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IMPRESSIONS D’UN RURAL

Nous sommes au 14 mai 1895 (un mardi). Il est sept heures du matin. Sous les rayons d’un soleil printanier, de légères vapeurs montent des sillons où chantent les alouettes. Pourquoi dans un tel moment quitter mon village et l’air pur des champs pour aller m’enfermer dans cette sentine, dans ce foyer de pestillence qui s’appelle Paris ? Quelque chose, une force, m’y entraîne; la préoccupation des événements graves, terribles peutêtre, qui se préparent,

Nous, ruraux,. nous paysans, nous savons ce que nous coûte la marche actuelle des choses et le progrès révolutionnaire. Autour de nous s’accumulent les ruines et se fait le désert. Faut-il, décidément, désespérer de l’avenir ? Je veux voir, par mes yeux, où nous en sommes, voir les deux forces en présence dans leurs positions principales et dominantes, et aller prier avec les nôtres dans ces admirables sanctuaires où la prière, si

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elle est ardente et persévérante, ne peut manquer d’obtenir le secours du ciel.

Belle se déroule la Normandie parcourue en railway par une riante matinée de mai. Quelle puissante végétation ! Les riches plaines ! Les vertes prairies ! Mais ce beau tableau a ses taches et ses ombres. Il est pénible de voir que même dans cet Eden, les habitants disparaissent, que la dépopulation y fait d’effrayants progrès. Pas de village qui ne nous présente des ruines, des chaumières adandonnées qui s’écroulent... Mais des usines, des usines on en a mis partout. Le grand effort de notre civilisation semble consister à élever des cheminées d’usines. A côté des usines industrielles, des usines agricoles, toute la France bientôt transformée en une immense usine, en attendant que le socialisme en fasse un bagne!...

Cette perspective attriste pour moi le riant aspect de la nature printanière. Et je songe au contraste que présente si souvent avec les choses et les événements de la vie humaine, le cadre et les décors de la scène terrestre où ils s’accomplissent.

Ce contraste m’apparaît au delà d’Evreux, dans des conditions saisissantes et bien douloureuses. Un tableau de destruction et de mort nous est mis presque inopinément sous les yeux. A la gare de Bueil où nous stationnons quelques minutes, nous remarquons une animation inaccoutumée, des allées et venues de personnages aux allures et aux costumes officiels.

Un voyageur qui monte dans notre compartiment nous donne l’explication de tout ce mouvement. Un terrible accident s’est produit sur la voie, durant la nuit, au delà de la gare. Un train en marche a rencontré des wagons qui manœuvraient. Il y a eu des tués et des blessés (parmi les tués, un jeune lieutenant d’infanierie.) .

Nous arrivons bientôt sur le lieu du sinistre. A droite une locomotive jetée à terre, défoncée, tordue, à demi enterrée; à droite et à gauche, régulièrement espacés, des monceaux de débris réduits en miettes (les victimes ont été transportées à la

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mairie de Bueil). On se demande comment des humains ont pu sortir vivants d’une semblable destruction

Cela fait faire des réflexions qui refroidissent l’enthousiasme à l’endroit de nos merveilleux progrès et des moyens rapides de locomotion dont nous sommes favorisés...

...Enfin la diversité des spectacles et l'intensité de la vie qui annoncent l'approche d’une grande capitale amortissent l’impression et finissent par nous distraire. Voici Mantes, pimpante et coquette, voici la Seine, ses îles et sès bords. Que de riants coteaux! que de blanches villas î Après Poissy, au dessus des bois de Saint-Germain commence à nous apparaître de temps en temps, sur la droite, le sommet d’une construction noire et étrange. C’est quelque chose comme une tour ou l’échafaudage d’une tour. — Pour sûr, ce n’est pas une tour d’église. — On dirait plutôt l’annonce ou l’enseigne de quelque officine infernale : c’est la tour Eiffel !

Après avoir franchi les méandres de la Seine, en laissant au loin sur la droite le mont Valérien, nous pénétrons dans l’enceinte des fortifications dont nous voyons zigzaguer à droite et à gauche les bastions et les redans.

Scandit machina muros.

Nous voilà dans Par^s. Les grandes usines des Batignolles, les manufactures de produits de toute sorte, les usines à gaz avec tout leur matériel et leurs noirs récipients et leurs hautes cheminées, confirment la première impression produite par la vue lointaine de la tour Eiffel.

Enfin nous entrons en gare Saint-Lazare (ou des Batignolles), où nous avons une première idée des bruits de Paris.

A la sortie, dans la rue, des voitures de place stationnent... Je monte dans l’un des véhicules en disant au cocher : « Hôtel Sainte-Marie..., rue de Rivoli I » L’automédon au nez cramoisi se réveille en grommelant et, ramenant sa couverte autour de ses flancs, fouette Cocotte qui prend un paisible essor par la rue Saint-Lazare.

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A partir de la place du Havre* nous sommes dans le torrent de la grande circulation parisienne. Quels mous et remou s! Que de courants en sens contraires, surtout sur la place de l’Opéra !

Je remarque à peine ce grand théâtre qui ne m’apparaît pour le moment que comme une masse bizarre, bariolée et confuse. L’aspect énorme et grandiose de l’avenue qui en porte le nom me frappe davantage. Je suis loin de mon village dans cette avenue d’où je passe au quartier du Louvre et du Palais-Royal, et dans la rue de Rivoli. Devant les groupes de maisons qui vont se succédant le long de ces rues comme des bataillons disposés pour une revue, je me rappelle Louis Veuillot, tenté de s’écrier : « Alignement ! fixe ! » (1)

L’hôtel S.-M , rue de Rivoli, a des chambres disponibles.

C’est heureux. Je ne m,’y arrête que le temps nécessaire pour en choisir une et pour y faire déposer mon bagage. Et tout de suite je me lance in médias res. Pas de temps à perdre: sept jours pour exécuter ce que je me suis proposé, pour me rendre compte des forces catholiques et révolutionnaires en présence, et les passer en revue ! Je commence par l’un des principaux établissements, par l’une des plus grandes (sinon la plus grande) des forteresses de la Révolution.

Pour pénétrer les desseins de l’ennemi, pour aller au fond de sa pensée et saisir jusqu’où portent ses visées, quel est son objectif, pas de meilleur moyen que d’aller écouter ce qu’il enseigne dans les établissements qui n’ont cessé d’être depuis leur fondation, et qui sont plus que jamais les citadelles de sa doctrine. Je vais donc à la Sorbonne. Il n’est pas encore trois .heures. En route, je songe aux champs de mon village où je Jais àcette heure ma promenade quotidienne en écoutant chanter les alouettes et en contemplant au loin, par-dessus la plaine aux nombreux clochers, la ligne bleue des collines du « bocage » •Combien différent le cadre qui m’entoure !

... Je suis avant trois heures dans le vestibule ou la salle des

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pas-perdus de la Sorbonne, admirant les proportions et la splendeur du nouveau palais universitaire. L’ancienne et sombre Sorbonne ne faisait plus assez brillante figure. Partout, à Paris comme dans le dernier village, on a voulu élever à la librepensée des temples pouvant rivaliser avec ceux des catholiques.

Dans cette salle des pas-perdus, formant un immense vestibule, est appendu le tableau des cours. La matière de chacun de ces cours y est indiquée avec le nom du professeur. Il suffit de parcourir ce tableau pour avoir une idée générale de la direction donnée à l’enseignement. Et il m’est facile de constater, dès l’abord, que cette direction est hostile à l’idée religieuse, hostile surtout au dogme chrétien et catholique.

Un cours d 'Histoire de la philosophie est annoncé pour ce jour (mardi, 3 heures, salle A). M. Brochard, maître de conférences à l’Ecole normale, en est chargé. Il traite, cette année, de l'Ecole d'Alexandrie. Le concierge m’indique où se trouve la salle, et du reste, un nombreux public s’y acheminant, je n’ai qu’à suivre. Dans l’amphithéâtre, beaucoup de monde sur les gradins, désœuvrés de tout âge, dames, jeunes filles, et aussi de vrais étudiants, même quelques soutanes.

Après un instant d’attente, le professeur fait son entrée, précédé de l’appariteur qui porte le traditionnel verre d’eau. Accueilli par des applaudissements non moins traditionnels, M . Brochard entre tout de suite en matière. Le sujet de la leçon de ce jour est la théologie de Plotin. Il expose ce qu’est le Dieu de Plotin. Selon le philosophe d’Alexandrie, Dieu c’est l’unité. C’est l’être, c’est l’être absolu, to h, xbov. Ce Dieu transcendant est cause de tout sans s’absorber dans le tout. C’est l’acte sans cause, ayant en soi le principe de son aclion et de tout mouvement, éuepYet*. On a défini le système de Plotin, le panthéisme dynamique. M. Brochard y voit plutôt le système de la procession (d’autres diraient de Y émanation).

Et il montre en quoi ce système se différencie de la doctrine de Platon, de l’aristotélisme et du spinozisme. Le professeur de la Sorbonne me semble voir en beau le système de Plotin. Il le

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qualifie de système hautement spiritualiste, tout en confessant que ce n’est pas à la manière de l’Ecole spiritualiste traditionnelle.

Un Dieu agissant sans dessein et sans fin, qui produit fatalement par un effet de sa nature, par conséquent un Dieu sans sagesse et soumis à la nécessité, c’est-à-dire sans liberté, c’est un Dieu qui, quoi qu'on en dise, ressemble beaucoup au Dieu du panthéisme. Ce Dieu n’est qu’une abstraction, une création de l’esprit humain qui, en réalité, dans tous ces systèmes, reste le seul Dieu,

M. Brochard ne nie pas l’insuffisance de cette théologie de Plotin; il la constate même. Mais il ne nous dit pas où est la vraie notion de Dieu et quelle elle est. Scepticisme, indifférentisme, voilà ce que produit un tel enseignement; la forme en est modérée et courtoise. M. Brochard se joue dans l’analyse avec aisance et bonne grâce. Mais s’il n’y a pas hostilité voulue de la part de ce professeur, beau diseur et homme de talent, je n’en crois pas moins au dessein d’hostilité qui a prescrit l’ensemble des programmes dont son cours est une partie considérable. Le but que l’on a visé dans cet enseignement est évidemment l’apologie de l’école d'Alexandrie, de cette école d’où est sorti le syncrétisme éclectique renouvelé chez nous de nos jours par M. Cousin et ses disciples. Les doctrines néo-platoniciennes des philosophes alexandrins qui ont donné naissance à tant d’hérésies, on veut les opposer aux doctrines chrétiennes ou du moins chercher là à celles-ci un point de départ; une origine humaine ou naturaliste dans la rencontre du judaïsme et du génie grec.

C’est dans un dessein évident d’hostilité que plusieurs autres professeurs de philosophie et d’histoire anciennes ont aussi pour sujet de leur enseignement les premiers temps du Christianisme, les premiers siècles de l'Eglise, surtout la période témoin du triomphe politique et social du christianisme sur le paganisme. En dénigrant les procédés employés et les résultats obtenus, comme nous le verrons, en entendant d’autres leçons.

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on seconde, on justifie la révolution en sens inverse, à laquelle nos gouvernants travaillent tous les jours.

Mais, par contre, un signe du temps à noter aussi et qu’il m’est permis de constater dès ce moment, c’est la hardiesse dans la défense et même l’audace dans l’offensive, chose qui leur est si peu habituelle, que commencent à déployer les catholiques. Ce tableau des cours m’en fournit un témoignage en m’apprenant, qu’ils ont pris position, eux aussi, à la Sorbonne, Us ont établi un poste avancé dans cette forteresse de leurs adversaires. La philosophie scolastique a repris pied sur la montagne Sainte-Geneviève, et M. Gardair, un privat-docent, un professeur libre, a réussi à l’y faire applaudir. Ses leçons du mercredi sur la philosophie de saint Thomas obtiennent, me dit-on, un véritable succès.

Cette philosophie de saint Thomas, c’est le bon levain. Mais que de temps et d’épreuves, avant qu’elle n’ait de nouveau pénétré toute notre société!

En redescendant par le boulevard Saint-Michel et en passant devant la haute fontaine aux vasques écumantes qui porte le nom et la statue de l’archange, il me vient en l’esprit que ce puissant protecteur de la France y mettra la main. Ce ne sera pas de trop.

En débouchant sur les quais de la Seine, on est frappé de la beauté du tableau que présente le fleuve avec ses quais, ses ponts, ses bateaux.

L’île de la Cité se dresse par delà comme un vaisseau à l’ancre dont le palais de justice, la Sainte-Chapelle et Notre-Dame formeraient le gréément et la mâture.

Sur les quais, je m’amuse un instant à bouquiner, non sans penser à ce bon et aimable X. Marmier, en passant auprès de ses amis et en inspectant leurs casiers. Ils ont vraiment l’air de braves gens, ces bouquinistes. Ils paraissent, comme beaucoup de leurs livres, excellents, sous une enveloppe défraîchie ou manquant de lustre.

Je laisse de côté, sur ma gauche, le palais de l’Institut et sa

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çolennelle coupole, ce temple de la gloire dont les prêtres décernent des prix de vertus sans être tenus d’en mériter.

Par le pont des Saint-Pères je gagne la place du Carrousel. Quelle tristesse pour un Français de mon âge de voir ce qu’est devenue cette cour, cette place après l’avoir contemplée dans sa gloire de 1855 à 1870 ! Les Tuileries étaient là. Il était là le quadrige des chevaux de Saint-Marc (ou chevaux de bronze), au sommet de l’arc de triomphe, en avant du pavillon de l’Horloge, avec les gardes municipaux à cheval qui, se faisant face, semblaient deux autres statues équestres. On s’arrêtait, contre la grille qui défendait la cour des Tuileries, à contempler avec les flâneurs les allées et venues, dans le vague espoir d’apercevoir quelqu’un des hôtes illustres de la demeure royale ou impériale. C’est de là, se disait-on, que part la pensée qui dicte des lois à l’Europe. Ces vers de Victor Hugo me revenaient en mémoire :

Voitures et chevaux à grand bruit, l’autre jpur,

Menaient le roi de Naple au gala de la cour.

J’étais au Carrousel passant avec la foule

Qui par ses trois guichets incessamment s’écoule.

Et le tambour battait, et parmi les bravos Passait chaque voiture avec ses huit chevaux.

La fanfare emplissait la vaste cour jonchée D’officiers redressant leur tête empanachée;

Et les royaux coursiers marchaient sans s’étonner, Fiers de voir devant eux les drapeaux s’incliner.

Aujourd’hui, les Tuileries ont disparu. Les Prussiens et les communards ont passé là. Les hommes du 10 août et les hommes de prairial, les émeutiers de juillet 1830 et ceux de février 1848 y avaient déjà passé. Cela devait finir ainsi.

Le monument élevé à Léon Gambetta sur cet emplacement et dans ce cadre semble déjà proclamer le triomphe de la Révolution sur les ruines de la France. Quel contraste entre le tribun débraillé, au gesté emphatique, et ce qui nous reste de

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ce cadre grandiose qui nous représentait ia grandeur de la patrie! Je me dis: «Si ce peuple de statues qui garnit les façades intérieures du Louvre prolongé venait à s’animer, leur premier acte ne serait-il pas de renverser de son piédestal et de chasser de cette enceinte, avec son cortège de nudités allégoriques (vraies courtisanes), un homme qui n’â accumulé que les ruines et a travaillé à corrompre et à tuer l’âme de son pays? »

Gambetta a été l'homme des nouvelles couches, l’homme du mouvement sémitique, l’homme de la nouvelle civilisation rompant avec la tradition chrétienne et française et continuant à sa façon Napoléon III.

Dans le restaurant où je vais dîner, j’ai une manifestation sous une forme spéciale de cette nouvelle civilisation vers laquelle le courant nous emporte. Faire grand, merveilleux par l’agglomération et l’association des capitaux, donner à un pygmée l’illusion qu’il est un géant, à un simple bourgeois tombé de sa province ou échappé de son bureau qu’il est un prince d'Orient: voilà le but visé et en partie atteint par des établissements comme celui où je suis entré. L’éblouissement causé par ce luxe de théâtre forain cesse vite, heureusement, lorsqu’on se retrouve au contact de l’air extérieur.

Une fois sorti, je me rappelle que c’est en ce moment le mois de Marie et que Notre-Dame des Victoires n’est pas loin.

Assister au mois de Marie à Notre-Dame des Victoires, je dois dire que ça n’a pas été une des moindres attractions qui m’ont fait choisir ce moment pour venir à Paris. N’est-ce pas du reste un des sanctuaires les plus augustes, un des foyers les plus puissants de vie religieuse, une des positions ou forteresses les plus sûres dans lesquelles les catholiques puissent mettre leur confiance? Je m’y trouve comme transporté dans un autre monde, presque dans l’autre monde.

Là, le culte de Marie est particulièrement brillant et touchant. Le style et l’ornementation du temple, la beauté des chants et des cérémonies donnent à cette église et aux honneurs qu’y reçoit la sainte Vierge quelque chose de triomphal. C’est bien Notre-

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Dame des Victoires qu’on y vénère. Les ex-voto qui racontent les miracles obtenus par son intercession chantent tout autour de l’édifice un véritable poème en son honneur.

Nombreuse est l’assistance etla prière est fervente ; il doit en être ainsi chaque soir. Je suis heureux de prier avec cette foule pieuse et recueillie. Un prêtre est dans la chaire, égrenant le rosaire et répétant à l’infini ces touchantes invocations auxquelles répond l’assistance d’un accent unanime.

Après le chant du Magnificat, il y a sermon. Un prédicateur célèbre la Mère des miséricordes et la confiance que doit inspirer son intercession, Le chant des litanies de Lorette et la bénédiction du Saint-Sacrement terminent la cérémonie.

Pendant la récitation des litanies, je me rappelais une page des Martyrs de Chateaubriand qui nous fait assister à la récitation des mêmes prières en des temps qui n’étaient pas sans analogie avec les nôtres.

... « Le prêtre, dit-il, lut d’abord quelques oraisons sacrées; puis il récita une prière à laquelle les chrétiens répondaient à demi-voix de toutes les parties de l'édifice. Ces réponses uniformes revenant à des intervalles égaux, avaient quelque chose de touchant, surtout lorsqu’on faisait attention aux paroles du pasteur et à la condition du troupeau :

» Consolation des affligés, disait le prêtre, ressource des infirmes..., et tous les chrétiens achevant le sens suspendu ajoutaient :

» — Priez pour nous 1 priez pour nous! »

Et nous aussi, entendant déjà gronder l’orage et sentant l’approche de la tempête, nous disons :

» Auxilium christianorum,

» Regina confessorum,

» Regina martyrum, or a yro nobis! »

Sous le coup des impressions que m’a fait éprouver cette pieuse cérémonie, je redescends vers mon hôtel en n’accordant qu’une attention fort distraite aux rues que je parcours, à la place Notre-Dame-des-Victoires et à tout ce quartier avoisi-

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nant qui raconte les gloires du grand siècle et du grand roi.

Après une journée si complète et les fatigues d’un long voyage en chemin de fer, je croyais pouvoir me promettre une bonne nuit et un repos réparateur. J’avais compté sans les bruits de Paris et les inconvénients d’une première nuit dans un nouveau gîte...

... Le mercredi, 15 mai (c’est ma première journée entière dans Paris), je destine ma première visite au roi : ab Joveprincipium. Car nous avons toujours un roi. Son règne n’est pas incompatible avec l’existence et le maintien de la République. Il est actuellement bien méconnu, bien combattu parmi nous. C’est pour l’atteindre, c’est pour rendre l’établissement ou lé rétablissement de son règne impossible, que l’on a aboli et proscrit la royauté en France, et même brûlé le palais des rois. Mais cette guerre est peut-être ce qui prépare et assure une plus complète restauration de son royaume. Le palais d’où il doit régner plus directement n’a plus cessé de s’élever depuis lors et il est bientôt terminé. Ce vrai roi de France, c’est le Christ, et ce nouveau palais qui n’est pas encore achevé, mais qu’il habite déjà et où il a comme son quartier général parmi nous, c’est la nouvelle Église-Votive de Montmartre. Je vais donc à Montmartre.

