‹ A travers le XIXe sieÌ€cleChapitre 12 sur 13 · VOYAGE · texte numérisé non relu

VOYAGE

J Mirabilis in altis dominus...

Mirabilior in sanctis.

Ps. xcxii.

Ma vie arrivant sur son déclin, j’ai voulu profiter des quelques jours propices que m’accorde encore la Providence pour reprendre le bâton du voyageur. J’ai voulu revoir les sites qu’a le plus admirés ma jeunesse, la Savoie et le lac de Genève. Ce désir me hantait depuis longtemps. Mais une étude récente, que j’ai faite de la vie et des œuvres de saint François de Sales l’a rendu irrésistible. — J’ai compris combien j’avais été un voyageur superficiel et au sens esthétique insuffisant, d’avoir parcouru ces contrées sans évoquer, sans y voir la figure de saint François de Sales. Ma jeunesse était demeurée par trop exclusivement sensible au côté extérieur des choses, au spectacle de la nature matérielle, sous l’influence de cette école naturaliste et descriptive sortie des œuvres de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, qui absorbait à l’excès l’homme et Dieu, l’ordre moral et surnaturel dans la nature. Ces contrées, dont je n’avais aperçu que la beauté matérielle et naturelle, j’ai voulu les revoir sous le rayonnement de la beauté morale et surnaturelle. — Et je me suis mis en route.

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

Je donne mes notes prises au jour le jour. — On pardonnera au peintre son insuffisance, lui tenant compte du bon désir qu’il a éprouvé de faire partager ses heureuses impressions.

16 août — (1898)

Lundi, 16 août ; c’est la date de mon départ. La petite gare ou halte de Carpiquet est le point d’où je prends l’essor. Le blanc Toto faisant voler mon léger véhicule à travers la plaine encore chargée .de jaunes moissons, m’y apporte des bords de la Mue. Je laisse le ruisseau et les vergers du vallon qu’il arrose noyés dans la brume matinale. Une belle mais ardente journée s’annonce.

On est au lendemain de la grande fête de Marie, si bien placée à ce moment de l’année, comme au sommet de la saison resplendissante. — Dans les gares, beaucoup de promeneurs, de voyageurs pour le plaisir, pour les bains de mer, pour les eaux thermales. — Il y a aussi des voyageurs pour le bon Dieu et pour sa mère, des pèlerins qui vont demander la santé et la vie à d’autres eaux, aux eaux des sources surnaturelles. C’est le jour du départ pour le grand pèlerinage national de Lourdes. Moi . aussi, c’est une sorte de pèlerinage que j’entreprends, et qui n’est pas sans corrélation avec le pèlerinage national, puisque je vais au pays de celui qui a été un des principaux initiateurs ou propulseurs de ce grand mouvement religieux, devenu si puissant à notre époque, malgré tous les obstacles.

Me voilà de nouveau casé dans un train, enfermé dans les flancs de ce monstre annelé ou articulé, à tête enflammée, qui s’appelle un convoi de chemin de fer. Je n’ai plus à décrire les champs et les prairies, les vallons et les coteaux normands déjà tant de fois parcourus. Il me suffit de constater une fois de plus que les églises et leurs clochers en sont le plus bel ornement et de saluer, avec une admiration qui ne fait que s’accroître, les clochers de Caen, de Lisieux, d’Evreux et do Mantes lorsqu’ils défilent devant mes yeux.

Paris ne m’arrête pas cette fois. Je passe insensible aux splendeurs de l’orgueilleuse Babylone. Me contentant de saluer d’intention le Paris chrétien, le Paris de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève, le Paris de Notre-Dame-des-Victoires et de Montmartre, je laisse l’autre, suivant l’expression forte et crue de Bismarck, cuire dans son jus sous un ciel saharien.

Voulant prendre lç train express de 7 heures 15 pour Annecy, je n’ai guère que le temps de me faire porter directement de la gare SainULazare à la gare de Lyon. — Je ne m’arrête qu’un instant pour dîner près de la Bastille, à l’ombre du génie de la Révolution, qui plane toujours sur la grand’ville.

Quelques minutes avant 7 heures 15, ma personne a pris place dans le train express pour Genève-Annecy-Modane.

Dans l’organisation, l’aspect et l’aménagement de ces express éclatent l’orgueil et les raffinements sensuali&tes de notre moderne civilisation. On y trouve tout à souhait : wagons-lits, wagons-salons, wagons-restaurants, retc., etc. Moins de nationaux que d’étrangers — ce qui expliq’ue sans doute ce luxe et ce confort. — Pour des Français, les compagnies ne se mettraient pas en frais. — L’Anglais rectiligne et sa digne compagne aux longues dents, et les vaporeuses miss au blanc corsage y sont comme chez eux. Que de personnages guindés, drapés dans leur importance et leur pare-poussière, plus ou moins décorés! A côté des cyclistes genreux et délurés, de jeunes couples en voyage de noces. — Deux de ces couples, un français et un anglais, font l’ornement et le charme de mon compartiment. — Un petit monsieur sec et étriqué, d’âge mûr, qui semble un ingénieur, les sépare. — Il est loquace et très au fait des voyages, du moins sur cette ligne. Le récent accident sur la ligne de l’Ouest, près de Lisieux, défraie les conversations. — L’ingénieur nous rassure en nous disant qu’il voyage presque chaque jour, qu’il ne lui est arrivé qu’un accident : il s’est réveillé un jour, ou plutôt une nuit, sous la locomotive déraillée. 11 s’en est tiré avec tous ses membres On

fait ses préparatifs pour passer la nuit, pour dormir si l’on

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

-peut. Ce n’est pas gai, cette perspective d’une nuit entière en chemin de fer, même avec un beau foulard noué en cornes autour de la tête.

Au départ, il fait encore du jour, assez pour que nous ayons -quelque idée des grands faubourgs que nous traversons. De tous côtés des usines, des magasins immenses, entrepôts, prisons, cimetières. C’est le quartier de Bercy et de la Barrière de Fontainebleau, du Père-Lachaise, de Vincennes et de Charenton. La Marne et la Seine rayent en blanc la campagne qui s’élargit. Un ciel poli s’y reflète entre des bords de plus en plus sombres. Des étoiles y apparaissent. L’atmosphère est toujours sereine et semble encore embrasée. Des ombres défilent de chaque côté : ombres de maisons, ombres d’arbres, ombres de coteaux. De temps en temps, quelqu’un de nous se lève et va -dans le corridor mettre la tête à la portière, dans l’espoir d’aspirer quelques bouffées d’air frais.

A Fontainebleau, la nuit est venue. Le calme et le silence régnent dans le wagon. Le jeune couple français vient de terminer un joyeux repas, leurs genoux leur ayant servi de table, avec une serviette pour nappe et une unique timbale pour verre à boire. Pendant que mes voisins s’endorment, je songe à la célèbre contrée que nous parcourons, à la forêt, au château. Je revois les jours brillants où François Tcr en faisait l’asile des beaux-arts, les jours tristes où Pie VII y vécut prisonnier, je songe à la grande scène historique où l’on a montré le doux et faible prisonnier résistant à toutes les séductions et les violences du puissant Empereur. La scène de l’abdication et des adieux ne tarde pas à suivre celle-là. C’est en faisant cette réflexion que je m’arrange dans mon coin pour dormir, moi aussi. Je m’applique mentalement à faire ma prière du soir, qui est à peu près terminée quand l’on appelle Montereau. Cela me réveille un peu.

Montereau est le premier arrêt depuis Paris. En parcourant les champs de l’Yonne, le souvenir de la cathédrale de Sens me revient. Je sais que nous passons en vue de cette métropole,

que le jour on peut apercevoir à distance, flanquée de ses hauts contreforts. J’y assiste au concile de l’an 1140, qui condamna Abailard. La Roche n’est pas loin. A La Roche, deuxième arrêt. C’est une gare importante, une gare tête de ligne, avec un embranchement sur Auxerre. Je pense au grand saint Germain, à l’illustre évêque qui suscita sainte Geneviève et encouragea sa mission. Tous ces grands évêques de l’époque gallo-romaine méritent bien un souvenir : saint Germain d’Auxerre, saint Loup de Troyes, saint Aignan d’Orléans, qui furent de vrais pasteurs de peuples ( llot(juveç Xawv ) et des sauveurs de leurs cités au milieu du flot des invasions, alors que s’effondrait le monde romain. Et je me disais : « Peut-être en sera-t-il encore bientôt de même? » songeant au nouvel effondrement qui nous menace. Je dors peu. El mes voisins semblent comme moi ne faire que des sommes intermittents. Le long Anglais qui me fait face, ayant à sa droite, dans le coin, sa jeune femme, et qui s’est noué son blanc mouchoir autour de la tête, s’est laissé glisser sur les coussins de serge de manière que sa tête est venue s’appuyer au bras gauche de sa jeune compagne. Et de temps en temps il entr’ouvre et lève vers elle un regard énamouré, tandis que la jeune épouse, dans son coin, semble une statue de la Tendresse pudique. On appelle Dijon. On appelle Maçon. Saint Bernard passe à son tour dans ma pensée. Et je vois s’épanouir en lui la fleur du monde monastique et du grand arbre planté en Occident par saint Benoît. Et comment oublier Lamartine lorsque l’on arrive près de Milly et de Saint-Point et que l’on stoppe en gare de Maçon. Après Maçon c’est Bourg. La nuit est moins sombre. On commence à entrevoir le pays que l’on parcourt. Sous le ciel qui blanchit, des masses noirâtres se dessinent et ressortent sur cet azur d’où les étoiles se retirent. On traverse les montagnes courtes et dures de la Bresse et de l’Ain, pays de l’opiniâtreté et de la passion sectaire. On pressent que la Suisse et Genève ne sont plus bien loin. A Ambérieu, la clarté augmente. A Culoz, nous avons les blancheurs de l’aube.

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

A Culoz, les voyageurs pour Modane ou pour Annecy changent de train. Il m’en coûte de laisser mon charmant intérieur de wagon; bien différent est l’aspect du nouveau train qu’il faut prendre : pas d’animation; presque personne. On peut choisir son compartiment et s’y installera l’aise. Tout le beau monde, le monde des plaisirs et du luxe, va vers Genève.

Dans le compartiment où je m’installe, une seule famille de trois personnes a déjà pris place : un vieillard, une darne encore jeune et une fillette que leur aspect et leur conversation dénoncent comme Parisiens. Nous voilà en route vers Aix-les-Bains, la station thermale chère aux Parisiens. La clarté augmente, l’aurore s’annonce. Les champs qui entourent Culoz, beaucoup de pâturages plantés de saules et de peupliers d’Italie, sortent de l’ombre, formant comme un plateau encadré de montagnes encore éloignées qui s’entr’ouvrent en diverses directions. Ducôté du levant ces montagnes présentent un sombre rempart, comme un mur couleur de bronze mais vaporeux. On commence à voir jaillir des flammes, des rayons d’un foyer lumineux qu’elles nous dérobent encore, et qui est le soleil. Nous côtoyons des marécages, uno rivière. Une vallée se dessine, elle s’élargit. La rivière devient un lac sur lequel on n’a d’abord que des aperçus intermittents, mais qu’au sortir d’un tunnel on voit enfin déployer à perte de vue sa surface d’une blancheur métallique. C’est le lac du Bourget. Il se déroule laiteux et plorpbé à cette heure matinale. Par delà, sur notre droite, se dresse la masse sombre de l’abbaye de Hautecombe, et plus loin, au midi, la Dent du Chat dominant tous les monts de la côte qui descendent par gradins et s’entre-croisent. Peu d’embarcations a cette heure matinale, sous la voile blanche et triangulaire, pour rappeler le voyage décrit par Lamartine dans son Raphaël ou pages de la vingtième année. Cela ne m’empêcha pas d'évoquer ce poétique souvenir, et de me redire à moi-même en présence des lieux qui les ont inspirés les beaux vers du poète :

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages

Tu mugissais ainsi sur ces roches profondes...

Un soir, t'en souvient-il, nous voguions eu silence ;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence,

Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre...

Etc

Mais de temps en temps nous nous écartons de la rive; un terrain planté tantôt de joncs, tantôt de peupliers d’Italie, tantôt de vignes suspendues sur des ormeaux nous en sépare. A notre gauche apparaissent de nombreuses villas, de grands hôtels s’étageant dans la verdure sur un tertre arrondi vers lequel conduisent de longues avenues de platanes. C’est Aixles-Bains.

A Aix-les-Bains les voyageurs pour Annecy changent de voitures. Le train que nous quittons poursuit vers Modane et le Mont-Cenis. Et nous montons dans le train qui, arrivant de Chambéry, se dirige sur Annecy et Genève. Nous revenons un instant sur nos pas. Puis, laissant à gauche la voie de Paris, nous tournons vers le Nord-Est. Notre railway parcourt une fraîche et riante vallée. Lamontagne du Chat sur notre gauche, et les sommets qu’elle domine, continuent ;de s’éclairer, tandis que sur notre droite les premiers chaînons des Alpes, le Semnoz et les monts de Chambéry ou de Maurienne, se dessinent en masses noires et bleuâtres, sur un fond de plus en plus lumineux.

La famille parisienne m’a suivi et a repris place dans le même compartiment.

Les espiègleries de la fillette rompent la glace qui nous tenait à distance; on la réprimandé et je l’excuse. Elle vient me faire admirer l’abum comique qu’elle feuillette de ses longs doigts effilés. Je cause avec le vieillard, le grand-père. Il revient passer les beaux jours d’été au pays natal. Car lui c’est un enfant de la Savoie. Il est allé s’établir à Paris, y a sans doute fait for-

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

tune : sa famille et lui habitent la place du Parvis-Notre-Dame. La petite fille, jolie mais trop affinée et d’une délicatesse d’organisation excessive, est un vrai type d’enfant parisien, nerveux, capricieux, d’une intelligence vive et précoce, mais d’une complexion trop faible. Voilà, me disais-je, ce que devient la famille ou la race transportée à Paris.

Le vieux monsieur me renseigne sur le pays, sur la -terre et ses produits, sur les procédés de culture. A côté des champs de vignes parsemés de noyers, je m’étonne de voir des pommiers. Mon compagnon m’apprend qu’on fait aussi du cidre en Savoie.

Enfin, un point éblouissant et rutilant scintille au sommet dentelé d’une montagne sombre. Et peu à peu, se dégageant, l’orbe entier de l’astre du jour apparaît glorieux. Tout prend dès lors un nouvel aspect, un air de fête. Tout se revêt d’une fraîcheur et d’une beauté nouvelles. De légères vapeurs montent du fond des vallées. Devant nous, sur une route blanche et poudreuse, un paysan en veste et chapeau de feutre noir, fort râpés et rongis, pousse devant lui deux vaches de couleur fauve ou d’un gris noirâtre. Elles sont grêles et petites avec de longues cornes. Je les compare, non sans un certain orgueil, avec le bétail opulent et aux riches couleurs de ma Basse-Normandie... Puis c’est une prolonge ou chariot primitif attelé de deux bœufs qui vont à pas pesants, tout courbés sous le joug, et qu’excite l’aiguillon d’un conducteur hâve et un peu déguenillé; et je vois à côté nos longs attelages de chevaux fringants traînant des charrettes monumentales sur leurs grandes roues, et nos valets de ferme, luisants et bien nourris.

La vallée s’élargit; champs et prés s’y déploient, bien cultivés, bien plantés. De petits saules à tête ronde et d’un vert pâle s’y alignent et les encadrent à côté de hauts peupliers d’Italie, de chênes robustes et de puissants châtaigniers. Albens, Blaye, Rumilly, trois modestes gares que nous dépassons successivement. A Rumilly , petite ville, des soldats en blouse et pantalon de treillis blanc sont à l’exercice sur une grande place.

Nous saluons de loin et passons. Bientôt, voici un torrent à sec, la Duisse, puis, entre deux remparts de rochers, un vrai torrent grondant et écumant, et présentant de temps en temps, quand le fond est lisse, cette belle transparence bleue particulière aux torrents qui descendent des glaciers. C’est 1 eFier, qui s’est reposé et clarifié dans le beau lac d’Annecy.

A Lovagny, petite gare qui précède Annecy, beaucoup de voyageurs descendent du train ; on me dit que c’est pour visiter les gorges du Fier, la grande attraction du pays. Je passe outre, préoccupé d’atteindre au plus tôt les principaux objectifs de mon voyage et me proposant d’y revenir si cela ne porte pas de préjudice à l’exécution de mon programme. Lorsque l’on sort du tunnel on a devant soi de riantes campagnes, sur deux pentes douces qui descendent l’une vers l’autre et entre lesquelles le Fier creuse une tranchée abrupte et profonde. De chaque côté, les coteaux semés de villas, de clochers, de hameaux à l’aspect déjà italien qui sourient au soleil montant dans un ciel splendide. Sur les bords du Fier, de nombreuses usines, des papeteries à hautes cheminées et à longues toitures grises ou d’un rouge terne. Enfin sur la gauche, un grand espace, enfermé dans les clôtures du chemin de fer, où s’alignent des wagons au repos, annonce une gare importante. Nous arrivons à Annecy.

Après vingt-quatre heures passées ainsi en wagon, je ne suis pas fâché de toucher terre. Brillants omnibus d’hôtelsà la sortie ! Lequel prendre? J’opte à tout hasard pour l’hôtel d’Angleterre. Mon choix est assez heureux : l’hôtel d’Angleterre est le plus somptueux et le plus confortable de la ville. Et les prix y sont relativement modérés. Une fois installé avec mon bagage dans une chambre confortable, mon premier soin est de me jeter sur mon lit pour dormir, si possible. Une heure de repos me suffit et dès neuf heures et demie je vais par la ville pour avoir une première vue de la deuxième capitale de la Savoie. L’aspect d’Annecy est vraiment pittoresque et saisissant pour qui entre dans la ville par la rue Boyale (c’est sur cette rue

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

que se trouve l’hôtel d’Angleterre). La rue Royale, très droite, parcourt dans sa plus grande longueur la ville qui s’étend surtout à main droite et se groupe autour de son vieux château flanqué de tours et de murs crénelés, à mâchicoulis, qui la domine. Le tout se détache avec un vif relief sur le fond * sombre, bizarre et vaporeux de hautes montagnes, se dressant du côté du levant, et que le soleil pourtant déjà élevé sur l’horizon n’éclaire pas encore sur cette face. La rue Royale est la grande voie, la grande artère, la plus moderne. Dans la rue du Pâquier qui en est le prolongement, elle perd cet aspect moderne. De chaque côté l’on a ces galeries basses, sombres et fraîches qu’on retrouve dans plusieurs villes de Suisse et d’Italie. Les maisons offrent une physionomie à moitié italienne : balcons historiés et enguirlandés, toitures qui avancent sur la façade, tons déjà plus colorés, plus vifs des portes et des fenêtres, et des tentures qui les décorent. On n’y rencontre plus ces masures moussues, ces arceaux vermoulus, ces constructions gothiques qui se réfléchissaient dans des flaques dormantes au temps que put voir encore le bon Tôpffer et dont il annonçait, non sans regret, la disparition. La rue du Pâquier aboutit à une promenade qui la continue, longue avenue de beaux platanes, s’avançant sur une sorte d’esplanade ou prairie qu’on appelle le Pâquier. L’avenue des platanes s’interrompt vers le milieu. Elle laisse voir sur la gauche l’hôtel ou palais de la préfecture, et sur la droite, en amont, le beau lac d’Annecy, en arrière duquel se dresse et se prolonge la chaîne du Semnoz. L’on éprouve là, ce qui n’arrive point d’ordinaire, une surprise qui n’est pas une déception. La beauté du spectacle surpasse l’attente. Nulle part ailleurs la nature ne déploie plus de grâce aimable et harmonique. Le paysage en son ensemble a quelque chose de doux et de reposé qui n’exclut pas une certaine grandeur. Un ciel d’un bleu inaltéré et qu’inonde une ardente lumière se déploie sur le tout et se réfléchit dans le lac. La chaleur devient accablante (dix heures du matin). Heureusement un jardin public,

sans doute pris sur le Pâquier, entre la ville et le lac, est là pour offrir de l’ombrage avec des bancs pour s’asseoir. Je m’arrête un instant dans une première contemplation du lac ; mes yeux se promènent ravis sur ces montagnes, ces îlots, ces promontoires et ces golfes que je me propose de revoir plus à loisir. J’ai peine à me détourner de cette belle nappe bleue que sillonnent de blanches voiles, et des cygnes gonflant leurs ailes et évoluant avec grâce en traçant de ravissants sillages à travers une eau transparente qui ressemble à du velours liquide, couleur d’émeraude.

Mais le déjeuner me rappelle ; il faut regagner la ville et l’hôtel. Sur le Pâquier, je passe au pied d’une blanche statue qui se dresse là isolée au milieu d’une verte pelouse, à quelques pas du lac. De loin je m’attendais à trouver François de Sales dont je n’ai encore aperçu aucun monument. Ce n’était que le chimiste Berthollet. Je laisse sur ma gauche le jardin public et des édifices publics, dont je ne connais pas encore la destination. Et reprenant la rue du Pâquier et la rue Royale, j’arrive à temps à mon gîte. C’est l’heure du déjeuner.

A l’hôtel d’Angleterre d’Annecy, la salle à manger ne le cède en rien à celles des plus grands hôtels de Suisse, des hôtels de Berne, d’Interlaken, de Lucerne, etc... La pièce est d’un grand style avec plafond à panneaux porté par des colonnes, draperies et tentures à baldaquin aux portes et aux fenêtres. L’ameublement est à l’avenant. Nombreux domestiques en habit noir. Mais autour de la table, parmi les convives, raideur et gêne. Tout ce beau monde, que relèvent de brillantes toilettes de dames et de jeunes filles, se drape dans son importance. J’ai la bonne fortune d’avoir un voisin de gauche qui veut bien causer un peu. La pluie ou plutôt le beau temps nous fait entrer en matière. C’est un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, distingué, à l’air intelligent, qu’une dame mûre et grave accompagne! Elle porie un costume de veuve. C’est sa mère, sans doute. Je m’aperçois qu’elle coupe la viande du jeune homme sur son assiette et qu’il mange de la main gauche. Il a

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

le côté droit à demi paralysé, mais la langue et l’esprit sont sains. Il cause fort bien, sans apprêt, et en homme instruit. Il arrive d’Algérie où il a passé l’hiver et le printemps ; et il est revenu en France chercher de la fraîcheur pendant l’été. Quel mécompte! 11 trouve chez nous une chaleur plus accablante que celle qui régnait en Algérie à son départ. Et le malheureux, pour venir, a subi la plus pénible des traversées, une tempête, un cyclone, le mal de mer pendant quarante-huit heures ! Les glaciers de la Suisse, il l’espère, lui procureront un peu de fraîcheur. Les détails qu’il me donne sur les choses d’Algérie, sur la vie et les ressources dans cette colonie, m’intéressent vivement. Pour le lendemain, il se propose de se rendre aux gorges du Fier , excursion qu’il a déjà faite et qu’il me recommande. Hélas! le plaisir doit être médiocre pour un pauvre touriste qui n’avance qu’en titubant d’un côté et qui a souvent besoin d’avoir recours au bras de la bonne mère qui l’accompagne.

