de fleurs éclatantes. Au-dessus du tabernacle et sous un baldaquin surmonté d'une coupole et d'un panache blancs, resplendit l’ostensoir avec le Saint Sacrement...
Dans le milieu du chœur on a disposé sur le pavé un massif ou corbeille de fleurs et de plantes exotiques que dominent des arbustes rares. Au commencement de l’office, les chantres «ont venus se placer de chaque côté de ce massif avec leurs brillantes chapes blanc et or. Sur leurs escabeaux ils me
rappellent les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse qui entourent le trône de l’Agneau. Une vingtaine de prêtres en blancs surplis, assis dans les stalles, et les nombreux enfants de chœur, groupés dans le sanctuaire, représentent les bienheureux qui remplissent le céleste séjour et les légions d’anges qui entourent le trône de l’Éternel. Tel est le décor et* la mise en scène où se déroule le plus beau des drames. Des textes du Nouveau et de l’Ancien Testament, des hymnes du Docteur Angélique annonçant, exposant et exaltant le dogme de la présence réelle se succèdent tantôt récités, simple et grave mélopée, sur le mode des chœurs de la tragédie antique, tantôt chantés avec l’éclat puissant et majestueux des mélodies grégoriennes. Un éloquent sermon a dignement célébré Celui qui n’est pas venu seulement enseigner la charité, mais qui s’est révélé dans ce sacrement comme étant l’amour, la charité même.
Des artistes présents à Bagnoles ont voulu apporter aussi leur hommage au Dieu d’amour. Mademoiselle B..., de l'Opéra- Comique, a chanté à l’élévation un ravissant O Salutaris! et le chanteur R..., du même théâtre, a fait entendre le touchant et pathétique Ave Maria de Gounod.
Mais tous ces chants d’artistes mondains, si pieuse et pathétique qu’en soit l’expression, détonnent dans une église et ont quelque chose de mesquin à côté de l’ample majesté du plainchant, après des traits ou motets comme l’introït : cibavit , comme le graduel : caro mea : comme l’offertoire : Sacerdotes domini, etc.
La fête ne devait se terminer que le soir, par une bénédiction solennelle.
Dans l’intervalle, je dirigeai de nouveau ma promenade sur la route de Couterne, vers le château des Frotté. A ma première excursion de ce côté, la compagnie était trop nombreuse. J’avais eu trop de distractions. Il me plut de revoir ces lieux historiques solitairement et sous l’influence des impressions du matin.
bagnoles-les-eaux ou ketour au bocage normand 295
Je venais d’être témoin des manifestations de l’amour, du culte et des adorations dont est l’objet le Dieu d’amour et qui semblent annoncer que la terre veut enfin répondre aux avances de son Cœur sacré. La contre-partie se présentait maintenant à mon esprit : je songeais à l’acharnement de la haine dirigée contre le règne du Christ, surtout depuis un siècle, et qui non seulement dure encore, mais redouble de nos jours.
Le pays que j’avais sous les yeux me rappelait les premières fureurs de cette guerre. Je réfléchissais sur les causes et sur la durée de la lutte. La tempête recommence : c’est sans doute qu’elle n’a pas encore fait son œuvre. Lorsqu’elle aura achevé de déblayer le terrain par ses destructions et de démontrer son impuissance à faire autre chose que des ruines, alors seulement la Révolution aura accompli sa tâche et le Christ et l'Église seront appelés à construire à l’humanité un nouvel abri.
... Le soir à la bénédiction je pus déjà me figurer que j’assistais à ce nouveau triomphe du Christ. L’Église, décorée comme je l’ai dit, était toute en feu. Des cordons de lumière dessinaient les lignes et les contours de l’édifice.
Au milieu de toutes ces splendeurs les belles hymnes de Saint-Thomas d’Aquin éclataient, redites par une multitude pieuse. C’était plus qu’un triomphe terrestre.
Le lendemain 2 août, au matin, les belles visions ont disparu, je suis retombé sur la terre. La pluie recommence. Les gens qui m’entourent et leurs conversations coupent les ailes à mes belles espérances. Au déjeuner, on parle politique et je vois tout ce qu’il reste encore d’aveuglement, de préventions, de sots préjugés dans les esprits. Le gros Parisien, l’homme au teint cramoisi et au col apoplectique, à la moustache et aux cheveux blancs, muet depuis quelques jours, a retrouvé la parole. Il devient tout à tait intéressant en faisant défiler devant nous quelques silhouettes politiques. Après Cassagnac qu’il nous a déjà montré, voici Rochefort. Il a vécu en sa jeu-
nesse dans l’intimité de cet aristocratique démolisseur, de ce comte démagogue, à la fois roi des halles et du boulevard... Rochefort, dit-il, bon garçon, bon camarade, généreux, bourse toujours ouverte! Il gagnait l’argent si facilement avec sa Lanterne! Mais politique détestable; bon pour faire battre et tuer les autres, perd la tête dans le danger, dans les situations critiques, à la Chambre comme dans les émeutes! Notre parleur raconte certains épisodes des funérailles de Victor Noir où Rochefort a fait pâle figure.
Puis à propos de Victor Noir, il passe à Pierre Ronaparte et donne de piquants détails sur le genre de vie de ce dernier. Pierre Bonaparte vivait à Auteuil aux crochets de Napoléon III. C'était, dit notre homme, un vrai bandit : criblé de dettes, il avait trouvé un étrange moyen d’écarter huissiers et créanciers de son domicile. Un petit lion lui servait de chien de garde, lequel élevé en liberté rôdait dans les corridors. Les huissiers avaient vite rengainé leur papier timbré quand ils voyaient apparaître cet étrange concierge...
