CHAPITRE PREMIER
Parmi les dessins envoyés par la France, ceux qui allirent tout d'abord les regards^ tant par leur mérite que par leur nombre^ sont les restaurations exécutées par les élèves de l'école de Rome.
Celte série de dessins forme suite à une série déjà considérable de restaurations antérieures faites par les anciens pensionnaires de la villa Médicis, et dont une partie a été exposée en 1855. Cet ensemble d'études, toules faites avec une grande conscience et souvent avec un grand talent, est un résumé à peu près complet de l'histoire de l'art et de tous les mo* numents grecs et romains. -r
Les formes caractéristiques des édifices, les dispositions générales, les décorations particulières ont été tour à tour présentées par les pensionnaires archi-
tectes; des documents nombreux, résultant de fouilles nouvelles, sont venus enrichir la science archéologique, et les états actuels, .mesurés avec la plus scrupuleuse exactitude, serviront plus tard de point de repère et de comparaison aux artistes futurs, qui ne trouveront plus alors en Grèce ou en Italie que les ruines seules des ruines d'aujourd'hui.
Le choix d'une restauration est toujours une affaire importante pour les élèves de Rome. C'est qu'il ne s'agit pas là d'une étude légère et vivement menée : il s'agit, au contraire, de plusieurs mois de solitude à l'étranger, quelquefois même d'exil au pied des ruines choisies; il s'agit d'une année au moins de labeur au retour. Combien même ont passé plus de deux ans au travail pour tenir loyalement leur engagement ! Et pourtant avec quelle ardeur les jeunes artistes se livrent à leur besogne I que de recherches ils entreprennent ! que de soirées enfiévrées se passent à chercher l'an* tique vérité et à la reproduire I Puis enfin les jours s'écoulent, le iravail s'achève, les dessins sont envoyés à Paris, et Ton attend avec impatience llmpression et le jugement du public. C'est alors que les hommes bienveillants étudient, et que les impatients attaquent ; ils entraînent à leur suite la foule des indifférents, et mille voix disent : A quoi cela sert-il? Mais, esprits chagrins et injustes, cela sert à l'histoire, à la vie palpitante des arts ; cela sert à comparer le passé et le présent, et cela sert surtout (car c'est là le but)
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h rarliste qui a travaillé I Croyez-vous que le temps qu'il a passé à mesurer ces fragments, à interroger ces débris, à leur assigner leur place et leur emploi^ croyez-vous que ce temps ait été perdu pour l'artiste Il s'est familiarisé avec les données primitives de Tart et de la construction; il a vécu de la vie des autres temps, il a rapproché l'histoire des hommes de l'histoire des pierres ; il a appris à étudier, à comparer, à raisonner, ce qu'il faudra qu'il fasse plus tard lorsqu'il construira pour vous; il a enfin appris l'alphabet de l'architeclure. Quelles que soient ses idées h venir, il saura les exprimer. Si ses collègues ont déjà fait des travaux analogues, est-ce une raison pour que lui ne les- fasse pas? Si mon voisin de collège a traduit Virgile ou Cicéron, est-ce une raison pour que je ne les traduise pas à mon tour ? L'éducation de celui-ci fait-il donc l'éducation de celui-là ? Ne riez donc pas de ces attaques ignorantes : c'est une noble abnégation que d'employer sa jeunesse à étudier son art avec l'espérance de devenir plus tard maître à son tour.
Peut-être croit-on voir passer parmi ces lignes le bout de l'oreille de M. Josse ; ce n'est pas seulement le bout de l'oreille qui passe, mais bien la tête tout entière. Je me rappelle mes études de Rome et de Grèce, mes beaux jours de l'académie, mes enthousiasmes et mes jeunes surprises. Ma sympathie ne se dément pas pour ma douce villa et pour ma chère Italie,
et chaque année je vais y chercher quelques heures de foi cl de courage, et me mettre dans le c(eur et dans les yeux quelques chauds rayons de couleur.
Mais la sympathie n'exclut pas la justice, et raes appréciations, quelque élogieuses qu'elle soient, n'ont pour guide que la sincérité.
En suivant l'ordre chronologique de l'envoi de ces travaux, le premier exposé est celui de M. Louvet, qui . a étudié l'acropole de Sunium. La position de cette acropole est presque unique ; elle s'élève à l'extrémité du cap Colonna, et, lorsqu'on va du Pirée à Syra, le bateau à vapeur passe au pied des ruines grises qui se détachent sur le ciel bleu.
Le pays est grand, triste et désert, tellement désert, que M. Louvet, accompagné alors de M. Lebouteux, qu'il avait accompagné lui-môme au temple de Phigalie, n'avait pu trouver gîte que dans une barque amarrée au bas de la collinç.
