LES MOSAÏQUES
sais-je enfin ? la foi enfante des merveilles ; les émaux brillent sur toutes les surfaces, pendant que Venise, élevant sa basilique de Saint-Marc, fait de ce monument récrin le plus féerique que Ton ait jamais rêvé, la manifestation la plus complète de la couleur, que Ton ait jamais vu se produire.
Puis la tradition se conserve encore quelques années : le xm^ siècle déploie de tous côtés cette splendeur; le xiv® siècle suit encore la même voie; puis vient un arrêt, presque un oubli, et peu s'en fallait que le grand art de la mosaïque ne fût délaissé, quand arriva l'époque de la Renaissance. Alors là, un renouveau se marqua : les Papes se souvenant du passé, Saint-Pierre s'élève et couvre ses parois d'émaux et de couleurs, pendant que quelques grands seigneurs en ornent leurs palais ou leurs villas. Pourtant une certaine décadence vient se montrer; on semble oublier que la mosaïque est un art spécial; on veut déguiser sa rudesse et sa netteté et lui faire représenter trop fidèlement des objets traduits par la peinture ; on émousse les oppositions, on taille et on façonne les petits cubes primitifs ; bref, on arrive à faire ressembler à quelques pas la mosaïque à la fresque ou à la peinture à l'huile. On obtient ainsi, il est vrai, des copies indestructibles d'œuvres de maître, mais on change le caractère primordial de la décoration ; on trompe les yeux, mais on ne les émeut plus par cette espèce de
sauTagerie de procédé, qui était vrai, sincère, et plein de liberté d'exécution.
Cependant, et malgré la déviation provisoire du but de la mosaïque, Tltalie gardait encore l'amour et le respect de ce grand art. Il fallait restaurer les antiques parvis, il fallait une école pour faire ce travail. L'école fut fondée : des fabriques, des ateliers furent établis à Rome ou à Venise, et aujourd'hui ritalie pourrait encore couvrir ses monuments de l'or et de la pourpre des mosaïques.
Pourtant, les voyageurs en Italie, artistes ou princes, furent frappés de l'éclat delà mosaïque. De retour en leur pays, ils gardèrent cette charmante impression et la firent partager à leurs concitoyens. Ils convainquirent peu à peu les esprits influents, et plusieurs grandes nations voulurent avoir chez elles ce qu'on admirait chez une autre. L'Allemagne et l'Angleterre encouragèrent rinlroduction.de ces mosaïques dans leurs États, elles commandèrent aux artistes italiens des panneaux décoratifs, tandis que la Russie, plus hardie encore, fondait chez elle un atelier de mosaïstes. Les Italiens y vinrent d'abord; puis ils furent secondés par ceux chez qui ils étaient installés; de sorte que la Russie possède maintenant une fabrique nationale qui répand la couleur au sein des monuments et qui honore le peuple qui l'a créée.
La France, hélas I la France presque seule est restée en dehors de ce mouvement ! Ce n'est pourtant
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pas les artistes qui lui auraient manqué ! mais c'était l'indifférence qui lui faisait dédaigner le grand moyen décoratif.
En vain quelques - uns élevaient-ils la voix ; ils parlaient dans le désert ; en vain la supériorité de la mosaïque était-elle acclamée par les esprits amoureux de la couleur; une force d'inertie invincible, une routine désespérante, décourageaient tous les efTorts.
La situation paraissait ne pas devoir changer quand arrivèrent à Paris quelques mosaïstes italiens, venus pour tenter la fortune. Les commencements furent rudes aux pauvres diables, et la besogne ne leur venait guère. Enfin, protégés par quelques architectes qui avaient gardé bon souvenir de leur art, ils purent faire quelques échantillons de pavage qui furent remarqués ; quelques travaux survinrent ; puis un jour je pus remplir la promesse que je leur avais faite à leur arrivée en France. Ils furent admis aux travaux du nouvel Opéra. La modicité de leurs prix, rendue plus modique encore par le désir que les nouveaux venus avaient de se faire connaître, permit de leur confier des ouvrages importants exécutés en émaux colorés, tout comme au temps des vieilles basiliques : la fabrique de Venise fut appelée à son tour ; il vint des ofi'res de Rome et de Milan, et le plafond de la loggia du nouveau théâtre put alors avoir ses panneaux et ses frises de mosaïques à fond d'or. Ce premier essai réussit complètement, et il va se
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compléter par la décoration d'une galerie tout entière qui sera revêtue de mosaïques vénitiennes. L'introduction à Paris de cet art décoratif sera dès lors un fait accompli.
Si j'en crois les symptômes qui se montrent autour de moi, j'ai bonne espérance que ma tentative ne sera pas isolée : j'en aurais certitude complète s'il s'établissait en France un atelier spécial pour la fabrication des mosaïques ; car par ce moyen les prix de vente diminueraient peut-être encore de moitié et ne dépasseraient certainement pas cent francs le mètre superficiel. Cet atelier serait très-facile à installer ; la manufacture de Sèvres a tout le matériel nécessaire pour un tel agencement, ' et les frais de première installation seraient presque nuls. Je ne puis avoir la prétention que ma conviction isolée porte assez haut et assez loin pour influer sur une grande décision ; mais si d'autres artistes élevaient la voix, si ceux à qui incombe le devoir de protéger l'art en France étaient disposés à soutenir le désir que j'exprime, sans nul doute alors un grand établissement prendrait place ici, et honorerait celui qui le formerait, tout autant que les Gobelins ont honoré le souverain qui les a fondés.
Enfin je confie mon idée à la fortune... P,'iisset-elle devenir féconde I si elle échoue aujourd'hui, peutêtre se relèvera-t-elle plus tard, consacrée qu'elle est par vingt siècles d'expérience. Mais, quelle qu'en soit
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la destinée future, j'aime dès à présent à supposer qu'elle est accueillie : Je m'imagine le jour où les tons fauyes de Tor viendront piqueter les monuments et les constructions de notre Paris; je m'imagine les tons chauds et harmonieux qui frémiront sous le regard charmé. On aura renoncé alors à ces grandes voies rectilignes, belles sans doute, mais froides et guindées comme l'étiquette d'une noble douairière. L'inflexible voirie aura sa période de réaction, et, sans nuire à personne, le voisin pourra construire sa maison sans se raccorder avec celle du voisin ; les fonds des corniches reluiront de couleurs éternelles, les trumeaux seront enrichis de panneaux scintillants, et les frises dorées courront le long des édifices ; les monuments seront revêtus de marbre et d'émaux, el les mosaïques feront aimer à tous et le mouvement et la couleur. Ce ne sera plus le luxe faux et mesquin; ce sera J 'opulence, ce sera la sincérité. Les yeux, familiarisés avec toutes ces merveilles de nuances et d'éclat^ auront exigé que nos costumes se modifient et se colorent à leur tour, et la ville entière aura comme un reflet harmonieux de soie et d'or... Mais, hélas! je jette les regards autour de moi : je vois le ciel gris et sombre, je vois des maisons remises à neuf, je vois des ombres toutes noires qui s'agitent dans les i)oulevards interminables. Je vois enfin Paris tel qu'il est ! et de mon rêve d'artiste je retombe dans la réalité bourgeoise.