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CHAPITRE XI

Je voudrais étudier les marbres, surtout au point de vue de leur emploi, et non au point de vue minéralogique, et, pour simplifier cette étude, je désignerai sous le nom générique de marbres tous les matériaux calcaires, siliceux ou volcaniques, employés dans la construction et dans la décoration ; car si tous ces matériaux ont des propriétés chimiques qui les diversifient, ils ont aussi des propriétés ornementales et décoratives qui les réunissent, et qui autorisent cette dénomination irrégulière.

Qu'on me permette, pour entrer en matière, de citer quelques extraits d'un rapport que j'ai adressé jadis au ministre des Beaux- Arts. Mes convictions sur l'emploi des marbres n'ayant pas changé depuis cette époque, je puis, il me semble, employer les mêmes termes pour exprimer les mômes idées et redire aujourd'hui ce que je disais autrefois :

« Les marbres sont, pour l'architecture, une des ressources les plus précieuses ; ils donnent la vie et l'éclat ; ils complètent la décoration ; ils créent pour ainsi dire un nouveau monument. Les architectes ita-

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liens du moyen âge et de la renaissance, artistes pleins de foi d'audace et de vigueur, n'ont eu garde de délaisser un moyen d'effet aussi puissant. Leurs édifices, parfois médiocres, parfois sublimes, ont tous, grâce à l'emploi du marbre, un mouvement, une légèreté, que la pierre serait impuissante à donner. La pierre produit une impression plus grave, plus énergique : c'est l'élément masculin de l'art : le marbre donne une impression plus douce et pi us- gracieuse: c'est l'élément féminin avec sa vivacité, sa coquetterie et sa parfaite élégance.

« Que de monuments ne doivent leur brillant aspect qu'à leur parure de marbre et aux mille combinaisons de la couleur I Qwe serait sans cela l'église Sainte-Marie des Fleurs à Florence ! Que serait le campanille du Giotto, si pur, si fin, si complet ! L'une serait une lourde bâtisse, l'autre une tour vulgaire. Et qui donnerait à Saint-Marc de Venise cet aspect unique, miroitant et fantastique, qui lui donnerait cette couleur chaude et merveilleuse, si ce n'étaient ses mosaïques et ses marbres ? Toutes ces nuances qui s'harmonisent si bien, tous ces reflets puissants qui éclairent la vieille basilique, tout cela vient de la matière, de la couleur, du marbre, enfin, qui vivifie tout, qui brille et accentue, et qui donne à l'œuvre et richesse et splendeur.

a Cependant, depuis l'exécution du palais de Versailles, le marbre est à peu près délaissé en France*

On a fait de beaux édifices, on apercé de larges voies, on a donné à tout cela parfois de belles lignes et de grands aspects : jnais on lui a donné bien rarement un peu de gaieté et de couleur : si certaines constructions, comme les casernes, les prisons ou les tribunaux, doivent s'annoncer surtout par une conception grande et simple, il n'en est plus de même pour d'autres édifices. Que les églises, les palais, les musées ou les théâtres, qui s'adressent à la foi à la force et à la beauté, ne nous représentent pas ces trois grandes puissances sous un aspect trop terrible ; qu'ils indiquent plutôt la confiance et la sérénité, et que leurs compositions soient gracieuses et sympathiques. Ne laissons pas le caractère gaulois disparaître même de nos monuments, et qu'un peu de couleur et d'éclat réveille notre ciel gris. » L'emploi du marbre dans les monuments n'est pas chose nouvelle ; les Grecs bâtissaient en marbre pentélique et introduisaient dans la décoration de leurs édifices le Paros et les marbres de l'Hymète : mais ce n'était guère pour les faire servira la coloration qu'ils employaient ces matériaux précieux; ils s'en servaient plutôt parce que leur fine contexture leur permettait de donner à Tarchitecture une grande délicatesse de forme et une grande perfection d'exécution; et, lorsqu'ils voulaient que la couleur fit partie de l'ordonnance architecturale, ils appliquaient sur. les marbres des peintures plus ou moins vives, qui complétaient ou parfaisaient la composition générale.

