TROIS JOURS AU BOCAGE NORMAND
lrrequietum est cor nostrum...
(Saint Augustin, Confessions.)
Les quelques excursions fantaisistes que j’introduis ici ne formeront pas, il m’a semblé, une disparate trop choquante, la note dominante étant là, comme dans le reste du volume, la préoccupation de l’idéal et du surnaturel, de l’intérêt religieux et patriotique.
Horace à la ville aspirait vers les champs, et aux champs il regrettait la ville :
Cur...
Romæ Tibur amem ventosus, Tibure Romam ?...
Nous sommes tous un peu comme Horace. En voyage il m’arrive souvent de regretter mon paisible home. Et quand je suis de quelque temps tranquille au logis, il faut que je reprenne la clef des champs : ce qui vient de m’arriver encore dernièrement; mais ç’a été cette fois aux rives prochaines.
Depuis longtemps je me proposais d’aller en famille visiter
Ja tombe d'un vieii ami décédé, il y a déjà plus d’un lustre, curé de Maisoncelles-la-Jourdan, à quelques kilomètres de Yire.
Nous avons voulu revoir en même temps notre Bocage normand et avoir le plaisir de constater une fois de plus que Jean- Baptiste Bérat aurait pu dire en prose ce qu’il a mis en romance :
... Aucun séjour
N’est plus beau que ma Normandie.
C’est le pays... etc.
Le 24 juillet au matin (un lundi), notre valise bouclée, « fouette cocher! » nous voilà partis. A peine ressentons-nous l’émotion du départ : notre absence doit être si courte !
Dans nos champs le travail de la moisson est en pleine ferveur : Fervet opus. Les faucheurs coupent les avoines et les froments dorés. C’est au milieu de scènes idylliques et bibliques, rappelant (de loin) Ruth et Booz, que nous gagnons la gare prochaine.
Nous montons en wagon à Bretteville-Norrey, pendant que le léger véhicule qui nous a apportés regagne notre ermitage du Hamel (1). Nous regardons par nos portières avec un sourire ému le vaillant Toto qui s’en retourne la tête basse, fouetté par notre Maître-Jacques féminin.
Caen, notre docte capitale (Athènes de Basse-Normandie !), est notre véritable point de départ. C’est de là que nous prenons notre vol? pour le pays du granit et des chênes, pendant que la foule que nous voyons se démener dans la gare se précipite vers la mer, vers les plages où s’agitent et s’épanouissent en ce moment, sous la brise maritime, les belles fleurs du monde parisien.
Il est onze heures vingt. La locomotive siffle. La machine s’époumonne et le train se met en mouvement- Nous quittons la grande gare de Caen-Vaucelles. Nous saluons à gauche Saint- Michel de Vaucelles qui domine cette partie de la ville du haut de son coteau et de ses rampes, avec sa façade grecque mo-
<i) Petit hameau du village de Rots (Calvados).
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derne, sa coupoledtalienne et la vieille tour onzième siècle qui flanque son chevet.
Tout à coup un bruit comme celui des chars de Salmonée se fait entendre :
... Non imilabile fulmen Aere et çornipedum cursu simularat equorum.
C’est notre train qui franchit l’Orne sur un pont de fer. Nous entrons dans la prairie, dans cette « prairie » de Caen qui est l’un des plus beaux turfs du monde avec les promenades séculaires qui l’encadrent et que madame de Sévigné a célébrées. Là, dans quelques jours, jetteront leurs mille reflets les plus brillantes toilettes d’Houlgate, de Trouville et autres lieux.
Nous avons un instant la vue de toute la vieille cité de Guillaume qui se déroule comme un fer à cheval autour de la « prairie » avec ses monuments et ses clochers aux formes si diverses, son Abbaye-aux-Dames là-bas sur la montagne Saint- Gilles et son Abbaye-aux-Hommes (Saint-Étienne) ici à l’extrémité opposée.
Les souvenirs de Guillaume et de Mathilde et des rivages de Dives où s’embarqua le Conquérant traversent, mais ne font que traverser notre esprit.
Nous laissons à gauche Allemagne et ses coteaux pierreux que le flot de l'Orne vient laver , Louvigny et ses bosquets où les Caennaisvont en barque faire des parties fines. Nous entrons dans la vallée de l’Odon. Sur notre droite Yenoix nous rappelle le souvenir des Brébeuf. Un Brébeuf a été prieur de Yenoix. Il était frère de l’auteur de Pharsale et neveu de l’héroïque P. de Brébeuf martyrisé au Canada.
L’église neuve de Bretteville-sur-Odon, avec son élégante flèche d'un roman de fantaisie, nous apparaît toute blanche encore comme une nouvelle mariée. Au delà de Bretteville nous retrouvons la plaine, les moissons et les moissonneurs. La voie ferrée s’écarte un peu du fond de la verte vallée de l’Odon, sans cesser de la cotoyer.
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En approchant de Verson, grand village où il y a une gare et que traverse dans toute sa longueur la route nationale de Bretagne, nous sommes sur le théâtre d’un épisode de la Terreur que Taine a raconté. Moi-même, bien des fois en mon enfance, j’en ai entendu le récit de la bouche d’un témoin oculaire. Quelques prêtres réfractaires avaient trouvé asile à Verson. Le bruit en vint au comité révolutionnaire caennais. Vite on bat la générale. La garde nationale s’arme et avec du canon fait une descente dans ce repaire de la contre Révolution. Les bons curés avertis eurent le temps de se mettre en sûreté. On se rabattit sur des habitants paisibles, sur de vieilles femmes notées comme aristocrates, et on les ramena liées sur les caissons ou sur les canons, ou à califourchon sur les chevaux, le visage tourné du côté de la queue. Tous ces triomphateurs en camargnole, se donnant des airs terribles, apostrophaient les paysans qui les regardaient passer et les sommaient en brandissant leurs fusils ou leurs sabres de crier : Vive la nation ! Des tableaux plus riants ont vite effacé de notre imagination cette scène tragico-burlesque.
Sur le territoire de Grainville et de Tourville le pays devient plus boisé. Les pommiers se montrent de plus en plus nombreux sur les champs. Ils sont chargés de fruits déjà colorés. On discute autour de nous sur le prix des pommes qui, dit-on, se vendront bon marché cette année. Un môssieu qui fait l’important âu milieu des ruraux (c’est peut-être un clerc de notaire), me prenant pour un étranger, s’empresse à me donner des renseignements sur les choses auxquelles il voit que je m’intéresse, sur les points de vue, sur les églises, sur les châteaux qui défilent sous nos yeux. Il me signale, sur l’autre bord de VOdon, la bruyère de Baron et le château de Gavrus avec son beau domaine giboyeux qui appartint longtemps aux comtes d’Osseville. Il me signale aussi par delà la vallée de l’Odon, séparée de celle-ci par un plateau chargé de moissons, la vallée de l’Orne plus pittoresque et tourmentée, et au loin les coteaux de Thury-Harcourt où s’élève le château des ducs
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d’Harcourt. Le panorama que nous avons sous les yeux est moins resplendissant qu’il ne devait l’être les jours précédents. De nombreux nuages parcourent le ciel bleu et promènent des ombres sur la plaine. Il pleut même de temps en temps, ce qui fait le bonheur des gens qui nous entourent, après une longue sécheresse. Nous avons vite dépassé Noyers; c’est une commune importante. L’église m’a semblé remarquable avec sa tour ogivale du douzième siècle. C’est ce qui distingue et caractérise surtout la plaine de Caen. Si les beautés naturelles y sont rares, toutes les églises y sont monumentales.
Au delà de Noyers, les enclos, les prés verts où pâturent les grandes vaches rousses ou bigarrées deviennent plus nombreux que les champs cultivés. La lande et les hauteurs de Montbroc nous signalent l’approche du Bocage. Du sommet de ces hauteurs, nous dit-on, on peut apercevoir les tours de Saint-Étienne de Caen et les flèches de la cathédrale de Bayeux. On est à plus de vingt-cinq kilomètres de chacun de ces deux points divergents.
A Villers nous sommes vraiment dans le Bocage normand. Aussi ce gros bourg industrieux et commerçant a-t-il nom V iller s-Bocage.
Au delà de Villers, nouveaux sont les visages et les points de vue. Nous sommes transportés dans un pays très différent de celui que nous avons parcouru d’abord. Il nous paraît évident qu’il y a sur notre sol bas-normand deux races, que nous avons nos Lowlanders et nos Highlanders (les habitants des basses terres, ceux des hautes terres) comme l’Ecosse; l’habitant de la plaine, plus grand, plus fort, plus lourd, aux instincts matérialistes, est généralement un descendant des races teutoniques et Scandinaves qui se sont implantées sur notre rivage aux derniers temps de la période gallo-romaine et durant l’époque mérovingienne et carlovingienne. Ils ont refoulé les premiers occupants vers l’intérieur, vers les parties élevées et moins riches. Le Bôcain, le High lander normand, est le descendant des Celtes, des Gaëls, des
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fils de la grande Armorique. Il a leurs instincts poétiques, idéalistes et religieux : plus petit de taille, plus sec et nerveux, plus résistant que l’homme de la plaine, généralement plus sobre et moins adonné aux boissons alcocoliques. Un trait commun aux deux races, c’est cet esprit retors et procédurier et ce bon sens narquois qu’on a appelé l’esprit normand.
Nous avons vite franchi les coteaux tourmentés et boisés qui séparent Villers-Bocage d’Aunay-sur-Odon. Les hautes fougères et les genêts qui croissent sur les fossés, sur les pentes, au milieu de buissons de houx et de chênes, nous révèlent la nature schisteuse et granitique du terrain. Les sarrasins en fleur (ou blés noirs) se succèdent, entrecoupés de prés ou de champs de trèfle dans des enclos fermés de haies. Les chênes, les hêtres, les châtaigniers qui croissent dans ces haies ou forment çà là de hautes futaies avec de noirs sapins, diversifient le paysage.
La gare d’Aunay est à quelque distance du bourg. Oh n’aperçoit qu’au loin sur des hauteurs boisées l’ancienne Abbaye (une usine aujourd’hui) qui eut pour hôtes des cisterciens.
A Jurques, la station suivante, nous regrettons de ne pouvoir nous arrêter. Nous irions voir cette pierre merveilleuse, qu’on appelle la pierre de Gargantua, où s’attablaient, dit-on, des fées et des géants et qui est tout simplement une ancienne pierre druidique.
Nous traversons des vallons semés de pommiers, de hauts poiriers, de merisiers entre lesquels se montrent la mousse et le chaume des toitures éparses. Les volailles s’effarouchent, les troupes d’oies qui pâturent dans les prés poussent de hauts cris en entendant le train qui passe. Les Bôcaines apparaissent sur le seuil de leurs basses et noires chaumières. A peine quelques blancs bonnets de coton à la houppe crânement inclinée sur le côté, comme on en voyait sur les plus frais minois il y a quelque vingt ou trente ans. Les fillettes, aujourd’hui, sont en cheveux ou en petit bonnet de linge, et dans les trains on ne voit guère que des chapeaux plus ou moins élégants. Nos
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villages ne sont déjà plus qu’un prolongement des faubourgs de Paris.