Mon après-midi, qu’en vais-je faire? Me voilà transporté de prime-saut sur le principal théâtre de la vie et de l’œuvre de saint François de Saies. Vais-je tout d’abord m’appliquer à rechercher ses traces et à évoquer son souvenir? Il me semble préférable de prendre une plus ample connaissance de cette scène sur laquelle il a opéré le plus longtemps. Le lac m’appelle. Je veux le revoir à loisir, en détail, le parcourir dans toute sa longueur et dans tous les sens sur l’un des bateaux qui y font le service.

A trois heures, je suis à l’embarcadère, près du jardin public, en avant de ces grands édifices que je n’ai fait qu’entrevoir tout à l’heure, et qu’on me dit être l’hôtel de vaille, le théâtre, etc... L’attente est agréable sur l’un des bancs de ce jardin, sous l’ombrage, en vue du lac et de la ville, et du vieux château qui la couronne. Enfin, sur le paquebot {le Mont-Blanc), qui attend sous vapeur, la cloche sonne et le public se précipite sur la passerelle. On a hâte d’aller s’installer et choisir la meilleure place pour avoir de l’air et de l’ombre. Ces beaux

bateaux blancs à double étage de galeries au-dessus desquelles s’étend une longue tente rayée, avec l’étonnante variété des toilettes qui y miroitent, semblent des corbeilles monumentales et flottantes sur le lac azuré. Enfin, après un dernier coup de cloche, on largue l’amarre. En route 1 Et le pyroscaphe s’élance sous son noir panache de fumée, en accélérant les reniflements de sa machine et le bruyant battement de ses roues. Toutes les ombrelles sont déployées, toutes les aigrettes s’agitent au souffle de la brise. Une sorte d’ivresse joyeuse remplit les cœurs.

Je me rappelle mes impressions d’antan, lorsque je naviguai pour la première fois sur les lacs de Suisse. Ce souvenir jetterait quelque ombre sur le tableau déployé sous mes yeux, si je n’avais au cœur ce sentiment que le chemin parcouru depuis lors me rapproche d’un rivage plus heureux et plus éclatant encore que ceux qui se déroulaient ou qui se déroulent encore devant moi .

Sans doute, je ne me fais plus les illusions d’alors, et labeauté rêvée qui me sourit dans les beautés de la nature, je n’espère plus la rencontrer sous le ciel, réalisée dans quelque créature humaine. Je ne vois plus dans la nature que le manteau de Dieu, que le théâtre de son œuvre, où s’élève la sainte Jérusalem, l’Église nous offrant par avance quelques reflets de la Jérusalem céleste, de la cité de la gloire vers laquelle nous tendons.

Mes impressions n’en sont pas moins vives. J’aime encore comme alors, penché sur le bord, à contempler la transparence de ces belles eaux, leurs mouvéments onduleux devant la proue du navire, le remous des vagues d’azur s’échappant des roues et roulant des myriades de perles d’écume. Nous gagnons d’abord l’autre rive, la rive orientale. C’est une véritable navigation en zigzag que nous commençons.

Le bateau vogue d’une rive à l’autre pour toucher aux diverses stations, déposer et prendre des voyageurs. Le lac s’étend surtout en longueur (du nord au midi). Lorsque l’on va vers la rive orientale, on a devant soi en travers la chaîne du

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

Semnoz. A l’heure où nous sommes, les flancs ne nous en apparaissent plus, comme dans la matinée, sombres et vaporeux. Ils sont en pleine lumière, éclairés par le soleil qui déjà penche vers la rive opposée. De nombreux villages, des chalets, des villes, des châteaux s’v montrent suspendus aux pentes ; des vignes les entourent, des arbres, des arbustes annonçant déjà les contrées méridionales. Les bois de sapins se détachent en noir au-dessus des gazons lumineux; et enfin, en arrière et audessus des gazons et des sapins, l’arête dentelée, dénudée et tourmentée des hauts sommets.

En se retournant vers la rive de l’ouest, on voit reparaître Annecy sur la droite, groupée autour de son vieux château en avant des collines de la vallée du Fier.

La rive occidentale du lac offre des pentes arrondies, est moins tourmentée que l’autre bord. Une suite de petits golfes et de promontoirs la découpent à souhait pour le plaisir des yeux, avec de hauts peupliers d’Italie, des saules, des prés, des vignes, des châteaux, des villages.

Il côtoyait pédestrement cette rive avec sa bande joyeuse, le bon Tôpffer, quand il écrivait cette note : « Cette contrée est fraîche, solitaire, enchanteresse. Que d’endroits sur cette côte où l’on voudrait pouvoir, sinon vivre, du moins séjourner durant les beaux jours pour s’y nourrir de contemplative méditation et de douce mélancolie !... »

Après une deuxième allée et venue d’une rive à l’autre, après avoir touché Menthon sur la rive orientale, et Joriot sur la rive occidentale, il semble qu’on arrive à l’extrémité sud du lac. Les deux rives semblent se rejoindre devant nous. Nous voyons bientôt que c’est une illusion. Elles ne se rejoignent pas, mais s’avancent seulement en deux presqu’îles qui s’entre-croisent. Un détroit assez large les sépare qui donne accès dans un deuxième lac.

L’on pénètre dans ce détroit en passant devant le vieux castel de Duing. Ce vieux castel, flanqué de hautes tours crénelées, se dresse sur la pointe du promontoire que projette la rive occiden-

taie un peu en arrière du promontoire opposé, et il forme avec ses murs crénelés, ses tours à plates-formes et à mâchicoulis qu'on aperçoit de loin à travers de hauts peupliers d’Italie, un véritable décor d’opéra fantastique. C’est ainsi qu’il apparaît surtout vu du Pâquier d’Annecy d’où il semble former le fond du lac. Je ne suis pas descendu sur cette presqu’île fleurie décrite cou amore par Tôpffer, et n’ai pu remarquer cette chaussée qu’il faut voir et qui conduit à un antique portail en ogive enfoui sous les noyers.

Après avoir dépassé le château de Duing, on voit les rives s’écarter de nouveau, s’étendre en s’infléchissant pour embrasser un deuxième lac presque aussi étendu que le premier,, et se rejoindre cette fois réellement six ou sept kilomètres plus loin.

A la presqu’île qui porte le château de Duing correspond un golfe au fond duquel nous abordons la station des Talloires. Les Talloircs, c’est un nom connu de tous ceux qui ont lu la vie de saint François de Sales. Il y avait là de son temps une abbaye ancienne, une abbaye de Bénédictins si je ne me trompe. Les bâtiments en sont encore debout. Une longue toiture en tuiles surmontée d’un campanile les dénonce aux touristes qui arrivent par le lac. Des coteaux couverts de vignes et de villas ondulent aux environs, enfermés avec l’abbaye (jans une enceinte demi-circulaire de hautes montagnes que terminent des sommets abrupts. C’est un coin bien choisi pour la retraite et la contemplation. Je me propose d’y revenir pour y retrouver les traces du grand et saint évêque-, dont la pensée m’accompagne.

Nous revenons vers Duing et le vieux château que nous dépassons. Un nouveau débarcadère nous attend un peu au delà, après lequel nous reprenons notre course en zigzag d’un bord à l’autre jusqu’au fond de ce deuxième lac. Le bords en deviennent de plus en plus montueux et tourmentés de tous côtés, surtout sur la rive orientale où domine le sommet de la Tournette. A bord, les voyageurs braquent des lorgnettes, con-

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

templent, admirent, échangent des impressions ou se font servir des rafraîchissements. Un monsieur décoré, d’âge mûr et qui semble pour la tenue un officier en retraite, veut bien me renseigner sur les points de vue, sur le service des bateaux du lac, sur les voitures pour Saint-Gervais et Chamonix qu’on peut prendre à la sortie des bateaux.

Auprès de nous, des Parisiennes qui ne sont plus jeunes jacassent, en compagnie d’un grand adolescent et d’un abbé à barbe, qui lui sert de Mentor. Ces dames déploient beaucoup de verve. Les frivolités aimables qu’elles débitent détonnent un peu dans le cadre qui nous entoure.

— Qu’il est fâcheux que cette belle eau ne soit pas à Paris ! s’exclamait l’une d’elles.

Nous approchons de l’extrémité du lac. Les montagnes projettent au loin leur ombre sur cette partie qu’elles entourent.

Doussaud, qui s’avance sur un tertre avec ses chalets entourés de noyers, est la dernière station. C’est là que descendent les voyageurs pour Saint-Gervais et Chamonix.

Nous n’y faisons qu’un arrêt de quelques minutes. Notre bateau le Mont-Blanc tourne sur lui-même et reprend bientôt son essor; nous revenons vers Annecy en suivant en sens inverse le même chemin. Le brillant essaim qui m’accompagnait s’est presqu’entièrement renouvelé. Nous zigzaguons à nouveau pour toucher aux mêmes stations. Le soleil commence à descendre, bien qu’il doive être encore longtemps en vue. Les effets de lumière et d’ombre se déplacent avec cet astre. Quelques petits nuages orageux font tache sur le bleu du ciel. Le lac sous ces nuages devient plombé et comme huileux.

Nous revoyons Talloires et son abbaye, et ses pensions et ses hôtels où l’on vient chercher des eaux thermales et que domine l’église du village avec son clocher à l’italienne. Nous repassons devant le vieux château de Duing et ses tours crénelées et ses hauts peupliers et ses noyers ombreux. Le détroit franchi, l’avant-lac se déploie devant nous et nous continuons de voguer d’une rive à l’autre. Les vapeurs ora-

geuses que nous avions vues se former un instant se dissipent et le ciel et le lac reprennent tout leur éclat et leur transparence. Enfin, après avoir touché la dernière station au levant et laissé derrière nous la chaîne du Semnoz, nous allons vers le port. Bientôt nous voyons émerger des maisons, des collines couronnées d’un vieux castel sur lesquelles des toits ondulent. C’est Annecy.

Voici la pelouse qu’on appelle le Pâquier: voici l'avenue des platanes, voici le jardin public. Stop ! on a touché le quai. Les toilettes de toutes couleurs s’agitent, la passerelle est jetée. Et l’on débarque. Il est encore grand jour (5lieures 1/2). Des voitures sont là qui attendent. L’on s’y entasse et l’on roule à grand bruit vers les hôtels.

Au dîner de l’hôtel d’Angleterre comme au déjeuner, beaucoup de froideur et de réserve. Mon voisin du matin me manque. Heureusement, vers la fin du repas, on nous régale de musique. Un concert éclate tout à coup sous nos fenêtres qui donnent sur un bosquet. Ce sont des chants avec accompagnement de harpe et de piano, des motifs d’opéras en vogue (de Mignon, je crois). Par ces chaudes nuits d’été, les bons Méridionaux ne dorment pas. Je passai ma soirée dans la rue Royale et sur le Pâquier, cherchant un peu de fraîcheur du côté du lac. On ne distinguait que vaguement les sombres contours et la pâle surface des eaux, malgré le scintillement des étoiles qui se réfléchissaient dans leurs profondeurs. La lune manquait au ciel. La fatigue ne me permit pas de m’attarder dans cette contemplation. Je regagnai ma chambre âu bruit des orchestres et des concerts qui retentissaient de tous côtés; cela, Dieu merci,, ne m’empêcha pas de dormir.

Journée du 18 août (jeudi). — Je suis debout d’assez grand matin. Mon dessein est de consacrer principalement cette journée à saint François de Sales, à son souvenir, à ses traces. Sa principale fondation a été la congrégation des religieuses de la Visitation. — Annecy a vu naître et grandir cette œuvre et

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

renferme toujours la maison-mère. Ce couvent n’est éloigné que de quelques centaines de pas de l’hôtel d’Angleterre, sur la rue •Royale. C’est mon premier objectif. Pendant que je m’y achemine, j’essaie de reconstituer en ma pensée la personne et l’histoire de celui qui en fut le fondateur. Tout le monde a entendu parler de ce grand saint. Tout le monde sait qu’il a été un instrument de choix aux mains de la Providence pour guérir les plaies faites à l’Église par la prétendue réforme; qu’il a été un des principaux préparateurs du grand mouvement de restauration catholique entravé et combattu longtemps par le jansénisme et par îè philosophisme, mais que verra, nous l’espérons, aboutir le vingtième siècle. Il a été l’une des plus douces et des plus séduisantes images de son divin Maître. De tous les dons orné, de ceux de la nature et de ceux de la grâce, ayant la naissance, la fortune, les talents et les vertus, même la beauté physique, grand homme, grand écrivain et grand saint tout ensemble.

Né au château de Sales (paroisse de Thorens), à deux ou trois lieues au nord d’Annecy, le 21 août 1567, il grandit dans l’innocence, préservé par les soins d’une sainte mère, sous les yeux d’un père qui était l’honneur et la vaillance mêmes.

Il entra à l’âge de six ans au collège de La Roche, petite ville voisine, puis vint au bout de deux ans poursuivre ses études au collège d’Annecy. Son éducation s’acheva chez, les Jésuites, à Paris, au collège de Clermont, où il remporta tous les succès et acheva de devenir un parfait gentilhomme, beau, bien fait, habile aux exercices du corps comme à ceux de l’esprit. Il fit son droit à l’üniversité de Padoue, voyagea en Italie, visita Rome et Lorette qui devaient être si brillantes alors que tous les chefs-d’œuvre qui les remplissent étaient dans leur frais éclat.

De retour au château paternel, il se fit recevoir avocat au Sénat de Savoie. Comme l’aîné d’une noble famille, il pouvait aspirer au plus brillant avenir mondain. Il renonça à toutes ses espérances pour se mettre au service du Christ et se faire prêtre.

Prêtre, il se fit bientôt remarquer par son zèle et par son éloquence. L’évêque de Genève, en résidence à Annecy, le nomma prévôt de son chapitre et en cette qualité lui confia la direction de missions dans le Chablais. François de Sales se dépensa avec l’ardeur de la jeunesse et la charité d’un apôtre dans les saintes expéditions qui eurent pour théâtre toute la rive méridionale1 du lac de Genève. Thonon lut le centre autour duquel rayonnèrent ses opérations. Le succès de son apostolat fut merveilleux. Ses conquêtes sur les protestants, ses conférences avec leurs ministres, même avec Théodore de Bèze jusque dans Genève, sont célèbres. Sa réputation le fit appeler dans les chaires les plus illustres, à Annecy, à Chambéry, à Lyon, à Dijon,' même à Paris, même à la cour de Henri IV.

A la cour, il convertit de grandes dames, et c’est pour diriger l’une d’elles qu’il composa son livre de forme aimable et de doctrine exquise qui s’appelle l’ Introduction à la vie dévote et où il a su présenter, comme en un bouquet admirablement nuancé, tous les charmes, toutes les qualités de la vraie dévotion, et indiqué les moyens de s’en parer même au milieu du monde et des cours.

Nommé coadjuteur de l’évêque de Genève, puis évêque luimême, il vint, en cette qualité, prêcher une station de carême à Dijon. C’est dans cette circonstance qu’il fit la connaissance de madame de Chantal, née Fremiot, fille du premier président ùu parlement de Bourgogne. On sait comment ils furent désignés l’un à l’autre providentiellement, comment la jeune veuve du baron de Chantal se mit sous sa direction. On connaît leurs relations, leur correspondance, et quels furent à Annecy les commencements de l’ordre de la Visitation, de cette congrégation qui devait si vite grandir, animée de l’esprit de charité et de douceur, d’humilité et de simplicité, de candeur et d’innocence de son pieux législateur.

François de Sales composa son deuxième ouvrage de théologie mystique, couronnement du premier, son traité de

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

r Amour de Dieu pour ses filles, pour les inciter dans les voies de la perfection et préparer ainsi de dignes épouses au Cœur divin.

François de Sales vécut ainsi, prêchant et convertissant plus encore par sa charité que par son éloquence, faisant reculer l’hérésie, restaurant et réformant les abbayes, fondant un nouvel ordre, et écrivant des livres qui sont des chefs-d’œuvre. 11 n’avait que cinquante-six ans lorsqu’il mourut (1622), plein d’œuvres et de mérites, ayant été l’ornement de l’Église et de son temps, poète, docteur, orateur, grand saint, et bien audessus de tous les écrivains de la fin du seizième siècle plus vantés que lui; le plus grand docteur avant Bossuet qui, comme théologien, est moins complet et moins irréprochable.

La mort le surprit à Lyon, au cours d’un voyage. Il expira au couvent de la Visitation de cette ville, au milieu de ses filles.

Selon ses dernières volontés, on rapporta ses cendres à Annecy et on l’inhuma dans la chapelle de la Visitation de cette ville, gardienne aussi des reliques de celle qui collabora avec lui pour fonder ce nouvel ordre.

Tels sont les souvenirs qui hantent mon esprit pendant que je me dirige, le jeudi 18 août au matin, vers le couvent de la Visitation d’Annecy.

Les bâtiments de cette communauté s’élèvent à environ cent cinquante pas de l’hôtel d’Angleterre, sur le côté droit de la ruo Royale, vers la gare pour qui s’éloigne du centre de la ville. J’avais vu, à mon arrivée et du fond de mon omnibus, une vaste enceinte, de hauts murs enduits à la chaux et de grands bâtiments, mais mon attention distraite ne s’y était pas arrêtée. Aujourd’hui, je suis renseigné et j’en sais la destination; et d’ailleurs, je lis au-dessus de l’entrée principale d’un grand bâtiment qui longe la rue : Ancien couvent de la Visitation rétabli en 1824. Quelques pas plus loin, l’Eglise ou chapelle, restaurée à neuf, se dresse sur le trottoir avec son triple porche, ses rosaces et sa frise triangulaire qui me font penser {si parva licet

componere magnis) à la façade principale de la cathédrale de Milan. Au-dessus de la corniche qui surmonte le triple porche on lit cette inscription : Virgini Visitationis et sancto doctori Francisco Salesio.

Et sur la plinthe au-dessous de la corniche de l’étage supérieur, immédiatement sous le triangle (ou frise) soutenant la toiture, en grandes lettres d’or : deo optimo maximo.

J’entre. C’est l’heure des messes matinales. Un prêtre célèbre au maître-autel ; quelques personnes éparses dans les nombreux rangs de chaises y assistent. Une douce et pieuse impression me saisit ; quelque chose qui me transporte, dès l’abord, dans la région du mystère et de l’infini. Le prêtre à l’autel, debout avec la chasuble dorée, devant les cierges allumés, ayant auprès de lui ou en arrière, au bas des degrés, son clerc au blanc vêtement de lin sous les rayons tamisés par les vitraux de couleur, n’est-ce pas comme une apparition du monde surnaturel ? Après avoir pris place parmi les assistants et entendu la fin de la messe, j’examine l’intérieur de la chapelle, je prends connaissance de l’ensemble et des détails.

Les proportions en sont belles, hardies, harmoniques, dans le style du commencement du dix-septième siècle (ou de la fin du seizième.) Quelque chose en petit, je l’ai dit déjà, rappelant le Dôme de Milan. L’édifice se compose d’une nef principale entre deux bas-côtés et d’un sanctuaire que surmonte une coupole avec lanterne. Les deux bas-côtés se terminent à la hauteur des degrés qui montent au sanctuaire, chacun par un autel faisant ^n-tête, autel de Sainte Chantal avec sa ehâsse dorée à droite, autel de Marguerite-Marie et du Sacré-Cœur à gauche.

Le sanctuaire et le maître-autel sont surtout remarquables. •On y accède par deux degrés de marbre blanc surmontés d’une balustrade : puis quatre degrés conduisent au maîtreautel qui est de marbre blanc et revêtu de dorures. Un brillant reliquaire ou plutôt une châsse revêtue d’or et de pierreries le surmonte. C’est la châsse de saint François de Sales. En arrière et au-dessus, contre le mur du fond de

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

l’abside, se dresse un monument en marbre noir, avec colonnes et entablement de style grec encadrant un groupe de statues de grandeur naturelle en marbre blanc. Ce groupe représente la Visitation : Marie chez Elisabeth. Ce qui dit aux yeux que saint François est le fondateur de la Visitation, que cette congrégation repose sur lui. On lit en lettres d’or sur la corniche de l’entablement en marbe noir :

Benediclus fructus ventris tui.

La Visitation a été fondée principalement pour honorer le Verbe incarné, et Marie, instrument de l’Incarnation.

Au-dessus du groupe de la Visitation, contre le mur du fond, un bas-relief représente le triomphe de saint François. Il monte dans la gloire sur des nuages portés par des anges. A droite, sur le mur du sanctuaire, un bas-relief représente saint François ayant la vision du Sacré-Cœur que lui montrent des Anges. Le saint est en extase. De l’autre côté (côté de l’Évangile), saint François, assis dans un fauteuil sur les degrés d’un autel, reçoit les vœux de sainte Chantal et de, ses religieuses.

Des inscriptions courent tout autour de l’édifice, à la gloire du saint pontife : Sol oriens amore serapliini, au-dessus du bas-relief de François et du Sacré-Cœur; Visitator Virginum , dux noster, de l’autre côté en face, au-dessus du bas-relief où saint François reçoit les vœux de sainte Chantal et de ses religieuses.

Tout autour de la nef on lit, du côté gauche (Évangile) ; Norma cleri ; sacerdos magnus ; fulei scutum ; doctor optimus.

A droite (Épitre) : Ecclesiœ lumen ; hœresis flagellum ; régula justitiæ, pastor bonus.

Et au-dessus du triple porche à l’intérieur : Refugium nostrum.

Tout cela avec les piliers portant les arcs des voûtes et les arcs des travées qui mettent en communication la nef et les bas-côtés, avec cette coupole bleue au-dessus du sanc-

tuaire, éclairée d’en haut par une lanterne que surmonte une petite coupole d’un bleu pâle constellé ; tout cela avec les lampes qui pendent des voûtes et les lustres dorés que tiennent suspendus de petits anges s’élançant les ailes éployées des murs du sanctuaire ou des piliers de la nef, tout cela forme un ensemble glorificateur et triomphal et chante un vrai poèmë en l’honneur de saint François et de sainte Chantal.

Deux bustes posés sur des socles se dressent, l’un de saint François, à gauche, près du premier pilier au haut de la nef ; l’autre de sainte Chantal, à droite, près du pilier correspondant. Tous les deux renferment des reliques. Et l’on vient les vénérer et baiser.

Contre le pilier de gauche à l’entrée du sanctuaire une chaire est accolée, vieille, étroite, à six pans.

