LOUIS VEUILLOT
Il y a quelques mois parut à cette place, sur Louis Veuillot, une étude que les lecteurs de l’Univers n’ont pas oubliée. M. Jules Lemaître, un normalien de marque, un éclectique dans le sens le plus large du mot, un des maîtres actuels de la critique, était l’auteur de ce travail. C’est la Revuebleue, une Revue qui ne s’ouvre guère qu’aux coryphées du monde universitaire, qui en avait eu la primeur.
Une étude sur Louis Veuillot généralement sincère, sympathique et élogieuse, due à une telle plume et paraissant dans un tel lieu, n’était-ce pas un événement? C’était au moins un frappant témoignage qui disait tout le chemin parcouru par la renommée du grand écrivain catholique. Depuis qu’il n’est plus, Louis Veuillot n’a cessé de monter dans la gloire, tandis que la plupart de ses illustres contemporains, après leur mort, n’ont plus fait que descendre.
C’est que son œuvre à lui n’est pas en faux. Il a travaillé sur le vrai et pour le bien. On reconnaît en sa personne un digne
(l) Article publié dans l'Univers. (6-10 septembre 1894.)
ouvrier de la Providence, le principal initiateur d’une légitime transformation sociale, le laboureur et le semeur à qui l’on devra pour une bonne part la moisson de demain.
Cette action de l’ancien directeur de l’Univers est-elle suffisamment signalée dans le travail de M. Jules Lemaître ? Louis Yeuillot est-il maintenant connu tout entier? A-t-il là le monument que réclamaient ses talents et ses mérites ?
Un écrivain non catholique ne pouvait juger le grand écrivain catholique avec une entière justesse, et.de sa taille donner toute la mesure. Il ne pouvait apprécier exactement son œuvre. Pour bien juger Louis Yeuillot, il faut avoir la foi de Louis Yeuillot.
Cela apparaîtra dans une suffisante évidence, croyons-nous, lorsque, au regard de l’image tracée par Jules Lemaître et restituée en ses principaux traits, nous aurons présenté en ce travail comme une esquisse du véritable Louis Veuillot, de celui qui se dressera enfin devant l’avenir, l’auréole au front, quand son continuateur fidèle, son digne et pieux frère, aura achevé d’écrire sa vie.
Puissions-nous, du moins, en rendant un nouvel et opportun hommage au premier promoteur de la politique catholique actuelle, avoir apporté quelqu’ encouragement à ceux qui ont repris son œuvre et la poursuivent à travers tant d’obstacles.
M. Jules Lemaître a fait de Louis Veuillot une étude attentive, pénétrante et loyale. Les actes du vaillant journaliste, ses écrits, toutes les circonstances d’origine, de milieu, de relations qui ont pu éxercer de l’influence sur la formation et le développement de son talent et sur la direction qu’a prise sa vie, M. Lemaître a tout passé en revue.
Sur toutes ces circonstances, sur tous ces faits soigneusement recueillis et examinés, l’éminent critique de la Revue bleue a établi ses jugements et conclusions. 11 procède selon la méthode de son maître Taine.
Sans doute, il y avait à tenir compte de ces choses. Sans doute, sa naissance et le milieu dans lequel il grandit, les souffrances et les privations du fils du tonnelier en son enfance et le spectacle de l’oppression dont son père fut la victime, préparèrent en lui l’écrivain réparateur et vengeur du mal physique et moral résultant pour l’ouvrier de la domination bourgeoise.
Mais ces circonstances n’ont été que des causes secondes, non la cause première. Toutes ces influences de race, d’origine, de milieu, ne suffisent pas à expliquer chez Louis Veuillot l’homme et l’œuvre. Il n’y a là que des moyens employés par Celui qui sait amener de loin les résultats qu’il prépare, et qui
234 A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
choisit souvent, parmi les plus humbles, ses plus puisssants
instruments.
Suscitons a terra inopem et destercore erigens pauperem .
Ut collocet eum cum principibus...
M. Jules Lemaître ne remonte pas jusqu’à cette cause première.
De même, à propos de la conversion de Louis Veuillot, le critique s’arrête à des causes subsidiaires et inférieures. Il ne s’attache pas à faire ressortir la principale. Il parle de la naturelle compassion de l’enfant de l’ouvrier pour les petits, des impressions qu’il ressentit de la mort prématurée et sans consolation de son père après une vie d’esclavage.