Dans les vaux de Soulœure, vallons abrupts et profonds que nous franchissons avant de descendre dans la vallée de la Vire, un bruit formidable nous surprend et nous réveille. Nous regardons par les portières. Nous sommes effrayés en voyant la profondeur de la vallée que nous traversons sur un gigantesque viaduc.
A partir de Bény-Bocage, les vues sont plus étendues et plus variées. A droite et à gauche se déroule la grande vallée de la Vire, où débouchent des vallées secondaires entre divers chaînons de collines. Nous avons sous les yeux les méandres que forme la rivière. Voici bientôt les moulins de la Graverie. Les vannes soulevées laissent échapper l’eau écumante et les grandes roues sont au repos. Des types variés de la population montent ou descendent aux diverses gares. Dans les compartiments voisins, le paysan à la blouse de coutil rayé coudoie le digne gendarme qui porte la correspondance, le bon curé qui se rend à Vire ou à quelque conférence, le châtelain qui conduit sa fille à la ville, la bonne sœur en cornette qui lit son office.
Tout ce monde s’entend, se respecte et fraternise avec une cordiale simplicité. Ce qui est respectable est encore respecté dans ce coin de la Normandie. L’esprit d’ordre et de bon sens de nos aïeux y règne encore. Qu’il serait à désirer que ce bon sens normand pût de nouveau s’imposer à la France comme au temps de Malherbe et de Corneille !
Les maisons plus nombreuses et plus coquettes que nous dépassons à droite et à gauche, les bruits que nous entendons nous annoncent que nous approchons d’une gare et d’une ville. Bientôt, en effet, devant nous, en regardant par nos portières, nous apercevons un coteau boisé, et sur les hauteurs qui le continuent à l’ouest des maisons groupées et étagées dont les toits ardoisés étincellent au soleil. Le coteau est celui de Neuville, et les maisons sont celles de Vire. Vire ! Vire 1 le
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train s’arrête ; et avec notre léger bagage nous montons pedestrement vers la ville.
Qui connaît Vire, et ne connaît pas l’hôtel du Cheval blanc? C’est le vieil hôtel du pays, Vhostellerie où se sont tenues à toutes les époques les réunions des beaux esprits virois, où peut être Olivier Basselin et Jean Lehoux, et à coup sûr Castel, Chênedollé et Lalleman se sont attablés. C’est là que nous allons chercher un gîte. Qui ne se croit de la famille des beaux esprits?
Pour monter à Vire et gagner le Cheval blanc, nous avons à gravir la grande rue du Calvados. La rue du Calvados ! Aucun Virois ne la nomme sans un sentiment d’orgueil. Droite comme un I, large comme une route nationale de première classe, elle continue la grande route de Caen à Rennes. Je remarque et j’admire, chemin faisant, de nouvelles constructions, de magnifiques hôtels à façade de granit sculpté. Je n’étais pas venu à Vire depuis sept ans. L'importance de la ville se maintient par suite du développement des lignes ferrées qui s’y croisent et de son commerce de granit, qui la dédommage de la ruine de ses fabriques de draperie.
Nous avançons en contemplant la ville et l’heureux groupement que forment ses maisons autour de la fameuse tourhorloge ; et de temps en temps nous nous retournons pour jouir de la vue sur le pays que nous laissons derrière nous. Au delà des dernières maisons qui la bordent, la rue du Calvados, devenue la belle route de Caen, coupe le chemin de fer, se prolonge à travers une contrée verdoyante, s’enfonce sous des ombrages, reparaît droite et blanche, s’abaisse, se relève comme le terrain qu’elle traverse et disparaît enfin au sommet des collines qui terminent l’horizon. Mais c’est en faisant quelques pas à droite sur la place du Collège ou du Marché. quand on est bientôt au sommet de la rue du Calvados, que l’on peut se donner le plaisir d’une merveilleuse vue d’ensemble sur toute la partie du Bocage qui se déroule à droite et à gauche de la vallée de la Vire dans la direction de Saint-Lô,
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L’hôtel du Clieval-Blanc se présente à l’entrée de la rue qui passe sous la porte-horloge. Nous jetons un regard sur cette vieille porte voûtée en ogives, que protège une statue coloriée de Notre-Dame avec l’enfant Jésus et que flanquent deux vieilles tours en granit, noires et ébréchées. Au-dessus du passage voûté s’élève la tour-horloge avec un premier étage qui se termine par une galerie carrée. Au-dessus de la galerie monte une colonnade qui porte une corniche octogonale surmontée d’une coupole. Le tout en granit rougi par le temps. La partie supérieure de' la tour me paraît avoir été achevée ou restaurée au seizième siècle.
Nous entrons à l’hôtel pour y déposer notre valise. Il n’est que deux heures de l’après-midi. Le dîner nous étant annoncé pour six heures et demie (nous avons déjeuné eh route), nous pouvons disposer de quatre heures et demie. C’est plus de temps qu’il n’en faut pour nous rendre à Maisoncelles et accomplir notre pieuse visite au tombeau de notre vieil ami.
1 Maisoncelles-la-Jourdan est à 6 kilomètres de Vire, sur une roule départementale intermédiaire par rapport aux grandes routes nationales de Tinchebray et de Mortain. C'estune course que ne redoutent pas nos jambes aguerries, surtout après une matinée passée en wagon. Nous sommes arrivés en gravissant le versant nord de la colline sur laquelle la ville de Vire est bâtie. Nous descendons sur la pente opposée pour gagner la route de Maisoncelles.
Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, que nous traversons, la statue en bronze du poète naturaliste Castel est toujours là. Assis sur un tronc d’arbre et armé d’une loupe, il étudie toujours son champignon. J’observe que l’artiste qui a modelé cette statue ne s’est pas mis en frais d’invention et a peu cherché à idéaliser son sujet. Sans faire de Castel un Apollon ou un Homère ou même un Virgile, il aurait pu donner à l’auteur des Jardins une attitude moins vulgaire et l’entourer d’emblèmes ou attributs indiquant mieux la portée de son œuvre. Castel eut sa place dans ce petit groupe de poètes qui se complut dans
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l’étude et la description de la nature et marque la transition •entre la poésie des dix-septième et dix-liuitième siècles et -celle de notre temps.
Nous passons devant le porche de l’église Sainte-Anne. Nous ■n’entrons pas, connaissant de vieille date cette église construite en style roman modernisé. Le quartier Sainte-Anne est l’un des plus vieux quartiers de la ville. La plupart des maisons, très anciennes, ont un aspect misérable. Des allées obscures conduisent dans des cours sales et fétides. Les pièces de bois noirci qui soutiennent chaque étage en saillie sur celui -qui lui est inférieur disent que la plupart de ces maisons sont antérieures au seizième siècle.
La Vire forme l’autre côté de la voie. Elle coule entre des quais ou plutôt entre de petits murs en vieux cailloux de granit. Des usines, d’anciennes draperies délabrées et fermées se succèdent le long du cours d’eau, bizarrement échelonnées, de long, en travers, avec leurs biefs, leurs vannes, leurs chutes : tout cela, abandonné et ruiné, complète l’aspect misérable de ce bas quartier. La filature et la fabrication de la draperie sont deux industries mortes à Vire. Et il en est de même presque partout en France. Ce qui n’empêche pas le peuple le plus spirituel du monde de confier ses destinées et le soin de ses intérêts à ceux qui ont fait cette situation, les fauteurs des traités de commerce et du libre-échange, les complices des .grands industriels cosmopolites, juifs pour la plupart, qui, par l'établissement d’énormes monopoles, préparent l’accaparement des industries et de la richesse dans leurs mains, et par suite la spoliation et l’asservissement des sociétés chrétiennes.
Nous respirons lorsque nous avons laissé derrière nous les dernières maisons de ce faubourg triste et noirâtre. La vue des •champs et des coteaux, de l’azur du ciel et de la verdure des bois nous apporte un véritable soulagement. Nous remontons le cours de la Vire. Par delà la rivière se dressent et s'arrondissent, dans une direction parallèle à notre route, les collines ■de Saint-Germain-de-Taillevendes. Nous laissons derrière nous
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à droite les monts Besnard, qui nous dérobent la vue du donjon de Vire.
Notre route décrit des méandres, monte ou descend. Nous dépassons des carrières de granit creusées dans le flanc des rochers que nous longeons à gauche. Et le bruit que font marteaux et ciseaux sur cette pierre dure nous accompagne longtemps. De beaux champs de sarrasin entourés de haies descendent sur les pentes jusqu’au bord de la route et nous embaument d’une odeur de miel. Les abeilles sont au travail sur ces champs et bourdonnentdetous côtés sur les genêts, sur les bruyères, sur les fougères des fossés.
Nous arrivons dans le ravin de Pont-aux-Retours. A droite de la route et en contre-bas, tout à fait au fond du ravin, se présente la grande usine Juhel (une ancienne manufacture de draps). Cette usine que nous avons connue en pleine activité, si vivante avec ses pièces d’eau, ses biefs, ses chutes, ses massifs de pins, de hêtres et de mélèzes, nous fait aujourd’hui peine à voir. Quel abandon 1 L’herbe remplit les cours et les allées. Les pièces d’eau couvertes dé joncs et de nénufars s'envasent. Une vieille femme, gardant une chèvre dans ces cours et dans les allées désertes, nous les fait paraître encore plus tristes. Nous avons hâte de nous éloigner de ce tableau désolé.
A peu de distance du ravin de Pont-aux-Retours nous arrivons sur le territoire de Maisoncelles-la-Jourdan. Nous reconnaissons ces lieux, ces sites que nous avons souvent parcourus avec celui dont nous venons visiterla tombe et honorer la mémoire. Voilà les mêmes rochers, les mêmes coteaux couverts de chênes, les mêmes prairies verdoyantes, le même torrent.
Tu mugissais ainsi sur ces roches profondes...
Ces beaux vers du Lac que nous redisons expriment bien le sentiment que nous éprouvons devant cette nature toujours la même, tandis que nous, nous avons vieilli, et que celui avec
qui nous avons tant de fois admiré ces sites n’est plus de ce monde. Sur notre droite, de grandes prairies descendent et ondulent. Des bouquets d’arbres, de hautes futaies annoncent un parc : nous longeons le domaine de Maisoncelles, nous dépassons une longue avenue de chênes qui, décrivant une ligne courbe, conduit de la route vers le château. Le castel de Maisoncelles se présente à mi-côte au delà d’un petit vallon verdoyant. Il se donne des airs de château féodal avec ses tours et ses créneaux de décor d’opéra-comique.
Au delà du parc autour duquel elle se replie, la route entre dans le village qui s’élève sur la pente d’un monticule de granit. L’église se dresse au milieu avec sa tour terminée en bâtière. Elle est en granit, comme les maisons. La route contourne l’église et le cimetière. Un petit mur de granit ferme le champ du repos. Deux grilles en fër y donnent accès. La première que nous rencontrons estouverte. C’est celle qui fait face au porche de la nef, au vieux porche à voûte ogivale. Parmi tous les tombeaux d’aspects si divers debout, sous nos yeux, où trouver celui que nous cherchons? Notre incertitude n’est pas longue. Le premier monument qui se présente à notre droite est un monolithe en granit, rectangulaire, posé debout sur une dalle en granit. Ce monolithe n’a pas plus d’un mètre et demi de hauteur. Il se termine par une corniche surmontée d’une croix de granit.