Est-ce de cette chaire que le saint fondateur de la Visitation distribuait ses précieux enseignements à madame de Chantal et à ses filles? Est-ce de là que sont descendues ces admirables instructions qui, recueillies ensuite et coordonnées, sont devenues l’incomparable Traité de l'amour de Dieu? lime semble le voir et l’entendre, le saint docteur, l’aimable prélat-gentilhomme de qui l’on a pu dire plus justement que du sage Nestor que la parole coulait de ses lèvres plus douce que le miel, mettant à la portée de simples religieuses les plus sublimes enseignements de la théologie de l’amour.

Et je me dis : « Heureux saint, heureux docteur dont la parole enseigne toujours ! Il est toujours la lumière ardente et luisante, ardens et lucens, que Bossuet a célébrée. Ses œuvres vivent et sa fondation a préparé cette irradiation ardente et lumineuse partie du cœur de Dieu dont Marguerite-Marie a été le ministre parmi nous, et ce ferment qui doit ranimer la vie surnaturelle dans notre société. »

En sortant de la chapelle de \o.Visitation (il n’est que 9 heures du matin), je me décide à m’écarter pour un moment des traces de saint François de Sales et à faire une excursion dans

les choses de la nature. Les gorges du Fier et ce que m’en a dit la veille mon voisin de table à l’hôtel d’Angleterre me reviennent en l’esprit et je me détermine à me rendre à Lovagny par le train de 9 h. 15. Je pourrai être de retour à 1 heure de l’après-midi et me donner tout entier à saint François et à l’examen des lieux qui rappellent son souvenir.

On se rappelle Lovagny, la. gare qui précède immédiatement Annecy du côté d’Aix-les-Bains. Y retourner, c’est l’affaire d’un quart d’heure. De Lovagny à l’entrée des gorges il y en a pour 10 minutes à pied. Mais la course paraît longue sous un ciel de feu. Au delà de la gare, en s’éloignant d’Annecy, on va par un chemin poudreux. On se rapproche du lit du Fier dont la voie s’est un peu écartée. On arrive dans la pente (rive gauche ou méridionale) à l’entrée d’une sorte de domaine enclos. Une grille est ouverte qui permet de s’engager dans une allée droite et rocailleuse, sorte d’allée de parc serpentant entre des arbres. Cette allée vient butter contre une haute muraille de rochers transversale qui semble couper la vallée, où dans un lit déjà profondément encaissé et tourmenté, le Fier grondeet fait rage. Muni d’un billet (coût, 1 fr.,) l’on s’engage sur une passerelle ou balcon en bois suspendu en dehors du rocher par des tringles en fer, et se maintenant horizontal pendant que la pente du lerrain que l’on quitte descend rapide et bientôt tout à fait abrupte jusqu’au torrent.

Lorsqu’on a fait quelques pas sur cette galerie ou balcon, ayant à gauche la paroi du rocher, on arrive tout à coup à un •coude — galerie et parapet font brusquement retour à gauche. — Une immense déchirure qu’on n’apercevait pas est là ouverte, séparant la masse des rochers. C’est l’entrée des gorges. Le torrent s’est creusé avec le temps un lit à travers la montagne. Il s’v est fait un chemin droit, sinueux, à ciel ouvert, qui aujourd’hui n’a pas moins de deux cents pied de profondeur. On y pénètre en suivant la galerie en bois dont j’ai déjà parlé. Cette galerie se prolonge, serpente et zigzague comme la voie étrange qu’elle parcourt.

Avant de s’engager dans cette voie ténébreuse, on regarde encore avec plaisir du côté d’Annecy la vallée riante et ensoleillée avec les belles montagnes bleues du Semnoz comme fond de tableau. Mais il faut circuler. Nous sommes un flot de touristes sous la direction d’un chef d’escouade. Le guide presse la marche en avant. On s’avance dans l’ombre, suspendu à mihauteur contre le parois des rochers à gauche, à cent pieds environ de l’ouverture supérieure qu’éclaire le ciel bleu, et à cent pieds de l’eau du torrent, qui bondit, mugit, écume entre des rocs bizarres. Hant obscuri. On se croit dans le Tartare de Virgile, sur les bords du Phlegethon. Les roches des parois ont des formes et. présentent des silhouettes étranges. De grands pans de pierres qui s’effondrent ou se lézardent menacent nos têtes. Parfoisun pin, un hêtre ou un chêne rabougris sepenchent sur l’ouverture et obscurcissent le ciel. De temps en temps on s’arrête pour écouter le guide qui explique, pour regarder les blocs qui menacent d’en haut, ou contempler bien loin dans l’ombre sous nos pieds le torrent qui écume et rugit, formant mille cascatelles entre les blocs roulés. Enfin une irradiation lumineuse pénètre devant nous dans le sombre couloir. Encore quelques pas et nous retrouvons la lumière.

A la sortie, nous nous arrêtons un instant à jouir du plein jour et à contempler ce qu’on appelle la mer de rochers, vaste plateau de rocs dénudés et crevassés qui forment comme des vagues de pierre.

Pour le retour, nous reprenons notre sombre chemin qu’il n’est plus besoin de décrire.

Au moment de sortir du domaine et de franchir la grille d’enceinte qui nous a donné entrée, je rencontre mon voisin de table de la veille avec sa mère. Il arrive au moment où les autres visiteurs reviennent. C’est pour n’être pas obligé de suivre le flot, son infirmité ne lui permettant pas de marcher assez vite. Je le remercie de m’avoir indiqué cette excursion vraiment intéressante et le quitte touché de son triste sort qui serait plus triste encore si la Providence ne lui avait donné une

bonne mère et des ressources qui lui permettent de se distraire par les voyages.

En attendant le train qui doit me ramener à Annecy, je mets le temps à profit. Un chalet-restaurant est là à quelques pas de la gare; j’y déjeune. Les tables s’alignent sous une sorte de verandah ou tente ombragée de grands arbres. Je suis seul à monécot: quelques familles entourent d’autres tables. Devant moi, déjeune un jeune couple. Sont-ce des époux faisant leur voyage de noces? C’est l’idée qui me vient d’abord, puis des doutes se mettent à la traverse. Le jeune homme, plus je l’examine, ne me semble pas un mari bien sérieux. La dame est fort élégante, mais il y a je ne sais quoi dans son air, dans sa coiffure et dans sa toilette qui ne me paraît pas de bon aloi, un laisser-aller, de ces négligences apprêtées qui sont un raffinement de coquetterie. Je saisis sans le vouloir des mots, des lambeaux de leur conversation. 11 me semble qu’on en est aux reproches, aux regrets. La dame a des larmes dans les yeux et dans la voix. Si elle est dévoyée, elle n’est pas encore bien avancée dans le mal. Si je ne me trompe, elle éprouve des remords que le monsieur, esprit fort, s’applique à dissiper, se riant des préjugés du vulgaire et de la morale des curés. Je sens que la patrie de saint François est aussi le pays de Jean- Jacques, que ce dernier y a du moins séjourné. Son influence régnerait-elle encore dans l’air qu’on y respire? Aurais-je sous les yeux un nouveau Saint-Preux et une nouvelle Julie? Il yen a eu tant depuis la Nouvelle Héloïse! 3e laisse ces amoureux porter ou traîner leur chaîne... Et je suis heureux, lorsqu’arrive le train attendu, d’y prendre place pour rentrer dans la ville où vécut celui qui a été le docteur du véritable amour, du seul qui n’apporte ni déception, ni regrets.

De retour à Annecy, vers une heure, j’achève ma journée en reprenant ma recherche des traces de saint François.

Ayant parcouru la rue Notre-Dame jusqu’à la rue du Pâquier, je prends à droite dans le vieux quartier que domine le château. La rue que je suis est bordée d’arcades basses et sombres

qui portent • des maisons à plusieurs étages avec des fenêtres des quinzième et seizième siècles et des toitures qui avancent. J’arrive à une place carrée sur laquelle se dresse le porche d’une église moderne. C’est la place de l’Eglise-Notre-Dame.

Un regard rapide jeté dans cette église me suffit. C’est un monument dans ce style grec du dix-septième siècle particulier aux églises des Jésuites, et qui n’existait pas du temps de François de Sales.

A quelques pas de là, je tourne à droite et à angle droit par la rue de la Gouette, et je me trouve devant la cathédrale. Cette église doit fixer plus longtemps mon attention, ayant été cathédrale de saint François, évêque de Genève, en résidence à Annecy. C’est un édifice construit dans le style gothique du quinzième siècle. La façade qui se présente sur la rue de la Gouette est lourde et fruste. L’intérieur, simple aussi, frappe par son austère et sombre grandeur. De hauts piliers portent les voûtes et s’y épanouissent en arceaux, arêtes et nervures. Des bas-côtés (non doubles) régnent autour de la nef avec des autels plaqués contre les murs. Le maître-autel se dresse dans le sanctuaire, entouré d’un ornement ou encadrement monumental de style grec avec colonnes en marbre noir.

A gauche, contre un des piliers de la nef, s’applique la chaire en vieux chêne sculpté. Saint François y a souvent prêché. On l’y a vu plus d’une fois transfiguré et ravi en extase... « Un jour, raconte son pieux historien (1), qu’il prêchait sur l’obligation d’adorer Dieu et de l’aimer par-dessus toutes choses, lorsqu’il terminait son discours par une apostrophe brûlante au Père céleste, il fut investi tout à coup d’une lumière brillante qui projetait de toutes parts ses rayons, de telle sorte qu’on ne pouvait le regarder sans être ébloui (2). »

Saint François s’est assis également dans cette stalle, ou ce trône d’évêque, placé en face de la chaire contre un pilier de

(1) M l’abbé Hamon, curé de Saint-Sulpice.

(2) Déposition du président Favre, témoin.

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

droite, et ayant à droite et à gauche, mais un peu en arrière et à distance, les stalles du banc d’œuvre où s’assoient pendant qu’on prêche chapitre, clergé et notables. Au bas de la nef, une tribune, reposant sur des colonnes grecques, porte le buffet de l’orgue que surmonte une belle rosace avec vitraux éclatants. L’église est sombre. Elle n’est éclairée que par des fenêtres ouvertes très haut entre les retombées des voûtes de la grande nef; et le bas-côté de droite a seul quelques ouvertures.

Mais si ce monument n’est pas à mettre sur la même ligne que nos grandes cathédrales gothiques, il a été, ce qui vaut mieux, presque constamment illustré par la présence de saints et doctes pontifes. Et celui qui y siège encore aujourd’hui (je n’ai pas eu la bonne fortune de le voir) n’en dépare pas la liste.

Après la cathédrale, l’évêché, sur le même côté (nord) de la rue de la Gouette. Grands bâtiments sombres : on est loin du lac, des promenades. Ce n’est pas là qu’habita saint François. L’ancien évêché est de l’autre côté de la rue. J’y voudrais bien voir la pauvre cellule qu’y occupait le saint évêque, vraie cellule de séminariste au milieu d’un palais, où on le trouva souvent en extase. Mais tout cela a été laïcisé, transformé en bâtiments de ville à usage de bureaux, de bibliothèques, de musées. Je redescends vers l’hôtel de ville actuel et vers le lac, laissant à droite les rues et ruelles qui grimpent vers le château. Quatre heures vont bientôt sonner et c’est l’heure où part un bateau que je voudrais prendre pour une deuxième excursion sur le lac. Les Talloires m’appellent, cette abbaye qu’aimait tant saint François et à l’ombre de laquelle il se proposait de finir ses jours.

Sur mon chemin, quelques paysans avec l’ancien costume savoisien arrêtent mes regards. Ils deviennent rares. Un vieux montagnard surtout m’intéresse, qui s’en va bâton ferré à la main, lourdes semelles aux pieds attachées par des bandelettes, et chapeau de feutre noir en abat-jour sur la tête. Sur son dos vêtu d’une veste noire et râpée, il porte son mobilier enfermé dans une pièce d’étoffe qui fut noire. Il ne manque que quelques

chèvres autour de ce pâtre hirsute, pour faire penser aux pâtres de la Sabine ou des Abruzzes.

Sur la rive, à l’embarcadère, rien encore. Il faut attendre le pyroscaphe. On ne peut tenir sur le quai sous un ciel embrasé. Par bonheur, le jardin public est là avec ses bancs sous l’ombrage.

Dans un groupe demeuré debout faute de place pour s’asseoir, une conversation est engagée au sujet du château d’Annecy, du vieux castel des comtes de Savoie-Nemours qui est là devant nos yeux et domine la ville. Un grand monsieur à moustaches presque blanches, à lunettes dorées, au visage osseux, creusé et parcheminé, au costume sévère, sans recherche, tient la parole. Est-ce un propriétaire bibliophile et antiquaire? Est-ce un bibliothécaire ou un ancien professeur?... Il y a un peu de tout cela en sa raide personne. Il habite le pays, et il raconte par le menu les origines de la maison de Savoie en remontant jusqu’aux Romains. Un monsieur plus jeune, quoique déjà mûr, grand aussi mais plus replet, rebondi et luisant, plus négligé, cheveux longs et touffus rejetés en arrière à la manière des intellectuels, intercale son mot, donne la réplique de temps en temps. Mais le bateau siffle, la cloche sonne. IJ faut partir. Je perds le reste de leur conversation, préoccupé de trouver un bon abri contre le soleil et de prendre le meilleur côté sous la tente du bateau. Et puis le lac, le ciel, les montagnes détournent mon attention.

Le temps est comme la veille, resplendissant. Les mêmes spectacles captivent mes regards, la transparence des eaux, les évolutions des cygnes, les caps, les îles (vrais bouquets d’arbustes méridionaux et de peupliers d’Italie, se mirant dans le lac et où saint-François aimait à aller s’ébattre en son enfance), les flancs et les sommets du Semnoz, les sinuosités et les coteaux plus arrondis de l’autre rive, les stations où l’on débarque et où l’on embarque d’élégants voyageurs et voyageuses. Enfin l’on a revu et côtoyé la presqu’île et le château de Duing aux hautes tours, et l’on a franchi la passe qui mène dans l’ar-

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

rière-lac. En poussant droit devant soi jusqu’au fond du golfe opposé au cap et au château, on atteint la station des Talloires. C’est le terme de ma course pour ce jour. J’y débarque et mes deux dialogueurs érudits d’Annecy y débarquent comme moi. üfous gravissons un instant de conserve un chemin tortueux qui. monte vers les hôtels et pensions échelonnés dans ce coin de montagnes où l’on vient chercher des eaux thermales, et où l’on venait autrefois chercher la paix du cloître. C’est l’antique abbaye des Talloires qui m’attire encore aujourd’hui. Du lac on la voit de face sur son tertre verdoyant avec sa longue façade grisâtre et sa toiture de tuiles rousse, qu’interrompt un campanile aigu. Mais pour y parvenir il faut faire un détour, monter, descendre et remonter sur des pentes couvertes de vignes, plantées de noyers et d’autres arbres fruitiers ; on aperçoit à ses pieds, à travers les peupliers de la rive, le lac qui se déploie au loin.

Plus haut, sur un autre mamelon où l’on parvient par une série de gradins, s’élève une deuxième abbaye dépendant de la première : c’est l'Ermitage. Des croupes verdoyantes que dominent quelques crêtes dénudées enceignent à demi tout ce ravin paisible.

En parcourant cette solitude, je songe aux divers séjours que saint François a faits dans ce lieu de retraite qu’il affectionnait, à ses promenades sur ces pentes, à ses prières, à ses méditations devant ce bel et harmonieux horizon. La première fois qu’il y parut, ce fut en réformateur. Le trouble, la discorde avaient pénétré dans l’Abbaye. La discipline régulière y était déchue. Il sut y ramener l’ordre, la ferveur et la paix par des mesures de fermeté, et surtout en employant le lait et le miel de la douceur. « Ses sages avis produisirent leurs fruits. La discipline régulière refleurit dans cette maison. Et de saints religieux répandirent, au dehors comme au dedans, la bonne odeur des plus pures vertus (1). »

Revenu vers les chalets et pensions, j’entre un instant à

(lj Vie de saint François .

l’hôtel Belle-Vue pour réfectionner en attendant le retour du bateau. Pendant que l’on me fait chauffer un potage, je me promène dans le jardin qui descend devant l’hôtel. La vue est vraiment ravissante dans toutes les directions, au milieu de ces vignes, dans cet enfoncement entre des montagnes qui s’étagent et font retour à droite et à gauche, devant ce lac qui miroite sous un soleil embrasé.

En regardant en arrière, vers les sommets qui dominent le site, au-dessus d’une croupe boisée, à droite de l’ermitage, mais bien plus haut, j’aperçois entre les cimes des arbres comme une église et un clocher. Une petite servante, qui travaille au sarclage le long des sarments et des échalas, veut bien me renseigner. C’est une fillette au teint bruni, aux yeux qui ressemblent à deux grains de raisin noir. Avec la vivacité méridionale elle donne sur cette église ou chapelle des détails intéressants. C’est une église connue sous le vocable de Saint- Germain. On y vient en pèlerinage, surtout le lundi de Pâques et aux jours de la Pentecôte et de la Toussaint. Mais quel est ce saint Germain qu’on y vénère? La fillette ne peut me renseigner sur ce point. Depuis mon retour, quelques recherches m’ont appris que cë saint Germain était un pieux solitaire qui vivait au onzième siècle et avait été envoyé de l'abbaye de Flavigny à celle de Talloires pour y rétablir l’observance religieuse. Sa mission remplie, il s’était construit là, sur une montagne voisine, un ermitage où, vivant dans la pratique des plus hautes vertus, il avait mérité que Dieu révélât après sa. mort sa sainteté par de nombreux miracles. Une grande solennité eut lieu du temps de François de Sales pour la translation de ses reliques. Le saint évêque présida lui-même la cérémonie, porta la châsse en personne et prononça le panégyrique du bienheureux. C’est dans cette circonstance qu’étant allé de l’église à la maison de l’ermitage, il se sentit fortement incliné à venir terminer ses jours dans cette solitude. Mais la mort ne devait pas lui permettre d’exécuter son dessein.

432 A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

Ma réfection n’était pas fort avancée lorsque le sifflet de la machine se fit entendre, m’annonçant le retour du bateau. Je m’empressai de régler mon compte et de laisser, avec mes reliefs, le digne garçon-serveur qui cumulait, je crois, avec la dignité de chef de l’établissement toutes les fonctions de céans, fort digne dans son habit noir et dans sa cravate blanche sur laquelle ressortait un nez qui trognonne et un teint fleuri et alcoolisé.

Il est environ sept heures du soir lorsque je me rembarque. Ils sont beaux, les lacs de Suisse .et de Savoie, quand le temps est serein, beaux à toutes les heures du jour, beaux surtout quand arrive le soir et que c’est un soir d’été. Le soleil semblait toucher les collines de la rive opposée, derrière lesquelles il allait bientôt disparaître. Les sommets du Semqoz se coloraient en rose pendant que tout s’assombrissait sur l'autre bord, et que les montagnes du fond du lac devenaient comme de grandes vagues noires. La surface des eaux se rayait de sillons empourprés, s’éclairait de reflets irisés, nacrés. Je retrouve à bord le grand monsieur raide et sec, le vieil érudit à moustaches blanches et à lunettes d’or de tout à l'heure. Il est seul maintenant. Son gras compagnon, aux cheveux longs, à la rondeur un peu pédantesque et guindée, est venu le reconduire jusqu’à la passerelle, mais est resté aux Talloires, où il est en villégiature.

Plus de calme à bord que dans le jour ; une sorte de recueillement. On goûte le peu de fraîcheur qui vient enfin ; on se laisse bercer au bruit des roues et de la machine ; on suit de l’œil le mouvement des belles vagues bleues que pousse devant soi le navire et de celles qui reviennent déferler contre ses flancs, — on sent, on rêve, on pense. Il semble que l’on entend mieux le langage des choses, des choses visibles parlant des invisibles. —Tout est à la fois réalité et symbole dans la nature. Je songe combien les objets et les tableaux qui m’entourent devaient parler à une âme comme était celle de François de Sales, douée d’une noble intelligence, d’une imagination vive et puis-

santé et d’une exquise sensibilité. Que de leçons, que d'inspirations et que d'images lui fournissait cette nature admirable ■dont son génie a reçu l’empreinte et reproduit les principaux caractères : grâce, douceur et harmonie, éclat et grandeur aussi. Disposait ascensiones in corde suo. Il y a aussi dans sa vie et dans ses œuvres de hauts sommets, et au-dessus des belles eaux transparentes aux rives fleuries et verdoyantes, les torrents tombant des montagnes et roulant sur la roche et le granit; par exemple, dans ses œuvres de polémique ou de controverse. Pendant que je me livre à ces réflexions, le bateau poursuit sa course ; il est rentré dans l’avant-lac et a fait plusieurs fois le parcours d’une rive à l’autre, de Joriot à Menthon, de Menton à Veyrier, etc. Enfin, nous avons tourné pour la dernière fois le dos au Semnoz et nous voguons vers le port qui a été notre point de départ. Le soleil a disparu en arrière des collines qui entourent Annecy. Quelques nuages rosés flottent au-dessus de la ville, dans les rayons du couchant. Le rocher qui porte le vieux château, les maisons, les tours d’église et les grands établissements ressortent sur ce fond lumineux.

En avançant vers ce terme de notre course, je songe au terme de notre course sur la terre. Nous aussi, dans la vie, nous avançons, nous voguons vers une brillante cité, dont Annecy, comme suspendu entre le ciel et le lac empourpré, me présente l’image, — vers la Jérusalem céleste. — Puissions-nous ne pas manquer le port !

19 août. — Aujourd’hui, je dois partir d’Annecy pour visiter Sales et Thorens, lieux où est né et où a été baptisé saint François de Sales, et aller ensuite coucher à La Roche, petite ville où notre saint a commencé à étudier le rudiment. La disposition des lieux me force à ce renversement de l’ordre logique et chronologique. Le train dans* lequel je dois monter ne passant rju’à dix heures du matin, je peux encore disposer de deux ou trois heures. Je les emploie à revoir quelques quartiers, à

visiter quelques monuments que j’ai négligés les autres jours : la vieille ville, les ruelles qui grimpent vers le vieux château. Je n’ai fait qu’entrevoir toute cette partie. C’est par là qu’est le faubourg Perrière, la rue Perrière. La rue Perrière grimpe à gauche du château (du côté du lac). Je remarque ses vieilles maisons à façades en bois avec escaliers, galeries et balcons extérieurs, — le tout plus ou moins vermoulu et disloqué — qui feraient encore le bonheur de Tôpffer; et je me demande quelle est, de toutes ces vieilles demeures en ruine, celle qui abrita l’ordre naissant de la Visitation, où est cette maison dite la galerie , qu’une dame pieuse donna à madame de Chantal et à ses sœurs, et qui fut leur premier asile?

Au sommet du faubourg, les maisons se font rares. La rue Perrière débouche sur la campagne. De grands établissements apparaissent sur la pente du côté du lac. C’est la maison des Pères de la Mission (ancien grand séminaire) et le grand séminaire actuel. De ces établissements et de leurs domaines, la vue s’étend sur la campagne, sur le lac et les montagnes du Semnoz.