Puis c’était le général de Galiffet, Galiffet toujours jeune malgré ses 65 ans et toutes ses blessures, Galiffet Ventre d'argent, l’homme des exécutions de 1871 à qui l’on a fait une si terrible légende, que notre Parisien détruisait en partie. Après Galiffet, Déroulède qui est un grand enfant de génie, trop honnête pour faire de la politique, s’est fourvoyé à la Chambre où pourtant il a eu le mérite de frapper un grand coup en tombant Clémenceau. Lucien Millevoye, Jules Delahaye, et d’autres, sans doute, ont aussi leur tour...
Au moment où un débat violent s’engageait sur le député boulangiste de Chinon,je quittai la compagnie pour aller chercher le calme à 1 ombre des forêts.
C’était mon dernier jour à Bagnoles. Je voulais l’employer à parcourir à fond la forêt d’Andaine et à me rendre jusqu’au carrefour de l'Etoile, d’où l’on jouit, me disait-on, d’admirables points de vue dans toutes les directions. C’était une course de longue haleine, huit kilomètres à l’aller et autant au retour.
La route à suivre est encore la route de Domfront. Je pars à cette heure ardente du milieu du jour où, en été surtout, la campagne est déserte et la forêt plus encore que les champs. La solitude et le silence sont bientôt complets. Il fait chaud sous les nuées. La pluie a cessé. Arrivé au delà du château Christophle, je montai péniblement une pente raide là où l’on entre dans la partie la plus dense de la forêt, lorsque me retournant pour reprendre haleine, je vois tout à coup sortir du bois, du côté gauche de la route, un colporteur. Il poussait devant lui un camion auquel était attelé un mâtin d’aspect redoutable. Allant au pas de promenade, je me laissai dépasser par l’homme et le chien. Au bout d’un instant, lorsqu’ils eurent fait quelques centaines de mètres, je les vis de nouveau disparaître sous bois. Cela me sembla louche. J’avais en l’esprit le souvenir de cet huissier de Balleroy (Bayeux), assassiné au temps de ma jeunesse, en pleine heure de midi, sur la grande route de Bayeux à Saint-Lô, au milieu de la forêt de Cerisy. Et je n’avais aucune arme. lime sembla prudent, sinon héroïque, de profiter d’un chemin de traverse qui se présenta à gauche et de gagner, à la lisière de la forêt, la route de Juvigny-sous- Andaine que je savais encore peu éloignée : ce chemin, descendant dans une fondrière marécageuse et remontant par une pente ardue, m’amena dans un carrefour que je reconnus bientôt pour celui de la Croix-Gaulier.
Le carrefour de l’Etoile demeurait toujours mon objectif. Je prenais un chemin détourné. Mon cantonnier de l’avant- veille, qui m’avait renseigné sur le Mont-Margantin et Saint-Ernier, se trouva là encore fort à propos. Me conformant à ses indications, je suis, à peu près un kilomètre durant, la route de Juvigny-sous-Andaine. Puis, un petit chemin que je prends à droite me ramène en forêt. Je parcours une nature sauvage, des ajoncs, des bruyères, des taill-is de chênes, des sapinières, des roches qui s’avancent de droite et de gauche et me font un chemin à faire pâmer d’aise un élève de Salvator Rosa.
Enfin, après avoir franchi un vrai cloaque dans un baç-fond,
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me voici dans une large voie qui monte directe entre de hautes futaies. A droite, des abatis d’arbres ont ouvert une clairière. Les troncs dépouillés, tristes cadavres, jonchent le sol.
Mais voici des humains qui égayent un peu le paysage. Deux légères charrettes chargées de bois et de fougères sont arrêtées à la file sur la voie et dans la pente que je viens de dire. Les paysans qui les accompagnent (ils sont quatre, dont deux jeunes gars) collationnent en arrière, assis dans le fossé sur des branchages. Ils se régalent de petit salé , sur le pouce, et l’arrosent d’un poiré pétillant. Je souhaite le bonjour à ces braves gens avec qui je ne suis pas fâché de faire un bout de conversation.
Je leur demande si je suis bien loin encore du carrefour de l’Etoile. Ils me répondent que je n’ai qu’à monter droit devant moi. Une fois au haut de la côte je n’en aurai plus que pour quelques minutes.
« Monsieur n’est point du pays, me dit celui qui semble le plus important, avec l’accentuation bocaine. — Non. Je suis pour quelques jours à Bagnoles. — Ah I monsieur est sans doute de loin? » Je veux bien ne pas le tenir sur les épines et lui dire tout de suite que je suis de la plain.e de Caen.
— Monsieur connaît Caen?... Connaissez-vous M. d’H?... c’est mon ami. Il est parti du pays et quand il revient il descend à la maison...
M. d’H... est en effet haut placé dans une administration financière.
— C’est que le patron, ajoute en aparté l’autre paysan à l’air fiité, ce n’est point le premier venu, il a du foin dans ses bottes. Savez-vous qu’il a ben quatre mille livres de rente?
Mon attitude témoigne du surcroît de considération que de telles révélations m’inspirent.
— Tenez, sans façon, me dit le patron, trinquez avec nous et buvez un coup de notre petit poiré !...
Je regrette vivement que l’état de mon estomac ne me permette pas de boire ainsi entre mes repas. Sans quoi je leur
ferais volontiers raison. Et après les avoir remerciés de leur cordial accueil et de leurs bons renseignements, je poursuis mon chemin. Au sommet de la côte je constate qu’en effet ils ne m’ont pas trompé. Je ne suis plus qu’à environ deux cents mètres du but. En approchant, je vois se déployer peu à peu devant moi cette petite place ou rond-point qu’on appelle le carrefour de l’Etoile.
De là partent, en divergeant sous des angles égaux, dix routes ou grandes avenues larges et droites qui se prolongent au loin. Plusieurs s’abaissent, se relèvent, s’abaissent encore et, pardessus de nombreux plis de terrain, montrent des plans lointains et bleuâtres à perte de vue.
La maison des gardes est construite sur ce rond-point, entre deux des avenues.