Un omnibus pris à la station de la tour Saint-Jacques m’y véhicule; Le quartier des Halles, la rue Montmartre, la porte Saint-Denys, la rue du Faubourg-Montmartre, la rue Rochechouart et la rue de Clignancourt forment les rampes successives que je parcours et par lesquelles je m’élève jusqu’au sommet consacré par le sang de saint Denys et de ses compagnons. Et, chemin faisant, au fur et à mesure que j’avance, je remarque

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que i’aspeet des rues devient plus pauvre. Les manifestations du luxe et de la richesse disparaissent. Cela ne m’étonne pas. Je vais vers la demeure du roi des pauvres et des petits. Il s’établit de préférence dans leur quartier, surtout à une époque où il veut opérer l’œuvre de son amouç dans le peuple et par le peuple, les rois et les puissants ayant mérité d’être rejetés pour leur ingratitude et pour la guerre faite à son règne.

Les escarpements de la rue de la Barre me conduisent au chevet du nouveau temple. Je suis frappé du changement, des améliorations accomplies autour du monument et de l’état avancé de la construction du monument lui-même. Le pèlerinage est maintenant entièrement organisé. Le corps de l’édifipe, dégagé de ses échaufaudages qui sont reportés à l’origine de la tour centrale, commence à apparaître dans sa beauté.

11 est neuf heures du matin. J’ai le bonheur d’arriver pour une messe chantée, une messe de pèlerinage. La paroisse Notre- Dame- des-Champs est là avec ses enfants qui viennent de faire leur première communion. Ces enfants, encadrés de leurs parents, occupent le haut de la nef, devant le chœur et le sanctuaire plus élevés. Le Saint-Sacrement est exposé. Sur les nombreux degrés du sanctuaire et sur l’hôtel s’échelonnent, groupés dans une disposition harmonique, des faisceaux ou gerbes de lumières parmi de verts arbustes. Du milieu des lumières et des fleurs qui parent l’autel, deux drapeaux tricolores s’inclinent l’un vers l’autre de chaque côté du tabernacle et se rejoignent par leur sommet; le tout surmonté de la belle statue du Sacré-Cœur aux bras étendus, le véritable hôte de cette demeure qui semble nous dire : « Venile ad me omnes... » Les prêtres en chasuble ou en dalmatique et les enfants de chœur en camail rouge, beaux comme des chérubins, sont heureusement distribués, parmi les lumières et les arbustes, sur les degrés du sanctuaire. Tout cela dans l’admirable cadre architectural que forme la basilique et dont tout le monde a vu au moins quelque représentation.

C’est une église ayant la forme d’une croix grecque à laquelle

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sa coupole centrale, ses voûtes arrondies, ses arcs surhaussés, tous ses ornements cintrés reposant sur des colonnettes de marbre veiné et rose ou de porphyre donnent quelque ressemblance avec Saint-Marc de Venise ou Sainte-Sophie.

La messe finie, les pèlerins de Notre-Dame-des-Champs, les enfants en tête, dans leur costume blanc (ou blanc ou noir), se disposent pour une procession. Ils parcourent le vaste édifice dont ils font le tour par les bas-côtés. Revenus parle milieu au bas delà grande nef, le clergé et les enfants sortent sous le porche, par le portique du milieu (il y en a trois) et descendent dans les degrés en vue de Paris! Ravissante théorie ainsi suspendue entre la basilique et Paris ! Puissent les prières et les chants de ces enfants avoir attendri le cœur de Jésus en faveur de cette grande ville qui semble assise de nouveau à l’ombre de la mort !

Paris se distingue à peine dans la brume.

A peine apparaissent comme de noires silhouettes quelques tours ou clochers, quelques hauts monuments parmi lesquels à l’ouest la tour Eiffel, et au midi les dômes du Panthéon et du Val de Grâce. Je pense au mont des Oliviers et à Jérusalem, et aux paroles que Notre- Seigneur adressa à l’ingrate cité qui l’avait méconnu. Du sommet de Montmartre, ne s’adresse-t-il pas ainsi à Paris et à la France ? Il veut encore rassembler ses enfants sous ses ailes. Malheur à eux s’il n’est pas entendu ! La brume se soulève peu à peu, et vers onze heures le soleil commence à percer les brouillards; heureux présage !

Redescendu du sommet sacré au fond du pandémonium parisien, j’y prends quelque repos, au restaurant d’abord où je déjeune, puis à l’hôtel où je vais voir s’il y a quelque chose à mon adresse dans le courrier du matin. Chemin faisant je cherche à me procurer mes journaux habituels, YUnivers et la Croix. Cela me donne l’occasion de me rendre compte de la manière dont fonctionnent à Paris la propagande et l’enseignement par la presse. Dans les kiosques, presque toute la place (sinon toute la place) appartient aux journaux de ceux qui ont

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l’or et le pouvoir, aux journaux des juifs et des francs-maçons. De tous les kiosques qui se dressent le long de la rue de Rivoli entre la tour Saint-Jacques et le Louvre, un seul peut me procurer la Croix.

Après une courte sieste je me remets en route. Mon but est le palais de l’Industrie, aux Champs-Elysées. J'y veux visiter l’Exposition des Beaux-Arts. C’est le moment du concours annuel. Là encore, comme dans les chaires de la Sorbonne, comme dans la Presse, on enseigne. Je pourrai, de même, y saisir la direction qu’on veut donner aux esprits. Sans doute une exposition de ce genre est un champ libre, où toutes les tendances peuvent se produire; mais il y a toujours une tendance prédominante et comme officielle, une tendance favorisée.

On a beau prôner la théorie de l’art pour l’art; on vise par les arts un enseignement. L’art enseigne toujours. Ou il élève les âmesvers les véritables sources du beau, vers le vrai, vers le bien, vers Dieu, ou il en détourne en mettant ses prestiges et ses ressources au service de l’erreur et du mal. Il enseigne alors l’athéisme, le naturalisme, l’immoralité. C’est un des grands moyens de séduction au’service de Satan.

Sur ma route les galeries de la rue de Rivoli me fournissent dès l’abord des témoignages de ce que nous donne l’art prétendu libre. Mais auparavant, une groupe de sculpture que je rencontre au chevet d’un temple protestant (il est toujours là sur mon passage !) me donne sur les nerfs. C’est un Coligny qui, l’épée au flanc, une bible devant lui, entouré de figures emblématiques, menace du regard le Louvre et Saint- Germainl’Auxerrois, situés à quelques pas devant lui. Le sombre et sinistre visage exprime bien la haine d’une secte qui, pour assurer sa vengeance, n’a cessé depuis trois siècles de collaborer avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la France, qui a travaillé de concert avec l’Angleterre, la Hollande, l’Allemagne et Genève à préparer la révolution jacobine et qui, pour achever de prendre sa revanche contre la, France catholique,

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travaille encore aujourd’hui avec le juif et le franc-maçon à consomner sa ruine ou son asservissement.

Un des plus puissants moyens employés par tout le parti satanique, c’est la corruption des mœurs. Les libres-viveurs, on le sait, deviennent vite des libres-penseurs qui vont grossir les forces de la Révolution. Aux vitrines de la rue de Rivoli s'étalent les témoignages d’une véritable conspiration contre les mœurs. A partir du Palais-Royal jusqu’à l’hôtel de Wagram, c’est une véritable exposition pornographique et l’on peut supposer qu’on ne voit pas le plus beau. . .

Vis-à-vis de l’hôtel de Wagram, je quitte la rue de Rivoli et prends par le jardin des Tuileries. Ces belles promenades me reposent d’abord agréablement la vue. La verdure est dans toute sa fraîcheur. L’atmosphère et la poussière de l’été parisien ne l’ont pas encore ternie. On débarque des caisses d’arbustes (de magnifiques hortensias, si je ne me trompe), pour une exposition d’horticulture qui se prépare dans la partie supérieure longeant la rue de Rivoli. Dans toutes les autres directions, les orangers, sortis depuis peu de jours, alignent à perte de vue leurs tètes arrondies et leur feuillage d’un vert sombre. Je me crois au pays que Goethe a chanté,

Wo die Citronen bluhn (1).

Le peuple des blanches statues ressort heureusement au milieu de toute cette verdure. Mais le regard est moins satisfait lorsqu’on approche et que l’on considère de près et en détail tous ces marbres. Quel débordement de paganisme au milieu d’une civilisation chrétienne! On ne doit pas s’étonner des désordres, des révolutions qui ont bouleversé et bouleversent notre malheureux pays. On ne doit pas s’étonner que les Tuileries soient brûlées. Tout cela était en principe dans cette renaissance païenne favorisée par nos rois.

... Me voici maintenant débouchant sur la place de la Con-

(1) Où fleurit l’oranger.

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corde. Mais comment traverser tous ces torrents de piétons, de cavaliers, de voitures de toutes sortes, de vélocipèdes qui se croisent dans tous les sens avec un bruit assourdissant. Je me hasarde, et profitant de ces sortes d’îles de refuge où se dressent les candélabres, je peux gagner sans encombre l’autre bord.

Chemin faisant, j’ai pu pu jeter un rapide coup d’œil sur cet ensemble, sur ce cadre peut-être unique au monde que forme la place avec son obélisque, ses fontaines 'et ses statues d’où la vue, par delà, s’étend vers la Madeleine et vers le Palais-Bourbon, vers le jardin des Tuileries et vers les Champs-Elysées avec l’Arc de Triomphe dans sa lointaine et grandiose perspective. J’ai pu évoquer quelques-uns des épisodes qui se sont déroulés sur cette scène. Après les joyeuses et pimpantes fêtes du temps de Louis XV et des débuts de Louis XVI, que de tableaux lugubres, que d’épisodes douloureux, depuis le crime du 20 janvier 1793, jusqu’au défilé des Allemands en mars 1871.

Enfin me voici en présence du palais de l’Industrie. Ce grand palais, je l’ai vu pour la première fois alors qu’il était dans toute sa gloire et tout flambant neuf, en 1855, et embelli encore des splendeurs de la grande exposition d’alors. Que nous sommes loin de cette époque, la plus brillante et la plus prospère dont je me souvienne ! que de changements dans les choses comme dans ma personne ? Le temps a marqué son empreinte au front du monument lui-même. Mais tout défraîchi qu’il est avec son grand pavillon central et ses pavillons d’angle, il forme toujours un imposant ensemble.

Je me dirige vers le pavillon central que surmonte une statue colossale de la France offrant des couronnes à l’art et à l’industrie. Une foule énorme de visiteurs s’y engouffre. J’entre avec le flot. Une sorte d’éblouissement m’arrête tout d’abord. L’exposition de sculpture se présente à mes regards dans la grande nef où l’on arrive de plain-pied. On est transporté dans un séjour vraiment élyséen au milieu de ce peuple de blanches statues, de ces marbres sur la verdure de nombreux arbustes

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qui s’enlèvent et qu’inonde la lumière d’en haut. Les vitraux peints qui surmontent les ouvertures des deux extrémités de la nef font un heureux contraste et reposent agréablement les yeux.

Comment voir et apprécier tant d’œuvres dans le peu de temps que j’ai à consacrer à cette visite ? Devant me contenter d’un examen sommaire, je parcours rapidement les diverses parties de ce hall immense. L’ensemble de cette exposition est loin de me satisfaire. Les chefs-d’œuvre y sont rares.

Mais ce qui m’attriste surtout, c’est de voir combien sont nombreuses les œuvres qui accusent une véritable perversion de l’esprit et du cœur et le dessein de pervertir les autres. Le réalisme et le naturalisme débordent. Que de Vénus et de Saphos plus que décolletées ! Cette Vénus dite consolatrice est vraiment révoltante, qui, les bras étendus et comme en croix, semble une parodie sacrilège et blasphématoire du Sacré-Cœur (Venite ad me omîtes .') Je ne parle pas de cet orang-outang, principal acteur d’un horrible drame ; cela sort des limites de l’art. Que rares sont les œuvres que l’on peut regarder sans protestation du goût et de la conscience !

Bien petite est la place tenue par l’art chrétien, petite pour le nombre, s’entend ; car c’est encore de ce côté que se trouvent les œuvres vraiment belles. Et cela doit être. Un chef-d’œuvre n’est tel qu’à la condition que tout y soit dans l’ordre, que la beauté physique y soit unie et subordonnée comme il convient à la beauté morale et que celle-ci s’y révèle, s’il se peut, à un degré héroïque, surnaturel même.

Le public ne s’y trompe pas. Je suis heureux de le voir, passant comme honteux et confus devan t les Vénus et les Saphos , s’arrêter de préférence et comme dans une pieuse admiration devant les quelques groupes remarquables qui traitent des sujets patriotiques ou religieux, devant un monument consacré à Jeanne d’Arc, devant un bas-relief de la Vierge offrant l’enfant Jésus à baiser à saint François, devant un martyr conduit au supplice à qui on présente les malades sur son pas-

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sage ; ou devant l'Etoile de la mer, cette vierge sculptée pour la chapelle des marins dans l’Église du Sacré-Cœur.

De l’exposition de sculpture je passe à l’exposition’de pein. ture. Cette dernière est logée dans les ..galeries supérieures. Ces galeries, supportées par une triple rangée de colonnes en fonte, bordent la grande nef avec balcon sur cette nef. Les salons de peinture se font suite sur deux lignes parallèles. La galerie ouverte avec balcon est réservée au dessin et à l’architecture.

Deux mille toiles sont là exposées. On comprend que je ne les examine pas en détail. L’impression que j’éprouve en parcourant ces galeries est analogue à celle que j’ai ressentie devant l’exposition du rez-de-chaussée. Les mêmes tendances y dominent, naturalistes, réalistes, impies. Rares y apparaissent les œuvres visant un idéal pur et élevé, plus rares encore celles qui accusent la préoccupation du surnaturel. Elles ne sont pas absentes pourtant. Une remarquable parmi ces dernières est le tableau de M. Richemont représentant un épisode de la vie de sainte Notburge! On peut admireraussi quelques grandes peintures héroïques, épiques et décoratives, comme celles de J . -P. Laurens, « A la muraille, » destinée au capitoul de Toulouse, comme celle de Détaillé, le peintre de batailles, représentant le prince de Galles et son fils le duc de Connaught, revenant à cheval de la revue d’Albertshote, pendant qu’au loin dans la plaine les lignes rouges des horsegards continuent de défiler sous des nuages de poussière...

Mais à côté, quel débordement, quelle débauche de nudités plus que païennes, de réalités criardes et étranges ! Que d’efforts de mauvais goût pour violenter l'attention. Ici un général charge à la tête de ses escadrons habillé en bête , comme il disait (voir l’épisode dans les Mémoires de Marbot), c’est-à-dire nu jusqu’à la ceinture. Là, c’est la moitié d’un bœuf, horreur sanglante, pendue à l’étal d’un boucher. Un king’s Charles noir .lèche le sang qui dégoutte des narines...

Que de nudités plus que païennes ! Toutes les séductions de

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la forme et de la couleur, pour chanter l’hymne de la chair et parler aux sens !

Voici quelques titres qui en disent assez : le Triomphe de Vénus , les Baigneuses au boM de la Méditerranée, Maria de Padilla, la Maîtresse royale, dont les courtisans sont appelés à admirer la beauté du haut des balcons intérieurs d’une cour mauresque. Et d’autres œuvres sont là, auxquelles ne suffit pas leur naturalisme, leur réalisme, mais où apparaît l’intention impie, le dessein évident de donner un enseignement antichrétien.

La théorie de l’art pour l’art ou de la neutralité de l’art est une aberration ou plutôt une hypocrisie, professée par des gens qui choisissent pour sujets des tentations de moines, des scènes érotiques dans des couvents ou qui traitent des sujets religieux pour les caricaturer et les ridiculiser.

La sculpture et la peinture ainsi comprises me font éprouver l’impression pénible que cause le spectacle de toute déchéance, de toute perversion, de tout désordre...

Ce m’est un remords de m’être attardé si longtemps dans ces galeries, et d’autant plus vif que j’y ai laissé passer l'heure d’un cours que je tenais à aller entendre à la Sorbonne. Ç’eut été une joie pour moi de constater de visu le succès de M. Gardair et d’applaudir la philosophie de saint Thomas reprenant pied, grâce à sa vaillante ^initiative, sur la montagne Sainte-Geneviève.

Pour employer utilement le peu de temps qui me reste sur l’après-midi, je me dirige vers d’autres monuments à ma portée et qui rentrent dans mon programme. Le palais de l’Élysée n’est pas loin et le palais Bourbon non plus. Je prends d’abord le chemin de l’Élysée. J’ai visité, le matin, le palais du vrai roi, le quartier général du Chef invisible des catholiques. La visite des palais où résident les chefs apparents et officiels de la France actuelle complétera ma journée. J’aurai ainsi visité le quartier général (apparent) de l’ennemi.

J’ai à traverser l’avenue des Champs-Élysées,0nm? opus, au

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moment de la descente du Bois ! Quel bruit! quel torrent! Dans ces somptueux coupés, dans ces fringants équipages se pavanent les heureux du jour, ceux qui 'se sont enrichis de nos dépouilles, qui ont trouvé l’art de concentrer dans leurs mains l’or qui faisait vivre notre agriculture, notre commerce local. C’est là qu’ils viennent étaler leur luxe — cela fait peine à voir l’insolence qu’affiche leur valetaille. A eux la voie sacrée. Ils ne songent guère qu’y a passé le triom phe prussien. Tout ce mondelà en a pris lestement son parti. D’ailleurs où seraient-ils sans les Allemands? Ne sont-ils pas venus dans leurs fourgons! M. de Bismarck a gandement favorisé leur jeu. Qu’on se rappelle les révélations du procès d’Arnim !

L’avenue de Marigny me conduit en quelques minutes aux jardins de la Présidence. Que de précautions prises pour défendre l’accès de cette demeure et de ses dépendances! Des murs élevés, une double enceinte grillée en font le tour du côté des promenades. De nombreux gardiens à tous les guichets, partout un aspect .de forteresse ou de prison. Au rez-dechaussée, toutes les fenêtres du palais, aussi bien sur la rue Saint-Honoré* que sur les rues adjacentes sont munies de barreaux de fer. A l’entrée principale sur la rue Saint-Honoré, dans la cour d’honneur, sur les degrés du perron et dans le vestibule, partout des gardes et des sentinelles. Décidément le Président de la République est l’homme le mieux gardé de France.

Si le président peut sembler un prisonnier, il habite du moins une belle prison. Sa demeure est un élégant palais avec pavillon en retour, du côté de la rue Saint-Honoré, et de vastes jardins formant parc en arrière, du côté des Champs-Élysées. Il a des vues à souhait sur les plus belles promenades, sur la place de la Concorde, sur le jardin des Tuileries, sur le Paris de la rive gauche, et même sur une grande partie de cet amphithéâtre irrégulier de collines dont la grande cité occupe les pentes et que traverse la Seine majestueuse.

Ce palais évoque de nombreux souvenirs dont la diversité'

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témoigne des vicissitudes de notre histoire depuis cent cinquante ans. Bâti sous Louis XY par la Pompadour, il est devenu sous le Consulat la résidence de Murat. Après Waterloo, Napoléon Ier y signa son abdication, Napoléon Fil s’y logea sous la ^République de 1848 et c’est là que le prince-président prépara son coup d'Ëtat du Deux-Décembre 1851 . Le souvenir de ce coup <TËtat empêche de dormir nos modernes Jacobins, et c’est sans doute ce qui les rend si vigilants dans la garde ou surveillance qu’ils exercent autour du président actuel.