Il y eut aussi les inquiétudes de l’esprit et du cœur chez un jeune homme travaillé du besoin de certitude, du besoin de croire, d’aimer et de se dévouer, à qui pèse un métier de condottiere de la plume combattant sans conviction pour des gens qu’il hait et méprise et qui sont les oppresseurs des ouvriers ses frères.
Mais il y eut encore, il y eut surtout l’action divine, l’action de la grâce.
M. J. Lemaître parle de ce quelque chose qui nous échappe et qu’il faut bien appeler , comme les convertis eux-mêmes, l'action de la grâce. Mais le mot jeté comme en passant, il ne s’y arrête pas. Il nous semble pourtant que cela en valait la peine, la transformation si soudaine et si complète d’un journaliste de vingt-quatre ans, né de parents dont l’indifférence se confondait avec l’incrédulité, n’ayant reçu d’autre éducation religieuse que celle des gamins de Paris ou des saute-ruisseau dans les études d’avoués I
Sans doute, un travail personnel antérieur avait disposé Louis Veuillot à recevoir l’illumination divine et l’action de la grâce. Mais en exagérant la part qui revient à ce travail personnel, M. J. Lemaître a encore le tort d’y faire intervenir presque exclusivement la sensibilité et l’imagination aux dépens de l’intelligence.
L’écrivain éclectique fait trop bon marché, il nous semble, delà philosophie de Louis Veuillot. Sans être adonné à la spéculation métaphysique, le grand écrivain catholique savait penser. Il semble, pour une certaine école, qu’il n’y ait de penseurs que ceux qui nient ou doutent, et ébranlent, comme Hégel ou Schérer, les fondements mêmes de la pensée. Louis Veuillot dut à un bon sens supérieur de ne pas croire la raison humaine diminuée pour joindre à ses propres lumières les lumières émanant de la raison divine, de Celui qui est la raison et la sagesse mêmes. Il sut voir la cause dans ses effets et juger l’arbre par ses fruits.
Les spectacles de Rome achevèrent de déterminer sa conversion. Est-ce qu’il n’éprouva là que des impressions? N’y avait-il que du sentiment à conclure du triomphe de la Rome chrétienne sur la Rome païenne à une cause divine ?
L’éminent critique de la Revue bleue a reconnu lui-même que Louis Veuillot est vraiment homme de pensée quand il envisage le côté social du christianisme. Dans sa théorie des Indulgences et de la réversibilité des mérites, dans ses explications touchant le corps mystique de l’Eglise dont le Christ est le Chef, M. J. Lemaître signale une théologie grandiose. Et il n’est pas éloigné d’admettre lui-même que les systèmes panthéistiques et les théories humanitaires en vogue de nos jours n’en sont que des contrefaçons ou des déviations. Il admire la puissance et la souplesse avec lesquelles le Rédacteur de l'Univers interprète tous les événements. « Du pied de la croix, il embrasse tout, dit-il... Il n’a qu’une idée, mais génératrice d’idées harmonieuses à l’infini... »
Et voilà l’homme « que la peur du noir a jeté aux bras des prêtres comme les femmes et les mourants ». Comme s’il n’y avait pas autant de philosophie dans cette peur du noir que dans la confiance et l’infatuation normaliennes, qui trouvent un motif de se rassurer sur Y au-delà dans le grand nombre de ceux dont on partagera le sort dans l’autre monde.
La conversion de Louis Veuillot, M. Jules Lemaître le recon-
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
naît, fut sincère, complète, désintéressée. Il sait dire quel catholique il a été, son ardeur à combattre pour sa nouvelle cause, sa religion humble, populaire, sans respect humain, qui lui a fait une physionomie à part vis-à-vis des illustres catholiques de ce siècle, les Montalembert, les Lacordaire, les de Ravignan, les Ozanam, etc., vrais aristocrates de la foi.