Des bambins (garçons et fillettes de trois à six ans) grouillent sur le carrefour avec la volaille. Une bande d’oies pâturent à quelques pas.
Je prends la route que je crois celle de Bagnoles. Un garde forestier me confirme bientôt que je suis dans le bon chemin. Je l’ai attendu, le voyant venir : nous faisons quelque temps route de conserve. C’est un homme sur la cinquantaine, grisonnant, de haute taille, à l’aspect correct et sévère, une sorte de demi-gendarme avec képi galonné, ayant passé sur sa petite tenue une blouse de coutil rayé pour aller sous bois. Chemin faisant il me donne d’intéressants détails sur le régime forestier, sur les coupes, sur le gibier et les chasses. Le gibier ne manque pas dans la forêt d’Andaines ; les chevreuils, les biches et les cerfs, tous ces légers animaux au pied fourchu sont encore nombreux. Peu de sangliers pour le moment. — Et le garde me parle des exploits cynégétiques du lieutenant actuel de louveterie, M. du R..., que j’ai bien connu autrefois dans le Calvados... Malheureusement, mon compagnon de route est obligé de me quitter pour rentrer sous bois où il va marquer les arbres pour la prochaine coupe...
Resté seul entre deux remparts de chênes et de hêtres qui
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s’allongent sans fin, le silence me semble plus profond. — Assez de ciel bleu ça et là pour réjouir la vue. Le terrain monte et descend. Une clairière au fond d’un ravin découpe le rempart à gauche. Là sans doute s’est faite la coupe de l’an passé. Mon imagination m’y fait apparaître quelqu’une des scènes brillantes dont 'la forêt est le théâtre au temps des chasses. J’y vois passer le cerf, fuyant les bois sur le dos, suivi de la meute aboyante et des piqueurs sonnant du cor. Les galants cavaliers et les belles amazones en costume Louis XIV ou Louis XV, galopent sur la piste, lancés à toute vitesse. J’y vois aussi cette scène du Guillaume Tell de Schiller où Bertha s’explique avec le noble neveu du vieux baron d’Attinghaüsen. Et j’y entends Mathilde chanter le grand air de Rossini :
Sombres forêts, désert et triste et sauvage
La clairière passée, les deux remparts continuent. C’est toujours le même solennel silence. Tout à coup derrière moi, sur la droite se piîoduit un léger bruit, un frétillement sous bois. Je m’arrête et regarde. Par-dessus le fossé quelque chose remue dans les buissons et le mouvement se rapproche. Est-ce mon colporteur camionneur qui attend caché là et va faire irruption?^^ simplement, par une brèche du fossé, je vois descendre à la file, sans se presser, en se dandinant et remuant la queue, une troupe d’oisons qui du fossé remontent à découvert sur le bord de la roule. Ils se mettent paisiblement à pâturer sur la berge, comme s’il n’y avait ni loups, ni renards au pays normand.
Enfin me voici au sommet de la plus haute des ondulations que j’avais devant moi au carrefour de l’Etoile. Au delà commence la longue descente dans laquelle j’avais vu, quelques heures auparavant, mon terrible camionneur,, qui sans doute en ce moment est fort innocemment occupé dans quelque village voisin à faire miroiter au yeux des commères son humble pacotille.
De ce sommet d’où l’on redescend vers le domaine Chris-
tophle (1), la vue s’étend splendide jusque vers Bagnoles enfoncé dans la brume avec ses chalets. Par delà, les ondulations se relèvent et forment des arrière-plans bleuâtres qui se confondent avec l’horizon du côté d’Alençon et du Perche.
Le domaine Christophle, au sortir de la partie dense de la forêt, me paraît mesquin avec ses pelouses, ses bosquets et ses barrières blanches. Les chiens, dans leurs chenils, hurlent et aboient. C’est jour de réception au château. Le mouvement des voitures agace les limiers.
A partir du tourne-bride jusqu’à Bagnoles, je ne rencontre que calèches et landaus. C’est à se croire aux Champs-Elysées, ou sur la route de Trouville à Beuzeval, en été. Le voilà encore en grand équipage, le vieux nabab dont j’ai déjà parlé, ce pacha à barbe et cheveux blancs qui abuse de sa santé et de sesécus, ne voyant pas le spectre de la danse macabre grimpé derrière sa voiture.
On me croira si je confesse qu’en rentrant à l’hôtel j’étais fatigué et muni d’un terrible appétit, et que l’appel de la cloche pour le dîner ne me trouva pas récalcitrant.
La réclusion pour le reste de la soirée ne m’eût pas été fort pénible, si ce n’eût été ma dernière soirée à Bagnoles. Mais je tenais à avoir vu, du moins sous ses faces principales, avant mon départ, la vie qu’on y mène ? Je ne connaissais pas encore le théâtre et les représentations qu’on y sert au public. J'allai donc au théâtre passer ma dernière soirée.
Il Mut dire aussi que je trouvais piquant de pouvoir contempler ce qu’on appelle le monde élégant et ses pompes après les spectacles d’une nature presque sauvage, et goûter les productions de l’art purement humain après les manifestations de l’art religieux et chrétien dont j’avais pu jouir la veille.
La représentation consistait ce soir-là en un concert extraordinaire après lequel on donnait une petite comédie-vaudeville : le Supplice d’un homme. Le concert seul m’intéressait.
(1) Vers le Gué-aux-Biches.
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Je me rends exactement à huit heures etdemie au petit bâtiment annexé qui contient, aux bords de la Vée, le théâtre de rétablissement des bains. Inutile de faire la description d’un théâtre de ce genre où des rangées de chaises remplacent les stalles, le parterre et les loges. Entre la scène surélevée et les premiers rangs de chaises un espace suffisant a été ménagé pour l’orchestre.