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C'est à Rome que naquit véritablement l'emploi et le luxe des beaux marbres : ce sont les Romains qui, délaissant le plus souvent la polychromie artificielle, employèrent la polychromie naturelle, effet et moyen puissants qui devaient caractériser un côté de leur architecture. Un des premiers, l'orateur Crassus, mort en 672 (A. de R.), orna sa maison de six colonnes, d'environ quatre mètres de haut, provenant du mont Hymète. Quelques années plus tard, Lépidus, dans la construction de son splendide palais, employa les marbres de Numidie, et Lucullus tira le marbre noir de nie de Chio.

Bientôt Rome tout entière suivit les premiers exemples ; chacun s'enquit des gisements les plus riches et rechercha les carrières les plus précieuses. Les environs de la ville éternelle ne fournissaient que des marbres à tons pâles et terreux, qui ne jouaient pas sous le soleil, ils furent dédaignés. Il fallait aux Romains des matières vives et éclatantes, des tons forts ou légers, mais toujours francs et harmonieux. Ils rendirent le monde entier tributaire de leurs désirs. Ils fouillèrent l'Italie, la Sicile, la Grèce et l'Afrique, et ils mirent surtout à contribution notre France, les Gaules d'alors, dont les richesses marmoréennes, moins délaissées à cette époque qu'à la nôtre, leur permirent un immense déploiement de luxe et de beauté.

Vînt Auguste ; il aima le marbre avec passion, et il s'en servit à profusion» Il y voyait non-seulement

TefFet décoratif, mais encore Thygiène, la santé, compagne du luxe. Ces grands revêtements de marbres, toujours polis et brillants, ne se laissaient pas souiller parles détritus qui s'attachaient aux enduits ou aux crépis. Les pores de la pierre retenaient les atomes pulvérulents que Tair lui apportait ; le marbre plus serré, plus fin, les repoussait et contribuait ainsi à assainir le quartier et l'habitation ; les citoyens imitèrent Texemple d'Auguste, et ils y mirent tant d'ardeur qu'après quelques années de règne, le César put dire cette parole qui ne devait pas être dite deux fois : « J'ai reçu une Rome de brique, je laisserai une Rome de marbre. »

Sous Claude l'emploi du marbre continue et se développe avec une telle vigueur que la production ne répond plus à la demande, et le goût de la couleur restant toujours intense, on s'ingénie même jusqu'à peindre les marbres blancs. Alors on expédie de toutes parts des chercheurs de carrières; on fouille les montagnes, on défonce les plaines ; toute découverte devient le sujet d'une fête publique; tout marbre nouveau a les honneurs du triomphe, et lorsqu'un gisement fournit un bloc d'une grandeur extraordinaire, on le taille. en colonne, on le dresse sur une place publique, et on le livre à l'admiration de la foule.

Il serait impossible d'appréôie^ la masse des marbres qui fut ainsi donnée à Rome. La ville moderne est bien vaste sans doute, le mur Aurélien a plus de 30

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kilomètres de circonférence; eh bien I dans cette imnaense enceinte, il n'y a pas un coin de rue dont la borne ne soit marmoréenne, pas une maison où ne se retrouve un seuil de granit; les palais, les églises, les cloîtres, les monuments, tout ce qui reste de Rome antique, tout ce qui fait la Rome moderne, est chargé, décoré et pavé de marbres précieux. Les musées particuliers ou publics regorgent de vases ou de colonnes de marbre ; dans tous les vieux murs, dans toutes les constructions, sur toutes les voies, on retrouve de merveilleux fragments, et dans la campagne immense et solitaire qui entoure la grande cité, parmi les cailloux des routes, parmi les herbes jaunies, parmi les substructions funéraires, on découvre des morceaux d'africain, de vert antique, de brèches, de granit ou de porphyre. Le marbre est là partout, en grande masse ou en fragments, taillé ou brisé, terne ou brillant ; il s'élève en colonne, il s'étend en dallage, il se modèle en statue, et partout il rayonne la grâce et la couleur.