Louis Veuillot a combattu pour cette foi durant quarantecinq ans ; la belle campagne! Toute la presse contre lui! Lui seul contre tous et tenant tête à tous! terrible surtout aux révolutionnaires bourgeois, aux libre-penseurs destructeurs de la foi du peuple, dont il a laissé des silhouettes publiques ineffaçables, des portraits vengeurs.
Il eut aussi d’autres adversaires. Et ceux-là furent des catholiques, des catholiques qui ne pensaient pas comme lui. Il trouva dans les catholiques libéraux ses ennemis les plus acharnés. M. Lemaître prend parti pour Louis Veuillot dans cette guerre. Le redoutable polémiste avait pour lui les principes et la logique. La supériorité de ses vues éclata surtout dans la question de l'infaillibilité pontificale. Louis Veuillot pensait que rapprocher le pape de Dieu, c’était le rendre au peuple : il prévoyait le relèvement du peuple et le salut social par le Pape.
La haine et la passion de ses adversaires lui ont jeté à la face bien des outrages. On lui a reproché sa versatilité, les violences et la brutalité de sa polémique, son intolérance, etc. M. J. Lemaître le venge de tous ces reproches et montre en lui un des novateurs les plus hardis, un des esprits les plus ouverts et les plus avancés de notre temps, bien plus avancé que les routiniers du parlementarisme et de l’impiété bourgeoise. Il a fourni beaucoup d’idées à la jeune École libérale qui marche sur les pas de Taine ; et il a tracé dès 1871 un projet de constitution républicaine dont l’application serait aujourd’hui le salut de la France.
Il se recommandait par ses qualités privées comme par ses vertus publiques. Sa vie nous apparaît dans son harmonieuse
unité toute d'incroyables labeurs et de sacrifices allègrement portés.
M. Jules Lemaître va jusqu’à lui reconnaître de la sainteté. Mais sous sa plume ce mot n’a pas le même sens que sous la nôtre. Et s’il fait luire un moment le rayon au front de Louis Veuillot, il a hâte de le faire disparaître en revenant sur des défauts dont il semblait avbir lavé lui-même le vaillant journaliste, sans doute pour donner une petite satisfaction à des amis, qui, comme Sarcey, ont conservé un souvenir cuisant des corrections reçues, et ne pas paraître verser dans le Veuillotisme.
M. Jules Lemaître s’arrête avec une particulière complaisance devant l’œuvre littéraire de Louis Veuillot. Il est plein d’admiration pour l’artiste et l’écrivain, tout en se déclarant réfractaire à ses théories esthétiques comme à ses croyances religieuses.
Catholique en tout et toujours, Louis Veuillot l’est aussi en littérature. Les prétendus chefs-d’œuvre qui n’ont pas la marque du vrai n’excitent que son aversion.
M. Jules Lemaître, en bon partisan de Y art libre, ne le saurait admettre. Il prétend sur ce point mettre le rédacteur de YUnivers en contradiction avec lui-même en s’armant de quelques citations favorables à des écrivains peu orthodoxes. De ce que Louis Veuillot reconnaît des talents à tel ou tel, il ne s’en suit pas qu’il admire leur œuvre en son ensemble et l’estime vraiment belle.
Pour Jules Lemaître comme pour tout bon Hégélien, le beau en soi n’a pas d’existence réelle, d’existence objective , pas plus que le vrai et que le bien. Il n’existe que dans notre esprit et chaque artiste a en lui-même sa règle qui n’est que sa fantaisie.
Mais pour Louis Veuillot comme pour tout artiste ou écrivain catholique, il existe en dehors de nous une beauté-type, une beauté parfaite ; et cette beauté parfaite est à la fois la vérité même et la souveraine justice. C’est Dieu, Dieu qui a créé le
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
monde et qui l’a* racheté, qui l’a créé en le faisant participer à sa beauté et à sa justice et qui l’a racheté pour y restaurer la beauté et la justice altérées par le péché.
M. Jules Lemaître constate lui-même que Louis Veuillot a exposé des idées neuves et originales comme critique et réformé bien des faux jugements. Il a le tort de ne pas savoir ou vouloir reconnaître que c’est à ses principes qu’il le doit, que c’est à la lumière de ses principes catholiques qu’il a découvert des horizons nouveaux et fondé une école à laquelle (heureux présage pour l’avenir!) les critiques qui sont en renom, les Brunetière. les René Doumic et Jules Lemaître luimême, ont emprunté une bonne partie de ce qui constitue leur originalité.