Le rideau se lève. Sur la scène fraîchement décorée et représentant le salon traditionnel, se succèdent les artistes dans l’ordre annoncé par le programme, les hommes en habit noir et les dames en robe de bal. Rien à dire des chansonnettes de M. R..., genre peu relevé, exécution médiocre. Mademoiselle R...., de V Opéra-Comique, a plus de succès. Ce n’est pas sans doute une étoile de première grandeur. Sa voix est puissante et d’un bon timbre. Mais c’était lui imposer une difficile épreuve que de la mettre aux prises avec les vocalisations si variées de ce merveilleux opéra qu’on appelle le Barbier de Séville. Quel charme dans cette musique éblouissante d’où l’étincelante gaieté ne bannit pas le sentiment.
En entendant les tendres et joyeuses roulades de Rosine, je me souvenais d’Alboni (ce n’était pas tout à fait à l’avantage de mademoiselle R...) et des merveilleuses sonorités de cette voix de velours qui faisaient dire de la chanteuse célèbre (elle était très grosse) : « C’est un éléphant qui a avalé un rossignol ! » Je savais gré néanmoins à mademoiselle R... de me rappeler d’agréables et lointains souvenirs, en me faisant goûter à nouveau cette ravissante musique de Rossini qu’on peut appeler du Mozart ensoleillé.
On ne lui marchanda pas les applaudissements. Mais les honneurs de la soirée furent pour une autre artiste, pour une violoniste, mademoiselle Isabelle L...., des Concerts Parisiens. Et cela me parut mérité. J’ai entendu Milanoilo et Sivori en leur temps ; ils ne m’ont pas fait plus de plaisir. Mademoiselle L... se révéla dès ses premiers coups d’archet : sûreté, agilité, puissance, expression ; elle réunit les grandes qualités
qui font le maestro. Les belles sonorités et l’heureuse exécution des morceaux classiques sont plutôt son fait que les tours de force* Elle était admirablement secondée par le pianiste Müller, des concerts Erard Krirjelstein , dont l’accompagnement discret et sobre en même temps,que varié et nuancé était aussi d’un maître. Cet artiste a joué seul plusieurs grands morceaux où il a su mettre en relief toutes les ressources de son talent.
Je l’avouerai pourtant, malgré le mérite de l’exécution, toute cette musique profane ne me procura pas d’aussi douces émotions que les chants entendus la veille en l’Eglise de Tessé-la- Madeleine. Toutes les variations de Rossini, même les mélodies et les symphonies desMozart et des Beethowen pâlissent devant la majesté de notre plain-chant et des mélodies grégoriennes.
L’art profane trouble l’âme et y éveille des aspirations auxquelles il me donne pas satisfaction, tandis que l’art religieux ou surnaturalisé nous ravit vers notre véritable objet qui est Dieu, et nous donne comme un avant-goût des joies célestes.
Le concert terminé, je ne restai pas pour la petite pièce. J’avais besoin de repos.
Pour le retour à l’hôtel de Paris, je passai par l’hôtellerie de l’établissement thermal. En faisant le tour du pavillon transversal qui sépare le théâtre de la cour intérieure, j’arrivai devant les fenêtres d’un grand salon brillamment illuminé. Entre les blancs rideaux richement brochés et les somptueuses tentures relevées, la vue embrassait toute la pièce. Le tableau qu’elle présentait était vraiment digne d’arrêter les regards. Ce n’était pas l’éclat éblouissant d’un bal, c’était une beauté plus calme et reposée. Autour de nombreux guéridons chargés de lampes monumentales aux globes dépolis et historiés, de grandes dames se tenaient assises et travaillaient à l’aiguille. Il y en avait de tout âge; pas d’hommes et pas d’enfants. Et les personnes à cheveux blancs ou grisonnants formaient la majorité. C’étaient néanmoins des groupes charmants. La dignité
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et l’élégance du costume comme du maintien disaient le haut rang de ces dames : et je devais me figurer des conversations en harmonie avec toutes ces aimables et nobles apparences ; tout cela dans une vaste pièce d’un haut style et d’un monumental décor. Je ne pus m’empêcher demedire: ce tableau est beau. Mais ces nobles dames ainsi réunies hier soir devant l'autel de Tessé-la-Madeleine, et se prosternant pour la prière et l’adoration devant le Saint-Sacrement, m’offraient offert un spectacle encore plus beau.
Je me retirai sous l’impression de cette vision du monde distingué présent à Bagnoles.
Il va sans dire qu’après une telle journée, la nuit me sembla courte et fut mise à profit.
Le vendredi 3 août, au matin, ma valise est bientôt faite. Décidément je pars ; mais je ne pars pas encore pour regagner directement le logis. Pour compléter mon excursion sur le versant méridional des collines normandes, je dois revenir par Couterne et parDomfront. Couterne c’est encore Bagnoles. J’y vais être plus à portée de quelques sites recommandés.
Et pourtant ce m’est presque un remords de quitter Bagnoles à pareil jour, un jour où l’ambassadeur de Bussie y arrive, et de ne pas rester pour m’unir à ceux qui vont acclamer le représentant du meilleur ami de la France.
Je laisse Bagnoles préparer drapeaux et lampions et je pars à 8 heures 40 pour Couterne où j’arrive à 9 heures, après avoir parcouru de nouveau, cette fois en railway, la vallée de la Vée £t les paysages avec lesquels j’ai déjà fait connaissance en allant au château des de Frotté et à Notre-Dame de Lignou.
A Couterne, je laisse à la gare mes impedimenta. Ce qui attire surtout à Couterne les hôtes de Bagnoles, c’est le domaine de Chantepie. Ce domaine en est distant d’un kilomètre environ. Je ne fais que traverser Couterne pour prendre la route de Domfront qui est le chemin du château. Au sortir de la petite ville, la route monte entre des haies vives. Au sommet de la montée, une large allée s’ouvre à gauche qui circule et disparaît entre des bouquets de chênes et de hêtres. Je la suis.