Les barbares, le feu, le temps, ont accompli leur œuvre ; Constantin et ses successeurs dépouillent Rome au profit de Constantinople, et, malgré Constantin, malgré le temps, le feu et les barbares, dorment encore sous le sol des trésors inestimables et s'élèvent à chaque pas des témoignages de la richesse marmoréenne de l'empire romain; et, malgré tous ses désastres et ses dévastations, la Rome moderne

s'enorgueillit encore de posséder plus de sept mille colonnes de marbre, tandis que notre Rome à nous, le Paris de nos jours, en comptait à peine cinquante avant que le nouvel Opéra fût édifié.

C'est la vue de tous ces beaux matériaux de la capitale du monde chrétien, c'est la vue des débris du Capitole et du Forum, ce sont ces gigantesques colonnes couvrant le sol autour d'eux qui agrandirent et élevèrent le génie des architectes de Saint-Pierre. Pour employer ces marbres aux dimensions colossales que leur léguait la vieille Rome, il leur fallut concevoir des monuments d'une grandeur et d'une richesse prodigieuses, et, à l'éternel honneiu» de l'esprit humain, ils le firent avec une hardiesse et une réussite sans égales.

Mais revenons à la Rome des Césars. Les empereurs sentirent bien vite le besoin de veiller à l'exploitation des carrières. Afin de ne pas laisser gaspiller d'aussi précieuses richesses, on les déclara toutes, sous Néron, propriétés de l'État, et suivant leur importance on les divisa en trois classes. Les plus belles relevèrent du césar qui les fit exploiter par un préfet, les autres furent affermées à la charge de remettre à l'État un dixième des produits, et les dernières, enfin, furent abandonnées à l'intérêt privé, touten étant néanmoins placées sous la surveillance d'un commissaire impérial.

Une inscription funéraire trouvée dans le midi de

ia France parle d'un certain Lucius Junius Urascius, magister a marmoribus^ et Ton sait de plus qu'un nommé Semnone, vivant sous Septime Sévère, était dans les Gaules prœfectus tabellariis curationis marmo^ rum. Ces documents nous montrent que les Gaules avaient des carrières classées dans la première des catégories que j'ai signalées. On peut, au surplus ^ estimer par la constatation des marbres ou débris qui restent encore à Rome que les marbres gaulois ont fourni au moins un dixième de l'ornementation générale de la Rome marmoréenne.

L'essor donné à l'emploi du marbre fut loin de se ralentir à Rome pendant une longue suite d'années.

Sous les empereurs et particulièrement sous Titus, Trajan, Antonin, Septime Sévère et Caracalla, de nouvelles carrières sont encore ouvertes pendant que l'on continue l'exploitation des premières, et l'Europe entière, ou du moips l'Europe méridionale ne cesse, avec l'Afrique, d'enfouir à Rome les marbres, les porphyres et les granits. Tous les monuments construits pendant cette époque sont, ou édifiés en entier avec ces richesmatériaux, ou tout au moins revêtus de parements marmoréens. Après les empereurs, lorsque les tyrans gouvernent l'empire romain, le marbre est toujours mis en œuvre; mais l'exploitation diminue peu à peu ; les carrières se ferment et déjà l'on commence à détruire plusieurs édifices pour en construire d'autres avec leurs débris, puis enfin,

l'empire romain se divise, s'affaiblit et disparaît, oubliant Fart et les traditions passées. Les ruines succèdent aux monuments, et au milieu des dissensions intestines, des guerres ou des invasions, Rome, trop faible pour construire de toute pièce, abandonne ses anciens matériaux et se transforme en une vaste carrière où chacun vient puiser à son tour en offrant au Dieu des chrétiens les dépouilles du paganisme.

Au treizième siècle, Rome n'a plus le monopole du marbre. Le goût s'est déplacé, l'Italie, et l'Italie du nord surtout, adopte la décoration marmoréenne, tant à l'extérieur des édifices qu'à Tinlérieur. Le Giotto, Jean de Pise, Brunelleschi et leurs rivaux élèvent des édifices chauds, colorés et resplendissants de marbres et de porphyres.