Louis Yeuillot a établi la supériorité de ses théories esthétiques en les appliquant.
On ne peut méconnaître qu’il doit à sa conception chrétienne de l’art ses plus heureux effets, un plus noble et puissant essor, et qu’en se retranchant un certain ordre de ressources dans la peinture des passions, il ne s’est pas coupé les ailes. Dans le simple cadre du roman d’édification, son Roman d'une honnête femme , il a su renouveler et rajeunir l’intérêt que présente le spectacle de la passion combattue par le devoir.
Et dans le récit qui ouvre le charmant ouvrage Çà et Là, nous avons un pur chef-d’œuvre qui n’est que l’histoire toute nue d’un mariage chrétien : idylle franchement pieuse, effrontément édifiante et exquise cependant. C’est en ces termes qu’en parle notre critique normalien qui ne veut pas voir que cette pureté et cette élévation morale résultent de la présence du surnaturel, et du rayonnement de cet idéal vivant que le Christ a fait descendre sur la terre.
M. Jules Lemaître n’en sait pas moins sentir et caractériser les dons si divers naturels ou acquis qui recommandent l’écrivain. Poète à un degré éminent, l’instinct poétique n’abandonne jamais celui en qui on n’a voulu voir généralement qu’un batailleur. De son âme sensible à toutes les manifesta-
LOUIS VEUiLLOT JUGÉ PAR UN CRITIQUE NATURALISTE 239
tions de la beauté, qu’elle lui apparaisse dans les choses de la nature ou dans celles de l’art, a jailli la grâce inventée et non analysable d’une poésie toute à lui.
De là une réunion, un ensemble de qualités chez l’homme et chez l’écrivain qui font que Jules Lemaître proclame Louis Veuillot le plus grand catholique et l’un des quatre ou cinq maîtres prosateurs de son temps. L’hommage qu’il rend en terminant à la grandeur morale et à la fierté d’attitude de l’ancien directeur de Y Univers rachète les quelques moments de faiblesse ou d’infatuation où le normalien reparaît et nous laisse sous cette impression que seul un admirateur, bien près d’être un disciple, pouvait si pieusement embaumer une telle mémoire.
Le beau portrait que le critique de la Revuç bleue a dressé devant nous, si étudié qu’il soit, et si flatteur qu’il paraisse, ne nous satisfait pas pleinement, nous l’avons dit en commençant. Il ne nous donne pas, à notre avis, le vrai Louis Yeuillot ou du moins il ne nous le donne pas tout entier. M. Jules Lemaître n’a pas vu, ou il a omis de marquer, du moins avec une suffisante insistance, la part qui revient à la Providence dans la formation de l’homme, celle qui appartient à l’action de la grâce dans sa conversion, celle qu’il faut attribuer à l’influence de la foi et des doctrines catholiques dans son œuvre littéraire. C’est tout un côté chez Louis Yeuillot, toute une face de sa vie et de son jpeuvre et qu’il a laissée dans l’ombre, le côté surnaturel.
Après l’avoir constaté pour les divers aspects que nous avons déjà envisagés, il nous reste à le montrer par rapport à la mission du vaillant polémiste, à la part d’action qu’il a exercée sur son temps et à l’instrument qu’il a été dans les mains de la Providence.
L’œuvre que la Providence accomplit de nos jours ou la portée des événements contemporains, M. J. Lemaître, sans la foi, pouvait-il s’en faire une juste idée?
Ces événements constituent un nouvel et décisif épisode du drame immense ou plutôt de la grande épopée dont l’histoire
de l’Église déroule la suite. L’histoire de l’Église, c’est l’histoire de la propagation ou de la communication de la vie divine et des bienfaits divins dans l’humanité. Aujourd’hui cette vie et ces bienfaits divins atteignent, pour les transformer, les couches les plus humbles. Nous assistons à l’avènement de la démocratie chrétienne.