Mais ce n’est pas à l’Élysée, d’après notre Constitution, que réside le pouvoir principal, celui par lequel s’exerce la souveraineté populaire. C’est au Palais-Bourbon que siège ce pouvoir. A vrai dire ce pouvoir n’est pas plus réel et autonome que la souveraineté populaire elle-même. La présidence, la Chambre des députés, le Sénat, les ministères, le suffrage universel lui-même, ce sont les pièces, les rouages d’une machine dont les ressorts et les moteurs n’apparaissent pas et qui fonctionne de manière à amener nécessairement le règne du mal et l’asservissement du bien.

Je me rends de l’Élysée à ce Palais-Bourbon qui abrite les chefs officiels, l’état-major apparent de l’armée anti-catholique. L’aspect en est sombre et sinistre. C’est une masse qui semble muette et aveugle. Le péristyle grec, vu du pont de la Concorde avec ses colonnes et son fronton, n’est pas sans quelque grandeur. Mais je demande si ce n’est pas par ironie qu’on a placé sur le perron ces deux statues colossales de Minerve et de Thémis, et que se présentent tout d’abord, au bas des degrés, les plâtres presque gigantesques réprésentant Sully, Colbert, L’hôpital et d’Aguesseau. On peut en dire autant du bas-relief du fronton : la France qui tient des tables de loi entre la liberté et l’ordre public et qui appelle à elle les génies du commerce, de l’agriculture, delà paix, de la guerre de l’éloquence. Je n’entre pas, me proposant d’assister à une séance, si je parviens à mettre la main sur mon député.

Je me dis en m’éloignant : voilà le théâtre de tant de luttes

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presque toutes stériles, la plupart funestes, où se sont nouées et dénouées tant de crises, où des majorités, si dévouées la veille, ont laissé choir tant de gouvernements. C’est là aujourd’hui que les volontés de la 'franc-maçonnerie, grâce à son habileté à faire mouvoir le suffrage universel et ses élus, deviennent des lois. Là légifère l’esprit d’en bas, celui dont la loi du nombre amène nécessairement le règne.

Au retour, je suis la rive droite de la Seine. Les ébats des enfants dans les allées du Jardin des Tuileries font diversion à mes graves réflexions. La terrasse du bord de l’eau me rappelle bien des souvenirs. J’y rencontre en particulier celui de Victor Hugo. C’est là qu’il aimait, au beau temps de sa jeunesse, à pousser ses promenades matinales en la saison printanière, et que le chantre des Orientales donna l’essor à tant de strophesailées et brillantes. Il était loin de penser alors qu’il verrait en cendres le palais des rois et que ses vers n’auraient pas peu contribué à allumer l’incendie.

A côté de Victor Hugo, en pareil lieu, comment ne pas revoir aussi l’image de son ami, « Napoléon le petit »? N’esl-ce pas là, dans la partie réservée du jardin, que Napoléon III, au temps de sa grandeur, venait fumer ses cigarettes et ruminer les trames profondes dans lesquelles il a fini par se prendre lui-même et qui, en amenant sa propre chute, ont préparé la ruine de la France?

L’assistance au mois de Marie de Notre-Dame des Victoires* dans la maison du chef de la famille surnaturelle et aux pieds de sa mère qui est aussi la nôtre, complète ma journée et me console d’avoir senti quelque isolement, et de n’avoir pu voir que du dehors la demeure des puissants, comme l’Élysée et le Palais-Bourbon.

A la sortie, l’heure n’est pas tellement avancée que je ne puisse encore faire quelque course ou du moins assister à quelque spectacle. L’affiche de l’Odéon est tentante. On y donne: Pour la Couronne 1 Mais je ne cède pas à la tentation. Le lendemain, on joue au Théâtre Français : la Fille de Roland.

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J’ai jeté mon dévolu sur le Théâtre Français et sur la pièce de M. de Bornier, étant d’ailleurs très fatigué et connaissant Pour la Couronne, que j’ai vu jouer en province.

Je rentre donc à l’hôtel S. M*** où j’ai hâte de me reposer. Cependant, avant que je puisse le faire, le drame de Coppée occupe longtemps mon imagination. J’en revois les principaux personnages, les principales, situations ou péripéties; le prince Brancomir, Basilide, Michel Brancomir, l’évêque Étienne. L’évêque Étienne, le vrai sauveur de son peuple, me plaît surtout. La mise sur notre scène d’un tel rôle me semble une pensée heureuse et opportune. Mais je ne peux digérer le jeune héros, ce fils tuant son père, sciemment et volontairement., et le tuant sur la scène, quelles que soient les raisons patriotiques invoquées pour justifier son parricide et les expiations qui le suivent... Enfin le sommeil vient, qui met en fuite tous ces fantômes.

Le jeudi 16 mai, grande et complète journée I De bonne heure je suis sur les trottoirs et mon objectif est d’abord la Sorbonne. Mais le cours de M. Lavisse que je me propose d’entendre étant annoncé pour 10 heures et demie, j’ai du temps devant moi. Des spectacles pleins d’intérêt me distraient chemin faisant. Je prends par la place et par la cour du Louvre, puis par la cour du Carrousel. Ce sont de véritables processions qui, à cette heure, traversent ces places: des flots de petites ouvrières venant de la rive gauche, des demoiselles de magasin, de petits employés. Tout ce petit monde se rend chez les patrons, dans les grands magasins, dans les administrations de la rive droite; monde propret, émoustillé, élégant, qui m’inspire une curiosité pleine d’intérêt et de respect, car c’est le monde du travail. Paris est comme un caméléon changeant d’aspect selon l’heure ou le quartier. Autre est la physionomie que présentent le boulevard Saint-Michel et le quartier latin. En gravissant les pentes de la montagne Sainte-Geneviève, mon imagination se la représente sous les différents aspects qu’elle offrit aux différentes époques, depuis le temps où le palais des Thermes se dressait

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revêtu de ses marbres et où Geneviève paissait ses moutons sur ces collines, jusqu’aux jours qui ont eu l’heur et la gloire d’entendre M. E. Renan.

Je me demande pourquoi la Sorbonne d’aujourd’hui est si différente de celle d’autrefois, si différente non seulement de ces écoles où enseignaient Albert Le Grand, Pierre Lombard, Hugues de Saint-Victor, Thomas d’Aquin et tant d’autres, mais même de la Sorbonne du dix-septième siècle. Comment ceci a-t-il remplacé cela ?

M. Lavisse, le savant interprète de la pensée moderne, le professeur d’histoire aimé de la jeunesse que je vais entendre, devrait pouvoir nous le dire. N’a-t-il pas fait une étude spéciale du dix-huitième siècle pour y suivre les origines de la grandeur prussienne. Il a dû voir, chemin faisant, quelles ont été les relations de nos philosophes et de nos savants avec le dehors et quelle a été la part de l’étranger dans la préparation de notre grande révolution. Il y a là tout un côté, trop laissé dans l’ombre, qu’il lui appartiendrait de mettre en pleine lumière et qui apprendrait à beaucoup, peut-être à lui-même, jusqu’à quel point l’cn peut voir dans la Révolution une œuvre patriotique et française.

Quoi qu’il en soit, la Sorbonne d’autrefois n’est plus. Celle d’aujourd’hui, au lieu de défendre nos croyances traditionnelles, en achève la destruction au profit d’un néo-paganisme ou philosophisme anti-chrétien d’importation étrangère.

M. Lavisse est-il ( et jusqu’à quel point? ) un porte-voix, un interprète de cet esprit dit nouveau qui vient d’outre-Rhin et de Genève, en passant par la rue Laffitte ou par la rue Cadet?

Voilà ce que je me proposais de constater. Mais en arrivant à U Amphithéâtre provisoire , je trouve affiché l’avis que M. Lavisse a cessé son cours public et qu’il fera désormais un cours fermé. Et pas d’autres cours de marque à cette heure matinale. C’est une déception. J’espère être plus heureux dans l’aprèsmidi. En attendant, je redescends vers mon gîte.

Sur mon passage se rencontre Saint-Germain-des-Prés. J’v

su

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entre un instant. Les belles fresques d’Hippolyle Flandrin m’étaient déjà connues. Je suis heureux de les revoir. 11 y a là de quoi me dédommager amplement de la leçon manquée. Quelle fête pour les yeux et pour l’âme? Je suis loin de l’exposition que j’ai visitée la veille. L’œuvre de Flandrin est une véritable symphonie harmonique de formes nobles et pures et d’éclatantes couleurs traduisant l’idéal le plus élevé, le surnaturel chrétien. Les grandes scènes corrélatives de l’ancien et du nouveau testament s’y succèdent en alternant tout autour de la partie supérieure de la nef. Et au dessous, dans le grand vaisseau sombre de l’antique Abbaye, se déploie un autre tableau non moins ravissant : '

C’est la première communion à Saint-Germain-des-Prés.

Dans presque toutes les églises de Paris, je retrouve cette belle et joyeuse fête qui est bien une fête du printemps et du beau mois de mai et prouve que, même dans Paris, malgré tous les obstacles, la famille chrétienne ou surnaturelle ne cesse de se perpétuer et de se renouveler.

L’après-midi me ramène sur la montagne Sainte-Geneviève. J’y reviens cette fois avec l’intention principale de vénérer les reliques de la sainte patronne de Paris et de visiter son sanctuaire. De sanctuaire, en réalité, elle n’en a plus aujourd’hui qui porte son titre. Ses reliques ont été déposées à Saint-Étienne du Mont, et le temple que lui dédia Louis XV est redevenu le Panthéon. J’entre néanmoins dans ce dernier monument, que l’on rencontre avant Saint-Étienne du Mont. J'y entre, en souvenir de sa destination première et aussi pour voir ce qu’en ont fait nos païens modernes.

Les admirables fresques qui décoraient les murs intérieurs de l’église sont toujours là, chantant la même épopée divine, les Gesta Dei per Francos. Le surnaturel dans l’histoire de France, c’était un beau sujet pour l’art. Ils en ont été heureusement inspirés, les Puvis de Chavannes, les J. P. Laurens, les Cabanel, les P. Delaroche et les autres artistes qui ont reproduit là les principaux épisodes de cette épopée.

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Quel contre-sens et quelle ingratitude-d’avoir banni de ce monument celui pour qui il a été élevé, qui a été le véritable inspirateur de ces chefs-d’œuvre, après avoir été le vrai héros et le grand acteur dans les événements qu’ils racontent: GestaDei.

On a remplacé Dieu par une baudruche ou un carton (en attendant mieux sans doute.)

La B. F. ou la. Patrie est là dans le sanctuaire, remplaçant l’autel. Elle tient une torche de la main gauche. Des ficelles l’attachent à la voûte.

Je me demande si le saint Michel en mosaïque qu’on voit en arrière sur la muraille et qui tient un glaive, ne va pas bientôt couper les ficelles.

N’est-ce pas ce glaive de saint Michel qui a frappé la plupart des saints canonisés par la maçonnerie qui dorment là sous nos pas?

Je suis, vers les caveaux, le troupeau des visiteurs sous la conduite du gardien. Dans le caveau où dort Carnot, les couronnes qui ont orné ses funérailles ne sont qu’à moitié défraîchies.

Manquent dans les caveaux voisins Gambetta, P. Bert, Jules Ferry. Mais le grand Hugo est là. Ce modeste sarcophage qui n’est ni Pelion, ni Ossa, peut il retenir le Titan qui futOlympio? N’est-ce pas lui la vraie divinité du lieu ? Si ce n’est pas lui, c’est cet esprit d’orgueil dont il fut à notre époque l’image peut-être la plus ressemblante.

En sortant du Panthéon je me rends au Collège de France. 11 n’y a que la place à traverser et quelques pas à descendre dans la rue Saint-Jacques. L’heure des cours me force à retarder ma visite à Saint-Etienne du Mont et aux reliques de Sainte-Geneviève.

Le Panthéon, c’est le Saint-Pierre ou le Vatican de Satan. Le Collège de France est comme son collège Romain. C’est là qu’il enseigne avec le moins de réticences et de déguisement. Renan y a été longtemps son Pontife. A la Sorbonne, Satan est tenu encore à quelque réserve.

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Par malheur (est-ce par malheur qu’il faut dire ?) l’onctueux et ondoyant Renan n’est plus là. J’arrive à point pour entendre un de ses plus illustres disciples, peut-être sa meilleure doublure.

Inutile de décrire le Collège de France. Ce monument du temps de François Ier tranche par son élégance sévère et ses proportions modestes parmi les grandes constructions universitaires qui l'entourent. On dirait un musée, une sorte de temple grec transporté sous notre ciel dont il semble avoir pris les tons grisâtres et sombres.

Je suis quelques personnes qui entrent et nous arrivons dans un amphithéâtre où un cours vient de commencer. La salle présente un aspect sérieux et monumental. Le professeur occupe une estrade dont ia disposition, pour la partie postérieure, me rappelle l’intérieur des temples dePompéi. Le professeur est assis en avant d’un enfoncement semblable à la cella : il est la divinité du lieu.

Le public n’est pas nombreux. Les auditeurs, clairsemés sur les gradins, me frappent par le caractère plus qu’austère de leurs physionomies. Quelques dames aussi en toilette sévère sont là: Je me sens dès l’abord égaré en pays sectaire ou protestant.

Le professeur est un homme plus que mûr, au crâne dénudé, d’un aspect semi-clérical. En voyant son noir costume, son teint de cire à peine ambré et la légère courbure de son nez, je me demande: est-ce un ministre ou un rabbin? (Je suis, sans le savoir, au cours d 'Histoire des Beligions professé par M. A. Réville. Je ne dois l’apprendre qu’à la sortie.) Lui aussi a pris pour sujet les origines du christianisme et les premiers âges de l’histoire de l’Eglise. Il en est au troisième siècle. Il expose à sa manière la formation de la hiérarchie ecclésiastique et les développements du dogme. Dans la suprématie de l’évêque de Rome, il ne voit qu’une conséquence de la suprématie politique de la cité-reine. Pour la formation de l'orthodoxie et pour ses luttes contre les hérésies, il fait entendre que c’est l’orthodoxie

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qui a dévié, qui s’est écartée du christianisme primitif, que les principaux dogmes ne se sont formés que depuis les temps apostoliques

Les hérésies de ces temps n’auraient été que des protestations et des efforts pour revenir à la doctrine primitive. L’idée du Dieu-homme dans le Christ n’était pas, d’après lui, celle du commencement. Et il appelle à en témoigner Eusèbe qu’il tronque et dénature.

Notre professeur s’arrête avec complaisance devant un des personnages célèbres de cette époque. Paul de Samosate a été, au troisième siècle, le principal hérésiarque en lutte contre l’autorité de l’Eglise. A ce titre, il est cher à M. Réville. En lui se prononce et s’accuse, nous dit-il, la résistance de l’Orient au pouvoir de Rome et sa protestation contre les doctrines de l’Occident orthodoxe. Antioche fut d’abord à la tête de ce mouvement, Antioche, grande cité bâtie sur les rives de l’Oronte, où domina dans un cadre oriental le génie hellénique, ville originale et charmante. La satiété et le dégoût qu’amène la corruption des mœurs, y favorisa d’abord la propagation du christianisme. Puis il y eut réaction. L’esprit hellénique et oriental, prenant sa revanche, s’y manifesta par les hérésies.

Paul de Samosate fut le principal fauteur ou du moins le représentant de ce mouvement avant Arius. Ancien fonctionnaire du fisc, devenu évêque, il jouissait à Antioche d’une grande popularité. Ce fut, dit M. Réville, un esprit laïque, un laïcisateur professant une christologie opposée à celle qui devait prévaloir.

Où est la vie du Christ? Jésus est-il un Dieu devenu homme ou un homme devenu Dieu ? Telle était la question à résoudre, d’après le professeur. Et Paul de Samosate se prononça pour la deuxième solution comme le font encore les protestants libéraux.

Naturellement, l’épiscopat protesta et condamna, comme il devait protester et condamner. Mais l’hérésie nouvelle trouva

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une protection inattendue dansune puissance nouvelle aussi qui venait de 's’élever au fond de l’Orient. Zénobie, la jeune reine de Palmyre, fut heureuse de s’en faire une arme pour dominer dans ces contrées et lutter contre Rome. Après Antioche, la baguette magique du professeur évoque devant notre imagination cette mystérieuse cité de Palmyre dont on a retrouvé au siècle dernier les ruines gigantesques. La description de Tadmor (rêve du désert), blottie sous ses ombrages, nous rappelle les variations brillantes dont Renan agrémentait ses thèses de critique fantaisiste sur les origines de l’Eglise. M. A. Réville raconte l’étrange et brillante fortune de Zénobie et celle de l’Arabe Odénat qu’elle associa à sa destinée. Cette reine protectrice de Longin penchait, comme son ami, vers une sorte de syncrétisme philosophique. Mais hélas! les victoires d’Aurélien mirent bientôt fin à son empire éphémère. Et la chute de la Sémiramis de Palmyre entraîna celle de Paul de Samosate et la disparition de sa doctrine.

Montrer dans Paul de Samosate et tous les hérétiques de ces temps des représentants de la liberté de l'esprit contre la tyrannie enseignante représentée par les évêques de l’orthodoxie, et montrer dans l’organisation de celle-ci et le développement des dogmes, une institution ayant son principè dans l’organisation politique de la domination romaine, tel est le procédé, tel est le système que révèle cette leçon d’un sectaire aigre-doux, affectant la modération et mordant en dessous.

Toutes les momies de cire jaune, toutes les figures parcheminées qui composent l’auditoire, applaudissent et paraissent ravies, sauf un vieux monsieur qui murmure contre les crocsen-jambe donnés à Eusèbe. C’est à lui que je m’adresse pour connaître le nom du professeur et l’objet ordinaire de son cours. Je ne suis pas surpris d’apprendre que j’ai entendu un pasteur protestant, fils et frère de pasteurs, qui a passé sa vie à miner les fondements de la religion chrétienne à la Revue des Deux-Mondes, un pasteur dit chrétien, qui s’est fait en France l’écho de cette école critique allemande pour laquelle

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le Christ n’est qu’un homme, l’idéal de l’humanité. Voilà celui dont la secte qui nous gouverne a fait, au Collège de France, le titulaire de la chaire où l’on enseigne l’histoire des religions.

Heureusement, Saint-Etienne du Mont, n’est pas loin. J’y vais respirer un air mieux approprié à mes poumons et dissiper les ténèbres qui m’envahissent l’esprit, comme si l’ombre de Satan eût passé près de moi.

En ce jeudi 16 mai, toutes les paroisses de Paris semblent s’être entendues pour fêter leur première communion. Ce ravissant spectacle, qui a déjà réjoui ma Vue à Saint-Germaindes-Prés, je le retrouve à Saint-Etienne-du-Mont. J’y arrive au moment où les enfants prononcent la rénovation des vœux de leur baptême et leur consécration à la Très Sainte Vierge. En présence de ces jeunes fronts rayonnants, les mauvaises impressions du Collège de France ont vite disparu. Je suis heureux de reconnaître dans le bon curé qui préside à cette touchante cérémonie, un ancien camarade de l’école de droit de Caen, M. l’abbé de Beauchamp. En le- voyant sous sa belle chape d’or au pied de l’autel, parmi les fleurs et les lumières, si heureux au milieu de ses enfants, j’étais loin de prévoir sa fin si prochaine.

En venant dans Saint-Etienne-du-Mont, mon dessein était avant tout d’honorer sainte Geneviève et ses reliques. Mais si grande est la foule qui remplit l’Eglise qu’il m’est absolument impossible d’approcher de la châsse de la sainte. Je dois me contenter de lui adresser de loin mes hommages etmes prières.