Sur la face que l’on a devant soi à l’arrivée, rien d’écrit; point de nom... Sur la face tournée vers l’église, nous lisons:
« Prions pour M. l’abbé Laurent Guéret, décédé le 18 mars 1887, qui fut curé de cette paroisse pendant quarantesix ans.
« De prof midis. »
Nous disons : « Defunctus adhuc Loquitûr : cette épitaphe en sa brièveté et le choix de cet emplacement révèlent l’homme. C’est de lui. Le bon pasteur est là à la tête de son troupeau, prêt
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à le conduire, quand viendra le grand réveil, devant le Souverain Juge.
Le De profundis! nous le récitons pour l’âme du cher défunt, et après avoir vénéré le lieu où reposent ses restes, nous voulons revoir et vénérer les lieux qui lui étaient les plus chers et formaient comme un prolongement de lui- même, son église et son presbytère.
C’était une humble église au cintre surbaissé,
L’église où nous entrâmes...
Nous n’avons pas revu sans émotion l’autel où l’abbé Guéret célébrait avec une dignité presque épiscopale, devant ses modestes paroissiens, la chaire d’où il leur parlait avec autorité et bonté, la sacristie d’où il data la dernière lettre qu’il nous écrivit, pleine des pressentiments de sa fin prochaine.
On aime les choses et les gens souvent pour le mal et les peines qu’ils nous ont occasionnés. Il avait eu à restaurer et à embellir son église. Quelques années avant son arrivée, elle avait été dévastée par la foudre. C’est un événement dontl’impression n’estpas encore effacée dans le pays. Le 15 mai 1828 (un dimanche), pendant qu’on chantait la grand’messe, survint un orage. Le tonnerre tomba sur l’église remplie. Un grand nombre d’assistants furent tués ou blessés par la foudre ou par des débris de la voûte et des murs. La chute d’un Christ en pierre attaché à la voûte et portant sur une poutre transversale entre la nef et le chœur tua le châtelain deMaisoncelles. M. l’abbé Guéret ne fut ni témoin ni victime de l’événement. Mais il eut à achever d’en faire disparaître les traces.
11 devait lui aussi faire personnellement connaissance avec la foudre. Les orages sont fréquents et terribles dans cette région montueuse d’où descendent la Vire et la Virène. Un jour qu’il était absent, un nouvel orage éclate sur sa paroisse. La foudre tombe sur son presbytère. La maison est dévorée par les flammes. A son retour, le curé trouve sa demeure et tout son mobilier détruits.
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M. l’abbé Guéret supporta stoïquement, ou plutôt chrétiennement ce malheur.
« Ce que je regrette le plus, écrivait- il à cette occasion, ce sont mes sermons. » Tous ses cahiers et manuscrits avaient été brûlés. Tout le travail de sa jeunesse à reconstituer!... Il était très goûté comme prédicateur à Notre-Dame de Vire et dans toute la contrée. Nous nous rappelons avec attendrissement la lettre dans laquelle il racontait à mon beau-père ce tragique événement et celle qu’il écrivit ensuite pour refuser les offres que lui faisait son ami pour l’aider à réparer ce désastre. Sa force et sa tendresse d’âme y apparaissent tout ensemble avec l’originalité de son tour d’esprit.
Après son église nous avons voulu revoir le presbytère qu’on lui a rebâti et qui, après la maison de Dieu, était l’objet de ses prédilections. C’est lui qui a présidé à la reconstruction de sa demeure. Et il s’est plu toute sa vie à embellir cette paisible retraite. Nous avons voulu revoir les arbres qu’il avait plantés, cette belle couronne de pins et de mélèzes dont il avait entouré sa pelouse devant sa maison, le jardin qui se prolongeait derrière le presbytère, ces charmilles touffues qui formaient autour des deux tiers de son jardin un véritable cloître rectangulaire. C’est là qu’il aimait à lire son bréviaire à méditer ou à converser avec ses amis. C’est là qu’il aimait, quand il nous revoyait après un long intervalle, à nous interroger sur tout ce qu’il savait nous intéresser. Il me parlait de mes travaux, et aussi de ses lectures et de ses chères études. Car s’il était avant tout le prêtre dévoué aux devoirs de sa charge, il était aussi le théologien patriote, attentif à toutes les grandes questions qui se débattent, à toutes les luttes qui mettent en jeu l’existence de l’Eglise catholique et de la France. Il était aussi l’humaniste épris de la beauté littéraire. Il n’avait pas oublié son Virgile et il cultivait les vers latins avec succès.
La grand’route qui enceint à moitié la pieuse habitation va en s’élevant, et d’une éminence nous avons pu tout revoir, sauf es appartements. Nous avons constaté avec douleur que le
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cloître de charmilles, que le déambulatoire gothique aux arceaux de branches et de verdure a disparu. Son ombre nuisait aux légumes... Darbarus has... Non; la citation serait irrévérencieuse.
Après quelques tristes réflexions, nous revenons sur nos pas. Nous revoyons l’église et le cimetière. Nous rouvrons la petite grille qui fait face au vieux porche voûté et nous saluons une dernière fois le granit qui recouvre l’abbé Guéret. Après avoir récité comme adieu un Pater et un Ave, nous reprenons la route de Vire.
En cheminant nous nous disions : — Est-il possible qu’on ait laissé un homme de ce mérité durant toute sa longue vie perdu dans ce village ! Avec sa haute intelligence et son ferme caractère, il était à la hauteur de toutes les situations. Il est vrai que l’abbé Guéret n’avait pas l’échine souple. Et nous ne sommes plus au temps où l’on allait forcer le mérite dans sa retraite. Et d’ailleurs, l’eût-on appelé à un poste plus élevé, il n’eût pas accepté sans doute, attaché par toutes les fibres de son être à son cher Bocage dont il ne put rester séparé alors qu’il faisait ses débuts comme curé dans le Bessin.
• Et d’ailleurs l’abbé Guéret était là à sa place sous beaucoup de rapports, en parfait accord avec ce qui l’entourait, les hommes et les choses. 11 semblait l’homme le mieux fait pour personnifier et résumer en lui cette contrée (la terre du granit et des chênes) et en être le représentant, le prêtre devant Dieu.
Le prêtre, voilà bien le sommet, le couronnement des êtres et des choses qui l’entourent. Que seraient tous les paysages, même les plus variés, sans l’homme et sans le prêtre ? Queseraient les villages sans leurs clochers, et les villes sans les tours de leurs cathédrales ? Que seraient les sociétés humaines sans l’Eglise où l’esprit de Dieu achève d’édifier l’œuvre qu’il commençait dans la nature et qui sera consommée dans la gloire ? L’abbé Guéret a été un excellent instrument de cette œuvre et un digne représentant de l’Eglise dans le milieu où s’est exercé son zèle.
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Arrivés à un détour de la route, près d’un bouquet de hêtres et de châtaigniers, nous nous arrêtâmes un instant sous l’empire d’un commun sentiment. Nous étions sur la limite du territoire de Maisoncelles, et nous nous rappelions qu’à notre dernier voyage (en septembre 4886), l’abbé Guéret nous avait dit là son dernier adieu. « Vous ne me reverrez pas, répondit-il aux vœux et aux espérances que nous exprimions au sujet de sa santé ébranlée. » Et, en effet, au mois de mars suivant, une crise rapide l’enlevait à ses paroissiens et à ses amis. .
Au fond du ravin de Pont-aux -Retours que nous franchissons de nouveau, nous laissons l’usine Juhel dormir son triste sommeil. Nous montons, nous descendons. Enfin, après une assez longue montée, la route ne cesse plus de descendre en s’infléchissant à gauche. Le bruit des marteaux sur le granit ne tarde pas à se faire entendre. Nous approchons de Vire. La partie haute de la ville reparaît bientôt au loin devant nous, dominée parles grands bâtiments (dix-septième siècle) de son hospice Saint-Louis. Au furet à mesure que nous avançons la ville se déroule sur la gauche. Bientôt se dresse la brune tour-horloge avec les maisons groupées sous son aile, puis Notre-Dame et sa sombre tour carrée, puis à l’extrémité de son promontoire escarpé, entourée d’arbres, l’étrange silhouette du vieux donjon ébréché, auquel font face les vertes pentes des monts Besnard ; tout cela sous le dais éclatant d’un ciel de juillet sillonné de nombreux nuages et tempéré par des pluies intermittentes.
En avançant vers les murs de la vieille capitale du Bocage normand, les fastes de son histoire nous reviennent en mémoire. Les restes de ses murs d’enceinte et quelques tours noirâtres et croulantes se dressent encore çà et là pour nous dire qu’elle a fait grande figure au moyen âge. Nous nous souvenons que Bertrand du Guesclin a séjourné à Vire, alors que, maréchal du roi en Normandie, il guerroyait dans tout le pays ■contre les routiers anglais. Le vainqueur de Cocherel passa par Vire, venant du château de Caen, pour aller combattre les
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Anglais dans le Maine. Une brillante chevalerie l’escortait avec des compagnies d’archers, les hommes des bonnes villes, auxquels s’adjoignirent sans doute les braves Virois. Nous aimons à nous représenter l’ostde sire Bertrand défilant, bannières et pennons au vent, dans le beau paysage que nous avons devant nous.
Au souvenir des guerres anglaises se rattache naturellement celui d’Olivier Basselin, de ce Tyrtée virois qui conseillait à ses compatriotes cette bonne précaution contre leurs ennemis :
Vuidonsnos tonneaux, je vous prie, Et ne leur laissons que la lie.
Olivier Basselin et son disciple Jean Lehoux furent les maîtres de la gaie science qui ne cessa plus de fleurir sur les bords de la Vire et de la Virène, même au cours du terrible seizième siècle et des guerres de religion.
Il y eut pourtant un moment où ils durent mettre une sourdine à leur viole, les gais chanteurs virois. Ce fut en l'année 1562, où Montgomery et son farouche lieutenant Coulombières mirent tout à feu et à sang au Bocage normand. Les rochers de Vire, de Saint-Lô, du Mont-Saint-Michel, de Mortain et de Domfront, avec leurs châteaux et donjons en ruine, portent encore des traces de cette lutte titanique.
La prise de Vire par Matignon, le 4 septembre 1562, fut un des plus terribles épisodes de cette lutte. Matignon, qui commandait pour le roi et les catholiques en Normandie, vint à l’improviste attaquer le château et la ville de Vire où se trouvaient enfermés plusieurs lieutenants de Montgomery.
Les principaux incidents et les terribles assauts de ce jour se représentent à notre esprit au fur et à mesure que paraissent à nos yeux les quartiers qui en furent le théâtre. Nous avons devant nous la rue des Teinturiers et le Val-Hérel où se livra l’un des assauts les plus furieux. Ce quartier fut incendié dans la lutte. Un bourgeois de Vire ayant abattu le pont-levis de la
porte-horloge, les assiégeants se précipitèrent par là dans la ville. Le flot des assaillants renversa tout et força l’entrée même du château. En vain les plus acharnés voulurent se défendre dans le donjon. Il fallut capituler (1).