J. -J. Rousseau lui aussi a séjourné et s’est développé dans cet horizon. On montre encore dans l’ancien séminaire la chambre qu’il occupa quelque temps. Il avait habité Annecy avec sa protectrice madame de Warrens. Celui qui a été le poète ou chantre de la passion égoïste et désordonnée et du faux amour est né et s’est développé presque dans le même cadre que celui qui a été le docteur et le poète de l’amour vrai et de la sainte dilection. Par une rue transversale, entre des enclos et des jardins fermés de murs, je gagne l’entrée du vieux château en lu contournant à l’ouest.

Cet antique castel présente un ensemble de constructions diverses qui remontent au quinzième et au seizième siècles ; il est flanqué de plusieurs tours carrées très hautes, avec créneaux et mâchicoulis. A l’entrée, vers le nord, grande porte à ogives, ouverte dans une haute muraille que défendent des tourelles à encorbellement et que surmonte une galerie crénelée. Des pantalons

rouges sont de garde. Ils me voient crayonner des notes. Cela semble les mettre en émoi. Me prend-on pour un espion? Le sergent du poste vient sur le seuil. Cependant il me laisse passer au large. Cela m’est une occasion d’entrer en colloque avec un bel adjudant que j’accoste dans la descente vers la ville et qui veut bien en plaisanter -avec moi. En parcourant de petites ruelles sombres on redescend vers la partie basse. Je gagne ainsi en me rapprochant du lac la place et l’église Saint-Dominique, le quartier de l’Hôtel-de-Ville et le jardin public.

L’église Saint-Dominique est un édifice du quinzième siècle, peu remarquable pour l’architecture, bas, sombre, trop large pour sa longueur. Quelques grands tableaux se détachent sur les murs coloriés. Le maître-autel en bois sculpté est remarquable. J’admire aussi les stalles, restes des stalles des dominicains; et une chaire, en vieux chêne avec bas-reliefs et abatvoix. Une sorte d’Atlas, statue unique, soutient l’escalier sur son dos. Saint François a dû aussi prêcher dans cette chaire. Mais cette église me rappelle d’autres actes importants de sa vie. J’aime à me le représenter, aux jours de sa charmante et candide enfance, sur les degrés de ce sanctuaire, faisant sa première communion, ou venant y recevoir la confirmation des mains de l’évêque de Genève Ange Justiniani, qui l’avait appelé déjà Y ange visible de la pairie.

Saint François faisait alors ses études dans les bâtiments voisins de l’église où était le collège. Aujourd’hui les bureaux de la 55e brigade d’infanterie y sont installés, et le reste est à usage de caserne. J’en fais le tour de manière à gagner la façade et l’entrée principale du côté de l’hôtel de ville. Un campanile s’élève sur le milieu du principal de ces bâtijnents, dont l’ensemble ne se distingue guère de la plupart des établissements du même genre. Du temps de saint François, le théâtre et l’hôtel de villa actuels avec le jardin public n’étaient pas là pour arrêter la vue et l’empêcher de s’étendre des fenêtres du collège sur le lac et ses îles, et sur les pentes et les sommets du Semnoz.

A TRAVEES LE XIXe SIÈCLE

Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur le lac et sur un vieil hôtel où saint François établit les Clarisses, je regagne la rue Royale et l’hôtel d’Angleterre. Le majestueux omnibus est là qui attend pour se rendre à la gare.

A dix heures et demie, départ d’Annecy. Je veux visiter, je l’ai déjà dit, le lieu de naissance de saint François de Sales et l’église où il a été baptisé. Et pour cela, il me faut descendre d’abord à la station de Groisy (deuxième ou troisième après Annecy), dans la direction de la Roche. A partir de la gare d’Annecy, la voie traverse un pays ondulé, assez semblable à celui parcouru depuis Aix-les-Bains jusqu’à Annecy, et aussi à notre Bocage normand si nous avions au lieu de pommiers des vignes et des noyers sur nos coteaux. A gauche de la voie, du côté du nord, s’élève et se déroule au loin, -en arrière des lignes bien nettes et ensoleillées des premiers plans, une petite chaîne de sommets bleuâtres et vaporeux que je prends pour celle du Mont-Sion. A droite, après avoir laissé s’éloigner et disparaître le beau lac bleu, on côtoie une longue et riche vallée. Au delà le terrain se relève en un chaînon de montagnes qui suit parallèlement, et semble détaché du Semnoz. Le paysage, très varié, est inondé des feux d’un soleil brûlant.

De la gare de Groisy pour me rendre à Sales, lieu de naissance de saint François, il me reste, dit-on, sept lÿlomètres à faire. J’ai le tort de ne pas saisir aux cheveux une bonne occasion, et de laisser partir le véhicule de la poste sans moi pour Thorens. Je m’attarde à déjeuner à Groisy.

A Groisy, trois ou quatre restaurants sollicitent la préférence du voyageur; ce sont d’humbles chaumines qui n’ont qu’un rez-de-chaussée, mais qui présentent un aspect attrayant avec leur toiture rouge et leur façade blanche qui rit au soleil à travers des lauriers-roses couverts de fleurs. J’entre au hasard dans l’un de ces restaurants qui se compose d’une salle unique, salle à manger, salon et estaminet tout à la fois. Mais cette humble salle d’auberge de village, avec ses murs

peints en jaune et ses petits tableaux aux cadres défraîchis (nature morte, fruits, scènes burlesques), me semble plus belle que la splendide salle à manger de l'hôtel d’Angleterre. En ce jour qui est un vendredi tout le monde y mange maigre; et l’on n’y sert que du maigre. L’influence de saint François règne encore chez ces braves gens. O fortunatos nimium... Puissent-ils conserver cette foi et ces mœurs !...

Vers une heure, je suis en route pour Thorens. Pas un nuage au ciel, un soleil dévorant; et je n’ai pour m’en défendre que mon parapluie. Pas d’ombre, pas d’arbres donnant un véritable ombrage, et nulle brise rafraîchissante pas plus sous les noyers que sous les poiriers. Où est le hêtre touffu chanté par Virgile : Patulœ sub tegmine fagi? Je comprends en ce moment le prix que ses bergers attachaient à l’ombre. On voudrait s’étendre comme eux lentus in umbra et goûter le frigus opacum. On envie ses troupeaux qui umbram et frigora captant... ad fontes sacros et flumina nota. Dans les champs, silence complet. Tout semble engourdi par la chaleur. Tout semble mort. Pas de ces bruits, de ces rumeurs, de ces bourdonnements que nous entendons l’été dans notre Normandie. J’écoute en vain pour percevoir le murmure des abeilles qu’aimait tant François de Sales et qui lui ont fourni tant d’aimables enseignements, d’ingénieuses comparaisons et de doux symboles. La route serpente en s’éloignant de la voie ferrée dans la grande vallée que nous voyions du train sur notre droite. Un bruit sourd et continu me vient du fond d’un ravin ; j’avance, c’est une scierie, et le torrent qui la fait mouvoir. Le torrent devient plus encaissé, la vallée plus étroite. La route circule plus ombragée, suspendue de trente ou quarante pieds au-dessus de l’eau qui bondit entre les rocs. Puis la vallée s’aplanit et s’élargit de nouveau. J’aperçois de temps en temps quelque ferme à travers les noyers, quelque chaumine avec de grands toits en tuiles descendant très bas et descendant aux deux bouts plus bas encore que sur les côtés. Est-ce Thorens? Non, pas encore ; là-bas, plus loin! Et j’avance... j’avance, et n’arrive

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

pas. Sept kilomètres, est-ce donc si long?... Enfin, après avoir gravi longtemps encore, au sommet d’un renflement de terrain dominant à droite la longue vallée que je suis toujours, la route pénètre dans un vrai village ou plutôt dans un bourg. On y voit un bureau de poste, des gendarmes, des douaniers. C’est Thorens. Mais l’église... où est l’église? Je voudrais voir l’église où François fut baptisé le lendemain de sa naissance et où il fut sacré évêque. On me la montre de loin à l’autre extrémité du village, sur la gauche, en arrière d’une place que longe la route. Je veux aller la visiter, mais, déception : pas moyen d’y pénétrer. La place et les alentours sont encombrés de chantiers et d’échafaudages. Une nouvelle église est en construction qui enveloppera l’ancienne, me dit-on, comme à Lorette pour la Santa Casa et à Assise par la Portioncule. Ce sera une vraie basilique digne de la gloire du saint dont on y vénérera le souvenir. Mais en attendant je ne peux aller le vénérer dans celle qui a été témoin de tant d’actes importants de sa vie. Il y aurait danger, paraît-il. Celle-là, l’ancienne, c’est une petite église de village aux fenêtres basses et étroites, qui n’offre aucun intérêt architectural.

Je laisse les ouvriers scier leurs pierres ou monter sur leurs échafauds et je poursuis, à la recherche de ce qui reste de l’ancien château de Sales. Renseignements pris au bureau de la poste, je me dirige vers mon objectif, après avoir retenu prudemment pour le retour une place dans le véhicule de l’administration. Le ravin indiqué au delà duquel je dois aller chercher ce's vénérables vestiges, je le rencontre à environ deux cents mètres du village. C’est toujours la même longue vallée que je retrouve sur ma droite et qui, là, redevient plus étroite et encaissée. Une autre vallée y débouche, en face de moi, presque à angle droit, venant du sud ou sud-est selon une pente fort raide, entre deux chaînons de hautes montagnes fendues par quelque terrible convulsion. Sous bois, bondit un torrent que je traverse. Par delà les hautes futaies, à l’entrée de la vallée escarpée qui vient du sud, un château

moderne (style Renaissance) dresse au-dessus des arbres ses tourelles ou poivrières ardoisées. Je m'oriente sur ce château, pensant que les restes de l’ancien n’en doivent pas être éloignés. Des allées sablées y conduisent. Je rencontre un mortel, peut-être le concierge, et lui demande à visiter ce qui reste du château qui a vu naître François de Sales.

« Tenez, me dit-il, regardez là-haut. » Et il me montre, dans la montagne au bas de laquelle nous nous trouvons, au-dessus d’une croupe arrondie, une sorte de maisonnette surmontée d’un campanile. «Voilà l’ancien château de Sales. » Je remercie et suis la direction indiquée.

Je dois gravir encore quelques instants par un chemin raide et rocailleux. J’arrive enfin devant le bâtiment cherché et peux en apprécier la forme et les dimensions. C’est une construction à peu près carrée, avec deux petites fenêtres rectangulaires et garnies de barreaux de fer sur le devant. Une toiture ordinaire, en tuiles, le couvre, surmontée d’un campanile en bois. Ce campanile est percé d’ouvertures cintrées et porte une croix. Une grande baie cintrée, pratiquée dans la façade méridionale, donne entrée dans l’intérieur. C’est la chambre où naquit François de Sales. On l’a convertie en chapelle peu de temps après sa mort. C’est à peu près tout ce qui reste de l’antique manoir de la famille. Des ouvriers sont là qui restaurent les murs et la voûte. Un tableau se dresse au milieu de la pièce, sur un chevalet. On travaille à le rafraîchir. En déblayant à la suite de ce bâtiment, on a mis à découvert des restes de construction. Il n’en faut pas moins, un effort d’imagination pour reconstituer là un manoir seigneurial.

C’est pourtant là qu’est né cet homme extraordinaire, ce grand saint, l’un’des plus favorisés des dons de la nature et de la grâce des temps modernes. C’est là qu’il a fait ses premiers pas et qu’il a aimé revenir à tous les âges de sa vie : enfant, brillant cavalier, saint prêtre, vénérable évêque. Ces lieux ont été témoins d’une de ses plus décisives entrevues avec madame

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

de Chantal. C;est là qu’il s’est définitivement entendu avec la sainte et vaillante veuve pour l’exécution du grand dessein qu’ils méditaient, et dont la réalisation devait étendre et perpétuer dans le monde la flamme de l’amour divin qui les embrasait. Si le château a disparu, le site est toujours là, et mon imagination se plaît à y évoquer la scène suivante, qui me revient en mémoire.

Madame de Chantal avait désiré venir en Savoie ouvrir toute son âme au guide éclairé que le ciel lui avait donné. Elle vint au jour fixé, fit au saint évêque une confession générale, lui rendit un compte exact de toute sa vie ; et en l’entendant, le saint directeur reçut tant de lumières divines dans son esprit, tant de grands sentiments de Dieu dans son cœur, qu’il en fut tout ravi de joie. « C’est donc tout de bon, lui dit-il, que vous voulez servir Jésus-Christ? — Oh ! oui, tout de bon, réponditelle. — Vous vous consacrerez donc tout entière au pur amour de Dieu? — Tout entière, répliqua- t-elle, afin qu’il me consume et me transforme toute en lui. — Est-ce sans réserve que vous vous y consacrez? — Oui, sans réserve je m’y consacre. — Méprisez-vous franchement le monde et ses vanités, pour avoir Jésus-Christ et sa grâce? — Je le méprise de toute mon âme et il m’est en horreur. — Enfin, vous ne voulez donc que Dieu? — Oui, je ne veux que Lui pour le temps et l’éternité. — Ah ! reprit alors François, j’ai eu de hautes pensées sur vous pendant les trois heures qui ont précédé votre arrivée ici. Dieu m’a communiqué depuis plusieurs années quelque chose sur votre avenir, mais je ne veux pas vous le dire d’ici à un an. — Mais, ô mon Père, lui dit-elle, ne m’arracherez-vous pas au monde et à moi-même ? J’ai de si grands désirs d’être affranchie de tout obstacle au service de Dieu ! — Oui, lui répondit-il, vous quitterez toutes choses. Vous viendrez à moi, et je vous ferai tout abandonner pour Dieu !... » Il lui traça ensuite un règlement de vie.

Madame de Chantal demeura six jours au château de Sales, tout entiers employés à recevoir ces précieuses leçons. « Et ce

peu de jours, dit-elle, me furent des années de bénédiction. En écoutant mon saint directeur, je croyais écouter Dieu même. Et toutes ses paroles passaient de sa bouche dans mon cœur comme des paroles de Dieu. Je voyais en effet en lui comme un rejaillissement de la divinité (1)... »

Ce n’est pas tout à fait sur ce ton que devaient plus tard s’entretenir Rousseau et madame de Warrens, ou Saint-Preux et Julie, en parcourant ces mêmes sites. Au lieu de renoncer à tout et à eux-mêmes pour s’attacher à Dieu et conformer leurs affections à l’ordre établi par lui, on les verra sacrifier tout, Dieu même et sa loi, à leur propre intérêt et à leur passion égoïste.

Au retour, je redescends dans le ravin sans, m’arrêter au château moderne, laissant sur ma gauche les bois touffus d’où jaillissent ses tourelles ardoisées, et je regagne Thorens en gravissant rapidement la pente opposée.

A Thorens, le véhicule de la poste est là, tout préparé, qui attend pour partir. Le soleil est toujours dévorant. On nous entasse dans le voiturin. Nous étouffons, nous cuisons. Mes compagnons de route sont des entrepreneurs, des conducteurs de travaux employés à la construction de la nouvelle église de Thorens. Ils disent des merveilles du monument qu’on élèvera. La Savoie commencerait-elle à faire quelque chose pour la glorification de son plus illustre enfant?

Je revois les ravins et les coteaux parcourus quelques heures auparavant. La solitude y est un peu moins grande en ce moment. Quelques faneurs et faneuses animent le paysage. C’est la saison des regains. Nous arrivons à Groisy sur les cinq heures. Plus d’une heure à attendre.

De Groisy à La Roche, l’aspect du pays est toujours celui que j’ai signalé depuis Aix-les-Bains, c’est-à-dire le parc anglais. — Tels sont les premiers plans que l’on a sous les yeux. — De temps en temps du côté du nord, dans un vaporeux lointain,

(1) M. l’abbé Hamon, Vie de saint François de Sales.

apparaissent de hauts et bizarres sommets bleus. Serait-ce déjà les Salèves? serait-ce aussi lesVoirons nous annonçant Genève et son lac? Vus, ainsi sur l’horizon, ils semblent se dresser sur les limites du pays du rêve.

Le tableau que me présente l’intérieur du wagon me détourne de ces belles régions où mon imagination irait vagabonder volontiers. La vie en ses graves et tristes réalités est là qui me ressaisit. Deux prêtres d’âge différent, l’un à cheveux gris et l’autre jeune, un curé et son vicaire peut-être, assis l’un vis-à-vis de l’autre à côté d’une des portières, récitent leur office. A l’autre extrémité du compartiment, c’est-à-dire à ma droite, s’offre un specimen des misères que les espérances de la religion peuvent seules adoucir et consoler. C'est un pauvre jeune homme qui n’a pas vingt ans, malade, ayant déjà sur le visage l’empreinte de la mort. Une jeune fille qui paraît sa sœur est à ses côtés. Un vieux monsieur, peut-être le père, est assis vis-à-vis d’eux. Je comprends, d’après leur conversation, que le jeune homme revient des hôpitaux d’Annecy. 11 tousse ; il manque d’air ; il faut ouvrir, puis il faut fermer. Tout l’impatiente, surtout les conseils hygiéniques que prodigue le vieux monsieur. L’angoisse étreint le cœur de la sœur en regardant ce pauvre visage aux yeux profondément cerclés de noir, natantia lumina morte...

Le jour baisse et le soleil va bientôt disparaître en

arrière des sommets bleuâtres que je prends pour les Salèves. Nous nous sommes écartés, en inclinant au nord, de la longue vallée suivie depuis Annecy. La voie redescend comme par une suite de pentes ou de rampes, et décrit une longue courbe qui nous laisse voir la petite ville de La Boche avant de l’atteindre. Elle se présente comme au centre d’une campagne riante entourée dé montagnes de formes diverses. Après être longtemps descendu, sur les pentes ou gradins de ce vaste entonnoir ou de ce grand cirque, nous gravissons de nouveau et nous arrivons en gare où nous stoppons à sept heures quinze.

La gare est construite sur une hauteur qui domine la ville et ses jardins. Je ne m’arrête pas à considérer le panorama que j’ai devant les yeux et le cadre des sommets lointains qu’éclairent les feux du couchant, pendant que l’ombre envahit la plaine. Je descends en hâte à la recherche d’un dîner et d’un gîte. Je trouve l’un et l’autre à des prix modestes et dans des conditions convenables. Et c’est l’hôtel de la Croix-Blanche qui me donne l’hospitalité : belle chambre et bon lit avec lequel je fais de bonne heure connaissance...

Journée du 20 août. — Réveil matinal. Les jaunes rayons qui percent mes volets me disent que l’ardente canicule ne va pas faire relâche. Il faut que je sois à la gare à sept heures. Cette course matinale je la fais à pied, afin de mieux voir autour de moi. La chaleur est déjà accablante. La Roche est bien la vieille ville savoisienne, déjà un peu italienne. Une grande et grosse tour ronde à créneaux et mâchicoulis se dresse à quelques pas de l’hôtel de la Croix- Blanche, à un angle de la place principale, disant que La Roche a fait quelque figure au moyen âge. Partout, devant les maisons, des lauriers-roses s’alignent couverts de leurs nobles fleurs qui témoignent de la douceur du climat et de l’ardeur d’un été exceptionnel. Mais où est donc l’ancien collège où saint François a passé sa tendre enfance ? Je voudrais bien le visiter avant mon départ. Mais, renseignements pris, je renonce àmon projet. Il faudrait se rendre jusqu’à l’autre extrémité de la ville. On me montre de loin, près d’une église, ce bâtiment qui est devenu une école primaire laïque ( quantum mutatus .'). Une belle campagne sillonnée par la ligne sinueuse et blanche que forme le lit d’un large torrent, VArve, s’étend par delà Saint François de Sales s’est développé dans ce paradis terrestre ayant en perspective ces champs et les glaciers lointains d’où descend le torrent, les sommets de Ghamonix et du Mont-Blanc qui déjà lui apprenaient à tourner son âme en haut et à en maintenir la pointe, comme il disait, c’est-à-dire sa

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

raison, dans la sérénité lumineuse sans se troubler si les nuages et les orages grondaient au-dessous.

A la gare je retrouve ma valise déposée la veille et, muni d’un billet pour Annemasse, je prends place dans le train qui arrive de Chambéry. Le soleil monte à notre droite, éclairant les paysages et les colorant d’un éclat de plus en plus ardent. De légères vapeurs s’élèvent des profondeurs. Suivant une direction ouest et nord par rapport à La Roche, nous avons longtemps à droite le vaste bassin verdoyant dont la petite ville occupe le centre. Le Salève reparaît à notre gauche, c’est-à-dire au couchant. A droite, vers le nord, se montrent les Voirons. Dans les champs, plus de gerbes — on rentre les regains. — Sur une route poudreuse, entre deux rangées de petits saules à têtes rondes, des chariots, traînés par des bœufs aux longues cornes, s’avancent chargés de trèfles qu’on y entasse non bottelés. Cela me rappelle les tableaux de Léopold Robert (la Campagne Romaine) que l’on voit au Louvre. Autour de nous des roches faisant saillie de-ci et de-là, parmi des buissons ou taillis de chênes, nous disent que les montagnes ne sont pas loin. Nous côtoyons l’Arve. Puis nous atteignons Mornex. Au-delà de Mornex nous commençons à entrevoir devant nous, bien loin dans les brumes de l’horizon, une ligne noire que nous reconnaissons être le Jura.

Entre cette sombre barrière transversale et nous, au fond de vaporeuses profondeurs, il y a le lac, il y a le Léman. Mais nous ne le voyons pas encore. Seuls, les contours du bassin qui le renferme commencent à se dessiner. Nous contournons les Voirons aux flancs couverts de vignes qui se dressent sur notre droite. En contemplant cette montagne qui domine Genève, le lac et ses bords, on peut se faire une idée de la beauté du spectacle que l’on découvre du sommet, la vue s’étendant du Jura au Mont-Blanc. Le jeune apôtre du Chablais, François de Sales, a souvent gravi ces pentes : Quam pulchri pedes evangilisanlis paceml II visita sur ce mont les ermites qui l’habitaient. Il réforma leurs règles, leurs constitutions auxquelles il imprima ce cachet de douceur.

de modestie et de sagesse qui le caractérisent. 11 préluda là, déjà, à son rôle de fondateur de congrégation.

D’Annemasse où je suis arrivé à huit heures et demie, je voudrais bien faire l’ascension de cette montagne. Mais quand 'la distance à parcourir m’est connue, je change d’avis. Je renonce même à l’ascension du Salève, plus rapproché (il y faudrait un jour). Et je n’hésite plus à me rendre directement dans la capitale du Chablais, à Thonon.