Le mouvement de rénovation religieuse qui signale notre époque a commencé par les hautes classes, comme avait fait le mouvement révolutionnaire au siècle précédent, et est descendu ensuite par les classes moyennes jusqu’au peuple. Chateaubriand d’abord, puis Lacordaire, de Ravignan et Ozanam en furent les initiateurs et les propagateurs. Il fallait un apôtre spécial et approprié pour ébranler les masses populaires.
Le fils de l’humble tonnelier du Gâtinais a été cet apôtre. Ce fils de prolétaire est venu pour désabuser les prolétaires trompés par les faux docteurs de la libre-pensée révolutionnaire, pour faire tomber les préventions accréditées chez les petits contre l’Église et le Christ qui seuls peuvent les relever. Et en même temps il a eu la mission d’inciter lé clergé et les chrétiens des- classes dirigeantes à aller au peuple et à se faire les instruments de l’œuvre de charité et de justice que le Divin Ouvrier de Nazareth a inaugurée sur la terre.
Une telle œuvre, dont le premier promoteur a été, à vrai dire, le Christ, pour prendre toute son extension et produire tous ses fruits devait avoir pour principal ouvrier le Vicaire du Christ, le Pape. Il importait de relever la Papauté (abaissée par le l égalisme et par la Révolution), et de donner à son action toute sa puissance en rendant incontestées ses prérogatives et son autorité. De là le grand travail de Louis Veuillot en la première partie de sa carrière de publiciste chrétien. Delà la part qu’il a prise, dans le journal V Univers, à tous les grands actes de Pie IX, qui avaient pour objectif le relèvement de la Papauté.
C’est lorsque ce premier point a été obtenu et assuré qu’il s’est appliqué principalement à semer les idées politiques et
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
sociales dont le glorieux pontificat de Léon XIII voit le développement et la floraison et qui sont à la veille de fructifier pour la paix et le bonheur des nations.
Nous avons parlé de son projet de République chrétienne tracé dès 1871, que Taine n’eut pas désavoué, nous dit Jules Lemaître. Sa constitution assurait à l’ordre et à la vraie liberté les meilleures garanties. Louis Veuillot présentait dès lors la solution catholique de la question sociale, celle que M. de Mun devait recommander dans les cercles et dans les congrès avec le concours d’autres voix éloquentes, et à laquelle l’Encyclique De conditione opificum est venue donner une éclatante confirmation.
Oui, Louis Veuillot a montré dans ces diverses circonstances et surtout dans l’accomplissement de ces grandes tâches qu’il était plus qu’un journaliste, plus qu’un publiciste ordinaire, plus qu’un polémiste éloquent et vaillant. Il s’y révèle, nous osons le dire, avec la marque supérieure des hommes qui ont reçu une mission.
Il a fondé un nouvel apostolat, l’apostolat par le journal. Et les PP. de l’Assomption et Drumont lui-même en ce qu’il a donné de meilleur et tant d’autres, ont été ses disciples; ses disciples aussi, les vaillants prêtres qui se sont faits les apôtres des ouvriers et se sont voués à l'œuvre de la pacification sociale, les Lemire, les Naudet, les Garnier; et de Mun, de Mun sur tout, le grand exécuteur testamentaire de ses dispositions à l’égard du peuple, qui, brûlé de la même flamme de charité, s’avance par la même voie douloureuse, en butte aux mêmes outrages.
On me trouverait sans doute bien exagéré si j’allais jusqu’à dire qu’il y a eu du prophète chez Louis Veuillot? J’ose pourtant affirmer qu’il reproduit en sa personne plus d’un trait appartenant aux sublimes voyants de l’Ancien Testament. Il semble animé de leur esprit et participe parfois à la puissance fulgurante de leur langage. Comme les prophètes, il s’adresse aux deux grandes cités ennemies : Rome et Paris ne sont-elles
pas la Jérusalem et la Babylone modernes? Comme les prophètes, il est rempli de l’idée du Christ (ou du Messie). Il annonce et prépare aussi son règne. Son principal, son maîtreouvrage est une vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les prophètes ne l’avaient-ils pas racontée par avance ?
La Cité de la Paix, dont la vision éblouissait Isaïe, la nouvelle Jérusalem, c’est l’Église, c’est Rome et l’Église. Louis Veuillot se retourne sans cesse vers Rome, et sans cesse en évoque les splendeurs, même quand il nous peint le Paris des odeurs ou le Paris des deux sièges.