Ma journée devait être jusqu’au bout pleine de contrastes. De Saint-Etienne-du-Mont, je retourne à la salle Montesquieu d’où, comme les soirs précédents, je passe à Notre-Dame des Victoires. Et de Notre-Dame des Victoires, je vais aux Français. Entre Notre-Dame des Victoires et le Théâtre Français il n’y avait pas d’abîme à franchir ce soir-là : on donnait : la Fille de Roland! J’avôue que si je n’avais pas été muni d’un billet pris la veille, j’aurais été fort tenté de m’abstenir et d’aller me reposer après une journée aussi remplie. Je m’exécute pourtant.

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C’est à Paris comme en province. Pour pénétrer dans- un théâtre il y a des abords, une zone désagréable à traverser, toute cette vermine de titis, de camelots mendiant ou revendant des contre-marques, offrant des programmes, des photographies d’acteurs, etc... Enfin, l’épreuve des contrôles et les exigences des ouvreuses subies, me voilà introduit.

Salle comble. Je suis bien placé pour voir, dans un favorable éloignement de la scène que je domine de face. Dans les diverses galeries, dans les loges, sur les balcons éclatent les toilettes élégantes et variées. Mais, je dois le dire, ma vue se reposait plus agréablement sur le parterre des jeunes et candides fleurs vivantes que me présentait tout à l’heure l’église Saint-Etienne du Mont. Et je me sentais le cœur plus à l’aise dans la maison de Dieu que dans celle de Poquelin.

Enfin le rideau se lève. Et nous voilà transportés loin des réalités qui nous entourent. Nous sommes au beau pays de poésie. Est-il besoin de redire la donnée du drame de M. de Bornier? Elle estempruntée, on le sait, à la grande épopée carlovingienne. Le Ganelon de la légende, le traître qui livra Roland à Roncevaux, vit caché sous le nom de comte Amaury dans un château ou forteresse des frontières. Depuis vingt ans qu’on le croit mort, il passe sa vie à faire pénitence et à combattre les Incursions des Saxons. 11 a un fils que lui a donné la sœur de Roland, Gérald, dont l’éducation a été l’objet de tous ses soins et dont les belles qualités font sa consolation et son espérance. Nous avons d’abord sous les yeux l’intérieur de cette forteresse, de ce burg, et nous y sommes témoins de la vie de remords et de pénitence qu’y mène le comte Amaury et aussi des premiers résultats de la vaillante éducation qu’il a donnée à soq fils...

Tout à coup les trompettes sonnent, les herses s’abaissent ; c’est Gérald qui revient d’expédition avec ses compagnons. lia rencontré un parti de Saxons qu’il a mis en fuite.

Il ramène une jeune fille qu’ils avaient surprise et qu’il a délivrée de leurs mains. Il a aussi un prisonnier saxon, le chef des envahisseurs.

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Gérald s’est senti frappé au cœur à la vue de la beauté et des grâces charmantes de la jeune fille qu’il a délivrée. Elle aussi, de son côté, n’est pas demeurée insensible à la vaillance et à la générosité de son libérateur. Mais cette jeune fille est de la plus haute origine. C’est la . propre nièce de Charlemagne, la fille de Roland.

La fille de Roland ! On peut se figurer quels sentiments à cette découverte agitent celui qui fut Ganelon, surtout quand se révèle cet amour des deux jeunes gens l’un pour l’autre. C’est maintenant, il le comprend, que l’expiation commence véritablement pour lui. Il veut étouffer cet amour au cœur de son fils. Il s’efforce de lui faire comprendre qu’il ne peut prétendre à la main delà nièce de Charlemagne. Gérald, après de cruels combats, consent à s’éloigner et part pour une expédition lointaine.

Mais voici que, pour Charlemagne vieilli, des jours sombres ont succédé aux jours glorieux. Le grand empereur connaît les revers. Les temps sont loin où Joyeuse et Durandal accomplissaient leurs merveilleux exploits. Des Sarrazins viennent, jusqu’à la porte de son palais, insuiter à la mauvaise fortune de celui qui les fit si; souvent trembler. — Durandal, l’épée de Roland, est aux mains de ses ennemis et un insolent émir est là qui ose braver Charles et les siens en les provoquant à un combat singulier. — « Durandal, dit-il, sera remise à qui saura le vaincre. » Et personne n’ose relever le défi du Sarrazin.

L’expression de la douleur et de la honte du vieil empereur enfermé dans son palais d’Aix-la-Chapelle, sa prière au Seigneur, et enfin sa résolution d’aller combattre lui-même, touchent au sublime.

Au moment où Charlemagne va partir, puisqu’il ne trouve plus de vengeur parmi ses sujets dégénérés, Gérald survient. Il est de retour après de nouveaux exploits. Aussitôt qu’il connaît les outrages et le défi du Sarrazin, c’est lui qui réclame l’honneur de le combattre. L’empereur resté sur la scène peut voir au dehors la lutte qui s’engage ; il en suit avec anxiété les

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diverses phases. Enfin le Sarrazin tombe ; il est vaincu. Gérald a reconquis Durandal.

Heureuse péripétie! l’infortuné père se sent relevé, réhabilité par son fils. 11 laisse éclater sa joie et son orgueil. Mais Charlemagne reconnaît Ganelon. Grand combat dans l’âme du prince ! Tout d’abord il veut donner cours à sa colère au souvenir de Roncevaux et punir la mort de Roland. Mais Ganelon est le père de Gérald, de celui qui vient de venger son honneur si longtemps outragé. Après avoir prié, après avoir consulté Dieu, Charles se résout à pardonner. Le mariage de Gérald avec sa nièce va s’accomplir.

- Le duc Nayme, l’un des anciens pairs, préside à la cérémonie des fiançailles. Il demande à haute voix s'il y a des opposants, tful ne répond, quand tout à coup le prisonnier saxon s’avance et déclare faire opposition : « Le fils de Ganelon, dit-il, ne peut épouser la fille de Roland. » Et il raconte dans quelles circonstances il a surpris le secret du comte Amaury! Coup de théâtre ! Nouvelle péripétie ! Charles a pardonné quand il croyait connaître seul le secret du comte. Mais, maintenant, il est de son devoir de consulter ses pairs. Tous sont appelés à donner leur avis et tous successivement déclarent qu’en considération du grand exploit de Gérald, ils pardonnent. La belle fiancée, dans ses blancs atours de mariée, s’avance pour tendre la main à son fiancé, montrant par là qu’elle aussi, la fille de Roland, a pardonné ; mais Gérald, jusque-là silencieux, élève enfin la voix et, remerciant tous ses juges, déclare qu’il n’accepte pas leur sentence, Lui, ne ratifie pas le pardon. « Le fils de Ganelon, dit-il, ne peut épouser la fille de Roland. »

Charlemagne, en présence de tous, lui remettant Durandal et s’inclinant devant lui, s’écrie : « Saluons-le, seigneurs, il est plus grand que nous. »

La sentence du fils a rendu complet le châtiment de Ganelon.

L’œuvre de M. de Rornier est, comme on le voit, vraiment grande et belle, digne fille du Cid et de l’épppée carlovingienne, animée d’un souffle véritablement cornélien.

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Aucun de ces moyens étranges, de ces contrastes violents en usage dans une certaine école, aucun de ces personnages cherchés dans l’exception. M. de Bornier reste fidèle au grand art, à l’art qui procède par nuances, par gradations, et non par oppositions, et qui est l’art des maîtres, des Sophocle comme des Raphaël.

C’est une véritable fête pour les yeux et pour l’oreille comme pour l’esprit, que d’assister à une semblable représentation aux Français. Décoration et mise en scène, jeu et déclamation des acteurs, rien ne laisse à désirer. Aucune musique ne vaut l’harmonie des beaux vers dits comme on sait les dire au théâtre de la rue Richelieu. Combien de temps encore le flot montant de la nouvelle barbarie qui menace laissera-t-il debout cet asile des belles traditions et du grand art?

A la sortie de la représentation, un autre spectacle m’arrête un instant; je m’attarde machinalement avec les badauds dans le vestibule et fais la haie pour voir défiler le monde du luxe et de l’élégance, les belles dames qui passent au bras de leurs cavaliers distingués et regagnent, en frissonnant dans leurs moelleux manteaux ou sorties- de bal, leurs voitures attendant près des arcades.

Il y a, à ce moment, comme une recrudescence de vie et de mouvement dans Paris. Où vont tous ces équipages, tout ce monde brillant? Où vont ces élégants cavaliers, toutes ces femmes éblouissantes?... Il est minuit. Rentrent-ils au logis pour y chercher le repos ? Pour un certain nojmbre, la fête ne fait que commencer. Après le théâtre il y a les bals, les soupers fins, les cercles, etc.

Je les laisse courir à leurs plaisirs nocturnes, et je vais dormir...

Il est difficile de se lever tôt quand la veille on s’est couché tard. Cependant, le vendredi 17, je ne dors pas la grasse matinée ; j’ai résolu de consacrer ce jour-là mes premières visites à deux des principaux monuments de Paris, à ceux qui représentent ou symbolisent le mieux la grande cité avec ses tendances

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opposées. Il s’agit de l’hôtel de ville et de Notre-Dame de Paris.

Voulant commencer par l’hôtel de ville, je prends par les halles, par Saint-Eustache et la Tour Saint-Jacques. J’ai là sous les yeux, chemin faisant, un Paris bien différent du Paris des plaisirs, du Paris sardanapalesque dont la sortie des théâtres m’a donné la vision pendant la nuit, même du Paris trottemenu que j’ai vu la veille à cette même heure traverser les cours du Louvre et du Carrousel. Celui que j’ai sous les yeux, c’est le Paris trivial, qui pourvoit aux besoins vulgaires, le Paris des dames de la halle et des maraîchers, et des cuisinières en quête de la provision. Que de motifs pour un peintre épris de la couleur et du détail réalistes ! Que de scènes à la Téniers!

Voici enfin la grande place qui fut la place de Grève. L'édifice où se concentre et d’où rayonne l’administration municipale de Paris se dresse en arrière, déployant sa belle façade aux nombreux pavillons. L’ornementation en est riche et variée.

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.

Le style de cette architecture est celui de la séduisante Renaissance païenne de la deuxième moitié du seizième siècle. Ceux qui, à cette époque, ont tracé le plan de ce monument, prévoyaient-ils qu’il aurait une destinée en harmonie avec ce style; que de là devaient partir les principaux efforts qui devaient amener la destruction de notre ancienne société chrétienne et le rétablissement d’une sorte de paganisme politique et social ?

Mon imagination me représente les grandes scènes, la plupart violentes et tumultueuses, dont ce lieu a été témoin presqu’à toutes les époques. Au moyen âge, l’ancienne maison de Ville a vu la révolte des Maillotins. Le nouvel hôtel de ville n’était qu’en construction pendant les guerres religieuses. Il a vu les troubles de la Fronde. De 1789 à 1795, il a vu et préparé la plupart des grandes journées révolutionnaires. En 1830, Lafayette y fit roi Louis-Philippe. Le gouvernement provisoire

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y siégea en 1848. Je revois cette grande scène sur la place qui s’étend devant moi. Lamartine, par son éloquence calmant les fureur de la Bête populaire et faisant rejeter le drapeau rouge, d’abord acclamé. Et puis ce sont les tristes et cruels épisodes du siège de 1870-71 et de la Commune.

En mai 1871, le monument du seizième siècle complété et agrandi par Louis-Philippe a été brûlé. Il périssait par l’application des principes qu’il représentait. On l’a rebâti et on l’a rebâti sur les anciens plans (on y a consacré une trentaine de millions). Et on s’est montré si peu converti par les leçons reçues qu’on l’a reconstruit pour en faire une sorte de poème en l’honneur de l’idée révolutionnaire. Sur toutes ses faces, un peuple de statues est là pour la glorifier : tous ceux qui l’ont préparée, préconisée ou servie. J’en vois de toutes les époques, depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours, depuis Camus et Étienne Dolet, jusqu’à Michelet et même Hérold.

Là, siège le conseil municipal actuel. Là, se tiennent des séances et retentissent des débats qui'semblent le prolongement des débats de la Commune de 1871 ou la préparation d’une Commune prochaine. Que d’insanités, que de blasphèmes ! — Mais que l’hôtel de ville rebâti y prenne garde; car il est probable que l’on aura été suffisamment éclairé par le grand embrasement qui se prépare encore, pour ne pas le rebâtir cette fois, s’il flambe de nouveau.

Sur l’océan révolutionnaire, l’hôtel de ville de Paris est comme un grand steamer chauffé à toute vapeur qui s’est attelé, pour les remorquer, sur ces deux gros bâtiments d’inégale pesanteur, le Palais-Bourbon et le Luxembourg.

De la place de l’Hôtel-de -Ville dans la Cité, il n’y a que quelques pas. Et cependant qu’il y a loin! La Cité, c’est un autre monde, on y est transporté dans un autre ordre d’idées et de sentiments. C’est comme un asile de paix, un refuge au milieu d’un océan orageux dont les courants passent et s’entrecroisent à grand bruit tout autour.

Au-dessus de l’amoncellement des édifices divers qu’on

aperçoit tout d’abord au delà du bras de la Seine, se détache et s’élance la merveilleuse cathédrale, Notre-Dame de Paris. Je gagne la place du Parvis en laissant sur ma droite les vieilles tours du Châtelet et les sévères constructions du palais de justice, au-dessus desquelles rient au soleil matinal les denteluresdorées de la Sainte-Chapelle.

Qu’il est vraiment majestueux, le vieux monument de Notre- Dame, représentant le passé catholique et national de la France ! Le passé qui attend et prépare l’avenir.

On demeure tout d’abord saisi devant l’ensemble harmonieux et imposant que présente la façade avec ses trois étages, avec sa galerie des rois surmontant son triple porche, avec sa belle rosace centrale, avec sa lourde plate-forme que portent de fines colonnettes et ses deux noires et massives tours.

Malgré les mutilations qu’elles ont subies, j’admire la beauté et la richesse des sculptures qui ornent chacun des trois porches. Le portail du centre est la fameuse porte du jugement que Dante a vue, dit-on, et à laquelle il a dû plus d’une heureuse inspiration.

La porte de gauche, dite de la Vierge, célèbre les gloires de Marie...

L’histoire de la très sainte Vierge est complétée sur le portail de droite dit de Sainte-Anne ou de Saint-Marcel. On y voit des scènes de l’enfance de Marie et son mariage. Le portail de la façade Nord nous donne son couronnement dans le ciel.

... L’intérieur de Notre-Dame répond à l’extérieur, et n’excite pas moins d’admiration pour l’immensité et l’harmonie de l’ensemble et pour la variété et la richesse des détails. C’est vraiment le chef-d’œuvre le plus complet de l’architecture du treizième siècle. Aucune autre église ne présente un ensemble aussi parfait.

Du bas de la nef, quelle perspective ou plutôt quelles perspectives! On a comme la sensation de l’infini. Près de 400 pieds de longueur ! Et quelle hauteur I Et quelle largeur ! Trois étages de galeries, des bas-côtés doubles et des chapelles tout autour!

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Et toute cette forêt de piliers ! Et toutes ces colonnettes, dont les nervures s’épanouissent à la voûte !

En avançant, je salue la chaire d’où se sont fait entendre tant de voix éloquentes. J’y revois le P. Monsabré dans sa force si bien gouvernée, qui a su mettre au service de la vérité surnaturelle la beauté plastique de l’éloquence des anciens. Lacordaire m’y apparaît, et le cri fameux par lequel débuta sa première conférence résonne à mes oreilles :

« Auditoire! auditoire! que me demandez-vous? La vérité? Vous ne l’avez donc pas en vous?... »

Au croisillon, j’ai à droite et à gauche deux rosaces qui ne sont ni moins grandes ni moins belles que celles du portail principal. Des vitraux du treizième siècle les garnissent : des saints de l’Ancien Testament, patriarches, juges, prophètes, remplissent celle du nord. Des anges, des apôtres, des martyrs resplendissent dans celle du midi.

Les merveilleuses boiseries et stalles du chœur appellent ensuite mes regards. J’admire la finesse des bas-reliefs intérieurs dus au ciseau délicat d’un élève de Girardon. Les bas-reliefs extérieurs me retiennent ensuite. Ils ont encore plus de célébrité. Jadis peints et dorés, ils sont vraiment remarquables par la naïveté de l’expression qui n’exclut pas l’élégance des formes et le sentiment de la composition. Toutes les grandes scènes de la vie du Christ y sont représentées.

Et, dans les chapelles, que de chefs-d’œuvre de sculpture et de peinture, que de monuments rappelant le souvenir d’anciens archevêques et en particulier de Mgr Affre, le martyr des barricades!...

Le trésor m’appelle ensuite. Les précieuses reliques qu’on y offre à notre vénération, la vraie croix, la couronne d’épines, le saint clou, la croix d’or de l’empereur Manuel- Comnène, en même temps qu’elles excitent notre pieux respect, nous rappellent les plus héroïques épisodes de notre histoire, et les souvenirs des croisades qu’elles évoquent complètent la grande épopée que nous a présentée le monument.

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Je suis particulièrement ému, en redescendant par un bascôté pour regagner la sortie, de voir de quel culte pieux la Yierge-Mère est l’objet dans cette église. A un autel spécial érigé pour le mois de Marie, les prières et les hommages sont incessants ; ce qui me donne confiance pour l’heureux dénouement de la lutte suprême qui s’engage.

En contemplant de nouveau la grande métropole du milieu de la place du Parvis, je me dis : Victor Hugo a bien traduit l’impression générale que produit ce monument dans la description qu’en donne son roman célèbre. Mais je ne peux m’empêcher de songer aussi que le pauvre grand poète a été étrangement inspiré d’y loger des hôtes tels que Quasimodo et Claude Frollo : C’est peut-être pour faire mieux ressortir par le contraste, par l’opposition des rayons et des ombres , la grandeur et la beauté de ce temple, qui résume, admirable synthèse, toute l’œuvre du divin amour dans l’humanité et donne à l’épopée française la place qui lui appartient dans cette œuvre.

La Sainte-Chapelle est un complément et comme une annexe (ou un épisode) de la même Iliade. La Sainte-Chapelle me rappelle, en même temps que les croisades, le règne de saint Louis, qui est peut-être le plus beau siècle de notre histoire. C’est vraiment un merveilleux reliquaire. Quelle élévation! quelle élégance ! et quelle richesse ! Rien de plus beau, de plus ravissant, de plus splendide que l'intérieur de la chapelle haute. Toutes les parties disparaissent sous les dorures et les enluminures. On a dit avec raison en parlant des vitraux que chacune des fenêtres est un écrin éblouissant. Et elles sont si hautes et si rapprochées qu’on croirait être sous une voûte de pierres précieuses.

Il est triste qu’un si merveilleux édifice soit privé de la relique pour laquelle il avait été construit et qu’on en ait même exclu le Dieu de l’Eucharistie qui n’y reparaît qu’une fois l’an, à la rentrée des tribunaux. Ce n’est plus qu’une sorte de musée, quelque chose de triste comme une maison déserte, comme une carapace vide.

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En m’éloignant de ce vieux quartier de la Cité, je songe combien il est délaissé, combien il semble aujourd’hui ignoré derrière le rempart que lui forment les bras de la Seine.

Tout ce passé si glorieux est comme répudié des générations nouvelles. Le cosmopolitisme humanitaire a-t-il à ce point tué dans nos âmes le patriotisme, le culte du passé et des traditions nationales et religieuses ! Le socialisme et Satan sont donc bien près d’avoir vaincu...

C’est en roulant ces sombres pensées que je rentre à l’hôtel... Pendant mon déjeuner, la lecture de mon courrier, les nouvelles du pays et du foyer changent le cours de mes idées.