Les états actuels sont faits largement ; la restauration^ établie le plus souvent d'après des documents certains, est inattaquable au point de vue de l'architecture proprement dite, La question de la poly^ chromie est plus indécise : là les preuves faisaient défaut, et M. Louvet à pu hésiter. Le rendu de cette restauration ne manque pas de puissance, et l'ensemble du travail a un air de grandeur qui tient àla. pureté des lignes et à la simplicité avec laquelle la restauration est comprise.
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M. Ancelet, qui a t'ait son œuvre en 1856, a exposé la via Appia. C'est un sujet fort intéressant pour l'histoire de l'art et des mœurs de l'époque. Ces grandes voies bordées de tombeaux ont un caractère grandiose et désolé qui n'est pas sans charmes, car la pensée est pieuse et élevée qui fait des morts les compagnons des vivants. La voie des tombeaux à Pompeï garde pr<îsque intacts encore tous ses monuments ; la Via Appia à Rome, au contraire, sauf trois ou quatre édilices conservés, a perdu tous ses mausolées ; mais, malgrt cette absence de constructions funéraires, Timprcssion n'est pas moins grande et vivace.
La campagne romaine, qui s'étend solitaire à l'entour, les longues files d'aqueducs brisés, les montagnes bleuâtres du fond, tout donne à cet endroit un aspect étrange et sauvage, et, lorsque la nuit descend et que sonne l'angélus, on se trouve saisi d'une crainte charmante et d'une douce terreur.
. M. Ancelet a eu l'heureuse idée de disposer sa restauration juste au-dessous des états actuels, et la comparaison en devient alors facile ; elle montre que la disposition d'ensemble des monuments est positive; mais elle indique aussi que l'imagination a la la plus grande part dans la restitution. Malgré l'absence de documents, M. Ancelet a composé sa Voie i'es tombeaux avec un grand cachet de vérité ; ce qu'il a dessiné, édicule ou mausolée, a bien le caractère antique. Si ce n'était pas ainsi, c'est ainsi que cela cfit
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pu être. On ne saurait trop louer l'artiste qui, tout en faisant preuve de conception, a su assouplir sa pensée pour arriver à un tel résultat. Quant à Texécution des dessins, elle est d'une grande habileté et d'une grande finesse de tons.
M. Vaudremer a exposé la restauration du Mausolée d'Adrien^ à Rome. Cette colossale ruine antique a presque disparu sous les constructions postérieures qui en ont fait le château Saint-Angé ; mais je ne pense pas que cela soit bien à regretter : car, quel que soit Taspect qu'offrait le vieux mausolée, je doute fort qu'il surpassât en grandeur celui de la forteresse actuelle.
Les dessins de M. Vaudremer montrent les masses énormes de constructions employées dans cet édifice, et les petites dimensions relatives des salles. C'est le contraire de ce que Ton cherche aujourd'hui. La restauration du monument est sagement conçue et les états actuels sont rendus avec une grande simplicité.
M. Bonnet a envoyé onze dessins se rapportant au quartier des théâtres à Pompeï, C'est un travail fort , consciencieux et qui paraît d'une grande exactitude; au surplus, le plan du quartier existe encore presque intact, et des documents nombreux permettent de restaurer les façades avec presque certitude, du moins architecturalement; car, pour la question delà coloration extérieure des édifices, il y a tant d'exemples
divers de ce procédé décoratif que le problème est souvent insoluble.
n me parait pourtant que M: Bonnet a peint trop ou trop peu ses monuments; mais qui dira où est la vérité? Dans tous les cas, le travail de M. Bonnet appelle un examen attentif, tant par son mérite que par son importance.
M. Daumet a cboisi un sujet considérable. Il a envoyé la Villa Tiburtine à Tivoli. Cette villa est une ville entière, etil fallait une grande volonté pour entreprendre une telle besogne; M. Daumet Ta menée à bonne fin, et sa restauration ainsi que ses relevés doivent attirer l'attention : on retrouve dans le plan ces grandes dispositions antiques qui, malgré Tenchevêtrement et rirrégularité de diverses parties, ont toujours une simple composition ; on retrouve dans les façades une silhouette heureuse, calme et ferme, qui découle naturellement des dispositions du plan, et complète l'ensemble de cet important travail.