Depuis lors, plus de grands événements dont la trace frappe les regards. A partir de l’époque des guerres de religion, la ville de Vire n’a guère fait parler d’elle. Son terroir a toujours été fertile en beaux esprits héritiers de la verve malicieuse des Olivier Basselin et des Jean Lehoux. Mais elle n’a plus vu la fumée d’un camp ennemi. Je venais de faire cette remarque, lorsque se dressent devant nous à notre droite, sur des rochers auxquels s’adossent de ce côté les premières maisons de la rue des Teinturiers, les restes d’une vieille tour ressemblant à un colombier :
— Est-il possible? dis-je à ma compagne de voyage. J’oubliais la grande Révolution et les héros qu’elle a produits à Vire. Nous avons devant nous les lieux témoins des grandes actions de ces héros.
... On bat la générale ; on sonne le tocsin.
Voici venir les Chouans; ils sont au Clos-Fortin...
Les lieux témoins des exploits de Campène et de ses compagnons ce furent surtout les colombiers, les poulaillers :
... Ils vont, cherchant partout des Chouans dans les greniers,
Des Chouans dans les buffets, des Chouans dans les celliers,
Des Chouans pendus aux crocs et dans les cheminées.
Rien n’échappe à leurs mains au butin acharnées.
La Campénade est un. poème héroïco-comico-burlesque très populaire à Vire. J’en avais rencontré autrefois un exemplaire dans un presbytère du Bocage (2). De nombreux passages m’en revenaient en mémoire.
(1) Voir, pour les détails, l’histoire du Protestantisme en Normandie , par M. Gaston Le Hardy.
(2) A Saint-Denis-de-Méré.
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C’est une charge désopilante écrite de verve et qui ne se borne pas à être la peinture grotesque de mœurs et de types locaux, mais devient souvent une satire piquante deschosesdu temps. M. Lalleman (1) écrivit son poème en 1794, pendant les loisirs forcés que lui fit une longue convalescence ; il était alors chirurgien aux armées.
« On me pardonnera, dit-il dans sa préface, d’avoir voulu faire rire quand tant d’autres faisaient pleurer ! »
Tous ces souvenirs, les héroïques comme les comiques, que nous rappelaient Vire et ses alentours firent diversion à nos impressions de Maisoncelles et nous rentrâmes au Cheval-Blanc munis d’un vaillant appétit. — Heureusement la cloche ne tarda pas à sonner le dîner.
Ilsn’étaientpasnombreux ce soir-là les hôtes du Cheval-Blanc . Nous fûmes longtemps seuls assis à la longue table où tout pourtant riait agréablement aux yeux, jusqu’au traditionnel fromage sous sa cloche. Enfin quelques personnages apparurent successivement qui vinrent prendre gravement place là où ils avaient leur serviette nouée ou roulée : c’étaient des pensionnaires. Leur tenue correcte et un peu gourmée dénonçait des professeurs de l'aima mater. Leur conversation me confirma dans ce sentiment. Le fond de la clientèle de l’hôtel n’avait pas changé.
Nous n’imposâmes pas longtemps la gêne de notre présence aux dignes représentants et interprètes de la pensée moderne à 'Vire. Il nous restait une ou deux heures de jour. Nous en profitâmes pour visiter les parties de la ville que nous n’avions pas revues.
Sur la place qui fait suite à l’église Notre-Dame, nous nous arrêtâmes devant la belle fontaine en granit qui porte le buste en marbre blanc du poète Chênedollé. L’artiste a bien saisi et rendu la physionomie du poète Chênedollé a été le plus sérieux et le plus puissant des poètes virois. S’il n’a pas le sel
(l) Auteur virois de la Campénade.
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gaulois, cette verve malicieuse, cette saveur locale qui relèvent les vers de ses compatriotes, il a plus de souffle et d’envergure. 11 ne s’est pas enfermé dans l’horizon bocain. L’émigration le mit en relations avec d’illustres écrivains étrangers, et au retour il vécut à Paris l’ami et l’émule des plus grands écrivains français du commencement de ce siècle, Fontanes, madame de Staël, Chateaubriand. On peut dire même que par beaucoup de traits de son âme et de sa vie, et surtout par le caractère philosophique, religieux et déjà presque mélancolique de sa poésie, l’auteur du Génie de l'Homme a été un précurseur du chantre des Méditations.
M. de Chênedollé était triste comme un saule pleureur, nous dit, dans ses Mémoires d' Outre-Tombe Chateaubriand, quia été souvent son hôte à Burcy. C’est bien l’impression que nous donnent les traits allongés de son visage, ce nez légèrement bourbonien et ces longs cheveux collés autour de la tête. Il était bon, modeste, aimait la vie des champs. Il ne savait pas se' produire et, quand il s’agissait de courtiser la fortune et les puissants, il manquait l’occasion. Il ne la manqua pas lorsqu’elle s’offrit de rendre hommage à la royauté tombée. Charles X, se rendant à Cherbourg où il devait s’embarquer pour l’exil, passa par Vire. M. de Chênedollé se présenta pour complimenter le vieux roi, entre ses deux filles, vêtues de blanc, qui offraient des fleurs. On ne dit pas qu’il eût chanté, lui, Yenfant du miracle I
Ces souvenirs nous accompagnent sur la promenade du Château, plantée de grands arbres. De profondes et pittoresques vallées entourent ce promontoire escarpé, les Vaux, au fond desquels bondit la Vire. La Vire, grossie de la Virène, se replie de l’ouest au nord autour des Monts qui portent la ville.
Nous sommes au centre du théâtre de cette terrible lutte du 5 septembre 1562 que nous ont rappelée d’autres quartiers. Quel contraste présente le paysage calme et riant que nous avons sous les yeux avec la scène d’alors, avec les assauts furieux, au milieu des incendies, des féroces soudards et des
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sombres religionnaires du seizième siècle I Ces mêmes lieux nous parlent aussi des grotesques exploits des héros de la Carnpénade.
Lorsque le soleil eut achevé de disparaître par delà les Vaux et le bois Saint-Martin, il était plus de neuf heures du soir. Nous avions quelque regret à nous éloigner de cette promenade du château qui nous semblait devenir plus belle encore maintenant que la nuit tombait. A l’extrémité des rangées d’arbres, prolongeant devant nous leurs masses noires, le vieux donjon ébréché dressait sa terrible silhouette. La lune était dans le ciel. Presque arrondie, elle montait au-dessus des monts Besnard, un peu en arrière et au-dessus de la vieille ruine.
Elle semblait répondre à l’invocation du poète dont le buste était à quelques pas de nous :
Parais, ô lune désirée !
Monte lentement dans les deux.
Guide la paisible soirée
Sur ton trône silencieux... (1)
Pour regagner notre hôtel nous n’avions qu’à nous guider sur la tour-liorloge. Le voisinage de cette tour n’a été pour nous que d’un médiocre agrément pendant la nuit. Tenant à justifier son nom, elle sonne à grand fracas tous les quarts d’heure. Et puis c’était la saison théâtrale. On donnait ce soir-là Carmen. De là, des allées et venues, des bruits, des chants toute la nuit. Il ne manquait que des accompagnements de guitares et de mandolines pour qu’on se crût transporté dans quelque ville du midi de l’Espagne ou de l’Italie.
Mais une mauvaise nuit est bientôt passée, surtout quand on se lève de grand matin. Dès sept heures, nous étions, valise en main, dans la grande rue du Calvados, descendant vers la gare de Neuville. Les belles vues de ce côté de Vire se déployaient devant nous comme à l’arrivée, cette fois resplendissantes sous le soleil matinal. L’air frais et le ciel bleu, où couraient quel-
(l; Chênedollé, Études poétiques, 1820.
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ques groupes de nuages blancs, semblaient nous promettre une journée moins variable que la précédente.
Où allions-nous? Rentrions-nous prosaïquement au logis en reprenant en sens inverse le chemin de la veille? Nous étions bien près de Mortain. Une excursion au Bocage normand qui laisse Mortain de côté est vraiment incomplète et manquée. Mortain, c’est le point culminant, le point central des collines de la Normandie. Et Mortain n’a pas fait petite ligure dans toutes les luttes auxquelles notre province a pris part depuis Robert de Mortain jusqu’au marquis de Frotté. Et puis c’était la promenade favorite du cher curé de Maisoncelles.
Il est entendu , que nous allons voir Mortain. D’ailleurs ce n’est qu’une affaire de quelques heures, depuis qu’un chemin de fer y conduit.
A huit heures nous montons dans le train et nous voilà partis, tournant le dos au bon pays caennais.
Après avoir franchi la Vire au pont de Martilly, nous quittons la voie de Paris-Granville, pour décrire à gauche une courbe autour des collines de Saint-Martin et des Vaux de Vire. Du territoire de Saint-Martin on passe sur celui de Saint-Germain (de Tallevendes) en remontant la vallée de la Virène. Nous retrouvons les mêmes aspects, les mêmes accidents pittoresques que ceux que nous ont présentés les bords de la Vire du côté de Maisoncelles ou du côté de la Graverie. A Saint-Germain-de- Tallevendes, montent des jeunes filles et des matrones avec la hotte au beurre ou le panier aux œufs ; elles vont au marché de Sourdeval. Partout les modes parisiennes : comme nous le remarquions entre Bény-Bocage et Vire, on se croirait partout dans Ja banlieue de Paris. Mais au sein de cette uniformité, plus choquantes nous semblent les dissonances provenant du défaut d’éducation et de la vulgarité des manières et du langage.
Voici maintenant les Maures, petite station après Saint-Germain-de-Tallevendes. Les Maures! un nom qui fait rêver. Des Maures entre Vire et Sourdeval !
Comment? Pourquoi ? D’où vient cette appellation ? Je livre
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ce point aux méditations de mes confrères les Antiquaires de Normandie et autres lieux. Ce sont peut-être des Maures, des fils ingénieux des Arabes d’Espagne qui ont introduit l’industrie des métaux si florissante dans le pays. Sourdeval leur a peut-être dû, dans le principe, sa quincaillerie et ses fonderies renommées.
Quoi qu'il en soit, Sourdeval, qui fait pendant à Villedieu-les Poêles, est le gros chef-liéu de la contrée. Les toits ardoisés de la petite ville étincellent au fond d’une sorte d’entonnoir formé à la réunion de plusieurs vallées. Notre train poursuit sa course sur les pentes ouest de cet entonnoir. Il décrit un arc de cercle qui nous permet de voir longtemps la ville groupée autour de son clocher aigu et dentelé. Les officines de nombreux Vulcains fument au-dessus de Sourdeval.
L’air vif et frais du matin met les têtes en belle humeur. La conversation est animée dans les compartiments. Dans le voisin, nous avons un orateur, un péroreur, qui tient presque toujours la parole. C’est le leader. Les autres ne semblent là que pour lui donner la réplique et former à sa chanson interminable un accompagnement plus ou moins varié. Il s’impose par une sorte d’énergie supérieure : type étrange, original, vrai fils de Celte ou d’Armoricain par ses facultés oratoires, et aussi par le sens esthétique qui se révèle jusque dans son costume : sa coiffure est une sorte de bonnet ou toque d’astrakan.
Il porte un veston de velours amadou et le bas de sôn pantalon (de même étoffe, il m’a somblé), est enfermé dans des guêtres de cuir, sorte d’OEil-de-Faucon ou Bas-de-Cuir. « Je suis, dit-il, l’enfant de la nature... » La chasse et la pêche sont ses principales occupations. Ce qui ne l’empêche pas de courir les assemblées et les fêtes de village où il joue* le rôle de loustic et de boute-en-train. Les fêtes de village, laïcisées autant que possible, sont l’un des grands moyens de civilisation à la mode du jour. Notre homme raconte plusieurs épisodes comiques des dernières fêtes auxquelles il a pris part et dont naturellement il a été le héros...