Yis-à-vis de Paris et de la France, il a été le prophète des vengeances du ciel. Il l’a été surtout aux jours heureux, avant les catastrophes ; puis, quand les malheurs sont venus, il est devenu le prophète des consolations et de l’espérance. Durant les deux sièges de Paris, il nous rappelle Jérémie dans Jérusalem investie. Malgré la grandeur de nos désastres qu’il explique par nos péchés et par l’abandon de notre mission à Rome, il espère, il salue de loin des jours meilleurs.
Il voit la colère de Dieu se tourner contre une autre Babylone. La véritable ihbylone n’est plus pour lui Paris, du moins notre Paris français. C’est Berlin et la Prusse dont le Paris cosmopolite est le complice et l’instrument.
Puis, avec la France relevée dans son antique grandeur et dans son rôle traditionnel de fille aînée de l’Église, Louis Veuillot salue la Papauté redevenue l’arbitre des sociétés et des nations.
« Les peuples, disait-il, se tourneront vers la sainte Montagne où leur apparaîtra le pasteur. Ils salueront Pierre juge et pasteur des nations. »
Un trait qui achève ou du moins rend plus frappante la ressemblance de Louis Veuillot avec ces grands envoyés de Dieu et de la Providence, malgré le caractère simple, populaire et laïque de sa physionomie, ce sont les hostilités qu’il a rencontrées, les contradictions et les persécutions qu’il a subies.
Nous avons parlé des combats qu’il a soutenus contre les
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
tenants de la libre-pensée bourgeoise et révolutionnaire, et des luttes plus acharnées encore dans lesquelles il fut engagé contre d’autres catholiques, contre ceux qui parquent dans les limites trop étroites l’action et la vie catholiques. Mais nous n’avons pas dit toute la malignité de cette guerre, tout ce qui a été fait, même par des évêques, même par un empereur pour briser la plume et étouffer la voix de Louis Veuillot. Heureusement Dieu lui avait donné, à lui aussi, un front plus dur que celui de ses ennemis.
Ces épreuves et ces persécutions si vaillamment subies, et tant de pertes cruelles et tant de douleurs domestiques si noblement portées ont achevé de le placer sous le rayon. C’est pour ne l'avoir pas fait reluire au front de l'héroïque chrétien que le travail de M. Jules Lemaître, tout remarquable qu’il est, ne saurait nous satisfaire.
M. Jules Lemaître n’a pas donné au grand catholique toute sa taille ni attribué à son action toute son importance. Et par suite il a diminué l’écrivain lui-même. Il n’a pas suffisamment éclairé la principale face de son talent et de son oeuvre.
Louis Veuillot a été le véritable introducteur dans notre littérature de l’élément chrétien et surnaturel à peu près absent depuis le moyen âge.
Un critique catholique eût marqué avec plus d’insistance cette immense étape que Louis Veuillot nous a fait franchir vers l’art baptisé ou surnaturalisé qui doit être celui de notre démocratie chrétienne.
Chateaubriand a entr’ouvert la porte au surnaturel chré-' tien. Mais il n’a fait que l’entr’ouvrir. Son œuvre, comme son christianisme est trop Vague ou troublée et contient trop d’alliage. Louis Veuillot a précisé et vulgarisé, en les appliquant dans des écrits plus populaires, plus purs et plus sains, les idées artistiques et littéraires de Chateaubriand. Il a mieux dégagé la notion du surnaturel dans l'art. Et chemin faisant il a vulgarisé et démocratisé les doctrines politiques et sociales
de Joseph de Maistre, et préparé par là la vraie réforme chrétienne de la société.
Catholique, M. Jules Lemaître eût recherché avec plus de soin les origines catholiques du talent de Louis Veuillot, et il n’en eût^pas omis d’importantes, pour ne signaler parmi ses maîtres que La Bruyère et Bossuet. Sans doute, dans notre moyen âge, il ne lui eût guère trouvé de modèles. Mais les écrits mystiques et scolastiques d’alors, comme les restes de notre architecture bénédictine et nos merveilleuses cathédrales, ont été des sources d’inspiration qu’il n’a pas négligées. Les écoles poétiques et artistiques du moyen âge italien auraient surtout attiré l’attention de l’éminent critique. Il eût signalé la parenté de Louis Veuillot avec la suave école ombrienne, avec l’école des poètes franciscains et des peintres qui fleurirent au tombeau de saint François ; et surtout avec le grand poète catholique Dante.