Je parcours quelques journaux. Nos bons députés, revenus des vacances de Pâques, ne font que préluder aux grandes luttes. Je vois avec satisfaction que l’état-major de l’armée catholique prend enfin une attitude plus résolue. Le cardinal Langénieux recommande la résistance passive aux congrégations menacées. Et autour du cardinal Langénieux se serre la grande majorité de l’épiscopat. Les fêtes de Clermont, à l’occasion du centenaire de la première croisade et du concile présidé par Urbain II, déjà commencées, se célèbrent devant un grand concours d’évêques. Des discours embrasés se sont déjà fait entendre qui les appellent à une nouvelle croisade devenue nécessaire. Ce qui me fait redire en moi-même ce cri de Balaam redevenu de circonstance : Quam pulchra tabernacuta tua , o Jacob, et tentoria tua, o Israël!

Où vais-je diriger mes pas? Je viens de visiter dans l’hôtel de ville le quartier général de l’émeute, sinon de la Révolution. Il me semble logique d’aller voir maintenant le quartier des soldats. Cela me permettra en même temps de vénérer le lieu où sont tombés le plus grand nombre des victimes de la Commune, les derniers martyrs faits par la Révolution dans des scènes qui n’ont été peut-être qu’un prélude.

Je monte, place du Louvre, dans l’omnibus de Belleville. Il faut que ce quartier de Belleville n’exerce pas une grande attraction. La voiture attend, ne s’emplissant pas, tandis qu’au-

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tour de nous les autres omnibus vont et viennent surchargés. Lorsque notre long véhicule s’ébranle, nous sommes, en tout, quatre voyageurs dans l’intérieur, et les dehors de mes compagnons de route n’annoncent pas la richesse. Je remarque en particulier deux fillettes qui ont pris place dans le fond de la voiture, sur le banc opposé au mien. Leur extérieur me frappe par le contraste qu’il offre avec le luxe qui nous environne. Elles ont toutes les deux même costume, une sorte de grand camail noir sur une jupe ou robe jaunâtre et défraîchie. Nul apprêt de coiffure sentant la coquetterie. Et pourtant l’une, la grande, a plus de 15 ans, et ne manque pas de beauté; quelque chose d’étrange dans ses grands yeux bleus sous les quelques mèches blondes et négligées qui se promènent sur son front. La petite est encore grêle et étriquée. Elles ont chacune sur les genoux un paquet de linge ou de vêtements enveloppé d’un grand morceau d’étoffe noire. Ces deux pauvres créatures viennent sans doute de chercher de l’ouvrage ou des vêtements offerts par la charité. Il me passe par l’esprit qu’elles appartiennent à quelque orphelinat ou quelque ouvroir, et qu’elles doivent à l’éducation des bonnes sœurs cet air propre et honnête qui rend leur misère intéressante. Quoi qu’il en soit, cet aspect dans deux créatures de cet âge et à Paris me touche. Que de dangers les attendent, me disais-je! Quelle sera leur destinée? Tant mieux si elles sont et si elles peuvent rester sous l’aile des bonnes sœurs. Et dire que des gens qui se parent du titre de philanthropes s’acharnent à enlever cet abri à ces pauvres filles!

Cependant nous avons traversé les riches quartiers du Louvre et de la rue Saint-Honoré, et gagné du côté du Temple, Après avoir parcouru la rue du Caire, la rue Saint-Denys, franchi le boulevard à la porte Saint-Denys, et suivi la rue du Faubourgdu-Temple, nous arrivons sur la place de la République. Nous avons vu en avançant diminuer peu à peu le luxe et les splendeurs autour de nous. A partir de la place de la République, la vie et le mouvement même s’affaiblissent.

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La place de la République, c’est le vestibule ec comme les propylées de l’Acropole populaire, de la citadelle de la Révolution que nous abordons. Le monument qui en décore le milieu (une Révolution ou République entourée de figures symboliques qui rappellent les grandes journées révolutionnaires) a sans doute pour but de maintenir les bonnes traditions dans la population où les démagogues recrutent leur armée.

La rue de l’Oreillon parcourue, devant nous se dresse et monte la longue et interminable rue de Belleville. L’omnibus n’avançant que lentement dans la montée, je trouve aussi expéditif de continuer à pied et je descends. Des tramways à crémaillère et à vapeur sont là dont les trains montent et descendent à chaque instant sur la pente ardue, multipliant les appels et les coups de trompette. Mais je me réserve pour le retour. Mon objectif est d’abord l’emplacement de l’ancienne mairie du XXe arrondissement, aujourd’hui détruite. C’est là que je dois rencontrer et commencer à parcourir la voie douloureuse suivie par les malheureux otages qui furent tirés de Mazas et conduits pour être fusillés aux fortifications, dans les derniers moments de la Commune. La mairie actuelle se rencontre plus bas. En considérant son aspect délabré et noirci, il me semble qu’il en sort déjà et comme par avance des odeurs de pétrole. L’ancienne se dressait au sommet de la colline, vis-à-vis de l’église Saint-Jean-Baptiste qui existe toujours.

Arrivé là, mon imagination reconstitue la scène dont cette place fut témoin le 26 mai 1871 et celles qui suivirent et que Maxime du Camp a si vivement burinées. Je ne retrouve pas la place du Marché, d’où il nous fait contempler le panorama de Paris embrasé sous la fumée des incendies et de la canonnade.

« La mairie aujourd’hui détruite, dit l’historien des convulsions de Paris, avait une large entrée dans la rue des Rigoles, rue étroite et resserrée qui faisait suite à la rue de Puebla. A côté du lavoir qui existe encore, un groupe d’officiers fédérés,

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réunis autour de la Commune qui s’était réfugiée à l'ancienne lie d' Amour, se tenait devant Ja porte latérale de la mairie. Gabriel Rouvier... était là, chamarré de son écharpe rouge, et regardait venir le lugubre cortège... Rouvier fit entrer les otages à la mairie en leur disant : « Vous avez un quart d’heure pour faire votre « testament, si cela vous amuse. »

Au bout de vingt minutes, ils sortirent, gardes de Paris, gendarmes, civils, prêtres. Gabriel Rouvier dit à Grille-d’Egout : « Va me fusiller tout cela au rempart! »

La population était en fête et s’amusait considérablement. Elle avait organisé le cortège à sa guise et en avait fait une sorte démarché triomphale. Une vivandière, vêtue de rouge, le sabre à la main, juchée à califourchon sur un cheval, s’avançait la première. Après elle une batterie de tambours appuyée d’une fanfare de clairons, sonnant la charge et versant l’ivresse du bruit rythmé dans ces têtes affolées déjà par l’ivresse de l’alcool et du sang. La foule armée pressait les otages. Des femmes leur allongeaient des coups de poing, des coups de griffes à travers les fédérés qui les gardaient. On criait : « Ici ! ici! il faut les tuer ici! » Emile Gois apaisait le peuple d’un geste de la main et disait : « Non, vous avez entendu le citoyen Rouvier. Il a ordonné d’aller aux remparts. »

Dans cette rue de Paris insupportablement longue (elle fait suite à la rue de P.elleville sur la pente opposée), le martyre que ces malheureux eurent à souffrir n’est pas concevable. Pas un de ceux dont ils étaient entourés qui ne voulût frapper son coup, japper son injure, lancer sa pierre : ils ruisselaient de sueur. Les soldats avaient une admirable contenance, et sous les immondes projectiles qui les accablaient, ils marchaient comme au feu dans les bons jours de victoire du temps de leur jeunesse. Derrière eux, à haute voix, les prêtres les exhortaient à bien mourir...

...Autour d’eux on chantait, on dansait, on hurlait. La foule, absolument enivrée, était parvenue à cet état de paroxysme qui enlève la conscience de soi-même et des actes qu’on va com-

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mettre. Il n’y avait plus là en présence que des jouets humains que l’on allait torturer pour s’amuser et des furieux devenus incapables de distinguer le bien du mal.

A la croix formée par l’intersection de la rue de Paris et de la rue Haxo, la tête du cortège s’arrêta'-. La queue continua à marcher et il y eut une confusion qui permit à des énergumènes de se rapprocher des otages et de les frapper au visage. Après quelques convulsions de cette masse en frénésie, on fit halte et tout le monde se mit à parler à la fois. 11 s’agissait de savoir où on conduirait les victimes et où on les metlraità mort. Les uns voulaient tourner à gauche, prendre le bas delà rue Haxo et aller les tuer à la porte du Pré-Saint-Gervais. Les autres demandaient à continuer la rue de Paris et proposaient la place des Trois-Communes et la porte de Romainville. On se disputait sans pouvoir se mettre d’accord, lorsqu’une voix cria : « Allons au secteur ! »

Ce nouvel avis fut immédiatement suivi. Et la tourbe, obliquant à droite, entraîna les malheureux avec elle.

Pendant le siège, l’état-major du 11° secteur avait été installé dans quelques petites maisons construites près d’un terrain mi-jardin, mi-potager, qui formait ce qu’on appelait la cité de Yincennes. Ce lieu sinistre existe encore et porte aujourd’hui le n° 83 de la rue Haxo... C’est là que s’accomplit l’exécrable forfait. Inutile de retracer ici ces horreurs qui firent dire au voyageur Stanley, alors dans l’Ouganda : « Pareille chose ne se voit pas même chez les sauvages du centre de l’Afrique... »

Ayant suivi toute cette voie douloureuse, je remarque, surtout au retour, le contraste que présentent aujourd’hui ces quartiers avec les scènes de ce jour-là. Les gens que je rencontre vont paisibles à leurs affaires ou sont à leur travail, l’air bon et serviable. Ceux que j’interroge font le meilleur accueil à mes demandes de renseignements ; pauvre peuple qui semble poli, honnête, et qui serait sans doute le meilleur des peuples s’il était protégé contre la propagande du mal et les excitations de ceux qui exploitent ses mauvaises passions. . .

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Ce m’est une consolation et une espérance de voir que l’action catholique s’exerce dans le quartier et paraît en progrès. Des cornettes de religieuses, des soutanes de prêtres y circulent qui ne paraissent pas se croire en pays ennemi. Je lis en divers endroits, au-dessus des portes d’entrée, ces mots : « Asile Saint-Joseph... Ouvroir Saint-Jean... etc... » Et que d’œuvres qui ne s’annoncent pas ! La Société de Saint-Vincent-de-Paul et les cercles ne doivent pas être inconnus dans' cette région : ce bon levain y opère. La belle église de Saint-Jean-Baptiste, qui couronne le sommet de Belleville, m’en est un autre témoin. C’est un élégant et riche monument, bâti en style gothique avant la fin du second empire. L’intérieur que je visite est très soigné, admirablement orné. Au1, pied de l’autel delà Sainte Vierge décoré de fleurs et de flambeaux, à l’occasion du mois de Marie, les fidèles s’empressent et se relèvent. Tout accuse une intensité de vie religieuse que j’étais loin de supposer.

Mais à côté du bien qui chemine péniblement à travers tant d’obstacles, que de moyens puissants mis au service de la propagande du mal ! Qu’il est à craindre que toute cette guerre faite à Dieu et à l’Église ne déchaîne de nouveau la Bête et que ne se réalise enfin cette prophétie du roi Louis-Philippe, disant à propos de l’enseignement donné au peuple : « On nous mène à l’anthropophagie ! (4). »

Je suis en sens inverse pour rentrer dans Paris le parcours déjà fait. Pour qui redescend par la rue de Belleville, rares sont les échappées ou perspectives étendues. Un moment, mais un moment seulement, j’aperçois dans le lointain la tour Eiffel par delà les ondulations des toits et de la brume. Pendant que défile le tramway à vapeur, qui m’emporte, diverses particularités attirent mon attention. Il me vient en l’esprit de considérer les enseignes et de lire les noms des commerçants. Et je remarque que près de la moitié de ces noms sont étran-

(1) Propos rapporté par l’abbé Combalot, à qui il fut adressé.

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gers, des noms suisses, allemands, italiens, anglais. Je me dis : de là vient peut-être l’esprit révolutionnaire de ces quartiers, la disposition de ces gens sans patrie à accueillir les doctrines du cosmopolitisme et à se laisser à l’occasion pousser dans la rue contre le drapeau et les soldats de la France. De là la facilité pour l’étranger à provoquer chez nous la discorde et la guerre civile, quand cela peut servir ses intérêts. On l’a vu pendant le siège.

De Belleville à la Sorbonne, longue est la distance. Mais, grâce à la rapidité des moyens de locomotion, aux tramways funiculaires, omnibus, etc., je suis transporté, en moins d’une heure, du chef-lieu du pays de l’émeute au chef-lieu du pays latin. Du champ de l’expérimentation, je reviens à l’officine où sont fabriqués les explosifs dont j’ai pu constater les terribles effets.

La bourgeoisie imbécile continue à y préparer les mêmes combinaisons destructives, à y distiller les mêmes poisons dans l’âme de la jeunesse et du peuple. M. Larroumet est un des opérateurs de l’endroit les plus renommés pour le moment. C'est lui que je trouve à l’œuvre ce jour-là. Son cours est très suivi. Dans l’amphithéâtre, où il le fait, il y a ce qu’on pourrait appeler une belle salle. Son sujet est le théâtre d’Alexandre Dumas fils. Il passe en revue les deux pièces fameuses, la Dame aux Camélias et le Demi-Monde.

La Dame aux Camélias est une œuvre vécue dans laquelle le poète se raconte lui-même. Armand Duval (c’est le nom qu’il s’est donné) est venu de la province à Paris pour préparer son avenir.

Il s’est épris d’une fille, d’une femme à la mode parmi celles qui se sont fait de la galanterie une profession. Marguerite (c’est le nom de la fille) a fini par répondre à cet amour sincère et y mettre tout son cœur. Voilà Armand Duval pris dans des filets qui, se resserrant chaque jour et le paralysant dans la préparation de sa carrière, l’amèneront peut-être à un mariage sot et déshonorant ou du moins l’empêcheront de con-

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tracter au moment opportun une union honorable et avantageuse.

Le père d’Armand Duval, averti du danger, vient du fond de sa province trouver son fils à Paris et il fait tous ses efforts pour le ramener à la raison. N’y pouvant parvenir, il prend le parti héroïque de s’adresser à la femme, à Marguerite Gautier elle-même. Et il emploie des arguments si forts, si pathétiques, pour démontrer quelles conséquences funestes cette passion aura pour son fils, que Marguerite, touchée et vaincue, promet d’amener une rupture. Et en effet elle tient sa promesse. Armand Duval se croit trahi par elle et consent à s’éloigner avec son père, tandis que la malheureuse dont la santé était déjà atteinte, brisée par l’effort qu’elle a dû faire sur ellemême, meurt bientôt de phthisie et de langueur.

M. Larroumet a eu raison de dire dès le début, en signalant les prétentions moralisatrices affichées par l’auteur de cette pièce, que ces prétentions sont peu justifiées. Les raisons du père d’Armand Duval sont sans doute très fortes, très éloquentes et propres à faire impression sur le spectateur. Mais elles le toucheront moins, surtout s’il est jeune et inexpérimenlé, que les scènes où il verra les développements, les péripéties et les orages de la passion...

Les conséquences funestes, on ne les voit dans cette pièce qu’en perspective et dans un avenir qui ne se réalise pas, puisque Marguerite Gautier se sacrifie pour lés empêcher. Et ce dévouement et ce sacrifice font à la courtisane presque une auréole...

La comédie du Demi-Monde prétend donner la même leçon sous une autre forme. C’est encore un sauvetage opéré dans des circonstances analogues, mais par des procédés différents.

C’est un ami qui a entrepris de sauver son ami qu’il voit près de sombrer et de périr, c’est-à-dire d’épouser une femme indigne, une femme tarée, la femme du Demi-Monde dont il est épris. Tous les moyens, tous les arguments employés ont été inutiles, il n’a pas réussi à vaincre l’aveuglement et l’obstination du malheureux. — Il ne lui reste plus qu’une ressource

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qu’il se décide enfin à employer : c’est de montrer à son ami une lettre que lui-même a reçue de la femme que cet ami veut épouser et qui établit avec une évidence irrécusable qu’elle le trahit.

M. Larroumet discute longuement et sérieusement sur la légitimité et la délicatesse du moyen employé. Quoi qu’il en soit de ce point de casuistique, on voit dans quel milieu on est transporté par ce théâtre d’Alexandre Dumas. Le poète nous met sous les yeux un monde interlope et vicieux, en faisant sonner bien haut que c’est pour en inspirer une crainte salutaire. Non, c’est vouloir faire de la morale comme on en fait au musée Dupuytren et dans certains musées d’anatomie du même genre qu’on promène par les foires... On connaît la fascination de l’abîme. Il n’est pas bon de vivre dans l’atmosphère des malhonnêtes gens, même quand on ne les voit et ne les entend que sur la scène.

M. Larroumet reconnaît lui-même que la lecture ou l’audition de semblables œuvres laisse sous use impression pénible, et qu’il est même scabreux d’en parler devant un auditoire comme le sien.

Pourquoi donc en parle-t-il? Il en parle par la raison qui a amené le poète à les composer, pour faire du neuf et du piquant et par la attirer le public.

Pauvre jeunesse ! voilà les maîtres et les enseignements qui l’attendent à son entrée dans la vie, au moment où on lui lâche la bride sur l’asphalte de Paris. Voilà comment on forme les futurs éducateurs du peuple...

Après une sdirée plus calme que la précédente et une nuit réparatrice (lés spectacles du Paris qui s’amuse n’ont pas troublé mon repos), je suis frais et alerte le 18 au matin pour reprendre mes courses. Cette fois, je crois, je suis sur la bonne piste. Je vais vers le vrai repaire de la Bête. Le quartier de la Madeleine, de l’Opéra et de la Chaussée-d’Antin est mon champ d’exploration.

Tout d’abord je cherche mon député dans ces parages pour

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lui demander une carte qui me permette d’assister à une séance de la Chambre. Mais je le cherche en vain, m’étant mis en tête une fausse adresse et ayant oublié la bonne. Cela me fait parcourir à fond ce quartier de la ploutocratie. Il semble qu’un quartier si riche et si luxueux doive être l’asile, le foyer, le centre de la réaction la plus conservatrice. Il n’en est rien. C’est là au contraire que la Révolution a ses vrais chefs, ses vrais représentants, ses plus ardents et puissants serviteurs. C’est le quartier de la juiverie et de la haute Banque protestante qui doivent à la Révolution et aux systèmes économiques sortis de la Révolution leur situation actuelle, et qui entendent, au moyen des armes qu’elle leur métaux mains, achever de dépouiller et d’asservir le chrétien. Là opèrent et jouissent tous ces nababs. De là, par l’or et les plaisirs s’exercent leur action, particulièrement sur les officines gouvernementales.

Tout ce quartier se résume et a sa caractéristique dans ces deux monuments : la Bourse et VOpéra. Il serait plus logique de commencer par la Bourse. C’est la Bourse qui fournit le principal levier, le grand ressort de l’action révolutionnaire. Mais pour le moment, l’Opéra est à ma portée et comme sou^ ma main. Je commence par VOpéra. L’Opéra, c’est le centre, le foyer du monde des plaisirs que procure l’or fourni par la Bourse, du monde des plaisirs qui font tomber le chrétien dans les pièges de ceux qui le dépouillent et l’asservissent.

Je m’arrête à considérer l’Opéra. Ce grand théâtre est bien le monumentappropriéau temps et au lieu, le monument qui caractérise le régime, la civilisation triomphante, la réhabilitation de la chair, la revanche du paganisme ou du naturalisme sur la civilisation chrétienne, monument plutôt oriental ou babylonien que français; l’Orient autant que la Grèce semble avoir inspiré, l’architecte pour les formes et l’ornementation.

La façade principale, aux nombreux degrés, ce double étage de grandes baies cintrées séparées par des colonnes de marbre rose ou de porphyre, ces œils-de-bœuf garnis de bustes en

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marbre blanc et ces groupes de muses et de bacchantes en relief de chaque côté des degrés, ces frontons surmontés de statues dorées et de pignons ressemblant à des obélisques ou à des minarets, cette coupole étincelante, tout cela n’est-ce pas comme un rêve d’Orient? Et tout cela, • qu’est-ce à côté des splendeurs de l’intérieur et de la magie des représentations!