M. Guillaume a exposé les états actuels et la restauration du théâtre de Vérone. Ce théâtre, placé sur la rive de TAdige et adossé à la colline, n'est pas d'une architecture irréprochable; les colonnes sont maigres, les arcades ont une mauvaise proportion, et les détails des moulures indiquent une époque de décadence. Mais, à part ces défauts qui se trouvent souvent dans l'architecture romaine, le théâtre de Vérone a une grande disposition, et méritait une étude. M. Guillaume
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Ta faite avec la plus grande conscience; il a relevé les ruines éparses au milieu des maisons ; il a pénétré dans les caves pour suivre les traces des murs antiques ; il a fouillé et visité tout un quartier de Vérone, c'est là un travail considérable dont il est juste d^lui savoir gré. Ce qu'il a retrouvé a permis de reconstituer le plan avec exactitude et lui a donné des éléments suffisants pour restaurer les façades. Tout cela est fait avec soin et conscience, et Tétat actuel, indiquant tout le quartier au-dessus de TAdige, est exécuté d'une façon charmante: les maisons qui se superposent, la petite église avec son gracieux petit porche, les ruines qui, çà et là, percent les constructions modernes, la transparence du fleuve et même la Birraria qui montre sa gigantesque enseigne, tout cela est indiqué avec finesse et légèreté dans ce précieux et intéressant dessin.
M. Thierry a exposé les états actuels et la restauration du temple d'Hercule à Tivoli. C'est là un envoi important, non-seulement par le nombre des dessins, mais aussi parles découvertes qu'il a révélées. Avant ce travail, ces ruines magnifiques étaient presque ignorées, et, sauf les grandes arcatures qui se dressent sur la colline de Tivoli, et qui dominent la route, tout le reste était enfoui au milieu des maisons, des champs et des métairies. M.Thierry s'est mis courageusement à l'œuvre. Il a déblayé, fouillé et a mis au jour, non- «culement les vestiges du temple et des portiques en-
vironnants, mais encore les ruines d'un grand théâtre antique.
Toute la disposition de cet ensemble est une merveille de composition. Au premier plan, le grand théâtre, flanqué de deux gigantesques escaliers aboutissant à une large plate-forme; autour de cette plateforme, et Tenserrant de trois côtés, de larges portiques. Les ailes latérales s'avancent jusqu'au grand mur de la scène, pendant que Taile du fond, passant derrière le temple, donne accès à diverses grandes salies et ferme le périmètre du lerre-plèin. Puis, sur cet espace ainsi entouré, d'immenses degrés s'élèvent pncorc et conduisent, après une longue ascension, à la dernière terrasse. C'est là, tout au haut de la colline, que se dresse le grand temple d'Hercule, dominant toutes les constructions.
Lorsqu'on venait de Rome, et qu'après avoir passé la Solfatara, les mamelons de Tivoli se présentaient distinctement à la vue, ce devait être un splendide spectacle que tous ces édifices superposés et se détachant, tantôt sur le ciel, tantôt sur le fond des oliviers qui couvrent lamontgane; et cependant ce n'était qu'une petite ville, cette TJibur qui élevait à grands frais des théâtres, des portiques et des temples. C'est qu'à cette époque Tari avait toujours, pour se produire, des éléments de grandeur; on n'avait pas inventé l'architecture utilitaire, ni surtout l'art industriel.
Les dessins'deM. Thierry sont exécutés fort habile-
ment ; les états actuels sont très-curieux et les restaurations sont élégamment rendues.
M. Boitte a pris les Propylées pour sujet de son envoi, et certes on ne saurait faire choix d'une architecture et plus pure et plus belle. L'ordre dorique de la belle époque est la plus étonnante création que les arts aient produite ; c'est un type éternel qui représente une formule complète du beau, formule qui paraît s'être faite presque spontanément : car, si le Parthénon, les Propylées, et le temple de Jupiter Epicuriusen indiquent l'apogée, les temples de Pœstum ou de Corinthe en contiennent déjà tous les germes.
Quelle que soit la personnalité future qui se dégagera de l'artiste, l'étude de l'architecture grecque doit faire partie de son éducation première ; elle lui montrera avec quelle simplicité de moyens on produit parfois de grands effets : elle lui indiquera les lois des proportions et des oppositions, lois fondamentales du beau dans les arts; mais cette étude, complètement esthétique, ne le conduira jamais au pastiche ; le grec s'admire mais ne doit plus se refaire; il élève l'esprit, il indique une voie, mais il ne se copie pas.
A part quelques petites réserves que je ferai sur les tons des états actuels^ selon moi un' peu trop jaunes et trop durs, et sur le parti de coloration des détails, l'œuvre de M. Boitte est à la hauteur du sujet qu'il a choisi; les restaurations surtout méritent de grands éloges.