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Après avoir franchi à niveau la voie ferrée, une maison rustique semblable à celles du pays de Lisieux m:ap paraît dans un ravin à gauche. C’est la maison du garde.
Ayant obtenu la permission de visiter, je reprends l’allée qui continue son long circuit, tantôt coupant des massifs de chênes, tantôt traversant de vertes prairies. La Mayenne calme et tranquille, et réfléchissant çà et là, de hauts peupliers et des trembles au blanc feuillage, me barre le passage. Je la franchis sur un pont à barrières blanches et j’arrive devant une verte et spacieuse pelouse arrondie, au delà de laquelle se dresse de profil le château de Chantepie. Ce château moderne, aux proportions harmoniques, a grand air bien qu’il n’offre aucun caractère architectural.
Le corps central et les deux pavillons ne forment guèrequ’un long édifice dont la couleur de la brique dessine et accentue les lignes principales. Une élégante chapelle fait saillie en arrière, c’est-à-dire au Nord. Quelques arbres gigantesques déploient une tête majestueuse au-dessus de la pelouse. Dans toutes les directions s’ouvrent des perspectives, la plupart sur des prairies coupées de bouquets d’arbres et bordées de blanches balises. Un nombreux bétail aux tons roux et bigarrés y pâture. Au levant, un village avec son clocher se dresse par délà les prairies sur la pente d’un coteau. Une dame en noir, qui revient peut-être de la messe matinale, semble redescendre de ce village et parcourt les allées. Elle s’arrête de temps en temps pour dire quelques mots aux ouvriers qu’elle y trouve au travail.
Beau et seigneurial tableau.
Us sont rares aujourd’hui les Français de France possédant de semblables domaines. Les grandes propriétés modernes bien cultivées, bien aménagées sont presque toutes aux mains des princes de la finance, des juifs qui ont amené la dépréciation de la terre pour l’acquérir.
Il va sans dire que je rentre à Couterne muni d’un vaillant appétit. J’ai la bonne chance de rencontrer un restaurant où je
peux faire un copieux déjeuner sans manquer aux lois de l’abstinence.
L’après-midi ne fut pas pour moi aussi heureuse que la matinée. Elle fut gâtée par le mauvais temps.
Une promenade que l’on recommande encore aux visiteurs de Couterne, après le châtpau de Chantepie, c’est le val d’Antoigny ou gorge de Villiers avec la chapelle Saint-Antoine. Après déjeuner, je me mets en marche vers1 cet objectif, voulant clore dignement la série de mes courses pédestres. Le chemin qui je suis me ramène à Notre-Dame de Lignou. Mais j'ai à peine dépassé ce lieu de pèlerinage avec lequel nous avons fait connaissance, que de gros nuages s’amoncellent et envahissent presque tout le bleu du ciel. Le tonnerre gronde et la pluie commence. — Bientôt elle devient torrentielle. Il me faut chercher un abri que je trouve d’abord sous un gros chêne têtu et rabougri et enfin dans l’église d’Antoigny, jusqu’où je peux arriver en profitant des moments de répit que me laissent les averses.
Du pied de l’église, je domine les vallées profondes et pleines de verdure qu’on appelle le val d’Antoigny, et par delà j’aperçois les rocs pelés et dénudés de la gorge à l’entrée de laquelle s’élève la petite chapelle de saint Antoine. Mais je dois me contenter d’entrevoir cette thébaïde du pays normand. Les petits chemins que l’on m’indique et par lesquels il faudrait descendre sont devenus des torrents. Et dans les bas-fonds il serait impossible de passer. Il faut donc en prendre son parti et battre en retraite.
En repassant devant Notre-Dame de Lignou, je crois devoir y entrer pour faire mes adieux à l’humble sanctuaire et à cellequi y est honorée. Des chants et des accords s’v font entendre.
Un jeune prêtre était assis à l’harmonium et dans la solitude silencieuse et sombre, dans un demi-jour mystérieux, s’essayait aux hymnes de la fête prochaine.
Il était là bien dans son rôle comme la lampe qui brûle au sanctuaire.
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Cependant le temps avait fini par se rasséréner. Devant le soleil s’abaissant s’étaient déchirées les nuées. A la descente vers Couterne, je pus jouir du beau panorama que présente le bassin de la Mayenne.
J’arrive à temps pour dîner à mon hôtel-restaurant du matin, avant le départ pour Domfront. Entre les convives que j’y rencontre la conversation offre quelque intérêt. On touche en passant aux personnages considérables présents à Bagnoles et il est question surtout du nabab dont j’ai déjà plusieurs fois parlé. Quelqu’un s’exclamant sur la générosité de ce prince de la finance ou de l’industrie qui joue les Mécènes au petit pied, qui consacre des centaines de mille francs à acheter des œuvres d’art et à doter des bureaux de bienfaisance, on objecte avec raison que les millions qu’il gagne lui rendent la tâche facile, et que ce bel emploi de son argent ne compense pas le mal qui résulte de cette concentration de capitaux. Les. affaires qu’il absorbe faisaient vivre toute une classe de commerçants et d’industriels maintenant ruinés. Tous ces gros monopoliseurs sont des fléaux destructeurs de la vie de famille, de la vie locale et provinciale et de toute liberté. C’est le phalanstère, c’est la Babel socialiste ou plutôt le bagne social qu’ils préparent ; ceux qui prônent leur œuvre vont au devant de l’esclavage, in servitulem ruunt. Je ne m’attardai pas à écouter ces beaux discours.
Lorsqu’arrive le train d’Alençon pour Domfront je suis à la gare et en mesure. Le jour baisse, mais il y en a encore assez pour qu’on se rende compte quelques instants de la configuration du pays. Le chemin de fer suit le pied des collines sur lesquelles se déroule la forêt d’Andaines. On appelle la Chapelle- Moche, Juvigny-sous-Andaines, lieux avec lesquels nous avons déjà fait connaissance. Puis les coteaux s’estompent, l’ombre gagne, les formes se confondent. Il est nuit noire quand nous arrivons à Domfront : « Domfront, ville de malheur! »... que leiecteur soit rassuré, malgré l’adage, je n’y ai subi aucune pendaison.