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Cependant nous longeons de nouvelles collines, de nouveaux coteaux. Des masses de granit abruptes et nues faisant saillie çà et là nous annoncent que nous approchons du terme, de ces derniers sommets des collines de Normandie, dans une anfractuosité desquels est bâti Mortain.
Pour se rendre à Mortain il faut descendre à la gare dite de Saint- Clément. On est encore à environ quinze cents mètres de la ville. Durant ce parcours nous avons une première vue d’ensemble sur toute la contrée. Nous n’entrons pas au petit séminaire que nous rencontrons d’abord comme en vedette. Nous le réservons pour la lin. Nous faisons hâte vers cette grande brèche pittoresque qui s’ouvre devant nous entre le mont de Mortain et celui de Neubourg et au fond de laquelle bondit la Cance. Par delà cette ouverture un immense espace nous apparaît, un horizon presque infini. On ne distingue que vaguement les divers aspects de la contrée beaucoup plus basse qui s’étend de ce côté, c’est-à-dire au midi.
Mais ventre affamé n’a pas beaucoup plus d’yeux que d’oreilles. Aussi cheminons-nous prestement pour atteindre notre déjeuner. Enfin voici l’hôtel de la Poste, le principal hôtel de Mortain, dont l’honnête apparence nous réjouit le cœur en rassurant notre estomac . Déception ! plus d’une heure à attendre ! On déjeune à midi dans ce pays primitif !
Pour tuer l’heure que nous avons devant nous, nous montons à l’église. Cet édifice est là à quelques pas en amont, dressant devant nous son austère visage de granit. Le portail et les fenêtres nous indiquent dès l’abord un monument de l’époque de transition. Une tour très élevée mais sans flèche, avec des fenêtres étroites et à lancettes qui n’ont pas moins de 15 mètres de hauteur, se détache sur le côté sud de l’église. Un portail latéral du onzième siècle, se présente du même côté. C’est, dit on, le seul reste de l’église primitive bâtie par Robert de Mortain.
Nous entrons : du bas de la nef l’ensemble de l’édifice apparaît grandiose et d’une élégance sévère, à peu près d’un seul
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jet. Vingt-deux piliers de granit en forment comme l’ossature. Le maître-autel est en marbre veiné presque blanc ; deux évêques ou abbés crossés et mitrés (saint Evroult et saint Guillaume), l’un à droite et l’autre à gauche, en semblent les gardiens. De chaque côté du chœur reluisent des stalles en vieux chêne sculpté du quatorzième siècle. Le buffet de l’orgue forme à la grande nef un fond majestueux.
Nous ne nous attardons pas dans la contemplation de ce grave et remarquable édifice.
Horace a bu son -saoul quand il voit les Ménades. Et les églises elles-mêmes ont moins de charmes pour qui les contemple l’estomac creux.
On peut vivre à Mortain. La table à l 'hôtel de la Poste est confortable. Des employés (des postes et télégraphes, des finances ou des chemins de fer) y sont nos commensaux. Pauvres jeunes gens ! leur sort m’attriste. A leur âge rivés à une administration ! Condamnés à faire des chiffres tout le long du jour, et cela toute leur vie 1 Pour gagner mille ou douze cents francs! Et voilà le sort rêvé partant de parents pour leur progéniture ! Comme le contact avec les races latines a gâté notre vieille race normande vaillante et féconde !
Nous aurions presque à regretter d’avoir cessé d’être Anglo- Normands, si nous n’y avions gagné d’être encore catholiques. Et cet avantage, voici qu’on travaille tous les jours à nous le faire perdre. Ces réflexions m’assombrirent pendant le déjeuner. Ma femme me trouva maussade et eut hâte de brusquer ie dénouement, c’est-à-dire de lever la séance.
Le grand air et les objets extérieurs m’eurent bientôt détourné de ces idées. Les photographies qui ornaient les murs de la salle à manger nous avaient fait faire une première connaissance avec les cascades que forme la Cance. Cela nous avait mis en goût. Nous décidons d’aller à la découverte de la Cance et de ses chutes. Descendant par une suite de rampes et de lacets, nous rencontrons d’abord, chemin faisant, une esplanade ou presqu’île escarpée assez semblable à celle où fut le château de
Vire, mais qui, au lieu de belles promenades et d’un sombre donjon, ne porte qu’une moderne et prosaïque sous-préfecture.
C’est là que s’éleva autrefois le château des comtes de Mortain, de Robert de Mortain, frère utérin de Guillaume le Bâtard. Mortain, c’était comme la marche , la porte de la Normandie du côté du Maine et de la Bretagne. Il fallait la confier à une main sûre. Après la révolte des barons normands et leur défaite au Val-ès-Dunes, Guillaume y appela son frère. Et depuis lors, même sous les rois de France et jusqu’à la veille de la Révolution, le titre de comte de Mortain n’a été donné qu’à des princes du sang. La duchesse de Montpensier, la Grande Mademoiselle , a été comtesse de Mortain.
De cette esplanade nous descendons dans un ravin profond. Un torrent y bondit. C’est la Cance dans son lit de granit. Nous la franchissons sur un pont. Un sentier à travers prés nous conduit là où elle forme une série de petites cascades. Au bas de ces cascatelles, l’eau se repose dans une sorte de bassin naturel d’où elle s’échappe de nouveau en bondissant. La vallée se resserre. De chaque côté s’avancent des promontoirs de rochers tantôt dénudés, tantôt chargés de chênes ou de sapins. Une grande manufacture est là à quelques pas en travers, faisant entendre le murmure de ses turbines. Et par delà, c’est ce fond bleuâtre et illimité dont nous avons eu une première vue à notre arrivée à Mortain.
Mais nous n’avons pas pris le bon chemin pour gagner la grande cascade, et c’est la grande cascade que nous cherchons. Nous descendions dans le sens du courant tandis qu’il faut remonter vers la source. Nous parvenons enfin au bon endroit. Ce n’est pas sans peine. Car, ce bon endroit, c’est un coin sauvage, presque inaccessible que l’on atteint par un sentier à peine tracé, où la vallée est semée de blocs de granit.
La Cance tombe avec fracas d’une hauteur d’au moins vingt mètres entre de gigantesques parois de rochers. Cette chute de la Cance n’est guère inférieure aux plus belles des Alpes ou des
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Pyrénées. Elle n’a pas comme celles-ci l’entourage grandiose des glaciers et des sommets neigeux. Mais le contraste qu’elle présente avec l’ensemble riant du paysage est saisissant, et elle offre cet avantage que nous n’avons pas deux cents lieues à faire pour aller la chercher et qu’on ne paye rien pour la voir.
Après avoir respiré un instant l’air rafraîchi par l’écume jaillissante, nous revenons sur nos pas pour reprendre le chemin tortueux par lequel nous sommes descendus de Mortain. Nous gravissons la pente opposée. Ce chemin nous conduit au milieu des maisons de Neubourg, sorte de petit Mortain qui fait pendant au premier. Puis il nous ramène à la route de Vire, non loin de la gare et à quelques pas du séminaire.
Nous avons négligé à l’arrivée ce dernier établissement. Nous tenons à le visiter avant notre départ.
Une grande porte monumentale en granit (de 1669) y donne accès. On ne refuse pas l’entrée aux visiteurs. Une concierge les accompagne. Nous visitons d’abord le parc. Un étrange massif de rochers de granit se présente à l’entrée sur la droite. Nous le gravissons en suivant un sentier qui monte en circulant au milieu de blocs épars. Çà et là des croix de granit ; c’est un chemin de croix gigantesque. Et sur le sommet de ces rochers formant plate-forme, se tient debout sur un piédestal de granit une énorme statue de l'immaculée Conception. Cette statue en bronze doré resplendit au soleil et domine toute la contrée dont elle est comme le Palladium .
Du pied de la statue la vue embrasse un horizon immense, surtout du côté du Maine et de la Bretagne. Et l’on peut se figurer par le panorama que l’on a sous les yeux celui que l’on doit contempler du sommet de l’arête encore plus élevée qui porte la chapelle Saint-Michel. De cet autre sommet qui, parallèle au nôtre, s’avance plus loin au midi, on découvre, nous dit notre guide, jusqu’au rocher de Domfront. Du point où nous sommes nous apercevons jusqu’au mont Saint-Michel.
Que d’idées, que de souvenirs éveillent en nous ce vaste horizon, ces collines granitiques tourmentées dont nous occu-
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ponsl’un des points culminants; ces donjons, ces ruines qui les couronnent ! Partout, nous avons là des traces des révolutions du globe, et aussi des crises et des révolutions de l’histoire !
Cette nature et ces mouvements attestent les efforts d’un esprit contraire qui ne cesse de faire obstacle à l’action divine dans le monde et dans l’humanité, opposition qui, loin d’entraver l’œuvre de Dieu, semble avoir toujours été pour cette œuvre l’occasion déterminante de nouveaux développements et de nouveaux progrès. Les traces de ces conflits apparaissent là saisissantes.
Nous évoquions aussi les principaux épisodes de notre histoire normande. Nous nous disions : Si ce sommet était assez élevé et si notre vue était assez puissante pour nous permettre d’embrasser toute cette région si variée qui fut notre ancienne province et qui s'étend des plages de Dieppe et de Saint-Valéry et des falaises d’Etretat au cap de la Hague, aux Iles normandes et au mont Saint-Michel, avec son fleuve, ses rivières, ses collines, ses prairies, ses plaines et ses rivages maritimes, quelle belle scène nous aurions sous les yeux ! Et si nous pouvions y évoquer le passé, y voir se succéder les principaux événements qui s’y sont accomplis, depuis les temps des premiers Gaulois jusqu’à nos jours, quels merveilleux tableaux passeraient devant nous! Si nous ne pouvons contempler ces tableaux dans leur réalité vivante, notre imagination peut nous les représenter et les reconstituer avec les traits, les couleurs, la physionomie, les costumes particuliers aux différents âges qui en furent témoins...
Nous aurions bien voulu, descendant de notre observatoire, gagner ce sommet plus élevé que nous avions devant nous et sur lequel se dresse une chapelle dédiée à saint Michel. Une sonnerie de grelots se fit entendre qui nous avertit de penser au départ. C’était l’omnibus de Mortain qui se rendait à la gare. Nous descendons de nos rochers après avoir salué la Vierge gigantesque à laquelle ils semblent servir de piédestal.
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Nous consacrons les quelques minutes qui nous restent à voir le séminaire et les ruines de l’abbaye avec- lesquelles il fait corps. De cette abbaye dite Abbaye blanche , il demeure un cloître du onzième ou douzième siècle. C'est un austère pendant au beau cloître de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, plus riche et plus élégant. Plusieurs salles voûtées à colonnes et à chapiteaux de la même époque disent quelle était la grandeur de cette demeure bénédictine. La chapelle du séminaire (un reste de l’ancienne église) olïre des piliers et des voûtes en granit qui rappellent la basilique du Mont-Saint-Michel. Quels magnifiques spécimens a laissés sur notre sol normand cette grande époque qui fut l’âge d’or pour l’ordre des fils de saint Benoît !