Un train partd’Annemasse à dix heures pour cette destination . Au delà d’Annemasse on se rapproche du lac de Genève, mais nous n’en avons pas encore la vue. Autour de nous, de jolis villages avec leurs clochers. aux ardoises luisantes, des bastides, des métairies isolées au milieu des vignes ou étagées sur les pentes parmi les noyers et les châtaigniers. Le soleil, ayant dépassé la cime des Voirons, à notre droite, embrase le paysage et aussi nos compartiments. Depuis Annemassela physionomie de deux nouveaux compagnons de route captive mon attention. Ce sont deux types qui m’intéressent par eux-mêmes et par les contrastes qu’ils présentent. C’est un bourgeois et c’est un ouvrier. Le bourgeois n’est pas la fine fleur de sa classe. Sa tenue, ses allures, son costume dénoncent un homme d’affaires (avoué, huissier ou notaire), ou bien encore le brocanteur genevois, bijoutier en faux, commerçant interlope. Ses yeux d’un bleu pâle, sa figure rasée, sa physionomie de lièvre inquiet, ses épaules tombantes, ses hanches prononcées et arrondies, ses allùres cauteleuses lui donnent l’air d’unè sorte de Shylock. Malheur (il me semble) à qui se laisse prendre en ses filets.

L’autre, l’ouvrier, a des allures et un aspect tout différents. Tout son air accuse une nature droite et loyale. De fière et vigoureuse stature, il porte sur son costume et sa personne les stigmates du travail, des taches de terre et de plâtre, mais n’a rien de déguenillé. Sa veste pliée sur son bras et son pantalon de velours ne sont que défraîchis ; sa chemise entr’ou verte sur une poitrine brunie et velue est d’une toile solide ; sa barbe et sa

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

chevelure qui porte un feutre noir marqueté de taches de plâtre commencent à grisonner. Ses traits sont basanés et accentués. Il n’est qu’os, nerfs et muscles. Ce doit être un enfant de la vaillante et croyante Savoie, et non un de ces rusés coquins comme ceux que produit en si grand nombre la patrie de Jean- Jacques. Vont-ils de compagnie? Si oui, on sent lequel des deux doit être la dupe de l’autre.

La ligne sombre du Jura nous accompagne toujours parallèlement depuis Annemasse; maintenant elle commence à . s’écarter pour se diriger vers le nord. Les collines du pays de Yaud continuent vers l’est le cadre du lac sur la rive helvétique.

Ce n’est qu’après Porriquier que le lac lui-même nous apparaît entre deux collines. Une belle échappée de surface bleue nous éblouit. Au delà de quelques monticules boisés, il reparaît et s’élargit. De hauts peupliers d’Italie bordent la rive. La surface des eaux se déploie comme une glace unie et lumineuse. Le terrain accidenté que traverse la voie nous en dérobe encore souvent ia vue. Sur la droite, le terrain s’élève de nouveau et forme un véritable chaînon montueux qui s’allonge parallèlement à la voie. Le sommet dominant se dresse escarpé et rocheux au-dessus de bois de chênes et de sapins. Des ruines le couronnent comme des ruines de tour ou de vieille forteresse. Et l'on dirait un campanile aigu surmontant quelque vieux bâtiment. N’est- ce-point le chaînon et le sommet des Allinges avec les restes du vieux château qui abrita saint François de Sales au cours de ses missions dans le Chablais et où commandait de son temps le baron d’Hermance? On pourra me renseigner exactement à Thonon. Thonon, la capitale du Chablais, n’est pas loin ; et j’y dois séjourner quelques jours. Thonon est, après Annecy, le principal objectif de mon voyage, ayant été la base d’opératioqs d’où rayonna l’apostolat de saint François en sa jeunesse lorsqu’il reconquit le Chablais sur l’hérésie protestante. Et en effet nous arrivons en gare de Thonon (onze heures du matin).

Plusieurs omnibus se disputent mon bagage et ma personne,

ils n’ont pas de succès. Mon bagage reste au dépôt. Et ma. personne se lance pédestrement sur la voie qui conduit en ville. Avant de me décider pour le choix d’un hôtel, je veux avoir vu. Thonon est une petite ville de quatre à cinq mille âmes, bâtie sur une sorte de plate-forme ou de promontoire élevé et irrégulier qui domine le lac. Je l’ai bientôt traversée dans le sens de sa largeur, et j’arrive par une voie directe et spacieuse devant la façade d’un hôtel princier. C’est le grand hôtel des Bains dont, à la gare, le brillant omnibus éclipsait tous les autres. Ce somptueux établissement est tout flambant neuf. Construit sur la partie la plus saillante du promontoire qu’occupe Thonon, il domine le lac d’une hauteur de plus de cent mètres. Mais effrayé par l’aspect majestueux et grandiose de ce palais, je m’en détourne et vais à la recherche d’un gîte plus modeste. On m’indique V hôtel de l'Europe. Une rue transversale par rapport à celle que j’ai suivie, qui s’appelle la Grand' Bue, m’y conduit.

C’est la Grand’Rue. Elle mérite son nom. Les deux tiers des maisons de Thonon sont là plus ou moins correctement alignées. Cette voie se dirige de l’ouest à l’est, c’est-à-dire du côté d’Evian, et fait partie de la route qui y mène. Il me fallait aller jusqu’au bout, et la dernière maison à gauche faisant angle sur la rue et sur une place dite du Château, c’est l’hôtel indiqué, l’hôtel de l’Europe.

L’aspect de cet hôtel m’agrée. On reconnaît le vieil hôtel traditionnel, d’où la simplicité n’exclut pas le confort et dont le luxe n’intimide pas. J’entre et m’installe. Ma chambre donnant sur le devant, c’est-à-dire sur la place du Château, a vue sur le lac, dont j’embrasse les contours lointains du côté de l’est. La place que j’ai sous les yeux devant l’hôtel, et où se dressait autrefois le château (ou forteresse) des ducs de Savoie, est maintenant un promenoir ombragé de grands tilleuls. Le terrain est fort escarpé et muni d’un parapet du côté du lac. On descend à la rive par un chemin de fer funiculaire que je peux voir fonctionner de ma fenêtre.

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

Après ce premier coup d’œil jeté au dehors, je secoue un peu la poudre du chemin et me rends à la table d’hôte. Nous ne sommes que quatre ou cinq convives. Il est vrai qu’un premier déjeuner a précédé le nôtre. Mais par ce que je vois là et par ce que j’ai déjà constaté aux gares de Culoz et d’Annemasse, il m’est démontré que la foule des touristes ne vient pas sur cett.e rive. La réclame ne les y a pas suffisamment appelés. Ce n’est pas le côté du luxe et des plaisirs, le côté babylonien.

Après le déjeuner, je m’informe auprès de mon hôtesse des monuments intéressants à visiter et en particulier de ceux élevés en l’honneur de l’apôtre de la contrée, saint François de Sales. Je demande où se dresse sa statue. J’avais souvenance d’avoir lu dans le temps dans les journaux qu’on lui avait élevé un monument à l’occasion du centenaire de son doctorat, célébré en 1894. J'avais mal lu, paraît-il. Il ne s’agissait que d’un monument projeté et non d’un monument élevé. « Il est question, me disait l’hôtesse, de construire une nouvelle église en l’honneur de saint François de Sales. Elle est même commencée et sur le fronton, au-dessus du porche, se dressera la

statue du saint » C'est la pose de la première pierre de ce

monument, en 1894, en présence de plusieurs évêques, qui avait donné lieu à ma méprise. L’église Saint-Hippolyte, l’unique église paroissiale de Thonon, renferme des souvenirs du saint.

Je m’empresse donc de me rendre à Saint-Hippolyte. Cette . vieille église, où prêcha si souvent saint François, n’est pas éloignée de l’hôtel de l’Europe. Elle est là, sur la Grand’Rne, mais de l’autre côté, un peu en retrait. Nos administrations municipales et gouvernementales ne se préoccupent pas d’élever des statues à François de Sales. Amies qu’elles sont de tous les sectaires, elles lui en voudraient plutôt d’avoir arraché ce pays à la domination calviniste.

L’église Saint-Hippolyte a dû, presque en totalité, être reconstruite. L'église actuelle date du temps de Louis XII L On y a peint à la fresque, sur un côté de la façade, à gauche du

porche, un portrait du saint docteur. Un guerrier qui n’est sans doute, sous un costume antique, que le duc de Savoie d’alors, lui fait pendant. Le style rococo domine à l’intérieur. Restent aussi quelques parties ogivales dans le bas-côté de droite. La chaire où a prêché le saint est conservée comme une relique. Elle se dresse du côté de l’Epître, à l’entrée du chœur. Le sanctuaire est du dix-çeptième siècle. Les murs et la voûte en sont revêtus de peintures à demi effacées. Un détail original, c’est une tribune-balcon en vieux bois sculpté, faisant saillie du côté gauche, au-dessus du chœur, et qui renferme l’orgue. En dehors de quelques détails remarquables, l’ensemble est triste et sombre, et l’ornementation et le mobilier : chaises de la nef, bancs ou bancelles du chœur, donnent à cette église un aspect d’église de campagne.

C’est dans ce temple modeste, ou plutôt dans celui qu’il a remplacé et qui ne devait pas être plus somptueux, si l’on en juge par les parties gothiques encore subsistantes, que saint François donna les principales missions ou retraites qui transformèrent Thonon. C’est là qu’il restaura le premier autel catholique et rétablit solennellement le sacrifice de la messe (nuit de Noël 1596).

Une des principales créations de saint François dans la capitale du Chablais pour assurer l’avenir de son œuvre fut l’établissement que l’on a appelé la Sainte Maison. Il créa là comme une sorte d’ Université, où l’on enseignait toutes les sciences, tous les métiers et comme un refuge où quiconque voulait, soit se convertir à la religion catholique,, soit vivre selon ses maximes s’il était déjà converti, pouvait avoir une position honorable, les uns en enseignant, les autres en exerçant ou apprenant un métier selon leur condition.

Il ne reste plus rien de cet établissement, ni de cette université, qui devint si florissante sous la direction des Pères jésuites. D\i moins, c’est la réponse que fait, à ma demande de renseignements, un petit libraire dont le magasin est situé en face du porche de l’église, et qui en est le sacristain. C’est lui

qui me renseigne aussi sur la nouvelle église et me montre où en sont les travaux. On en a commencé la construction sur un vaste terrain à gauche de l’ancienne. Les murs de l’abside, du chœur et des chapelles de la croix sont terminés ; de hauts piliers, de hardis contreforts entourés d’échafaudages se dressent. On en est à la première travée de la nef. Mais poucle moment, les travaux sont interrompus. L’argent manque. On ne peut compter sur des subventions budgétaires, et les catholiques ont tant de charges à porter qu’il n’est pas surprenant que la souscription marche lentement. Avec le temps, l’édifice pourra s’achever, et le monument (de style gothique) sera digne du saint qu’on se propose d’honorer. Sa statue en ornera le porche. Le sacristain me raconte les fêtes du centenaire (1894) et la cérémonie de la pose de la première pierre, en présence de sept évêques.

Je m’enquiers des autres églises où prêcha saint François de Sales. Ces églises n’existent plus ou ne sont plus livrées au culte public; ni Saint- Augustin, ni Saint-Sauveur. Elles sont devenues des magasins militaires ou des chapelles de communautés. Il n’y a d’autre église paroissiale, à Thonon, que Saint- Hippolyte.

Je poursuis ma promenade à travers la ville. On m’indique comme édifice à visiter le nouvel établissement thermal. Mais comme la course est longue sous un soleil dévorant (il faut sortir de la ville par la route de Genève), je la remets à un autre moment et reviens vers l’hôtel de l’Europe. Chemin faisant, je constate les efforts que Thonon, la vieille capitale du Ghablais, fait, elle aussi, pour se moderniser. Les lauriers d’Évian, sa voisine, station balnéaire recherchée du beau monde, l’empêchent sans doute de dormir. Les progressistes de l’endroit se plaignent que l’on n’avance que lentement dans cette voie. « Les gros bonnets de la bourgeoisie et le conseil municipal, me dit l’un d’eux, avec qui je cause, sont trop routiniers; — le croirait-on! on n’a pas encore de Casino !... »

Revenu sur l’esplanade, devant l’hôtel, je me repose un ins-

tant à l’ombre des grands tilleuls, en vue du lac qui se déploie entre ses belles rives et miroite sous un ciel embrasé. Cette place domine à pic et d’une hauteur d’une centaine de mètres un terrain plat qui borde le lac. C’est ce qu’on appelle la Rive. Un petit port, que protège une sorte de digue ou brise-lames, y abrite les embarcations que l’on voit entrer ou sortir sous leurs voiles blanches et triangulaires : là abordent aussi les';bateaux à vapeur. En me penchant par-dessus le parapet qui me protège, je m’amuse à regarder les pêcheurs à la ligne assis à bord de petits bateaux à l’ancre et à voir leur attente anxieuse et patiente, leur joie quand sort de l’eau le poisson qui frétille.

Sur les cinq heures, la chaleur me semblant moins accablante, j e me décide à faire une excursion avant le dîner. De mon banc, sous les tilleuls, j’ai pu apercevoir du côté d’Evian, à deux ou trois kilomètres environ de Thonon, dans les pentes couvertes de vignes qui descendent, vers le lac, un vaste domaine entouré de murs et qui renferme comme un vieux château du moyen âge ou une ancienne abbaye. C’est l’abbaye de Ripailles, me dit un voisin qui, sur le même banc, prend aussi le frais sous les tilleuls. L’abbaye de Ripailles, j’ai lu ce nom-là dans la vie de saint François et je me rappelle que c’était un vieux château appartenant aux princes de Savoie qui fut donné au saint par le duc régnant pour qu’il y établit un couvent de religieux. Aujourd’hui, me dit-on, c’est la maison d’été d’un prince de la finance. Je veux aller voir de près ce vieux domaine.

La route d'Evian me mène bientôt hors la ville. Je laisse sur ma gauche, dans la pente qui descend, vers le lac, le villagefaubourg d’incises. La solitude est presque complète dans la campagne. Seuls, quelques cyclistes intrépides font voler la poussière et filent en jouant des jambes qui vers Evian, qui vers Thonon. Bon Topffer, que dirais-tu de cette nouvelle façon de voyager et d’aller admirer les Alpes, toi qui ne goûtais que l’excursion pédestre, le sac au dos et le bâton ferré en main !

Au delà des derniers enclos reparaît le beau lac bleu et sa

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

rive lointaine, et sur la rive voisine à laquelle descendent les coteaux que je parcours, je revois le domaine de Ripailles au milieu des vignes en avant d’un massif de chênes sur lequel ressortent ses tours grisâtres. Il me faut quitter la grande route et prendre un chemin tortueux à travers champs et vignes. Lorsque j’ai fait quelques pas dans ce chemin de traverse, un naturel survient. C’est un faucheur qui pousse devant lui une brouette chargée de fourrage. Sa faux est en travers* la pointe enfoncée dans le trèfle. Ayant besoin de savoir si je suis la bonne direction, je lui adresse la parole. Il pose à terre sa brouette et nous causons. Puis prenant le même chemin, il me sert de guide. Nous parlons d’abord pluie et beau temps, récoltes, cultures, il en vient à me conter son histoire. Né en 4835, il a été soldat. Il a servi le Piémont d’abord, puis la France. Il a fait la campagne d’Italie (1859-60). Puis, aprèsavoir tenu garnison en France, il est revenu au pays cultiver sa vigne et son champ. Tout allait bien alors. On travaillait moitié moins et la vigne rapportait beaucoup plus. Aujourd’hui on travaille beaucoup et on gagne peu, heureux encore quand on se porte bien... Les salaires d’ouvriers sont faibles... Par bonheur, les femmes vont, au printemps, travailler en Suisse (sur l’autre rive) à l’effeuillage des vignes. Là, elles sont bien payées, bien nourries. Mais dam ! il faut du travail, depuis le petit matin jusqu'à l’étoile... Un carrefour se présente et à l’angle de deux chemins se dresse une maisonnette à demi cachée sous des pampres verts. De hautes vignes appuyées sur des ormeaux ou des troncs desséchés l’entourent, qui lui donnent l’apparence d’un ermitage. C’est la demeure de mon compagnon de route. Après m’avoir indiqué la bonne voie et souhaité bon voyage, il pousse sa brouette et disparaît sous la treille.

11 est six heures du soir. Le soleil est encore ardent. Le chemin continue oblique et sinueux par rapport au lac, descendant toujours à travers les vignes.

Enfin me voici au but. Mon chemin débouche sur une sorte de clairière ou planite en demi-lune, arc de cercle dont le domaine

de Ripailles, à droite, forme la corde. Sur cette corde aboutissent deux corps de bâtiments parallèles entre eux séparés par des jardins ou parterres auxquels donne entrée une grille au milieu de claires voies. Cette entrée fait face au lac. Le corps de bâtiments lepluséloignédeThonon (nord-ouest), c’est le château moderne, la demeure du nabab qui vient séjourner ici aux beaux jours d’été. L’autre corps, c’est l’ancien castel ou l’ancienne abbaye. Trois tours rondes de taille inégale et d’inégale grosseur, couronnées de mâchicoulis et de parapets, flanquent ce dernier bâtiment. On a muré la plupart des portes et des fenêtres (quinzième et seizième siècles), entre autres deux hautes fenêtres ogivales du côté du midi ou de Thonon. Sur l’emplacement découvert et en demi-lune, dont j’ai parlé, deux grands tilleuls se dressent en vedette chacun sur un petit tertre. Je me repose un instant sous l’un d’eux en contemplant cette vieille ruine grisâtre que colorent les rayons obliques du soleil sur le point de disparaître derrière le Jura. Par un coup de baguette de cette fée, l’imagination, la scène s'anime. J’y vois reparaître les brillantes chevauchées du temps de la chevalerie et des princes de Savoie; puis les jours sombres et sanglants, les jours de pillage et de dévastation au temps des soudards de Berne et de Genève. Puis les beaux jours de paix, de contemplation et de prières quand François de Salles y eut installé une abbaye de Bénédictins. Comme la solitude des Talloires, le lieu est propice à la méditation et à la prière.

Cependant les instants s’écoulent ; il faut songer à rentrer à Thonon.

Pour le retour je prends un autre chemin. Je reste à micôte, traversant les vignes sans rerqonter jusqu’à la route d’Evian. Le chemin que je suis me mène vers le village ou faubourg d Incises. Le lac se colore et s’enflamme. Quelques nuages orageux apparaissent en arrière du côté des montagnes du Valais. Je revois la chaumière de mon brave vigneron de tout à l’heure. Et lui-même est là auprès de son petit domaine •qui combat vaillamment là sécheresse en versant des cruches

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

d’eau sur le pieds des vignes. Un bel et vigoureux adolescent l’aide dans ce travail. Quelques pas plus loin un groupe de fillettes ramènent une chèvre. L’une d’elles conduit en laisse la bête capricieuse, qui s’arrête à brouter les ceps ou les gazons des bords du chemin. Elle l’adjure avec gentillesse et douceur : « Allons ne fais pas la fainianie! »

Avant d’entrer au faubourg d 'Incises, vrai village de vignerons et de laboureurs, je jette un dernier regard sur le lac. Le tableau est devenu merveilleux. Le soleil est au moment de disparaître en arrière du long rideau sombre que présente le Jura; et son orbe agrandi projette des rayons éblouissants qui, faisceau lumineux et horizontal, rasent le lac, s’y réfléchissent et forment d’une rive jusqu’à l’autre un véritable pont d’or.

Au dîner de la table d’hôte, un peu plus de monde que le matin. La plupart sont des touristes, des familles du monde élégant qui vont à Évian ou qui en reviennent. Cette francmaçonnerie mondaine se reconnaît, se lie, et entre tout de suite en conversation. Les bains, les distractions, les plaisirs que l’on trouve à Évian, les personnages de marque, la chronique des bains... Que voulez- vous faire à Thonon ? Il n’y arien... pas de Casino; Y Établissement Thermal n’est qu’aux débuts. Les beautés naturelles, les souvenirs historiques, surtout ceux de l’ordre religieux et surnaturel, l’œuvre de saint François de Sales : qu’est-ce que tout cela? Qui leur en parle leur semble un revenant d’un autre âge ; comme le convive qui dit encore son Bénédicité au commencement du repas. Cela leur jette un froid et comme une aspersion d’eau bénite.

L Journée du 21 août. — C’est dimanche. Le soleil se lève plus ardent que jamais. La brume flotte sur le lac et sur les montagnes du côté de Vevey, de Montreux et de Villeneuve . La journée s’annonce torride ! A quelle heure la grand’messe à Saint-Hippolyte? Je vais me promener dans la grand’ rue du côté de l’Église pour me renseigner. Il y a foule dans la rue, foule pimpante et déjà en costume de fête. Beaucoup de bonnes, des jeunes ou-

vrières, aux petits chapeaux de paille brune enrubannés. On sort d’une messe basse, celle de huit heures. A neuf heures un quart, la grand’-messe...

A cette grand’messe, à laquelle j’assiste de la tribune du bas de la nef, quelques particularités me frappent. Avant l’eau bénite on chante un Libéra e t on donne l’absoute, sans doute pour une inhumation faite la veille dans l’après-midi. Des parents sont là, cierges allumés en main. On leur passe le goupillon ; ils aspergent le pavé; puis op éteint les cierges ; et le célébrant commence l’office du jour.

Autre singularité : après l’Épître, au Graduel, un mouvement un peu bruyant se produit dans l’assistance. Ce mouvement vient du porche en passant sous la tribune et je le vois qui se propage dans le milieu de la nef. A travers les remous et les dominant s’avance une grande forme blanche, quelqu’un portant quelque chose de rond sous un drap ou draperie blanche qui retombe tout autour. En effet, la draperie s’entrouvre et il en sort une personne portant sur sa tête un majestueux pain bénit, doré, cuit à point, qui est un vrai monument. On le pose sur un haut guéridon perché sur trois longs pieds ; puis, au moment de l’Évangile, un vicaire l’ayant bénit, on l’emporte à la sacristie d’où on le rapporte découpé pour être distribué à tous les assistants en souvenir des agapes des anciens chrétiens.

Après l’Évangile un jeune vicaire monte en chaire et, continuant un enseignement déjà commencé sur les sacrements, traite dans son prône : Des empêchements prohibitifs et des empêchements dirimants du sacrement de maj'iage. Je constate avec plaisir qu’à Saint-Hippolyte de Thonon le clergé enseigne la religion au peuple, chose trop rare, et ne se contente pas de débiter comme prône quelques généralités ou banalités pieuses...