Devant la façade principale s’ouvre et se prolonge l’avenue de l’Opéra. Je m’y promène un instant. La plupart des maisons de cette avenue grandiose portent des noms exotiques, anglais, américains, orientaux... Dans un immense bazar peuplé de nègres et de négresses, je vois entassés les produits de la Turquie, de la Perse, de l’Inde, de l’Arabie, de la Chine et du Japon. Revenant sur mes pas et gagnant la façade opposée de l’Opéra, je contourne les lignes de cariatides qui semblent garder le .monument et qui, la nuit, quand l’électricité et le gaz sont allumés, ressemblent à des théories fantastiques immobilisées.

La belle rue Lafayette s’élève et s’allonge de ce côté et la ruè Laffitte y débouche ou plutôt la coupe à quelques pas de là. Qui ne sait que dans la, rue Laffite se dressent les bureaux, le palais du prince du quartier, de celui qui est, par l’argent, le roi du jour? Cette maison*** devient mon objectif après l’Opéra. En avançant dans la rue' Lafayette. je dépasse la rue Saint- Georges. Ce quartier convenait aux hommes de juillet, et M. Thiers devait s’établir dans ce beau fromage.

La rue Laffitte se prolonge à droite et à gauche. D’inspiration et à tout hasard je prends le tronçon de droite. Et bientôt se présente, à droite encore, une suite de grands hôtels d’aspect gourmé et sombre annonçant par leurs proportions une opulence puissamment assise ; six portes cochères toutes majestueuses se succèdent. La troisième est ouverte. Un gardien de la paix y stationne, et un garçon de bureau en uniforme, tête découverte, converse avec lui.

En passant près d’eux sur le trottoir, je demande à l’agent de police où se trouve la banque*** — C’est ici. — Je remercie et je passe, continuant ma promenade devant ces grands hôtels

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mornes, silencieux, à portes closes, à fenêtres défendues par des barreaux de fer. Tout cela, dans une rue peu fréquentée, a un air mystérieux qui convient à la résidence d’une royauté occulte.

Arrivé à l’extrémité de la rue, je reviens sur mes pas en suivant le trottoir opposé. Mon étonnement est grand de voir maintenant plusieurs agents de police. Il n’y en avait qu’un tout à l’heure à la porte du maître. En voici maintenant six. Un signal d’alarme aurait-il été donné? et serait-ce à mon occasion ? M’aurait- on pris pour un anarchiste préparant quelque mauvais coup ? Quoi qu’il en soit, on me laisse tranquille regagner la rue Lafayette. Débouchant dans cette même rue, il y a, après la rue Laffitte, la rue Cadet. C’est là que loge le Grand- Orient de la franc-maçonnerie pour la France. Je songe qu’entre fe grand financier de la rue Laffitte et le sanhédrin de la rue Cadet, il y a sans doute des accointances et je vais à la recherche dun° lt de cette dernière rue. Est-ce dans cette maison basse à deux étages avec fenêtres à rideaux blancs, où n'est-ce point dans la cour? n’importe. C’est dans un coin quelconque de cette mystérieuse demeure que se brassent les lois qui nous gouvernent ou plutôt nous oppriment et nous dépouillent. De là, part l’esprit qui inspire la presse et l’enseignement et pousse la guerre contre l’Eglise et les derniers vestiges chrétiens encore debout dans notre société.

Tout cela me fait réfléchir sur l’organisation révolutionnaire ou maçonnique, et je crois en apercevoir les principaux fils, en embrasser le système dans son ensemble. L’or et les princes de l’or travaillant pour elle, la révolution voit à son service toutes les forces de ce monde.

Et l’Eglise, contre laquelle sont dirigés tous ses efforts, sur quels appuis, sur quelles forces peut-elle compter? De ce monde, elle n’a pour elle que les faiblesses; tous les étais, tous les appuis temporels lui ayant été successivement enlevés. C’est une milice désarmée, des prêtres, des religieux, des vieillards, des femmes, des enfants que commande un chef suprême de quatre-vingt-sept ans.

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Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle.

Des prêtres, des enfants? O sagesse éternelle!

Mais si tu les soutiens, qui peut les ébranler?

C’est dans la faiblesse qu’éclate la force de Dieu. La sagesse et la force de ce vieillard de quatre-vingt-sept ans qui est le le chef de son Eglise, Dieu seul assurément peut les inspirer. Et cela est bien fait pour donner confiance à ceux qui combattent sous ses ordres, quelle que soit la puissance de l'ennemi.

A ce moment, je reviens sur mes pas par la rue Lafayette voulant me rapprocher de la Sorbonne. Je désire y assister encore à quelques cours. En passant devant liiôtel du Petit Journal, j’en admire les proportions et la magnificence, et constatant la puissance acquise par cette petite feuille, je suis d’avis que Léon XIII a été bien inspiré de recevoir son rédacteur en chef. 11 a retourné contre l’ennemi ses propres batteries en s’appliquant à gagner les publicistes qui sont en si tuation d’exercer une puissante action sur les âmes. Il a agi de même avec M. Brunetière. C’est de l’apostolat intelligent. Oui, Dieu conduit son vicaire au milieu des écueils, le soutient dans la lutte. Ses ennemis seront confondus. En voyant cette richesse des quartiers qu’habite le véritable état-major des ennemis de l’Eglise, la pauvreté des quartiers que je parcourais la veille me revient à la pensée. Et je me dis : « Comment ce peuple de Belleville et des faubourgs voisins laisse-t-il ainsi parfaitement tranquilles tous ces nababs?» C’est que cette foule ne se met jamais en mouvement qu’excitée et provoquée par des meneurs, lesquels ne sont eux-mêmes que des instruments aux mains des hommes de ces quartiers luxueux. Ils détournent les haines populaires contre les prêtres et l’Eglise et les font dépouiller à leur profit. Et ce pauvre peuple aveugle ne s’aperçoit pas qu’il frappe et dépouille ses vrais amis au profit de ses pires ennemis. Peut-être finira-t-il par ouvrir les yeux.

A trois heures, je suis à la Sorbonne et j’y assiste à un cours

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de littérature latine. La leçon que j’entends là n’ayant aucune portée au point de vue qui me préoccupe, je ne crois pas utile d’en rendre compte. 11 s’agit de Virgile et du IIIe livre des Géorgiques. Moi, Normand, je ne m’attendais guère à venir chercher des leçons d’élevage à la Sorbonne et à constater que, dès le temps de César-Auguste, le fils d’un colon de la plaine de Mantoue en savait plus long sur cette matière qu’aujourd’hui le fils d’un cultivateur de la plaine de Caen. Ce m’est du moins une diversion agréable et un moment de douce récréation.

En fait de récréation et de délassement, il en est une sorte dont la privation commence à m’être pénible. Je ne trouve pas avec qui causer. Que n’ai-je là, sous la main, quelque ami avec qui je puisse m’entretenir de ce que j’ai vu et entendu, de qui je puisse obtenir de nouveaux renseignements sur les hommes et les choses? Si j’allais voir mon vaillant compatriote, l’abbé Garnier? L’abbé Garnier a bien autre chose à faire que de s’occuper de ma personne, que de me procurer des distractions ou des renseignements... Sot que je suis, j’ai là sous la main l’homme à souhait!'

C’est ce bon et aimable] curé de Saint-Etienne-du-Mont, que j’ai reconnu la veille présidant à la première communion de ses enfants. Assurément l’abbé de Beauchamp, un de mes anciens camarades de l’école de droit de Caen, serait heureux de me recevoir. Nous avons rompu plus d’une lance dans le temps, lui lecteur du Correspondant et disciple enthousiaste de Mgr Dupanloup, et moi champion de l’Univers. C’était dès lors un noble et délicat esprit, âme ardente et généreuse, hélas! dans un faible corps! Je serais heureux d’évoquer avec lui les souvenirs d’autrefois. Que de choses il pourrait m’apprendre!... Me voilà donc gravissant la rue Saint-Jacques. Mais au fur et à mesure que j’avance, ma résolution faiblit. Ma sauvagerie, qui m’a joué tant de mauvais tours, reprend le dessus. Je pense que mes relations avec l’excellent curé de Saint-Etienne-du Mont remontent bien loin. Depuis lors, je l’ai rencontré rare-

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ment. La différence des situations et l’âge peuvent changer les dispositions... Qui sait?... Bref, je tourne les talons et regagne mon hôtels. M***, rue de Rivoli. Ah! si j’avais su qu’il n’avait plus que quelques mois à vivre !...

Après dîner, je reprends solitairement là suite démon exploration du matin. Ce n’est plus le quartier de l’Opéra qui m’appelle. C’est celui de la Bourse que j’inspecte, et je me dirige de manière à revenir à Notre-Dame-des-Victoires pour l’exercice du soir. Après avoir parcouru les boulevards, je prends la rueVivienne. C’est cette rue qui me conduit vis-à-vis du monument qui s’appelle la Bourse.

Je fais le tour de la place et considère le palais sous tous ses aspects. Ce grand rectangle de pierres noircies par le temps, entouré* d’une double colonnade et portant un entablement écrasé, quelle masse sombre et sinistre ! Quelle lourde imitation des temples de l’Acropole 1 On dirait la demeure d’une divinité funeste et ténébreuse. Il semble qu’il y a là quelque Minotaure ou quelque Moloch qui dévore des victimes humaines.

Et, en effet, que de victimes humaines dévorées, par la divinité du lieu ou par ses prêtres ! Ses prêtres, ils habitent les beaux quartiers que j’ai parcourus le matin ; ce sont aussi ceux de la déesse Révolution.

Mais ils ont, place de la Bourse et environ, des bureaux, des officines. Là sont tendues leurs toiles. C’est pour eux surtout qu’opèrent les agents de change. A eux s’adressent non moins qu’à leurs pères ces reproches, ces invectives des prophètes :

Insidiantes quasi aucupes , laqueos ponentes et pedicas ad capiendos viros.

Sicut decipula plena avibus, sic domus eorum plence dolo : ideo magnificali sunt et ditati.

lncrassati sunt et impinguati.

(Jérémie, v. 26 et 27.)

C’est parce qu’ils pontifient en ce lieu, que les grands juifs régnent au Palais-Bourbon. Ce n’est que par leur grâce que l’on

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peut faire de bons coups à la Bourse, participer fructueusement aux émissions. De là la direction exercée par les Juifs sur notre politique, de là l’impuissance où nous sommes pour obtenir de nos députés des lois économiques et douanières favorables à nos industries indigènes etànotre agriculture. Je me demandece que font ces quatre statues aux quatre coins du palais delà Bourse, le Travail et l’Agriculture, l’Industrie et le Commerce. Est-ce pour dire que la Bourse les favorise et les alimente? l’ironie est trop forte.

Oui, le diable règne par la Bourse. Il est la divinité du temple dont les juifs sont la tribu sacerdotale. Mais là aussi comme partout et toujours, à côté du mal, la Providence a mis à notre portée le remède. A quelques pas de la Bourse, s’élève Notre- Dame-des-Victoires. La France n’a qu’à s’adresser à celle qu’on y honore et qui a reçu la mission d’écraser la tête du serpent, pour échapper à la domination funeste et destructive de celui qui règne du fond de i’antre de la Bourse. La France a été consacrée à Marie.

L’église même de Notre-Dame-des-Victoires en témoigne. Et la France y prie, je le vois chaque soin, avec une ardeur et une confiance croissantes. Marie fera, s’il le faut, un nouveau miracle pour la sauver. (N’est-elle pas venue l’annoncer, ce miracle, à la Salette, à Lourdes, à Pontmain ?...)

19 mai. — C’est aujourd’hui dimanche, jour de repos. Si je me reposais aussi? Le cours de mes pérégrinations journalières devient monotone. Il me serait agréable d’aller aussi hors des murs, voir un coin de ciel et de verdure dans les alentours de Paris, si charmants au printemps, ou bien à Auteuil admirer le monde» du Turf. Mais ma tâche n’est pas suffisamment avancée et il me reste trop peu de temps pour que je me permette de la fantaisie.

Saint-Germain-l’Auxerrois est mon église paroissiale. J’y vais à la messe. Le bon curé nous donne un excellent prône sur Ja prière.

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Pour revenir à l’hôtel S.-M***, je fais un assez long détour. Sur mon passage, que d’échafaudages se dressent, peuplés d’ouvriers ! On travaille partout. Paris, pour l’observation du dimanche, est loin de Londres.

Et pourtant Paris a déjà subi de durs 'châtiments; il a vu s’accomplir les menaces que Jérémie faisait entendre à Jérusalem coupable des mêmes prévarications :

Succendam ignem inportis ejus et devorabit domos Jérusalem et non estinguetur. (Jérémie, xvii, 27.)

Amené, à passer devant la Bourse du commerce (rues de Viarmes, Jean-Jacques-Rousseau, etc.), je considère un instant cette vaste rotonde qui est comme une annexe ou un dédoublement de la Bourse des finances. C’est un autre temple de la divinité servie par les juifs, une autre forteresse de leur puissance. Le monument se compose d’une sorte de hall (au centre) qu’entoure une haute construction circulaire divisée en une dizaine de compartiments aux ouvertures cintrées sur le dehors. Dans ces compartiments sont logés des syndicats et des agences. Ep..., l’un des grands juifs, a là son bureau. L’on ne saurait s’en étonner. Car c’est lui qui pontifie en cet endroit, comme le fait à la Bourse des finances cet autre prince des juifs dont nous avons parlé. Ep... dirige de là l’action économique et commerciale de la haute juiverie cosmopolite. Il a sous la main tous les organes et instruments qui peuvent l’aider dans son œuvre et servir sa domination :

Le bureau des courtiers et le télégraphe qui le met en communication avec les grands ports d’importation et tous les marchés du monde;

La Chambre syndicale du commerce des grains, des farines et des huiles;

L’association syndicale pour le commerce des blés, seigles et avoines;

L’association pour le commerce des farines (12 marques);

L’association pour les sucres;

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Le syndicat général ;

Le syndicat pour les alcools ;

Le syndicat pour les huiles.

La Compagnie transatlantique et la Banque commerciale et industrielle ont là aussi leurs bureaux.

Comment le petit commerce et l’agriculture pourraient-ils lutter contre une puissance aussi formidable, et contrebalancer l’action et l’influence qu’elle exerce sur le monde politique. Les députés chargés de les défendre ont vite oublié les belles promesses de la période électorale, une fois qu’ils sont arrivés à la portée des tentacules partant de la Bourse du commerce et de la Bourse des finances.

Après déjeuner, ma sieste se prolonge. Je finirais volontiers ma journée assis dans quelque square ou sur quelque promenade à regarder passer les flâneurs. Mais en songeant à ce qui me reste à faire, et combien ma revue des forces catholiques surtout, est encore incomplète, je triomphe de ces dispositions paresseuses.

Dans la presse il y a surtout deux organes qu’il ne m’est pas permis de négliger, la Croix et l’Univers. La Croix, qui sait émietter la vérité aux petits, qui, en vulgarisant le surnaturel, sait ébranler et entraîner les masses, et l’Univers, le grand journal, qui éclaire et échauffe les sommets des rayons de la vérité intégrale.

Je me décide d’abord pour la Croix (réservant 1 Univers pour le lendemain).

En ce jour de dimanche, la Croix m’appelant aux Champs- Ëlysées, je pourrais voir la physionomie du public qui se précipite, ce jour-là, à l’exposition des beaux-arts.

Le torrent se dirigeant dans ce sens par la rue de Rivoli est énorme. Au jardin des Tuileries, les ouvriers sont au travail pour préparer l’exposition d’horticulture : væ urbi peccatrici !

Au delà des redoutables courants qui se croisent sur la place de la Concorde, il s’agit d’atteindre la rue François Ier. Je dépasse le but et m’égare du côté du rond-point des Champs-Élysées.

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Cela me donne l’occasion de faire connaissance avec l’avenue Montaigne et d’en admirer les aristocratiques hôtels. C’est là vraiment aujourd’hui le quartier du High Life, où à côté de rares survivants de l’ancienne aristocratie s’étalent nos viri consulares, les retraités ou les remisés de la politique, ceux qui se reposent de la part qu’ils ont prise à l’exécution du grand œuvre et jouissent des rentes qu’ils se sont faites au service du juif et du franc-maçon.

En me rapprochant du Palais de l’Industrie, je trouve enfin la rue François Ier. Dans cette rue, sur ma gauche, une maison me frappe qui interrompt par l’humilité de sa taille et sa simplicité la ligne des grands hôtels. Un minuscule bosquet d’arbres verts la précède. Une petite croix en relief est sculptée dans la pierre au-dessus de la porte d’entrée. Je lis : n° 8. C’est là. Par la porte ouverte dans le milieu du bâtiment, plusieurs personnes s’enfoncent et disparaissent. C’est un couloir. J’entre dans le passage, qui me conduit à une chapelle spacieuse située entre la maison du bord de la rue et une autre plus élevée. Cette chapelle est une sorte de grand carré ayant pour toiture une plate-forme à jour ou en partie vitrée. Je jouis là d’un instant de calme et de repos aux pieds du Saint-Sacrement. Un Père, assisté de deux enfants de chœur, y vient donner la bénédiction avec le saint ciboire. Il m’est doux de m’attarder dans cet asile de la paix et de la prière.

L’ornementation de la chapelle est riche et bien entendue (genre greco-byzantin, si je ne me trompe).

Le principal autel se dresse au fond (côté nord), surmonté de trois belles statues coloriées, celle du Sacré-Cœur au centre. De remarquables bas-reliefs en terre d’émail ornent le devant de la partie, supérieure qu’interrompt le tabernacle. Ce sont les scènes du nouveau testament.

Des vitraux représentant, l’un, une touchante Mater Dolorosa, l’autre, une glorieuse Assomption, des peintures murales aux tons vifs et brillants, la galerie des confessionnaux, unique bas-côté où l’on accède par des baies cintrées, de nombreuses

statues, saint Pierre, saint Antoine, sainte Anne, Notre-Dame de Lourdes, et en particulier un autel de la sainte Vierge où brûlent des cierges et qu’ornent des fleurs, tout annonce là une piété vivante et chaude, un foyer ardent de vie religieuse. Les bons PP. de l’Assomption y trouvent l’aliment de ce feu qu’ils savent communiquer au dehors. Leur œuvre fondée par le P. d’Alzon, que Pie IX aimait tant, répond aux besoins du temps présent. Ils ont su restituer et vulgariser la notion du surnaturel par un apostolat vraiment opportun.

Après la chapelle, je me permets de visiter au premier étage les bureaux que j’ai le regret (j’aurais dû m’y attendre un dimanche) de trouver déserts. Je quitte, non sans peine, cette douce solitude pour rentrer dans le torrent parisien et retomber dans Babylone.

C’est bien comme le bruit roulant des cataractes ou la voix des grandes eaux que l’on entend en se rapprochant de l’avenue des Champs-Elysées.

L’heure est trop avancée pour que je me laisse entraîner par le flot qui s’engouffre au palais de l’Industrie (à l’exposition, des beaux-arts). Je passe, et une pensée douloureuse m’accompagne : quelles impressions reçoivent et emportent les foules qui entrent là?...

La masse torrentueuse qui s’écoule, encore grossie par les équipages revenant d’ Au teuil, m’entraîne avec elle. Vis-à-vis de la Madeleine, elle se partage en plusieurs courants. Je suis celui de la rue Saint-Honoré, le plus faible. La grande foule prend ou par la rue de Rivoli, ou par les boulevards.