A Florence, Sainte-Marie dès Fleurs, le campanille et le baptistère se couvrent de ces matériaux. A Pise, à Orvieto, à Sienne, le marbre fait partie intégrante des édifices ; Prato et Pistoia, Gênes et Vérone, Bergame et bien d'autres cités, rayent ou décorent leurs monuments par des assises ou des panneaux de marbre ; des carrières sont ouvertes en Toscane et dans la rivière du Levant, et la polychromie naturelle, de nouveau remise en vigueur, subsiste en Italie jusqu'à l'époque de la renaissance, époque à laquelle elle se transforme, mais ne s'affaiblit pas. Le marbre est presque délaissé alors pour les extérieurs ; mais, par contre, les parties intérieures des monuments en sont

couvertes : c'est alors que Saint-Pierre s'élève et entasse dans ses nefs ces prodigieux trésors que tous admirent. Les églises de Florence, de Gênes, de Venise, de Naples, de toute la Péninsule enfin suivent à Tenvi cette impulsion qui rayonne au dehors et s'étend en Sicile et en Espagne. Les matières précieuses, les ors, les lapis, les malachites s'ajoutent aux granits et aux albâtres ; la merveilleuse chapelle des Médicis couvre ses parois de jaspes et d'agates, et se complète par ses magnifiques sarcophages en porphyre. Chaque église, chaque couvent, chaque cloître, et chaque palais s'enrichit et se décore, et les marbres dans ce troisième avatar sont encore aimés des artistes et acclamés par le peuple.

Puis enfin, au commencement du dix -septième siècle, l'architecture contournée, mais toujours puissante, emploie encore le marbre, souvent à profusioi); elle le découpe en ornements, en incrustations, en dentelle, et recherche plus la richesse que le bon goût. C'est alors que le marbre, ayant fait à peu près toutes ses évolutions en Italie, pénètre en France, où il avait déjà fait quelques légères apparitions.

Louis XIV, dans la construction du château de Versailles, le mit pour un instant en honneur; il fît ouvrir des carrières et encouragea l'industrie marbrière, et il créa enfin, ou du moins il crut créer un nouvel avenir à l'emploi des marbres colorés. Mais son exemple fut timidement suivi. On imputait à

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l'emploi des marbres les millions dépensés à Versailles ; les souverains hésitèrent : le peuple se déshabitua de cette splendeur, et lorsque le marbre apparaît maintenant dans nos monuments, il cause à la foule un certain effarement qui, je Tespère, aura peu de durée et fera place à ce sentiment de plaisir et de quiétude que tout esprit doit ressentir à la vue de cette merveilleuse matière.

J'ai cherché à indiquer sommairement Thistorique de remploi du marbre dans les édifices depuis son originejusqu'à nos jours. Peut-être dans l'avenir cette histoire du marbre pourra-t-elle comprendre une nouvelle renaissance dans laquelle la France aura sa part, et qui s'indiquerait déjà à notre époque. Si mes idées et mes convictions personnelles étaient celles du plus grand nombre, si le Gouvernement prêtait son appui à l'industrie marbrière, si la polychromie naturelle était adoptée par les gens spéciaux et défendue par ceux qui tiennent une plume, cette espérance deviendrait une certitude. Le Paris actuel montre déjà avec orgueil ses grandes voies et ses beaux monuments; le Paris futur ajouterait à ces merveilles de la ligne la séduction et le charme de la couleur.

^ Mais rien n'est parfait en ce monde, pas même le marbre, et le marbre a ses défauts. Je ne veux pas les énumérer tous ; je veux seulement signaler les principaux, ceux avec lesquels il faut compter, et qui sont

au nombre de trois : les fils, les terrasses, et l'altéralion des surfaces polies : ce sont là trois inconvénients assez graves contre lesquels il faut se tenir en garde.