Les élèves du petit séminaire étaient dans leurs classes. Nous traversons des salles et des corridors silencieux, entre autres une vaste salle où était dressé un théâtre avec des coulisses et un décor permanents : « Heureux enfants! disionsnous, les conditions les plus favorables au développement de leurs facultés semblent là réunies : un air pur, de beaux spectacles, les meilleurs enseignements ! Tout ce qui peut fortifier le corps, éveiller l’imagination, éclairer l’intelligence en affermissant la foi. Ils sont appelés à parcourir la plus noble des carrières. Qu'ils répondent à leur vocation, sourds à la voix des sirènes et instruits par l’exemple de ceux qui ont eu le malheur de se jeter hors de la route pour courir après de perfides mirages. Qu’ils se rappellent le sort de la cavale vagabonde de Musset, qui meurt de soif et d’inanition dans le désert, quand elle n’avait
qu’à suivre et qu'à baisser le front
Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries,
Des râteliers dorés, des luzernes fleuries Et des puits dont le ciel n’a jamais vu le fond. »
Le sifflet d’un train venant d’Avranches déchire tout à coup l’air et nos oreilles et nous dit qu’il est temps de jouer des
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jambes. Nous avions nos retours en poche. Nous arrivons à point pour monter en wagon.
Grand crève-cœur! Au moment d’entrer dans le compartiment, je regarde à mes billets. Je les trouve. Mais, hélas ! mon cahier de notes qui les accompagnait a disparu ! mes notes de voyage prises sur le vif !... plus rien!... réduit au secours de ma débile mémoire... Mes confrères de l’écritoire comprendront ce que j’éprouvai. Il fallut les bonnes paroles de ma femme, la promesse du secours efficace de ses souvenirs et les distractions du voyage pour me remettre d’un tel coup.
Toute la contrée, tous les sites que nous avions parcourus le matin repassèrent devant nos yeux : Sourdeval, les Maures, Saint-Germain-de-Tullevendes. A cinq heures et demie nous arrivions devant Vire, dont nous étions heureux de saluer de nouveau en passant les noirs remparts et la vieille tour-horloge.
Après un arrêt de quelques minutes nous reprenons notre course à travers les Vaux du Bocage. Les coteaux boisés de Neuville, les prés et les moulins de la Graverie défilent de nouveau devant nos portières. A Gilbertville la voie bifurque. Nous laissons les Caennais gagner directement leur logis. Et nous nous dirigeons vers Saint-Lô en restant dans la vallée de la Vire.
Vers sept heures nous arrivons en gare de Thorigny. C’est le terme que nous avions marqué pour notre deuxième étape.
Trois omnibus attendaient au débarcadère. Tous les hôtels de la cité qui eut l’honneur de donner le jour à Léonor Havin (du Siècle) sont des hôtels qui se respectent et chacun a son omnibus. Celui que nous prenons, au hasard, nous mène au Cheval- Blanc. Valbergo nous semblé modeste. Mais nous faisons taire le sot orgueil et bien nous en prend. On nous donne la plus belle chambre et on nous sert un excellent dîner dans une salle fort proprette. On ne nous y sert pas à la russe, avec menu autographié, comme au Cheval-Blanc de Vire. Mais les mets sont bons et abondants. Et puis nous sommes les rois dans notre village (où, il est vrai, les sujets font défaut).
Avant la chute du jour nous voulons jeter un premier coup d’œil sur ce nouveau port où nous avons jeté l’ancre et qu’on appelle Thorigny-sur-Vire. On peut dire que Thorigny c’est le château, ou ce qui reste du château des sires de Matignon. C’est le maréchal Jacques de Matignon, vainqueur de Montgomery et pacificateur de la Normandie au seizième siècle, qui a bâti cette demeure princière. Nous nous contentons d’en considérer l’extérieur et les alentours. De ce château exproprié par la Révolution, nous ne voyons plus qu’un tiers (aujourd’hui l’hôtel de ville). Devant l’édifice encore debout s’étend une place spacieuse plantée sur les côtés de plusieurs rangées de tilleuls.
CeLqui reste du château présente encore un aspect imposant,
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presque tout en façade sur la place. C’est une longue galerie à deux étages que terminent deux pavillons, un à chaque extrémité, ce qui donne à cette partie encore debout l’aspect d’un tout régulier. De l'alternance du granit rougi par le temps avec la pierre blanche ou grisâtre, de la hauteur des étages et des fenêtres, surtout des pavillons, résulte un caractère de grandeur qui permet d’induire ce que pouvait être l’édifice tout entier. Le serviteur des Valois s’était construit une demeure digne de celle de ses maîtres et l’on voyait à Thorigny un reflet de Blois, du Louvre et des Tuileries.
De merveilleux jardinsou parcs renfermant un immense étang entouraient le château. De toute cette splendeur il reste la galerie et les pavillons dont nous avons parlé. Cinq gendarmes habitent le pavillon de l’Est; aux grandes fenêtres flottent les langes de leur progéniture. Le concierge de la mairie est logé dans le pavillon de l’Ouest. La route nationale de Saint-Lû à Vire a pris la place qu’occupait le principal corps de bâtiments et coupé les parcs et jardins en resserrant l’étang. Tout diminué qu’il est, cet étang est encore considérable. De belles promenades circulent tout autour, ombragées d’arbres séculaires.
Tout cela nous apparaissait triste et désert à cette heure, alors que le soleil achevait de disparaître derrière les coteaux qui ferment à l’ouest la vallée de la Vire. Au bord de cet étang qui vit des fêtes de nuit dignes de Venise et des curées aux flambeaux dignes de Saint-Germain, quelques lavandières attardées frappaient du battoir sur leur linge et un ou deux pêcheurs jetaient l’épervier. C’était une sorte de petit Versailles délabré et délaissé que nous avions sous les yeux.
Sunt lacrimæ rerum et mentem mortalia tangunt.
Nous rentrâmes, ayant au cœur cette impression de vague tristesse qu’y met le sentiment de l’instabilité des grandeurs humaines.
Nous pûmes dormir au Cheval-Blanc de Thorigny. Cette ville
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minuscule ale sommeil paisible. 11 n’est pas troublé (il ne l’était pas du moins à ce moment-là) par des représentations théâtrales extraordinaires comme à Vire, et les tinterelles sonores d’une tour-horloge n’y brisent pas les tympans impressionnables.
L’aurore aux doigts de rose est matinale fin juillet. Elïe faisait risette depuis longtemps à travers les rideaux de la belle chambre nuptiale quenous avions l’honneur d’occuper, lorsque nous pûmes nous arracher aux étreintes de Morpliée. Un dessin du château de Thorigny (qui valut le prix de dessin linéaire à son auteur en 1859) était là qui, du milieu de son cadre doré, nous reprochait notre paresse. Nous fûmes sensibles à ce reproche et nous nous levâmes héroïquement.
Thorigny a le réveil gai. Les bons bourgeois apparaissent en manches de chemise à leurs fenêtres et en achevant leur toilette échangent des salutations et des commérages. Les boutiquières prennent leur café au lait sur le pas de leur porte, non sans dégoiser avec les voisines. Les bonnes ou ménagères trottent pour la provision, et les matrones importantes qu’accompagnent d’élégantes damoise lies vont, livre en main, assister à la messe matinale.
Nous entrons à leur suite dans les églises (il n’y en a que deux à Thorigny). Nous n’avons pas à les décrire, elles n’ont rien de monumental. M. Havin, l’Haussmann de Thorigny, n’a pas porté ses soins de ce côté.
Nous avons hâte de regagner le château et d’y évoquer tout ce glorieux passé qu’il rappelle. Avant de pénétrer dans l’intérieur nous voulons donner encore un regard aux alentours. La route nationale de Saint-Lô à Vire est là qui se prolonge devant nous à perte de vue, à travers un pays ondulé et verdoyant. Nous la suivons, marchantsur l’emplacement de la partie démolie du château, et quand nous avons dépassé ce qui reste encore debout, nous avons à droite les jardins et à gauche l’étang qui se recourbe en forme de croissant et disparaît à son extrémité entre des bords chargés de grands arbres.
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Nous nous promenons sous ces arbres séculaires. Sur ces promenades peut-être fort animées le dimanche, nous ne rencontrons qu’un bourgeois et son chien. Nous ne nous en plaignons pas : la solitude et l’abandon cqnviennent aux ruines.
Après avoir constaté que la pièce d’eau devait se prolonger autrefois au delà de la route et combien ce vaste étang devait ajouter à la beauté du paysage, nous revenons au château.
Nous y entrons par le pavillon de l’Ouest où loge le concierge. Les seules pièces intéressantes se trouvent au premier étage. Un grand escalier y conduit sur un palier spacieux ; nous nous trouvons devant une porte à deux battants. La femme du concierge nous l’ouvre et, après nous avons avoir introduits, nous abandonne à notre seule direction.
Nous traversons une sorte d’antichambre entourée de portraits du dix-septième siècle. Que ne se présente-t-il un don Silva (comme dans Hernani) pour nous donner des explications sur ces portraits? La pièce qui fait suite et termine le pavillon, à l’ouest, est un vaste salon où se voit le portrait du plus illustre des Matignon, de celui qui a construit le château, du maréchal Jacques de Matignon. Il est entouré de sa famille, de sa femme et de son fils et d’un personnage portant un costume Louis XIII que j’ai supposé être son petit-fils. Le côté nord de l’appartement est recouvert d’une grande tapisserie (genre d’Aubusson) qui représente des épisodes de V Enéide. Toute cette pièce aux ornements mythologiques est d’un grand style. Une estrade portant une table à tapis vert et trois fauteuils, nous intrigue. Sommes-nous en présence d’un tribunal (justice de paix ou tribunal de commerce)? Ces braves juges, quand ils siègent avec greffiers et huissiers, détonnent fort dans ce cadre. Il y a de quoi faire descendre de sa toile le terrible maréchal.
Traversant de nouveau le vestibule d’arrivée, nous gagnons la pièce qui y fait suite du côté opposé. Cet appartement a dû servir de chapelle. Les degrés et le retable d’un autel en bois y sont demeurés. Un beau portrait d’évêque du dix-septième
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siècle fait face à cet autel. C’est celui de Léonor de Matignon, évêque-comte de Lisieux (1661). Nous retrouvons là encore un maréchal de Matignon en costume de guerre, à la tête de ses troupes. C’est sans doute celui qui est connu sous le nom de comte de Gacé et fut fait maréchal en 1708.
De cette chambre-chapelle nous passons dans la galerie qui va rejoindre l’autre pavillon. Toute cette longue galerie est couverte de peintures sur trois de ses côtés et au plafond. Nous voyons là une série de grands tableaux racontant aux yeux les exploits des Goyon de Matignon, toute une épopée en peinture. On devait autrefois accéder à cette galerie par le pavillon de l’Est qui se rattachait au corps principal disparu. Ce qui le prouve, c’est que, pour prendre les choses par le commencement et suivre l’ordre des dates, nous sommes obligés de nous transporter à l’extrémité de ce côté et de revenir sur nos pas en longeant la paroi sud.
Tous les hauts faits de la famille des Matignons, depuis les croisades jusqu’au commencement du dix-septième siècle, se déroulent devant nous.