Renseignements pris à la gare sur un hôtel convenable, je monte dans l’omnibus. Longue me semble la distance et ardue la route. On monte, on tourne, on gravit des rampes, et toujours au pas. Enfin le bruit cesse. Le véhicule aux vitres tremblantes et résonnantes s’est arrêté. Quelques minutes après, je suis installé à l’hôtel Larseneur, rue d’Alençon. Il va sans dire que je suis assez las pour dormir, non pourtant sans avoir, après l’hommage rendu au Créateur, songé que c’est le lendemain l’heureux jour du retour : vo'<mu.ov %ap.
Enfin le 4e jour d’août s’est leyé. C’est mon dernier jour de voyage. Il me faut être matinal, si je veux avoir le temps de visiter Domfront avant midi et demi, heure du départ.
Me voilà dans la rue d’Alençon dont l’hôtel Larseneur eàt le plus bel ornement. Le soleil est déjà haut. Le ciel est nuageux et toujours menaçant.
La rue d’Alençon s’allonge droite dans le flanc méridional du rocher qui porte Domfront. On la laisse descendre et devenir, au sortir des maisons, la route d’Alençon, pour prendre à gauche et monter, par de petites rues, vers le sommet de la ville. Bientôt, plus de maisons. On arrive par des rampes et des lacets sur une sorte de longue place ou plate-forme, plus ou moins escarpée de tous les côtés. Du côté du Midi, au-dessus des roches de granit, se dresse une croix également en granit. Je m’avance sur ces rochers et, par dessus les maisons du faubourg d’Alençon d’où je viens et qui sont étagées en contre-bas, ma vue découvre une contrée immense. Au milieu de cette contrée, se dresse isolé, à quelques kilomètres, le mont Margantin. A gauche et en arrière, la vallée de la Mayenne ; plus à gauche encore, c’est-à-dire plus à l’Est, les vaporeuses collines d’Alençon et du Perche; en faisant retour et se rattachant au mont qui porte Domfront, les masses sombres et onduleuses de la forêt d'Andaine. La chaîne principale des collines de Normandie sc continue au delà de Domfront, à l’Ouest, vers Mortain et Avranches. L’horizon est immense à droite du mont Margantin, du côté de la Mayenne et de la Bretagne. Je peux là
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me faire une idée de ce que doit être sur ce mont, au milieu d'un tel horizon, la fête de Saint-Ernier au lundi de la Pentecôte, lorsque l’interminable procession y déroule ses circuits et célèbre au sommet l’auguste sacrifice au milieu des décorations d’une nature printanière. La Normandie, en cette circonstance et sur ce point, doit ressembler à un Eden en contact avec le ciel.
En avançant de plain-pied vers l’ouest sur la longue plate- - forme où je me trouve, on rencontre des restes de fossés et des murs de jardins dans lesquels de vieilles tours encastrées annoncent qu’on arrive à l’enceinte de l’ancienne ville. Une première rue me conduit à quelques pas de là sur une place. C’est celle du Tribunal. Ce monument froid et régulier se distingue par les quelques degrés et les quatre colonnes qui en supportent le porche au fronton triangulaire. En ce moment, un long monsieur en négligé du matin traverse la place et se dirige vers le'tribunal. Est ce le président?... Je suis tout étonné de reconnaître sous le masque ridé que les ans lui ont mis sur le visage, un ancien copain du lycée de Caen. Je n’étais pas assez de ses amis pour me permettre de l’aborder. Il ne semble pas me reconnaître... Peut-être craint-il un fâcheux tombant à l’heure du déjeuner?... Donc je passe outre...
C’est le jour du marché. Les bonnes femmes de la campagne avec leurs volailles aux pattes liées, avec leurs paniers d’œufs •et de beurre à terre devant elles, sont là débattant leurs prix avec les bonnes ménagères.
J’entre à l’église à côté. Rien à dire de cette grande construction du siècle dernier, dont le style et l’ornementation intérieure sont du genre rococo.
On a bien vite traversé toute la vieille ville. Le plateau sur lequel elle est construite, élargi vers le milieu, se rétrécit pour former, tout à l’ouest, un prolongement ou promontoire escarpé. On y accède par un pont jeté sur une route qui, sans doute, fut un fossé autrefois. Et l’on se trouve en présence de ce qui reste de l’ancienne forteresse, du vieux château de Domfront.
Le rocher sur lequel se dresse cette ruine grandiose surplombe à pic, d’une hauteur d’au moins soixante-dix mètres au-dessus de la vallée où coule la V avenue. Cette rivière torrentueuse pratique comme une énorme brèche dans la ligne des rochers et des collines qui se continue par delà. La vallée qu’elle a creusée s’ouvre et s’élargit sur la gauche.
Le château de Domfront est une des plus remarquables ruines du moyen âge féodal que je connaisse. Le carré que formait la maçonnerie est encore bien dessiné, et il en reste debout des pans gigantesques. Les deux pans principaux (au nord et à l’ouest) se rejoignent à angle droit, et sont surmontés à leur point de jonction d’une sorte de pignon ébréché qui ressemble à un débris de haute cheminée. Ils sont percés chacun d»’une grande baie cintrée et croulante, garnie de lierre.
Le caractère grandiose de ces ruines, l’élévation et la largeur des ouvertures cintrées qu’on y voit encore, disent quelle dut être l’importance et même la beauté de ce château en son temps.
Une enceinte extérieure (une deuxième enceinte) l’entourait. On en retrouve aussi les traces et les restes. Les murs et les bastions s’en élevaient à pic au-dessus du rocher. Des lierres, des arbustes, des plantes diverses fleurissent sur tous ces débris.