Tout le monde sait ce que c'est qu'un fil : c'est une solution de continuité dans la masse, solution plus ou moins grande, ou plus ou moins répétée, suivant les circonstances qui l'ont produite. Le plus souvent les fils proviennent des mouvements du sol accomplis après cristallisation de la matière; le marbre n'étant pas fiexible (du moins en grand bloc, car, débité en tranches, il n'est pas sans avoir une certaine élasticité, témoin ce jambage de porte qui, à TAlhambra de Grenade, s'est courbé sous le poids des constructions), le marbre, dis-je,, n'étant pas flexible, ne peut se prêter aux déformations générales du terrain ; il se rompt et se partage en fragments, les uns complètement détachés de la masse première, et formant dès lors des blocs distincts ; les autres seulement séparés entre eux par des fissures, souvent imperceptibles, mais non moins réelles, et qui constituent les fils naturels. II en est d'autres qui ne surviennent que lors de l'exploitation, soit que celle-ci se fasse à la mine, soit qu'elle se fasse au coin. Il se produit souvent alors des ébranlements qui étonnent la matière, c'est-à-dire qui désunissent une partie des molécules organiques, et qui parfois donnent naissance à des gerçures.

Ce défaut n'a pas une grande importance lorsque le marbre est destiné à n'être employé qu'en revête-

ments ; les fils disparaissent à la vue, ou se confondent avec les veines, et, n'ayant rien à supporter, le marbre ne peut se briser. Mais quand il s'agit d'employer la matière en grands blocs, et quand ces blocs doivent avoir un efifet utile en construction, il n'en est bien souvent pas de même; là le défaut peut devenir danger. Si les fils sont à peu près horizontaux, il n'y a pas encore grand dommage ; ils forment pour ainsi dire une assise naturelle; mais si les fils se présentent verticalement et surtout obliquement, ilyapéril. Le glissement peut s'effectuer et le support se dérober sous la charge. Lorsque les fissures ne sont pas trop étendues, lorsque leur direction parait rassurante, on peut remédier au défaut à l'aide d'agrafes et de goujons, mais la plupart du temps on est obligé de refuser les blocs extraits, qui dès lors ne peuvent plus avoir la destination projetée. Ainsi sur les trente colonnes de marbre sarancolin qui forment la cage du grand escalier de l'Opéra, il y en a eu trois qui, malgré quelques petits fils, ont pu être acceptées; mais on a dû cependant en refuser quatorze^ soit à Paris à l'arrivée des blocs, soit à la carrière pendant ou après l'extraction.

On voit combien ce défaut pourrait afroir de gravité dans les cas où le marbre est support, et combien il est de toute nécessité que celui qui l'emploie y porte toute son attention, surtout lorsque ce marbre est une brèche (ce qui arrive le plus fréquemment, les mar-

bres brèches étant les plus décoratifs), car c'est dans cette nature de formation que les fils sont le plus nombreux. Or, malgré la constatation extérieure d'un bloc qui accuse dans toutes ses parties une adhérence complète, on peut quelquefois craindre encore quelques défauts à l'intérieur. Il est bon alors, en cas de doute, pour dégager sa responsabilité et pour éloigner toute crainte d'accident, d'éprouver et de charger ces supports en surveillant minutieusement toutes les petites gerçures qui pourraientse produire ou s'agrandir. II a été fait ainsi pour les colonnes dont je viens de parler. Dix-huit d'entre elles, celles qui avaient le plus grand poids à supporter, ont été essayées à la presse hydraulique, contrôlée par l'écrasement de pierres de résistances connues; elles ont subi une pression verticale de près de sept cent mille kilogrammes, plus de quatre fois le poids qu'elles devaient porter, sans présenter aucun de ces petits phénomènes qui se remarquent bien longtemps avant l'écrasement. Puisque j'ai été amené à parler de cette expérience, je dois citer un fait curieux qui s'est produit dans le bloc de pierre d'Euville, qui devait être rompu avant le marbre : sous l'effort de la presse hydraulique, cette pierre d'EnvilIe, qui gardait sans doute encore une partie de son eau de carrière, a laissé échapper latéralement quelques gouttes de cette eau, preuve irrécusable que les pierres, celles d'Euville du moins, sont pratiquement compressibles.