Un Goyon de Matignon, partant pour la Terre Sainte en 1090, c’est le premier tableau. Il y en a onze en tout. Nous remarquons celui qui fait le fond de la galerie du côté ouest et représente la bataille de Cocherel. Un Goyon de Matignon y porte l’étendard de sir Bertrand du Guesclin, son cousin.
Un des principaux tableaux du côté nord nous montre, au siège de Caen, Charles VII qui fait un Bertrand Goyon de Matignon chambellan, et Allain son frère, grand escuyer de France. Puis ce sontdes épisodes des guerres d’Italie, et la prise de la Fère en 1576, et enfin la onzième et dernière grande peinture qui nous fait assister au mariage de Charles de Matignon, fils du maréchal, avec Léonore d’Orléans, fille du duc de Longueville et de Marie de Bourbon. Henry IV y assiste.
Ce tableau met le comble à la glorification de la famille. On y voit le nom du peintre et de celui qui a dirigé les travaux de décoration. Ce dernier s’appelait M. de Boisgeffroy. Nous avons
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eu peine à déchiffrer le nom du peintre, Vignon, sans doute... (il, ou Yien ?
Ces peintures, par la pureté du dessin et la richesse du coloris, par l’intensité du relief et de la vie, sont assurément l’œuvre d’un peintre puissant et ne sont pas indignes de la grande école française fondée par les élèves de Simon Vouet qui, après Léonard de Vinci, avait été le principal introducteur en France des traditions des grandes écoles italiennes.
Les apothéoses du plafond et tous ces amours, satyres, faunes, nymphes qui les encadrent (toute une débauche de nudités) disent assez que l’on est en pleine Renaissance païenne. La royauté et les grands ont favorisé ce paganisme des arts qui devait amener celui des mœurs. (Nous nous demandons si ce n’est pas une des raisons qui font qu’aujourd’hui les châteaux sont déserts...
La pièce qui fait suite à la galerie est la dernière que l’on visite, elle fait déjà partie du pavillon de l’Est. Une partie de l’ornementation en est toute récente. Ce sont des grisailles qui font le tour du plafond en coupole et dont une inscription fait honneur à l’administration de messire Havin (1848-49). Trois côtés sont ornés de tapisseries faisant pendant à celles que nous avons admirées dans le pavillon de l’Ouest. Elles représentent aussi des épisodes de Y Enéide, des épisodes du séjour d’Enée chez Didon.
Âu,milieu de la salle se dresse sur un socle un groupe de sculpture, la Mort du Cheval de Roland (croyons-nous) par A. Le Duc (artiste jeune encore). Le cheval avec l’épée dans le corps se cabre pour mourir. Roland est à pied, le retenant par la bride, le dos appuyé contre le flanc de son malheureux compagnon. Le principal personnage c’est le cheval.
M. A. Le Duc a commencé par être un artiste en chevaux. Il a eu pour premier maître Lenordez, professeur de sculpture à
(1) Le Dictionnaire des Peintres donne son nom sans aucun détail sur
sa vie.
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Caen, et, comme son maître, il a travaillé pour le monde du turf et les éleveurs de la basse-Normandie. Depuis il a pris un plus haut vol. Il a eu des maîtres à Paris, et dans la foule des artistes parisiens il n’est pas demeuré entièrement inconnu. Né à Thorigny, éduqué au lycée de Caen, il a peuplé de ses œuvres les pays qui l’ont vu naître et grandir, surtout Caen et Saint-Lô. Nous allons le retrouver à ce chef-lieu de son département.
Mais il nous faut en finir avec le château de Thorigny, n’ayant plus que le reste de la journée pour achever notre rapide voyage. Nous traversons*de nouveau la galerie en jetant encore un regard sur les peintures, particulièrement sur les petits panneaux qui font, au-dessous des grands, le tour de la pièce. Ils représentent des localités importantes du pays, de beaux sites, des châteaux avec leur aspect d’an tan, entre autres Lonay où naquit Jacques de Matignon, et le château de Saint-Lô perché sur son rocher avec ses tours, tel qu’il devait se présenter lorsque le châtelain de Thorigny y captura Coulombières.
Nous passons rapidement et gagnons notre déjeuner qui attendait au Cheval-Blanc.
Si bien que nous nous y soyons trouvés, le Cheval- Blanc n’est pas une Capoue.
A midi et demi, nous partions pour Saint-Lô. En cheminant vers la gare, nous passons devant la villa Havin, dont la grand’route longe le parc. Nous l’avions bien aperçue dès notre arrivée. Mais enfermés que nous étions dans notre omnibus, nous n’avions pu la considérer à l’aise. Nous le pouvons au retour, étant modestement à pied.
Cette luxueuse demeure se dresse au milieu d’un vaste domaine planté de grands arbres et semé de luxuriantes pelouses. Construite en briques de diverses couleurs, elle rappelle les coquettes villas de Beuzeval et de Trouville. La fille du grand Havin l’habite maintenant avec son mari quand ils ne sont pas à Paris ou aux eaux. Vis-à-vis du château des Matignon, qui est à l’autre extrémité de Thorigny, cette brillante villa offre un pendant en même temps qu’un contraste. Le château c’est le
passé, ce sont les splendeurs éclipsées, les grandeurs déchues, tandis que la villa c’est le présent, c’est le luxe, ce sont les grandeurs et les splendeurs somptueuses de notre temps (ceci a tué cela, du moins pour le moment).
Cette fortune des Havin dit assez haut le chemin parcouru par notre société depuis le seizième siècle. Ce sont les héritiers, les descendants des adversaires des Matignon qui sont sur le pavois, qui régnent et gouvernent aujourd’hui. Ils ont bien pris leur revanche.
Quel progrès dans la perversion et la dépravation de nos idées atteste ce fait que Havin, avec sa prose du Siècle, ait pu gagner en France des millions ! Nos bons herbagers des bords de la Vire, comme ceux des rives de la Touques et de la Dives, ont contribué pour une bonne part à sa fortune. Ils étaient ses lecteurs les plus assidus et ils l’ont fait député. Ils lui savaient gré de guerroyer la superstition et les curés, et de les délivrer des fantômes qui troublaient leur digestion.
Nous rencontrons à la gare de Thorigny de ces bons types d’herbagers, joyeux vivants, qui se rendent à quelques foires du pays. Ils n’ont pas des faces de carême. Tout de même la grande sécheresse de cette année les a déconcertés. Eux qui pouvaient s’engraisser à table à loisir pendant que leurs bêtes s’engraissaient dans les prés, se sont vus à la veille d’être réduits à vivre de régime comme leurs ruminants. C’est humiliant qu’en un siècle de progrès on n’ait pas encore trouvé le moyen défaire pleuvoir à volonté et qu’on se soit vu dans la nécessité de recourir encore aux pèlerinages !
On est quelque vingt minutes à parcourir la distance de Thorigny à Saint-Lô. La vallée de la Vire, que suit le chemin de fer, contourne du côté du couchant, puis du nord le rocher sur lequel est bâtie la ville. Ce rocher granitique de Saint-Lô ne porte plus les bastions derrière lesquels se défendit Coulombières et qu’emporta Matignon. Il ne reste qu’une ou deux tours et quelques fragments des anciens remparts à mâchicoulis dont nous avons vu la représentation au château de Thorigny. Le
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reste a disparu pour faire place à d’élégantes habitations, à des jardins en étage que domine la belle église Notre-Dame. Nous nous sommes empressés de monter jusqu’à cette ancienne cathédrale. C’est un des remarquables monuments de l’architecture gothique, avec son triple porche richement ornementé que surmontent deux hautes et élégantes flèches percées à jour.
Nous avons admiré à l’intérieur l’harmonie des proportions, l’élégance et la hardiesse des piliers sans chapiteaux, qui s’épanouissent en nervures, la hauteur des voûtes dont ces nervures forment les arceaux. Autour du chœur qui dévie de l’axe de la nef, des travées divergentes, des chapelles juxtaposées donnent à cette partie de l’église comme une forme d’éventail. Nous avons été frappés d’un détail particulier qui ne se retrouve presque nulle part. Une chaire en .pierre, style quinzième siècle, fait saillie sur le dehors au chevet, du côté du levant;, on y faisait à de certains jours des publications. On pouvait venir là exercer une action extérieure et parler au peuple 1 Que les temps sont changés !
A peu de distance de l’église s’élève l’hôtel de ville» édifice tout moderne qui comme architecture n’offre rien de remarquable. Le seul objet digne d’attention qu’il renferme est au rez-de-chaussée dans le vestibule. C’est le fameux marbre (ou granit) connu sous sous le nom de marbre de Thorigny.
Ce marbre est le reste d’un monument, le socle d’une statue trouvée à Vieux (Viducasses). J’en avais entendu des merveilles. Un monsieur de L'Institut, portant l’habit doré à palmes vertes et l’épée à poignée de nacre et d’argent, était venu tout exprès de Paris pour dire aux antiquaires de Caen la valeur de ce précieux vestige et leur épeler les inscriptions qui le recouvrent. Il faut avoir des yeux de membre de l’Institut pour y voir toutes les belles choses qu’il y a trouvées. Les verres de mes lunettes n’ont pas été assez grossissants pour me permettre de les reconstituer.
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D’après ce qu’il nous raconta, la statue que portait ce socle avait été élevée en l’honneur d’un citoyen illustre des Viducasses (Vieux), nommé Solemnis. Solemnis avait servi avec honneur dans les légions où il était arrivé au grade de Legaius et s’était lié avec de hauts personnages de Rome. C’est sans doute ce qui lui avait permis de rendre d’importants services à ses concitoyens, surtout à l’assemblée périodique des délégués de la Gaule à Lugdunum (Lyon). Ses qualités, ses belles relations, ses services sont rappelés sur ce monument qui, paraît-il, est d’une importance historique considérable et jette un grand jour sur la situation de la Gaule au deuxième siècle sous la domination romaine.
Il est de mode aujourd’hui (à la suite de Victor Duruy) de célébrer le bonheur des provinces et de la Gaule en particulier sous l’administration des Romains. Ubi solitudinem faciunt pacem adpellant { a dit Tacite) : c’est là l’ordre et la paix dont l’administration romaine dotait les provinces. L’administration d’aujourd’hui ressemble beaucoup à celle-là et prépare les mêmes résultats, c’est-à-dire la dépopulation que l’on vit dans les campagnes gauloises deux siècles plus tard et qui permit aux Barbares de s’y promener à l’aise.