La chaleur intense et la fatigue m’ayant indisposé, je demeure au repos l’après-midi. Les tilleuls de la place du château me prêtent encore leur ombrage et j’y fais une longue sieste malgré

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

l’absence de fraîcheur. Puis le tramway funiculaire étant là, allant et venant, je descends sur la Rive et je reste longtemps sous les platanes qui longent le lac, à regarder le miroitement éblouissant de la lumière sur les lames et le mouvement des promeneurs endimanchés qui vont et viennent, s’embarquent, débarquent. D’autres pêchent à la ligne. Tout ce mouvement joyeux n’est pas très gai à contempler pour qui se trouve ainsi à deux cents lieues de son foyer, isolé et souffrant. Je réagis bientôt contre ces dispositions mélancoliques et je remonte vers la ville pour la parcourir un peu à l’aventure. Il est cinq heures du soir. Après la place du Château et la Grand’Rue les rues transversales m’appellent ; je me trouve conduit à la porte d’un grand établissement, d’une longue construction aux nombreuses fenêtres dépolies et m unies de barreaux de fer. Une croix en surmonte l’entrée principale. Ce doit être une Communauté. Je m’informe. « C’est la Visitation, me dit une vieille du quartier. Il y a grande et belle fête pour ces dames aujourd’hui : on prêche en ce moment! » C’est en effet la fête de sainte Chantal et je l’avais oublié. Je veux entrer; mais porte close et verrouillée. Je prête l’oreille et j’entends qu’on en est à la péroraison dont je saisis les derniers mots : «... afin que Thonon reste toujours le Thonon de saint François de Sales ! » On rouvre la chapelle, le sermon terminé, et je peux assister au salut solennel qui suit. Ç’est une bonne fortune pour moi. Il m’eût été fâcheux, étant à Thonon, de ne prendre aucune part à la fête de sainte Chantal, alors que j’y étais venu pour évoquer les souvenirs de saint François de Sales et de son œuvre.

Une fois entré, la fête me captive. Un chœur de huit ou dix voix (des Frères des Écoles chrétiennes, parmi lesquels un soldat en uniforme) chante les morceaux qui accompagnent le Salut. Puis, à la fin de la cérémonie, on fait vénérer une relique de la sainte, et je suis heureux de pouvoir me joindre à la foule pieuse.

De la chapelle de la Visitation, je retourne à l’hôtel pour le dîner. La rue que je suis passe en arrière de Saint-Hippolyte et de la nouvelle église en construction, et me permet de me

faire une idée plus complète des travaux et de ce que sera le monument, dont je contourne l’abside et le chœur, et de l’aspect qu’il présentera, dominant la ville de ses flèches gothiques et aériennes, surtout pour qui le contemplera en naviguant sur le lac.

Le dîner me remet un peu de mon indisposition, et je me couche avec l’espoir que le lit et le sommeil vont me rendre ma vaillance dont j’aurai grand besoin le lendemain.

Lundi 22 août. — Réveillé assez dispos, de grand matin je vais à mon observatoire, c’est-à-dire à ma fenêtre.

La sérénité caniculaire persiste. Je m’apprête en hâte, méditant pour la journée une course épique. Il s’agit de contourner l’extrémité orientale du Léman et même de visiter une partie du Valais. Laissant pour un instant le théâtre où s’est écoulée, idylle d’amour divin, la noble vie de saint François de Sales, je veux faire une excursion, ou plutôt une digression, sur le terrain des luttes héroïques et primitives du christianisme. Le voisinage du Valais et de Saint-Maurice m’y invite. Je veux voir l’emplacement de l’ancienne Agaune et la terre arrosée du sang des martyrs de la légion thébéenne. Un train suisse (bien que sur la rive française) m’emporte de Thonon à neuf heures.

Depuis Thonon jusqu’à la Drance , le pays est peu pittoresque. Lorsque l’on a franchi ce torrent violent et capricieux, l’aspect change. Des villas , des châteaux s’étagent sur les pentes. Des noyers bordent la voie. A droite, les coteaux s’élèvent en gradins verdoyants, semés de ces châtaigniers superbes qu'on n'oublie point quand on les avus(\). Amphionles-Bains est la première station où l’on s’arrête. L’on passe en arrière d'Evian, dont on ne voit guère que la gare et quelques toitures ardoisées, toute la ville étant en contrebas par rapport à la voie ferrée. Le lac apparaît par delà. Au loin, Lausanne, Vevey, Montreux, s’entrevoient à travers la brume. A notre droite, bientôt se dressent de vraies

(1) Tôpffer, Le tour du lac et quatre journées.

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

montagnes. Voici la Dent Doehe, et plus loin la Dent du Midi , masses noirâtres aux sommets ébréchés. Les deux rives se rapprochent en devenant plus abruptes. La voie est taillée dans le flanc de rochers éventrés. Des masses de marbre et de granit surplombent. Ce sont les fameux rochers de Meillerie. Ces carrières ont, dit-on, fait disparaître les rochers et la grotte rendus célèbres par la fameuse description que Rousseau en a donnée, et qui a fondé en quelque sorte l’école naturaliste et descriptive dans notre littérature. Un tunnel traverse ces rochers. A la sortie, la vue se repose sur un ravissant paysage. A gauche, le lac, et à droite, un village autour de son clocher, niché dans un riant enfoncement de montagnes. On franchit un nouveau tunnel, et l’on arrive à Saint- Gingolph. Au delà de cette gare, on suit encore quelque temps la rive. Les montagnes de l’autre bord, du côté de Villeneuve, se dressent de plus en plus hérissées et entassées, et à leur rencontre s’avancent les Dents Docheet les Dents du Midi, qui mordent les deux.

En avant de cette enceinte d’aspect formidable, s’étend une rive plate et basse, couverte de champs verdoyants, le delta que sillonne le Rhône torrentueux avant de se précipiter dans le lac. Pour qui navigue sur le Léman, les sommets qui s’entrecroisent en arrière de ce delta semblent sortir presque immédiatement des flots. Ils apparaissent à l’entrée du Valais comme de terribles Adamastors. Ce qui explique la fameuse description qu’en donne Byron dans Chüde-Harold.

Après Bouveret, nous avançons sur cette terre plate, formée d’alluvions. Le fleuve y décrit des méandres, et parfois laisse à peine la place nécessaire à la ligne ferrée entre son lit et les rochers qui se dressent sur la rive gauche. Sur les pentes des montagnes voisines, des taches blanches, brillantes au soleil, annoncent que l’on approche des grandes Alpes et des neiges éternelles. La vallée se resserre tout à coup. Deux montagnes se rejoignant semblent barrer le passage. Le Rhône franchit l’obstacle par une gorge gigantesque, et un tunnel donne passage à la voie ferrée.

C’est après avoir franchi ce tunnel que l’on arrive en gare de Saint-Maurice. La gare est située à l’extrémité de la petite ville, du côté de Sion et de la Furca. Il faut revenir en quelque sorte sur ses pas pour visiter Saint-Maurice. Je suis une rue principale sur laquelle débouchent, du côté droit, quelques ruelles transversales. En arrière des, maisons de gauche et d’une place libre qui leur fait suite, se dresse un long et haut édifice que surmonte une flèche romane. C’est l’abbaye. Elle s’abrite contre la paroi verticale et nue de la montagne qui forme, avec la gorge dont j’ai parlé et le lit du Rhône, un angle allongé et aigu. C’est dans cet angle, sur la rive gauche du fleuve, qu’est bâtie la ville de Saint-Maurice.

Je me rends d’abord à l’abbaye. Sur le seuil, arrivent en même temps que moi deux Frères des Écoles chrétiennes, que j’avais remarqués à la descente du train, et qui viennent comme moi pour vénérer les martyrs dont les reliques sont conservées en ce lieu. On nous introduit; et dans le vestibule, à l’entrée de longs corridors mystérieux et recueillis, nous attendons. Bientôt paraît le Frère visiteur. Il regrette de ne pouvoir se mettre à notre disposition en ce moment, et il nous invite à revenir vers une heure, après le repas des Religieux, qui se rendent au réfectoire pour le déjeuner. Nous nous retirons, et je m’en vais à la recherche d’un hôtel pour déjeuner aussi.

Je jette mon dévolu sur l’hôtel-pension des Alpes, situé à l’extrémité de la Grand’Rue, du côté de la gorge où se précipite le Rhône. Des fenêtres, on peut voir cette gorge où s’engouffre le fleuve tumultueux, et les âpres parois des montagnes qui surplombent. Le déjeuner est court. Je, n’étais pas chez Lucullus.

A l’heure dite, je suis à la porte des bons Pères Augustins de Saint-Maurice. On m’accueille, et je trouve déjà introduits dans le vestibule les chers Frères déjà rencontrés. Nous ne sommes que trois à suivre le Frère visiteur. Nous parcourons avec lui les vastes et antiques corridors. L’abbaye de Saint-

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

Maurice est une des plus anciennes du monde. Elle date de la fin du quatrième siècle. Saint Théodore, 1 évêque de Sion, la construisit en l’honneur de saint Maurice et de ses compagnons. Nous allons d’abord à la sacristie, qui renferme le trésor , et le Frère visiteur nous exhibe les richesses inestimables que contiennent ses armoires. Nous passons à la chapelle, et notre vénérable guide nous conduit aux autels et nous montre les châsses, dont il nous dit tout le prix.

Une châsse plaquée en argent, ornée de pierres précieuses, renferme plusieurs parties du corps de saint Maurice. Un buste en argent conserve la tête de saint Candide, un de ses lieutenants. Une autre châsse en argent doré contient le corps de saint Victor, vétéran romain martyrisé avec les Thébéens. Le Père nous montre deux bras en argent enrichis de pierres précieuses : dans l’un, une côte et un ossement de saint Bernard de Menthon, et dans l’autre des reliques de saint Exupère, martyr thébéen; une autre châsse encore, contenant des ossements de divers martyrs thébéens; et des vases et des coupes renfermant d’autres reliques ou de la terre imprégnée du sang de ces martyrs. Il y en a qui sont des dons de Charlemagne, d’autres viennent de saint Louis. Il y a l’anneau de saint Maurice, véritable anneau des chevaliers romains du troisième siècle.

Après le trésor et les autels, nous visitons la chapelle, dont nous admirons les proportions puissantes et harmoniques, l’aspect imposant et sombre résultant de ses voûtes arquées et cintrées, qui retombent sur de robustes piliers, d’édifices romains. De la chapelle on passe au musée, et l’on y visite les résultats de fouilles que font exécuter les bons Pères, et qui ne cessent de produire au jour des objets de l’époque romaine : monnaies, médailles, ustensiles, armes, etc...

Après les restes et les reliques des martyrs, il faut aller voir et vénérer le champ où ils sont tombés. Le Père visiteur me renseigne sur la route à suivre et sur l’aspect du lieu où s’est accompli leur sacrifice. Et je prends congé, non sans quelque

regret, de ce bon religieux à la parole douce et pénétrante, qui par ses traits et par sa taille, avec ses cheveux noirs à la Titus, son teint bistré, son profil de médaille antique et son tronc robuste, semble un légionnaire romain en soutane.

Il me faut parcourir de nouveau Saint-Maurice dans toute sa longueur, et après avoir suivi pendant vingt ou vingt-cinq minutes la route du Valais, prendre un chemin de traverse à droite.

Une petite chapelle au delà d’une voie ferrée en construction marque l’endroit. Je suis cesindications du bon Père, et elles me mènent au but. Le chemin qui y conduit de la route et que l’on prend à droite, au delà d’un torrent, est bordé de clôtures faites de débris de roches, et s’élève doucement entre des vignes parmi lesquelles croissent quelques noyers. Puis le chemin, décrivant une courbe de droite à gauche, redescend vers une petite chapelle (chapelle de Verolliaz). Sur ce tertre, on doit être sur la scène et sans doute au centre du lieu qui fut le théâtre du drame. Grandiose est le tableau qui s’v déploie à mes yeux. C’est un vrai cirque ou amphithéâtre de montagnes enceignant un terrain de trois kilomètres (environ) de longueur sur deux dans sa plus grande largeur. Le terrain descend en pente vers le Rhône, qui coule dans le sens de la longueur en côtoyant les montagnes du côté nord, c’est-à-dire de la rive droite. En avant des hauts sommets, dont les entrecroisements ferment la perspective aux deux extrémités (ouest et est), un bourrelet ou mamelon transversal termine l’enceinte, celui de l’ouest plus abrupt, celui de l’est plus verdoyant, plus arrondi.

Mon imagination s’efforce de reconstituer la scène qui s’y déroula le 22 septembre (288 ou 290).

Maximien -Auguste (collègue de Dioclétien) passait dans les Gaules à la tête d’une armée romaine. Il allait combattre les Bagaudes soulevés. Parmi ses légions, il y en avait une qui avait été levée dans la haute Egypte et qui ne se composait que de soldats chrétiens; son chef se nommait Maurice.

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

Après le passage des Alpes, comme son armée venait de faire une marche pénible, l’Empereur lui accorda quelques jours de repos à Octodurum (aujourd’hui Martigny). En même temps, il ordonna un sacrifice aux dieux, pour obtenir le succès des armes de l’Empire.

La légion chrétienne, ne voulant pas participer à ce sacrifice, alla camper à trois lieues de là, près d’Agaune (Saint-Maurice). Mais aussitôt, elle reçut i’ordre de revenir et de se réunir au gros de l’armée pour la cérémonie. Un refus unanime fut la réponse de la légion. Maximien commanda de la décimer.

« Les soldats sur lesquels tomba le sort n’opposèrent aucune résistance aux bourreaux. Ils n’avaient pas voulu abjurer Jésus-Christ. Ils voulurent bien mourir. Leurs compagnons demeurèrent inébranlables, s’exhortant les uns les autres à plutôt donner tout leur sang. En effet, la première décimation fut suivie d’une seconde qui s’exécuta de même et qui n’eut point d’autre résultat. Les soldats s’écrièrent qu’ils ne sacrifieraient point, qu’ils étaient résolus à tout souffrir plutôt que de trahir leur foi. Maurice, Exupère et Candide, leurs chefs, les entretenaient dans ces généreux sentiments.

» L’Empereur, alors, leur fit dire qu’ils comptaient en vain sur leur nombre, et qu’ils périraient tous s’ils persistaient dans leur refus. Ils lui répondirent : « Nous sommes vos sol- » dats, mais nous sommes aussi les serviteurs de Dieu. Nous » vous devons le service militaire et l’obéissance, mais nous ne » pouvons renier Celui qui est notre créateur et notre maître, » et qui est aussi le vôtre, quoique vous le rejetiez. Comman- » dez-nous des choses qui ne sont pas contraires à sa loi.

» Du reste, l’extrémité à laquelle on nous réduit n’est point » capable de nous inspirer des sentiments de révolte. Nous » mourrons sans nous servir de nos armes, ne voulant pas » vivre coupables, mais mourir innocents. » '

Ces sept mille hommes bien armés pouvaient vendre chèrement leur vie. Qui sait si leur révolte n’aurait pas provoqué un de ces mouvements militaires qui ont si souvent ravi l’Empire

au prince régnant et tranché ses jours? Ils montrèrent plus de courage et servirent mieux leur loi en mourant. Maximien, désespérant d’ébranler leur constance, les fit investir par son armée. Ils mirent bas les armes, et sans qu’un seul se démentit, s’exhortant les uns les autres à mourir, ils allèrent tous, par cette voie de sang, se joindre aux phalanges éternelles (1).

C’est cette grande scène qu’évoquent mes souvenirs en présence des lieux qui en furent témoins. Après les exécutions partielles inutiles, toute l’armée dut être appelée pour l’exécution générale. Je crois assister au défilé des légions venant d’Octodorum. Le tribunal de l’Empereur est dressé sur le tertre que je foule, ayant à dos les montagnes du côté de la Savoie. En avant se déploie le terrain qui descend en pente douce vers le Rhône. L’Empereur est assis, vêtu de pourpre, la couronne /laurée au front. Les licteurs, avec les faisceaux, se dressent de chaque côté sur les degrés de son tribunal. Les prétoriens l’environnent. Les légions viennent prendre position à droite et à gauche.

La cavalerie est sur les ailes, faisant retour vers le Rhône et fermant les issues; les chevaliers romains au casque d’argent surmonté d’une louve ; la cavalerie auxiliaire, germaine, numide, ibérienne aux armes et aux costumes étranges et divers.

Ce sont, je me le figure, ces auxiliaires barbares qui sont chargés de l’exécution . Les martyrs, rangés au centre de la plaine devant le tribunal, attendent désarmés... Le signal est donné et le massacre commence. Les nobles victimes tendent la gorge comme des agneaux et ne font aucune résistance. Ni plaintes, ni murmures. On n'entend que la voix des chefs exhortant leurs soldats à bien mourir...

Les légions dont le concours est inutile assistent immobiles à cet affreux égorgement, remplaçant l’assemblée des spectateurs dans ce nouvel amphithéâtre.

Enfin, l’immense immolation est, achevée et sept mille cada-

(1) Voir Saint- Maurice dans la Vie des Saints, et dans L. Veuillot l’Homme de guerre.

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

vres jonchent la plaine. ^Ohl la belle légion qui monte au ciel ! Comme elle doit être bien accueillie des. légions célestes! De tout cela plus de traces, que les reliques conservées à l’abbave et à la petite chapelle que j’ai sous les yeux. — Cette chapelle, qui est en même temps une école, est un bâtiment bien simple. Je m’y rends pour me munir de quelques souvenirs et aussi pour remercier de leur obligeance les bonnes sœurs de Y école. Me voyant arrêté à prendre des notes et à étudier le terrain, elles ont eu l’obligeance de m’envoyer une de leurs petites élèves m’offrir une chaise. Il appartient à ces femmes pures et dévouées d’être les gardiennes d’un lieu aussi saint. Avant de m’éloigner, je baise la terre trempée du sang des martyrs. Et j’invoque saint Maurice, saint Candide, saint Exupère et saint Victor avec leurs compagnons pour l’Eglise et pour l’armée de la France.

Mon retour vers la ville s'effectue par les chemins déjà parcourus. Quel silence maintenant dans cette plaine! On n’y entend plus que le bruit du Rhône et l’on n’y voit que des champs cultivés et des vignes. Mais tant qu’il y aura des chrétiens on se souviendra de l’événement qui s’y est accompli; la réponse des martyrs d’Agaune sera redite et leur conduite imitée vis-à-vis des Maximiens de tous les temps.

Pendant que je regagne la gare de Saint-Maurice, un orage se forme et gronde en arrière des sommets des Alpes bernoises (c’est-à-dire sur ma droite). Mais ce n’est qu’une menace passagère. Le soleil reste bientôt seul maître et roi dans son grand ciel bleu, et nul nuage, nulle vapeur ne tient devant ses rayons enflammés.

A cinq heures, départ de Saint-Maurice. Je monte dans un immense train suisse qui doit suivre la rive vaudoise ou septentrionale du lac de Genève. Mon billet n’est que pour Montreux. Je me propose d’achever ma course en prenant le bateau d’Évian qui ne s’en retourne vers les bords savoisiens qu’après avoir touché aux principales, stations de l’autre rive, Clarens, Vevey, etc... Je franchis de nouveau le tunnel et la gorge

de Saint-Maurice. Puis les montagnes s’écartent. On longe le delta verdoyant traversé par le Rhône écumeux qui va bientôt disparaître et se transformer dans la masse azurée du beau lac cristallin et transparent. Le voici éblouissant de lumière, le lac immense. Reculant pour lui faire place, les montagnes s’étagent et dressent leurs sommets à ma droite^ Et sur les pentes, de riches vignobles aux ceps admirablement taillés et alignés descendent jusqu’à la rive.

Voici Villeneuve. C’est là que nous pouvons contempler à l’aise, formant promontoire sur le lac avec ses noires tours, ses créneaux et ses mâchicoulis, le vieux château de Chillon construit sur un rocher qui s’élève à pic du fond du lac. Il n’est relié à la terre que par un pont. Les souvenirs qu’il rappelle me chantent dans la mémoire. J’éprouve quelque regret de passer sans visiter ces souterrains où ont gémi d’illustres captifs (Bonivard entre autres) et qui ont inspiré de si beaux vers à lord Byron. J’entends son 'prisonnier redisant ses -impressions lorsqu’ayant brisé sa chaîne, et étant parvenu à grimper jusqu’à son unique fenêtre munie de barreaux, il a pu reposer sa vue une fois encore sur les hautes montagnes.

« Je les vis, dit-il ; elles étaient les mêmes; elles n’étaient pas changées comme moi. Je vis sur leur sommet leurs mille ans de neige ; à leurs pieds le lac immense et le Rhône rapide aux flots d’azur. J’entendis les torrents bondir et murmurer dans leur lit de rochers et à travers les buissons brisés ; je vis de loin resplendir la ville aux blanches murailles et des voiles plus blanches. encore effleurant l’onde. J’aperçus aussi une petite île, qui semblait sourire, la seule que l’on pût découvrir... Et quand je descendis, l’obscurité de mon sombre séjour retomba sur moi comme un poids pesant, comme une tombe fraîchement creusée qui se ferme sur celui que nous voulions sauver. » Byron a su rendre saisissant le contraste entre la beauté du dehors et l’horreur du dedans. Dieu merci, je pouvais jouir dans de meilleures conditions que son prisonnier du spectacle qu’il décrit.

ao

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

Après Villeneuve, Territa-Gland : toute cette rive est semée de somptueux hôtels, d’élégantes villas, de blanches maisons à terrasses. Toute la végétation méridionale, grâce à l’heureuse exposition au soleil, entoure ces luxueuses demeures : lauriers, orangers, figuiers, palmiers. On se croirait à la Corniche, sur la côte d'azur, si l’on n’apercevait les Alpes du Valais et l’autre rive. Le luxe des toilettes et des équipages est en accord avec le luxe des habitations et avec la splendeur du site.

C’est à Montreux surtout que ce luxe apparaît dans tout son éclat, et que le lac et son cadre présentent de ravissants contrastes avec les noirs monts qui se dressent à l’entrée du Valais et se tiennent là de chaque côté du Rhône comme des monstres accroupis au dos hérissé d’arêtes formidables. Je comprends l’ivresse d’enthousiasme qui transporta le jeune lord, disciple de Rousseau (1), devantces spectacles, et qui éclate dans ses vers délirants. A Montreux, il me faut quitter la voie ferrée. Je descends de ce long train suisse-allemand qui s’allonge à perte de vue, immense saurien, vertébré ou annulé, à tête de dragon enflammée qui arrive, s’arrête et repart sans bruit, au coup de sifflet, avec une exactitude ponctuelle, flegmatique, mathématique, militaire. A la sortie de la gare, de merveilleux et hauts omnibus rangés en ligne attendent ; ils portent, écrits au front et sur toutes les faces, des noms superbes : Beau-Site, Byron , Bellevue, Beaurivage, etc., etc.

...Je descends pédestrement les rampes qui séparent la gare de la rive et coupent en travers cette jeune cité balnéaire qui semble une merveilleuse fleur des tropiques épanouie en un instant.

Je me dirige vers l’embarcadère. Le soleil est encore dévorant. L’on est littéralement brûlé sur cette rive dépourvue, non d’arbres, mais d’ombre. On y a planté de belles promenades. Les plus beaux arbustes y abondent, mais ils sont trop jeunes. Trois quarts d’heure à attendre, sous ce soleil, l’arrivée du bateau de Villeneuve!...

