DESSINS D'ARCHITECTURE
Chaque époque amène dans chaque art des évolutions successives qui sont la manifestation des mœurs et des coutumes; ce sont ces évolutions qui renouvellent les compositions artistiques et leur donnent la puissance vitale, nécessaire à leur existence.
Indépendamment de ces grandes transformations, certains arts peuvent parfois refléter les caprices de la mode; ce ne sont alors que de petites transformations éphémères, qui n'entravent pas le courant général
et qui viennentseperdre dans la masse des grandes productions. Cette condescendance aux exigences passagères de la foule peut être tolérée, admise môme, pour les arts de plaisir et de luxe; mais elle ne doit jamais rêtre pour Tarchitecture, qui doit passer au-dessus des petites défaillances du goût.
L'architecture est un art puissant, sérieux et sincère, qui s'impose au public, sinon toujours par sa pureté, au moins toujours par ses dimensions. C'est du caractère distinctif de l'architecture que ressort le caractère distinctif et accusé des villes et des États; c'est lui qui frappe la vue et impressionne tout d'abord, c'est lui qui donne et perpétue le souvenir des cités.
Les tableaux, les statues, les livres même, ne s'imposent point : qui les veut les recherche, qui ne les goûte pas les délaisse. L'architecture au contraire apparaît à tout instant, c'est au milieu de ses productions que la vie se passe ; c'est la condition sine quâ non, c'est l'essence même de la demeure des hommes. Parfaite ou médiocre, elle vous entoure, vous enserre,* et, par sa continuité et sa persistance, elle influe sûrement et fatalement sur les sensations de ceux qui l'admirent ou qui la subissent.
Mais, si Tarcbitecture est un art puissant, si elle écrit 1 histoire des peuples et marque de jalons ineffaçables les diverses époques de I9 civilisation, elle exige le respect de ceux qui Texercent et la tension continuelle de leur esprit vers le beau et le bien. Ôr, qu'elle que soit l'organisation intellectuelle d'un artiste, ce n'est qu'après de longs travaux que celui-ci peut espérer n être pas indigne de sa mission, ce n'est qu'après da longues études qu'il peut oser dire quelquefois : Et moi aussi, je suis architecte I Combien pourtant la foule fait bon marché de ces heures de labeur, combien d'oisifs jugent légèrement et les hommes et leurs œuvres! Sans avoir aucune notion de l'art, que degens se croient architectes I Les plus sensés comme les plus fous n'échappent guère à cette manie générale. Les uns parlent avec emphase de l'ordre ionien, d'autres vous racontent l'histoire de Callimaque, et tous appellent la Bourse un temple grec.
Ce travers, assez innocent du reste lorsqu'il ne prive pas un artiste de toute son initiative, indique cependant, sinon un goût prononcé, du moins une tendance à s'occuper de ce qui se rattache à l'architecture; mieux vaut encore la présomption ou le pers.llage que l'indifférence, et, tout en regrettant la
voie fausse et tracassière que suit le public, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il subit malgré lui l'influence d^un art qui dédaigne les petits moyens de plaire et qui marche toujours, sûr de son immortalité.
Cependant, lors des expositions annuelles, les salles consacrées à l'architecture sont à peu près désertes ; quelques visiteurs isolés s'y aventurent parfois, ombres errantes qui font paraître plus vides et plus silencieuses ces salles délaissées, Cest que, si l'architecture occupe les masses, c'est surtout par le côté matériel ; le résultat intéresse, mais non pas la partie artistique; on se complaît à voir édifier, on se soucie peu de l'esprit qui dirige : l'idée disparaît devant la matière. Ce n'est pas l'^rrchitecture que l'on aime, c'est la bâtisse.
On doit pourtant excuser cette espèce d'insouciance; l'art, en somme, n'est complet qu'autant qu'il est arrivé à sa forme définitive : c'est dans ce dernier état seulement que le public est appelé à le juger. Or, quel que soit le mérite des dessins d'architecture, ils n'ont de signification positive que pour les hommes spéciaux : un projet d'édifice, le plan surtout, bien qu'il comporte tout le sens de la pensée de l'artiste, ne peut saisir co*mplétement l'esprit ; de
môme qu'une partition musicale, bien qu'elle comprenne toute Tœuvre du compositeur, ne donne pas, à la simple lecture, Tefiet puissant qu'elle produit au théâtre.
Il n'en est pas moins vrai que l'étude des dessins architecturaux est extrêmement intéressante, et si le lecteur veut bien pénétrer avec moi dans les salles désertes, peut-être ne regrettera- t-il pas de s'y être arrêté quelques instants.