M. Havin a été un grand promoteur de ce beau progrès. C’est pour cela sans doute qu’on lui a élevé des statues, comme on fit à Solemnis. En redescendant vers la rue Torteron et la ville basse, nous passons devant le monument que Saint-Lô a élevé à l’ex-maire de Thorigny, qui fut aussi son député. Ce monument, placé à l’angle des rues Havin et Saint-Thomas, est une fontaine. Au-dessus de la pierre d’où l’eau s’échappe, dans un enfoncement rectangulaire, colorié comme une mosaïque, s’avance dans la partie supérieure, sur un socle qui fait saillie, le buste de Léonor Havin. Avec sa face de bourgeois avisé et bon vivant, son front dénudé, sa barbe en côtelettes, sonnez relevé, il semble se moquer de ceux qu’il a bernés. A sa droite, les pieds posés au-dessus de la fontaine, une Renommée avec sa trompette figure la presse, et, à gauchè, un adolescent qui veut
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puiser à la source représente le bon public que le Siècle désaltéra. Ace malheureux qui gigotte avec effort, nu, couché à plat ventre au-dessus de la pierre et tendant sa coquille vers l’eau jaillissante, j’ai peine à ne pas crier : « Arrête, malheureux, tu vas t’empoisonner! »
Quelques pas plus loin, nous passons devant une porte audessus de laquelle est écrit le mot : musée. Des touristes ne sauraient passer devant un musée sans y entrer. Nous trouvons là une brave concierge sur le retour, coiffée du blanc serre-tête du pays, ressemblant assez à une bonne de presbytère. Elle nous rappelle certaines études de femmes Flamandes de Teniers ou de Rembrandt. C’est notre guide. Elle nous fait franchir plusieurs rampes d’escalier et nous conduit dans des galeries qu’on pourrait bien appeler des greniers sans leur faire trop d’injure.
Saint-Lô abrite sous le même toit les merveilles de la nature et les chefs-d’œuvre de l'art (si chefs-d’œuvre il y a). Nous avons bientôt fini de passer devant les uns et les autres. Triste spectacle que la nature vue sous des vitrines! des oiseaux empaillés, des herbiers desséchés, des minéraux étiquetés et numérotés ! On se rappelle là involontairement les vers d’Alfred de Musset sur le monde que nous feront les savants :
Un cimetière en ordre où tout aura sa place.
Dans le musée artistique, quelques toiles de Jordaëns attirent les regards. Ces figures rosées, bien éclairées ont tant de relief sur le fond noir d’où elles émergent! Elles sont rares au milieu de plates copies et de ces tableaux d’actualité politique que les divers régimes qui se succèdent au pouvoir envoient tour à tour aux chefs-lieux de département. Je félicite la municipalité du chef-lieu de la Manche de n’avoir pas poussé l’adulation au régime présent jusqu’à supprimer ces souvenirs des gouvernements déchus.
Cependant Saint-Lô ne me semble pas sans reproche sur ce point. Il est des hommes véritablement illustres qui ont grandement honoré la ville de Saint-Lô et le département de la
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Manche. Et je ne vois rien qui les rappelle, aucun monument qui nous parle de Le Verrier et d’Octave Feuillet, entre autres. Peut-on croire une telle omission involontaire et exempte d’adulation au régime actuel? Assurément le savant astronome et le délicat écrivain ont fait plus d’honneur à leur pays que Léonor Havin. Mais ils n’ont pas été les protégés de la franc maçonnerie. Leur science et leur talent n’étaient pas à son service.
A ce propos, chemin faisant, je raconte à ma femme dans quelles circonstances il m’a été donné de connaître Le Verrier. Il y a longtemps de cela. C’était en 1853. J’étais en réthorique au lycée de Caen. Le Verrier, fait sénateur, vint en compagnie de l’abbé Daniel, membre alors du conseil supérieur de l’instruction publique, annoncer et inaugurer, en quelque sorte solennellement, les réformes Fortoul. Je vois encore devant moi, dans sa tenue officielle, cet homme grand, froid, sec, au visage glabre, à l’aspect de clergyman. C’est lui qui prit la parole pour nous expliquer et préconiser le nouveau système. C’était la bifurcation.) Dans ce système, tout n’était pas heureux. Mais il y avait du bon, particulièrement la place faite aux auteurs chrétiens, aux Pères grecs et latins. Un retour salutaire vers les idées chrétiennes était imprimé, une grande retenue imposée à l’enseignement des doctrines contraires.
Il y avait alors à Caen des membres du corps enseignant qui s’étaient signalés comme représentants de ces doctrines contraires (Charma entre autres). Le Verrier ne les ménagea pas. L’impression que laissa son passage fut vive et profonde. On en parla longtemps. Pour tout le monde universitaire et maçonnique de la contrée, il demeura la bête noire, un véritable Croquemitaine. 11 n’est pas étonnant que tout ce monde-là, devenu maître dans la place, ait été peu disposé à honorer sa mémoire (1).
(1) Son buste surmontait autrefois le marbre de Thorigny. Je ne l’y ai pas Vu. On l’a traité comme la statue de Morny à Deauville.
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En devisant ainsi nous remontions par la haute ville. Nous repassons devant la cathédrale et sur la place Beauregard. Sur cette place une statue appelle notre attention. C’est encore une statue de Le Duc. Elle représente une vigoureuse Normande qui revient de traire ses vaches, la cruche d’airain sur l’épaule droite. La main droite soutientlacrucheque lagauche, appuyée sur la hanche, aide à maintenir au moyen d’un cordon passant sur la tête. Il appartenait à l’artiste qui a fait cette vachère callipyge d’élever un morïument à Havin, le docteur politique des herbagers bons vivants. Absence d’idéal, recherche de la vérité triviale, rien que du savoir-faire avec une certaine puissance dans la reproduction de la vie ; c’est du zolisme en sculpture.
Il était temps de nous rapprocher du chemin de fer. Nous descendons par des rampes fort raides au pied des vieux remparts de Saint-Lô et nous gagnons la gare par le pont sur la Vire. Notre excursion dans le Bocage normand, dans le pays du granit et des chênes et des vieux souvenirs héroïques, avait dès lors pris fin.
A 4 heures SS nous sommes dans le train et nous partons pour rejoindre notre grande ligne Cherbourg-Paris. Avec ses vieux remparts où combattirent Matignon et Coulombières etles deux hautes tours de Notre-Dame qui les dominent, il nous semble que c’est le beau pays de poésie que nous laissons derrière nous pour rentrer dans la prose.
Les visages enluminés, les types plantureux et matériels dont nous avons signalé la réapparition entre Thorigny et Saint-Lô se multiplient autour de nous. Nous sommes redescendus dans les basses terres normandes (lesLohlands). Plus de granit, plus de genêts ni de fougères ; moins de hêtres et de chênes ; toutes prairies. Nous approchons d’Isigny, le pays du beurre. Il nous tarde de revoir la toiture de notre ermitage.
L’arrêt de plus d’une heure que nous avons à subir à Lizon nous semble long. Enfin, voici le train de Cherbourg. En voiture ! Cette fois c’est notre dernière étape. Nous n’avons plus
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qu’une attention distraite pour les sites que nous traversons, pour les innombrables pommiers chargés de pommes vermeilles, pour les vaches rousses, blanches, bigarrées qui pâturent de tous côtés dans les prés immenses, pour ces vachères vigoureuses qui passent, la cruche d'airain sur l’épaule, et nous rappellent la statue de Le Duc qui en les copiant a eu soin de les enlaidir.
Enfin, par delà les prairies et à travers des bouquets de grands arbres, voici des tours d’église et des maisons grisâtres. C’est Bayeux qu’éclaire le soleil couchant. Pour cette fois nous nous contentons de saluer de loin notre ville épiscopale et sa cathédrale et de nous entretenir, pendant l’arrêt que nous subissons à la gare, des richesses artistiques et archéologiques qui s’y rencontrent. Nous parlons de la tapisserie de la reine Mathilde et des épisodes héroïques et naïfs de l’épopée normande, que ce précieux monument déroule sous les yeux.
Le drame sanglant que retrace une peinture murale de la cathédrale nous revient aussi en mémoire, le martyre de Thomas de Cantorbéry. Le pays d’où partirent les assassins, nous venions de le parcourir. Henri II était à son château de Bur-le-Roi (aujourd’hui, Balleroy et Cerisy-la-Forêt) lorsqu’il laissa éclater, devant des courtisans trop empressés, le dépit que lui causaient les héroïques résistances de l’archevêque Thomas.
Nous nous rappelons les atroces circonstances de ce meurtre sacrilège, le châtiment providentiel des coupables et l’expiation terrible d’Henri II frappé dans sa famille et en butte aux révoltes de sa femme et de ses fils.
Ces souvenirs nous accompagnent pendant que nous achevons de parcourir le Bessin. La zone de riants herbages qui nous séparait encore de notre plaine est vite traversée. Avec Audrieu signalé de loin par sa belle flèche inachevée du quinzième siècle, reparaissent les champs dorés. Mais c’est au sortir de Putot-en- Bessin que nous entrons dans la vraie plaine, dans la plaine découverte.
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La plaine de Caen c’est presque un désert quanti les moissons ont disparu. Mais aux mois de juillet et d’août, inférieure au bocage pour la variété des aspects, elle l’emporte pour l’éclat, la variété et l’intensité des couleurs. En ce moment nos champs couverts de gerbes méritent les épithètes dont Homère a gratifié les champs de la Mysie et de la Phrygie. Et les nôtres ont cette supériorité que de tous côtés s’y dressent de beaux, clochers. La Providence y prodigue tous ses dons, les surnaturels comme les naturels, toutes ces églises, avec leurs flèchesélégantes, apparaissant dans toutes les directions, ressemblent à une flotte en marche sur l’Océan. C’est une flotte en effet ou une partie de flotte, une partie de la grande armada que le Vicaire de Jésus-Christ dirige sur l’océan du temps vers le rivage de l’éternité, et l’une des parties les plus propres à. donner une idée de la beauté de l’ensemble.
... Enfin le train se ralentit. Les freins crient et se serrent. Stop ! On appelle Bretteville-Norrey. C’est le terme de notre course en railway. Notre léger véhicule et l’intrépide Toto sontils là à nous attendre? Nous regardons. Personne! Notre Maître-Jacques féminin s’est renfermé cette fois dans ses attributions culinaires. La ménagère avisée a pensé qu’il valait mieux veiller à la préparation d’un souper réparateur et que nos estomacs réclamaient plus de soins que nos jambes. Une course de vingt-cinq minutes à pied n’est pas une affaire. Nous prenons les petits chemins. Nous suivons des sentiers gazonnés que nous revoyons avec un vrai plaisir sous les lueurs prolongées d’un crépuscule de la fin de juillet.
Pendant que l’élégant clocher de Norrey et son rival de Bretteville-l’Orgueilleuse s’enfoncent dans l’ombre derrière nous, la flèche ardoisée de notre tour de Rots nous apparaît au-dessus d’un pli de terrain. Nous remercions la Providence de nous avoir protégés au cours de notre rapide voyage ; et nous avançons en nous rappelant les principaux incidents do la route : le parcours de Caen à Vire, la visite au cimetière de Maisoncelles, Vire et sa porte-horloge, Mortain et ses cascades,
Thorigny et le 'château des Matignon, Saint-Lô et son église Notre-Dame, et dans chacune de ces villes, les ruines parlant de nos luttes passées que continuent nos luttes présentes.
Bientôt notre village lui-même s’offre à nos regards groupé autour de son église, au bord du vallon verdoyant où coule la Mue. Le petit hameau qui se présente le premier comme un poste avancé, c’est notre cher Hamel. Encore quelques pas et nous apercevons le lierre au-dessus de la porte blanche. Nous sommes arrivés.
Après les pourparlers qu’exige la prudence à pareille heure, la gardienne du logis veut bien nous ouvrir. Nous avons retrouvé notre home paisible. Nous voilà redescendus dans notre vie journalière et nous n’en sommes pas fâchés. Mais combien de temps durera cette disposition? l’homme est ondoyante t divers , — varium et mutabile semper...