(1) Lord Byron.

Je suis distrait par l’arrivée et les évolutions d’un charmant petit yacht, la Drance. C’est un élégant bateau de plaisance à vapeur et à hélice qui semble sortir des chantiers, tant le bois veiné des mâts et des flancs est luisant et lustré. De jeunes matelots le montent, dans le costume des marins de l’État. Un brillant officier les commande, allant et venant au milieu des agrès, des instruments et des montages en cuivre brillant. On jette une passerelle et une famille venue de Montreux monte à bord, accueillie par les hôtes du dedans avec des transports.

C’est un monde du dernier bien, tout ce qu’il y a de plus selecl. Les voilà partis sur le dos des vagues azurées dont l’écume leur fait comme une ceinture de perles. Ne sera-ce pas bientôt notre tour?

Enfin, un bruit lointain et sourd, répété et se rapprochant, se fait entendre. C'est le bateau de la Compagnie qui en est encore aux prosaïques roues. Me voilà de nouveau sur l’humide élément, sur le lac au beau cristal bleu, doucement onduleux à l’avant et tumultueux à l’arrière. Nous voguons en vue de la rive et nous allons bientôt toucher Clarens.

Montreux, Clarens, Cliantelard, Vevev : peut-on prononcer ces noms sans songer à l’illustre et malheureux génie qui, le premier, leur a donné la célébrité? En suivant la carrière parcourue par saint François de Sales, je retrouve partout les tracesde Jean-Jacques. Mais si ces deux hommes ont paru dans le même cadre, combien différentes ont été leur vie et leur œuvre !

François de Sales a été l’apôtre du véritable amour, d’un amour de Dieu allant jusqu’au mépris de soi, et Jean-Jacques s’est fait l’apologiste d’un amour de soi allant jusqu’au mépris de Dieu et de sa loi. Il a été le propagateur, le poète du faux amour, de la passion égoïste et révoltée. Le souvenir de Jean- Jacques domine toujours sur la rive vaudoise. Mais son influence, son règne sur les âmes est à son déclin, il les a si cruellement et si longtemps désolées ! Quelle triste école politique, morale, littéraire, est sortie de ses œuvres. Au contraire, les nuages qui ont si longtemps dérobé aux regards les nobles

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

traits de François de Sales comment à se dissiper. Son influence grandit. Il monte dans la gloire, tandis que le règne du véritable amour préparé par ses enseignements s’établit dans les cœurs et prépare aux sociétés un meilleur avenir.

Telles sont les pensées qui se succèdent dans mon esprit tandis que nous voguons sur cette belle partie du Léman, dont Rousseau a fait le théâtre du célèbre épisode du naufrage dans la Nouvelle- Héloïse. Nous apercevons de loin ce qui reste de ces rochers déchirés qui offrirent un abri à Saint-Preux et à Julie. Puis nous virons et glissons de nouveau vers l’ouest en nous rapprochant de la rive helvétique où bientôt se dresse devant nous la belle presqu’île de Clarens. Ce riant promontoire, aux pentes ondulées et verdoyantes, porte, à son extrémité dans le lac, un bouquet de peupliers d’Italie. C’est sans doute dans l’un de ces bosquets étagés, là, entre deux montagnes, que Saint-Preux eut cette rencontre dont il garda un âcre souvenir.

Pendant que la plupart des touristes qui m’entourent sont comme moi à la contemplation, à l’admiration et aux évocations poétiques devant ces rives pittoresques et célèbres, un épisode comique vient à la traverse, qui nous déride un instant, après avoir failli tourner au tragique.

Un passager, à face apoplectique, assis sur la banquette des secondes, non loin de la machine et des chaudières, sous l’influence de la chaleur ardente et aussi sans doute de l’alcool absorbé, s’est affaissé, la tête pendante entre les jambes. Il a perdu connaissance et semble congestionné. On veut le réveiller. Un matelot vient à la rescousse qui le secoue et finit par lui faire retrouver ses esprits. Mais, furieux qu’on ait troublé ce qu’il appelle son sommeil, il devient furieux et veut battre celui qui lui a peut-être sauvé la vie. On atoutes les peines du monde à le calmer. A la fin, il disparaît avec le matelot et la réconciliation va s’achever au restaurant du bateau...

Le calme revenu, les lorgnettes sont de nouveau braquées dans toutes les directions. -Et l’admiration et les impression

diverses recommencent à se traduire dans toutes les langues autour de moi.

Après Clarens, voici Vevey, Yevey-la-Tour, Vevey-Marché. Les golfes et les promontoire^ se succèdent, donnant à cette partie de la rive la forme de plusieurs V. De là, sans doute, à cette station son nom de Vevey. C’est toujours la rive du luxe, du highlife ou de la fashion européenne, la rive babylonienne, fréquentée par ceux que le prince de ce monde a comblés de ses faveurs et qui offre bien plus d’attraits mondains que la rive savpisienne. Il faut la double vue que donne la foi, pour découvrir les supériorités de celle qui a donné le jour à François de Sales et à Joseph de Maistre et qui, moins favorisée du soleil matériel, produit en abondance les fleurs et les fruits que fait naître le soleil divin, renfermé et voilé dans nos temples.

Cependant, le jour baisse. Le lac et les sommets avoisinants prennent des tons roses. La brume estompe la base et les flancs des montagnes lointaines. En arrière d’Ouchy et de Lausanne, un nuage étrange monte du bord sombre de l’horizon dans le ciel, gigantesque en hauteur quoique étroit de base,- d’aspect orageux et de formes bizarres, il devient un monstre qui semble vomir du feu quand il a derrière lui le soleil couchant.

D'effrayants entassements de nuées se forment aussi du côté du Valais. Un moment l’orage menace. Des taches noires s’allongent sur le lac, et les mouettes, cessant leurs ébats dans l’air, semblent cramponnées sur le dos des vagues qui les balancent.

Mais ce n’est encore qu’une menace. La lune, léger croissant, apparaît dans le ciel au-dessus d’Evian et fait fuir ces nuages. La soirée redevient d’une parfaite sérénité.

Nous touchons Rivaz, où des roches erratiques sont entassées sur le bord ; Cully, où la rive est plantée de hauts peupliers en arrière desquels se tient une foire avec baraques de saltimbanques, tirs, chevaux de bois et amusements divers; clarinettes, trombones et grosses caisses font rage.

L’heure s’avance et mon estomac sonnq creux. Je descends au restaurant pour dîner à bord. Ce sera une diversion qui me

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

procurera le repos et le ressort nécessaires pour achever ma longue course.

De la salle à manger du restaurant, on peut voir les alentours par les sabords ou œils-de-bœuf. C’est dans Ces conditions que je passe devant Ouchy, qui est comme le port ou débarcadère de Lausanne. C’est une petite cité à côté de la grande, même plus somptueuse et plus aristocratique. Les beaux hôtels d’Ouchy rivalisent avec ceux de Montreux. En dînant, j’ai le temps d’évoquer les souvenirs qui se rattachent à cette rive. Byron a séjourné à Ouchy; il a navigué sur ces eaux, imprégné de tous les poisons que distille l’œuvre de Rousseau et animé de son délire. Il a, en compagniede son ami, le poète Shelley, voulu suivre les traces de Saint-Preux et de Julie. L’air de Clarens lui avait, il l’a dit, porté à la tête. Rentré à Ouchy, il y crayonna son Prisonnier de Chillon et écrivit en quarante-huit heures tout le troisième chant de Child-Harold. « Je touchais presque à la folie, a-t-il écrit lui-même, en composant ces vers. » Quel contraste entre le jeune lord d’Angleterre, ce Rousseau grand seigneur livré à toutes les révoltes de l’imagination et du cœur, et cet autre grand écrivain, hôte aussi de Lausanne, Joseph de Maistre, qui a composé là en présence de la Révolution ses Considérations sur la France!

Après un instant d’arrêt à Ouchy, où l’on a embarqué quelques voyageurs, le bateau a mis le cap sur Evian et nous voilà partis pour l’autre rive. La nuit vient. Je vois, par mes sabords, les étoiles scintiller dans le lac. Les cygnes ont disparu, qui s’ébattaient près du navire pour attraper mes miettes. Leur grandeur les attache à la rive d’Ouchy. Je voudrais bien remonter sur le pont pour jouir de la belle soirée, mais le service de ces restaurants est d’une lenteur détestable : je suis cloué à table, ayant eu le malheur de commencer un repas qui ne finit point. J’ai à peine soldé l’addition lorsque l’on annonce la station terminus Evian. Tout le monde sur le pont ! On se démène, valises, cannes et ombrelles en mains, et on s’amoncelle vers les tambours et la passerelle : il faut faire comme

tout le monde et ne pas s’attarder à considérer les effets de lumière et d’ombre sur le lac, l’illumination d’Evian et les grands promontoires sombres qui s’y reflètent comme bordure d’un ciel transparent et constellé. La gare est loin. Ni voitures, ni omnibus pour cette destination ; une demi-heure de chemin à parcourir: Evian dans toute sa longueur; puis, après l’éclat des lumières et du luxe, les ténèbres d’une longue avenue; enfin la gare -où il faut encore longtemps attendre dans une complète solitude. Je ne suis rentré à Thonon qu’à dix heures du soir ; il va sans dire que je retrouve avec plaisir mon lit de l’hôtel de l'Europe.

Journée du mardi 23 août. — Après mon excursion excentrique de la veille dans les temps héroïques de l’histoire du .Christianisme, me voici revenu dans mon cadre, c’est-àdire sur le principal théâtre de la vie et des travaux de François de Sales. J’entends m’y renfermer en cette journée. Je voudrais visiter les Allinges, ce qui reste de la vieille forteresse au sommet de la montagne de ce nom qui fut l’asile du saint durant les premiers temps de son séjour dans le Chablais. Je commence par retourner à la chapelle du couvent de la Visitation où l’avant-veille j’avais assisté au salut donné à l’occasion de la fête de sainte Chantal. Cette chapelle, je la trouve à cette heure matinale à peu près déserte. On y achève une messe : je peux l’examiner à loisir. L’édifice est moins grand, moins orné, moins somptueux que la chapelle de la Visitation d’Annecy. Mais l’impression produite est à peu près semblable; des lignes simples, nobles, harmonieuses, et de la couleur blanche qui domine, résulte une beauté pure et virginale.

Quatre grands piliers à base de marbre veiné soutiennent de chaque côté les voûtes arrondies. Dans les intervalles entre les piliers, de hautes fenêtres cintrées avec vitraux racontent les principaux épisodes de la vie de saint François, surtout ceux qui se rattachent à la fondation de la Visitation.

A la place d’honneur, au fond du sanctuaire, en arrière et

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

au-dessus dé l’autel, un grand tableau représente l’œuvre même, ou du moins symbolise la Visitation en représentant la visite de Marie à Elisabeth. On se rappelle qu’un groupe en marbre blanc, placé de la même manière, représente à Annecy le même sujet.

Pendant que je fais cet examen, les religieuses sont au chœur; on entend leur psalmodie qui se prolonge comme une plainte de colombes gémissantes et me démontre que l’œuvre de saint François de Sales et de sainte Chantal est toujours là qui dure, vit et grandit.

Après la Visitation de Thonon, c’est le château des Allinges qui m’appelle. Les Allinges et les vieilles ruines qu’elles portent ; je n’ai fait encore que les soupçonner ou les entrevoir. Je voudrais visiter et vénérer de près ces lieux, ces vieux débris d’une forteresse que la présence de saint François a rendue célèbre. Je voudrais parcourir à pied ce chemin sur lequel l’aimable apôtre a passé si souvent.

Mais où aller prendre ce chemin ?

Des VisitandineSy je me dirige du côté par lequel on doit se rapprocher du but, c’est-à-dire du côté de la route de Genève et de l’établissement thermal. Une fois hors des murs, on aperçoit à main gauche ce chaînon montueux que j’avais déjà remarqué à mon arrivée, se dirigeant parallèlement au lac, et sur lequel on distingue des constructions ou plutôt des ruines surmontées d’une sorte de campanile. Je questionne un passant, et il me renseigne. Oui. Ce sont bien les Allinges 1 « Y a-t-il loin d’ici au vieux château? — Non, pas plus de six kilomètres. » Et il m’indique mon chemin. — Deux routes conduisent là-haut. Il faut s’engager sur la route d’Annecy, laissant s’écarter à droite la route de Genève; prendre le premier chemin à gauche au delà d’un moulin, là, à une centaine de pas. Ce chemin s’élèvant sur les pentes, en deçà du village des Allinges, atteint l’extrémité de ce village après l’avoir contourné par la gauche. C’est le plus court, mais c’est le plus raide. L’autre chemin, qui se détache aussi de la route d’An-

necy, mais plus loin, est plus doux, moins ardu, mais plus long. 11 traverse le village et rejoint l’autre au-dessus des dernières chaumines et au pied de la crête qui porte les ruines... Va pour le premier chemin de gauche ! et je pars.

C’est une bonne voie vicinale, qui s’en va serpentant entre des enclos, des jardins, des vignes, des champs. La poussière n’y manque pas. Bientôt je commence à gravir des pentes, des rampes. Parvenu à une certaine hauteur, je revois la surface du lac et la muraille sombre du Jura. Mais, par suite des détours de la roiite, des obstacles reviennent trop souvent m’intercepter cette vue. Les pentes que je parcours deviennent très boisées. Je me rappelle les dangers courus par saint François sur cette route lorsque les farouches hérétiques le traquaient.

Ils tentèrent souvent de l’assassiner. Il échappa à toutes ces tentatives et parfois miraculeusement.

La rencontre d’un cantonnier qui balaie la poussière interrompt mes réflexions et mes évocations. Selon mon habitude, j’entre en colloque avec ce brave homme et l’interroge sur le temps. Il me pronostique un orage prochain. La chaleur est devenue étouffante. Les vapeurs montent des profondeurs du côté du lac. Elles envahissent l’atmosphère et se condensent en sombres nuages. J’ai peur d’être surpris avant d’avoir gagné un abri. La route tantôt décrit des zigzags, tantôt circule comme autour d’un limaçon. Devant moi reparaissent toujours le sommet abrupt et les ruines. Enfin voici quelques chaumières éparses sous de hauts et rameux poiriers comme dans notre bocage normand. Elles font partie du village des Allinges que j’attends dans sa partie supérieure immédiatement au-dessous de la crête où se dresse le château; et déjà je commence à gravir l’âpre sentier qui y mène lorsque la pluie commence. Et le tonnerre se met de la partie. Je veux m’opiniâtrer. Mais la pluie, la foudre et les éclairs redoublent. Il faut battre en retraite. Je m’en console par la pensée que sous un temps pareil je n’apprécierais guère la poésie des ruines et ne pourrais jouir du merveilleux spectacle que l’on découvre de ce sommet

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

quand le temps est beau, que du reste l’aimable Topffer y est venu et a laissé de ce lieu une description charmante qui serait parfaite s’il n’avait oublié de nommer François de Sales. Une taverne du village (petit café-restaurant) m’abrite un moment. Mais la pluie et l’orage persistent. Puis (est-ce l’influence de l’orage ou d’un grog que je viens d’absorber?), je me sens souffrant. « Décidément, me dis-jej quelque démon se met à la traverse. A Thorens, c’étaient les maçons et leurs échafaudages; ici, c’est la pluie et l’orage, c’est une indisposition soudaine. » Je crois prudent de reprendre le chemin de Thonon.

Mon état de souffrance ne m’empêche pas cependant de céder à la tentation d’entrer dans Yéglise des Allinges.

L’église actuelle n’est pas celle où prêcha souvent François de Sales. Elle a été sans doute construite sur l’emplacement de l’ancienne. C’est un grand et bel édifice tout moderne dans le style grec, avec nef et bas-côtés. Tout y chante la gloire du saint, autels, tableaux, statues. Un autel lui est consacré en tête du bas-côté de droite. Un grand tableau, du même côté, représente son arrivée dans le Chablais avec un compagnon d’apostolat. Ils se dirigent vers le lac de Genève; sur leur gauche se dressent les pentes boisées et les sommets abrupts des Allinges avec les murs et tours creneléesdu vieux chateau. Et en arrière des missionnaires on voit un ange qui enchaîne le dragon ou le monstre de l’hérésie, tandis que les foules entraînées suivent leurs pas.

Quand je sors de l’église, plus d’éclairs ni de tonnerre. Mais la pluie tombe toujours. La poussière du chemin est devenue une boue gluante. Le moindre souffle qui secoue les chênes et les châtaigniers sur mon passage amène sur mon parapluie des aspersions bruyantes, de véritables avalanches qui, sans ce meuble protecteur, me tremperaient jusqu’aux os. Enfin voici la route d’Annecy que je rejoins par le chemin non suivi d’abord.

Un cycliste est là au repos, sous un chêne, debout, à côté de sa monture. Il m’attend pour me demander quelques rensei-

gnements topographiques. Que nç puis-je enfourcher son dada ! Mais il s’éloigne de Thonon où je vais. De temps en temps, le Jac reparaît; combien triste, sous la pluie! Enfin de nombreuses et importantes habitations annoncent un faubourg. J’arrive à Thonon. Voici une grande usine qui semble une caserne. Un flot d’ouvriers en sort. Il est midi : ils vont dîner, sans doute. . Combien différent leur teint hâve et maladif de l’aspect heureux et florissant des ouvriers du plein air, des paysans que j’ai vus avant l’orage dans les vignes ou sur les champs !

Après les fatigues de la matinée et mon indisposition causée par la chaleur et le temps orageux, j’ai le tort de déjeuner à mon ordinaire. Dans l’après-midi, le mal augmente. J’erre comme une âme en peine. C’est vers l’établissement thermal que se dirigent mes pas. Le jardin de l’établissement me semble bien désert et triste, malgré la splendeur de la vue dont on jouit de cette terrasse élevée sur le lac et les monts lointains. J’y cherche en vain une ombre vraiment protectrice et les rares visiteurs ou clients de l’établissement sont ma seule distraction. La fin de la journée est d’une longueur désespérante. Au dîner je fais grise mine. Couché de bonne heure, je ne peux dormir. Toute la nuit est mauvaise, agitée. Mon imagination enfiévrée s’effraie. Je me vois déjà malade à deux cents lieues de mon home. La chaleur excessive dont je souffre ne doit pas être, .à ce qu’il me semble, aussi intolérable dans ma Basse-Normandie dans le voisinage des brises maritimes : bref, je prends le parti, sinon héroïque, du moins radical, de rentrer chez moi, et de le faire par la voie la plus rapide.

Journée du mercredi 24 août. — Je me lève de bonne heure, fermement résolu au départ. La prudence me paraît l’exiger, bien qu’il m’en coûte d’écourter mon programme. Genève, Coppet, Ferney, Saint-Claude, Dijon : je ne vais pouvoir m’arrêter dans tous ces endroits où j’aurais voulu retrouver encore des traces de saint François de Sales et de sainte Chantal, ou évoquer en regard d’autres souvenirs faisant contraste, comme

476 A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

ceux de Voltaire et [de madame de Staël. Le sort en est jeté.

A sept heures, ma valise est bouclée, mon thé pris, ma note réglée, et l’omnibus de l’hôtel de l’Europe me véhicule vers la gare de Thonon.

A sept heures trois quarts, départ pour Annemasse et Genève. L’activité, le mouvement, la diversité des objets passant sous mes yeux me remontent un peu; je retrouve la faculté de penser et de m’intéresser à ce que je vois. C’est jour de marché à Annemasse ou à Genève. Dans les petites gares intermédiaires, beaucoup de paysans ; des femmes, des matrones de tout âge, des jeunes filles, montent avec des paniers pour la ville Elles sont coiffées de petits chapeaux de paille brune avec nœuds et fleurs, quelque chose de coquet et de simple à la fois. Le pays que je parcours m’est connu, je l’ai déjà vu en allant vers Thonon. D’Annemasse à Genève, la voie s’avance à travers des prairies, des enclos, des villas, des usines, de plus en plus nombreuses. Et sur ma gauche apparaissent, énormes mamelons se joignant par la base et dressant leurs crêtes pelées au-dessus de pentes sombres et verdoyantes, les deux Salèves. Je ne peux entrevoir le lac.

A l’entrée de Genève, une gare se présente. Ce n’est pas la vraie, la grande. J’ai le tort d'y descendre. Il me faut regagner l’autre, la centrale, en tramway. Cela a du moins pour moi l’avantage de me faire parcourir et mieux voir cette vaste cité, qui est un Paris au petit pied et joue encore aujourd’hui un rôle si important dans le monde et dans l’histoire. C’est là encore la véritable officine des révolutions (la Bête assise au bord des eaux). Paris n’est souvent que le metteur en œuvre, que l’éditeur responsable des idées, des plans élaborés, des trames ourdies à Genève.

Je la vois, la Rome protestante, avec ses larges voies, ses vastes places, ses monuments nombreux, mais froids et gourmés. Elle se déploie comme un éventail incliné au levant, elle s’éclaire et s’embrase autour de l’extrémité prolongée de son

lac et au pied des deux Salèves, sous les feux du soleil qui monte des Voirons.

Au Molard, quartier célèbre, je change de voiture et prends une correspondance qui m’amène au bord du lac. Je franchis le grand pont, laissant d’abord à gauche, c’est-à-dire du côté par où s’écoule le Rhône, l’île Rousseau, sa statue et ses peupliers, puis à droite les vastes quais où stationnent les bateaux qui font le service des rives du lac. Je suis loin assurément, de prévoir le drame douloureux dont ce lieu doit être le théâtre quelques jours plus tard. Vis-à-vis du pont et au delà de la voie spacieuse ou boulevard qui longe les quais, monte la large et belle rue du Mont-Blanc. Je la gravis rapidement, et dépassant à droite le magnifique hôtel des Postes, un des plus beaux du monde, j’arrive en face de la gare centrale. Ma personne et mes bagages y sont vite transportés. D’après les employés, je peux disposer d’une heure et demie avant le départ de l’express pour Paris. J’en profite pour redescendre en ville et jouir du coup d’œil que présentent Genève et son lac en son cadre incomparable. Une tasse de lait chaud prise dans un café réconforte suffisamment mon estomac souffrant, et je suis en sens inverse la grande rue du Mont-Rlanc jusqu’au quai du même nom. De ce point, l’on peut voir au levant se dérouler la chaîne du Mont Blanc à peu près dans toute son étendue. Et elle offre, dit-on, un merveilleux spectacle le soir, sous les rayons du soleil couchant.