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Les terrasses sont, ainsi que leur nom l'indique, de petits amas de matière d'une apparence terreuse, qui remplacent le ciment agglutinatif des fragments calcaires du marbre bréché, ou qui remplissent quelques fissures du marbre veiné. Ces parties terreuses ne font pas corps avec le reste de la matière; elles s'en détachent lorsque l'on travaille les blocs, et laissent à nu des cavités, qu'il faut alors remplir au moyen de gomme laque, de mastic ou de ciment; mais, quelque soin que Ton prenne pour reboucher à chaud ou à froid les trous ou les méandres des terrasses, on ne peut arriver qu'à faire un palliatif provisoire ; mastics ou ciments ne gardent pas longtemps le même poli que le marbre; ils se rongent vite, se creusent à l'action du grand air, et perdent leur parité d'aspect.

Ce défaut existe fort rarement, sinon jamais, dans les marbres unicolores; il est plus fréquent dans les marbres veinés et plus fréquent encore dans les marbres brèches. On peut considérer comme des espèces de terrasses toute la pâte de fond des marbres mandolatij comme le campan; chaque petit rognon en amande est séparé de l'amande voisine par un ciment moins dur que le reste, presque toujours fendillé, et qui, s'usant en certains cas bien plus promptement que les rognons amalgamés, détruit le poli général du marbre et lui donne un aspect rugueux.

Il faut se défier de ces sortes de marbres terrasseux ou mandolati, lorsqu'ils doivent être employés en dal-

lages, car, sous le frottement des pieds, la désagrégation ne se fait guère attendre, et les terrasses ne tardent pas à se montrer. On voit des exemples du . mauvais effet produit par cette nature de marbre dans les dallages du château de Versailles, et dans le vestibule circulaire qui précède au Louvre la galerie d'Apollon ; ces exemples doivent suffire pour mettre en garde ceux qui seraient tentés d'employer à cet usage et le languedoc et le campan. Il faut également être réservé sur l'emploi de ces marbres à l'extérieur des édifices, sous peine de mécomptes, et garder surtout pour les décorations intérieures ces matières si riches et si décoratives, mais entachées de crevasses anticipées. Là alors, à l'abri de l'influence de l'air, n'ayant plus à craindre le frottement des chaussures, les marbres à amandes, les marbres terrasseux pourront se conserver intacts, car dans ce cas les mastics ou ciments de remplissage ont une durée presque égale à celle du marbre lui-même.

Letroisièmedéfautdesmarbres,ledéfaut capital peutêtre, puisque tous en sontplus ou moins atteints, est l'altération du poli, et par suite l'affaiblissement des nuances : cette altération est plus forte et plus prompte dans les marbres tendres que dans les marbres durs ; les granits, les jaspes, les porphyres, ensontpresque exempts.

Cependant ce n'est que dans certaines circonstances que l'altération se produit ; elle est à peu près nulle, lorsque les marbres sont placés dans les intérieurs

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des constructions; la durée du poli est alors quasiillimitée, et l'effet des nuances reste le même ; mais quand les marbres sont employés extérieurement, quand ils subissent l'influence atmosphérique , ils passent bientôt, ils changent d'aspect, ils perdent leurs surfaces luisantes, et s'enterrent plus ou moins profondément.

Cette différence de qualités entre les marbres du dedans et les marbres du dehors doit influer sur la manière de les employer, et exiger un certain soin et une certaine étude dans le choix des couleurs.

Lorsque les marbres se placent dans les intérieurs, la chose est facile ; on sait ce qu'on veut, on sait ce que l'on a ; l'assortiment des tons n'est plus qu'une affaire de goût ; mais il n'y a pas d'aléa, l'effet que l'on désire produire se manifeste tout de suite ; il durera autant que la décoration elle-même, avec ses mêmes nuances et avec ses mêmes valeurs.

Quand, au contraire. Ton veut mettre les marbres à l'extérieur, il faut dès le principe se rendre compte de l'effet qu'ils produisent non pas seulement lors de leur mise en place, mais encore et surtout lorsqu'ils auront subi l'influence de l'air, à moins qu'il ne' soit possible de les raviver tons les ans, ou tous les deux ans, par de petits polis successifs. Mais cela peut causer quelques sujétions, et d'ailleurs ; s'il est bon d'entretenir celle riche matière pour qu'elle ne se détériore pas trop facilement, il serait le plus souvent mauvais

de lui rendre son éclat primitif, qui contrasterait désagréablement avec les parties environnantes, qui, construites avec d'autres matériaux, ne pourraient être rajeunies sans constituer un attentat à la raison, à Tart et à l'aspect de Tédifice. Ce n'est donc que dans des cas spéciaux que le marbre doit être entretenu fréquemment. Pour le plus grand nombre des mises en œuvre il faut le laisser perdre un peu ses couleurs primitives, et s'harmoniser sous l'action du temps.