Certes, M. Boitte a dû tirer un grand profit de scn travail; mais il Ta non-seulement rendu intéressant pour lui, mais encore pour le public. Cet intérêt est augmenté par l'exposition d'un fort beau dessin de M. Félix Thomas, représentant aussi les Propylées. Lestons de ce dernier dessin sont adoucis conventionnellement; et pourtant, malgré ce parti pris, les valeurs relatives sont tellement justes que l'effet général rend complètement Timpression du monument grec ; mais ce qui doit surtout attirer l'attention, ce sont les dates différentes auxquelles ces dessins ont été faits. Celui de M. Boitte est de 1863 ; celui de M. Thomas, de 1851. Pendant cette période de douze années, des changegements importants sont survenus dans l'aspect des Propylées. M. Beuléa pratiqué les fouilles qui ont mis à jour la grande partie de l'escalier monumental et les tours qui flanquaient l'entrée principale. La comparaison des dessins de MM. Thomas et Boitte fera facilement reconnaître ces changements.
Déjà quelques essais defouilles avaient été faits vers 1845 par M, Titeux, que la mort surprit au milieu de son travail. M. Desbuissons les continua quelques années après, mais il trouva seulement le roc sans aucune trace de degrés. Ce fut en 1852 que Beulé résolut d'éclaircirla question pendante, et que, voulant attaquer le taureau parles cornes, il entreprit de nouvelles fouilles à l'endroitle plus difficile,là où plus de dix mètres de terre s'élevaient au-dessus du rocher. J'étais à Athènes
à cette époque et je relevai la pente des Propylées afin d'indiquer à peu près le point où les fouilles devraient rencontrer le départ du grand escalier ; mais, ce que nous ignorions alors, la pente des marches se bifurquait et faisait casse-cou avec les marches supérieures. Cependant le point indiqué était déjà dépassé de quelques mètres et rienn'aaparaissait encore. Beulé,malgré ses convictions, fut un instant découragé, et il donna Tordre d'arrêter les fouilles le soir même. A six heures nous étions à table, Mezières, de Curzon, About et moi, ayant, à quatre heures, laissé Beulé à l'Acropole, lorsqu'un messager tout essoufflé m*apporta ces mots écrits au crayon : « Deux marches trouvées, venez I — Beulé. » Nous ne fîmes qu'un saut jusqu'à l'Acropole, et, tout au fond de la fouille, nous vîmes, nonseulement deux marches, mais encore le jambage d'une porte. — On s'embrassa de bon cœur.
M. Joyau n'a pas encore terminé son envoi, il n'expose que les états actuels du temple d'Héliopolis à Palmyre, mais le travail qu'il a entrepris est si considérable, qu'il est tout naturel que le temps lui ait manqué jusqu'à présent pour compléter son œuvre. Au surplus, M. Joyau a été, dit-on, fort gravement malade en Asie Mineure, et il est encore fort heureux qu'il ait pu terminer son relevé.
Le temple du Soleil est de cette architecture romaine un peu boursouflée, et d'une richesse d'ornementation dont le mauvais goût indique la décadence*;
cnalgré cela, c'est un monument fort curieux, ayanl une grancje disposition, de grandes dimensions et qui, n'ayant jamais été sérieusement étudié, devait tenter un jeune artiste. M. Joyau l'a mesuré sur toutes ses faces, et les dessins qu'il expose en forment une monographie complète. Ces dessins sont habilement faits;Ia couleur en est peut-être un peu jaune et un l)eu crue, mais sous le soleil d'Orient les matériaux prennent des tons si bizarres qu'il peut se faire que la couleur soit exacte. Au surplus, des aquarelles faites surplace dans ces climats changent d'aspect et de coloration lorsqu'elles sont transportées dans le nôtre. Si, comme je n'en doute pas, M. Joyau réussit sa restauration, il aura produit un immense travail dont il âurale droit de se faire honneur.
Enfin M. Moyau, le dernier des pensionnaires exposants, a envoyé le Tahularium, ainsi que les monuments érigés au pied du Capitole. Tout cela est parfaitement compris et restauré complètement 'dans le . caractère antique. Déjà plusieurs architectes avaient fait cette partie du Forum ; mais, malgré le talent de ses devanciers, M. Moyiau a vaillamment soutenu la comparaison, si même il ne la fait pencher en sa faveur. Ce qui fait un peu tort à l'ensemble de ses dessins, c'est le ton triste dont il les a lavés ; cela manque un peu du soleil italien. Mais si l'on s'approche et qu'on regarde le rendu avec plus d'attention, on est frappé de sa merveilleuse habileté, et non pas
seulement habileté de pinceau, niais môme de dessin, de sentiment et de caractère. L'ensemble restauré des monuments au bas du Gapitole est un chef-d'œuvre en ce genre.
Tels sont les travaux envoyés par les architectes pensionnaires de l'école de Rome, et, quel que soit l'accueil qu'ils recevront du public, leur place est désormais marquée parmi les œuvres durables.