Toute la ville se déployant, comme je l’ai dit, en éventail autour de son lac et au pied du Salève, a pour monument dominant sa cathédrale. La mère semble toujours abriter ses petits sous son aile. Mais, hélas ! la cathédrale d’aujourd’hui n’est plus la cathédrale d’autrefois. Ce n’est plus qu’une sorte de musée, une carapace vide. Elle fut bien la mèrede la cité. Genève grandit et prospéra sous le pouvoir pacifique 'de ses évêques souverains. Elle leur dut la paix, la liberté et la prospérité pendant près de huit siècles. Mais l’ambition des princes de Savoie, mais l’introduction de la prétendue Réforme, mais

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

le règne des Calvin, des Farel et des Théodore de Bèze a changé tout cela: Genève est devenue la tête, le chef de l’anti- Eglise, le foyer ou le centre de l’action anti-catholique et antichrétienne.

L’influence de cette action a été immense pour la préparation ou la genèse de la Révolution française, immense sur sa marche et ses développements. Ce sont les procédés de gouvernement introduits à Genève par Calvin et ses suppôts qui ont été appliqués en France, particulièrement sous la Terreur. Il n’est pas étonnant que les doctrines des anarchistes soient revenues produire leurs fruits dans la cité qui les a semées par le monde, et que leur poignard ait frappé une impératrice à deux pas de la statue de Rousseau.

Du quai du Mont-Blanc partent les bateaux pour Coppet. Ce n’est pas sans quelque envie ou quelque regret que je contemple sous vapeur le beau navire qui va prendre l’essor et sur lequel s’agitent passagers et passagères élégantes, comme des fleurs sous la brise. Il aurait pu m’emporter et me déposer sur la rive qu’embellit longtemps la présence de Corinne au milieu de son cortège d’amis illustres. J’évoque un instant la noble figure de cette femme qui tint, durant les premières années du siècle, à côté de Chateaubriand et vis-à-vis de Napoléon, le sceptre du génie en même temps que celui de la beauté. Imagination ardente, nature passiçnnée et prompte aux entraînements excessifs et aux enthousiasmes exagérés, elle donna dans de nombreux écarts. Séduite par de trompeuses apparences, elle s’éprit d’abord à l’excès des fausses vertus et des utopies politiques et sociales enseignées par Rousseau et par les philosophes. Mais la générosité native de son cœur et l’instinct de sa nature droite et sincère, en même temps que les leçons de la vie et des événements la ramenèrent vers le juste et le vrai. Et son enthousiasme et ses ardeurs s’employèrent de plus en plus à restaurer la beauté morale et littéraire. Elle contribua puissamment à remettre en honneur les doctrines spiritualistes, à tourner les âmes vers l’idéal

et à faire succéder, au règne désolant des doctrines matérialistes, à la domination du chiffre et du sabre, le règne fécond des nobles croyances et des sentiments généreux.

J’aurais aimé voir cette demeure modeste, qui fut de longues années son abri contre la tyrannie impériale, l’asile où elle venait se recueillir et mettre en œuvre les trésors butinés dans ses voyages, surtout eh Italie et en Allemagne. C’est là qu’elle entretint le foyer de cette haine qui l’animait contre Napoléon et qu’elle s’en allait répandre à travers toute l’Europe. Dans cette pièce, où l’on voit sa table de travail et son portrait peint par David, mon imagination se serait plu à évoquer les hôtes illustres qui vinrent tour à tour lui apporter des hommages ou des consolations : Chateaubriand, madame Récamier, Benjamin Constant, Joseph de Maistre, Frédéric Schlegel et les coryphées de cette littérature allemande qu’elle n’a peut-être tant vantée que par esprit d’opposition à l’Empire et aux traditions littéraires qu’il représentait.

Mais la raison et mon état de souffrance ne me permettent pas de céder à cet entraînement.

J’éprouve moins de regret pour l’autre pèlerinage que je sacrifie aussi. Je demande pardon pour ce moi pèlerinage quand il s’agit de Ferney ! A coup sûr, je ne serais pas allé en très dévot pèlerin au La Mecque de la philosophie. Essayer à mon tour de secouer un peu l’idole était mon but. Je dois me contenter de lui adresser de loin l’hommage que je lui dois.

Un nouveau La Mecque, c’est bien l’appellation qui convient à Ferney. Le patriarche qu’on y vénère n’est-il pas le Mahomet de l’Occident? Il l’a dit aussi : « Il n’y a de Dieu que Dieu (le Dieu des bonnes gens, et il est son prophète 1) Le Christ n’est pas Dieu ! » C’est pour lui l’infâme I Faire descendre l’humanité du degré de dignité où l'a élevée la communication de la vie divine par l’incarnation du Yerbe et par la rédemption, pour instaurer un nouveau paganisme ; se faire l’instrument de la. haine satanique contre l’Eglise et contre la France ; s’acharner contre la fille aînée de l’Eglise et tuer son âme en

important tous les poisons distillés au dehors, en Angleterre, en Hollande, à Berlin, à Genève, dont il faisait un ragoût assai-, sonné à la française, telle a été l’œuvre de Voltaire, tandis que Rousseau visait le même but, en se servant de procédés appropriés à son génie. Et ces deux hommes sont apparus dans le même cadre, presque sur le même théâtre que François de Sales, pour accomplir une œuvre en opposition radicale avec le sienne. Loin d’en amener la destruction, ils n’auront fait qu’en accroître et en assurer le succès. Les calamités sociales conséquences de leurs doctrines devront faire reconnaître combien ces doctrines sont pernicieuses, et qu’il n’y a de salut pour les sociétés que dans les lois du Christ et de son Eglise.

Ces réflexions m’accompagnent pendant que s’effectue mon retour vers la gare et que je gravis à nouveau la rue du Mont- Blanc.

Dix heures quarante-cinq (onze heures quarante, heure de l’Europe centrale). C’est l’heure du départ du train express pour Paris. Muni de son billet, on peut immédiatement prendre place dans les wagons. Le train est là, tout prêt à partir, un splendide et majestueux train express, composé de wagons de première classe, tous à corridor. Un luxueux wagon-restaurant y est adjoint. Nombreux sont les voyageurs qui vont et viennent sur le quai, cherchant un compartiment à leur convenance ; tout un monde très varié, généralement select, la fleur des aristocraties en voyage. Deux types surtout me frappent, deux personnages de haut vol : l’un grand et sec à longue barbiche grisonnante, au profil aquilin en lame de sabre, l’air déterminé et arrogant ; l’autre grand et raide aussi, mais aux allures plus calmes et flegmatiques et au visage plus arrondi et coloré, avec des favoris ou côtelettes presque blancs. Tous les deux se démenant dans leurs longs pare-poussière gris, de nuances diverses, se disent les suprema verba avant la séparation. Je les prends pour deux diplomates en vacances. L’un, l’homme au nez d’aigle, me semble un vrai Yankee; l’autre pérore avec la dignité majestueuse d’un fils de la fière

Albion, mais qui a mis de l’eau dans son vin et se fait onctueux et caressant pour la circonstance. Qui sait si des questions qu’ils traitent ne dépend pas l’avenir du monde et si frère John et frère Jonathan ne nous brassent pas quelque mauvais ■tour? Ils se quittent, le Yankee impatient et cassant pour monter dans le train, et l’autre, le noble insulaire qui aurait à parler encore, pour regagner lentement la ville.

Enfin nous parlons, et c’est pour le pays qui est et reste toujours quand même le gentil pays de France. Adieu les grandes montagnes et les beaux lacs ! Adieu le pays des aigles et des vautours, le pays où, comme les rois de l’air, les rois de la pensée et du génie ont livré leurs grands combats !...

De temps en temps nous revoyons encore, suivant les détours du chemin, tantôt le Jura et le Jorat, tantôt les Salèves et le Voiron, dominés au loin par les sommets neigeux du Mont- Blanc. Puis ce sont d’autres horizons d’autres aspects. Tournant le dos au grandiose, nous avançons dans le médiocre et le modéré; nous retrouvons le montagnes courtes, dures, âpres de l’Ain. Le Rhône écume et bondit sous nos yeux, de plus en plus tumultueux et de plus resserré entre des rives abruptes. Nous voilà dans un étroit défilé, auquel succède un tunnel (celui du Credo) ; c’est ensuite un long viaduc (celui de la Valserine). Nous avons passé les gorges ou le gouffre du Rhône : voilà Bellegarde.

Nous sommes en France. La douane nous le fait sentir. Les voyageur* pour Lyon changent de train. Cela amène quelque remue-ménage dans notre compartiment. Un vieux monsieur en descend, gros, luisant, parfumé, tiré à quatre épingles ; c’est un vieux beau, malgré la verrue qui, posée au-dessus du nez, près de l’arcade sourcilière de gauche, dépare son front. Ses cheveux, lorsqu’il en avait, devaient être roux ; son teint de carotte qui transpire l’indique. A la manière dont il jouit du confort et du luxe et à la coupe de ses vêtements du dernier neuf, je le prends pour un chef de rayon, un calicot enrichi. Une grande et belle jeune dame l’accompagne, qui l’entoure de

soins et de prévenances ; à quel titre, je n’ose le conjecturer... Je crains d’avoir là un spécimen de nos mœurs fin de siècle...

Un couple vient prendre leur place, bien différent celui-là ; tout jeune, joyeux, pimpant. Mari et femme à coup sûr, ils sont tous deux en costumes de cyclistes : le mari un vrai Figaro, alerte, bien tourné ; la petite femme, un zouzou femelle, une gamine qui se met à allumer un cigare pendant que le mari fait des entrechats. C’est sans doute leur voyage de noces. En route! nous roulons maintenant sur le sol gaulois. Je retrouve Culoz, Ambérieu, Bourg-en-Bresse. Laissant derrière nous le pays montueux et dur de l’Ain et de la Bresse, nous descendons dans la vallée de la Saône. Le soleil est encore presque à son zénith et ne fait que commencer à s’incliner vers le couchant. Le temps est redevenu splendide, plus frais seulement, et quelques nuages blancs courent dans le ciel bleu. Les lignes du paysage s’adoucissent, l’horizon s’agrandit ; des prairies s’étendent à perte de vue, n’ayant de limite, au midi et à l’ouest, que les collines du Beaujolais et du Charolais. La ville de Mâcon se dresse sur notre droite, avec ses toitures de tuiles aux tons vifs et de forme arrondie. Elle se dresse sur la rive droite de la Saône, que nous franchissons, et qui coule d’un cours si lent, entre ses rives plates et gazonnées, qu’on ne voit pas dans quel sens elle se dirige (1). Je songe à Lamartine, né sur ces bords; et ce paysage et sa poésie me semblent en un complet accord. Son génie est comme les cygnes qui voguent sur le beau fleuve. Il peut évoluer, s’ébattre et se mirer sans trouble, heureux si, allant chercher lui aussi des inspirations aux bords du lac de Genève, il ne s’était laissé séduire aux prestiges du faux amour et ne s’était attardé sur les traces de Julie et de Saint-Preux.

De Mâcon, un court tronçon de voie ferrée pourrait me conduire à Saint-Claude, et je me trouverais là sur le terrain d’une

(1) César l’a constaté dans ses Commentaires.

des premières entrevues de François de Sales avec madame de Chantal.

A Dijon, je voudrais bien descendre aussi. De la gare je vois le porche et les tours de la cathédrale Saint-Bénigne. François de Sales a prêché plusieurs carêmes dans la vieille basilique avec un éclatant succès C’est là que ses relations ont commencé avec madame de Chantal et sa famille, là qu’il l’a rencontrée pour la première fois. Mais, blotti dans mon compartiment, je me contente d’évoquer, autant que mon état de souffrance me laisse la liberté de penser et de me souvenir, ces premières rencontres, si bien retracées par le pieux historien du saint évêque de Genève, l’assistance aux sermons de Sainte- Bénigne, les entrevues chez le président Frémiot et aussi chez Mgr André Frémiot, l’archevêque de Bourges, frère de madame de Chantal. Et chemin faisant, je m’efforce de reconstituer dans son unité, en remettant chaque chose en son lieu et à sa date, la belle existence du saint prélat et la grande œuvre qu’il a fondée.

De Dijon à Paris, plus d’arrêts qu’à La Roche et à Montereau. Notre train glisse rapide; il vole. Les coteaux de la Bourgogne, couverts de leurs pampres et de leurs échalas bien alignés, défilent devant nos portières comme des ombres chinoises. A Montereau, la nuit est arrivée. Dans la forêt de Fontainebleau, nous ne voyons que de vagues silhouettes d’arbres. Un longue étendue noire, s’étendant à perte de vue et horizontalement, sous un ciel clair et étoilé, nous dit que nous passons devant les champs de la Brie. Puis, nous voyons comme deux longs et larges sillons blancs et constellés qui se rejoignent, c’est la Seine et c’est la Marne près de leur confluent. Enfin, nous passons devant de hautes constructions, d’énormes bâtiments aux fenêtres nombreuses et éclairées qui semblent des yeux ouverts sur nous,, ce sont les usines, les entrepôts de la banlieue, c’est Charenton, c’est Yincennes, c’est Bercy. Nous voilà à Paris dans-l’immense gare de Lyon.

Il est onze heures du soir. Un coupé me véhicule à travers la*

grande fournaise parisienne pleine de lumières et de bruit et me dépose, rue de Rivoli, à l’hôtel S... M... où j’ai l’habitude de descendre...

Journée du 25 août {jeudi). — La nuit est assez bonne. Grâce à la fatigue et à l’unique tasse de thé prise avant de me mettre au lit, j’ai pu dormir. Cependant, l’estomac est toujours mal disposé. Je me fais peur à moi-même quand je me regarde dans la glace. Aurais-je la fièvre jaune? L’instinct me dit de regagner au plus vite mon home. Mais je ne veux pas surprendre mon monde, ni m’annoncer par une dépêche. Et pour qu’une lettre arrive avant moi, il faut que je passe la journée à Paris. Mais que faire pour tuer le temps, me sentant si peu apte à jouir des spectacles que présente la grand’ ville ? Il me vient une bonne inspiration : Montmartre ! je vais aller à Montmartre. Il me semble de circonstance et tout à fait convenable de couronner mon voyage, ou plutôt mon pèlerinage au pays de saint François par une visite à la basilique du Sacré- Cœur. Le monument élevé au Dieu d’amour sur ce sommet qui domine la capitale de la France, n’est-il pas comme le suprême épanouissement de l’œuvre dont les travaux de saint François de Sales ont été la préparation et les débuts ?

J’ai la bonne fortune de me rencontrer dans ce sanctuaire béni avec un nombreux pèlerinage et d’y entendre une messe solennelle. Après avoir uni mes actions de grâces avec celles des pèlerins, je constate le progrès des travaux et des œuvres de charité qui ont là leur foyer. En voyant la coupole de la tour centrale qui monte et commence à prendre forme, je suis heureux de pouvoir augurer le prochain achèvement du beau temple qui doit être le palladium de mon pays.

Déjeuner au restaurant des pèlerins, où j’admire la bonne grâce et la tact des bonnes sœurs qui savent gagner le cœur même des cochers de fiacre (grâce au petit verre qu’elles ne refusent pas).

Redescendu dans Paris, j’y pourrais retrouver aussi des traces et des souvenirs de saint François de Sales, dans le quartier de là Sorbonne, oü il étudia; au Louvre, où il vint prêcher dans cette cour de Marie de Médecis et d’Henri IV, pour laquelle il écrivit son beau livre de l 'Introduction à la vie dévote. Mais je n’ai le coeur ni l’esprit à ces recherches ou à ces évocations. Une vie végétative, une flânerie indolente est tout ce dont je me sens capable. Le tramway du Louvre, où je monte machinalement, m’emporte du côté de Boulogne. A Auteuil, je descends et me dirige vers le Jardin d’ Acclimatation. En passant devant le champ de courses, je peux me croire en Normandie. Sur les pelouses, encadrées par les arbres du Bois, pâturent, épars où en groupes divers, un beau troupeau de bétail aux formes luxuriantes et aux couleurs variées. A Passy, musique militaire. C’est jeudi. Une voiture des tramways me véhicule et me rapporte au débarcadère du Louvre.

Mon dîner à la salle Montesquieu n’est pas gai, un dîner de valétudinaire isolé. La soirée me dédommage des ennuis etdes tristesses du jour. 11 me vient une inspiration qui vaut celle du matin. Je vais achever ma journée à Notre-Dame-des-Vicloires. Sur la place des Petits-Pères, je suis surpris du mouvement inaccoutumé qui y règne. J’entre dans l’église. Une foule énorme est entassée dans l’intérieur tout éblouissant de l’éclat des illuminations. Un prêtre récite le rosaire. Puis les cantiques retentissent, puis le Magnificat. Un prédicateur monte en chaire à son tour. C’est un Père de l'Assomption au sombre costume sur lequel ressort le crucifix pectoral. Ses premières paroles me renseignent sur la nature et l’objet de l’assemblée où je suis tout à coup jeté. Ce sont des pèlerins de Lourdes, c’est le pèlerinage national qui vient de rentrera Paris et célèbre, à Notre-Dame-des-Victoires, un salut d’actions de grâces comme couronnement de toutes les manifestations et de tous les actes de dévotion auxquels ils ont pris part.

Le prédicateur (c’est le P. Emmanuel) fait le récit des merveilles qu’ils ont vues, des grâces dont ils ont été com-

blés, des guérisons obtenues, des admirables témoignages de foi qui ont signalé ce pèlerinage. Et sa conclusion est un éloquent encouragement à l’espérance, malgré les terribles dangers qui nous menacent et un vibrant appel à l’action pour que la foi revive partout. Les faveurs plus grandes que jamais accordées cette année à Lourdes prouvent que Marie immaculée n’abandonne pas son royaume préféré. Le curé de la paroisse remercie l’orateur et les organisateurs du pèlerinage de n’avoir pas oublié Notre- Dame- des -Victoires et de lui avoir fait sa part dans les hommages éclatants qu’ils ont voulu rendre à la Reine du ciel. Le chant des Litanies de Lorette et la bénédiction du Saint-Sacrement terminent la cérémonie. Et la foule s’écoule au chant de ce cantique des pèlerinages de Lourdes, que relève, après-chaque strophe, le refrain : « Ave, ave, ave Maria/... » Je crois entendre un écho des hommages angéliques, rendus au ciel à la Vierge immaculée.

A la sortie, je ne sens plus mon indisposition. Je la bénis presque, puisque je lui dois d’avoir pu assister à une si touchante cérémonie et greffer ainsi mon petit pèlerinage de solitaire au pays de François de Sales et au champ des martyrs d’Agaune, sur le grand pèlerinage, sur le pèlerinage national, heureux d’ajouter si peu que ce soit à ce faisceau, à cette gerbe de mérites qui doit finir par attirer sur notre France le regard du Ciel.

Journée du vendredi 26 août. — Lever joyeux. De voir luire ce soleil qui doit éclairer mon retour, cela achève presque de me guérir. Dès huit heures du matin, je suis à la gare Saint- Lazare. Ce m’est un vrai plaisir de revoir dans les salles d’attente des visages rubiconds de buveurs de cidre. Rien d’intéressant à noter dans le parcours. Je suis seul sur ma banquette de seconde (une dame en noir avec un bébé tout blanc de deux ou trois ans. occupe l’autre banquette). J’en profite pour m’étendre sans façon de mon côté et pour dormir. Ce à. quoi je parviens assez heureusement pour ne m’éveiller qu’en terre

VOYAGE AU PAYS DE SAINT FRANÇOIS DE SALES iS7

normande, non loin d’Evreux. Je l’avoue, même après les lacs, les montagnes et les vallées de la Savoie et de la Suisse, nos horizons aux lignes plus molles et arrondies, nos paysages sans heurts, me sont doux à contempler. Ayant cruellement souffert de la chaleur et du défaut d’ombrage, j’apprécie mieux notre luxuriante végétation et l’épaisse et puissante ramure de nos bois au dôme impénétrable. Le soleil est encore ardent, et je m’en défends en abaissant les stores. Mais dans le ciel bleu les nuages vont vite, la bise souffle, et elle vient nous rafraîchir par les portières ouvertes du côté de la mer. On sent que la Manche et ses rivages ne sont pas loin. Et puis, je revois nos belles cathédrales et leurs flèches dentelées. Je l’ai dit déjà à l’occasion de mon départ : la Normandie est le pays des merveilleuses cathédrales et des antiques abbayes.

Les abbayes du Bec, de Jumièges, de Saint-Ouen de Rouen, de Saint-Étienne de Caen, du Mont Saint-Michel.... les cathédrales d’Evreux, de Lisieux, de Bayeux, de Coûtantes, défilent devant mes yeux ou devant ma pensée. Et ces admirables monuments me rappellent les hommes illustres, les grands saints qui les ont bâtis: saint Ouen, Lanfranc, saint Anselme, Odon, Arnould et le Père Eudes. Il me plaît surtout d’évoquer la figure du père Eudes lorsque le train qui m’emporte traverse la prairie de Caen et me permet d’apercevoir, non loin du séminaire construit par le fondateur des Eudistes, le couvent de la Visitation. Je retrouve là l’œuvre de saint François de Sales se perpétuant et se développant à côté du monument qui parle de l’autre instrument de l’amour divin, de l’autre précurseur du Sacré-Cœur de Jésus au commencement du dixseptième siècle.

Enfin, la plaine déserte que domine Ardenne, ruine grandiose d’une abbaye de Prémontrés, est franchie. Me voilà revenu à Bretteville-Norrey. C’est là que je suis attendu... Je rentre au logis un peu comme la volatile malheureuse du bon La Fontaine, demi-morte et demi-boiteuse, sans jurer pourtant qu’on ne m’y prendra plus... Plusieurs mois se sont écoulés depuis

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

mon retour. Les bons soins et le repos m’ont remis en santé et et j’ai pu reprendre auprès des miens mes paisibles travaux.

C’est avec un plaisir grandissant que je revois en souvenir les spectacles que le voyage a fait passer sous mes yeux, les montagnes de la Savoie et du Valais, les beaux lacs du Bourget, d’Annecy et de Genève tous les sites pittoresques et saisissants de ces belles contrées alpestres, et je m’applaudis de l’heureuse inspiration qui m’a fait y chercher surtout les monuments et les hommes pour lesquels ils semblent avoir été créés, les monuments religieux et les saints, dont le plus illustre a été sans contredit François de Sales.

Parfois, pourtant, une sombre pensée vient à la traverse ettrouble le bonheur que j’éprouve en ces réminiscences. C’est quand je songe à la conspiration satanique, à l'effort infernal qui se poursuit partout pour arriver à la destruction de la Cité sainte dont ces monuments sont la manifestation et dont les saints, après le Christ, sont les soutiens et les représentants. Vont-ils réussir à faire disparaître de la terre ce qui lui donne sa beauté morale et surnaturelle ce qui en est le plus bel ornement, pour y élever leur Babel, leur cité de la laideur et du mal? Je me rassure en me rappelant les promesses des Écritures, et je me dis : « Non, non, l’œuvre d’un Dieu ne saurait périr!.,. »

La Cité sainte doit continuer d’embellir la nature jusqu’à ce que, transfigurée avec elle, elle devienne la Jérusalem nouvelle, la Cité de la gloire !

QUE SERA LE DÉNOUEMENT

Page 1