Arrivé à la hauteur de la rue Richelieu, je m’approche du Théâtre-Français pour lire l’affiche annonçant la représentation du soir. De brillants équipages sont là, arrêtés le long des arcades. Ils attendent, les cochers gourmés et majestueux sur leurs sièges et les grooms élégants à terre, debout auprès des portières. C’est qu’une représentation vient de finir. Il y avait matinée dramatique. J’assiste à la sortie parmi les badauds, et vois défiler les nobles douairières et les dames élégantes qui

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viennent installer leur gracieuse personne et leur brillante toilette dans les belles calèches découvertes. C’est une rapide vision qui m’est donnée de ce monde du luxe et de la richesse dont Octave Feuillet fut le peintre en son temps, et dont P. Bourget s’est efforcé de saisir la physionomie actuelle. Que n’ai-je quelqu’un pour me mettre les noms sur les visages!

Ces dames viennent de voir et d’entendre jouer du Molière dans la maison de Molière; plaisir délicat et raffiné. Ainsi le monde du plaisir et de l’élégance va toujours son train, sans s’inquiéter du travail de mine qui se poursuit sous ses pas!...

A mon restaurant, plus de Parisiens autour de moi que de couturüe. Pour être plus libres le dimanche beaucoup de familles dînent au restaurant...

Le dimanche, à Notre-Dame-des-Victoires, l’office du soir est particulièrement touchant. On y chante les vêpres de la Sainte Vierge. Avant la récitation du chapelet, un des Pères monte en chaire et fait connaître les intentions recommandées pour la semaine. Cette longue liste des appels adressés de tous côtés à l’intervention de Marie a quelque chose de vraiment émouvant. Les intérêts les plus graves comme les plus modestes sont confiés à la protection de la Mère de Dieu. Ce soir-là, les circonstances rendaient ces recommandations plus émouvantes encore.

On était sous le coup des nouvelles mesures dirigées contre les congrégations religieuses, et dans le feu des polémiques provoquées par la nouvelle loi leur imposant un droit d’abonnement. La franc-maçonnerie, après le recul ou du moins le moment d’arrêt qu’avait subi l’exécution de ses plans sous la présidence de Casimir-Perier, était rentrée en campagne, bien décidée à aller cette fois jusqu’au bout.

D’un autre côté, la manifestation de Clermont à l’occasion du centenaire de la première croisade et du Concile d’Urbain II venait de montrer l’Eglise prête à accepter et à soutenir vaillamment le combat. Avant de publier les recommandations,

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le Père croit devoir dire quelques mots de la gravité de la situation.

L’ennemi veut porter à l’Eglise les derniers coups. Mais l’homme s’agite et Dieu le mène. Des signes favorables apparaissent, les récentes fêtes d’Orléans en l’honneur de Jeanne d’Arc, et surtout les fêtes commémoratrices des Croisades, où le P. Monsabré vient d’exhorter si éloquemment l’Episcopat à nous conduire à la bataille au cri de : «Dieu le veut! »... « Puissent les courages, s’écrie le Père, s’élever à la hauteur du péril! » Et l’on prie avec un redoublement de zèle. L’on prie pour l’Eglise, pour le Pape, pour la France, pour les congrégations religieuses, pour le retour à l’Unité des Eglises grecques et russes, pour le rétablissement de la paix et de l’unité dans l’Eglise, etc., etc., et au recueillement régnant dans l’assemblée, à l’élan des cœurs formulant d’un accent unanime les invocations consacrées, on sent que l’esprit de Dieu plane sur les âmes, qu’il souffle de nouveau et prépare de grandes choses. On pressent une fin prochaine et heureuse à nos présentes épreuves.

...Dabit Deus Ms quoque finem.

Lundi, 20 mai. — C’est mon dernier jour dans Paris. Le temps est brumeux et froid. Les giboulées de mars semblent revenir. Je grelotte sous mon costume d’été prématurément arboré.

J’entends aller quand même prendre congé de celui que j’ai appelé notre vrai roi, comme je suis allé le saluer au lendemain de mon arrivée. A neuf heures du matin, je suis rendu au sommet de Montmartre. C’était l’heure aussi de ma première visite. Cette fois-ci la basilique est à peu près déserte. Ni pèlerinage ni office solennel. Mes dévotions accomplies, je peux parcourir et admirer à loisir le monument. On respire à l’aise sous ces voûtes élevées et arrondies! Les belles proportions! Les majestueux piliers! « Seigneur, il fait bon ici! »

On se sent là plus près du cœur de Dieu, presque au Ciel.

SEPT JOURS A PARIS

Sous les voûtes ogivales et les arceaux gothiques, en parcourant les longues nefs mystérieuses, on ressent une sorte de mélancolie, le sentiment triste de l’insuffisance des choses de la terre et l’aspiration vers les éternelles. Mais sous les voûtes et sous la coupole de Montmartre, on se croit déjà en possession du souverain bien et de la gloire...

Heureuse a été l’idée de lancer à cette hauteur au-dessus des gradins et des pentes du mont, et au-dessus du monument luimême, ces coupoles successives. C’est un appel adressé à l’âme de chacun et de la France entière : ut disponat ascensiones in corde suo...

... L’église du Sacré-Cœur que j’ai sous les yeux me fait penser au grand opéra que je visitais l’avant- veille. On peut signaler entre les deux édifices des ressemblances et l’emploi de procédés analogues. Et cependant ces monuments diffèrent et font contraste. Ici l’on voit ce que le réalisme et le naturalisme font de l’art, et là à quelle hauteur le surnaturalisme l’élève.

Du haut des degrés du porche, en avant du triple portique qui le compose, je contemple encore une fois Paris. Comme la première fois la grande cité dort sous la brume et comme à l’ombre de la mort. Finira-t-elle par se réveiller à l’appel de Celui qui lui tend les bras au haut de ce porche et de cette plate-forme?...

Je l’espère, malgré les tristesses du moment présent et les menaces de l’avenir. Je l’espère en songeant à la manifestation d’amour dont témoigne le monument que j’ai sous les yeux, et de la part de Dieu et de la part aussi d’une grande partie de la France.

Mon espoir est puissamment affermi lorsque, passant au secrétariat, je suis mis au courant de la situation de l’œuvre et de toutes les œuvres qui sont nées et se développent autour de ce sommet béni, de cette œuvre d’adoration sans fin à laquelle sont dès maintenant affiliées la plupart des paroisses en France et de cette admirable œuvre des pauvres qui a appelé autour du vrai roi une cour d’un nouveau genre, la cour qu’il préfère ;

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car il veut être avant tout le roi des pauvres et des ouvriers.

Nous avons là plus que Moise priant sur la montagne. Nous pouvons donc combattre dans la plaine avec confiance.

Redescendu dans la grande ville, en outre des soins que réclame mon estomac, j’ai à songer aux préparatifs de mon départ pour le lendemain. Les petits souvenirs que je rapporte de Montmartre et ceux de Notre-Dame-des-Victoires que je me suis déjà procurés sont à emballer. Il me faut faire aussi quelque correspondance.

Tout ce travail n’est pas encore terminé, lorsque je l’interromps pour retourner au quartier Latin; c’est une ritournelle qui devient monotone que cette assistance journalière aux cours de la Sorbonne. Mais patience, lecteur! Je m’y rends pour la dernière fois. Et bien m’en prend d’y aller, car la leçon que j’y entends est encore plus révélatrice et suggestive que les précédentes, et complète à souhait mon enquête sur l’enseignement donné dans le premier de nos établissements d’instruction publique.

C’est une leçon d’histoire. Il s’agit du quatrième siècle de notre ère, de l’époque de Constantin, de l’époque du Concile de Nicée et des luttes d’Athanase et d’Arius.

M. Bouclié-Leclercq, qui est chargé de ce cours, montre tout de suite quel esprit inspire et dirige son enseignement. Il n’y va pas par quatre chemins. Ce n’est plus l’homme des sousentendus, des demi-mots à la Renan, des insinuations et des réticences. Dès le début de sa leçon il s’annonce, non sans quelque cynisme, devant des contribuables chrétiens qui le paient, comme l’ennemi des religions en général et de l’Eglise catholique en particulier.

La politique de Constantin travaillant à la destruction du paganisme lui est naturellement odieuse. Il la condamne au nom de la liberté de conscience. Il nie implicitement les droits supérieurs de la religion catholique, c’est-à-dire les droits de la vérité, comme s’il n’y avait pas de marques auxquelles so reconnaît la vérité religieuse.

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« 11 est de l’essence de toutes les religions, dit-il, de se croire la bonne et de combattre par tous les moyens les religions contraires. » La guerre faite aux images lui semble étrange de la part d’un culte qui devait leur accorder tant de place.

Le concile de Nicée lui est une occasion de rééditer, comme j’avais déjà entendu Albert Reville le faire au Collège de France, la doctrine de Renan et de l’école critique et rationaliste allemande sur la formation successive des dogmes. Arius ne faisait que protester contre de nouveaux dogmès imposés avec le concours de l’empereur. L’action du Saint-Esprit au concile de Nicée, c’est l’intervention de Constantin. Le professeur entreprend la réhabilitation d’ Arius calomnié, dit-il, par les écrivains ecclésiastiques. Les accusations d’immoralité dirigées contre lui et ses fauteurs ont toujours été l’arme des théologiens contre les opposants aux dogmes de l’orthodoxie.

Constantin a commis de grandes fautes politiques, le professeur les met toutes sur le compte de son zèle pour la religion chrétienne. Ce prince composa avec lés Barbares, pour les convertir. Il écrivit aussi au souverain de la Perse à cet effet. M. Bouché-Leclercq se rit fort agréablement de cette dernière démarche, disant, devant des chrétiens, que cette lettre était au moins inopportune. Car en ce moment les Mages avaient mieux que ce qu’on leur offrait : ils avaient achevé le Zend- Avesta, doctrine supérieure à celle de l'Evangile!! C’est que Manès, imbu de la doctrine des Mages, saint très révéré chez les fils de la Veuve, est peut-être l’un des pères de l’Eglise à laquelle M. Bouché-Leclercq appartient.

Pour paraître impartial et donner plus de poids à sa réhabilitation d’ Arius (nous nous rappelons celle de Paul de Samosate faite au Collège de France), le jeune professeur, tout en blâmant les exagérations de zèle d’Athanase, reconnaît qu’il ne méritait pas la plupart des accusations de ses ennemis. Les persécutions dont il fut à soa tour victime sont pour M. Bouché-Leclercq une occasion d'achever d’exécuter la politique de Constantin, dont tous les embarras ettoutesles fautes vinrent,

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dit-il, de la part qu’il prit aux luttes religieuses et théologiques. D’où cette conclusion que l’Etat ne doit s’occuper des religions que pour les tenir également sous sa loi proclamée supérieure, conclusion dont le véritable sens est celui-ci : « Le catholicisme doit rentrer aux catacombes! »

N’est-ce pas la conclusion que formulait déjà à Rome en 1888, à l’inauguration du monument érigé en l’honneur de Giordano Bruno, un oracle italien de la franc-maçonnerie, le professeur Bosio, quand il disait : « La fête de ce jour inaugure une ère nouvelle. Elle efface la date de l’Edit de Milan (313) qui proclama la religion chrétienne religion de l’Etat. »

Par cet enseignement officiel, on est suffisamment fixé sur l’objectif de la secte qui nous gouverne.

La leçon que j’entends immédiatement après au Collège de France est loin d’avoir la même importance suggestive et révélatrice. Elle n’est pas positivement ni explicitement anti-chrétienne. Mais il s’en dégage une forte odeur de Darwinisme et de matérialisme (il s’agit d’Anthropologie). Pauvres savants! quelle peine ils se donnent, les uns pour effacer en eux et faire oublier leur dignité d’hommes et de chrétiens, les autres pour renverser et anéantir cette société chrétienne qui, participant à la vie divine, seule marche dans la voie du véritable progrès.

Les chaires de pestilence et les docteurs de l’erreur m’ayant retenu trop longtemps, je veux finir ma revue par une des principales forteresses de la vérité. Je veux terminer ma revue des forces catholiques par une visite à l’Univers. Il m’est doux d’aller saluer le plus digne et le plus illustre des vétérans de la bonne cause. Et du reste, des motifs de reconnaissance personnelle m’y obligent. Le boulevard Saint-Germain et la rue des Saints-Pères me mènent au but.

Ce n’est pas sans quelque émotion qu’un catholique entre pour la première fois dans la maison où vécut Louis Veuillot, où préside encore la grande ombre de cet héroïque soldat de la presse, où l’on sait que réside toujours le plus fidèle et le plus puissant écho (laïque) des enseignements de Rome et de la

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vérité intégrale. Cette demeure, entre une cour et un bosquet [l'Univers était encore rue des Saints- Pères), présente un aspect recueilli. C’est au premier étage que sont installés les bureaux et le cabinet du directeur. Introduit dans., une pièce de réception dont les fenêtres donnent sur le bosquet, mon attente est courte. M. E. Veuillot paraît, qui m’accueille avec la plus grande bonté. M’ayant fait asseoir, il me parle avec confiance, comme à quelqu’un de la maison, des choses du journal. On est au lendemain d’une polémique qui lui a été pénible, de cette campagne~de l 'Autorité et de la Libre Parole qui se sont appliquées à le montrer comme étant sorti de la voie frayée et. suivie par son frère, et ont voulu opposer l 'Univers d’aujourd’hui à celui d’autrefois.

Je dis à M. E. Veuillot la part que j’ai prise à cette épreuve, et aussi aux joies que la Providence a semblé lui ménager peu de temps après comme compensation, faisant allusion à la réception si flatteuse dont venait de l'honorer Léon XIII.

Au sujet de cette audience, M. E. Veuillot veut bien me donner les détails les plus intéressants. Il me parle du Pape avec un véritable enthousiasme; ce qu’il me dit de la jeunesse de ce vieillard de 87 ans, de sa présence d’esprit, de l’activité de son intelligence, de là fidélité et de l’heureux fonctionnement de sa mémoire qui le sert avec tant d’à-propos, de son tact si bienveillant, est vraiment merveilleux. Il y a là presque du miracle.

Nous causons ensuite sur la gravité des circonstances, sur la lutte engagée. Où allons-nous? La crise menace de devenir violente. Mais l’Eglise en a vu d’autres, et les grandes crises lui ont toujours préparé de grands triomphes. Je prends congésur ces paroles encourageantes, heureux d’avoir pu dire au directeur de l'Univers toute ma reconnaissance, et vu quels longs et précieux services promettent encore à la bonne cause un esprit si jeune et si alerte et des facultés si bien conservées-

C’est sur cette bonne impression que je rentre à l’hôtel et achève mes préparatifs de départ. Ma journée se termine à

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Notre-Dame-des-Victoires. J’adresse mes adieux à celle qu’on y honore, la remerciant des doux instants, des consolations et des espérances que j’ai rencontrées chaque soir dans son temple après les spectacles souvent désolants et désespérants de la journée.

Le lendemain, c’est le jour du retour... (21 mai), le soleil s’est levé plus joyeux. Dès huit heures du matin, une voiture de place stationne devant l’hôtel Saint-M.... Mes préparatifs sont vite terminés et mon compte réglé. Ma personne et mes bagages une fois installés dans le véhicule, nous roulons prestement vers la gare. Je ne suis pas très fâché de sortir de ce grand torrent parisien qu’on a pu comparer à un fleuve débordé qui charrierait les débris d’un monde. (1)

Ce n’est bientôt plus pour moi qu’une lointaine rumeur.

Mon billet pris à la gare, je ne fais que traverser les salles d’attente. On nous entasse dans nos compartiments. Mais les rangs vont s’éclaircir chemin faisant et nous allons revoir sous le ciel bleu la campagne ensoleillée.

A 8 heures 45, le train s’ébranle. La noire enceinte de la gare des Batignolles est vite franchie; disparues, les grandes maisons qui ont l’air de lazarets; disparues, les noires usines et leurs hautes cheminées", qui nous enfument. Au delà des fortifications voici la Seine et ses îles et ses bords. Réjouissant est le bruit que fait notre convoi sur tous ces ponts, et réjouissants surtout ces verts coteaux qui se déroulent sinueux et riants vers Suresnes, vers Asnières et le mont Yalérien, avec leurs blanchès villas aux toits rouges... La forêt de Saint-Germain nous rit bientôt avec ses jeunes pousses de mai.

De temps en temps, comme un grand et noir fantôme d’enfer, ou comme l’ogre chaussé de ses bottes de sept lieues et courant après nous pour nous ressaisir, la haute tour Eiffel reparaît à notre gauche. Ce nous est une douce satisfaction de penser que

(l) Louis Veuillot : Odeurs de Paris.

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sa grandeur l’attache au rivage de la Seine et que nous sommes emportés hors de son atteinte, c’est-à-dire hors de son horizon, par un train express.

Et pourtant, l’image de la grande cité, assise sur ses collines, au bord des eaux, me poursuit encore.

Je me rappelle les malédictions et les menaces des prophètes contre les grandes cités, celles que Jérémie faisait entendre à Jérusalem. Paris, j’ai pu le voir, est tombé et s’opiniâtre dans les mêmes prévarications que la cité sainte et provoque les mêmes châtiments.

Negaverunt dominum et dixerunt : non est ipse...

... Stultus factus est omnis homo à scientia...

(Jérémie, ch. v, 14 et 22.)

Ce sont les mêmes blasphèmes, les mêmes révoltes contre Dieu et ses lois, la même luxure, la même âpreté au lucre, les mêmes pièges tendus pour dépouiller les simples et les faibles et bâtir ainsi des palais et entasser des millions et des milliards.

Ideo magnificati sunt et dilatati ; incrassati sunt et impin guati. (Jérémie, ch. v, 27.)

Aujourd’hui comme alors et plus qu’alors la prostitution des âmes marche de pair avec celle des corps. Mais le grand péché de Paris, c’est la part qu’il prend à la guerre faite au Christ, au Dieu d’amour qui a tant aimé les hommes. C’est d’être devenu le principal instrument des haines juives et maçonniques, et cela bien moins par passion et hostilité vraies que par vénalité... Et je me dis : oui, de nouveaux châtiments attendent cette grande cité coupable et de plus grands que ceux qui l’ont déjà frappée. Malheur à elle et malheur à nous !

Puis je songe qu’à côté de tant de mal, beaucoup de bien s’opère aussi. Je revois tous ces sanctuaires si fréquentés, tous ces foyers d’action et de vie catholique, tant d’œuvres de lutte et d’apostolat par la presse, par la charité, par l’enseignement,

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des écoles libres donnant l’instruction à près de quatre-vingt mille enfants, un institut déjà florissant pour l’enseignement supérieur, et les cercles, et tant d’autres institutions, et pardessus tous ces deux admirables Palladiums : Notre-Dame des Victoires et le Sacré-Cœur de Montmartre. Et je conclus : Non, Paris et la France chrétienne ne peuvent périr, ne peuvent être définitivement vaincus. Dures sans doute seront les épreuves que nous traverserons, mais c’est un épisode, une phase nécessaire dans le développement du grand drame contemporain et qui doit aboutir à une rénovation chrétienne de la Société. Non, la maladie n’est pas à la mort. Elle doit, comme celle de Lazare, servir à manifester la gloire de Dieu.

J’étais dans ces réflexions quand un voisin obligeant veut bien m’offrir son journal qu’il vient d’achever de parcourir. Je prends en remerciant ; c’est le Journal officiel. Ce que j’y lis vient à souhait me confirmer dans mes espérances et me semble un heureux présage. Ce sont les débats {in extenso ) de la Chambre des députés, le compte rendu de la séance de la veille (20 mai). L’abbé Lemire a été le héros du jour. Répondant à une interpellation sur les menées cléricales dans l’armée, il a trouvé de nobles accents et a tenu une attitude fière et vaillante, déjà presque victorieuse. Et dire que j’aurais pu assister à cette séance !

... Cette pensée me gâte la joie que me fait éprouver ma lecture.