Louis Veuillot était un lecteur assidu de Dante. Il nous le dit lui-même. Et il y paraît, en son œuvre immense, où tant d écrits, même en prose, procèdent par stances rythmées qui semblent comme un écho des stances de la Divine Comédie. Il a construit, lui aussi, une Epopée divine.
A travers tous ses articles et tous ses livres, on poursuit un voyage comme celui du poète florentin. Et l’on a pour guide Béatrice elle-même (c’est-à-dire la théologie).
Que de rencontres sur la route, et que d’épisodes divers, de personnages amis ou ennemis, typiques ou réels, pures médailles dessinées d’un trait sobre et puissant, grotesques ou terribles silhouettes ou saisissants bas-reliefs coulés dans le bronze du poète gibelin.
On peut dire que Louis Veuillot a procuré, non à sa personne, mais à la patrie, mais à l’Église, mais à la vérité outragées et trahies, des vengeances dantesques.
La parenté de ce grand écrivain avec les prophètes n’est pas moins évidente que celle que nous lui avons attribuée avec Dante. Nous avons souvent, dans son œuvre, surtout dans
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
Paris durant les deux sièges, comme un écho de la voix d’Isaïe.
M. Jules Lemàître, croyant et catholique, aurait vu et senti tout cela. Il aurait su le dire, et même au point de vue de l’art son travail y aurait gagné. Appuyé sur les principes de l’esthétique catholique, il n’aurait pas du moins bronché comme il Ta fait au moment de finir.
Avant de conclure, n’a-t-il pas écrit, à propos de l’aversion de Louis Veuillot pour Renan et pour toute œuvre qui n’a pas la marque du vrai, que pour lui il confesse ce faible d’aimer à la fois, et peut-être également , Renan et Yeuillot ?
Renan et Veuillot, objets d’un même amour et d’une égale admiration. Une doctrine esthétique est jugée qui conduit à cette conséquence. Veuillot et Renan, le talent loyal et sincère qui, comme un miroir sans tache, réfléchit la pure lumière, et le talent aux facettes brillantes qui comme un prisme perfide ne laisse passer que de fausses lueurs, et qui ne sait que séduire et corrompre : l’ange et le démon honorés d’un même hommage!
Non, ce n’est pas ainsi, l’un à côté de l’autre -et dans la même lumière de gloire qu’il fallait nous présenter Renan et Veuillot, l’auteur de la Vie de Jésus et l’auteur de la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il fallait les mettre dans la situation respective où Raphaël a peint saint Michel et Satan dans le beau tableau que nous avons au Louvre, Veuillot avec la splendeur et l’épée fulgurante de l’archange, et Renan sous les pieds du vaillant écrivain catholique, tombant comme le dragon précipité, tout enténébré malgré les lueurs et les reflets sinistres qui l’enveloppent.
Puisse M. Jules Lemaître le comprendre. Il lui sera facile, reprenant son travail, de le mettre au point. Il a gardé, si nous ne nous trompons, de son long et intime commerce avec Louis Veuillot, d’heureuses impressions et des germes féconds. Il finira, nous l’espérons, les écailles du naturalisme tombant de ses yeux, par mieux mesurer la taille de celui qu’il a si bien étudié. Il reconnaîtra et saluera en lui, comme nous, le saint de Lettres, l’apôtre, le prophète de notre démocratie chré-
tienne, l’introducteur d’une nouvelle ère et l’initiateur de l’art qui lui convient.
Et s’élevant à son tour par la même voie lumineuse, il méritera de parvenir à la suite de Louis Yeuillot jusqu’au séjour de cette vraie beauté qu’il aura su, lui aussi, réfléchir dans son œuvre. C’est là qu’il verra d’une claire vue que les principes de son hégélianisme l’ont déçu *et qu’en professant une égale admiration pour Renan et Yeuillot il a presque blasphémé !