A l’arrivée, du côté de la vieille ville, vers l’angle nord-est de l’enceinte dont nous venons de parler, on a sous les yeux tout d’abord des excavations, des effondrements qui mettent à nu des escaliers et des souterrains voûtés et de ce même côté tout ou partie de la deuxième enceinte (deux tours reliées par un passage voûté), qui permettent de se faire une idée de l’ensemble de la vieille forteresse.
C’est sur ce terrain que se passèrent les derniers épisodes du drame qui mit fin aux guerres de religion en Normandie. Le redoutable chef des protestants, Montgomery, s’était laissé surprendre et enfermer à Domfront. Il s’y défendit héroïquement avec ses derniers compagnons. Quand le canon de Matignon
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eut ruiné les remparts de la ville, Montgomery se retira dans le château, n’ayant plus que quarante hommes. Ce n’est qu’après avoir repoussé deux assauts et vu ses compagnons réduits à quinze, derrière des remparts effrondrés qu’il consentit enfin à traiter.
Le canon de Matignon a fait les brèches et les ruines que j’ai sous les yeux.
En parcourant ces débris sinistres, on est heureux de pouvoir reposer sa vue sur le paysage riant que présente le fond de la vallée. Sur la gauche, en arrière d’une île verdoyante où croissent de hauts peupliers et où tournent les roues d’un moulin [sous l’eau écumante, une vieille église grisâtre et à fenêtres cintrées apparaît.
Cette vieille église se nomme Notre-Dame-sur-l’Eau. L’on m’indique dans le flanc du rocher, du côté du midi, une ruelle sinueuse et abrupte qui permet d’y descendre. En quelques minutes cette descente est opérée, et je gagne une large route qui franchit la Varenne sur un pont de pierre au delà de l'île et du moulin.
La vieille Eglise de Notre-Dame-sur-l'Eau se présente au-delà du pont en contrebas, par rapport à la route.. C’est un spécimen du style roman ou normand du onzième siècle des plus complets et des plus réguliers, semblable à la plupart des églises qui ont appartenu à des abbayes Bénédictines. Une tour carrée avec des corbeaux et des têtes plates supportant la toi ture surmonte la croisée. A l’intérieur du croisillon du Nord, dans un enfoncement latéral, un tombeau-statue (quatorzième siècle) a été dédié à Guillaume de Bellème. Le seigneur d’Alençon, qui a été sans doute le fondateur ou le bienfaiteur de cette église, y est représenté couché sur le dos, dans son armure, les pieds sur un léopard accroupi et les mains jointes. Deux anges le soutiennent et semblent l’enlever au ciel.
Après un rapide coup d’œil à cet édifice, qui porte l’empreinte du génie normand sobre et fort, je reprends le chemin
de la ville. La montée est longue, tortueuse, ardue. C’est sans doute le chemin suivi la veille au soir en omnibus, la gare étant là à deux pas de Notre-Dame-sur-l'Eau. Enfin je retrouve la rue d’Alençon et l’hôtel Larseneur. Après un déjeuner rapide, l’omnibus me ramène à la gare. Des sifflements annoncent le train de Laval... Voyageurs pour Fiers et la ligne, en voiture I... C’est le train du retour.
De Domfront à Messei, nous remontons sur le versant méridional des collines normandes. Rien de particulier à noter maintenant. C’est toujours le Bocage. A partir de Messei, je me retrouve sur une voie parcourue et l’aspect des objets n’attire plus mon attention. Je n’ai plus rien de mieux à faire que de me livrer à l’évocation du passé et aux souvenirs que rappèlle le pays .
Entre Messei et Fiers nous touchons au territoire de Tinchebrai. Tinchebrai! que de souvenirs héroïques et poétiques se rattachent à ce nom! Les héroïques, ce sont des épisodes de guerres anglaises et delà chouannerie, c’est ce soldat normand payant cher son audace de s’attaquer au roi Louis le Gros, c’est Frotté se ruant avec ses gars en sabots sur des remparts trop bien défendus. Les poétiques, ce sont les faits merveilleux dont a été le théâtre, la forêt de la Lande 'pourrie (ainsi se nomma une partie du territoire de Tinchebrai). Il y a là un pèlerinage célèbre. Voici, d’après la légende, quelle fut l’origine de ce pèlerinage.
Un jeune pâtre menait paître son troupeau dans la forêt. 11 remarqua un endroit que ses moutons affectionnaient. Même il était souvent obligé d’aller chercher l’un d’eux au milieu d’un buisson de coudriers où il se tenait constamment et dépérissait, se contentant de brouter quelques feuillages et de boire à la source qui avait jailli là. Plusieurs fois, le jeune berger avait observé que le buisson s’éclairait d’une vive lumière. Un soir il y vit apparaître une statue de la sainte Vierge au milieu du feuillage resplendissant. Le bruit s’en répandit dans la contrée. On y vint en foule et bientôt une chapelle s’é-
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leva auprès dés coudriers et de la source limpide. Depuis lors Notre-Dame de la Lande pourrie est un des sanctuaires les plus vénérés au Bocage.
Au-delà de Fiers, je suis distrait de mes souvenirs par ce qui se passe dans le compartiment voisin. Des éclats de voix y ont attiré mon attention, et je fais en sorte de voir et d’entendre. Il y a là un péroreur (un commis-voyageur sans doute) dont les ardeurs anti-cléricales, sans doute sous les influences de son déjeuner, se donnent carrière. Il pourfend les curés. C’est le cas de l’abbé Bruneau (on est au lendemain de la condamnation du vicaire accusé d’assassinat), qui lui fournit son thème. Il applaudit à la nouvelle loi militaire qui préviendra de semblables crimes, et il se déchaîne contreun tas de fainéants et de propres à rien qui ne se sont faits curés que par la peur d’être
soldats Les sorties sont d’autant plus déplacées qu’il y a un
prêtre dans son compartiment. C’est sans doute ce qui l’a mis en verve. Mais ses tirades oratoires manquent leur effet. Le bon curé déjà vieux lit son bréviaire dans un coin et ne bronche pas. Et le reste de l’auditoire, sous une impression pénible, se tient silencieux. Le souffle finit par manquer à notre discoureur, quand il sent qu’il parle dans le vide et qu’aucun écho ne répond.