Enfin le grand air, la verdure printanière, les lointaines perspectives sur les champs font diversion à toutes ces réflexions. Quelles préoccupations pourraient tenir contre l’attrait et l’influence réjouissante du paysage au milieu duquel se dresse Mantes, et que présente la vallée de la Seine s’infléchissant vers Rouen encadrée de lointains coteaux tantôt crayeux, tantôt verdoyants?

Bientôt la végétation devient plus riche, plus drue, d’un vert plus sombre, et le sol moins sablonneux. C’est la terre normande.

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Voici Evreux là-bas avec son élégante cathédrale gothique aux riches dentelures de pierre. Voici Bernay et ses usines, et ses fabriques de toile. Voici Lisieux et les hautes cheminées de ses manufactures, et les prés verts et les pommiers fleuris des riches vallées, s’ouvrant vers la mer, la mer, que mon imagination seule entrevoit en arrière des luxuriantes collines, sous l’horizon. Voici, avec ses blés en herbe, la vaste plaine annonçant l’approche de ma vieille capitale bas-normande. Je me contente de 'passer en vue de cette Cybèle couronnée de tours. Mon foyer m’attend par delà. J’ai hâte de revoir la fumée de mon ermitage.

A Bretteville-Norrey, mon véhicule n’apparaît pas à la sortie. Cela est convenu du reste. Je laisse en dépôt mon bagage qu’on viendra chercher plus tard et je m’achemine pédestrement vers le logis. La course n’est pas longue par les petits chemins... Combien, à côté de la Babel parisienne d’où j’arrive, mon village me paraît calme et silencieux ! Ma joie de le revoir est mêlée de tristesse. Comme dans les villages aperçus sur ma route je constate des ruines, toujours de nouvelles ruines, de nouvelles maisons qui se sont vidées, qui se sont écroulées... Nos ouvriers et nos laboureurs s’en vont. Ils s’en vont aussi à la ville peupler les usines. Ils désertent l’atelier du plein air et la chaumière où ils pourraient vivre, comme leurs pères, d’une vie saine et libre, ayant un foyer et une famille, pour retourner à la servitude et à la promiscuité de Yergastulum.

Oui, je vois partout le désert s'étendre derrière le décor trompeur des grandes cités. Pauvre France, que deviendra-t-elle si la main de Dieu n’arrête bientôt le cours des choses? J’espère que la crise qui se prépare et dont je suis allé étudier les signes avant-coureurs donnera le heurt nécessaire, et que la violence de la secousse fera refluer la vie dans les membres et jusqu’aux extrémités du pays, en même temps qu’elle préparera l’entier relèvement et le triomphe de la France chrétienne. Ces réflexions m’accompagnent jusqu’à ce que m’apparaisse la toiture de ma demeure. Enfin voici la porte blanche sous le lierre.

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Mon logis est encore debout et j’v retrouve, Dieu merci, mon petit monde... Que deviendra ce modeste abri dans la tempête qui s’annonce?... A la garde de Dieu!... Pour le moment je constate que mes lilas sont défleuris et que mes roses vont éclore.

ATHALIE

Combien de temps. Seigneur, combien de temps encore Verrons-nous contre toi les méchants s’élever?...

( Athalie , acte II, scène XI.)

Tout récemment (1), visitant encore une fois Paris en Anacharsis campagnard, il m’a été donné d’assister à une représentation d 'Athalie au Théâtre-Français. Ç’a été la réalisation un peu tardive d’un rêve longtemps caressé. Je ne m’attendais guère à cette bonne fortune dans les circonstances présentes.

Je regagnais mon hôtel (quartier de Saint-Germain-l’Auxerrois) après avoir parcouru de nouveau la partie babylonienne de la grande cité, tout ce quartier qui a pour monuments caractéristiques la Bourse, le grand Opéra, la Madeleine, et pour principales voies les grands boulevards, la Ghaussée-d’Antin, le boulevard Malesherbes, la rue Royale et la rue de Rivoli; ce quartier qui mérite surtout le nom de Cosmopolis , — car là s’élèvent les somptueux hôtels où descendent les nababs étrangers, les magasins ou caravansérails où s’entassent les produits des deux mondes; et c’est là surtout que résident ces princes de la finance, ces hauts barons de la juiverie cosmopolite qui font la loi aux gouvernements. Je songeais à la puissance que

(1) Février 1898.

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

ces conquérants d’un nouveau genre ont acquise chez nous à la suite de l’invasion allemande, à cette sorte de captivité de Babylone qui pèse sur la France catholique depuis vingt-cinq ans, et à l’effort qu’il faudra faire, aux crises qu’il faudra sans doute traverser pour secouer le joug de ces hommes qui ont l’argent, qui s’appuient sur la triple alliance au dehors et savent au dedans faire appel à toutes les mauvaises passions.

Pensant à ces choses, à la révélation qui en était rendue plus saisissante par ce qui se passait à cette heure dans le procès Zola, songeant à ce que peuvent ces hommes, grâce à leurs complicités avec tous nos pires ennemis, pour achever d’écraser la France, s’ils sentent qu’elle leur échappe, je vins à passer sous les arcades du théâtre de la rue Pdchelieu. Une affiche de couleur jaune attira mes regards, sur laquelle je lus : « Jeudi 10 février — Matinée dramatique — Athnlie , etc. »

Aussitôt je suis au bureau de location, et bien que les places restant disponibles soient peu nombreuses et haut juchées, je me munis d’un billet.

Il va sans dire qu'au jour et à l’heure indiqués je n’oubliai pas de me rendre à la maison de Molière. J'étais en place avant le commencement de la représentation. Salle comble et brillante ! L’agréable bluette ou farce que l’on donne comme lever de rideau ( le Barbier de Pézenas) e st vite enlevée. Enfin le moment solennel est arrivé. Les trois coups de marteau ont de nouveau retenti et le grand rideau aux éclatantes peintures mythologiques monte majestueusement.

La beauté architecturale du décor me frappe tout d’abord. C’est le vestibule du temple, ou de la maison du grand-prêtre dans le temple de Jérusalem. De hautes colonnes d’un style •oriental en supportent les arcades. Il est ouvert sur la ville. L’ombre règne encore sous les portiques. Mais au dehors le •ciel commence à s’éclairer. Le grand-prêtre à genoux est tourné vers le dehors, vers la lumière. Il prie, les bras étendus. Abner paraît et le dialogue commence.

Je n’ai pas à raconter une pièce que tout le monde connaît.

Le peuple de Dieu avec sa religion, figure et préparation de la religion du Christ et de l’Eglise, se voit menacé d’asservissement et de destruction. Baal, c’est-à-dire le paganisme syrien ou babylonien, prévaut avec Athalie qui croit avoir anéanti la race de David parce qu’elle a fait massacrer tous les petits-fils d’Ochosias qui sont aussi les siens, son fils Joram étant déjà mort. Avec Mathan, digne prêtre de Baal, elle médite et prépare la destruction du temple de Jéhovah. Bien ne semble pouvoir faire obstacle à ses desseins.

Mais un des enfants de Joram a survécu. Il a été retiré du massacre tout sanglant, à demi mort. Le grand-prêtre a pu le faire élever secrètement dans le temple. Par les soins de sa femme Josabeth, il y a grandi, de tous les dons orné dès sa naissance. Or, voici que ses jours sont de nouveau menacés. Un songe a alarmé Athalie à son sujet. Ayant aperçu dans le temple cet enfant que son rêve a montré la frappant d’un poignard, elle veut qu’on le lui remette. Elle demande d’abord avec quelque douceur et semble éprouver dé la pitié et même de la tendresse pour le jeune Eliacin. Mais bientôt, excitée par Mathan, elle exige et menace. Mathan et Abner sont envoyés tour à tour auprès du grand-prêtre comme interprètes de ses volontés. Ôn sait l’accueil fait par Joad au prêtre de Baal. A Abner, le grand-prêtre répond qu’il livrera Joas avec les trésors qu’il est supposé détenir, mais à la reine elle-même. Athalie donne dans dans le piège et vient dans le temple. Introduite seule (Abner est là, mais on sait qu’il est resté dans le cœur fidèle à ses rois), elle est entourée tout à coup par les prêtres en armes. Un rideau s’écarte laissant voir Joas couronné. Joad proclame fils de David et seul roi cet enfant connu jusqu’alors sous le nom d’Eliacin, et après avoir déclaré qu’il n’a pas d’autres trésors, il ordonne qu’on emmène Athalie et qu’on la mette à mort hors du temple.

Le reste des prêtres et des lévites avec Abner entourent et acclament Joas. Us sortent au bruit des trompettes et en faisant retentir des acclamations. Le peuple se joint à eux pendant

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

que, frappés d’épouvante, les Tyriens prennent la fuite. Le temple est sauvé et le peuple saint peut attendre avec confiance l’accomplissement des promesses faites à David et à sa race.

Ces quelques coups de crayon suffisent à rappeler l’action et sont même superflus pour la plupart des lecteurs Je ne les donne que pour arriver à mettre en plus vive lumière (et c’est là le véritable objet de ce travail) la portée actuelle, l 'actualité du chef-d’œuvre de Racine dont le public si nombreux assistant à la représentation me paraissait frappé comme moi.

La grande lutte qui se poursuit n’est-elle pas la continuation ou la reproduction, en quelque sorte, de celle que notre poète tragique nous montre entré le culte de Baal et celui de Jéhovah ? L’œuvre de la Révolution ou de la secte judaïco-maçonnique qui semble triompher, n’est-ce pas la restauration du culte de Baal? N’est-ce pas un nouveau paganisme que prépare et instaure la doctrine humanitaire, devant aboutir au culte du Dieu- Etat? Et la France catholique et l’Église du Christ ne sont-elles pas la continuation de l’ancien peuple de Dieu et comme l’épanouissement de l'ancienne Jérusalem?

L’Athalie-Révolution, comme l’Athalie de l’histoire sainte, s’en prend surtout à Dieu, au vrai Dieu, au Dieu vivant et à ces deux colonnes de notre société qui portent sur lui, qui sont comme la manifestation et le prolongement de son autorité au milieu de nous, le clergé et l’armée, Joad et Abner.

Nous relevons les principaux traits qui nous ont frappés dans la tragédie de Racine comme caractérisant à merveille ce qui se passe aujourd’hui.

C’est d’abord l’affaiblissement de la foi, le progrès de l’athéisme pratique ou du laïcisme, la disparition des habitudes religieuses, surtout dans les masses, parmi nos populations.

D’adorateurs zélés à peine un petit nombre

Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.

ATHALIE

Le reste pour sou Dieu montre un oubli fatal,

Ou même s’empressant aux autels de Baal Se fait initier à ses honteux mystères Et blasphème le nom qu’ont invoqué leurs pères !

Que de renégats dont on peut dire comme de Mathan :

Ce temple l’importune et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu’il a quitté !

Que de catholiques dévoués en paroles mais incapables de sacrifices effectifs à qui conviennent ces vers :

Mais ce secret courroux,

Cette oisive vertu, vous en contentez-vous?

On veut concilier l’inconciliable ; on accepte les plus étrange s compromis :

Rompez, rompez tout pacte avec l’impiété.

Du milieu de mon peuple exterminez les crimes Et vous viendrez alors m’immoler vos victimes...

Beaucoup se scandalisent de l’inaction apparente de la Providence. Dieu semble avoir abandonné les siens. Ils disent comme Abner :

On ne voit plus pour nous ses redoutables mains De miracles sans nombre effrayer les humains...

On peut leur répondre comme Joad :

... Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?

... Faut-il vous rappeler le cours Des prodiges sans nombre accomplis de nos jours?

Combien avons-nous vu de rois, de ministres, de gouvernants avoir le sort d’Achab et de Jézabel après les avoir imités dans leurs crimes ? Contentons-nous de citer des noms : les conventionnels, Napoléon Ier, Louis-Philippe, Napoléon III et Gambetta, et Paul Bert et Ferry, et les Panamistes et... (mais

attendons encore pour ajouter les Drevfusistes...) Notre siècle est l’époque aussi qui, après les pontificats de Pie VI et de Pie VII, a vu ceux de Grégoire XVI et de Pie IX et contemple le lumineux rayonnement des enseignements de Léon XIII; le siècle du concile du Vatican et des grandes encycliques, le siècle des merveilles de la Salette et de Lourdes, de Paray et de Montmartre !

Aurâs-tu donc toujours des yeux pour De point voir,

Peuple ingrat?...

Reconnaissez... à ces traits éclatants

Un Dieu tel aujourd’hui qu’il fut dans tous les temps.

Il sait quand il lui plaît faire éclater sa gloire

Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.

Pendant que l’action se déroule et que les forts, c’est-à-dire les prêtres et les lévites, sous la direction de Joad, s’arment pour la défense du temple et de Joas, les faibles, les femmes et les enfants ont recours à la prière. Ils louent et implorent le Tout-Puissant. C’est dans les chœurs de la pièce, écho des psaumes et des chants des prophètes, que retentissent leurs louanges, leurs plaintes, leurs prières.

Tout l’univers est plein de sa magnificence.

Qu’on l'adore ce Dieu, qu’on l’invoque à jamais!...

Ils célèbrent le Créateur, les dons que nous prodigue sa Providence dans l’ordre de la nature et les bienfaits plus grands encore que nous lui devons dans l’ordre de la grâce :

Il donne aux fleurs leur aimable parure.

Il fait naître et mûrir les fruits...

O mont du Sinaï, conserve la mémoire De ce jour à jamais auguste et renommé...

O divine, ô charmante loi,

O justice, ô bonté suprême!

Que de raisons, quelle douceur extrême

D’engager à ce Dieu son amour et sa foi!...

ATHALIE 397

Aujourd’hui les mêmes chants et les mêmes prières dans la langue de la liturgie ne cessent de retentir dans nos églises, pendant que la lutte se poursuit et s’aggrave au dehors et que l'ennemi devient plus menaçant.

L’ennemi — la franc-maçonnerie juive ou enjuivée et l’action qu’elle exerce auprès des gouvernements, — nous est figuré par Matlian et les perfides conseils qu’il donne à Athalie. Athalie a trop de ménagements, éprouve trop d’hésitations lorsqu’il s’agit de réprimer ce que le prêtre de Baal appelle l’insolence et la révolte du grand-prêtre. De même la franc-maçonnerie estime que le pouvoir est toujours trop faible vis-à-vis des catholiques, qu’il leur accorde trop. Elle les représente comme des ennemis de la société civile à qui il ne faut laisser aucun droit : les libertés proclamées par les immortels principes : liberté de la presse, liberté d'enseignement, liberté d’association, etc., ne sont pas faites pour eux.

... Je sais sur ma conduite et contre ma puissance, dit l’Etat,

Jusqu’où de leurs discours ils portent l’insolence.

Ils vivent cependant et leur temple est debout.

Mais je sens que bientôt ma douceur est à bout.

Devant ces menaces, Joad met toute sa confiance en Dieu. Et sa foi qui ne sera pas trompée reçoit, en même temps qu’une première récompense, une éclatante confirmation par la révélation surnaturelle qui lui est faite de l’avenir réservé à Jérusalem et à son peuple. L’esprit divin s’empare de lui et il prophétise :

Cieux, écoutez ma voix, terre, prête l’oreille.

Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille...

Il voit d’abord les calamités qui menacent, la destruction de Jérusalemet du temple, le peuple emmené en captivité!...

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide,

Des prophètes divins malheureuse homicide...

Mais bientôt lui apparaît une Jérusalem nouvelle, un nouveau temple, celui qui doit recevoir le Sauveur :

Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert brillante de clartés Et porte sur le front une marque immortelle?

Peuples de la terre, chantez!

Jérusalem renaît plus brillante et plus belle.

D’où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu’en son sein elle n’a point portés?...

Cette vision de la Jérusalem nouvelle qui sera l’Eglise du Christ forme comme le centre lumineux du drame de Racine. C’est encore la manifestation des glorieuses destinées de cette sainte Jérusalem, c'est-à-dire de l’Eglise, et la préparation de destinées plus glorieuses encore, qui forment le centre de la période historique actuelle ou du drame contemporain. Le Concile -du Vatican est l’événement dominant de ce temps. Pie IX et les évêques assemblés autour de lui y ont été aussi confirmés dans leur œuvre qui rencontrait de si terribles oppositions, par la révélation de l’éclatant avenir qui devait être aussi précédé par de nouvelles et plus cruelles épreuves. — Et en effet, après le concile, les ennemis de l’Eglise ont redoublé contre elle de fureur et d’acharnement. La ruine de la France catholique, le plus ferme appui de la cité sainte, a été jurée et nous voyons jusqu’où l’entreprise a été poussée. Mais ils n’auront fait que préparer à l’une et à l’autre un plus complet relèvement et un plus éclatant triomphe.

Par delà les crises qui s’aggravent, Jérusalem apparaît de nouveau ; elle apparaît renouvelée et transformée, plus brillante qu’elle ne le fut jamais, surtout aux derniers siècles où elle se laissa trop longtemps adultérer par la mainmise des princes et des puissants. — Ce sera alors vraiment la Jérusalem annoncée par Isaïe ( omnis morts humiliabitur, etc.), celle

ATHALIE

dont les enseignements des deux derniers pontifes et surtout les Encycliques de Léon XIII auront déterminé i’avènement, celle où doit entrer la démocratie convertie et baptisée :

Lève, Jérusalem, lève ta tête altière ; >

Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés.

Les rois desnations devant toi prosternés De tes pieds baisent la poussière.

Les peuples à l’envi marchent à ta lumière...

Assurément laiituation présente et les crises qui menacent, et auxquels semblent préluder les procès Rreyfus-E.sterhazy-Zola, ne nous montrent pas comme prochain le lever de ce brillant lendemain. Mais qui sait si ces crises, provoquées par la secte qui nous a si longtemps asservis, ne sont pas le piège où cette Athalie moderne doit se prendre elle-même et trouver sa perte en amenant les catholiques et les vrais Français, poussés à bout, à se réveiller, à s’unir, et, le véritable ennemi étant désormais bien connu, à l’accabler enfin ?

Cette préoccupation des choses présentes et des applications aux événements du jour, auxquelles se prêtait le chefd’œuvre de Racine, n’a pas été, il va sans dire, sans nuire chez moi au plaisir du dilettante et sans troubler mes émotions esthétiques au cours de la représentation.

Est-ce à dire que les merveilleuses beautés de la pièce m’ont trouvé peu sensible? Comment en eût-il été ainsi devant le plus beau spectacle qu’il puisse être donné peut-être de contempler en ce monde, la beauté naturelle et humaine dans ce qu’elle a de plus pur et de plus touchant unie à une beauté morale qui s’élève jusqu’à l’héroïsme, et transfigurée par un rayonnement de la beauté surnaturelle qu’aucune autre œuvre n’a plus heureusement fait transparaître. Tous les arts ont prêté leur concours à la poésie pour ajouter à sa puissance d’expression dans cette œuvre admirablement harmonique. Ce n’est qu’à Rome, devant le dôme et la coupole de Saint-Pierre, ou devant les peintures de la chambre de la signatura, qu’il

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m’a été donné d’éprouver d’aussi nobles et d’aussi pures émotions.

Néanmoins ce sont les préoccupations et les émotions du catholique et du patriote qui l’ont emporté sur celles de l’artiste et qui ont fini par garder presque toute la place en mon âme troublée par la gravité des circonstances. Cette représentation m’a fourni de nouveaux motifs de confiance dans l'heureuse issue de nos luttes. Je suis revenu ayant au cœur plus fortement enracinée cette espérance que notre Joad, que Léon XIII, nous a souvent fait entendre dans ses encycliques, surtout dans celles recommandant le recours à Notre-Dame du Saint- Rosaire, qu’à nous aussi viendrait un secours extraordinaire de la Providence et qu’il nous serait accordé par l’intercession de la très sainte Mère de Dieu, mais quand nous aurions su le mériter par nos actes et par nos prières. Donc travaillons et prions !

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