Maisne craignons pas trop cet effet d'adoucissement ; si le marbre laisse un peu son éclat se voiler au grand air, il garde toujours un aspect particulier ; les nuances se devinent, la contexture s'accuse, la fermeté de la matière se conserve ; il n'est plus le marbre resplendissant et coloré, mais il est toujours le marbre, c'est-à-dire la finesse, l'élégance et l'harmonie ; il montre encore son origine, et se distingue des autres matériaux, tout comme un lambeau de soie se distingue toujours d'un lambeau de toile ; comme l'homme du monde, couvert môme d'un habit râpé, se distingue du roturier en costume de gala.

Donc, que ce défaut ou plutôt cette particularité du marbre ne nous en fasse pas repousser l'emploi extérieur ; sachons seulement en tenir compte et prévoir l'effet à venir en combinant Teffet du présent. Pour cela il ne faut pas se laisser séduire par les brillants échantillons ; il faut au contraire se garder d'une ap-

parence trompeuse ; il faut examiner les nuances que Ton veut mettre en œuvre, en ayant grand soin de les apprécier avant qu'elles aient reçu le poli ; un simple sciage, tout au plus un adoucissement, vous avertira de la destinée future du marbre, et vous aidera à les employer logiquement. C'est alors que, certain de la valeur et de la qualité des tons, on pourra non-seulement braver rinfluence du temps, mais encore considérer cette influence comme indispensable à l'aspect complet de la composition. Il se pourra parfois alors que l'as^pect primitif ait quelques brutalités d'harmonie, et que le public soit enclin à les reprocher ; mais n'ayez nul souci de cette impression première. Peu de temps se sera écoulé, que les duretés se fondront et que les valeurs s'équilibreront ; c'est alors que les mécontents de la première heure arriveront sans secousses et quasi inconsciemment, à se réconcilier avec ce qui les choquait jadis. Ils avaient commencé par être peu satisfaits et surpris ; ils accusaient l'architecte de sacrifier aux faux dieux, et voilà que l'effet voulu par ce dernier se dessine, s'agrandit, et se marque peu à peu, opérant par-ci, par-là, quelques conversions, ramenant quelques incrédules, et finissant par se faire accepter.

Puis les artistes convaincus de la splendeur des marbes, amoureux de la couleur et désireux de ne pas délaisser un moyen, décoratif puissant et rationnel, voudront à leur tour compléter les premiers essais;

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ils profiteront de ce qui leur semblera bien ; ils modifieront ce qui leur paraîtra mai ; peu à peu l'expérience viendra ; on sera fixé sur l'importance de l'altération des divers marbres ; on saura que telle nature résiste plus que telle autre, et, lorsque enfin l'architecte sera amené à édifier des façades marmoréennes, il sera certain du résultat, tandis que le public, s'habituant insensiblement à la décoration polychrome, arrivera peut-être un jour à la réclamer pour tous ses monuments.

On connaît actuellement un nombre considérable de gisements marmoréens ; plus de six cents espèces sont déjà cataloguées pour la France seulement, et on peut évaluer à au moins autant les espèces étrangères ; cette immense variété de marbres forme une palette d'une richesse incroyable. Si l'on pouvait employer tous- les tons connus, on pourrait produire tous les effets d'harmonie et de couleur ; mais il n'en est pas tout à fait ainsi^ car la plus grande partie des carrières de marbre ne sont pas exploitées, et ne produisent que des échantillons. La consommation limitée de la matière amène à la production limitée, et les gisements délaissés restent improductifs. Ainsi, en France, plus des trois quarts des carrières sont fermées et ne sont d'aucune utilité ; d'autres n'ont qu'un rendement bien inférieur au rendement normal, et tout cela paralyse une branche d'industrie importante.