Nous avons ainsi dépassé le Château de l’Anglais et gagné Condé-sur-Noireau. Saint-Martin-des-Champs et Saint-Denisde-Méré, la paroisse du bon oncle curé, avec les roches de Pont- Erembourg, puis le long tunnel de Berjou et les noirs rochers de Clécy et du Vey ont ensuite défilé de nouveau sous mes yeux.
Au-delà de Saint-Bémy, en côtoyant les rives de l’Orne, c’est l’épopée de. Guillaume le Conquérant qui hante mon imagination, ou plutôt ce qui en a été comme le prologue, c’est-à-dire cette conjuration des barons normands qui, au début de sa carrière, faillit enlever au jeune duc la couronne et la vie. J’arrive sur le théâtre des principaux faits de cette conjuration. Ici s’étendaient les domaines de Grimoult le traître, le principal fau-
teur du complot. Voici au pied du rocher de Bonne-Nouvelle le gué de la Mousse, par où passa le seigneur rebelle pour aller combattre son suzerain et qu’il traversa de nouveau dans sa fuite après la bataille du Val-ès-dunes. On retrouve à peine quelques restes de son château du Plessis. D’après la légende, le château fut pris et rasé par Guillaume et le châtelain écorché vif. On montre à quelque distance la bruyère et la chapelle du Corps-nu où il fut, dit-on, dépouillé, et le ruisseau des Mainssales où le bourreau après l’exécution lava ses mains sanglantes.
A quelque distance d’Harcourt, en aval, je dépasse les moulins de Bry et le gué de Foupendant où Guillaume franchit l’Orne dans sa fuite, après s’être dérobé comme par miracle au guet-apens de Valognes. De là, il se rendit à son château de Falaise pour y chercher un refuge et y préparer le châtiment de ses ennemis.
En avançant vers Caen, j’arrive sur le théâtre témoin du dénouement du drame appelé la Bataille du Val-ès-Dunes qui rétablit la fortune du jeune duc. Voici, au-delà du confluent de la Laize, la plaine de May et de Fontenay-le-Marmion et, sur la rive gauche de l’Orne, les coteaux de Bully. C’est à travers cette plaine, vers le gué de Bully, que se précipita le gros des fuyards au soir de la bataille.
« Mais Guillaume les avait prévenus. Il les rejeta entre Saint- André de Fontenay et la Basse- Allemagne. Sur ce point, les bords de la rivière sont abrupts et les eaux profondes;... resserrés sur cet espace, les fuyards n’eurent guère que le choix de la mort... Les uns se font tuer les armes à la main; les autres sont faits prisonniers; d’autres poussent leurs chevaux dans la rivière où ils s’engloutissent. Le désastre fut complet. Le nombre des cadavres charriés par les eaux fut tel, et le massacre si grand sur le bord de la rivière, que les Moulins de Bourbillon, situés au pied du coteau sur lequel s’élève plus loin le village d’Allemagne, se trouvant comme éclusés, s’arrêtèrent; et que suivant une tradition rapportée par Benoît-
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Sainte-Maure qui vivait environ cent ans après la défaite, « les gens de Caen en virent l’eau vermeille » (1) ».
En évoquant tous ces souvenirs héroïques, tous ces épisodes si vivants dans les récits de nos vieux trouvères, j’avance vers le terme. Les dernières roches schisteuses et granitiques ont disparu; a disparu la vaste plaine nue ayant pour bordure la sombre forêt de Cinglais, à travers laquelle chevauchèrent fuyards et vainqueurs au soir de la grande journée de 1047. Les riants bosquets de Lou vigny m’annoncent la ville de Caen. Enfin devant moi s’étend la vaste prairie en arrière de laquelle je suis heureux de voir se dresser tous les clochers de ma vieille cité.
L’Orne est franchie de nouveau sur son pont retentissant.
A la gare de Caen, je ne m’arrête que le temps nécessaire pour prendre un billet et remonter dans le train de Cherbourg.
Je traverse encore une fois l’Orne et la prairie. Après avoir dépassé le triste faubourg de la Maladrerie et sa grande et sinistre prison, il m’est doux de revoir ma plaine et mes clochers. J’accorde peu d’attention à la belle abbaye d’Ardennes qui, du haut de son tertre, domine toute la contrée. Ce que cherchent mes regards, c’est le clocher de mon village. Le voilà enfin, là-bas, sur ma droite, qui semble sortir de terre avec sa pyramide ardoisée. Bientôt tout le village se déroule au bord du vallon de la Mue. Et dire que je suis obligé de le dépasser d’au moins deux kilomètres pour atteindre la gare où je dois descendre. Enfin le train s’arrête. Bretteville-Norrey!... Voilà nos gens rejoints !...
On me félicite sur ma bonne mine et sur les heureux effets de mon court séjour aux bains.
Il va sans dire que, chemin faisant, pendant que le vaillant Toto dévore l’espace pour regagner le logis, je suis obligé de délier ma gerbe et de donner la primeur de mes impressions de voyage.
(1) L’abbé Lecoinle : Histoire de la conjuration des barons Normands.
Et maintenant je suis remonté dans ma tour solitaire, j’ai repris mon poste d’observation par rapport aux choses de notre temps, mieux disposé, il m’a semblé, à en suivre la marche et à en comprendre l’ensemble, "après cette excursion épisodique dans un petit coin de la scène où se déroule le drame contemporain.
SEPT JOURS A PARIS