Cet état de choses constitue un cercle vicieux : pour rendre plus prospère Tindustrie marbrière, il faudrait que l'emploi des marbres fût plus fréquent ; pour que remploi des marbres fût plus fréquent, il faudrait que les prix de revient fussent abaissés ; pour que les prix fussent abaissés, il faudrait que Tindustrie marbrièje fût plus prospère. On ne peut sortir de là que si un grand coup est porté, que si là belle matière prend droit de cité. Pour cela il lui faut le secours de rÉtat, des architectes, des clients et du public. On ne peut guère compter sur ces quatre assistances ; cependant si une seule se met en avant, les autres suivront peut-être. Mais ce ne serait pas tout encore ; il faudrait modifier en partie les conditions des baux de location des carrières, qui, pour la plupart, appartiennent aux communes ; si les baux avaient une longue échéance, les locataires pourraient entreprendre dans leurs exploitations divers travaux dont les dépenses premières seraient couvertes par un long usage ; ils pratiqueraient des chemins, ils établiraient des scieries et des usines ; ils pourraient enfin lutter avec les propriétaires d'extractions particulières. Il serait aussi nécessaire qu'une plus grande latitude leur fût laissée par rapport à la quantité annuelle d'extraction, bien limitée aujourd'hui ; cette liberté de vente encouragerait la recherche de nouveaux gisements, et de nouveaux découverts produiraient de nouvelles richesses.

Puis, enfin, il faudrait arriver à rabaissement des tarifs de transports qui sont encore aujourd'hui beaucoup trop élevés ; quand les blocs dépassent une certaine dimension, le tarif même des compagnies de chemins de fer est facultatif et les prix deviennent exorbitants. Au surplus^ celte question de transports est une question actuelle, et Ton peut espérer qu'elle se résoudra bientôt en faveur des transactions commerciales.

Lorsqu'on sera arrivé à ce point désiré, il n'y aura plus de raisons valables à opposer à l'emploi du marbre ; car celui-ci sera vendu à Paris à un prix trèspeu supérieur au prix des pierres de choix, et, lorsqu'il pourra être livré sur panneaux ou bien travaillé, les travaux, se faisant dès lors dans des usines voisines du lieu d'extraction, seront exécutés dans des conditions normales de bon marché. C'est du reste ce qui se rencontre déjà aujourd'hui lorsqu'on s'adresse directement aux exploitateurs étrangers : les marbres ou les pierres dures qui nous arrivent ouvrés de l'Ecosse, de la Suède, de l'Italie ou de la Belgique, sont d'un prix bien inférieur à ceux qui sont travaillés en France. Ce bon marché relatif des marbres étrangers se présente même lorsque Ton emploie les blocs bruts, et que ceux-ci sont transportés par mer dans la plus grande partie du voyage; en s'adressant directement aux propriétaires des carrières, on obtient sur la mercuria le descours français

un rabais de plus d'un tiers ; ainsi les blocs fleuris et la splendide brèche violette exploitée au Rondonc, près Serravezza, sont par ce moyen livrés à des prix bien inférieurs à ceux des marbres des Pyrénées. Je sais bien que le propriétaire de ces carrières, monsieur Henraux, a tellement Tamour du marbre que, pour faire des prosélytes, il serait capable de le donner pour rien ; mais le rabais ne se produit pas seulement sur les marbres italiens, mais encore sur les beaux granits d'Aberdeen en Ecosse, et surtout sur les magniflques verts de Suède, exploités près |de Norkôping. Ainsi, pendant que le vert Maurin coûte environ 1200 francs le mètre cube, ce marbre de Suède rendu à la gare de Paris ne coûte que 400 francs.

Ce serait une question industrielle très-intéressante à traiter que celle des tarifs des marbres ; mais il faudrait pour cela s'occuper de tous les principaux centres de gisements, des prix de nlain-d'œuvre, des transports, des octrois et des redevances. Le travail serait trop aride pour prendre place dans ces causeries, et je ne puis que signaler les points de départ qui pourraient servir à une étude complète sur la position et Tavenir de Tindustrie marbrière.

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